‹ Destinée sociale (volume 2)Chapitre 5 sur 91 · VII · texte numérisé non relu

VII

Sans rechercher les causes génératrices, faciles à déterminer, de ce dogme qui coudamnait la Terre et

l'excluait de riiarmonie universelle, il est certain qu'il se trouve à la racine de toutes les conceptions pliilosophiquos et relij^ieuses qui se sont épanouies sur la terre, et particulièrement dans l'ancien monde oriental. La chute de l'homme, la colère de Dieu et la malédiction de la terre , plus ou moins }2[rossièrement entendues, sont à la hase de toutes les traditions sur l'origine du mal. Moïse, néanmoins, modifia profondément l'ancienne donnée orientale, dans la promulgation qu'il fit aux Héhreux.

Jésus, qui voulait remplacer la loi de Moïse par une loi nouvelle, agit toujours à l'égard de la première par voie de substitution plutôt que par voie de renversement. D'ailleurs la croyance donnée aux Héhreux par Moïse se prêtait à un développement que n'aurait pas souffert le dogme oriental lui-même. En effet, Jésus ayant pour objet l'invocation de l'Harmonie, de l'union des hommes entre eux et en Dieu, la réalisation de ce but magnifique, qui doit donner le bonheur à la terre, porte bien une négation absolue contre le dogme oriental de la fatalité PEKMAXEXTE du mal ici-bas ; mais elle n'est que le terme prévu, promis et toujours attendu par le peuple juif, de la malédiction temporaire dont le Dieu de la Genèse avait frappé la terre après la transgression d'Adam.

Les prédications du Christ, ses commandements de charité et d'amour constituaient la révélation du BUT que l'humanité devait se proposer ; mais ils n'étaient pas, à eux seuls, capables de produire immédiatement le règne de la chanté, de l'amour, de l'harmonie sur la terre, et ils ne l' ont pas produit en effet. Jésus ne l'ignorait pas. Il n'a point parlé comme s'il q\\\. été dans l'illusion à cet égard. Il savait bien que son règne n'était pas encore de ce monde, que son temps n'était pas encore venu (1).

(l) NuNC auiem regnum meum non est hinc. Mon royaume n'es^ pas encore ici. (Jean, xviu, 56.)

Son œuvre consistait à signaler le but et ù préparer le temps qui devait venir, ce temps caractérisé par la réciprocité de l'amour, cette époque d'union et de bonheur social. Il s'en rapportait au développement ultérieur de sa parole, à la puissance logique de son principe, à l'impulsion de sa pensée vers son but, pour que le dogme de l'espérance et de l'amour se substituât entièrement à l'ancien dogme de la malédiction. Aussi ne s'occupa-t-il ni de cosmogonie, ni de théologie proprement dite, mais exclusivement de morale religieuse. « Aimez- vous les uns » les autres, aimez-vous comme des frères; pratiquez » la vérité, la justice et l'amour : c'est ainsi que vous » entrerez dans les voies de votre Père qui est au ciel, » et que vous mériterez sa bénédiction. » Tel est le résumé de tout ce qu'il y a de capital dans les prédications du Christ.

Mais les hommes qui vinrent après Jésus et dont les efforts constituèrent le Christianisme tel qu'il s'est développé historiquement, oublièrent peu à peu la parole et la pensée du Maître. Ils ne comprirent point qu'à la morale nouvelle devait correspondre un développement de dogme et de théologie nouveau; que, si la loi ancienne, la loi de rigueur, la loi cruelle et sanglante, avait été transformée par Jésus en loi de charité, de mansuétude et d'amour, la transformation dans la loi commandait une transformation semblable dans le dogme, et qu'au dogme de rigueur et de terreur, au dogme de la malédiction, au dogme du Dieu courroucé et armé contre l'homme, devait se substituer le dogme de l'espérance et de l'amour, le dogme de la bénédiction, de l'harmonie et du bonheur des Êtres ; le dogme du Dieu tout-puissant et bon, qui veut réaliser par le cliarrae et l'attrait son concert avec les créatures. S'il y avait une trop grande distance de

cette conception à la conce[)tion ancienne, an moins fallait-il annoncer, pour se conformer à la pensée de Jésus, que les temps de la malédiction primitive étaient près de s'accomplir, et que la terre rentrerait en grâce par l'accomplissement de la loi.

