‹ Destinée sociale (volume 3)Chapitre 8 sur 116 · II. V · texte numérisé non relu

II. V

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mon, et que Ton peut sur cette reprobation construire tres-facileraentdes pe'riodes de la meilleure apparence. C'est Pa certainement une des raisons principales pour lesquelles nos pre'dicateurs se plaisent taut a ce texte. II y a de si formidables antitheses, de si beaux chocs d'ide'es, de si beaux effets dramatiques, dans cette matiere ! Mais outre que ces effets sont bien rebattus, qu'ils sentent fort ramplification de college, et appartiennent de droit a la litteratiire facile, a Vcloquence de pacotille, des convenances de rhe'torique ne devraient en aucun cas, surtout dans la chaire religieuse, faire raanquer aux convenances de la raison et du bon sens. Or, il n'y a pas de raison a precher, sans relache, a une socie'te', des commandemens qu'on la sait fort de'cide'e a ne mettre pas en pratique, et auxquels on est bien decide soi-meme a ne pas obe'ir ; et il n'y a pas de bon sens a associer la religion que Ton est charge de de'fendre, a une ide'e que l'on sait parfaitement etre perdue sans retour.

De bonne foi, nos pre'dicateurs et nos e'crivains puritains, catholiques ou protestans, croient-ils qu'ils peuvent etre pris au se'rieux; qu'a leur voix la socie'te va abandonner l'industrie pour s'absorber dans de faine'antes contemplations, et cesser de travailler pour s'administrer la discipline ? De honne foi meme, ces messieurs de'sirent-ils qu'on les prenne au se'rieux, qu'on obe'isse a leurs theories, et souhaitent-ils que leur eloquence amene chacun a se detacher du monde, et a abandonner ainsi le travail , la production, l'industrie, les arts et tout ce qui est ne'cessaire a la vie, a la force, a la richesse et au progres de la socie'te ? Quelle socie'te' serait possible, si, conse'quemment au dogme absurde du me'pris du monde et de ses biens, Thornine cessait toute association de son activite' et de son intelligence avec cette Terre a laquelle Dieu a donne cette bienfaisante fe'condite qui nous fait vivre? Chose e'trange ! les prescriptions et les dogmes de ces messieurs, execute's a la lettre , dissoudraient, ruineraient la socie'te ! Si nous e'tions tous parfaits a leur maniere, notre generation s'e'teindrait dans les jeunes, dans les mace'rations et dans la misere ; et, non contente de son douloureux, lent et pieux suicide, elle se

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garderait de procreer unc generation qui la remplacat, car la continence absolue, au dire des memes doctrines, est plus agre'able a Dieu que les unions, le'gitimees memo par le sacrement !

Ministres de Dieu, les lois de Dieu sur Thomme sont e'crites dans la nature de l'homme, dans les attractions normales de son ame, et dans les organes de son corps. Si Dieu voulait que nous accomplissions des lois oppose'es aux lois de notre Etre dont il est l'auteur, en vue desquelles il nous a cree des organes et des attraits naturels, s'il nous faisait vouloir et nous donnait

DES ORCANES POUR ACCOMPLIR, ET SI, EN MEME TEMPS, IL NE VOULAIT PAS l'aCCOMPLISSEMENT DE CE Qu'lL NOUS FAIT

vouloir et nous en punissait, il serait le plus inepte des Etres, ou le plus odieux des tyrans.. . . Avisez done, si vous voulez que vos freres respectent vos enseignemens, si vous voulez reprendre sur eux une legitime influence, a ne pas faire tomber Dieu dans des contradictions me'prisables ; car a ces contradictions nous ne vous reconnaitrons pas pour les vrais interprets de la Raison divine. Si vous restez infe'rieurs meme a la Rai* n du siecle, vous qui devriez l'e'clairer et la guider, la Raison du siecle passera a cote de vous avec le sourire d'un juste de'dain; et votre puissance, qui pourrait encore ressusciter, glorieuse et grande, a la condition d'etre intelligente et propice au Monde, acbevera de pe'rir.... Ne voyez-vous pas qu'en prechant le suicide a la Fille de Dieu sur la Terre, a l'Humanite' qui a grandi et qui sent sa vie et ses forces, vous vous suicidez vous-memes ? II faut le dire a l'autorite religieuse comme a l'autorite politique : vous ne pouvez ni dompter, ni re'duire le monde, vous pouvez seulement le gouverner ; mais vous ne le gouvernerez qu'a la condition de reconnaltre et de comprendre sa vie re'elle, la vie re'elle et actuclle de la socie'te, et d'agir conforme'ment aux convenances de son de'veloppement materiel et spirituel. Que si, par aveuglement ou par obstination, vous vous renfermez dans les formes use'es, impuissantes et fausses d'un passe, passe sans retour, vos temples seront comme des tombeaux vides au milieu d'une cite active et populeuse, et de nouveaux temples, qui seront

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les temples des vivans, s'e'leveront a cote des tombeaux des inorts ; — car le sentiment religieux, ce haut et impe'rieux besoin de la belle nature humaine, ne peut pe'rir dans les socie'te's ; et les socie'te's, en religion comme en politique, finissent par se faire satisfaction quand on refuse de leur donner satisfaction.

Ne vaudrait-il pas mieux pourtant qu'une transformation necessaire, inevitable, force'e par le de'veloppement de la vie sociale et bonne, se de'veloppat par l'autorite ancienne, que contrairement a cette autorite, ou a cote d'elle et sans son concours? Et comment cela pourra-t-il etre, si vous vous obstinez a poursuivrc vous-memes l'amoindrissenient de votre influence en continuant a tenir aux bommes de notre temps un langage qui n'est plus de notre temps , un langage qui n'a aucun rapport avec la re'alite des choses, avec la vie de la socie'te', ou qui ne s'y rapporte que pour la foudroyer par des anatbemes, grotesques a force d'etre solennellement impuissansi1 La socie'td d'aujourd'bui n'est pas un monastere du xn". siecle : Paris n'est pas un cloltre et ne se dispose guere a le devenir ; et cependant vous nous parlez comme si cela etait ou pouvait etre ! Aussi , pendant que vous demeurez dans ce monde qui n'existe pas, dans ce monde conventionnel , le monde reel marche, vit, agit, bien ou mal, mais sans vous, sans votre concours, sans votre influence, sans seulement e'couter vos sermons ; ou, si par basard, par caprice, par mode ou par passe-temps, il en e'coute un, il dit : <• Ce pre'dicateur a un bel organe, ce pre'dicateur n'improvise

» pas bien, ce pre'dicateur abeaucoup de talent ; » et sur des

e'loges ou des critiques do ce genre , il relourne a la vie re'elle et a ses affaires.... Ce n'est certes pas la l'effet que je voudrais voir produit par la parole du pretre. Mieux vaudrait l'absence de culfe que ce simulacre sans vie et sans influence.

