‹ Destinée sociale (volume 2)Chapitre 61 sur 91 · CONDITIONS DE L EDUCATION · texte numérisé non relu

CONDITIONS DE L EDUCATION

pères, ont pour règle de faire tout le contraire de ce qu'on leur ordonne; railler la morale et les moralistes; briser, quereller , piller dès qu'ils ont un instant de liberté' ; se venger de la soumission forcée par la rébellion secrète et la dissimulation concerte'e; ériger l'esprit de révolte en point d'honneur, par dédain et sévices envers ceux qui favorisent l'autorité régcntale.

4". » L'ÉvAsivE, donnée furtivement par les valets, qui aident l'enfant à échapper au joug , le flagornent, le régalent en secret de friandises volées, pour se faire prôner auprès des pères. Ils le soutiennent et le conseillent dans toutes les menées tendant à l'affranchir des entraves morales : aussi l'enfant riche regarde-t-il les valets comme autant d'affidés secrets, et ceux-ci n'ont pas tort dans ce rôle ; car les pères et mères sont déraisonnables au point de renvoyer sans autre motif, un valet qui déplairait à leurs enfans ou seulement au favori.

>> Tels sont les champions qui se disputent l'arène , jusqu'à l'âge de 13 ans, ou un cinquième athlète plus vigoureux vient prendre la part du lion , tout envahir. Inter quatuor litigantes, guintus gaudet. Ce vainqueur est ,

><5 V L'éducation MONDAINE ou absorbante : il faut la placer en pivot, puisqu'elle broche sur les quatre autres, et en élimine ou modifie tout ce qni n'est pas a sa guise.

i> L'enfant, a 16 ans, lors de son entrée dans le monde, reçoit une éducation toute nouvelle ; on lui enseigne a se moquer des dogmes qui intimident et contiennent les écoliers; a se conformer aux mcEiu-s de la classe galante , se rire comme elle des doctrines morales ennemies du plaisir, et se moquer bientôt après des visions de probité, lorsqu'il passera des amourettes aux affaires d'ambition ; enfin s'engager dans les folles dépenses, les emprunts usuraires, et communiquer sa dépravation a toutes les fillettes qu'il peut fréquenter.

» Voilà un quadrille d'éducations bien distinctes, dont quatre sont en concurrence jusqu'à l'âge nubile, oîi la pivotale vient «clipser et absorber toutes les autres. Avant cet âge, la 1".,

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celle des savans , n'a qu'une influence apparente : cc^l enliP les trois antres que la pomme est disputée; elles envahissent le cœur, l'espiit et les sens de lëlèvc; et lorsqu'il atteint io ans, à peine lui reste-l-il de l'éducation dogmatique un léger fonds de préceptes vertueux , la plupart dangereux s'ils sont suivis a la lettre , mais qui n'ont d'empire qu'autant qu'ils se concilient avec les impulsions mondaines. »

Un conflit bien remarquable encore , est celui qui provient du choc de leducation religieuse avec les précédentes. Jusqu'à dix ou douze ans, les enfans sont abandonnés aux prêtres (par des parens, la plupart du temps incrédules, philosophes, athées, qui détestent les prêtres); ils sont amenés par les prêtres, aux environs de la première communion, à une aveugle et stupide créance à tout ce qu'il plaît à ceux-là de leur dire; ils portent des scapulaires et des chapelets, des reliques, du bois de la v)'aie croix; on les enfonce dans toutes les pratiques de sacristie; on abuse d'eux, faibles qu'ils sont; on leur meuble la tête avec des récits de miracles, des lectures absurdes, des contes sur l'enfer et le purgatoire; et pour enfaire, quoi? — des voltairiens ou des athées, quand leur éducation sera finie, (car, au sortir du collège, qui croit au Christ, et combien croient à Dieu ou s'en soucient? ) et des vieillards hébétés et stupides, s'ils vont jusqu'à la vieillesse cacochyme des Civilisés, qui les fait

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retomber pathologiquement dans l'enfance , et ramène , par correspondance d'état organique , des êtres usés de mal et de débauches, dans les terreurs superstitieuses dont on avait frappé leurs esprits à huit ans. Cette honteuse et dernière infirmité, certaines gens ne rougissent pas, d'ailleurs de l'appeler une conversion sainte, un effet de la grâce, le doigt de Dieu, comme si Dieu intervenait dans de pareilles dégradations !

