‹ Destinée sociale (volume 4)Chapitre 54 sur 134 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le lecteur cÎTilieé doit être traité comme im homme opéré de la cataracte, et que Ton n'expoM qaepeii A pev A la lumière du aoleil. Ce, Fovmiaa.

Laisses Tcoir ces enfants près de moi.

Jftvs-CUAZST.

à LJL rigueur, noTis>urions pu étendre sur les équilibres précédents,' le titre d'équilibres sociaux, car c'est une fiëre influence de la forme sériaire sur la sociabilité, que de remplacer la maladie, Tiniinnité, la mort, par la santé, la force et la vie ; Tabrutissement, la dé-

3iS HAUOim. LIT. II. CH. I.

gradation intellectuelle et morale, par rharmonienx et brillant développement de Tàme et de Tintelligence: et la misère, le dénuement, la faim, par les grands flots de la richesse sociale répandus abondants sur le monde, comme des eaux vives et lustrales, effaçant les vieilles souillures dans le baptême du bonheur universel. — Pourtant le lecteur va comprendre bientôt la spécialité transcendante des influences que nous allons indiquer.

En ce siècle méticuleux, où l'on refuse de croire à la logique et au calcul quand ils amènent des résultats inaccoutumés, il convient, ici surtout, de s*appuyersor des faits clairs, nets, indéniables, vus et sus de chacun; — ici surtout, dis-je, car nous allons voir Taffection entre les hommes, la générosité, la loyauté, la justice, la vérité, le ralliement des classes, la fusion harmonique des partis, résultats inaccoutumés vraiment I — Pour bien prouver en cette thèse, nous allons évoquer encore le souvenir des premiers temps de la vie, et nous remettre en mémoire cette organisation des jeux et des travaux libres, telle qu'elle se produit chez les écoliers, quand ils sont défilés des pédagogues et des règlements. Le lecteur, maintenant quMl connaît la forme sériaire, ne peut plus douter que Torganisation de ces jeux n'en soit l'image approximative et confuse. C'est le régime sériaire, autant que faire se peut en pareil milieu. — Eh bien ! examinons les influences sociales de ces dispositions, et comparons-les au mode de solitéy au mode étroit, morcelé et civilisé.

fQOiUBUS socun. SIS

IHDDSTaiB HORCELÉB.

Mode de Solité. — Essors et Effets subversifs.

C*ett an dadani Aê Ini-mAmt qa« lont ks plot eradi •nnemif d« l'homme ; c« sont se* proprat pMtions. Dogme deii ph»toêo§/kiea et rehgtvnê êuAverêiptêm Dmde eoqt rlTiicnt en paix : UNE pooU turrfaity £t voilà la goem allumée.

Ia FomrAnra,

Si vingt écoliers d'une dasse n'avaient de rapports entre eux qu'au sujet d'une seule fonction à laquelle ils seraient exclusivement et simultanément adonnés, celle de faire des thèmes, je suppose, les Rivalités éclateraient entre les individus sur toute Téchelle des place\ de telle sorte que

Le second jalouserait le premier,

Le troisième jalouserait les deux premiers, et surtout le second ;

Et ainsi jusqu'au dernier, qui jalouserait tous les an-* très, d'autant plus violemment qu'ils seraient plus à sa portée.

En outre, le premier ne serait pas disposé à être Tami du second, en qui il verrait un rival dangereux, ni du troisième, du quatrième....

344 HÀRIOmB. UT. II, CH. I.

Même disposition du second à Tégard du troisiëine, du quatrième, du cinquième

Et ainsi de suite. — A partir du bas, on jalouserait en remontant; à partir du haut, on craindrait en descendant. Ce serait donc sur toute la ligne des vingt écoliers, une échelle de jalousies réciproques, bien graduées, et en^ gendraut de bonnes haines.

Cette échelle double de haines ascendantes et descendantes serait renforcée en outre par une échelle descendante de mépris, car les plus forts ne manqueraient pas de faire sentir leur supériorité, et de jeter le dédain au-dessous d'eux, sur les faibles.

Supposez que vingt autres écoliers aient formé hiérarchie sur une nouvelle branche, comme serait le jm de barres, par exemple, et qu'ils n'aient entre eux de rapport qu'à propos de cet exercice seulement. Pour cet exercice de corps, comme pour l'exercice d'esprit, — permettez-moi d'appeler le thème un exercice d'esprit, — vous verriez encore les mêmes effets éclater bien vite. A peine les supériorités constatées, l'Ambition, l'Amour-propre, les Rivalités feraient éclorc inévitablement des haines. Mieux les distinctions seraient faites, plus de haines seraient envenimées ; et, comme nos jeunes gens ne sont pas retenus par les convenances S(h ciales, elles se traduiraient en piles et en coups de poing.

