II. jv
L INTERMEDE.
Gela est incontestable, et re'sulte clairement de sa parole et du caractere meme de sa doctrine, pour qui sait appre'cier ce caractere dans son essence, et distinguer, dans les predications du Christ, ce qui e'tait enseignement relatif, enseignement d'applicalion presente, consolation transitoire apporte'e aux souffrances transitoires, et ce qui e'tait enseignement ahsolu et vue ftavenir (i).
(1) II est important de bien senlir cette reflexion sur laquelle je prie le lecteur d'arreter son esprit : — Avant que la doctrine d'union, d'amour et de paix , promulgue'e par Jesus, eut recu ses de'veloppemens ulle'rieurs, trouve sa forme , ses voies et ses nioyens de realisation; avant qu'elle fiit passee de l'existence potentielle et spirituelle a l^xistence actuelle et sociale ; avant qu'elle fut universellement pratique'e , qu'elle fut enfin incarne'edans l'Humanite ( ce qui n'est pas encore accompli aujourd'hui , 1800 ans apres la promulgation) ; pendant tout ce laps de temps couipris enlre la promulgation et raccomplissemenl, la Terre ne pouvait cesser d'etre la valle'e desole'e des larmes el des douleurs : cela est certain. — En livrant sa pense'e a ses disciples, en les investissanl de la sainle mais dure mission d'en ope'rer le de'veloppement, en les envoyant precher cette pense'e par ce Monde sanglant qu'elle devait purifier et me'tamorphoser un jour, Jesus devait les pre'munir contre les grands obstacles qu'ils rencontreraient par les chemins du Monde; il devait fortifier les pieds contre les pierres, les ronces et les epines; il devait fortifier les ames contre les afflictions , enseigner a supporter des maux ine'vitables, avec courage, avec resignation , avec cette calme et sainte puissance qui pousse dans le cceur de quiconque se devoue se'rieusement au bonheur de ses freres et marche dans les voies de Dieu : il devait exalter les me'rites des hommes qui subiraient pieusement les tribulations rencontre'es dans la voie de la loi et de la doctrine, proclamer saintes ces souffrances, proclamer Heureux et Elus de Dieu, enfin, ceux qui aimeraient mieux souffrir par de'vouement a l'Humanite que de s'abriter dans les basses jouissances d'un lache et de'gradant e'goisme. Heureux qui aura souffert en portant ma loi. Et en verile, ne sont-ils pas les Heureux et les Elus du Seigneur, ceux qui, avec une profonde resignation , naturelle ou conquise par la
INTERMEDE. LI
La doctrine de Jesus ayant pour hut capital d'e'tablir la paix ct le bien parmi les liorames, en promulguant desidc'csde justice, de charite, de de'vouement a rhumanite, qui pouvaient seules conduire l'esprit huraain a la realisation ulte'rieure de cette
volonle, a loules les tribulaiions qui leur viennent, se vouent entierement au cuke de l'Humanite et au de'veloppement de la loi de Dieu? Les Elus du Seigneur el les Heureux seraient-ils , par hasard , ces elres a face Iiumaine qui , comme de grossiers animaux, n'ont pour unique objel de leur affection , pour unique but de leurs actes, que leur propre personne et leurseule matiere?
Jesus devail done pre'voir et pre'dire les atllictions, sanctifier la resignation , sanctifier les douleurs de ceux qui rnarcheraient dans sa loi. Mais cette sanctificalion des souffrances ne'eessaires a 1'accomplissement de la loi, aux grands et durs et longs pre'liminaires de sa realisation sur notre Terre, pouvait-elle signjfier, ainsi qu'on a eu Pinsigne de'raison de le croire, que Jesus ordonnait d'aimer la souffrance pour elle-meme et comme etant en elle-meme agre'able a Dieu? Cette sanctificalion de la souffrance n'etait-elle pas relative? Ce qui sanctifiail la souffrance n1e'tait-ce pas son objet, l'e'tablissement de ia loi de Dieu sur la Terre etdu bonlieur de l'Humanite'-, et n'est-il pas absurde au premier chef d'avoir pris le relatif pour Vabsolu , la transition pour le terme , d'avoir substiiue Vaccessoire au principal , d'avoir fait, eufin, de la doctrine de Jesus qui se proposait comme but de'finitif re'tablisseuient general du bien , de la justice, de l'union, de Pliarmonie sur la Terre, une doctrine qui se serait propose d'universaliser sur cette Terre Pamour de la souffrance et des tribulaiions, et qui eut fait conside'rer la perpe'tuelle dure'e du mal ici-bas comme une chose voulue par Dieu et desirable par ses saints ! Jesus eut convie les hommes a re'aliser la loi de Dieu, et il cut proscrit le bonheur universel qui doit re'sulterde cette realisation! Loin d'etre une vue sublime, une haute revelation, une pareille doctrine n'eut pas meme eu le sens commun. — C'est ainsi que quand on ne distingue pas Vabsolu et le relatif dans les enseignemens et dans la conception de Jesus, on travestit sa pense'e et on lui'prete une doctrine dc'raisonnable et inconse'qnente jusqu'au ridicule-
LTI IlNTERMEDE.
