‹ Destinée sociale (volume 5)Chapitre 28 sur 95 · LA POPULATION · texte numérisé non relu

LA POPULATION

Or, la Civilisation a quatre moyens pour établir l'équilibre de population ; que nos législateurs et moralistes veuillent bien me permettre de les leur indiquer.

Le premier consiste à propager les bons conseils de MaUhus, et à sermonner le prolétaire marié.

Le second serait d'obtenir, par vœux monastiques et consécrations religieuses, le célibat d'une partie de la société. Celui-ci n'est gu^re dans l'esprit philosophique et progressif ; le premier est évidemment impuissant et nul. — Les deux derniers procédés sont plus sûrs ; ils consistent à faire des eunuques ou à détruire les enfants, tout simplement. Il n'y a pas besoin d'être grand Économiste pour les découvrir; ils ont d'ailleurs, en leur faveur, Tépreuve du temps ; car on

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les emploie avec succès depuis longues annéet», le dernier en Chine, l'autre dans une grande partie de l'Asie. — Nul doute que dans le siècle des lumières on ne sache faire le meilleur choix.

Ce ne sont point ici des prophéties mystiques : une grande partie de ces faits sont accomplis ; nous sommes emportés rapidement dans le mouvement qui les enfante, et l'histoire du Prolétariat est bien de Thistoire moderne. La France a été frappée de terreur lors des événements de Lyon ; il est incroyable qu'elle ait si légèrement oublié que le seul appareil que Ton ait su phicer sur une plaie aussi profonde, a été Tapplication de trente mille baïonnettes. L'Angleterre est aux abois. Depuis quelques années elle pousse des crii» de détresse, et sa Réforme parlementaire n'est bonne qu'à la tromper un moment sur la nature de son mal ; les enquêtes successives montrent à nu l'intensité croissante de la gangrène qui la dévore.

Il faut reconnaître que la Civilisation entraine les nations européennes vers la Féodalité industrielle, et qu'elle peut les engoulTrer bientôt dans un abîme insondable. Suppose-t-on que ces populations faméliques de Prolétaires, de plus en plus nombreuses, de plus en plus pressées par le besoin, se contenteront toujours de courber l'échiné à un dur travail dont le produit, glissant fatalement de leurs mains, grossit incessamment les trésors des Princes du commerce et de l'industrie ? Ce serait une dérision de le croire.

Or, la révolution du siècle dernier a été faite pour des droits politiques et des principes plus ou moins abstraits, par des Avocats, des Marchands, des Idéologues, gens dont les habitudes et les mœurs premières étaient douces et polies, eonire des Seigneurs, des Princes, un Clergé, une Cour. C'était une querelle entre des classes élevées, policées, instruites. — Cette Révolution a produit 93.

Les Révolutions de l'avenir seraient faites pour des droits positifs, des intérêts vivants, par des populations que la Civilisation a laissées dans un état inculte , grossier et demisauvage. Ce serait, dans toute sa nudité, la guerre de celui qui ne possède pas contre celui qui possède. Cette guerre-là résumerait toutes les autres... En prëèence d'un pareil avenir il n'y a pas eu paradoxe à dire que 93 serait l'âge d'or des Révolutions modernes.

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sions, et tous ces fruits si amers d^une oisiveté prétendue économique ? Telles sont les questions que l'homme d'état ne jugera pas indignes de son examen. Quoique leur solution tienne principalement à une grande variété de circonstances locales, elle peut néanmoins admettre quelques principes généraux ; ils seront, dans la suite, Tobjet de nos méditations. Nous avons seulement voulu signaler ici Tinfluence de la division du travail, féconde et salutaire dans de justes bornes, terrible et destructive dans ses excès.

