CHAPITRE PREMIER
JDéocloppcmettt tntêi^ral lus forces p\)^6\qn($
SANTÉ, VIGUEUR et RICHESSE DIT CORPS.
C'est une précieuse chose, que la santé, et la seule qui mérite, à la vérité, qu'on y employé non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens, mais encore la vie à sa poursuite; d'autant que sans elle, la vie nous vient à estre injurieuse. La volupté, la sagesse, la science et la vertu, sans elle se ternissent et esvanoûissent, MoNTAiGifB, .
Ma théorie se réduit à substituer les courtes séan''es aux longues séances, en exercice «le l'industrie. : Ch. Foumia.
Si le lecteur a bien compris la formule qui règle l'organisation des travaux, et dont l'élasticité se prête à l'encadrement de toutes les industries, il aura remarqué sans doute, comme caractère capital, que Fourier fait
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pour l'Industrie ce f[u'a fait Napoléon pour la guerre. L'ancienne tactique divisait les forces et s'affaiblissait sur tous les points. Napoléon vint et apprit à composer de tous les corps d'armée isolés et épars, une armée puissante et compacte, dont la masse, multipliée par l'énergie d'impulsion, écrase et broie tout sur son passage. — Tel avait été le secret de tous les grands capitaines.
Cette comparaison pèche en un sens, pourtant ; car l'Industrie aujourd'hui n'est pas même organisée en corps d'armée partiels, détachés. L'armée des travailleurs est aujourd'hui comme une armée de défense ou d'invasion, qui serait formée d'une masse d'hommes sans uniformes, sans liens, sans chefs, sans discipline, sans communications, agissant séparément, se contrariant les uns les autres, et dont la grande majorité des soldats n'auraient même ni armes, ni munitions. Il ferait beau voir cette armée sans drapeau entrer en campagne ! Imaginez-vous un tacticien qui viendrait dire : « Yoilà de bonnes dispositions d'attaque et de défense ; » c'est bien, cela ! gardez-vous de former des compa- » gnies et des corps ; laissez les combattants isolés, lais- » sez faire, laissez passer ! "Ldi concurrence s'établira » entre les combattants, chacun saura bien faire pour le » mieux, et vive, pour la guerre, l'anarchie et la libre » concurrence ! »
^ Nous avons des gens qui se sont donné le nom à' économistes, et qui parlent ainsi en face de l'immense armée indisciplinée des travailleurs ! — Et dans un pays
oii l'on appclJe ânes les ânes, on appelle ces gens-là des savants !
Le caractère saillant de la conception de Fourier est donc d'avoir reconnu que la niasse doit être substituée à l'individu dans l'exécution, dans la manœuvre industrielle. — Sur un champ de dix arpents, l'Industrie civilisée met une charrue et deux paysans ennuyés et maussades ; ils y labourent dix jours de suite, et seize heures par jour. — L'Industrie sociétaire porte sur ce champ trois Groupes, de douze, quinze ou vingt laboureurs, trente, quarante charrues montées, harnachées et bien attelées. Les trois pelotons attaquent au pas de charge, et quand, deux heures après, les charrues rentrent au parc en défilant en colonnes, et musique en tète, les dix arpents sont proprement et dûment retournés. Ce n'a pas été de la besogne faite pour l'amour de Dieu. Les sillons sont alignés et profonds : on peut aller voir.
Yoilà le principe et l'exemple. Les travaux sont organisés en séances courtes et variées.
Les courtes séances, — toute la théorie de Fourier est en germe dans ce mot-là. Faisons une halte pour en reconnaître la valeur.
On conçoit sans peine que le principe des courtes séances nécessite l'emploi des Groupes et des Séries, car il faut compenser par le nombre des travailleurs, ce (|ue l'on perd en durée du travail ; il faut former des
agrégations, des Groupes. Ces groupes s'affilient et se corporisent suivant leurs affinités, et vous retrouvez la Série. Quel que soit notre point de départ donc, nous retombons sur cette loi de distribution voulue par la nature, et nous sommes ramenés en même temps à l'Association ; car il est plus qu'évident que le Morcellement des propriétés, le régime étroit de la famille isolée, ne permettent nullement la formation des Groupes et des Séries, chacun restant chez soi dans ce système étriqué.
Ceci posé, nous étudierons l'influence de la substitution du régime des courtes séances au régime Civilisé qui occupe de la même manière toutes les heures de la journée de l'homme, et toutes les journées de sa vie. Nous avons à examiner la question par rapport au travailleur, et par rapport au travail. — Il y a des millions de faits sur lesquels la comparaison pourrait s'établir. Citons-cn quelques-uns.