grande pense'e, fondait done unc foi religieuse qui, loin d'etre en contradiction avec le genie de I'Humanite, avec ses attractions etses tendances natives, e'lait, au contraire, en harmonie parfaite avec ellcs. Loin de pre'tendre abaisser l'horame, humilier sa Raison, en exiger le sacrifice, et briser ainsi l'unite humaine dans ses deux manifestations supe'rieures, le sentiment et Intelligence , la foi de Je'sus e'levait l'homme, pnrifiait son ccBur, exaltait son intelligence, provoquait le de'veloppement de I'Humanite' et de toutes ses puissances, et se mariait a la plus haute raison dont elle e'tait le verbc vivant. Oui, la Raison et la Foi s'accordaient pleinement dans la doctrine du Christ, dans sa religion : rien n'e'tait plus raisonnable que ses enseignemens, rien n'exigeait moins le sacrifice de la Raison devant la Foi. En a-t-il e'te de meme des diffe'rentes doctrines religieuses que Ton a, apres lui, conslitue'es en son nom, et qui ont forme el forment encore les branches divise'es du Christianisme?
Nous venons de montrer ce qu'e'lait, dans sa purete, dans sa simplicite et dans sa grandeur, la pense'e du Christ et sa doctrine; e'e'tait la voie de la Redemption du monde, la voie du salut dc rHumanite. Cette pense'e se trouva trop large pour les temps, et trop forte pour les intelligences qui en recurent l'expression; car, he'las ! peu apres que le Christ eut pave de sa vie son amour pom rHumanite, le bon sens de la doctrine fut obscurci par Figno1 ranee et la subtilite, et le point de vue haut et complet de la Redemption de rHumanite universelle par V Incarnation universelle de V amour dans V Humanite , abandonne' pour je ne sais quelle doctrine e'troite et mystique d'une Redemption purement individuelle par les souffrances de Jesus- Christ. Ah! Jesus-Christ n'avait point dit qu'il venait racheter l'individu par ses souffrances, il avait dit qu'il venait racheter le monde par sa doctrine. 11 n'avait jamais dit que la clause de la Redemption e'tait que la Terre se charged d'un crime de plus en le faisant mourir; il avait dit que cette clause e'tait dans rexe'eution, par tous les mcmbres.de rHumanite, du grand commandement : " Aimez-vous les uns les autres, » a la sanction, duquel il sacrifia sa vie.
1NTERMKDE. LIU
Nous ne pouvons, ainsi que nous l'avons de'ja dit, entrcr ici dans le de'veloppement, d'un haut inte'rct pourlant, des causes de l'nlte'ration qui de'natura le veritable Christianisme, si prompteraent qu'il faut, pour retrouver pure, dans les Evangiles, la doctrine de Jesus, tenir grand compte de'ja de Te'tat d'esprit de ses biographes, et de rinfe'riorite de leur vue par rapport a celle de leur Maltre. Le trail caracte'ristique de rinfe'riorite des continuateurs se trouve ge'ne'ralement dans la substitution de la mysticite au boti sens (i), des hallucinations et des sublilite's des disciples, a la raison e'leve'e, calrae et simple de la doctrine primitive.
11 fut bientot declare que la promesse e'tail accomplie, que la Redemption avait eu lieu par le sacrifice de Jesus, et, puisque le de'sordre et le mal continuaient toujours a de'soler la Terre, il fallait bien alors prendre cette Redemption dans le sens e'troit et mystique d'un salul purement individuel et spiritnel, concernant l'autre monde, a l'exclusion de celui-ci, dont l'empire fut de'volu a Satan. La maliere et I'esprit furcnt constitue's en dualite hostile, les dogmcs oricntaux furent repris et formule's dans loute leur rigueur ; et la doctrine des deux principcs, la mythologie persanne et les theories platoniciennes qui en de'rivaient, infecterent la doctrine du Christ et en troublerent les eaux pures et limpides; le mepris du monde dcvint le fondement de la loi religieuse, la souffrance fut erige'e en vertu, proclame'e en elleliK-mc agre'able a Dieu, et la nature humaine condarane'e dans le plus grand nombre des Attractions qui lui ont e'te' donnees par Dieu pour accomplir sa Destine'e terrestre.
