CHAPITRE PREMIER
Le lecteur cirilisé doit être traité comme un homme opéré de la cataracte, et que l'on n'expose que peu à peu h la lumière du soleil, Ch. FocaiBs.
Laissez venir ces enfants près de moi.
JÉsus-CanisT.
h. LA rigueur, nous'aurions pu étendre sur les équilibres précédents, le titre d'équilibres sociaux, car c'est une fière influence de la forme sériaire sur la sociabilité, que de remplacer la maladie, l'infirmité, la mort, par la santé, la force et la vie ; l'abrutissement, la dé-
gradation intellectuelle et morale, par l'harmonieux et brillant développement de l'âme et de l'intelligence: et la misère, le dénuement, la faim, par les grands flots de la richesse sociale répandus abondants sur le monde, comme des eaux vives et lustrales, effaçant les vieilles souillures dans le baptême du bonheur universel. — Pourtant le lecteur va comprendre bientôt la spécialité transcendante des influences que nous allons indiquer.
En ce siècle méticuleux, où l'on refuse de croire à la logique et au calcul quand ils amènent des résultats inaccoutumés, il convient, ici surtout, de s'appuyer sur des faits clairs, nets, indéniables, vus et sus de chacun ; — ici surtout, dis-je, car nous allons voir l'affection entre les hommes, la générosité, la loyauté, la justice, la vérité, le ralliement des classes, la fusion harmonique des partis, résultats inaccoutumés vraiment ! — Pour bien prouver en cette thèse, nous allons évoquer encore le souvenir des premiers temps de la vie, et nous remettre en mémoire cette organisation des jeux et des travaux libres, telle qu'elle se produit chez les écoliers, quand ils sont défilés des pédagogues et des règlements. Le lecteur, maintenant qu'il connaît la forme sériaire, ne peut plus douter que l'organisation de ces jeux n'en soit l'image approximative et confuse. C'est le régime sériaire, autant que faire se peut en pareil milieu. — Eh bien ! examinons les influences sociales de ces dispositions, et comparons-les au mode de solité, au mode étroit, morcelé et civilisé.
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INDDSTRIE MORCELÉE.
Mode de Solité. — Essors et Effets subversifs.
c'est au dedans de lui-même que sont les plus cruels ennemis de l'homme ; ce sont ses propre» passions. Vigme dc^ fihtiosdf-hies cl rrligmns suhi-rrsivet. Deux coqs vivaient en paix : UNE poule survint, El voilà la guerre allumée,
L^ FOKTÀISI.
Si vingt écoliers d'une classe n'avaient de rapports entre eux qu'au sujet à!une seule fonction à laquelle ils seraient exclusivement et simultanément adonnés, celle de faire des thèmes, je suppose, les Rivalités éclateraient entre les individus sur toute l'échelle des places^ de telle sorte que
Le second jalouserait le premier,
Le troisième jalouserait les deux premiers, et surtout le second ;
Et ainsi jusqu'au dernier, qui jalouserait tous les autres, d'autant plus violemment qu'ils seraient plus à sa portée.
En outre, le premier ne serait pas disposé à être l'ami du second, en qui il verrait un rival dangereux, ni du troisième, du quatrième....
Même disposition du second à l'égard du troisième, du quatrième, du cinquième M
Et ainsi de suite. — A partir du bas, on jalouserait en remontant; à partir du haut, on craindrait en descendant. Ce serait donc sur toute la ligne des vingt écoliers, une échelle de jalousies réciproques, bien graduées, et engendrant de bonnes haines.
Cette échelle double de haines ascendantes et descendantes serait renforcée en outre par une échelle descendante de mépris, car les plus forts ne manqueraient pas de faire seutir leur supériorité, et de jeter le dédain au-dessous d'eux, sur les faibles.
Supposez que vingt autres écoliers aient formé hiérarchie sur une nouvelle branche, comme serait le jeu de barres, par exemple, et qu'ils n'aient entre eux de rapport qu'à propos de cet exercice seulement. Pour cet exercice de corps, comme pour l'exercice d'esprit, — permettez-moi d'appeler le thème un exercice d'esprit, — vous verriez encore les mêmes effets éclater bien vite. A peine les supériorités constatées, l'Ambition, l'Amour-propre, les Rivalités feraient éclore inévitablement des haines. Mieux les distinctions seraient faites, plus de haines seraient envenimées ; et, comme nos jeunes gens ne sont pas retenus par les convenances sociales, elles se traduiraient en piles et en coups de poing.