Mais, dites-vous, le mal vient de ce que le Siecle est sans religion.

Hola ! ces paroles par lesquelles vousportez accusation contre le Siecle, sont pre'cise'ment votre condamnation ; car elles souleyent un pourquoi formidable qui retombe sur vous de tout

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son poids et vous e'crase.... Pourquoi le Siecle est-il sans religion ? Direz-vous que l'homme ne nait plus avec le besoin religieux, avec la capacite du sentiment rcligieux, avec la faculte religieuse ? Non ; car l'enfant qui vient au monde aujourd'hui n'est pas different de celui qui venait au monde il y a cinq cents ans, il y a mille ans, il y a vingt siecles ; non encore , car le besoin d'une satisfaction religieuse est tel, qu'il conduit aujourd'hui meme dans vos temples des hommes qui n'ont pas foi en vous, mais qui, a de'faut de'la re'alite dont le besoin les tourmente, vont y chercher des ombres en pature

Pourquoi done le Siecle est-il sans religion ? — Parce que VOUS, dont la fonction e'tait de maintenir, de cultiver, de developper la religion dans la societe , vous aves manque a vos fonctions et fait defaut a votre tdche!....

Chose e'trange entre toutes, que ce soit vous qui accusiez en disant : le Siecle est sans religion!

Le Feu Sacre est e'teint ! — Et voici que le College des Vestales, a la garde duquel il e'tait confie, et qui la e'teint ou laisse

e'teindre entre ses mains, parait devant le Peuple Romain

Vous croyez que le College des Vestales se pre'sente de l'air morne et contrit des accuses, des coupables et des supplians? Non point, en verite. C'est la tete haute et d'un ton accusateur, qu'il s'adresse a la foule et pretend la condamner en la frappant de cette parole: le Feu Sacre est eteintl ...

Eglise catholique! oui, la societd est sans religion Et c'est

pourquoi la socie'te vous demande compte , car c'est vous qui vous e'tiez charge'e d'alimenter le sentiment religieux dans son sein ! Qu'avez-vous fait du Feu Sacre confie a votre garde ? Et pourquoi, aujourd'hui, le Feu est-il e'teint? La socie'te' vous avait-elle rien refuse' de ce qui e'tait ne'eessaire pour remplir votre ministere, elle qui s'e'tait livre'e sans reserve a votre puissance ?

Vous rejetez la faute sur l'csprit de revoke , sur l'incre'dulite et la perversite des temps modernes....Eh ! comment ne voyezvous pas que vous re'pondez par le fait meme qui vous accuse et qui vous condamnc! Car d'ou est-il sorti, cet esprit d'incre'dulite

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et de perversite dont vous parlcz ? JN'est-il pas le fils de vos ceuvres ? Vous avez posse'de la socie'te' tout entiere , vous Tavez tenue tout entiere entre vos fortes mains pendant des siecles : vous preniez les ge'ne'rations des le jour de la naissance ; vous marquiez de votre signe les enfans des hommes avant qu'ils eussent presse la mamelle de leur mere, et vous exercicz autorite sur eux jusqu'au tombeau Que dis-je ? Votre autorite'

s'e'tendait, myste'rieuse , terrible, omnipotente, au-dela de la tombe elle-meme et entrait dans I'Eternite ! Aucun acte de la vie, aucun homme ne vous e'chappait, ni dans ce monde, ni dans l'autre; vous faconniez a votre convenance l1 esprit des enfans du Patre et l'esprit des enfans du Roi ; le re'seau de votre domination enlacait les palais et les chaumieres et couvrait la terre ! Eglise catholique ! vous seule avez eu la plus formidable puissance qui fut jamais; car vous seule avez re'alise', pour votre principe, un systeme d'enseignement, tin et ziniversel ; et aujourd'hui encore, quand l'Universite, qui d'ailleurs accepte votre enseignement , donne a quelques centaines de mille creatures humaines, en France, son instruction spe'ciale, vous donnez la votre a trente-deux millions d'enfans !

El c'estapres avoir ainsi tenu, domine, posse'de', e'leve, gouverne' la socie'te' tout entiere pendant des siecles, que vous venez vous plaindre des actuels re'sultats d'irre'ligion, et re'criminer de ce que le monde vous e'chappe ? Ces re'sultats ne sont imputables qu'a vous ; et si la socie'te vous e'chappe , malgre la domination absolue que vous aviez e'tendue sur elle , c'est done que votre action, qui devait lui etre propice, heureuse et maternelle, lui e'tait devenue singulierement lourde , genante et hostile. Si vous aviez favorise' la vie et le de'veloppement de l'Humanite , sur laquelle vous aviez toute influence, toute autorite, etdont vous £leviez les enfans, pourquoi et comment rHumanite'se seraitelle dresse'e contre vous ? Si vous aviez toujours e'te' ce qu'il y avait a chaque e'poque de plus vrai , de plus utile, de plus intelligent , pourquoi et comment auriezvous perdu votre influence ? Gar vous e'tiez omnipotente, et Tesprit de re'volte, d'insubordi-

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nalion et d'orgueilindividuel, dontles generations modernes sont raaintenant pe'ne'tre'es jusqu'aux os, n'e'tait pas ne?

Eglise, pourquoi vos fils se sont-ils tourne's contre vous ? Les philosophes et leurs peres ont etc' vos fils et vos e'leves.