Que la nécessité logique de cette transformation du dogme n'ait point été comprise par tous, c'est ce qui n'a pas lieu d'étonner : il y avait à ce qu'elle le fût de? difficultés historiques, sociales et religieuses certainement très-grandes, et dont on peut sans jjcine déterminer les causes lorsque l'on a étudié avec intelligence les époques de formation du Christianisme. L'espace nous manquant, nous renonçons, quoique à regret, à les développerici, et nous nous contenterons d'indiquer, parmi les causes qui ont concouru à la production du grand et fatal illogisme que nous voulons signaler, une raison politique dont l'influence est facile à saisir. Celte raison se trouve dans la position de la doctrine nouvelle par rapport au pouvoir de la société dans laquelle le Christianisme avait à se développer. Le Christianisme, en effet, s'étant constitué en Église, fut naturellement entraîné dans les premiers temps, pour éviter autant que possible ime lutte trop inégale avec le pouvoir existant, à séparer du domaine de celui-ci le domaine de la doctrine. Or, le domaine de ce pouvoir étant ce monde-ci, le monde actuel et la société civile, il ne restait plus à la doctrine nouvelle que le domaine spirituel et l'autre monde. Ainsi, pour gagner en liberté de développement, la doctrine nouvelle consentit à réduire son espace, à borner son terrain. Pour rassurer César contre des craintes logiques, on fonda un grand illogisme, on posa en principe que l'on n'empiéterait pas sur son pouvoir, que la doctrine divine n'usurperait pas sur son domaine. Chose absurde en soi ! car si la doctrine nouvelle était la vérité absolue, elle devait tout embrasser; si la doctrine nouvelle était la loi de Dieu, il était puéril de dire à la loi de Dieu, au gré de telle ou telle convenance de politique

iz INTERMÈDE.

humaine et transitoire : « Loi de Dieu, voici ton do- » maine; loi de Dieu, voioi ta limite; loi de Dieu, tu t'é- » tendras jusqu'à cette limite , tu ne la franchiras ja- » mais ! » Dieu lui-même n'aurait pas pu établir cette limite, car Dieu étant défini «le Souverain Maître de tou- » tes choses » cesserait d'être Dieu du moment que quelque chose cesserait d'être soumis à sa loi, qui est une et absolue par essence.

La raison politique que nous venons d'indiquer, jointe aux autres causes dans l'examen desquelles nous ne pouvons pas entrer ici, mais dont l'influence fut plus profonde encore, déterminèrent donc la séparation doctrinale du temporel et du spirituel. Dès lors, et comme conséquence nécessaire, le monde, qui restait en dehors (le la loi de Dieu, en dehors de l'Église de Dieu, dut être considéré, et le fut en effet, comme le domaine de Satan. Satan resta une réalité dans le dogme; il devint même une réalité plus capitale qu'il ne l'avait été dans la cosmogonie antérieure; car le royaume de la Terre lui fut concédé à perpétuité et en possession légitime par le Christianisme. Remarquons bien que cela n'avait point été dans la doctrine de Moïse. Cette doctrine établissait funité de la loi sociale et de la loi religieuse, et ne séparait point ie domaine temporel du domaine spirituel pour livrer le premier au principe du Mal.

Ainsi les disciples du Christ, loin de faire subir au dogme ancien une transformation parallèle à la loi morale nouvelle, conséquente à la fois à la tradition et aux enseignements de Jésus, et d'annoncer au peuple l'approche du retour en grâce , retombèrent au contraire sous la domination du dogme des religions étrangères. Au lieu de se poser avec Jésus en avant de Moïse, ils reculèrent derrière Moïse.