Or, cette combinaison qui arme les passions les unes contre les autres, et met les individus d'autant plus âpre-
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ment aux prises qu'ils sont plus près voisins... c'est précisément la combinaison civilisée.
Chacun, en effet, n'étant adonné qu'à un seul état, se trouve, plus ou moins régulièrement, par rapport à ses compétiteurs, dans la position de l'un des écoliers que nous venons de mettre en scène. — Dans l'armée, dans la magistrature, dans tous les services publics et particuliers, dans l'atelier depuis l'artiste jusqu'à l'homme de peine, chaque fonctionnaire n'ayant qu'une fonction, qu'une carrière ouverte, qu'une ligne devant soi, se trouve en disposition de repousser durement les inférieurs qui veulent le dépasser, et de marcher sur le ventre de ceux qui sont en avant. Les concurrents, comme des chars luttant de vitesse sur une route trop étroite, se choquent, se renversent... sur les pierres, dans la boue, dans le fossé, n'importe.
Cet arrangement des choses est si vicieux, si faux, qu'il faut, en vérité, que l'homme ait un bien grand fonds naturel de bonté, d'honneur, de justice et d'affectivité, pour que les hostilités ne soient pas, en pareilles circonstances, mille fois plus aigres et plus corrosives encore que la réalité ne les produit. C'est, sans contredit, une curieuse chose que d'entendre les déclamations éternelles contre la nature de l'homme et les passions, Jorsque l'on comprend ces données et leurs résultats. Eh! moralistes impotents du cœur et du cerveau, savants ineptes, reconnaissez donc ([ue ce sont vos combinaisons sociales qui faussent toutes les notes du clavier de l'àme. La nature de l'homme, que vous accusez, se montre bien
étrangement souple et débonnaire, puisqu'elle ne brise pas chaque jour l'enveloppe de fer que vous lui forgez ! — Il est vrai que vous prenez soin de la cercler, l'enveloppe..., gendarmes et bourreaux, prisons, gibets à pendre, gibets perfectionnés par la philanthropie ou guillotines.... si vous n'aviez pas cet attirail positif ^om soutenir vos dogmes et vos lois, nous verrions comment irait cette société que vous avez faite, que vous acceptez, que vous vantez si haut !
Il y a deux choses : l'homme et la forme sociale. L'homme a une organisation physique et passionnelle donnée. Elle ne peut pas changer, elle vient de Dieu, c'est le fait de nature. Si les moralistes avaient eu à créer l'homme, je sais bien qu'il serait autrement. Us nous auraient certainement supprimé l'Amour, l'Ambition, l'esprit de Rivalité et d'Intrigue, le besoin du Changement, le penchant au Luxe... Je ne sais en vérité pas ce qu'ils auraient laissé au cœur humain ; l'amour de la Famille, je pense, et peut-être quelques flasques et solitaires accords d'Amitié. Puis ils nous auraient passionnés pour la résignation, la modération, la privation, quesais-je! toutes les ritournelles sentimentales, onctueuses ou farouches, dont le moralisme nous a obsédés dès le berceau, tous tant que nous sommes. Par malheur, Dieu, qui ne réservait pas l'homme aux jouissances trèsmorales de la modération, qui ne le destinait pas aux privations, qui lui donnait en partage un beau globe à' féconder, à gouverner, et lui préparait un avenir de richesses infinies, un océan de joies ; Dieu a composé à l'homme, à la femme, à l'enfant, des goûts et des pas-
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sions fort peu philosophiques. Que ces Messieurs se résignent donc, — puisque résignation ils veulent, — à prendre les penchants naturels tels qu'ils sont. Eh! que gagnent-ils à les contrarier ? Jamais les immoralités et les dépravations ne se montrent plus furieuses et plus débordées qu'aux époques où les étables philosophiques et morales sont le mieux garnies.
