S- IV
On nous a tant assujéti aux cordes, que nous n'avons plus de franches allures : noslre vigueur et liberté est eateinie. Nunquam tuteia $iia
fttnt. MOSTAIGNE.
Ceux qui ont le plus à souffrir sont ceux qui ont reçu d'en haut les grandes mesures.
St.-Martin.
Les caractères pauvres, vulgaires, les intelligences médiocres , les volontés faibles , dépourvues de réaction , se soumettent moins difficilement que les autres, aux réglemens et
ÉDUCATION SUBVERSIVE — PUBLIQUE. SyS
aux dispositions stupides de l'éducation civilisée. Aussi les bons sujets de collège , les écoliers vertueux, ceux qui sont forts en thèmes, ceux pour lesquels on n'a pas assez d'éloges, qu'on propose pour modèles à tous les autres, et qui ont les prix de bonne conduite, sont-ils assez généralement des sots fieffés, des francs imbéciles. C'étaient précisément les natures inférieures, ou bien des natures tendres qui ont faibli, et que l'éducation civilisée a eu pouvoir de promptement dénaturer...
Mais malheur aux caractères ardens, passionnés, puissans! malheur à ces enfans faits pour être un jour des hommes prompts pour le conseil et pour l'exécution ! malheur aux natures riches, énergiques, abondamment douées, qui ne supportent pas la castration ! Tout ce qui n'est pas cire molle et pâte impressionnable , est nécessairement scissionnaire , et fait partie des bandes de révolte. Ce sont les enfans rétifs à l'éducation pédagogique, les mutins, les mauvais sujets, les paresseux, les indisciplinables, la chair à pensums, la matière taillable et corvéable à merci. Pour ceux-là, il n'y a pas assez de paroles insulrtantes dans le répertoire des régens, pas assez de punitions et de cachots dans les collèges. — Puis, quand cette lutte acharnée des maîtres
contre la nature des élèves a aigri et faussé les caractères ; quand elle a bien développé les haines et les vengeances ; quand une âme d'enfant s'est si bien tendue et raidie contre les violences de chaque jour, qu'il a lassé la rigueur des bourreaux; quand, dans cette lutte sans relâche et corps-à-corps d'un enfant contre toute une armée de pédagogues, l'enfant a déployé un courage, une persévérance, une force, une ténacité de volonté à faire honte à tous les hommes d'aujourd'hui, et qu'il est bien reconnu qu'on ne peut
pas ployer et déformer cette nature de fer
alors toutes les puissances collégiaques ameutées contre lui décident que cet enfant est un enfant maudit, indigne de soins et de pitié : et l'on renvoie ignominieusement l'héroïque enfant à sa famille, qui se désespère , — chose honteuse !
— d'avoir donné le jour à un pareil monstre...!
— Quel est, je le demande, l'enfant un peu vigoureux de cœur et d'âme, qui n'ait été traité de monstre par des parens trompés et des régens stupides?. ..
Va, noble enfant! le temps de ta délivrance approche.... tu n'as plus long-temps à sentir dans ta bouche le mors d'acier qui brise les dents et déchire les lèvres ; tu n'as plus longtemps à être traité, par les brutes préposés à ton
ÉnucATioN sLiu'EF.sivi; — rijBLiQui:. 07:,)
otlucatioiî, comme une bote brute ù dompter. Et vous, tendres mères, qui pleurez sur vos fils, calmez vos craintes et vos douleurs, et par avance réjouissez-vous , car vous n'avez pas enfanté des monstres ! Si votre enfant se révolte contre une éducation monstrueuse, c'est un bon
signe réjouissez-vous! Yous verrez vos enfans
devenir sous vos yeux des hommes utiles, honorables, loyaux; grandir en science, en habileté, en force et en talens : vous n'aurez plus à gronder, à punir, à faire pleurer et à pleurer vous-mêmes ; vous n'aurez à enregistrer pour eux que des joies et des succès, à distribuer que des baisers et des caresses. Ah ! si les mères savaient le sort qui attend leurs enfans aimés dans les Phalanges, elles courraient poser aujourd'hui les premières pierres des premiers Phalanstères.
Notre siècle sot et vantard a fait grand bruit de ce qu'il a supprimé la férule dans l'éducation et les collèges. Voilà, en vérité, une belle avance! Educateurs, avez-vous supprimé dans vos éducations la contrainte, la violence, la douleur? La férule n'était qu'une des formes de votre procédé d'éducation, qui est toujours le même, toujours la contrainte, la violence, la douleur. Est-ce que toutes vos punitions ne sont pas des férules? Est-ce que vous n'excitez pas toujours les souffrances et
S'jG HARMONIE. LIV. III. CH. I.
les réactions, depuis la suppression de la férule? Chose indigne! on inflige encore aux enfans, aux jeunes gens , des punitions infamantes : on les met à genoux; on veut avilir et dégrader lésâmes, non content d'étioler les intelligences. Misérables! qui osez toucher des âmes d'enfant avec la honte, comme des épaules de forçats avec un fer rouge!... (0
Heureusement ici vous êtes impuissans et vaincus; car vos punitions ne constituent pas aux
(i) Quelle honte pour nous que ce mode odieux d'ëducaliou, quand on songe qu'à cet égard nous en sommes à cent degrés audessous des anciens, dont on méprise si fort aujourd'hui les institutions au nom du progrès; quand on songe encore que Montaigne, il y a bientôt trois siècles, écrivait déjà les lignes suivantes, et que notre système d'éducation est toujours le même qu'au temps de Montaigne.
a Au lieu de convier les enfans aux lettres, on ne leur présente, v> à la vérité, qu'horreur et cruauté. Ostez-moy la violence et la •i) force; il n'est rien, à mon advis, qui abastardisse et estourdisse 11 si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu'il craigne la 11 honte et le chastiment, ne l'y endurcissez pas. Eudurcissez-le. 11 à la sueur et au froid , au vent , au soleil , et aux hazards qu'il luy n faut mespriser. Ostez-luy toute mollesse et délicatesse au veslir et 11 coucher, au manger et au boire : accoustumez-le à tout : que ce 11 ne soit pas un beau garçon et dameret, mais un garçon verd et 11 vigoureux. Enfant, homme, vieil, i'ay tousiours creu et iugé de 11 mesme. Mais entre autres choses, ceste police de la plus part de 11 nos collèges, m'a tousiours despieu. On eust failly à l'adventure n moins dommageablement , s'incliuant vers l'indulgence. C'est 11 une vraye gcaule de ieunessc captive. On la rend desbauchée ,