DOCTRINE DE LA RÉDEMPTIONc 43

Moïse, en effet, avait donné au monde le premier degré d'initiation. Les religions antiques enseignaient aux peuples l'existence absolue de deux principes : le principe du Hien et le priacij)e du Mal, dont l'action sur le monde de\ait être permanente. Moïse subordonna le dernier principe, il enseigna qu'il n'avait qu'une existence relative et temporaire, car il enseigna que le Bien avait régné sur la terre à une époque primitive, paradisiaque, heureuse; que les harmonies primitives y avaient été troublées, mais qu'elles y renaîtraient un jour. Ainsi, eu faisant à son peuple l'histoire de la naissance du Mal sur la Terre, Moïse en avait annoncé la lin. Il avait prédit la rentrée en grâce, le ttrme de la malédiction et de la colère célestes, la Rédemption. La Terre n'a jamais été considérée par le peuple juif comme devant être exclue du bénélice de cette Rédemption; seulement l'égoïsme et la grossièreté de ce peuple lui avaient persuadé que la Rédemption promise ne devait être autre chose que son triomphe et sa domination sur toutes les nations du monde.

Si les dogmatistes, les métaphysiciens, les théologiens qui vinrent après Jésus-Christ avaient suivi, dans sa pureté et dans sa direction, la pensée de leur Maître, ils auraient continué la transformation de l'ancien dogme commencée par Moïse. En adoucissant les formes du dogme mosaïque , en y mêlant plus de bonté, d'espérance et d'amour, en annonçant l'apaisement de la colère céleste au fur et à mesure que les peuples de la Terre réaliseraient les prescriptions de la loi nouvelle , ils auraient fait comprendre, d'après la parole de Jésus, que la Rédemption promise ne devait point s'entendre de la domination matérielle du peuple juif sur les nations, mais de l'établissement de la paix dans le monde et de la fusion des nations dans la grande uuité de la famille

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humaine. Il n'y avait aucune rupture à faire avec la Genèse. Moïse avait ouvert les portes de l'avenir par la promesse de la Rédemption. Pour se conformer à la tradition et aux révélations successives de Moïse et de Jésus, il allait entrer dans cette voie magnifique, au lieu de subtiliser sur la doctrine de la Rédemption et de la fausser misérablement. J'appelle ici l'attention du lecteur.

Le but de la doctrine de Jésus, c'était que les hommes vécussent unis entre eux et avec Dieu par l'amour. L'époque ultérieure oia ce but serait réalisé était le temps invoqué par Jésus, et la société de ce temps, son royaume. Il est évident que la Rédemption de l'homme, la rentrée en grâce, le retour du Bien, de l'Harmonie sur la terre, la cessation de la malédiction de Dieu, ne pouvaient et ne devaient s'entendre que du temps où la loi de Jésus, l'union des hommes entre eux et avec Dieu, serait réalisée dans l'humanité. En disant aux hommes que la loi de Dieu était qu'ils s'aimassent entre eux comme des frères, Jésus n'entendait certes pas que les hommes seraient rachetés du mal, que la Rédemption serait opérée par cela seul qu'il aurait parlé ainsi aux hommes et qu'il aurait scellé sa parole de sa vie. Gela eût été absurde. Jésus entendait que la Rédemption serait opérée, que l'Homme serait réconcilié avec Dieu, quand l'Homme (l'Humanité, et non pas tel ou tel individu) pratiquerait la loi de Dieu, que lui , Jésus, était venu annoncer. Il n'ignorait pas, je le répète, que la réalisation ne suivrait point immédiatement sa parole. Gertes, il savait qu'il faudrait du temps avant que son royaume fût de ce monde, avant que les hommes eussent universalisé entre eux l'amour, avant qu'ils eussent, par des moyens quelconques, organisé l'unité de la famille humaine et par suite la paix, l'harmonie et le bonheur. Jésus

DOCTRTyi DK I.A RÉDEMPTIOX. 45

annonçait au nioiule lu loi tle Dion ; évidoniment, la liétlemption du monde ne pouvait résulter que de l'accomplissement de la loi par le monde ; elle ne pouvait en aucune façon résulter de la seule proclamation de la loi ; elle ne pouvait ctrc qu'une conséquence ultérieure de la venue de Jésus-Christ, un effet de sa doctrine. — Et cela fut compris parnonibre des Pères des premiers Siècles.

