‹ Destinée sociale (volume 2)Chapitre 57 sur 91 · II · texte numérisé non relu

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586 HARMONIE. LIV. III. Cil. II.

» tiendrons-nous (l'enfant) dans le globe de la » lune, dans une île déserte? l'écarterons-nous » de tous les humains? n'aura-t-il pas continuel- » lement dans le monde le spectacle et l'exemple » des passions d'aulrui?...» Que dites-vous d'un Rousseau, qui comprend si bien l'impossibilité du système qu'il rêve , qui le dit si bien et si clairement , — et cela non pas une fois, mais cent, mais à chaque page , — et qui n'en fait pas moins quatre volumes compactes pour le soutenir? Rousseau, dans ce même Emile, a dit ceci: « Il n'y a pas un philosophe qui , venant à con- )> naître le vrai et le faux, ne préférât le men- » songe qu'il a trouvé , à la vérité découverte par » un autre. Où est le philosophe qui, pour sa » gloire , ne tromperait pas volontiers le genre » humain?» — Dans un livre pareil, une condamnation pareille est au moins curieuse.

Que vous semble de l'éducation particulière considérée comme un système d'éducation ? Rousseau lui-même ne sait pas s'il existe un seul homme au monde capable de conduire une éducation , ni un lieu où elle se puisse faire !

Du reste , le bon sens natif de l'homme est à chaque pas en contradiction avec les vues systématiques et arbitraires du philosophe. Vous

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venez do voir son bon sens lui révéler ce principe vrai, que l'éducation de l'enfant, pour être bonne et heureuse , doit se faire dans un milieu ambiant convenablement préparé : Rousseau posant ce principe, c'est l'homme d'intelligence écoutant son instinct du vrai : Rousseau s'entôtant , après avoir accepté ce principe , à construire un système d'éducation pour un enfant isolé, placé en milieu civilisé, c'est Rousseau faussé par les traditions et les préjugés, c'est Rousseau le sophiste , Rousseau le philosophe. Son livre n'est qu'un tissu, en quatre volumes, de contradictions analogues; c'est la raison naturelle aux prises avec de fausses institutions, et se laissant mettre la chaîne au cou en grondant et grinçant les dents, comme un lion dompté, mais non apprivoisé; c'est l'homme aux prises avec le philosophe, l'Harmonien avec le Civilisé, le bon sens natif avec les idées reçues; c'est l'inspiration bridée par la routine.

Ensuite, il faut une fortune de cinquante mille livres de reiite pour penser à se mettre en devoir d'accomplir ce genre d'éducation ! aussi est-ce quelque chose de risible, que le ton fier et démocratique avec lequel Rousseau débute dans son cinquième livre, en écrivant: « Puisque notre y> jeune gentilhomme ^ dit Locke, est prêt à se

» marier j il est temps de le laisser auprès de sa y> maîtresse. Et là-dessus il finit son ouvrage. Pour » moi, qui n'ai pas l'honneur d'élever un gentil- » homme , je me garderai d'imiter Locke en 0 cela. » — Vraiment ! eh ! si ce n'est un gentilhomme que vous élevez, citoyen républicain de Genève, c'est donc alors le fils de quelque traitant, d'un homme de finance, d'un bourgeois millionnaire? C'est bien la peine de prendre vos airs, et de traiter dédaigneusement l'aristocratie nobiliaire, pour vous mettre en frais de cinq livres d'éducation à l'adresse de l'aristocratie financière î D'ailleurs, il ne s'agit pas de faire G ! de l'enfant du gentilhomme; si votre système d'éducation est bon, pourquoi le fils du gentilhomme ne participerait- il pas à ses bénéfices? faudra-t-il donc que le gentilhomme dise au fier bourgeois philosophe, comme, en temps de république , M. de Montmorency, je crois, à son perruquier qui le traitait par trop cavalièrement : « MaiSj, citoyen^ nous sommes égaux...? "

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Le plus souvent l'i-tlticalion cherche inoîiis à (IcTcloppcr les facultés des ciifans, qu'à assurer le repos des maîtres par une discipline sévère, Jeas Paul.

Nostrc auie ne branle qu'à crédit, liée et coutrainic à l'appctit des fantaisies d'autruy, serve et captive sous l'aulborité de leurs leçons.

MoXTAICXE.

Pour faire œuvre sociale et vraiment philosophique, — dans l'acception étymologique du mot, — il faut spéculer sur l'éducation générale. Il ne s'agit pas de l'enfant de telle ou telle classe, du fils de celui-ci , de la fille de celle-là. L'éducation sociale doit aller à tout, opérer tous les développemens. La nature distribue les caractères aux enfans des hommes, indépendamment du rang et de la fortune de leurs parens. Il n'y a pas de relation entre les caractères naturels et les catégories sociales. La première condition pour qu'un système d'éducation soit bon, c'est-à-dire dans l'ordre de la Destinée humaine, c'est qu'il soit universel et applicable à tous les individus: aussi un système qui exige une grande fortune particulière, un éducateur pour chaque enfant, et mille circonstances exceptionnelles, est-il nécessairement hors de l'Ordre universel, et par conséquent mauvais à priori^ mauvais même pour les ^■tres sur lesquels on parviendrait à le pratiquer.