Dans les lieux où le people civilisé ne rneart pas de faim pressante, il meurt de faim lente par les privations; de faim spéculative qui l'oblige ;< se nourrir de cbo-es m.il-saines; du faim imminente, en s'excédant de tiav.ail, en se livrant par besoin à des fonctions pernicieuses, à des fatigues outrées, d'où naissent les fièvres, les infirmités. Cn. Fourieb.
Il résulte d'un mémoire de M. Lombard, de Genève, lu à l'Académie des Sciences le 3 février 1834, — mémoire écrit à la suite d'un consciencieux travail fait sur
deux cent vingt états diflerents, — que certaines professions tendent à développer cnergiquemenl laphthisie pulmonaire : « ce sont celles de sculpteur, imprimeur, chapelier, polisseur, gendarme, hrossier, soldat, joaillier, tailleur, meunier, matelassier, passementier, limonadier, perruquier, écrivain-copiste, cuisinier, tourneur, cordonnier, etc. : chez les femmes, celles dont la poitrine est le plus compromise, sont les lingères, cordonnières, gantières, brodeuses et polisseuses. »
D'autres industries sont au contraire signalées par M. Lombard comme ayant une tendance préservatrice. Ce fait aussi est fort remarquable.
M. Lombard signale comme causes déterminantes de la phthisie, « l'exercice prolongé et continu d'un grand nombre d'industries, et l'impureté de l'air des ateliers. » Il dit, ce sont ses termes : « l'absence d'exercice musculaire étant une cause fréquente de phthisie, tes ouvriers sédentaires doivent faire chaque jour un peu d'exercice en plein air, en ayant soin de mouvoir les muscles qui, pendant le travail, sont dans un repos ^orcé. » M. Lombard appelle l'attention sur l'utilité que certains ouvriers pourraient retirer d'un changement d'état, dès qu'ils commencent à éprouver quelques symptômes du mal.
Voilà un travail fait par un seul homme, sur un nombre fini de professions, et par rapport à une seule maladie, la phthisie. Que l'on fasse la même étude, plus complète, et sur toutes les autres maladies ou déformations II 48
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du corps humain, et l'on commencera à comprendre la valeur hygiénique de l'Industrialisme civilisé. — Le passage suivant, extrait d'une Revue étrangère, va nous donner, sur le métier de polisseur d'acier, des détails et des chiffres.
Les articles que l'on polit à Scheffield , sont des fourchettes, des rasoirs, des ciseaux, des canifs, des couteaux de table, etc.... Quelques ouvriers n'emploient que des meules sèclies, d'autres seulement des meules humides ; enfin, quelques-uns, tantôt les unes, tantôt les autres. On compte à SchefBeld environ deux mille cinq cents polisseurs d'acier ; ils commencent ordinairement ce genre de travail à quatorze ans, et, à cet âge, ils sont pour la plupart fortement constitués, vigoureux, et n'offrent à l'extérieur aucune prédisposition à la consomption pulmonaire. Quand, au bout de sept ans, leur apprentissage est fini, ils commencent à travailler pour leur propre compte. Mais quelques-uns sont obligés d'abandonner cet état durant leur apprentissage, ne pouvant supporter les effets pernicieux de la poussière sur les poumons. Pendant la guerre, un nombre considérable d'entre eux s'enrôlaient à un âge peu avancé ; mais maintenant que le débouché leur est fermé,, (un débouché, la guerre !) ils continuent ordinairement -qo travail pendant toute leur vie, quoique connaissant bien ses funestes résultats.
Jusqu'à la fin du dernier siècle, on n'avait point remarqué que les polisseurs fussent moins bien portants que les autres ouvriers, parce que la plupart travaillaient à la campagne, et souvent dans de grandes chambres, ayant plusieurs ouvertures. Ils s'occupaient en même temps des autres parties de la coutellerie, et conséquemment employaient moins de temps au polissage. En outre, il leur arrivait souvent,
pendant des mois entiers, de ne travailler que trois ou quatre heures par jour, par le manque d'eau, qui seule à cette époque était employée pour mettre les meules en mouvement. Cependant les besoins du commerce ayant augmenté (perfectionnement de la Civilisation), on fut obligé de subdiviser le travail ; c'est-à-dire que chaque ouvrier ne s'occupe exclusivement que d'une seule partie (perfectionnement de la Civilisation). EnGn, en 1780, la vapeur ayant été substituée à l'eau comme moteur (nouveau perfectionnem.ent de la Civilisation), les rémouleurs se trouvèrent tout-à-coup entassés dans de petites chambres, contenant huit ou dix pierres, et souvent jusqu'à seize ouvriers (perfectionnement des perfectionnements et progrès continu ! ).