Vinrent les docteurs nourris des philosophies de l'Orient. Ceux-ci ne comprenant ni les paroles de Jésus, ni le sens de sa mission, au lieu d'enseigner que la Rédemption du monde serait la conséquence de l'accomplissement de la loi nouvelle, la conséquence du règne de la justice et de l'amour, enseignèrent que l'acte delà venue de Jésus et son sacrifice avaient commencé, terminé et accompli la Rédemption. Jésus avait sanctionné de sa vie le grand désir de charité, de justice et d'amour, dont la réalisation universelle devait ultérieurement opérer la Rédemption du monde. Les disciples, au lieu de s'attacher à la parole, à l'esprit, au but, a la loi, absorbant tout dans la personnalité , et ne comprenant pas que la Rédemption, d'après la parole et la pensée de Jésus, résulterait de l'accomplisse-mext de la loi pau les HOMiMES , voulurent qu'elle résultât de l'accomplissement du sacrifice par Jésus.

Certes, il est facile de comprendre comment et par quelles causes ces erreurs s'introduisirent chez les disciples de Jésus lorsqu'ils n'eurent plus leur Maître pour les conduire ; mais il n'en est pas moins vrai que ces erreurs capitales se produisirent dès l'origine, que la doctrine du Christ fut peu à peu altérée par elles, et que la mysticité et la subtilité finirent par remplacer la raison élevée et simple, le divin bon sens, qui caractérisaient la parole du Fondateur.

Qu'y avait-il de plus sensé et de plus beau que la doctrine de la Rédemption, telle qu'elle résultait des enseignements de Jésus? Les harmonies primitives avaient été troublées à une époque de chute ; dès cette époque le Mal physique et le mal moral s'étaient répandus sur la terre, et la douleur avait subjugué l'Homme. Mais une grande promesse avait été faite à l'Homme et à la Terre : les harmonies perdues devaient renaître un jour; l'Homme et la Terre seraient délivrés du mal. Or, Jésus venait faire connaître aux hommes laconditionàe la Rédemption en leur enseignant que l'anéantissement du mal et l'étabhssement du bien étaient liés à la pratique générale de 'ce grand commandement qui est toute la loi : Aimezvous les uns les autres.

Certes , cela était aussi sensé , aussi vrai que sublime ; et il faut dire que c'était une parole divine , celle qui enseignait aux hommes plongés dans la barbarie ou dans les voies de l'égoïsme , que la Rédemption du monde et le bonheur de l'humanité dépendaient souveraixemext de l'union des hommes, de leur amour les uns pour les autres. Il n'y a pas ici d'obscurité, il n'y a pas de mystère dans cette doctrine de la Rédemption : « Vous serez ra- » chetés du Mal et la bénédiction de Dieu descendra sur » la terre quand vous aurez établi sur la terre le royaume » de Dieu et sa Justice. Vous vous haïssez , vous vous » dépouillez par la ruse et par la violence, vous vous » combattez les uns les autres, individus, peuples, na- » lions; vous cherchez par l'oppression et l'injustice la » possession des biens et des jouissances. Et moi, je viens » vous annoncer qu'en faisant ainsi vous perpétuez le » mal sur la terre, car la terre ne sera affranchie du mal, » et ne rentrera en grâce auprès de Dieu que quand vous » ferez régner sur elle la loi de Dieu en vous aimant les » uns les autres ! » Quel avertissement sublime ! Quelle révélation lumineuse aux hordes barbares et aux peuples égoïstes et corrompus , qui couvraient le monde !