Or, cette combinaison qui arme les passions les unes contre les autres, et met les individus d'autant plus âpre-

«QUItlBlBS SOaAlTX« 345

ment aux prises qu'ils sont plus près voisins. .. c'est précisément la combinaison civilisée.

Chacun, en effet, n'étant adonné qu'à un seul état, se trouve, plus ou moins régulièrement, par rapport à ses compétiteurs, dans la position de l'un des écoliers que nous venons de mettre en scène. — Dans l'armée, dans la magistrature, dans tous les services publics et particuliers, dans l'atelier depuis l'artiste jusqu'à l'homme de peine, chaque fonctionnaire n'ayant qu'une fonction, qu'une carrière ouverte, qu'une ligne devant soi, se trouve en disposition de repousser durement les inférieurs qui veulent le dépasser, et de marcher sur le ventre de ceux qui sont en avant. Les concurrents, comme des chars luttant de vitesse sur une route trop étroite, se choquent, se renversent... sur les pierres, dans la boue, dans le fossé, n'importe.

Cet arrangement des choses est si vicieux, si faux, qu'il faut, en vérité, que l'homme ait un bien grand fonds naturel de bonté, d'honneur, de justice et d'affectivité, pour que les hostilités ne soient pas, en pareilles circonstances, mille fois plus aigres et plus corrosives encore que la réalité ne les produit. C'est, sans contredit, une curieuse chose que d'entendre les déclamations éternelles contre la nature de l'homme et les passions, lorsque l'on comprend ces données et leurs résultats. Eh! moralistes impotents du cœur et du cerveau, savants ineptes, reconnaissez donc que ce sont vos combinaisons sociales qui faussent toutes les notes du clavier de l'àme. La nature de l'homme, que vous accusez, se montre bien

8M HÀiHomi. LIT. n. ch. i.

étrangement souple et débonnaire, puisqu'elle ne brin pas chaque jour Tenvcloppe de fer que tous lui forgez 1 — Il est vrai que vous prenez soin de la cercler, Tenveloppe.... gendarmes et bourreaux, prisons, gibets à pendre, gibets perfectionnes par la philanthropie ou guillotines.... si vousn*aviez pas cet attirail positif fom soutenir vos dogmes et vos lois, nous verrions comment irait cette société que vous avez faite, que vous acceptez, que vous vantez si haut I

Il y a deux choses : Thomme et la forme sociale. L'homme a une organisation physique et passionnelle donnée. Elle ne peut pas changer, elle vient de Dieo, c'est le fait de nature. Si les moralistes avaient eu à créer l'homme, je sais bien qu*il serait autrement. Us nous auraient certainement supprimé l'Amour, l'Ambition, Tesprit de Rivalité et d'Intrigue, le besoin du Changement, le penchant au Luxe... Je ne sais en vérité pas ce qu'ils auraient laissé au cœur humain ; Famour de la Famille, je pense, et peut-être quelques flasques et solitaires accords d'Amitié. Puis ils nous auraient passionnés pour la résignation, la modération, la privation, que sais-je I toutes les ritournelles sentimentales, onctueuses ou farouches, dont le moralisme nous a obsédés dès le berceau, tous tant que nous sommes. Par malheur, Dieu, qui ne réservait pas Thomme aux jouissances, trèsmorales de la modération, qui ne le destinait pas aux privations, qui lui donnait en partage un beau globe à féconder, à gouverner, et lui préparait un avenir de richesses infinies, un océan de joies; Dieu a composé à Thomme, à la femme, à l'enfant, des goûts et des pas-

«Quiun» sociAinu 847

fiions fort peu philosophiques. Que ces Messieurs se résignent donc, — puisque résignation ils veulent, — à prendre les penchants naturels tels qu'ils sont. Eh ! que gagnent-ils à les contrarier ? Jamais les immoralités et les dépravations ne se montrent plus furieuses et plus débordées qu'aux époques où les étables philosophiques et morales sont le mieux garnies.