La forme sociale étant variable et la nature de l'homme irréductible, il est évident que c'est sur la forme sociale, et non sur la nature de l'homme, que la raison doit chercher à opérer des mutations. Il faut qu'elle trouve une forme sociale qui s'accommode à l'organisme passionnel de l'homme, et non pas qu'elle s'acharne, — comme le serpent sur la lime d'acier, — à mordre l'homme, à le diminuer, à le couper, à le réduire, pour le faire entrer de force dans telle ou telle forme qui ne lui va pas.
Je voudrais voir les cordonniers s'aviser un jour de nous apporter des chaussures tiers ou quart plus petites que nos pieds, pointues, triangulaires, rondes, quelconques de forme, enfin ; les tailleurs et les chapeliers nous confectionner aussi des habits et des chapeaux de dimensions étroites, bizarres, hors de toute proportion avec nos tailles, hors de tout rapport avec nos membres, et tous se mettant à nous dire :
« Messieurs, vous êtes mal faits, très-mal faits : il » faut rectifier les imperfections de votre mauvaise na- » ture. Yoici des chaussures, des habits, des chapeaux » confectionnés d'après les saines doctrines. ïl faut que
» VOS pieds entrent ici, vos têtes, là. On fera entrer de » de force ; allons ! point de honteuses faiblesses, sur- » montez la nature, rien n'est plus noble ; souffrez, rési- » gnez-vous, rien n'est plus glorieux, rien n'atteste » mieux la dignité de l'homme... C'est le signe de la » grandeur d'âme... La vertu exige que vos chairs et » vos os entrent dans les formes que voici. Laissez- » nous donc pétrir vos chairs, couper vos os, tailler vos » muscles... 0 hommes sans cœur, sans force et sans » vertu! hommes dépravés et corrompus, résisteriez- » vous à la voix de la raison, de la conscience, du devoir, » de l'honneur, de la religion, de Dieu, des anges, des » saints... qui vous crient sans cesse, — par nos or- » ganes, — que votre nature est mauvaise, disgracieuse, » laide, corrompue, diabolique ; qu'il est indigne que » vous ne tentiez pas de réformer cette nature, et que » les lois humaines et divines vous en puniront ? Trem- » blez, malheureux! vous accumulez sur vos têtes toutes » les vengeances de Dieu ; vous allumez le feu inextin- » guible de sa colère ! Oh ! vous serez punis par d'éter- » nels tourments, contempteurs de Dieu, qui refusez si » méchamment de mutiler le corps qu'il vous a fait, qui » désobéissez à sa volonté sacrée, promulguée par nous, «cordonniers, chapeliers, tailleurs... — morahstes, » philosophes, législateurs, prêtres, — tous réforma- » teursde la nature, et véritables interprètes des pensées )) de Dieu ! »
Si nos tailleurs et nos cordonniers nous parlaient ainsi aujourd'hui, nous les enverrions à Charenton et à Bicêtre. S'ils appuyaient leurs prétentions sur les mœurs ^
c'est-à-dire les habitudes,— mores, — sur les préjugés, les lois, les propos de nos graud'mères et de nos nourrices, nous nous y conformerions, ouï, nous nous y CONFORMERIONS. — Oh! non, dites-vous, la déraison humaine n'irait pas jusque-là. — Non? Eh bien, allez voir comment sont traités les pieds des femmes à la Chine...
Ces prétentions à réformer le corps humain coïncident si exactement avec celles des réformateurs de l'âme humaine, que je n'ai pas pu m' empêcher de les faire parler ensemble. Ne chantent-ils pas en chœur et à l'unisson? Quelle différence trouvez-vous entre les dogmes insensés des uns et des autres? Serait-il plus raisonnable de déformer, de mutiler l'àme que de déformer, de mutiler le corps? Oh! raison humaine, raison pervertie et faussée, intelligences en aberration ! morales absurdes, religions impies, tristes hypocondries de l'esprit humain, que de maux vous avez perpétués sur cette terre désolée ! Que de douleurs vous sont dues !
Les passions, pourtant, sont si peu mauvaises en ellesmêmes, que si vous avez observé leur jeu subversif dâus la forme particulière que nous avons examinée tout-àl'heure, en solité de fonctions , dans un exemple qui, — tout court qu'il soit, — contient la formule générale des relations civilisées, vous allez voir maintenant les mêmes passions développer chez les mêmes individus, mais DANS un milieu différent, des effets très-heureux, très-beaux, très-harmoniques. Ne résultera-t-il pas delà, en pure doctrine de bon sens, qu'on ne doit pas vouloir changer la passion, mais le milieu dans lequel elle est appelée à se mouvoir?