C'était dire à l'activité humaine engagée jusque-là

dans la voie de la guerre , de l'oppression , qu'il était temps d'entrer dans une route toute nouvelle en se tournant du côté de la charité et de la justice ; c'était apprendre à l'Humanité que son salut, que le bonheur des individus et dos pcuj)les et la bénédiction de Dieu ne seraient jamais obtenus par la violence, mais par l'amour, par l'union des membres de la famille humaine !

Jésus, en annonçant la loi de Dieu, la condition de la Rédemption et du bonheur, présentait donc à l'intelligence humaine, jusque-là engagée dans la guerre, un but nouveau. Ce but était et est encore le vrai but. Sa mission consistait en cela. Il donnait l'impulsion à la pensée et au cœur de l'homme. Il introduisait l'homme dans la voie de la Rédemption, et il disait au Génie de l'Humanité, en parlant de ce royaume à la conquête duquel il l'excitait par le développement des hautes puissances religieuses : Cherchez et vous trouverez, frappez à la porte, et on vous ouvrira.

Gloire à vous donc , ô Christ ! non-seulement parce que vous êtes le type le plus élevé, la plus pure manifestation, la plus complète incarnation de l'amour; mais encore parce que vous avez montré la voie , indiqué le but , parce que vous avez voulu faire connaître aux nations les conditions saintes et unitaires de la Rédemption du monde , à une époque où le seul peuple qui l'espérât l'interprétait dans le sens brutal de l'asservissement des autres peuples à sa puissance !

Ainsi , en apportant une loi nouvelle au monde , en versant sur ce monde de conquérans corromputs et d'esclaves souffrants et avilis la lumière pure de l'amour, le sentiment de l'unité de la famille humaine et de la future réaUsation de la justice et de l'union, Jésus, loin de rompre la tradition religieuse, procédait au développement

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de la Promesse. Il ouvrait la voie de l'accomplissement. Il ne voulait point briser l'unité antique de la loi religieuse et de la loi sociale; il voulait, au contraire, préparer la transformation sociale par le développement de la tradition et par la transformation de la loi religieuse. Cela est incontestable, et résulte clairement de sa parole et du caractère même de sa doctrine, pour qui sait apprécier ce caractère dans son essence, et distinguer, dans les prédications du Christ, ce qui était enseignement d'application présente;, consolation transitoire apportée aux souffrances transitoires, et ce qui était enseignement absolu et vue d'avenir.

Mais appuyons un moment sur cette réflexion que nous recommandons à toute l'attention du lecteur : — Avant que la doctrine d'union, d'amour et de paix, promulguée par Jésus, eût reçu ses développements ultérieurs, trouvé sa forme, ses voies et ses moyens de réalisation ; avant qu'elle fût passée de l'existence potentielle et spirituelle à l'existence actuelle et sociale; avant qu'elle fût universellement pratiquée, qu'elle fût enfin incarnée dans l'Humanité (ce qui n'est pas encore accompli aujourd'hui, 1800 ans après la promulgation) : pendant tout ce laps de temps compris entre la promulgation et l'accomplissement, la Terre ne pouvait cesser d'être la vallée désolée des larmes et des douleurs : cela est certain. — En livrant sa pensée à ses disciples, en les investissant de la sainte mais dure mission d'en opérer le développement, en les envoyant prêcher cette pensée par ce Monde sanglant qu'elle devait purifier et métamorphoser un jour, Jésus devait les prémunir contre les grands obstacles qu'ils rencontreraient par les chemins du Monde. Il devait fortifier les pieds contre les pierres, les ronces et les épines; il devait fortifier les âmes contre les afflictions, enseigner à supporter des maux inévitables avec courage, avec résignation, avec cette calme et sainte puissance qui pousse au cœur de quiconque se dévoue