Eglise , vous n'avez pas vouln marcher avec l'Humanite qui a marche' ; vous n'avez pas voulu enlever vous-ineme , en modiOant vos dogmes barbares, ou en les laissant tomber dans l'oubli et passant outre avec ^intelligence moderne, vous n'avez pas voulu enlever les obstacles que vos dogmes faisaient sur notre chemin; vous n'avez pas voulu tenir aux Peuples grandis en force, en raison , en intelligence, a l'Europe police'e, industrieuse et savante, un autre langage que celui avec lequel vous soumettiez dans les premiers siecles les grossieres legions des Goths, des Huns et des Vandales; vous ne voulezdire ni plus, ni raoins, ni autrement aux Francais d'aujourd'hui, que vous ne disiez aux Franks de Clovis ou de Me'rove'e

A cela vous re'pondez que c'est ce qui fait votre gloire , car la ve'rite' est identique a elle-meme dans tous les temps et dans tons les lieux, et ne saurait varier au gre des circonstances. — Lc principe est juste, mais ne de'montre point lajustesse de ['application que vous vous en faites. La ve'rite ne change pas : les verite's mathe'matiques de'couvertes par Pythagore, Platon , Euclide et Archimede, sont certainement tout aussi vraies aujourd'hui qu'au temps ou ces ge'ometres les de'couvrirent; il en est manifestement de raerae de la loi morale proclame'e par Je'sus ; mais si l'invariabilite est un des caracteres de la ve'rite' , cela ne prouve nullement qu'une erreur devient une ve'rite par l'obslination qu'une corporation peut mettre a la soutenir invariablement.

L'homme e'tant fait pour connaitre et aimer la ve'rite' , il arrive que lorsqu'une ve'rite' lui est re've'le'e et qu'il l'a comprise et accepted , il la conserve sans modification et sans alte'ration dans le tre'sor de sa connaissance. L'e'vidence de celte ve'rite' conquise ne diminue pas pour lui au fur et a mesure que son intelligence se de'veloppe ; au conlraire , cette evidence n'en est que plus

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profonde'ment et plus ge'ne'ralementsentiedans l'Humanite. Ainsi, quand une chose est vraie , l'Humanite no peut cesser de la comprendre vraie en s'dclairant davantage ; et voila pourquoi les ve'rite's ge'ome'triques dont nous parlons et la ve'rite' morale du principe de Je'sus- Christ brillent aujourd'hui, dans la liberte' de la conscience humaine , d'un jour aussi pur, plus pur memeou au moins plus complet qu'a 1' e'poque oh cette conscience en a pris possession pour la premiere fois.

Quant au dogme de la saintete du me'pris des choses de la terre et du renoncement au monde , vous avez bien pu y croire a une certaine e'poque et le faire accepter comme un acte de foi, par la prodigieuse et legitime influence de votre supe'riorite sur des populations incultes et ignorantes, et parce que des nuages e'pais obscurcissaient totalement encore a cette e'poque la Destine'e humaine. Mais votre obstination a demeurer aujourd'hui dans une erreur que l'esprit humain abandonne, et que vous croyez devoir a vos ante'ce'dens et a vos pre'tentions d'infaillibilite de precher comme vous la prechiez il y a dix et quinze siecles, prouve certainement la fixite de vos pretentions, mais non pas la fixite du dogme dans la conscience libre de Vhomme ; or, c'est cette fixite de l'assentiment de la conscience libre a l'ide'e, qui serait une manifestation de ve'rite en sa faveur.

Voyez la difference du vrai et du faux : au principe de Jesus vous avez mele' des dogmes e'trangers et he're'tiques ; pour un temps vous avez fait accepter le tout ensemble aux hommes. Puis au fur et a mesure que rintelligence humaine , cette noble fille de Dieu , a grandi et s'est de'barrasse'e de ses langes, elle a compris avec plus d'e'vidence , elle s'est assimile' avec plus de force le principe de Je'sus , parce que ce principe , en tant que ve'rite , e'tait ade'quat de cette intelligence , dont la ve'rite est 1'aliment essentiel et en quelque sorte la substance propre. Mais pendant que le principe de Je'sus s'e'levait , brillant d'un e'clat de plus en plus vif , au sein de la conscience humaine , les dogmes faux auxquels il avait e'te associe' et qui , un moment , avaient be'ne'ficie du reflet de sa pure lumiere ; ces dogmes allaient

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palissant, se ternissant, s'obscurcissant. Et voici que le principe de la paix et de l'amour, qui s'est victorieusement degage, dans la conscience humaine , des idees tumultueuses, guerrieres, mystiques et barbares du moyen age, rejette aujourd'hui cet alliage impur des religions ante'rieures, ce cortege bete'rogene de ine'taphysique platonicienne, de cosmogonies et de the'ogonies e'gyptiennes et orientales dont e'taient imbus les Peres et les Docteiirs, qui, lors de leur conversion au Christianisme , les introduisirent a grands flots dans la doctrine de Jesus.

L'Esprit moderne, en conservant la conception de Je'sus, l'excellence du principe de la paix , de l'amour , de l'union des hommes entre eux et avec Dieu ; en repoussant les dogmes e'cbafaude's sur les donne'es he're'tiques dont nous venons de parler, et notamment le dogme de l'e'ternelle et fatale malediction de la Terre , de la colere et de la vengeance du Cre'ateur contre ses creatures, de l'expiation des fautes non commises; en marcbant visiblement vers la conception d'un Dieu puissant et bon , qui veut le bonbeur de l'Humanite', qui lui permet les plus grandes et les plus belles espe'rances, qui l'appelle a re'aliser sur la Terre, au sein des jouissances legitimes de'volues a son rang, le travail glorieux qui est sa tache dans l'OEuvre e'ternelle de l'Harmonie des cboses , a prendre dans ce travail et par ce travail un de'veloppement qui la conduise a des Destinees ulte'rieures plus glorieuses encore.... l'Esprit moderne, en avancant vers cetteFoi nouvelle, brillante des plus pures et des plus vives clarte's de l'espc'rance et de l'amour, a proce'de a la separation du bon grain de la doctrine de Je'sus, etde l'ivraie des doctrines e'trangeres. II a expulse' les erreurs des nations qui e'taient entre'es dans la doctrine presque aussitot que la puissante main du Cbrist ne fut plus la pour faire obstacle a leur invasion. — En obc'issant aux tendances que nous signalons , l'intelligence bumaine , loin de re'pudier Je'sus, revient done evidemment a sa pense'e meme , au Christianisme pur et primitif. Et elle y revient, non pas pour rcjeter cette grande pense'e dans des regions abstraites, mystiques et ste'riles, comme firent autrefois les pbilosopbes grecs