C'est ainsi que le lien du temporel et du spirituel fut rompu, que l'unitc sociale et religieuse e'tablie dans la loi de Moi'se et re'sultant de la pensc'e de Jesus fut de'truite; c'est ainsi que la chainc de la tradition fut brise'e, que la doctrine se constitua en hostilite avec le de'veloppement de l'flumanite', et que, se Iaissant envahir
(i) Uiie ten la live modcrne de formulation religieuse nous a presenle un caraclerc absolument analogue
LIV INTERMEDE.
par les dogmes e'trangers ct reculant an dela de Moise, elle fonda
la GRANDE HERESIE Ct le GRAND ILLOGISME qui OlU malheurt'U-
sement pre'valu dans toutes les sectes chre'tiennes. Toutes les Eglises, en eflet, ont rompu avec la tradition primitive oh mosaiique, subi le joug des dogmes e'trangers, ct porte la contradiction dans leur sein ; car toutes ont condamne, au nom de Dieu, l'ide'e du bonheur sur la Terre, en tieme temps que la pense'e propre de Jesus, se de'veloppant en elles, conviait THumanite a re'aliser les conditions de son bonheur et de son salut sur la Terre (aussi bien que dans les vies ulte'rieures), en y re'alisant et y universalisant les conditions de la justice et de Tamour. Chose e'trange ! les pretres Chretiens enseignaient et enseignent encore : 1°. qu'il faut aimer la souiFrance en elle-meme (i), et se garder de chercher le bonheur sur la Terre ; 2°. que le Christianisme est la seule religion qui puisse etablir et assurer la paix, la prospe'rite et le bonheur des peuples.. . .
Ainsi, deux forces contraires, deux pensees divergentes, deux tendances incompatibles furent de'pose'es dans le Christianisme historique : \' OEuvre propre du Christ, qui continuail la tradition et poussait l'Humanitc en pleine voie de de'veloppement et de Redemption; et X OEuvre here'tique des the'ologiens chre'tiens, qui brisait la tradition, condamnait la nature humaine, re'prouvait 1'association de THumanite avec le Monde, et lui de'fendait de marcher a la conquete de sa Royaute' terrestre.
L'histoire des progres accomplis dans la grande industrie, dans les arts, dans les sciences, dans le de'veloppement de la puissance humaine pendant ces dix-huit siecles, el notamment pendant les trois derniers, est Thistoire de la lutte du Genie de
(1) D. Pourquoi J.-C. est-il venu au monde dans une etable ? R. Pour nous apprendre a aimer la pauvrete, Pliuniilite et les souffrances. — Voila ce que demande el ce que re'poud encore le Cate'chisme ; et ceci n'est point dit dans un sens relatit', niais dans un sens absolu.
INTERMEDB. LV
I'Hunianile (i) d'accord avec le principe de Jesus, contre les eniraves impose'es par ce dogme, — que Ton est oblige d'appeler le dogme chretien, puisfju'il a e'te le fondement dogmatique du Christiatiisme historique, quoiqu'il soit la negation raeme du Chris tianisme pur, de la doctrine de Jesus, doctrine qui e'tait cssentiellement favorable au de'veloppement de l'Humanite.
Le Chrislianisrne historique s'e'tantlaisse envahir par un principe elranger, he're'tique, et directement oppose au Ge'nie de l'Huinanile', aux Tendances qui la portent a prendre possession du Gouvernement du Monde, et ne pouvantcependant renier Mo'ise et Jesus, ne s'imposait pas seulement une contradiction doctrinale perpetuelle ; il engendrait "en outre une contradiction pratique monstrueuse qui devait singulierement contribuer a de'truire l'autorite de l'Eglise. Gar comment les peuples pouvaient-ils rester inde'finiment respectueux spectateurs de la contradiction des actes de l'Eglise, de ses envahissemens temporels, de son luxe, de ses ricbesses, de son avidite' pratique, et de ses paroles, de ses anatbemes theoriques contre les biens du Monde ? L'Eglise ayant accepte un principe contraire a la nature burnable ne pouvait e'viter, en tant que servie elle-meme par des hommes, de se constituer, par ses actes, en protestantisme permanent contre son principe. En bonne logique, l'Eveque, pour etre le'gitimement le Chef spirituel de son diocese, aurait du en etre l'homme le plus pauvre, et le Pape n'etait qu'un Scandale, s'il sc trouvait dans la chre'liente un homme plus de'nue et plus humble que lui. Or, il y a toujours eu dans l'Eglise flagrant disaccord entre les actes et le principe (2), jusque la, que les Pon-
(1) J'ai en occasion de trailer avec quelque e'lcndue cctte question dans la brochure iulitule'e : Trois Discours a VH6tel-de-f~ille.
