‹ Destinée sociale (volume 3)Chapitre 3 sur 116 · DU FOND ET DE LA FORME · texte numérisé non relu

DU FOND ET DE LA FORME

POSITION DIFFICILE D'liNE DOCTRINE NOCVELLE.

Cet .iiiiin.il est tres mediant . il se defend quand on l'attaque. Li IliBrn.

Si la parole du poete est quelquefois amvre . i qui la Caute ? Victor Lebodk.

Critiques ciicourtics*

Lorsque je< ommencai le travail que le lecteur a sous \es yeux, je croyais, ainsi que la premiere phrase du tome 4er. en indique la pensee, pouvoir donner en un seul volume l' exposition elementaire de la belle Theorie sociale que j'avais a coaur de rendre claire et acceptable au public : j'ai ete trompe dans mes previsions, le sujet s'etant etendu malgre moi, sous ma plume. II fallait, en effet, pour etre clair dans des questions aussi neuves, aussiextraordinaires, tres-variees dans leurs applications, quoique derivant toujours d'un principe generateur, — auquel le lecteur ne pouvait etre initie des le debut , — *

II 1NTERMEDE.

il fallait, dis-je, sacrifier la concision : il fallait eviter les formules generates, scientifiques , abstraites et condensees, oudu moins n'y arriver qu'apres en avoir prouve la legitimite par des deductions explicatives, et en avoir prepaid l'intelligence par des dissertations en mode concret. 11 fallait, en outre, etre complet dans le cadre embrasse.

La Science sociale se lie a tout , touche a toutes les branches de l'activite et des connaissances humaines. Une exposition de la Theorie societaire , strictement reduite a la technie de la Se'rie, qui en fait la base, sans preparations, sans alliages, sans excursions dans les questions industrielles, politiques, scientifiques, etc., agitees dans le monde , qui composent le domaine de ses applications, et sur lesquelles elle verse de si vives lumieres; une pareille exposition, al'epoque surtout ou je concus cet ouvrage, eut ete un travail nul, sansvaleur de propagation, sans grand effet utile. Dans sa simple et belle nudite , la Theorie societaire n'eut alors semble qu'une conception etrange, ardue, bizarre, sans lien avec les choses reelles et actuelles, une combinaison infeconde et inapplicable.

J'ai done du de'guiser la science, et, sans porter atteinte a la rigueur et a l'enchainement des demonstrations et de la methode , abandonner les formes concises et quelque peu seches du langage didactique, pour tocher d'obtenir avant tout la clarte et 1'attrait.

L'accueil fait au ler. volume de cet ouvrage, et les services qu'il a rendus & la cause societaire, m'ont prouve que j'avais calcule assez juste; mais, si ce volume a ete l'objet d'un accueil favorable, je ne dois neanmoins pas taire qu'il a souleve des critiques trop nombreuses et venant souvent de personnes trop bienveillantes envers le sujet de mon travail et envers moi-meme, pour n'6tre pas fondees en raison.

Ces critiques s'adressent au ton d'une certaine quantit6 de passages que Ton a trouv6s d'un style trop dur, trop belliqueux, trop hostile , et propre a faire attribuer

intercede. m

a leur aiiteurune humeur colerique et sauvage qui n'est point dans le caractere qui doit distinguer I'ap6tre dune doctrine de paix et d'harmonie; cos passages, a-t-on dit, deparent un livre consacre a cette belle et divine doctrine, et jurent avec son objet. On a dit encore que I ouvrage contenait trop d'excursions dans le dornaine des petits fails du jour, trop de hors-d'oeuvre qui ne se bent pas d'une maniere heureuse avec Ies grandes et larges yerites critiques et organiques au developpement desque lies cet ouvrage est consacre, et qui font tache sur celles-ci.

Voila ce que m'ont dit des critiques eclaires et bienveillans et ce qu'ont dit aussi des critiques hostiles. Un semMable consensus ne saurait, jele r6pete, etre sans fondement, et je declare sans detour que je partage entierement 1'opinion de mes critiques, bienveillans ou non ■ j ajoute meme que je pensais absolument comme eux sur la nature des passages incrimines, a l'epoque ou ie ies ecnvais. J