sérieusement au honlieur tic ses IVèies et inarcho dans les voies de Dieu. Il devait enfin exalter les mérites des hommes qui subu'aient pieusement les tribulations rencontrées dans la voie de la loi et de la doctrine, proclamer saintes ces souffrances, proclamer Heureux et Élus de Dieu, ceux qui aimeraient mieux souffrir par dévouement à l'Humanité que de s'abriter dans les basses jouissances d'un lâche et dégradant égoïsme. Heureux qui aura souffert en portant ma loi. Et en vérité ne sontils pas les Heureux et les Élus du Seigneur, ceux qui, avec une profonde résignation, naturelle ou conquise par la volonté, à toutes les tribulations qui leur viennent, se vouent entièrement au culte de l'Humanité et au développement de la loi de Dieu ? Les Élus du Seigneur et les Heureux seraient-ils, par hasard, ces êtres à face humaine qui, comme de grossiers animaux, n'ont pour objet de leur affection, pour unique but de leurs actes, que leur propre personne et leur seule matière?

Jésus devait donc prévoir et prédire les afflictions, sanctifier la résignation, sanctifier les douleurs de ceux qui marcheraient dans sa loi. Mais cette sanctification des souffrances nécessaire à l'accomplissement de la loi, aux grands et durs et longs préliminaires de sa réalisation sur notre Terre, pouvait-elle signifier, ainsi qu'on a eu l'insigne déraison de le croire, que Jésus ordonnait d'aimer la souffrance pour elle-même et comme étant en ellemême agréable à Dieu ? Cette sanctification de la souffrance n'était-elle pas relative ? Ce qui sanctifiait la souffrance n'était-ce pas son objet, l'établissement de la loi de Dieu sur la Terre et du bonheur de l'Humanité ; et n'est-il pas absurde au premier chef d'avoir pris le relatif pour l'absolu, la transition pour le terme, d'avoir substitué l'accessoire au principal, d'avoir fait, enfin, de la doctrine de Jésus qui se proposait comme but définitif l'établissement général du bien, de la justice, de l'union, de l'harmonie sur la Terre, une doctrine qui se serait proposé d'universaliser sur cette Terre l'amour de la soufn 4

france el des tribulations, qui eût fait considérer la perpétuelle durée du mal ici-bas comme une chose voulue par Dieu et désirable par ses Saints ! Jésus eût Qonvié les hommes à réaliser la loi de Dieu , et il eût proscrit le bonheur universel qui doit résulter de cette réalisation ! Loin d'être une vue sublime, une haute révélation, une pareille doctrine n'eût pas même eu le sens commun. — > C'est ainsi que quand on ne distingue pas V absolu et le 7'elatif dans les enseignements et dans la conception de Jésus, on travestit sa pensée et on lui prête une doctrine déraisonnable et inconséquente jusqu'au ridicule.

La doctrine deJésus, ayant pour but capital l'établissement de la paix et du bien parmi les hommes , en promulguant les idées de justice , de charité, de dévouement à l'humanité, qui pouvaient seules conduire l'esprit humain à la réalisation ultérieure de cette grande pensée, fondait donc une foi religieuse qui, loin d'être contradictoire au génie de l'Humanité, à ses attraits, à ses tendances natives, vibrait en parfait accord avec elles. Loin de prétendre abaisser l'homme, humilier sa Raison, en exiger le sacrifice, et briser ainsi l'unité humaine dans ses deux manifestations supérieures, le sentiment et l'intelligence, la foi de Jésus élevait l'homme, purifiait son cœur, exaltait son intelligence, provoquait le développement de l'Humanité dans toutes ses puissances, et se mariait à la plus haute Raison dont elle était le Verbe vivant. Oui, la Raison et la Foi s'accordaient pleinement dans la doctrine du Christ, dans sa religion. Rien n'était plus raisonnable que ses enseignements , rien n'exigeait moins le sacrifice de la Raison devant la Foi. En a-t-il été de même des différentes doctrines religieuses que l'on a, après lui, constituées en son nom, et qui ont

formé et forment encore les branches divisées du Christianisme?