(a) Quelques ruois apres ma premiere communion, l'eveque de noire diocese fit une lourne'e pour admiuistier a ses ouailles le sacremeut de conGrmalion. II arriva daus noire ville avec un train, des laquais, uu equipage : c'elait un spectacle iiiconnu dans cetle petite ville. Le lendemain il officia et nous fit nil sermon superbe
LVI INTERMEDIN
tifes supremes de la religion qui condamnait les biens vils de ce raonde, s>'cn montrascnt avides an point de donner, a coinptoir ouvert, les biens de Tautre en echangc. Cette contradiction e'tait un scandale permanent, qui devait amcner l'aflaiblissement moral de l'Eglise et preparer sa mine (i).
L'he're'sie religieuse que nous signalons produisit done deux grandes contradictions dans l'Eglise et dans la doctrine :
sur le rne'pris des biens de ce monde, sur la necessite' d'aioier, pour gagner le ciel , la pauvrele, I'humilite et les souffrances. Malgre ina ferveur, la contradiction du sermon avec le train du pre'lat me scandalisa, ine choqua vivement, et me fit faiFe des reflexions qui n'etaient pas dans l'ordre des uieilleures dispositions pour recevoir l'onctiou saiule. Ces reflexions de l'enfaut de dix ans soul les reflexions que les masses ont faites, et elles out bien plus mine l'aulorile de l'Eglise dans 1'espril des peuples, que les discussions the'oriques des philosophes, dont l'Eglise s'est plaint avec lant d'amertume.
(i) On croit gcneraleroent anjourdhui que Rome ne trafiqne plus sur les indulgences , ou que cette parlie est du moins enlierement ruine'e en France, e'est une grande erreur. Deruierement une personne, assez haut placee, s'entreteuanl familieremeul de ce sujet an Vatican avec un Cardinal de la cour de Rome , lui dil : — (x Tout au moins , monseigneur, si vous livrez encore des indulgences, ce commerce par le temps qui court ne doit plus etre d'un grand rapport , surtout en France, -n — « De'trouipez-vous , r>
I epondit en souriant le Cardinal , K voire France nous donue encore plus d'un million par an pour indulgences , et vous ne sauriez croire, rt ajouta le Cardinal, u a quelle quantite de revelations de famille el de crimes inconnus cette somme correspond. •» — Je certifie cette reponse, qui, heureusement , donne a penser que, si Rome beneficie encore sur les indulgences , e'est au moins en exigeant la confession et le repentir des crimes qu'elle absout, el non plus, ce qui e'tait le comble de rimmoralile, en accordant l'impunile spirituelle pour les peches et les crimes a commettrc,
II y a done eu progres.
INTliRMEDE. LVII
1°. Contradiction fondamentale des principes entre eux ; 2°. Contradiction scandaleuse dcs actes ct des paroles; Et, cc qui est capital, elle mit la doctrine en guerre avec la nature humainc , avec les tendances de rHumanite et son genie ; de telle sorte que la religion, constitue'e sur cette here'sie, disputa a l'hoinme la route du progres, tandis que sa tache e'tait de la lui ouvrir.
Notre but n'est pas de re'criminer ici contre ce qui a e'te' fait. 11 faut tenir compte des temps et des circonstances, et on ne saurait nier qu'il n'y ait eu de grands esprits et de grands coeurs parrai ceux qui ont mis le plus de zele a engager l'intelligence dans ces erreurs. Mais ces erreurs n'en ont pas moins entraine' des re'stiltats de'plorables. Si le Christianisme avait e'te un de'veloppement pur, logique, large et compre'hensif de la doctrine de Jesus, I1 esprit humain descendant le cours majestueux d'une tradition imposante, dontla source remontait a l'origine du inonde, pouvait, sous la puissance combine'e de la Raison et de la Foi , avancer a pleines voiles vers la Redemption promise, vers sa Destine'e de gloire et d'harmonie. Mais en acceptant dans son sein une contradiction de principe, et un dogme oppose au Genie de THomme et a son de'veloppement , la doctrine paralysait le Ge'nie humain au lieu de le stimuler, Te'garait au lieu de le guider, et introduisait elle-meme dans son sein un germe fatal de dissolution. Aussi est-il facile de voir comment ce principe funeste, dont l'Eglise ne sut jamais apercevoir le danger pour ellememe, amena les succes du protestantisme et de la philosophic moderne. — Dans la contradiction des actes et des paroles , Luther et ses partisans trouverent un fort beau joint par oh introduire le levier du protestantisme, qui fit crouler de si larges pans de l'Eglise. Le protestantisme, malheureusement, ne fut qu'une ceuvre de revoke, une oeuvre sans vue d'avenir, et, en somme, fort peu comprehensive. Par reaction contre les pompes mondaines et le luxe scaudaleuscment illogique de Rome, le protestantisme e'tablit un culte nu, froid, de'colorc ; il fonda un fanatisme abstrait, et se complut dans la raideur et l'e'troitessc d'un
LVIII INTERMEDIN
puritanisme qui renforca, de tout sou orgueil et de toute sa haine contre Rome, les teiutes tristes, sombres, lugubres, dudogme de la malediction du Monde. Le protestantisrae a sans doule aide la raison a s'affranchir de l'autorite' ancienne par une revoke devenue malheureusemcnt ne'cessaire ; mais considere en luimeme et dogmatiquement, il est ties-certain qu'il n'a etc' qu'une ceuvre de dissolution a tendance forte men t retrograde.