Du reste, ce qu'il faiit remarquer, c'est que cette éducation d'église, celle odeur de sacristie dont on oint les enfans , et qui s'évapore si vite au contact des idées philosophiques du siècle, forment conflit, non-seulement avec l'esprit du siècle, mais encore avec l'instruction dogmatique distribuée dans les collèges. Il n'y a certes pas accord entre les enseignemens àe l'aumônier et les leçons du professeur. Le matin on fait admirer dans la classe les suicides de Caton et de Brutus, le meurtre patriotique de Scévola et beaucoup d'autres actes héroïques; le soir, à la chapelle, tous ces héros sont des damnés que le diable fait rôlir depuis fort longtemps, et qui rôtiront toujours. Pour qui se décideront-ils, vos enfans, pour les fiers profils et les têtes hautaines de Rome et de Sparte , dont on exalte ici les passions vigoureuses, ou pour les figures à cheveux

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platSs les saints mendiants et tous les typesd'humilité mystique que, là, on leur oûre en exemple? prendront-ils pour modèle Alcibiade ou saint Antoine, Thémistocle ou saint Crepin?

Entendez-vous pourtant, et ne broyez pas l'intelligence de vos enfans sous tant de coups opposés; ne leur faites pas alternativement admirer et condamner les mêmes choses; ne leur dites pas qu'il faut mépriser l'argent, et en même temps qu'il faut se mettre en devoir d'en gagner beaucoup. — « Ce jeune homme ne peut plus être estimé par les honnêtes gens , » disait dernièrement, en plein salon, certain personnage, en parlant d'un jeune homme qui a préféré une carrière littéraire au commerce de son père. Ce personnage était un recteur d'académie , qui a passé sa vie à rabâcher à des milliers de jeunes gens, sur la foi de Cicéron et des autres, qu'il n'y a d'occupation noble et digne de l'homme que l'étude des belles-lettres , de noble commerce que le commerce des muses !

Enfin, pour comble de contradiction, observez que, dans un pays monarchique, des professeurs qui ont prêté serment à une charte monarchique, font, d'après les ordres mêmes du gouvernement monarchique, sucer aux jeunes générations le lait républicain et la haine de la royauté, haine

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qui est lu quintessence des livres anciens. Comme c'est conséquent et logique ! Certainement, la France , qui avait le caractère essentiellement monarchique, ne se serait jamais engouée de république et eût fait moins de révolutions pour des formes gouvernementales, si l'on n'eût pas exposé si infatigablement à l'admiration de chaque génération les vieilles doctrines de la Grèce et de Rome; très-probablement on eût cherché les améliorations et les réformes en d'autres voies. Eh bien ! c'est la monarchie elle-même qui a donné et donne encore l'éducation républicaine. Au collège, elle monte les jeunes têtes an diapason républicain, et au sortir du collège elle met en prison ceux qui veulent faire de ia république!! Et vous ne diriez pas que tout cela

est bête et stupide? plus bête que le Panthéon n'est gros. — Cette Civilisation n'est qu'un conflit de monstruosités, une lutte intestine de toutes sortes d'extravagances contradictoires, une Babel, un charivari étourdissant : c'est avec cette éducation d'incohérence que l'on arrive à des professions de fol du genre de celle de M. de Chateaubriand: 0 Bourbonnien par devoir, républicain par conviction, et monarchiste par raison. » Hélas! hélas! sommes-nous condamnés à tremper long-temps encore nos plumes dans les misères et les stupidités civilisées? Quand donc

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sortirons-nous de ces bourbiers? Quand sera-t-on disposé à se rendre au bon sens? Quand n'auronsnous plus à parler qu'avenir, bonheur, liarmonie?

Oh! les mots, les mots, les éternelles paroles! Â. DB Musset.

Laissez-les donc forger, pour qu'ils deviennent forgerons.

Voici encore un aspect de l'éducation civilisée.

La vie moyenne est de trenle-cinq ans chez nous. L'éducation civilisée, qui se prolonge jusqu'à dix-huit, vingt-deux, vingt-cinq ans et plus, retient l'élève^ pendant tout ce laps de temps, hors de tout emploi productif de ses forces : ainsi, l'homme étant une machine de trente-cinq ans de durée moyenne, en Civilisation, on s'arrange de manière à la faire marcher à vide et dépenser saiîs rien produire^ pendant les deux tiers de son existence! — Médecins, Légistes, Elèves des écoles civiles et militaires, etc. , etc. ; nous, enûn, qui sommes les gens élevés, bien élevés, comme on dit, n'aurions-nous pas eu tous, en mourant à vingt-deux, vingt-quatre, vingt-cinq ans, à nous rendre ce témoignage : que nous avions

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beaucoup mange j, absorbé , consomme ^^ coûté, sans avoir produit la valeur d'une obole?

Joignez ce caraclère de notre éducation aux autres, et accoupicz-Ie surtout à ce grand principe d'éducation, que les Civilisés répètent euxmêmes chaque jour, savoir, que pour bien savoir les choses, il les faut pratiquer. Ils posent le principe que pour apprendre il faut faire, et, sous prétexte d'apprendre^, ils empêchent de faire pendant les deux tiers de la vie moyenne !

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