La forme sociale étant variable et la nature de l'homme irréductible, il est évident que c'est sur la forme sociale, et non sur la nature de l'homme, que la raison doit chercher à opérer des mutations. Il faut qu'elle trouve une forme sociale qui s'accommode à l'organisme passion nel de l'homme, et non pas qu'elle s'acharne, — comme le serpent sur la lime d'acier, — à mordre l'homme, à le diminuer, à le couper, à le réduire, pour le faire entrer de force dans telle ou telle forme qui ne lui va pas.

Je voudrais voir les cordonniers s'aviser un jour de nous apporter des chaussures tiers ou quart plus petites que nos pieds, pointues, triangulaires, rondes, quelconques de forme, enfin ; les tailleurs et les chapeliers nous confectionner aussi des habits et des chapeaux de dimensions étroites, bizarres, hors de toute proportion avec nos tailles, hors de tout rapport avec nos membres, et tous se mettant à nous dire :

« Messieurs, vous êtes mal faits, très-mal faits : il ji iaut rectifier les imperfections de votre mauvaise na- » tore. Yoici des chaussures, des habits, des chapeaux » confectionBéB d'^urès les saines doctrines. U font que

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» vos pieds entrent ici, vos tètes, là. On fera entrer de p de force ; allons ! point de honteuses faiblesses, suf- 9 montez la nature, rien n'est pins noble; sooflfrez, rësi- » gnez-Tons, rien n*est plus glorieux, rien n'atteste » mieux la dignité de Thomme... C*est le signe de b » grandeur d*àme... La vertu exige que vos chairs et » vos os entrent dans les formes que voici. Laissez- » nous donc pétrir vos chairs, couper vos os, tailler vos p muscles.-. 0 hommes sans cœur, sans foree et sans D vertu! hommes dépravés et corrompus, résisteriez- » vous à la voix de la raison, de la conscience, du devoir, » de rhonneur, de la religion, de Dieu, des anges, des » saints... qui vous crient sans cesse, — par nos or- D ganes, — que votre nature est mauvaise, disgracieuse, D laide, corrompue, diabolique ; qu'il est indigne que » vous ne tentiez pas de réformer cette nature, et que x> les lois humaines et divmes vous en puniront? Trem* D blcz, malheureux! vous accumulez sur vos têtes toutes » les vengeances de Dieu; vous allumez le feu inextin- » guible de sa colère! Oh! vous serez punis par d'éter- » neis tourments, contempteurs de Dieu, qui refusez si » méchamment de mutiler le corps qu'il vous a fait, qui 0 désobéissez à sa volonté sacrée, promulguée par nous, D cordonniers, chapeliers, tailleurs... — moralistes, » philosophes, législateurs, prêtres, — tous réforma- » teurs de la nature, et véritables interprètes des pensées )i de Dieu ! d

Si nos tailleurs et nos cordonniers nous parlaient ainsi aujourd'hui, nous les enverrions à Charenton et à Bicétre. S'ils appuyaient leurs prétentions sur les fiumn,

«QUIUBUS SOCIAUX. 349

c'est-à-dire les habitudes, — mores, — snr les préjugés, les lois, les propos de nos grand'mëres et de nos nourrices, nous nous y conformerions, oui, nous nous t CONFORMERIONS. — Ohl uou, ditcs-Yous, la déraison humaine n'irait pas jusque-là. — Non ? Eh bien, allez voir comment sont traités les pieds des femmes à la Chine...

Ces prétentions à réformer le corps humain coïncident si exactement avec celles des réformateurs de Fàme humaine, que je n*ai pas pu m' empêcher de les faire parler ensemble. Ne chantent-ils pas en chœur et à Tunisson? Quelle différence trouvez-vous entre les dogmes insensés des uns et des autres? Serait-il plus raisonnable de déformer, de mutiler Tàme que de déformer^ de mutiler le corps? Oh! raison humaine, raison pervertie et faussée, intelligences en aberration ! morales absurdes, religions impies, tristes hypocondries de l'esprit humain, que de maux vous avez perpétués sur cette terre désolée! Que de douleurs vous sont dues !

Les passions, pourtant, sont si peu mauvaises en ellesmêmes, que si vous avez observé leur j6u subversif dsjis la forme particulière ({ue nous avons examinée tout-àrheure, en solité de fondions , dans un exemple qui, — tout court qu'il soit, — contient la formule générale des relations civilisées, vous allez voir maintenant les mêmes passions développer chez les mêmes individus, mais DANS un milieu différent, des effets très-heureux, très-beaux, très-harmoniques. Nerésultera-t-il pas de là, en pure doctrine de bon sens, qu'on ne doit pas vouloir changer la passion, mais le milieu dans lequel elle est

svpelte k K mouvoir?