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convertis au Cbristianisme ; non pas pour la cbasser de la realite actuelle et vivante, non pas pour la renvoyer du Monde oil nous sommes , en la confinant dans celui ou nous ne somraes pas encore ; non pas pour ne lui demander qu'une simpliste et vicieuse moralisation individuelle , impuissante au sein des conditions sociales de'pravatrices oil rhomme est place' ; mais pour organiser des conditions sociales conformes a cette pensee d'union et d'Larmonie, capables de la realiser sur la Terre, de l'incarner dans l'Humanite.

Notre terre , comme tous les globes qui peuplent le ciel , est un Enfant du ciel , et nage dans ses feux et dans sa lumiere ; elle est appele'e , avec son Humanite , a prendre part au concert paradisiaque de l'Eternelle Harmonie des mondes ; voila la foi qui va remplacer le dogme faux, de'cevant et funeste, dela terre exile'e du ciel et maudite de Dieu. Cette foi nouvelle , c'est la cbalne d'or qui bientot rattacbera la terre au ciel , l'Humanite a l'Univers et a Dieu : nous avons assez prouve dailleurs qu'elle est la consequence logique de la pensee du Cbrist ; qu'elle est au principe fondamental de sa doctrine ce qu'unjeune arbre , riche du plus beau feuillage, couvert de fleurs parfume'es auxquelles succe'deront des fruits savoureux, est a la semence d'oh il est sorti.

Ainsi, nous devons reconnaltre avec joie et proclamer avec orgueil que la ve'rite, qui est absolue et qui ne varie ni avec les temps, ni avec les lieux, loin d'etre expose'e a pe'rir dans la conscience de 1'Humanite' au fur et a mesure que celle-ci se fortifie, se developpe et seclaire, s'y e'tablit, au contraire, toujours plus puissante et plus luraineuse ; et que les erreurs qui l'accompagnent dans cette meme conscience, tot ou tard en sont expulse'es. — L'intelligence bumaine est comme un van et comme un crible. Le van et le crible peuvent recevoir des pierrcs et de la poussiere avec le bon grain ; mais le crible separera les pierres, le van chassera la poussiere, et le bon grain finalement restera sans perte et sans melange. — Ges operations sont souvent bien longues ; le travail de 1'Humanite, dans '"«

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troubles et l'anarchie des e'poques subversives, n'est pas progressivemcnt continu ; il est souvent interrompu pour etre rcpris a de longs intervalles; raais enfin se fait-il a travers les pre'juge's, les difficulte's, les obstacles de tout genre ; et les soldats de la ve'rite ne doivent jamais cesser d'avoir bon courage, car s'ils peuvent succomber a la peine, si le plus souvent meme ils succorabent, leur cause triomphera un jour, et c'est la, en definitive, ce qui doit etre important pour eux.

Arrivons, en nous re'sumant, au fait que nous voulons signaler pour terminer cette Note.

L'intelligencehumaine, avons-nous e'tabli, apres avoir accepte des dogmes faux, absurdes, funestes, sur Dieu, le Monde, PHomme et la Destine'e, s'est re'volte'e contre ces dogmes et contre l'autorite' qui les avait imposes, et qui les maintenait. Tant qu'elle eut un combat se'rieux a soutenir, le combat suffit a soa activite; mais apres la victoire, Tame humaine s'est trouve'e sans dogme, sans religion, sans idee supc'rieure et directrice, sans foi. Alors le besoin du plus noble, du plus sublime de ses alimens s'est de nouveau re'vele' en elle. La socie'te a poussedes ge'missemens douloureux en se sentant de'vore'e par un scepticisme aride, elle a compris qu'une croyance religieuse e'tait aussi ne'cessaire a 1' esprit de Thomme social, que lepain Test au corps de I'homme individuel.

La manifestation de ce besoin a re'joui les soldats arrie're's des vieux dogmes; car ils n'en ont pas compris le sens, et ils ont cru qu'elle indiquait un retour a l'esprit du passe'. Quelques caracteres faibles ou le'gers, des bommes fatigue's, des litterateurs inconse'quens, romanciersetfeuilletonnistes, avidesdeparler religion et philosopbie pour orner leur futilile; des jeunes gens irrefle'cbis, frappe's des beautes de Tart cbre'tien dont notre siecle a retrouve l'intelligence, visitant le passe avec leur imagination, amoureux des belles madones et des naives le'gendes, ont cru aussi que la socie'te allait de'bonnairement reprendre la foi du moyen age. — Ce sont la des jugemens insense's ou plutotpue'rils ; car il est bien facile de reconnaitre que, loin de la ramener au

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passe, le travail qui s'opere dans la socie'te l'en e'loigne da vantage. En effet, l'esprit humain qui avail secoue les dogmes anciens et qui s'e'tait arretd dans de simples negations, reconnaissant aujourd'hui la ne'cessite d'une croyance, et cherchant une affirmation qui ne sera certainement pas celle des moines du xu*. siecle, continue evidemment son cours vers l'ide'e de l'avenir, bien loin de retourner aux ide'es dograatiques du passe. L'homme ayant prelude a la prise de possession de la Terre par un de'veloppement de'cisif de sa force, de son intelligence, de son industrie, ne peut plus reprendre la croyance insense'e et ignorante qui avilissait la Terre ; il he'site encore, mais il lui faudra bientot la croyance intelligente et lumineuse qui la rattache au ciel.