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La nature proteste contre ce système d'éducation particulière 5 que le raisonnement culbute si facilement : le premier, le plus énergique besoin de l'enfant, c'est celui de la compagnie de ses semblables. L'enfant recherche l'enfant ; longtemps avant de parler, il manifeste déjà cette vive attraction en tendant ses petits bras et souriant aux êtres de son â2;e. Quand vous isolez un enfaut, quand vous le sevrez de la compagnie des autres enfans, vous enlevez de sa vie la joie et le franc rire ; c'est une plante exotique abandonnée seule dans une serre chaude. Qu'a donc fait cet enfant, pour être ainsi traité comme un pestiféré enfermé dans un lazaret?

Fùt-il élevé par les parens les plus tendres, le sort de l'enfant isolé est triste, et l'enfant est à plaindre. Fourier, dans les vingt pages pleines d'une poésie si haute et si vraie, qu'il a consacrées à quelques études à' Analogie naturellCj nous a donné en peu de lignes un bien ressemblant portrait de ce pauvre martyr de ses Attractions, privé d'air, de bruit, de joie, des vives affections de son âge :

" La groseille épineuse, à fruits isolés , dépeint l'enfant contraint , privé de plaisirs , harcelé de morale , et élevé isolément aux études. Son emblème ne donne qu'un fruit de pauvre espèce, violet paie, couleur d'amitié avortée , dont on gêne l'essor chez

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cel élève , en l'isolanl de ses camarades. Ces cnfans hoiirsoufle's de préceptes et d'études prématurées, deviennent pour Tordinaire de médiocres sujets. Aussi le fruit liiéroglypliiciue u' est-il, malgré sa belle apparence, qu'un produit de peu de valeur, gonflé de sucs fades et de graines superflues, comme les enfans iiu'on surcharge d'enseignement mal digéré. Ce groseiller est épineux, en signe de la gêne des malheureux enfans qu'il dépeint. »

Traité de V Associalioii ^ lom. l , p. 5i(>-

Ainsi, tous les reproches que nous avons faits à notre éducation publique tombent d'aplomb et plus lourdement encore sur nos éducations particulières. C'est toujours le même mépris des vocations, des facultés, des Attractions natives : c'est toujours un régime qu'on impose, des études absurdes à digérer, une nature individuelle qu'on emboite, bon gré mal gré, dans une méthode. Ici la contrainte est plus active et continue; c'est une Ivrannie sans repos, dont les yeux sont toujours ouverts, un pédagogisme acharné auquel l'enfant n'échappe pas une minute, pauvre enfant ^ardé à vue par un précepteur, par un être qui ne peut pas s'égayer de ses jeux, que le bruit fatigue , qui gronde, fait apprendre des leçons, moralise, sermonne, punit — Deux êtres séparés par un abîme de vingt, trente ans, quarante ans, — qui n'ont rien de commun : deux espèces différentes, que la Civilisation juxta-pose comme deux forçats accouplés, pour le malheur de tous les deux ! — Ah ! ce n'est pas merveille, que la

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nature morale et physique de ces enfans soit appauvrie, qu'ils soient gauches, guindés, compassés, tristes. Ce ne sont pas des enfans; c'est un produit d'éducation civilisée qui n'a pas de nom.

Au collège, au moins, la surveillance n'est pas aussi soutenue et vétilleuse; ce n'est pas un combat corps à corps et sans relâche; l'enfant n'est pas si rudement garotté dans le maillot pédagogique; la chaîne attachée au cou de l'esclave est plus longue; tous ses mouvemens ne sont pas inévitablement suivis par l'œil froid et sévère du gardien : et puis, il y a les heures de récréations, et à ces heures les joies de la camaraderie, les mouvemens libres à l'air, les jeux et les ardeurs, les ambitions, les affections, les développemens que comporte le milieu, et que nous avons antérieurement examinés. Certes, tout cela est incomplet et souvent faux, nous le savons mieux que personne , mais au moins est-ce quelque chose; c'est moins de souffrance et plus de développemens; ce sont des affections, des heures de joie, des caractères qui se forment à la vie, quelques accords qui se répondent, quelques fleurs qui s'épanouissent. Aussi, en sortant du collège est-on sociable, simple, rond et facile à vivre; tandis que les produits de l'éducation particulière sont en général des caractères aigris, des

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ôlres égoïstes, vains, présomptueux, bouffis d'orgueil, et se superposant sottement à tout, parce qu'ils ne se sont frottés à rien. — Toutefois, je prie qu'on le remarque, ce que je signale de bien dans l'éducation de collège, c'est uniquement ce qui résulte spontanément du contact réciproque des natures mises en présence : presque tout ce qui appartient aux institutions, aux arrangemens pédagogiques, est funeste, absurde et délétère.