Partageant sur le fond 1'opinion d'une critique que ie s.gnale francheinent, et I'acceptant pleine et entiere dans son expression, je demanderai seulement la permission de dire qu'en prenant ces formes dont je reconnais Imfenorite- absolue , j'ai eu des motifs relatifs plausibles a mes yeux, et qui, dans Ies circonstances sdrtout oa j'ecnvais, pouvaient etre fondes en raison I eut-etre parviendrais-je a edifier sur ce point le lecteur et a d^sarmer son opinion, si je deduisais ces motifs auxquels j ai obe. : mais d'abord, il ne serait pas encore opportun de le faire aujourd'hui, altendu qu'en exposant naivement la pensee qui m'a guide, je compromettra.sle resultat de mon calcul, comme un general nui pourjustifiersamarche devant la critique, livrerait son plan de campagne, avanl de l'avoir entierement execut6 et d en avoir recueilli tous Ies fruits; ensuite, il n'Y a pas grande importance a cette justification personnel aupres du lecteur, s'il veul (comme tout lecteur raisonnable y souscr.ra sans aucun doule) accepter Ies observations,

IV INTERMEDE.

les excuses et surtout les reserves relatives a la doctrine, que Ton Irouvera dans cet Intermede.

\cecssitc «lu Conilml.

Pour ce qui est ties observations, je dirai en premier lieu et veritablement, que, si, dans les pages les plus apres et les plus ameres de Fourier et de ses disciples, on croyait a la presence de sentimens haineux, de colere conlre des homines, on ferait erreur. Cesont toujours, chez nous, des ide'es qui sont en cause. C'est toujours sur des combinaisons sociales malfaisantes, sur les erreurs qui les cngendrent ou les entrelicnnent, et non sur les soldats de ces erreurs (qui en sont les premieres victimes), que tombent nos diatribes et nos coups. Toutes les fois, pour mon compte, quej'ai engage un combat de doctrine contreune personne , les coups s'adressaient si evidemment a Vide'e representee par la personne, et non a la personne en elle-meme , que jamais, quel que put £tre mon sentiment intime a cet egard , je n'ai porte une accusation directe de mauvaise foi contre l'adversaire.

Ce caractere de notre critique merite qu'on le remarque et que Ton en tienne compte. Regardez les polemiques qui se font en dehors de nous ; ecoutez le langage des journaux et des partis politiques : c'est la que le langage est vraiment condamnable; car la, c'est le systeme de l'attaque portee contre le caractere, contre la bonne foi, contre l'intention de l'adversaire, intention toujours declaree perverse, ego'istc, vicieuse ou criminelle, par I'antagoniste. Yoila la polemique a l'ordre du jour. Cette polemique-la, on ne lui doit pas de quartier, car elle est evidemment absurde, immorale et anti-sociale : absurde, parce qu'elle ne prouve riensinon la passion et la haine de ceux qui l'emploient ; immorale et anti-sociale,

INTERMEDE. V

parce qu'elle n'est propre qu'a accroitre la passion el la haine, a attiser la querellc ct la guerre , la ou il conviendrait de faire oeuvre de raison et de science.

Cette polemique n'est point la ndtre ; nous ne disons point systematiquement a nos adversaires qu'ils sont des miserables, et que nous monopolisons la loyaule : les plus grands emportemens de notre critique ne vont, apres tout, qua dire a nos adversaires qu'ils ont l'esprit plein de prejug6s et d'erreurs, qu'ils sont aveugles et propagateurs de l'aveuglement chez les autres : et ce que Ton nous ale moins pardonne, c'est de 1' avoir prouv6.

Sans doute , le calme doil etre le caraclere normal du langagede la Science et de la Yerite dans un c'tat normal; mais il faut prendre garde que, loin de parler dans un milieu normal, nous agissons dans un milieu trouble, bruyanl , anarchique , dans un milieu arme et hostile , ct fort inhospitalier a la Yerite ; ainsi que le prouve l'histoire de touteslesverit6s, qui n'ont ete jusqu'ici admises a enricbir les homines , qu'apres avoir ete longtemps abreuvees par eux d'avanies, de derisions et de persecutions. Dans ce milieu-ci la Yerite doit combattre! le combat lui est impose pour cause de legitime defense; elle doit, sous peine d'etre ecrasee et foulee aux pieds, se produire dans ce monde-ci armee de pied en cap. €'estoequ'enseigne le my the de la naissance de Minerve ■qui sortit lout arme'e du cerveaude Jupiter; mythe profond et caracterislique des epoques subversives, pour lesquelles le genie symbolique a identifie ainsi la Yerite avec le- Combat , en faisant de la Pense'e de Jupiter , de la Fille de Dieu, de la Sagesse (dans la large acceplion antique de ce mot) une divinite armee et belliqueuse.