BÂIBOIQI. LIT* n. CI* la

su-

IKDC8TBIB SÉUAIBB.

Mode de Multiplicité et d'Alternance. — Essors et

Effets harmoniques.

Lei Pauùms que l'bomiD* porte aa dadUns d« toi. Mil des dom de Dlea , qu'il a reçu ponr élra ka ■•• biln de lea bonkenr et de l'harnonia Mciak.

D^'giiir tfe tu s-fiitr karntcnifair.

Dcu coqs TÎTaicnt en paix : UKE poula aarviati Et Toilà la foerre allomte.

BBoxiiai ioouaa (ÏDtammipaBt).

DU donc, et s'il était sarrena qoaranta poolai aiiiM d'âne, croif-ta qalU aoraîeat «• aatia «ox k gmh re, cet deux eoqi? Pro/ioa de Calitte.

Nous avons constate que le thème engendrerait bioi des haines, si nos écoliers ne faisaient que le thème. Mais, au collège, d^autrcs études leur sont communes. Il y a déjà multiplicité, alternance, — sans liberté d'option, il est vrai. Or, il arrive que le plus fort en thèmes, n'est pas toujours , tant s'en faut , le plus fort en versions, en vers, en discours, en mémoire, en dessin, etc. Aussi, grâce à cette diversité de termes, les rangs s'intervertissent dans les différentes compositions. Voilà le germe des compensations et des équilibres. Celui qui domine dans une hiérarchie, trouve au-dessus de lui, en passant dans une autre, ceux qui tout à l'heure étaient au-dessous. — Inutile de dire que le plus fort

en versions trouyci à part soi, la versioa beaucoup piaf

«QUIUBltal socuvi.- SM

gloriense cfae le thème. C'est là un trèi»Hsage et très* utile effet d'amour-propre, puisqu'il sert à satisfaire l'individu, et le dispose à bonne amité pour les autres. Le ralliement commence. Déjà les supériorités se constatent sans obstacle, sans résultats fâcheux.

Ce n'est pas tout. Nous n'avons vu nos écoliers qu'en^ tre les quatre murs blancs et froids de leur classe, de leur salle d'étude, cloués sur leurs bancs, épiés par des pédagogues qui les punissent pour un mot, pour un geste, pour un sourire, enclavés dans une discipline de contrainte, et condamnés comme des malfaiteurs à des travaux forcés.

fiegardez, regardez maintenant 1 les voilà qui ont la def des champs... ils sont lâchés, ils sont libres, et la gatté leur revient, le franc rire éclate sur leurs lèvres.

D'abord, ils ne resteront pas inoccupés, oisifs, flâneurs, malgré cette banale affirmation, que le repos est ce que l'homme aime le mieux au monde. Us sont bien libres de se reposer, ceux-ci ; et ils se reposent si peu que dans cinq minutes la moitié déjà seront couverts de sueur et de poussière. — Les voilà à leurs fatigues, à leurs plaisirs, à leurs passions ardentes I

La balle fournit trois ou quatre jeux ; les billes, cinq ou six. — Les bouchons et les sous servent à organiser plusieurs parties. — Les barres, — les noyaux, — les diables, — les toupies....

Btuvtaaii ces jeux vomi les yoyw ftmoer dei lii6»

35t HAiaoni. ut. n. a. i.

rarehies différeDtes, car la force partkvlière et rdatite de chaqae sujet est connue, par e^rience, en chaque jeu.

Puis ils se mesurent au franchissement, an saat en hauteur ou en longueur, avec élan ou à pieds joints, et à tous les exercices gymnastiques proprement dits, si les movens leur en sont fournis.

L'habileté dans le gravissement des murs et des rochers, dans la natation , le talent à patiner, établissent de nouvelles inégalités.

Si on leur a concédé quelques coins de terre, vous les voyez encore travailler à leurs jardins, sarcler, phnter, arroser avec beaucoup de soins, prendre beaucoup de peines, et rivaliser aussi très-fortement sur ces objets.

Et tout cela avec amour et gatté : au soleil, au froid, dans la neige, à la pluie même. Qui les y force? Rien, rien que le plaisir et la passion. C'est qu'aussi là ils sont libres, c'est qu'ils se choisissent et se groupent, c*est qu'ils quittent un jeu après une heure ou deux d'exercice, pour se délasser d'une fatigue par une fatigue d*un autre genre.