A son tour, la philosophic a e'le, elle aussi, une ceuvre de dissolution, mais a tendance ultrograde ou progressive. La philosophic, en eiTet, sans voir clairement l'avenir, sans affirmer religieusement a l'homme qu'd est fait pour une Destine'e de'termine'e, pour une Harmonie pre'e'tablie, sans lui apporter un dogme nouveau, sans lui donner la foi pleine et forte que Dieu l'appelle a prendre en main lc gouvernement du monde pour y universaliserla Paix, l'Ordre,le Travail attrayantetle Bonheur; la philosophic a leve la condamnation que le Christianisme avait jete'e sur le Monde, elle s'est enorgueillie des conquetes de l'Homme, elle l'a pousse dans les voies de la science et des arts, elle a applaudi aux de'veloppemens de sa puissance , excite ses forces, e'mancipe sa raison, glorifie et embrase son genie.
II est manifeste que le mouvement de l'esprit phiUsopbique moderne, considere de haut , apparait dans sa re'alite commc une reaction du Genie de l'Humanite', non pas contre le Christianisme de Jesus, mais contre les doctrines he're'tiques et antiluimaines de ses successeurs. Et en ve'rite, que peut reprocher l'Eglise a l'esprit moderne ? d'avoir fait un retour de dix-huit cents anne'es pour retrouver, pure, la doctrine de Je'sus, on, si mieux vous aimez, d'avoir conserve du Christianisme tout ce que Je'sus y avait mis, en rejetant I'alliage impurdesdogmes funcstes ou absurdes qui, depuis dix-huit cents ans, alte'raient l'eclat de la doctrine impe'rissable du Maitre ? Qui, en effet, dans notre siecle, a preche contre le vrai Christianisme, contre les principes du Christ, contre cctte doctrine de paix, d'amour et d'union de la famillehumainc, qu'il a apporte'e sur la terre, qu'il disait etre toute
IlNTERMEDE. lix
la loi etles prophetes, et pour laquelle il est moil sur la croix ? Personne. — La philosophic, la premiere, a adople, a proclame, a propage ces principes et cette doctrine. Je me tiens pour fort assure que Jesus-Christ reconnaltrait comme orthodoxe telle ceuvre de la philosophic du xvm'. ou du xixe. siecle, beaucoup plutot que telle ceuvre de la the'ologie catholique la plus pure. Aussi est-il tres-vrai de dire, en parlant du Christianisme ve'ritahle, du Christianisme essentiel, qu'il est aujourd'hui re'pandu chez tous les peuples civilises, et qu'il posse'dera certainement l'univers entier; car ['excellence de la doctrine de la paix, de Tunion des horames entre eux et avec Dieu, est accepte'e en principe par tous les peuples civilises, et sera reconnue unjour par toutes les nations plonge'es encore dans les te'nebres de la Sauvagerie et de la Barbaric
Mais ce qui n'cxiste pas aujourd'hui, ce qui n'a jamais existe, ce qui doit etre l'objet des efforts de tons les homines religieux, c'est Y application de Videe, la realisation du but, Yetablissement du Christianisme pratique. — EnTheorie, en profession de foi morale, sans doute notre socie'te' est chre'tienne, puisqu'elle reconnalt et accepte l'excellence de la doctrine de Jesus. En Pratique, elle ne Test nullement. L'ide'e du Christ regne dans le domaine des ide'es; elle a pe'netre les esprits, et la philosophic a beaucoup contribue' a ce re'sultat; mais cette idee du Christ ne gouverne aucunement les relations sociales, et n'est pas le moins du monde incarne'e dans les fa its : notre socie'te l'honore, mais ne lui obe'it pas. — Que cela soit, rien n'est moins e'tonnant; puisque, jusqu'a nous, les chretiens catholiques et les chre'tiens philosophes eux-memes n'ont su tendre an Christianisme pratique que par de simples exhortations morales adressees a I'individu, exhortations dont l'impuissance est prouve'e par l'expe'rience des siecles, et qui, inondassent-elles le globe pendant des milliers d'annees encore, n'auraient pas plus d'effet pratiime qu'elles n'en ont eu jusqu'ici, tant que la forme sociale continuera a met tie en guerre les interets et les pan sions des homines.
l.X INTEKMEDE.