I,a fatalite,que nous signalonsenladeplorant, est tellemenl imperieuse et si fortement inherente aux premiers developpemens d'une doctrine renovatrice, quelle quelle soit , que Jesus, qui etait la douceur meme et qui prechait une religion d'amour et de charite, estallesouvent jusqu'a se monlrer fort hostile : tantdt il frappait a grands coups de conies les marchands elablis sous le

W INTERMEDE.

portique du temple, et culbulait leurs etalages et (eurs marchandises (i) ; tantdt il traitait de sepulcres blanchis ; de races de viperes, etc., etc., les ennemis de sa parole ; il maudissait et ordonnait a ses apdtres de maudire , en secouant contre elles la poussiere de leurs sandales, les villesdanslesquelleson se montraitun peu lent a accepter sa doctrine. Si Jesus Iui-m6me et ses apolres onl el6 entratnes jusqu'a ces extremites, on doit pardonner quelque chose a des homines qui , avec une foi egale h la Divinite, ou, ce qui est la meme chose, a la Ve'rite'de leur doctrine, se contentent de frapper sur Iesidees de leurs adversaires, sans maudire ceux-ci, et dans 1'unique but de les eclairer, d'eclairer Ie monde, et de mettre h neant les erreurs inveterees qui perpetuent les miseres et les mines sur notre terre d6solee.

Eh ! quoi done ! quand sur les ailes que Dieu a donnees au Genie de l'Humanite, on s'est eleve au-dessus de ces regions inferieures ou s'agitent les miseres, les haines, les douleurs et les hontes de la realite presente! audessus de cet ablme, profond de cinquante siecles, rempli de toutes les immondices sociales jusqu'a son cratere; de cet horrible chaos de boue, de sang et de larmes, des entrailles duquel sort incessamment un bruit sourd de masses vivantes qui se heurtent et se choquent en mouvemens desordonn6s, et s'ecrasent en se maudissant! Quand on entend au-dessous de soi ce concert lugubre, forme des gemissemens, des sanglots, des angoisses,

(i) Nous croyons, malgre la precision raaterielle des textes e'vange'liques, qu'il serait injurieux a J.-C. de s'en tenir ici a la lettre de ses biographes. II f'aut voir dans le recit de cette exe'cution, une parabole dont le sens est que Jesus foudroya dans ses predications les pretres juifs, qui se livraient, de son temps, a la simonie, au trafic des choses saintes , corame l'ont fait avec une trop universelle ardeur, apres lui, les pretres de la religion baptise'e de son nom, — ainsi que l'atteste tout lc cours de rhistoire eccle'siastique et canonique elle-racme. Cette interpretation, au reste, pour relever Taclc d'hoslilite dont nous parlons, en le transportant dans le domaine moral , n'en confirme pas moins noire argumentation.

LNTERMEDE. VII

et des cris de duresse de lous les etres cr6es, et ces voix lamentables des tortures permanentes, des tourmens sans cesse renaissans; tons ces bruits, enfin, tous ces vagissemens, toutes ces voix de malheur dont l'harmonie infernale compose la grande voix du vieil Ablme! . . . Quand on s'est eleve au-dessus de cet obscur royaume du Mai, realis6 temporairemenl par Satan sur notre Terre ; etqu'aux vives claries de la Science on a reconnu les belles regions infinies du Possible, les Spheres resplendissantes des Destinees Heureuses; que Ton a respire leur air si pur, charge des aromes fortifians de 1'Amour et de l'lntelligence; que Ton a contemple leurs sources surabondantes de Vie, d'Harmonie et de Bonheur, leurs tresors infinis de toutes richesses, leurs cieux inondes de toutes les Lumieres et de toutes les Gloires! — Et quand on sait que ce mondc du Possible et de la Deslinee vraie pourrait descendre sur noire Terre desolee , y verser k grands flols toutes les Joies vivantes, toules les radieuses Harmonies d'En-Haut; quand on sait que ce beau Monde du Possible n'est repousse de la realite que par les erreurs, 1'ignorance et la volonte fauss6e des hommes! He bien ! en face de cetle ignorance, de ces erreurs et de ceux qui, les propageant, repoussent l'Harmonie et perpeluent l'Enfer , on pourrait conserver toujours un calme parfait, un imperturbable sang-froid, un langage toujours retenu et bride, ou des formes toujours onctueuses? On ne se laisserait jamais emporter a une parole amere, a une reaction violente contre le Genie du mal et de l'erreur qui usurpe encore le gouvernement du Monde, et range toutes les creatures souslejougde la douleur?... Ah! non, celane se peut pas! Cela ne se peut pas! Cela n'est pas compatible avec cette chaleur de co3ur et cetle source de tenacity, de passion et de force, qu'il taut bien posseder en soi pour se vouer aujourd'hui au culte actifcl dur (et non au culte contemplatifet doux) de la Verite et de l'Humanite! Celane se peut pas, dumoins, avant d' avoir long-temps reagi sur soi-meme, avant d'avoir calme par