Nous venons de montrer ce qu'était, dans sa pureté, dans sa simplicité et dans sa grandeur, la pensée du Christ et sa doctrine. C'était la voie de la Rédemption du monde, la voie du salut de l'Humanité. Cette pensée se trouva trop large pour les temps, trop forte pour les intelligences qui en reçurent l'expression; car, hélas! peu après que le Christ eut payé de sa vie son amour pour l'Humanité, le bon sens de la doctrine commençait à être obscurci par l'ignorance et la subtilité , et le haut point de vue de la Rédemption de l Humanité universelle par l'incarnation universelle de l" Amour dans r Humanité , abandonné pour je ne sais quelle doctrine étroite et mystique d'une Rédemption purement individuelle par les souffrances de Jésus-Christ. Ah! Jésus-Christ n'avait point tlit qu'il venait racheter l'individu par ses souffrances, il avait dit qu'il venait racheter le monde par sa doctrine.U n'avait jamais dit que la clause de la Rédemption était que la Terre se chargeât d'un crime de plus en le faisant mourir ; il avait dit que cette clause était dans l'exécution, par tous les membres de l'Humanité, du grand commandement: «Aimez-vous les uns les autres, » à la sanction duquel il fit l'holocauste de sa vie.

Nous ne pouvons, ainsi que nous l'avons déjà dit, entrer ici dans le développement, d'un haut intérêt pourtant , des causes de l'altération qui dénatura le véritable Christianisme, de si bonne heure que, pour retrouver pure dans les Évangiles la doctrine de Jésus, il faut tenir grand compte déjà de l'état d'esprit de ses biographes et de l'infériorité de leur vue par rapport à celle de leur Maître, Le trait caractéristique de l'infériorité des continuateurs se trouve généralement dans la substitution de la mysticité au bon sens (1), des hallucinations et des subtilités

(1) Une tentative moderne de formulation religieuse nous a présenté un caractère absolument analogue.

des disciples, à la raison élevée, calme et simple de la doctrine primitive.

Il fut bientôt déclaré que la Promesse éîail accomplie, que la Rédemption avait eu lieu par le sacrifice de Jésus, et, puisque le désordre et le mal continuaient toujours à désoler la Terre , il fallait bien alors prendre cette Rédemption dans le sens étroit et mystique d'un salut pwx'ment individuel et spirituel, concernant l'autre monde, à l'exclusion de celui-ci , dont l'empire fut dévolu à Satan. La matière et l'esprit furent constitués en dualité hostile , les dogmes orientaux furent repris et formulés dans toute leur rigueur ; et la doctrine des deux principes , la mythologie persanne et les théories platoniciennes qui en dérivaient , infectèrent la doctrine du Christ et en troublèrent les eaux pures et limpides. Le mépris du monde devint le fondement de la loi religieuse. La souffrance fut érigée en vertu, proclamée en elle-même agréable à Dieu , et la nature humaine condamnée dans le plus grand nombre des Attraits qui lui ont été donnés par Dieu pour l'accomplissement de sa Destinée terrestre.

C'est ainsi que le lien du temporel et du spirituel fut rompu, que l'unité sociale et religieuse, établie dans la loi de Moïse et résultant de la pensée de Jésus, fut détruite; c'est ainsi que la chaîne de la tradition fut brisée, que la doctrine se constitua en hostilité avec le développement de l'Humanité, et que, se laissant envahir par les dogmes étrangers et reculant au delà de Moïse , elle fonda la GRAXDE HÉRÉSIE et le GRAXD ILLOG1S3IE qui out malheureusement prévalu dans toutes les Écoles chrétiennes. Toutes les Églises , en effet, après quelques siècles avaient définitivement rompu avec la tradition primitive ou mosaïque, subi le joug des dogmes étrangers, et porté la contradiction dans leur sein ; car toutes en arrivèrent à , condamner , au nom de Dieu , l'idée du bonheur sur la Terre, en même temps que la pensée propre de Jésus, se développant en elles, conviait l'Humanité à réaliser

les conditions de son bonheur et de son salut sur la Terre (aussi bien que dans les vies ullérieures), en y réalisant et y universalisant les conditions de la justice et de l'amour. Chose étrange ! les prêtres chrétiens enseignaient et enseignent encore ; 1" qu'il faut aimer la souffrance en elle-même (I), et se garder de chercher le bonheur sin- la Terre ; "2° que le Christianisme est la seule religion qui puisse établir et assurer la paix, la prospérité et le bonheur des peuples....