C'est une de'raison, c'est une tres-re'elle folic que den resler tonjours inintelligerainent et routinierement a cette sterile moralisation de l'individu , de s'adresser tonjours et uniqucment a Tindividu , corame si les circonstances sociales qui pervcrtissent l'individu, qui iinpriment de fausses marches a ses passions, et dVu vient tout le inal, n'etaient absoluraent rien ! Est-il une plus e'trange chimere, une plus de'raisonnable utopie que d'attendre le Bien de runiversalisation de la vertu individuelle dans des circonstances sociales dont la nature est d'e'touffer la vertu et de faire pulluler le vice; ou le vice a tonjours e'te la regie et la vertu l'exception ; on les hommes vertueux ne peuvent pas meme parvenir a vivre ensemble et a s'entendre ? Mais, grand Dieu ! voila bien assez long-temps que l'expe'rience dure, et ils sont tous assez ridicules, ces moralisateurs cternels qui depuis tant de siecles versent abondamment leurs eaux morales dans des tonneaux perce's, sans avoir pu comprendrc encore que, la condition restant la meme, ils ne parviendronl jamais a les remplir? Si encore cette manoeuvre n'e'tait que ridicule, on pourrait s'en consoler; mais il faut observer que ce travail sans re'sullat a si bien pre'valu, qu'il a ote' jusqu'a la pense'e du travail utile : toutes les forces e'tant employees a moraliser et remoraliser vainement les individus, dans l'espe'rance de les amcner an bien, on n'a pas songe' a attaquer le mal a sa naissance, c'est a-dire, dans la constitution sociale qui l'engendre, qui tourno an mal les passions et les faculte's natives qu'un autre ordre de choses tournerait au bien. Ainsi la foi a l'efficacite des vaines paroles d'un moralisme impuissant a trompe 1'intelligence et Ta empeche'e de vaquer a son ceuvre. Pour re'aliser la pense'e d'amour et d'union, il fallait creer des institutions sociales ; on n'a cre'e que des sermons.
Si nous recherchons la cause de cette fallacieuse direction de rintelligence, nous la trouverons encore dans rinflucnce fatale de ce dogmc du m^pris de la Terre et des choses dc ce Monde. Comment, en effet, sous Taction de ce dogme, dont toute l'e'nergic e'tait employee a detacher l'Hommc de la Tcrrc, eut-on pu
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reconnailre que rarrangement et rorganisaiion des choscs de la Terre etait la (incstion capitale du regne de Tharraonie sur la Terre, la condition souvcrainc de re'tablisscment du bicn, de l'accomplisseinent de la loi de Jesus? Jesus avait indique' le but, l'union religieuse dc la famillc humaine; la tache de l'intelligence liumainc etait de de'couvrir les institutions sociales capables de re'aliser cette union; et voici que le dogme, enseignant qu'il fallait abandonner el ine'priser tout ce qui concernait la Terre, renfermait, dans le cerclc e'troit d'une vaine moralisation individuelle, cette grande pense'e du Christ, qui ne pouvait devenir fe'eonde qu'a la condition de conduire l'intelligence a la de'eouverte d'une bonne organisation des cboses de ce monde!....
Nous avons montre comment la doctrine de Jesus, qui devait conduire l'intelligence a poser et a re'soudre le probleme de la Destine'c sociale, a e'te' frappe'e de ste'rilite' par l'adjonction des dogmes e'trangers dont l'influence, donnant le change a l'esprit, lui enleva le champ des speculations sociales pour l'abiraer dans d'oiseuses, d'e'go'istes et de ste'riles contemplations mystiques, on pour le jeter dans le systeme d'une moralisation individuelle impuissante ; nous avons montre comment ces dogmes s'e'tant, de toute leur autorite sur l'esprit des peuples, opposc's a la marche de l'Humanite vers la conquete de sa Destine'c terrestre, l'esprit humain, sollicite par l'instinct de son dc'veloppement, avait du peu a peu se de'gager des entraves dc ces dogmes en se degageant de l'autorite de l'Eglise qui les imposait. L'Eglise ne voulant point lever la condamnation qu'elle avait porte'e sur le monde, ll etait inevitable que le monde finit par divorcer avec l'Eglise. Ce divorce, accompli dans les ide'es de la societe' raoderne, a e'te' enregistre par la philosophic. Tout homme de bonne foi et libre de pre'juge's reconnaltra que cette separation doit etre attribue'e a l'obstination que l'Eglise a mise a maintenir l'entrave, les dogmes introduits dans le Christianisme poste'rieurement a Jesus; puisque l'esprit moderne, en se degageant de l'Eglise, a retenu les principes promulgue's par Je'sus et les a propage's avec ardeur; — quoitpi'il n'ait pas sn, jusqu'a nos jours, re'aliser la
LXII INTERMEDE.
transformation sociale qui anrait eu puissance de leur donncr la vie, de les incarner dans rHumanite.