L'ide'e claire et brillante de la Destine'e de l'homme, telle que nous la faisons connaltre, n'a done pas encore illumine' et ne possede pas tons les esprits ; mais l'avenir lui appartient incontestablement. De'ja, en effet, a part quelques obstinations etroites, les esprits se'rieux se tournent du cote de la question sociale, et pressentent le regne de la liberie, de l'harmonie, du bonheur sur la Terre. Qu'il y ait encore dans les intelligences beaucoup de timidite, de nombreux pre'juge's, du trouble et de la contradiction, nous ne le nions pas ; mais il n'en est pas moins evident que Ton marche du cote de la lumiere : et la grande preuve que nous avons a en donner, e'est que jusque dans le sein meme des e'glises protestantes et de l'e'glise catholique, on commence a reconnaitre que la doctrine du Christ a e'te fausse'e dans ses applications ; que, loin d'avoir exclusivement pour objet le salut exceptionnel de Vindividu dans l'autre monde, son objet principal est le salut social de VHumanite dans ce monde aussi bien que dans les autres vies ; on reconnait enfin qu'on ne peut restituer au Christianisme sa legitime grandeur et sa puissance qu'a la condition d'accepter cette interpretation qui montre 1'Evangile commc la source primitive de toute vue fe'eonde sur Tame'lioration de la socie'te'.

Que de pareilles tendances intellectuclles se manifestent dans

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la socie'te la'ique, qui, sans vouloir se de'partir des conquetes de la philosophic, veut conque'rir une idee religieuse d'accord avec la raison et avec ses pressentimens vagues encore sur l'avenir de 1'Humanite, rien n'est pins naturel ; mais ce qui est remarquable, c'est que ce mouvement intellectuel agite aujourd'hui les rangs du clerge' oh l'esprit nouveau pe'netre. Et en ve'rite, n'e'tait-il pas impossible qu'un corps aussi nombreux que le clerge', renfermant beaucoup de raembres pleins de lumieres, de hautes vertus et de bons de'sirs, restat absolument en arriere et ne suivit pas la marche de la socie'te' ambiante? Aussi cette ide'e germe-telle et se de'veloppe-t-elle dans son sein , que, pour remettre l'Evangile a la place ou il doit etre place dans l'esprit des peuples, il faut le leur pre'senter non comme re'pudiant et damnant le monde, mais comme annongant et promettant au monde le regne des lois de Dieu et les fruits de justice, de liberte', de paix et de bonheur dontseules elles peuvent le couvrir.

Beaucoup de pretres catholiques et protestans, surtout en France et en Allemagne (et de'ja meme en Angleterre et aux Etats-Unis), comprennent done que le caractere essentiel de toute religion, et a plus forte raison celui de la religion de Jesus, doit etre de rallier ou de relier les hommes ; que, loin, par conse'quent, de se rele'guer en dehors du monde et de la socie'te, la religion doit fe'eonder le monde et attendre son propre de'veloppement du de'veloppement de la sociabilite' humaine avec Iaquelle elle se confond et dont elle n'est et ne peut etre que le fait culminant et synthe'tique.

Malheureusement les de'positaires de l'autorite sont, dans le corps eccle'siastique, les hommes qui pre'eise'ment comprennent le moins la porte'e des tendances de l'esprit moderne ; leurs repugnances a l'endroit des transformations sociales que les temps commandent et que le Genie de 1'Humanite' va bientotaccomplir, sont si fortes que, sans aucun doute, YEglise (officielle) laissera au Monde l'initiative de ce mouvement d'organisation pacifique qui re'alisera la pense'e de Jesus, et dont l'accomplissement e'tait sa propre tache a elle-meme !

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• Au reste, il ne faut pas accuser trop fort ; l'Eglise a etc inintelligente, elle a cesse de marcher a la tete des peuples, elle s'est re'fugie'e et renferme'e dans le passe', elle a laisse' l'esprit nouveau se former en dehors d'elle et sans y prendre part ; elle a voulu le statu quo et prononce un fnatheme general contre toute transformation ; cela est vrai. Mais cet esprit nouveau a son tour n'a e'te' long-temps que tracassier et re'volutionnaire ; la philosophic n'a long-temps fait que des monceaux de ruines ; et les nations sont encore tout impregne'es des dissolvans terribles avec lesquels elle a mine et renverse les trones et les autels.

Ainsi, malgre' des tendances et des de'sirs incontestablement progressifs, la philosophic, faute d'avoir concu clairement et distinctement la Destine'e de l'homme et d'en avoir reconnu les voies pacifiques et re'gulieres, n'a su inaugurer que le ge'nie re'volutionnaire. Et elle a si Lien soude l'ide'e de revolution a 1'ide'e ^innovation, qu'ellc a persuade' aux Pouvoirs et aux Peuples que le principe re'volutionnaire et le principe du progres social ne sont qu'une seule et meme chose ; de telle sorte que les Peuples se sont passionne's pour les re'volutions, et que les Pouvoirs effarouche's sont dispose's a se cabrcr contre tout ce qui se pre'sente avec un caractere d'innovation et de progres.

Quoique ce malheureux esprit de revolution ait, dans ces derniers temps, perdu beaucoup de sa puissance au fur et a mesure que les ide'es d'organisation et que les principes de la ve'ritable science sociale ont gagne du terrain , il est encore assez fort ne'anmoins pour entretenir des haines aveugles et de'plorables dans le champ de la politique subversive. De plus , et c'est ce qu'il importe surtout de signaler a l'opinion , pour la mettre en garde, aujourd'hui que la Science sociale commence a se re'pandre dans le monde , il cherche a s'emparer a son profit de la force des argumens de celle-ci, a de'naturer son caractere essentiellement pacifique, a s'appuyer enfin sur des principes qui concluent a Tharmonie sociale , pour conclure a la discorde et a la guerre.

C'est ainsi que nous yoyons des e'crivains , d'une part aveugles

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par les pre'juge's re'volutionnaires et les baines politiques que nous ont le'gue's nos peres , mais que nous devrions avoir en ce temps -ci la sagesse de re'pudier ; force's, d'autre part, de reconnaitre la puissance du grand principe d'ASSOCiATiON formule' par Fourier , cbercber ( ce qui est contradictoire a ce principe meme) a en faire un ferment re'volulionnaire. lis pre'tendentactiver la lutte des classes ct des inte'rets qui se combattent aujourd'hui au nom meme de l'ide'e qui apporte enfin le moyen de les rallier et de les unir !