En résumé, le collège c'est la prison, mais avec la réunion des prisonniers et la descente plusieurs fois par jour au préau ; — l'éducation isolée, c'est le prisonnier au cachot, au secret: — en tout cela, douleurs, contrainte, natures faussées! L'éducation civilisée, c'est l'apprentissage, l'école pratique du malheur; la Civilisation ne saurait s'y prendre trop tôt pour y former les hommes !. . .

Mon but est de faire lespeelcrla dignité delanaluic humaine, et de terrasser les artVeux préjuges qui enïpoisonnent notre existence et qui la privent des Trais plaisirs. J. de Moller.

Sans doute, comme la plupart de nos critiques, la critique que je viens de diriger sur les méthodes de l'éducation civilisée paraîtra exagérée à beaucoup de gens habitués à accepter sans ré-

flexion et sans examen ce qui existe, et à s'en contenter. Il est certain pourtant que je n'ai pas atteint l'expression de leur haut degré de malfaisance; mais il est certain aussi que ce mal ne peut être conçu que par qui a la vive perception du bien contraire. Il faut comprendre que nous vivons dans un bourbier social. Au milieu des eaux croupissantes , au sein d'une atmosphère depuis long-temps infectée, nous avons les sens émoussés, l'odorat fait à ces odeurs délétères, et ceux-là seuls qui ont monté sur les hauteurs où l'air est pur, peuvent apprécier le degré de méphitisme des couches inférieures. — Là où les Civilisés disent, c'est exagéré, les Harmoniens diront, c'était bien adouci.

Quoi qu'il en soit, cette critique est loin d'être complète. Un aussi vaste et important sujet demanderait des volumes pour être exploré , et nous avons montré seulement la cause fondamentale de la malfaisance absolue de nos systèmes dans le fait d'arbitraire, de mépris des natures, et de contrainte qui les domine. Nous avons fait voir que notre procédé d'éducation peut se traduire ainsi ; arracher les jeunes générations à leurs vocations naturelles; leur imposer des études fastidieuses, dont les sept huitièmes n'ont pas même l'excuse d'une utilité réelle ; provoquer

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d'inévitables manllestatious de répugnances; accuser ces manifestations et punir. On veut atteindre des résultats contradictoires aux Destinées par des voies répugnantes aux natures; et comme les natures résistent et se révoltent, on en conclut que les natures sont mauvaises, et on sévit contre elles; de sorte que, — tant l'esprit humain est aveuglé! — le plus haut problème de l'éducation morale consiste dans l'art de façonner les caractères, de les ployer aux choses, de dompter le naturel. — «Je ne connais qu'un bon éducateur, » me disait un jour un logicien qui raisonnait très-juste par rapport au milieu civilisé, «je ne connais qu'un bon éducateur, c'est Martin. » — C'était Martin des lions dont il entendait parler. Faites donc une critique plus acérée de notre éducation et de l'ordre de choses qui l'exige — Ce père parlait à propos de son fils — — Dites que j'ai exagéré !

Est-il nécessaire maintenant d'expliquer que ceux qui verraient, dans la critique précédente, une diatribe allant aboutir directement sur \di personne de nos magisters, instituteurs, professeurs, précepteurs, etc. , verraient de travers, et qu'il ne s'agissait pas pour moi de faire tomber le blâme sur les individus, mais sur les institutions qui mettent les individus en jeu. — J'ai person-

nifié dans le pédagogue l'éducation qui fausse , vexe l'enfant, et garotte misérablement la nature qu'il faudrait développer, comme j'ai personnifié le commerce anarchique et mensonger dans le marchand qui surfait, trompe, écorche, comme on personnifie la guerredans le soldat, etc. C'est une figure de rhétorique dont je savais le nom au collège.

Le soldat français tue des Russes; le marchand s'enrichit sur leschalans; l'éducateur sermonne, punit, fausse et vicie les natures; l'agent de police passe sa vie dans les fanges; la fille de joie vit dans la crapule et meurt dans laboue; le gendarme empoigne; le bourreau fait jouer sa mécanique ; le procureur du roi la pourvoit — Ce qu'il y a d'odieux dans tout cela n'est nullement, en fait, imputable à l'individu. Changez l'arrangement des choses, tout cela disparait, tous ces odieux costumes civilisés tombent , et l'homme reste.

11 faut s'attacher à l'esprit, et non à la lettre. Encore une fois, je n'écris que pour les gens intelligens qui ont bonne volonté. Que les gens obtus laissent ce livre, que les ergoteurs passent leur chemin. Il en est beaucoup que l'on associera et dont on fera le bonheur sans qu'ils aient été forcés de comprendre préalablement la science

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