Eh bien! que résulte-t-il de toutes ces dispositions, de cette organisation confuse de Séries rivalisées et engrenées? Yoyez-vous sortir maintenant de ces nouvelles combinaisons la jalousie aigre, individuelle, méchante?

Les passions, dans ce nouveau milieu, font-elles éclore,

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comme dans le milieu précédent, faux et étroit, haines, hostilités, mépris? Non, certes, non. Rivalités, esprit de corps, Ambition, Amour-propre, Accords et Discords, consonnances et dissonances, tout cela produit une belle harmonie... la plus belle, au moins, qu'on puisse observer en Civilisation.

Quelque irrégulière et incomplète qu'elle soit, cette organisation sériaire que les enfants réalisent en tout pays dans leur liberté, est pour les pères un bel exemple, une grande leçon, qu'il faut tout Fayeugiement créé par les dogmes philosophiques, pour n'avoir pas encore su mettre à profit : car là c'est Dieu qui parle^ c'est à la nature qu'ils obéissent , ces enfants. La justice s'y rend mieux qu'à un tribunal : l'équité préside aux choix des distinctions. Dans ces Groupes, les réputations, les honneurs, les grades, ne sont pas usurpés. Vous les voyez, ces enfants, résoudre sous vos yeux tous les problèmes sociaux. La fusion s'opère entre toutes les classes. Le fils du pair de France et le fils du maréchal-ferrant se lient d'amitié forte et solide^ l'enfant du riche se passionne pour l'enfant du pauvre.... Les supériorités font les accords , les inégalités font l'harmonie. Celui qui est fort en thème latin aide dans son travail celui qui est faible et peu avancé dans cette abrutissante industrie; ce dernier , à son tour, protège l'autre et lui donne des leçons dans un jeu où sa supériorité bien constatée lui a conquis une forte part d'mfluence. Et plus les catégories sont nombreuses, plus les inégalités sont direrses et graduées , plus les échanges de secours,

d'aide, de imtection sont fréquents, plus il en résolte II 93

SSA HAiaoïni. ut. n. ci. i.

d'accords , plos ces accords sont forts, vibrants et brillants. Ces affinités qui se développent entre les en&nts, tendent même à en créer par contrecoup entre les pères, à lier les familles. C'est dans ces groupes que vous voya l'honneur, l'esprit de corps, les affections vives et génè* reoses, les sympathies de toute nature, nattre et se développer ; et, malgré les vices nombreux de Féduah tion civilisée, malgré les mauvaises influences du milieB social extérieur, du monde à rebours dans lequel oa entre au sortir du collège, les amitiés qui y ont été nouées sont fortes et vivaces ; elles résistent souvent aa souffle égoïste et délétère de la grande société.

Dira-t-on que ces accords sont dus à ce que rintérét ne joue pas encore son rôle dans ce^ jeunes tètes? Kh I si l'intérêt n'y est pas, l'amour-propre y est, bien vigoureux et bien exigeant , et vous voyez que cet amoivpropre y concourt puissamment à l'harmonie. Et certes il y concourt uniquement par effet de la disposition des choses, puisque, dans Thypothèsc première, nous avons reconnu que la solité de fonction engendrerait, dans la petite société comme dans la grande , les effets passionnels les plus subversifs : injustice , désaffection, haine , hostilité , mépris.

Ce ne sont pas là des imaginations systématiques et vaines ; ce sont des faits constatés, vivants, partout réalisés , parlant haut et clairement pour qui sait et qui veut comprendre.

Feia-t-oD objection ds ce que ces dispontioDS 4cb

ÉQOIUBIIS 80CUQX. 855

enfants sont prises par eux sur des sujets futiles et de nulle valeur? Eh I bon Dieu, ont-ils l'initiative et la liberté sur le reste? Les études, on les leur impose; on ne les consulte pas pour elles. U faut qu'ils les digèrent comme on les leur sert, quels que soient leurs goûts et leurs estomacs, dussent-ils en dépérir d'indigestions quotidiennes. Et d'ailleurs , est-ce là pour eux chose naturelle ? tous ont-ils à cela disposition et vocation ? est-ce que, par hasard, les hommes seraient venus an monde pour passer huit ans de leur jeunesse à pâlir sur des grammaires, des rudiments, des bouquins grecs et latins, attachés à un fastidieux travail dont ils ne sentent ni l'utilité, ni la convenance, trempant leurs doigts dans l'encre, usant silencieusement et gravement leurs pantalons sur des bancs? La nature ne dit point qu'elle veut tout cela, voyez-vous; — elle dit tout le contraire; elle le dit hautement par la résistance que la grande nuyorité des sujets fait à ce régime.