INDUSTRIE SERIAIRE.
Mode de Multiplicité et d'Alternance. — Essors et Effets harmoniques.
Les Passions que l'homme porte au dedans de soi, sont des dons de Dieu , qa'il a reçus pour être les mobiles de son bonheur et de l'harmonie sociale. Dognu- de la :.runc,- httrmcmqui'.
PREMIER Écolier (récitant).
Denx coqs vivaient en paix : UNE poule survint, Et voilà la guerre allumée.
DEUXIÈME Écolier (interrompant).
Dis donc, et s'il était survenu quarante poules au lieu d'une, crois-tu qu'ils auraient eu entre eux la guerre, ces deux coqs? Pro/jos de Collège.
Nous avons constate que le thème engendrerait bien des haines , si nos écoliers ne faisaient que le thème. Mais, au collège, d'autres études leur sont communes. Il y a déjà multiplicité, alternance, — sans liberté d'option, il est vrai. Or, il arrive que le plus fort en thèmes, n'est pas toujours, tant s'en faut, le plus fort en versions, en vers, en discours, en mémoire, en dessin, etc. Aussi, grâce à cette diversité de termes, les rangs s'intervertissent dans les différentes compositions. Voilà le germe des compensations et des équilibres. Celui qui domine dans une hiérarchie, trouve au-dessus de lui, en passant dans une autre, ceux qui tout à l'heure étaient au-dessous. — Inutile de dire que le plus fort eu versions trouve, à part soi, la version beaucoup plus
glorieuse que le thème. C'est là un très-sage et trèsutile effet d'amour-propre, puisqu'il sert à satisfaire l'individu, et le dispose à bonne amité pour les autres. Le ralliement commence. Déjà les supériorités se constatent sans obstacle, sans résultats fâcheux.
Ce n'est pas tout. Nous n'£*ï^ons vu nos écoliers qu'entre les quatre murs blancs et froids de leur classe , de leur salle d'étude, cloués sur leurs bancs, épiés par des pédagogues qui les punissent pour un mot, pour un geste, pour un sourire, enclavés dans une discipline de contrainte, et condamnés comme des malfaiteurs à des travaux forcés.
Regardez, regardez maintenant! les voilà qui ont la clef des champs... ils sont lâchés, ils sont libres, et la gaîté leur revient, le franc rire éclate sur leurs lèvres.
D'abord, ils ne resteront pas inoccupés, oisifs, flâneurs, malgré cette banale affirmation, que le repos est ce que l'homme aime le mieux au monde. Ils sont bien libres de se reposer, ceux-ci ; et ils se reposent si peu que dans cinq minutes la moitié déjà seront couverts de sueur et de poussière. — Les voilà à leurs fatigues, à leurs plaisirs, à leurs passions ardentes !
La balle fournit trois ou quatre jeux ; les billes, cinq ou six. — Les bouchons et les sous servent à organiser plusieurs parties. — Les barres, — les noyaux, — les diables, — les toupies....
Et sur tous ces jeux vous les voyez former des hié-
rarchies différentes, car la force particulière et relative de chaque sujet est connue, par expérience, en chaque jeu.
Puis ils se mesurent au franchissement, au saut en hauteur ou en longueur, avec élan ou à pieds joints, et à tous les exercices gymnastiques proprement dits, si les moyens leur en sont fournis.
L'habileté dans le gravissement des murs et des rochers, dans la natation , le talent à patiner, établissent de nouvelles inégalités.
Si on leur a concédé quelques coins de terre, vous les voyez encore travailler à leurs jardins, sarcler, planter, arroser avec beaucoup de soins, prendre beaucoup de peines, et rivaliser aussi très-fortement sur ces objets.
Et tout cela avec amour et gaîté : au soleil, au froid, dans la neige, à la pluie même. Qui les y force? Rien, rien que le plaisir et la passion. C'est qu'aussi là ils sont libres, c'est qu'ils se choisissent et se groupent, c'est qu'ils quittent un jeu après une heure ou deux d'exercice, pour se délasser d'une fatigue par une fatigue d'un autre genre.
