‹ Destinée sociale (volume 2)Chapitre 52 sur 91 · ÉDUCATION SUBVERSIVE — PUBLIQUE · texte numérisé non relu

ÉDUCATION SUBVERSIVE — PUBLIQUE

et ces goûts? Qu'en faites-vous, de ces enfans? — Ce que vous en faites? Vous les prenez dès l'âge de six, sept, huit ans; vous entassez ces frôles créatures dans des prisons, dans des bagnes, que vous appelez des collèges; vous les serrez dans des dortoirs et des salles d'étude nauséabondes, et dès le jour de leur entrée dans ce lieu fermé et maudit, vous commencez la torture —

Allons, les bourreaux, préparez les instrumens de supplice! Ce n'est pas un supplice d'un jour, ce n'est pas un supplice du corps : c'est un supplice de huit ans, de dix ans; c'est un supplice du corps et de l'âme à la fois. A l'œuvre, tourmenteurs, régens, pédans, vendeurs de soupe j pions j chiens de cour (0^ et toute espèce d'argousins préposés à la chiourme ! Voici des tètes blondes et des têtes brunes, des joues fraîches et rosées : les parens vous ont livré les victimes; ils vous les ont amenées en troupeaux, par les jours noirs, bas, humides et froids de la Toussaint; ils entrent chez vous avec l'hiver et dans

(i) A ceux qui trouveraient ceci de mauvais goût, je dirai d'abord que ce n'est pas de goût bon ou mauvais qu'il s'agit ici, et ensuite que ces désignalions et mille autres que les élèves appliquent à leurs maîtres de pensions, professeurs, surveillans, etc., donnent la plus précise et la plus nette expression de la valeur de nos méthodes d'éducation. Qu'on essaie de taire une critique plus loric et plus concise que celle que rcnl'ernieut ces iroi:^ mots-là.

Ja semaine des morts. Et maintenant n'ayez peur qu'ils échappent , car vos grilles se sont refermées sur eux, et les murs de vos cours sont trop hauts pour que, si habiles grimpeurs qu'ils soient, ils puissent les franchir. C'est du fond de ces cours-là qu'ils verront désormais le soleil, si encore le soleil passe au haut de ces cours.

Et vous direz que ce n'est pas la question qu'ils vont subir pendant huit ans, que ce n'est pas un supplice, une torture? Comment, grands sots, imbécilles barbus, qui leur faites traduire chaque jour de latin en français, de français en grec et en latin , que la liberté est le premier de tous les biens, que la mort est préférable à l'esclavage, ce n'est pas un supplice et une torture que cet emprisonnement de huit années sous lequel vous les tenez, eux dont les natures vives, alertes et bouillantes, sentent mieux que vous et vos vieux Romains le besoin de liberté? Les bancs de bois sur lesquels vous clouez pour huit ans ceux pour qui le mouvement est la première condition de vie, ce ne sont pas des instrumens de supplice? Et vos rudimens, vos dictionnaires, vos syntaxes, vos livres lourds et indigestes, toutes ces belles choses que vous allez vous mettre à leur faire passer, bon gré mal gré, dans la mémoire; volr<' science de mots dont vous allez les

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gorger ; toute cette métaphysique de règles ài laquelle ils ne comprennent rien, et ne peuvent ni ne veulent rien comprendre; tous ces auteurs latins sur lesquels vous les faites pâlir, et dont chaque verbe ne leur entre dans la tête, avec ses étymologies et ses dérivés, que comme un coin de fer dans le tronc d'un chêne; toutes ces inutilités universitaires, fastidieuses et abrutissantes dont vous les bourrez aujourd'hui, par la seule raison qu'on faisait ainsi sous Charlemagne ; toute cette infâme routine d'éducation, qui est une honte même pour la Civilisation , dont chacun sent le vide, l'absurdité, la malfaisance , et qui ne s'en transmet pas moins de génération en génération ; et puis, vos pensums^ vos punitions, vos duretés, vos ridicules caprices, vos vengeances, — car cela se voit chaque jour, chaque jour on voit là des hommes exerçant avec acharnement des vengeances sur des enfans! — vos vengeances, dis-je, et par-dessus tout vos sots sermons, vos morales de chaque heure, de chaque instant!... ah! vous ne voulez pas entendre que cette éducation-là constitue un supplice long et cruel , et que vous n'êtes pas des éducateurs, mais des geôliers et des bourreaux?. . ^

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