D'ailleurs, je me rappelle fort bien, et le lecteur troii* vera sans doute en lui-même des souvenirs analogues ; je me rappelle fort bien que nous avions, tout jeunes, an collège et avant, des vocations utiles très-prononcées : je me rappelle que nous mettions même en commun nos minces économies pour acheter de petits instruments, scies, haches, rabots, pelles, pioches et râteaux, enclumes etmarteaux« Nous faisions avec constance et grand plaisir, nos jardins et nos plantations. Nous re^ gardions comme haute faveur, et mettions en pratique des leçons de marcottage, de taille et de greffe ; nous

étknw bien fiers dfiii itfemitoefl pooMW de AM des

396 HARlOlflB. UY. II. CH. I.

rq)rises et des fleurs de nos rosiers. Nos petiteis-ntTés et nos groseilles nous donnaient de délicieux goûters. Nooi avons forgé, limé et fini des couteaux et des caniGs. L'on de nous était devenu très-bon coutelier. Noos avons exécuté des roues hydrauliques , et de petites pompes aspirantes et foulantes, avec soupapes de cuir et ressort en fil de 'laiton, qui jouaient merveilleusement. Noos étions parvenus à fabriquer des arcs en frêne tellement parfaits , que c'était entre nos mains des armes dangereuses. Nous avons construit des fours maçonnés en briques et en tuiles, dont les voussoirs étaient réguliers et solides, et où nos pommes de terre cuisaient à point. Nous avons modelé en terre plastique , coulé des figiH rines et des médailles en soufre ou en plomb. Nous avons fait des cartonnages et des bottes à compartiments, et j*en conserve assez religieusement deux qui datent de cette époque industrielle de ma vie , et me servent encore aujourd'hui. Puis, nous étions très-avides des explications de physique, de chimie ou d'histoire naturelle, qui se rapportaient à nos travaux mécaniques, et nous les retenions beaucoup mieux que le Rudiment de Lhomond, et les agréables règles du Que retranché^ de la question Ubi et de la question Quû.

Or, si tous ces germes eussent été développés; si toutes ces dispositions eussent été favorisées; si ces vocations , au lieu d'être dédaignées et perdues par l'éducation civilisée, eussent été accueillies, conduites passionnément, régulièrement et librement, comme elles le seront par l'éducation phalanstcrienne qui épie , suit et seconde toutes les attractions de Tenfant ; eh bien I elles

tQUILIBllS SOCIAUX. 357

auraient porté fruit : elles auraient fait des mécaniciens, des agronomes, des artistes habiles, des hommes nourris d'une instruction scientifique, forte et solide... Peut-être aussi, — il faut bien tout dire, — un assez grand nombre d'entre nous n'eussent41s appris, proh pudori ni grec ni latin. Mais serait-ce donc là un si grand malheur? — Les dix-neuf vingtièmes n'apprennent toutes ces choses que pour les oublier ensuite. Que reste-t-il, à trente ans, à vingt-cinq même, en la plupart de nous, de nos études du collège ? — La Civilisation m'emporte si, pour ma part, je suis capable aujourd'hui de lire sans une soixantaine de coups de dictionnaire une page de Tacite I

Et c'est quand on a méconnu toutes ces voies des jeunes vocations, quand on a foulé aux pieds tous ces bons germes, brisé, coupé, brûlé toutes ces tendres pousses du printemps, que l'on se plaint de la nature de l'homme, des dispositions de l'enfant ! £h ! oui, la nature de l'enfant cause du dégât dans nos collèges ; oui, la nature de l'homme cause du dégât dans nos sociétés; mais pourquoi avons-nous inventé des systèmes contraires à la nature de l'enfant, des lois contraires à la nature de l'homme , au lieu de nous rallier aux lois primordiales de ces natures? Dieu vous livre des enfants pour en &ire des hommes , et vous voulez en fabriquer des lauréats du thème, des notaires hellénistes, des docteurs m utroquCy des procureurs du roi, des bacheliers, des avoués... que sais-je I — Refaisons nos patrons, et pre- 1MHI8 mieux les mesure3...

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