Ne craignons pas de le dire, ce divorce de PEglise et du Monde, cette re'volte contre l'autorite' dont le vaste reseau et I'imposante unite couvraient l'Europe, ont e'te en eux-meines tin grand malheur ; car si une autorite pareille avait su comprendre que sa tache n'e'tait pas settlement de tirer quelques ames des griffes du demon, mais de conduire rHumanite entiere a ses Destine'es glorieuses, si elle avait su conserver sa domination stir l'esprit des peuples en marchant toujours a leur tele, de grands maux, des luttes de'plorables et de longs retards nous eussentetc e'pargne's : notre age n'eut point subi les tortures du scepticisme, les cruelles douleurs du combat de la Foi et de la Raison, de i'Autorite et de I'lntelligence ; le Genie des Revolutions n'etit point e'branle les nations et de vaste la Terre.... — Sans doute nous arriverons, malgre cette guerre intestine des ide'es et ces scissions arme'es des intelligences humaines ; combien cependant n'etit-il pas e'te plus heureux et plus beau que l'Humanite, avertie par la Parole qui a retenti il y a dix-huit siecles, et mise, par le Pouvoir qui s'e'tait fonde stir cette Parole, en possession de la connaissance du but qu'elle devait atteindre, ettt marcbe directement , en rangs series, etrallieesous le drapeaii d'une seule et puissante Autorit£, a la conqucte de sa destin£e terrestre (i), qui est sa legitime et barmonique domination sur le Monde ! Mais le Passe est passe, et 1'avenir seul nous appartient. Songeons done a TAvenir.
(i) La Genese de Moise elle-meme est loiite pleine de cette ide'e, que la Desline'e terrestre de l'homme est le gouvernement de la Terre. Elle est exprime'e de la maniere la plus formelle et la plus e'clatante dans le chapitre premier, ou, apres avoir meuble la Terre de ses cre'ations animales et ve'gelales, Dieu fait l'homme a son image, etluidonne autorite sur tousles regnes crees. L'homme fait a Vimage de Dieu qui regne dans les cieux et gouverne I'Harmonie des Mondes, ne pent remplir sa Destine'e qu'en re'guant sur
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Aujourd'hui lc re'sultat de la guerre engage'e entre le dogme et la nature humaine ne saurait etre douteux. Par le fait, et dans la vie pratique et re'elle, la socie'te a marche par-dessus le dogme. L/Industrie (les sciences, lesarts, etc.) se de'veloppe avec energie, et l'individu qui, a l'imitation des Peres du desert ou des Moines du moyen age, passerait encore sa vie a s'infliger des mace'rations , des privations, des douleurs volontaires, dans le simple et unique but d'etre agre'able a Dieu et de gagner de bonnes notes pour l'autrc monde-, celui qui rechercherait ainsi la souffrance , pour le seul 9nSrite de la souffrance, et dans le hut ego'iste de son salut individuel, paraitrait constituer, dans notre socie'te' du xixc. siecle, une anomalie bizarre. Sans doute, il est encore des personnes qui croient faire ceuvre me'ritoirc en s'imposant, a certaines e'poques, cerlaines privations ; rnais ces faibles concessions, ces vains hommages au dogme de'trone' ne servent qua mieux manifester son actuelle de'bilite; puisque, a part quelques instans d'exception , ces memes personnes s'environnent de tout le comfort qui plait a leur caractere, et dont leur position leur permet la jouissance. Je vous vois bien jeiiner a vigile et a quatre-temps, mais je ne vous vois pas abandonner vos intcrets, de'laisser vos droits de propriete des choses de la terre, et repousser les avantages de la fortune, c'est-a-dire les ponipes de Satan. Malgre vosjeunes'et vos auste'rite's, je vous vois apres a vos droits aux choses du monde, tout autant que ceux qui ne jeuncnt pas, qui ne portent pas de cilice !
Si le mepris reel et effectif des biens de ce monde, si l'amour et la recherche sincere et non apparente de la pau-
la Terre et gpuvernant l'Harmonie des choses de celte Terre dont la gestion lui est subdelegue'e. Loin done que la volonte' de Dieu soit que Thomme neglige la Terre et abandonne le soin des choses confie'es a sa garde, la volonte' de Dieu est que l'homme, de'ployant son activite' inlelligente , e'tablisse* et maintienne dans le domaine de son empire les lois d'Ordre et d'Harmonic que Dieu e'tablit et maintient dans le domaine des cieux.