Eh bien! que résulte-t-il de toutes ces dispositions, de cette organisation confuse de Séries rivalisées et engrenées? Yoyez-vous sortir maintenant de ces nouvelles combinaisons la jalousie aigre, individuelle, méchante? Les passions, dans ce nouveau milieu, font-elles éclore,
comme dans le milieu précédent, faux et étroit, haines, hostilités, mépris? Non, certes, non. Rivalités, esprit de corps, Ambition, Amour-iiropre, Accords et Discords, consonnanccs et dissonances, tout cela produit une belle harmonie... la plus belle, au moins, qu'on puisse observer en Civilisation.
Quelque irrégulière et incomplète qu'elle soit, cette organisation sériaire que les enfants réalisent en tout pays dans leur liberté, est pour les pères un bel exemple, une grande leçon, qu'il faut tout l'aveuglement créé par les dogmes philosophiques, pour n'avoir pas encore su mettre à profit : car là c'est Dieu qui parle^ c'est à la nature qu'ils obéissent , ces enfants. La justice s'y rend mieux qu'à un tribunal : l'équité préside aux choix des distinctions. Dans ces Groupes, les réputations, les honneurs, les grades, ne sont pas usurpés. Vous les voyez, ces enfants, résoudre sous vos yeux tous les problèmes sociaux. La fusion s'opère entre toutes les classes. Le fils du pair de France et le fils du maréchal-ferrant se lient d'amitié forte et solide, l'enfant du riche se passionne pour l'enfant du pauvre.... Les supériorités font les accords , les inégalités font l'harmonie. Celui qui est fort en thème latin aide dans son travail celui qui est faible et peu avancé dans cette abrutissante industrie ; ce dernier , à son tour , protège l'autre et lui donne des leçons dans un jeu où sa supériorité bien constatée lui a conquis une forte part d'influence. Et plus les catégories sont nombreuses, plus les inégalités sont diverses et graduées , plus les échanges de secours , d'aide, de protection sont fréquents, plus il en résulte II 23
d'accords , plus ces accords sont forts, vibrants et brillants. Ces affinités qui se développent entre les enfants, tendent même à en créer par contrecoup entre les pères, à lier les familles. C'est dans ces groupes que vous voyez l'honneur, l'esprit de corps, les affections vives et généreuses, les sympathies de toute nature, naître et se développer ; et, malgré les vices nombreux de l'éducation civilisée, malgré les mauvaises influences du milieu social extérieur , du monde à rebours dans lequel on
entre au sortir du collège, les amitiés qui y ont été m
nouées sont fortes et vivaces ; elles résistent souvent au soufiQe égoïste et délétère de la grande société.
Dira-t-on que ces accords sont dus à ce que l'intérêt ne joue pas encore son rôle dans ces jeunes têtes? Eh ! si l'intérêt n'y est pas, l'amour-propre y est, bien vigoureux et bien exigeant , et vous voyez que cet amourpropre y concourt puissamment à l'harmonie. Et certes il y concourt uniquement par effet de la disposition des choses, puisque, dans l'hypothèse première, nous avons reconnu que la solité de fonction engendrerait , dans la petite société comme dans la grande , les effets passionnels les plus subversifs : injustice , désaffection, haine , hostilité , mépris.
Ce ne sont pas là des imaginations systématiques et vaines ; ce sont des faits constatés, vivants, partout réalisés , parlant haut et clairement pour qui sait et qui veut comprendre.
Fera-t-oû objection de ce que ces dispositions des
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enfants sont prises par eux sur des sujets futiles et de nulle valeur? Eh ! bou Dieu, ont-ils l'initiative et la liberté sur le reste ? Les études , on les leur impose ; on ne les consulte pas pour elles. Il faut qu'ils les digèrent comme on les leur sert , quels que soient leurs goûts et leurs estomacs, dussent-ils en dépérir d'indigestions quotidiennes. Et d'ailleurs , est-ce là pour eux chose naturelle ? tous ont-ils à cela disposition et vocation ? est-ce que , par hasard , les hommes seraient venus au monde pour passer huit ans de leur jeunesse à pâlir sur des grammaires, des rudiments, des bouquins grecs et latins, attachés à un fastidieux travail dont ils ne sentent ni l'utilité, ni la convenance, trempant leurs doigts dans l'encre , usant silencieusement et gravement leurs pantalons sur des bancs? La nature ne dit point qu'elle veut tout cela, voyez-vous; — elle dit tout le contraire ; elle le dit hautement par la résistance que la grande majorité des sujets fait à ce régime.