VIII INTERMKDE.

ties efforts soutenus Ies bondissemens du coeur, el r6gle sa jeunesse. Et celte tache de compression ne peut pas se faire en unjour, quand on voit cette Yerite si belle, cette Verit6 divine, celte Verity qui apporte le bonbeura tous les £tres, violemment repoussee, ou miserablement elouff6e sous le fracas de la guerre et des querelles, ou couverte sous les vagues limoneuses et lumultueuses des erreurs et des mensonges ! . . . Force est bien de hausser la voix pour haranguer la Guerre ou la TempGte.

II ne faut pas confondre noire action actuelle avec le but ulte'rieur de cette aetion. Notre but ulterieur c'est l'harmonie integrate et universelle; mais notre action actuelle nest pas cette harmonie, notre action actuelle est un combat engage contre les forces opposees a la realisation de ce but d'harmonie. C'est fort illogiquement que l'on nous accuse de contradiction, parce que nos professions de doctrine et de foi sont pacifiques, et que nos paroles sont souvent hostiles. II y a la deux spheres fort differentes. Ce qui induit en erreur, c'est qu'on sc laisse aller a confondre le caractere de notre doctrine avec celui des doctrines philosophiques et religieuses prec6dentes , qui toutes ont ete des doctrines de moralisation individuelle, deslinees a 1'individu dans le milieu social m6me oii il se trouvait , et quel que fut ce milieu. Notre doctrine n'est point de cct ordre : c'est une science qui enseigne les lois d'une organisation sociale satisfaisant tous les interests, et dereloppant legitimement toutesles facult6s humaines; mais cette science ne saurait produire les fruits de l'Harmonie avant d'en avoir realis6 les conditions, c'est-a-dire, avant d'avoir organise le milieu social nouveau qu'elle fait connaitre. D'ici la , nous avons a faire ceuvre de guerre contre les erreurs qui s'opposent a l'intelligence et a la realisation des conditions d'oii sortira 1'Harmonie : et celte ceuvre de guerre, loin d'etre en contradiclion avec notre doctrine d'Harmonie, est, au contraire, dans Vital actuel des choses, exig6e pour sa defense et pour son triomphe.

INTERMEDE. IX

Ainsi, au sein de l'anarchie intellectuelle qui regno, le combat nous est impose, a nous ap6tres de 1'Harmonie, aussi bien qu'aux hommes des autres doctrines ; seulement il y a une distinction tout a fait capitale a etablir ici, et que je vais 6noncer dans sa generality.

1'aractere Fonda men ta lemon i puclfique de la Science de Fourier.

Disons que tous les partis, toutes les doctrines, politiques ou religieuses, a V exception de la noire, reposant sur des conceptions plus ou moins etroites , n'acceptant pas en principe, ou m£me niant en principe et repoussant violemment telles ou telles classes d'intenHs, lels ou tels developpemens , telles ou telles manifestations de la nature humaine , il en resulte que la condition logique de triomphe, pour l'une quelconque de ces doctrines, est toujours ('annihilation ou l'oppression des 6lemens qui n'entrent pas dans son principe. La lutte de ces doctrines dans le domaine intellecluel, represente done une lutte d'interets opposes, de manifestations qui se nient les unes les autres: done elle entraine logiquement une lutte ulte'rieure dans le domaine des fails, e'est-a-dire, une perturbation sociale suivie d'une oppression.— Toutes les doctrines, tous les partis politiqucs ou religieuxquisesont monlres jusqu'acejour, ont euce caraclere, et ont engendre ces consequences, ou tendu ci les engendrer; car toutes ces doctrines contenant des n6galions, devaient se resoudre finalemcnt dans une guerre contre les elemens nies par leurs principes trop elroils.

PSotre doctrine, au contraire, ayant se'rieusement pour principe {'Association inle'gralepar le complet developpement de la nature, et e'lant capable de son principe (0 ,

(i) Ay.int scrieusement pour principe..., et elant capable de son principe; nous insistons sur ces conditions, afin que

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