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vrete, de I'humilite et des souffrances, constituent iin commanderaent cssenticl du Chrislianisme, une condition sine qua non de salut, il est certain qifil n'y a pas aujourd'hui dans la socie'te tin seul homme en Stat de raison, catholique ou protestant, qui soil chre'tien et qui agissc de fac/m a e'viter l'enfer. Et en ve'rite', autant on est dispose a la ve'ne'ration pour riiomme qui s'impose des privations dans le noble but de secourir ses freres, d'etre agre'able a Dicu par la combinaison sublime de la charite et du sacrifice, autant on aurait de pitie pour un pativre e'gare qui se cre'erait de sterilcs souffrances dans l'ide'e (e'goiste et injurieuse a Dieu si elle n'e'tait une folie) que cette douleur inutile plait an Createur et attire ses bonnes graces. Vous avez tonne contre les idolatres qui ofXraient a leurs Dieux, croyant me'riter leur faveur, le sang de quelques victimes huraaines; et, malheureux que vous etes ! vous aviez conserve', perfectionne et raffine ce principe de'testable, en proclamant que l'holocauste de toutes les douleurs bumaines e'tait Toffrande la plus agre'able a notre Pere celeste, plein dc bonte et de raise'ricorde !
Dans quel but done le catbolicisme et le protestantisme continuent-ils encore a plaider un dogme suranne ? Pourquoi s'acharnent-ils, si infructueusement et si maladroitement, a associcr encore, aux verites du Chrislianisme, accepte'es par l'esprit moderne et propage'es par la philosophic elle-meme, une cause perdue, perdue sans retour, des principes hostiles au developpement de la socie'te, dont la socie'te ne veut plus, dont elle ne tiendra certainement aucun compte. An milieu de ce mouvement qui emporte toutes les forces vers l'industrie et le travail (dont l'essence est de produire, d'enrichir, de pacifier, et qui n'attendent plus qu'une organisation convenable pour mettrc rHumanite en possession de tons les beaux fruits mate'ricls, moraux et religieux dont elle est appele'e a jouir); dans des temples ou le clerge lui-memc se plait a entasser toutes les coqueltcries de Tart, toutes les seductions du luxe, et e'manant de ces chaires sculptees, peintes, enjolivees et dorees a merci, nous entendons des voix qui grondent, au nom de Dieu, contre les biens de ce monde ; qui torment
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contrc les jouissances tie rindustrie et de l'aisance, contre les pompes des arts et du luxe, et qui anathematisent, en phrases e'le'gamment cadence'es, ce Monde que Ton s'obstine, comme au temps des catacombes, a appeler l'Empire de Satan ! Quoi done? mon expression n'est pas assez forte si je dis que vous subissez le joug du Monde ; je dois, pour etre vrai, dire que vous adorez le Monde, que vous lui dressez des autels dans vos temples, que vos temples memes sont ses temples a lui : et ces temples que vous lui avez e'leve's, ou vous entretenez avec soin son culte et sa magnificence, retentissent des vaines imprecations que lui prodigue avec une fougue puerile votre faconde vaine ! Que signifient de pareils sermons dans de pareils temples (i) ? et pourquoi vous plaisez-vous a vous de'eonside'rer ainsi vous-memes, et a compromettre, par des inconsequences solennellement ridicules, les enseignemens que le Christ a laisse's aux hommes, et la doctrine dont vous devriez etre les plus purs et les plus intelligens organes ? Dans leurs temples nus et de'pouille's, les orateurs protestans, au moins, conservent une logique apparente, puisque le temple protestant ne proteste pas, comme le temple catholique, contre la parole dont ses voutes retentissent. • — Remarquez bien que nous ne vous demandons pas de satisfaire la logique en transformant vos temples et en vous metlant a Tunisson du protestantisme, mais bien en transformant votre parole.
Nous n'ignorons pas qu'a envisager le mSpris des Mens de ce mon&e du cote de la rhe'torique, c1est un fort beau texte de ser-
(1) Allcz ecouter un sermon contre le-nionde et le luxe, dans l'e'glise de Notre-Dame de Lorette , et essayez d'accorder les ide'es que le catholicisme vous y donne par les yeux avec celles quMl vous y donne par les oreilles! Pourquoi le clerge qui vient de de'eorer cette e'glise comme une salle de bal , et qui rnenie y monle de jolis concerts tout en y sermonnant comme nous disons, ne prend-il pas le costume fashionable et ne court-il pas les bals pour y precher le me'pris du monde aux dames pendant la valse et la contitdanse ? Je verrais la une coutume nouvelle, mais non pas une logique differente.