Ainsi, deux forces contraires, deux pensées divergentes, deux tendances incompatibles furent déposées dans le Christianisme historique : V Œuvre propre du Christ, qui continuait la tradition biblique et poussait l'Humanité en pleine voie de développement et de Rédemption ; et VŒ livre hérétique des théologiens chrétiens, qui brisait la tradition, condamnait la nature humaine, réprouvait I'associatiox de l'Humanité avec le Monde , et lui défendait de marcher à la conquête de sa Royauté terrestre.

L'histoire des progrès accomplis dans la grande industrie, dans les arts, dans les sciences, dans le développement de la puissance humaine , notamment pendant les trois derniers siècles, est l'histoire de la lutte du Génie de l'Humanité (2) d'accord avec le principe de Jésus , contre les entraves imposées par ce dogme, — que l'on est obligé d'appeler le dogme chrétien, puisqu'il a été le fondement dogmatique du Christianisme historique, quoi-

(1) D. Pourquoi J.-C. est-il venu au monde dans une étable? R. Pdur nous apprendre à aimer la pauvreté, l'humilité et les souffrances. — Voilà ce que demande et ce que répond encore le Catéchisme; et ceci n'est point dit dans un sens relatif, mais dans un sens absolu.

(2) .l'ai eu occasion de traiter avec quelque étendue cette question dans la brochure intitulée : Trois Di'icours à l'Hàicl-dc- J'aille.

qu'il soit la négation même du Christianisme pur, de la doctrine de Jésus, doctrine essentiellement favorable au développement de l'Humanité.

Le Christianisme historique s'étant laissé envahir par un principe étranger, hérétique, directement opposé au Génie de l'Humanité, aux Tendances qui la portent à prendre possession du Gouvernement du Monde, et ne pouvant cependant renier Moïse et Jésus, ne s'imposait pas seulement une contradiction doctrinale perpétuelle ; il engendrait en outre une contradiction pratique monstrueuse qui devait singulièrement contribuer à détruire l'autorité de l'Église, Car comment les peuples pouvaientils rester indéfiniment respectueux spectateurs de la contradiction des actes de l'Eglise, de ses envahissements temporels, de son luxe, de ses richesses, de son avidité pratique, avec ses paroles, ses anathèmes théoriques conive les biens du Monde? L'Église ayant accepté un principe contraire à la nature humaine ne pouvait éviter, en tant que servie elle-même par des hommes, de se constituer, par ses actes, en protestantisme permanent contre son principe. En bonne logique, l'Évêque, pour être légitimement le Chef spirituel de son diocèse, aurait dû en être l'homme le plus pauvre, et le Pape n'était qu'un Scandale, s'il se trouvait dans la chrétienté un homme plus dénué et plus humble que lui. Or, il y a toujours eu dans l'Église flagrant désaccord entre les actes et le principe (1) , jusque là que les Pontifes suprêmes de la

(1) Quelques mois après ma première communion, l'évêque de notre diocèse fit une tournée pour administrer à ses ouailles le sacrement de confirmation. II arriva chez nous avec un train, des laquais, un équipage. C'était un spectacle inconnu dans notre petite ville. Le lendemain il officia et nous fit un sermon superbe sur le mépris des biens de ce monde, sur la nécessité d'aimer, pour gagner le ciel, la pauvreté, l'humilité et les soulFrances. Malgré ma ferveur, la contradiction du sermon avec Je train du prélat me scan dalisa, me choqua vivement, et me fit l'aire des réflexions qui n'étaient pas dans l'ordre des meilleures dispositions à recevoir l'onc-

religion qui condamnait les biens vils de ce monde, s'en montraient avides au point de donner, à comptoir ouvert, les hiiMis de l'autre en échange. Cette contradiction était un scandale pennaneni, qui devait amener l'aftaiblissement nioral de TÊglise et préparer sa ruine (1).

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