Les résultats de ce changement de système sur leur santé ont été des plus déplorables. — Les rémouleurs à sec meurent entre 28 et 30 ans ; ceux qui se servent alternativement de meules sèches et de meules humides , meurent entre 40 et 45 ; enfin, ceux qui n'emploient que des meules humides, ne vivent pas au-delà de 30 ans, s'ils se livrent constamment à ce travail. En 1822, on constata que sur 2,500 polisseurs de toutes les classes, il n'y en avait que 35 qui eussent atteint l'âge de 50 ans, et environ le double celui de 45 ans; tandis que, sur 80 adultes occupés à polir des fourchettes, et qui n'employaient que des pierres sèches, il n'y a pas un seul individu qui fût arrivé à 36 ans. Il paraît que l'on a constaté aussi le fait singulier que les hommes les plus laborieux étaient ceux qui vivaient le moins long-temps ; tandis que ceux qui arrivaient à un âge un peu avancé, avaient, en général, mené une vie dissipée : de sorte que l'intempérance elle-même semblait favorable à la durée de l'existence, seulement, sans doute, parce qu'elle éloignait pour un temps l'ouvrier de ces occupations funestes. Le docteur Knight, de Scheffieldj qui a publié dans un essai toutes les informations
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recueillies jusqu'ici sur ce sujet, rapporte plusieurs faits statistiques qu'il a observés à rinfirmerie de Scheffield, dont il est médecin, et qui tendent tous à la même conclusion.
Messieurs les économistes, vous aimez les statisti- (jues ; faites donc un peu celle des assassinats de votre Industrie. Allez consulter les chiffres de mortalité dans les manufactures où l'on opère sur l'antimoine, l'arsenic, le plomb, le cuivre et le mercure, où l'on fabrique et broie des couleurs ; là aussi les plus vieux ont trente ans ! Trente ans, c'est la limite supérieure de la vie !.... Interrogez les ouvriers ; ils savent les dangers certains de leur état, et ils vous feront toujours la même réponse : « Que voulez-vous. Monsieur, c'est un métier qui tue le corps ; mais il faut bien gagner du pain. » Et le père introduit son enfant après lui dans cet odieux guet-apcns. Il faut bien gagner du pain !... En ce temps de perfectibilité industrielle et économique, les maîtres qui n'emploient leurs salariés que comme des animaux et des machines, se soucient d'ailleurs si peu de faire dans leurs fabriques les dépenses relatives aux précautions sanitaires, que le savant professeur Péclet, au retour d'une tournée où il venait de visiter une foule de manufactures françaises, s'écriait naguère, dans son cours à l'École centrale, — que c'était une chose honteuse et infâme, que les ouviiers sont empoisonnés dans mille ateliers, que la police et le procureur du Roi devraient intervenir....
L'Industrie civilisée porte donc le mal au composé : elle tue, et par l'insalubrité des ateliers, et par la con-
tinuité indéfinie du même travail. — Et quand elle ne tue pas, elle estropie. « Les vignerons cultivant des pentes ardues, sont fatigués de l'arrière par la déclivité du terrain, et leur jambe reste grêle, malgré la vigueur du corps ; même inconvénient affecte la cuisse des cavaliers, » J'ai remarqué que les ouvriers pressiers, dans les imprimeries, sont tous fortement bossus de l'épaule droite, quand ils ont exercé long-temps leur métier. Les compositeurs gagnent, depuis qu'ils se tiennent debout, des varices qui, de bonne heure, ne leur laissent d'espoir que dans l'asile de l'hôpital.
« J'ai vu, » dit Trauson, « à une leçon de M. Geoffroy-Saint-Hilaire, un ancien crieur public dont je ne sais quel muscle s'était ossifié à force de crier. Avec un peu d'attention on trouverait des monstruosités analogues dans les organes de tout homme adonné depuis long-temps à un travail unique. La déformation cruelle des paveurs et tailleurs de pierre est un fait à la portée de tout le monde, et qui justifie bien cette assertion. » On en ajouterait bien d'autres, et notamment celle des souffleurs de bouteilles dans les verreries, dont les muscles des joues finissent par perdre entièrement leur faculté de mouvement et de jeu volontaire.