D'ailleurs, je me rappelle fort bien, et le lecteur trouvera sans doute en lui-même des souvenirs analogues ; je me rappelle fort bien cpie nous avions, tout jeunes, au collège et avant , des vocations utiles très-prononcées : je me rappelle que nous mettions même en commun nos minces économies pour acheter de petits instriunents, scies, haches, rabots, pelles, pioches et râteaux, enclumes et marteaux. Nous faisions avec constance et grand plaisir, nos jardins et nos plantations. Nous regardions comme haute faveur, et mettions en pratique des leçons de marcottage , de taille et de greffe ; nous étions bien tiers des premières pousses de nos lilas, des
reprises et des fleurs de nos rosiers. Nos petites-raves et nos groseilles nous donnaient de délicieux goûters. Nous avons forgé, limé et fini des couteaux et des canifs. L'un de nous était devenu très-bon coutelier. Nous avons exécuté des roues hydrauliques , et de petites pompes aspirantes et foulantes, avec soupapes de cuir et ressort en fil de laiton, qui jouaient merveilleusement. Nous étions parvenus à fabriquer des arcs en frêne tellement parfaits, que c'était entre nos mains des armes dangereuses. Nous avons construit des fours maçonnés en briques et en tuiles, dont les voussoirs étaient réguliers et solides, et où nos pommes de terre cuisaient à point. Nous avons modelé en terre plastique , coulé des figurines et des médailles en soufre ou en plomb. Nous avons fait des cartonnages et des boîtes à compartiments, et j'en conserve assez religieusement deux qui datent de cette époque industrielle de ma vie, et me servent encore aujourd'hui. Puis, nous étions très-avides des explications de physique, de chimie ou d'histoire naturelle, qui se rapportaient à nos travaux mécaniques , et nous les retenions beaucoup mieux que le Rudiment de Lhomond, et les agréables règles du Que 7'etranché , de la question Ubi et de la question Quû.
Or , si tous ces germes eussent été développés ; si toutes ces dispositions eussent été favorisées ; si ces vocations, au lieu d'être dédaignées et perdues par l'éducation civilisée, eussent été accueillies, conduites passionnément, régulièrement et librement, comme elles le seront par l'éducation phalanstérienne qui épie, suit et seconde toutes les attractions de l'enfant; eh bien! elles
auraient porté fruit : elles auraient fait des mécaniciens, des agronomes, des artistes habiles, des hommes nourris d'une instruction scientiiique, forte et solide... Peut-être aussi, — il faut bien tout dire, — un assez grand nombre d'entre nous n'eussent-ils appris, proh pudor! ni grec ni latin. Mais serait-ce donc là un si grand malheur ? — Les dix-neuf vingtièmes n'apprennent toutes ces choses que pour les oublier ensuite. Que reste-t-il, à trente ans, à vingt-cinq même, en la plupart de nous, de nos études du collège ? — La Civilisation m'emporte si, pour ma part, je suis capable aujourd'hui de lire sans une soixantaine de coups de dictionnaire une page de Tacite !
Et c'pst quand on a méconnu toutes ces voies des jeunes vocations, quand on a foulé aux pieds tous ces bous germes , brisé , coupé , brùlé toutes ces tendres pousses du printemps, que l'on se plaint de la nature de l'homme, des dispositions de l'enfant ! £h ! oui, la nature de l'enfant cause du dégât dans nos collèges ; oui, la nature de l'homme cause du dégât dans nos sociétés; mais pourquoi avons-nous inventé des systèmes contraires à la nature de l'enfant, des lois contraires à la nature de l'homme , au lieu de nous rallier aux lois primordiales de ces natures? Dieu vous livre des enfants pour en faire des hommes , et vous voulez en fabriquer des lauréats du thème, des notaires hellénistes, des docteurs in utroque, des procureurs du roi, des bacheliers, des avoués... que sais-je ! — Refaisons nos patrons, et prenons mieux les mesures...