Il ne faut pas croire qu'un tel résultat doive refroidir l'émulation de ces arts créateurs, qui ajoutent sans cesse à la puissance de l'homme. La nature offre tant d'éléments à combiner et tant de forces à diriger, que la carrière de la mécanique sera toujours sans limites. En regardant en arrière, cette science 'trouvera même des oublis à réparer. Une direction qu'elle paraît négliger, et qui devrait être son premier devoir, serait de remplacer dans les métiers une foule d'opérations dangereuses ou malsaines qui cachent un écueil ou un poison. En général, depuis que la finance est aussi devenue une science, l'économie publique et particulière s'occupe beaucoup plus de l'argent que de la vie des hommes. On cherche partout des machines pour abréger le travail, aucune pour conserver l'ouvrier, ou bien cette considération n'entre jamais dans les calculs que comme accessoire. Il faut prendre garde que la propriété, qui est bien la base de l'organisation sociale, n'introduise des théories dures et arides qui substituent partout l'esprit d'intérêt à l'esprit de fraternité, et consacrent en quelque sorte un égoïsme universel pire que la nécessité dans l'état sauvage.

J'ose prédire des jouissances pures et une gloire durable au manufacturier qui veillerait ainsi sur la vie des hommes aux dépens de quelques-uns de ses bénéfices annuels. La continuité d'un sacrifice donne à la bienfaisance un caractère grave et sublime que n'obtient pas toujours le plus brillant héroïsme. Quel homme n'est pas capable d'un mouvement généreux ! Les tyrans, les méchants, pleurent au théâtre ; et c'est peutrêtre un malheur, car ils se croient absous par cette sensibilité stérile et passagère. La nature aurait dû refuser le plaisir de l'attendrissement aux cœurs qui n'en sont pas constamment dignes ; et celui-là seul mérite le titre de bienfaisant qui fait le bien avec persévérance.

FEQOAUTÉ INDUSTItlELLB. 4

J'ose prédire , uioi, à Leiuontey et à tous ceux qui, comme lui, ont bien vu le mal, que s'ils n'ont, pour y apporter remède, que des sucreries morales et des /outfsauces pures à l'adresse des manufacturiers, de ceux même qui sont capables, comme les tyrans, de pleurer au spectacle, ils pourront voir longtemps nombre de manufacturiers persévérer à bénéficier sur la vie des hommes , et s'enquérir beaucoup plus avidement des moyens de baisser les salaires et abréger ^le travail ,

ue de ceux d'assurer la conservation et le bien-être

é rouvriei\

Terminons par un article de La Réforme Indus^ trielle [18 janvier 4833) , où j'ai montré

LA CIVUilSATION RUINANT SES PAUVRES.

KXEMPLE DE L'ANGLETERRE. >

A uiesarc que l«s profits de fiitduoes ft'étunckut M M multiplient, il a» forme dan* l'État un parti «Mm» sidcrable dont 'as iatérêts se trouvent en <^pofi«> tion arec ceux du plcuplo.

Naccia.

Nous avons souvent signalé la tendance actuelle du mouvement social et le prochain avènement de la Féodalité mercantile , industrielle ou financière , comme on voudra rappeler, qui caractérise la caducité de la Civilisation , comme la Féodalité nobiliaire en caractérise Tenfance. Chaque jour amène des révélations et des faits indiquant la proximité de cet odieux dénouement qui menace de terminer le drame terrible et sanglant de la Civilisation moderne. Ce sujet est trop important pour que nous n'y revenions pas souvent : c'est là, en eflet, le phénomène social qui devrait concentrer aujourd'hui toute Tatlention des penseurs. La profondeur et Pîntensilè du mal appellent un prompt secours; il n'y a pas rie temps à perdre pour en étudier les causes cachées et se mettre en mesure d*y porter remède. C'est une question de vie ou de mort pour les nations européennes.