Mais cette logique doit-elle etonner dans un siecle oh l'Evangile , dont on ne contestera pas sans doute que la pense'e fondamentale est I'exaltation du principe de la paix , dela charite, de Tunion des bommes entre eux et avec Dieu , oh l'Evangile de Je'sus, disons-nous, est exploite' chaque jour comrae un arsenal de revolution ; ou un pretre meme , puissant par la parole , mais d'une intelligence debile, vacillante, e'gare'e et fie'vreuse, a jete' dans le monde e'tonne le nom de celui qui a e'te' la plus parfaite expression, la plus pure emanation de l'amour, comme un signal terrible de renversement, de vengeance et d'extermination?

Ab ! certes, ces inconcevables, ces monstrueuses alliances des principes sacre's del'union et du bonbeur des bommes avec les doctrines sanglantes du ge'nie des re'volutions, cette transformation insense'e del'Ange du progres social en Demon des mines, ne sont faites nipour e'clairer les bommes, ni pour calmer des passions de'sordonnees , ni pour convertir les Pouvoirs sociaux a la cause du progres et du bonbeur de THumanite, qui est pourtant leur cause aussi, a moins qu'on ne veuille pas les compter dans THumanite! Et vous, qui au sortir des auste'rite's du cloltre vous etes laisse' subitement enivrer par une liqueur a laquelle il n'est de'ja plus donne dans ce temps-ci de troubler le cerveau des bommes miirs , quelle n'eut pas e'te voire gloire si vous eussiez e'te a la hauteur de la belle mission qui vous e'tait offerte , si vous eussiez su sacrifier le bruit, tres-grand, mais vain et passager , d'une re'volte sterile , au de'veloppement et a la fe'eondation de Tesprit qui germaitdans les rangs de TEglise ; si, au lieu de vou-

LXXX INTERMEDE.

loir atteler Jdsus an char sanglant des revolutions , vous eussiez de'inontre* a cette Eglise sur laquelle vous aviez alors tant de puissance, que l'Evangile de Jesus appelait I'Humanite aux voies pacifiques des grandes ameliorations sociales et promettait a l'a venir la justice, la liberie et le honheur! Pretre du Christ et Apotre de l'humanite' , il fallait combattre et vaincre cette erreur qui vous a vaincu , cette idee ignorante et barbare qui arine d'un glaive et d'une torche ardente le Genie du Progres ; il fallait pre'senter ce Genie bienfaisant, aux Peuples, a l'Eglise et aux Rois, tenant a la main la branche d'olivier etlerameau de vigne, invoquant 1'accoraplissement de la loi du Christ et re'petant ses anathemes contre la violence, la destruction et la guerre ! Vous e'tiez en position de faire entendre et formellement accepter a l'Eglise, que les voies retrogrades sont des voies fausses comme les voies re'volutionnaires ; que le benefice de la Promesse n'e'tait pas borne a l'autre vie ; que cette Terre appartient a Dieu , est apte a recevoir ses lois, et que, comme le Ciel, elle releve de sa Bonte et de sa Providence ! Et quand encore l'Eglise se fut montre'e lente a une acceptation formelle, votre parole, recueillie dans le monde, y eiit porte' de bons fruits : mais, pour cela, il eiit fallu comprendre....

Si nous insistons sur le fait particulier dont il est question , e'est parce qu'il est l'incarnation et le type le plus e'clatant de cette association, aussi fausse, aussi inconse'quente que funeste, du principe du progres social et du principe revolutionnaire ; e'est ensuite , parce que ce fait a recu une importance malheureuse dans la production des tendances intellectuelles modernes que cette Note a pour but de signaler. Cette re'volte bruyante, en effet, cette union e'trange de l'Evangile etdes doctrines les plus violentes et les plus subversives , ce dithyrambe apocalyptique ou les lieux communs les plus pauvres et les plus use's dela presse re'volutionnaire se sont trouve's rajeunis par un style qui s'e'levait aux formes de la poc'sie la plus pure , et qui descendait aux plus vulgaires declamations du me'lodraine; cette ceuvre de bruit etde parole, de philosophic et de mysticisme, d'a-

INTERMEDE. LXXXI

mour et de haine, a retarde et compromis le mouvcraent heureux qui s'ope'rait dans le sein de I'Eglise elle-meme, et qui pre'parait le rapprochement dcs deux grandes manifestations, encore hostiles aujourd'hui, de I'intelligence humaine, la Raison et la Foi. Nombrede ces membresdu clerge, dont la pense'e sepre'occupaitavec amour du Salut social de l'Humanite' , qui commencaient a comprendre que la richesse , la liberte , le bonheur des peuples , le progres re'el enfin, avec toutesses puissances et toutes ses gloires terrestres, loin d'etre condamne's par la parole du Christ, en formaient, au contraire, le vrai de'veloppement ; nombre de ces hommes, que l'esprit de l'Avenir touchait et e'chauffait , et dont l'influence aurait pu nouer re'gulierement l'Avenir au Passe' , se sont replie's avec effroi sur le Passe', a 1'aspect de cette manifestation furibonde et sanglante. II leur a semble que si le Le'vite, convertiau progres, c'tait entralne' lui-meme a sacrifier au principe re'volutionnaire et a Iui consacrer l'Evangile , il fallait bien que ce mot de progres ne ftit qu'une tentation funeste , et qu'il ne rece'lat que la revoke , le vertige et la destruction.