Et d'abord , n'enlendez-vous pas dire tout autour de vous que nos sociétés sont usées et vieillies; qu'elles sont impuissantes à satisfaire les nombreux besoins qu'elles ont créés; qu'une réorganisation radicale est urgente? Ces vérités sont généralement senties; elles sont banales aujourd'hui; et cependant, tant est grand l'aveuglement, tant sont puissantes les préoccupations de parti , que la question de fond, la question sociale est négligée pour les questions toutes superficielles de la politique quotidienne. Eh! je vous le demande, qu'est-ce que la Légitimité, la Doctrine ou la République ont de commun avec cett« réorganisation sociale dont chacun admet la pressante nécessité? Comment règlerout-elles le compte du Prolétaire et du Propriétaire? Comment délivreront-elles l'un de la faim , l'autre de la peur? Les hommes de ces différents partis ont-ils seulement des projets , des sytèmes quelconques à cet égard? Eh! bon Dieu 1 ils u'ont pas même la prétention d'en avoir, et c'est, en définitive, à remploi des prisons et à Tusage des baïonnettes qu'ils seraien! tous conduits forcément pour maintenir l'ordre et calmer h faim. Le Mouvement s'occupe exclusivement de faire la guerre au Pouvoir; le Pouvoir suffit à peine à se défendre , et le Légitimisme intrigue au-dedans et au-dehors pour replacer uue famille en lieu si dangereux pour elle, que, sans une incroyable aveuglement, celle-ci s'estimerait heureuse de l'avoir pu quitter à si bon marché. Or, je ne vois là rien qui ait rapport .au fond de la question ; je ne vois qu'un tumulte qui emp<Vhe de la poser; je ne vois qu'une cohue de fous se querellani avec tant d'acharnement sur la forme d'une girouette dorétf dont ils veulent couronner le faîte de leur édifice qu'ils ne s'aperçoivent pas que l'incendie en dévore les bases.

Le mal pourtant est si grand que nombre de gens de conscience et de bonne foi , qui avaient mis leur espoir dans certaines théories politiques, tombent dans un abattement complet et désespèrent de l'avenir des nations européennes. Us aperçoivent avec effroi , à l'entour d'eux , des symptômes de décomposition pareils à ceux qui ont caractérisé la destruction de tous les empires; et certes, jamais , à aucune époque , ces phénomènes ne furent aussi nombreux et les plaies sociales aussi profondes. Aujourd'hui , en effet , ce n'est plus la guerre qui est le terrible fléau des nations avancées en Civilisation; ce n'est plus la guerre, c'est la paix! C'est la

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paix , puisque le Prolétariat et le Paupérisme, ces deux cancers rongeurs de nos sociétés modernes , s'étendent plus rapidement pendant la paix que pendant la guerre 1 puisque leur marche s'accélère par le développement de Tindustria- Itsme et Taccroissement de la population I

Ce résultat est prouvé cumulativement par les (rois faits suivants. On en pourrait citer bien d'autres, je me contente de ceux-ci :

i^ Les pays où la Civilisation est à Tétat le plus avancé , c'est-à-dire où Tindustrie , les sciences et le système corn» mercial ont reçu simultanément les plus grands développements ; ces pays , comme l'Angleterre , la Belgique et la France, sont aussi les plus encombrés de prolétaires, de pauvres, de meurtrdelaim de toute espèce. Il serait absurde de contredire ce fait en citant les États-Unis , car ils ont de la place et sont maintenant en train de s^étendre ; mais patience l ils recèlent tous les germes des progrès à faire pour nous rattraper.

99 Dans un même pays , le nopibre des pauvres s'accroft avec le mouvement ascendant de l'industrie et de la population , de telle sorte qu'en Angleterre une période de 75 ans (de 4750 à 4895) a suffi pour élever la taxe des pauvres dans la proportion de 4 à 44, tandis que, pendant le même laps de temps , l'augmentation des dépenses publiques , qui s'est faite en raison de l'accroissement de la population portée au double, et du changement opéré dans les valeurs , est représentée seulement par le rapport de 4 à 4 . Ajoutons , pour corroborer la preuve, que dans le même espace de temps à* peu-près (de 4765 à 4826), le nombre des accusés par année a été porté de 509 à 46 447. Ces deux nombres sont entre eux comme 4 et 34. Encore a-t-il été solennellement affirmé par des ma<;istrats de Londres qu'il li'y avait pas la dixième partie des délits dont les auteurs fussent mis en accusation aujourd'hui.

3<> Dans les pays différents, enfin, ce sout tes villes les plus riciies et les plus industriellement prospères, telles que Lyon , Mancbesler, Liverpool , Bristol , etc., qui sont témoins des révoltes de Prolétaires. Ces révoltes non politiques sont un des plus grands symptômes de malaise qui se puissent manifester; car, pour que le peuple se porte à de telles extrémités, il faut que sa position soit affreuse. Une population

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