C'est ainsi que celui qui aurait pu etre le ne'gociateur de paix, le me'diateur entre le Passe' et l'Avenir, et preparer l'alliance dans laquelle sont appele'cs a se re'unir, en se comple'tant, sous l'invocation de Dieu et de l'Humanite, les doctrines encore hostiles du catholicisme, du protestantisme et de la philosophic, n'a e'te pour l'Eglise qu'un sujetdescandale etd'effroi, qu'un sujet de reaction re'trograde pour les Pouvoirs constitue's, de trouble pour la socie'te', et de pitie pour la Philosophic elle-meme, — car les repre'sentans avance's de la philosophie (qui re'pudient aujourd'hui l'esprit de dissolution et comprennent que le temps est venu de re'organiser et d'e'difier) avaient accueilli avec joie les premieres manifestations du pretre chre'tien en faveur du progres social et de l'avenir, mais ils l'ont repousse' avec de'dain quand ils l'ont vu essayer, dans son egarement, de rallumer avec l'Evangile le feu qui s'e'teint sous les cendreset sous les debris du passe.

Au reste, pour n'avoir pas e'te comprise avec grandeur, pour avoir, au contraire, e'te' me'connueet compromise, la preparation de II. vj

LXXXII INTERMEDE.

cette haute alliance des deux manifestations superieurcs de Tame humaine n'en constitue pas moins, a l'c'poque actuelle du de'veloppement intellectuel , la tache capitale des esprits qui se livrent aux speculations ge'ne'rales de la philosophic et de la religion. Cette alliance, nous le disons sans crainte de nous troraper, ne se ratifiera pleine et entiere que post£rieurement a la grande transformation qui inaugurera l'accord de l'ordre et de la liberie sur la terre, qui re'alisera l'Harmonie dans Tensemble des faits de la vie humanitaire : c'est dc YHarrnonie vivante seulement que Talliance de la Raison et de la Foi e'mergera , radieuse et intelligible a tous les esprits et a tons les coeurs (i). Ne'anmoins, tout effort de rapprochement entre ces deux puissances , tout travail ayant pour but de faire reconnaitre que le principe du de'veloppement social , loin d'etre oppose' a la pense'e vraiment fondaraentale du christianisme , en est, au contraire, la consequence voulue ; que le caractere du progres reel, loin d'etre re'volutionnaire, est essentiellement organisateur et pacificateur; que c'est par la science, par X experience et par 1'attrait, et non par le tumulteet la violence, que lasocie'te'doit entrer dans la carriere splcndide de ses Destine'es heureuses : tout travail concu dans ces vues de raison, de sagesse et de ralliement intellectuel, doit de'blayer la route qui mene a la realisation de l'Harmonie sociale, route trop embarrassc'e encore et par les pre'juge's anciens et par les pre'juge's nouveaux.

Tel a c'te notre but en e'crivant cette Note sur la doctrine religieuse de la Re'demption et sur le caractere e'minemment favorable au de'veloppement de la Destine'e humaine, qui distingue la pense'e fondamentale de la re've'lation de Je'sus. Ce n'est qu'en restituant a cette pense'e son sens pur et primitif , en se rendant

(i) L'Harmonie et le Bonheur etant la fin des Etres, la conception de THarmonie peut seule donner la solution des problemes philosophiques et religieux , qui jusque-la n'ont e'te que des enigmes absolument inde'chiffrables ; et la participation a cette Harraonie realise'e pourra seule incarner universellemcnt le sentiment Je ces solutions.

IKTERMEDE. LXXXIII

compte de son influence effective sur l'esprit inoderne, en y rattacbant l'ide'e de progres, de liberie et de de'veloppement, sur laquelle s'est e'levee la Philosopbie de notre temps , que Ton apercevra la chalne qui lie le Present au Passe, l'Avenir a l'ancienne Promesse.

J'ai cm utile de mettre en tete de l'exposition du Mecanisme de VHarmonie sociale , dont la connaissance initie , par une induction facile, a ia Foi de l'avenir, cette appreciation ge'nerale des conceptions religieuses et philosophiques du passe et du present, qui sont les prole'gomenes de ce livre de la Destine'e humaine dont les sceaux ont e'te brise's par le genie de Fourier. Si Ton veut, de part et d'autre , abandonner des erreurs que Ton ne pent plus songer se'rieusement a de'fendre , on reconnaitra que la Religion cbre'tienne fonde'e sur une tradition et sur une promesse, et que la Philosopbie fonde'e sur une perception, encoreobscure et plus instinctive que scientifique, du de'veloppement de l'Humanite', se re'unissent et s'accordent dans le commandement de la justice et dans un grand desir, celui de l'union et du bonbeur de l'Humanite'. Or, la conception de Fourier apporte le moyen d'assurer par Tattrait meme l'exe'cution du commandement, et de re'aliser enfin le grand de'sir. Si done on nous dcmandait comment cette conception se lie au passe de l'Humanite, nous re'pondrions qu'elle s'y lie comme rAccomplissement du fait le plus capital se lie au De'sir qui l'a invoque, a la Promesse qui en a e'te' transmise.

Les hommes de bonne foi verront bien maintenant que, loin dc condamner injustement tout dans le passe', nous avons a coeur, au contraire, de montrer comment la conception qui le couronne el qui Te'claire en ouvrant l'Ere radieuse des c'poques harmoniques, permet de rendre justice aux bons efforts, et prouve que les verite's melees d'erreurs et cultive'es dans des camps ennemis, grandissant et s'epanouissant au soleil de rHarmome , s'associeront entre elles et marieront dans un berceau splendide leurs rameaux, leurs fleurs et leurs fruits parfumes. Le catbolicisme trouvera satisfaction pleine et cntiere pour le principe de l'Ordrc on dc

LXXXIV INTERMEDE.

1' Unite qu1il a courageusement de'fendu sur la terre ; ia Philosophic irouvera satisfaction pleine et entiere pour le principe de la Liberte et du de'veloppement de l'Humanite qui a e'te le mobile de ses combats; et 1'un et l'autre, un jour qui n'est pas e'loigne, salueront, dans la loi des harmonies de'couverte par Fourier, la realisation du but indique' par Jesus , la solution de la question pose'e au Ge'nie humain par cetEvangile ou il este'crit ' Cherches d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tons les biens vous viendront ensuite par surer oit : cherches et vous trouverez ; frappez a la porte et elle vous sera ouverte.

Au resle, comme nous l'avons dit, cette Foi pleine, integrate, intelligente et complete, qui donnera satisfaction a tons les besoins de Tame humaine, dont les di verses doctrines philosophiques et religieuses n'ont e'te jusqu'ici que des expressions fragmentaires et plus ou moins exclusives ; cette Foi qui sera la grande voix de reconnaissance et d'amour de l'Humanite' constitue'e dans son Unite, la haute et vivante synthese de son Harmonie sociale, s'introduira d'elle-meme apres l'installation de cette glorieuse Harmonie sur la Terre. Jusque-la toute la question religieuse doit etre renferme'e purement dans le domaine de l'esprit et de la science, et les discussions qui s'y rapportent n'ont aujourd'hui d'importance re'elle que comme pre'parant les intelligences e'leve'es, a la connaissance et a I'acceptation de la partie e'eonomique et industrielle de la conception de Fourier. Fourier et ses disciples orthodoxes et intelligens n'ont jamais songe' et ne songeront jamais a precher a la socie'le' actuelle rien qui ressemble a une religion, a y fonder rien qui ressemble a une secte. Le but de leurs travaux de propagation est d'obtenir une decisive expe'rience de I'ordre seriaire applique a une organisation purement industrielle , et qui restera entitlement soumise a la loi civile, a la loi morale, a la loi politique et a la loi religieuse du pays au sein duquel elle sera exe'eute'e; que ce pays soit la France, la Russie, l'Angleterre ou la Turquie; que la religion y soit le catholicisme romain , le christianisme grec , le protestantisme ou le mahome'tismc. La re'forme des conditions

INTERMEDE,. LXXXV

de 1'industrie cl du travail, nous le repe'tons, voila notre but, notre seul but actnel. Que l'Humanite', apres cette re'forme, qui sera la solide base de ses immenses progres fulurs, de ses glorieux de'vcloppemens ulte'rieurs, modifie et transforme les lois civiles, les lois politiques, les lois religieuses qui conviennent a son e'tat actuel, ou qui en sont des expressions et des ne'cessite's plus ou inoins heureuses ; que les moeurs de l'Avenir n'aient , dans tous les ordres de relations , que des rapports de ressemblance fort eloigne's avec les moeurs du Passe' ou du Present, nous ne le mettons pas en doute, et nous croyons meme qu'il faudrait ctre fou pour en douter un seul instant. Mais ces transformations ulte'rieures des moeurs, des lois, des croyances publiques, qui peuvent etre pre'vues et pre'dites , sont l'affaire de Intelligence et de la volonle ulte'rieures de l'Humanite'. Aujourd'hui elles appartiennent au domaine de la speculation et n'en doivent pas sortir.

Nous espe'rons que ces explications suffiront pour qu'aucun liomme de bonne foi ne se meprenne sur le caractere de la doctrine que nous propageons et sur la nature de sa critique. La doctrine accepte la socie'te telle qu'elle est , avec ses moeurs , ses croyances, ses pre'juge's memes; elle veut seulement conque'rir le credit dont elle a besoin pour determiner Implication experimental de son principe organisateur a 1' ordonnance des travaux d'une exploitation industrielle etablie dans des conditions donnces. Et quand elle critique la socie'te' et la loi actuelles, ce n'est pas pour provoquer au renversement brutal de l'une et de Tautre ; car elle professe, et il ressort de ses principes meraes que le caractere du progres r£el est de proce'der par la voie des transformations attrayantes, et non par celle des renversemens. Elle est comme I'homme sage qui signale les vices de la loi mauvaise, qui peut meme la critiquer aprement, mais qui se soumet a cette loi tant qu'elle n'est pas remplace'e par une autre , tant qu'elle est la regle de la socie'te dans laquelle il vit.

II ne manque pas de gens dans le monde qui n'ayant pas compris avec profondeur la conception de Fourier, et rcstant e'blouis devant la these si neuvc de 1'Attraction passionnelle aux de-

LXXXVI INTERMEDE.

veloppemens de laquelle ce grand horame a du surlout s'attacher dans ses livres, oni cru qu'il s'e'tait laisse emporter bors des voics du vrai , en abandonnant trop cxclusivcment sa pense'e an principe de la Liberie. G'est une erreur immense. Le principe qui dominc la conception de Fourier, ce n'est pas le principe de la Liberte, c'est le principe de I'Ordre. II faut etre aveugle pour ne pas le voir. Comment Fourier le'gitime-t-il , a priori, le principe de la Liberte de Tame humaine ? C'est en s'appuyant sur l'ide'e la plus e'levee de I'Ordre, qui exige que Dieu n'ait pas mis, an cceur de la creature intelligente charge'e de le repre'senter sur la Tcrre, des passions intimement et essentiellement mauvaises. Et comment le'gitime-t-il, a posteriori, le principe de cette Liberte? C'est en pre'sentant un me'canisme social dans lequel toute l'encrgie des passions tourne au bien et engendre un Ordre admirable. Est-ce attenter an principe de I'Ordre, que de prouver que I'Ordre le plus parfait, que l'Unite, que l'Harmonie enfin a pour moyen la Liberte elie-meme developpee dans des conditions donnees, — tandis que la compression qui excite les resistances et les reactions , ne peut jamais etre elle-merae que le signe du de'sordre.

Qu'il soit done bien enlendu que cette The'orie qui , suivant les propres expressions de Fourier, doit porter le nom de Theoiiie de l'Unite universelle, est, avant tout, etbien qu'annoncant a l'Humanite le developpement plein et entier de sa Libert^ , une doctrine d'ORDRE; qu'aux yeux de Fourier et de ceux qui savent le comprendre, c'est la consideration meme de I'Ordre ou de 1'Unite qui fait la le'gitimite supe'rieure de la Liberty ; et qu'en tout etat de socie'te, a leurs yeux , les besoins de la Liberte, toujours legitimes dans leur source, doivent rester ne'anmoins subordonne's aux n^cessites de l'Ordre.

Ce qui fait la beaule transcendante de la conception de Fourier, et lui donne le caracterc absolu de la Science, c'est que pre'eise'raent, en organisant les relations et les choses d'apres le principe <\eV Ordre natural, elle obtient dans la socie'te V Ordre fffectiflo phis parfait par la Liberte la plus entiere.

COUP-D'QEIL RETROSPECTIF

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