‹ Destinée sociale (volume 5)Chapitre 33 sur 95 · TR\NS1TI0?I · texte numérisé non relu

TR\NS1TI0?I

Puisque nous sommes dans le siècle des professions de foi politiques, que chacun se croit obligé de donner la sienne et qu'on en demande à tout le monde, il convient peut-être que je formule nettement ici la mienne. Aussi bien elle est, à peu de différences près, pour sûr, celle de tous les hommes qui ont compris la science sociale que Fourier a découverte. Donc, voici :

Il y a dans chaque parti des moyens et des hommes. Pour ce qui est des moyens proposés par les partis, le lecteur sait assez déjà le compte que nous en faisons. Ceux de ces prétendus moyens qui ne sont pas dangereux, nous les trouvons tout au moins sans valeur, et singulièrement ridicules. Voilà la première partie de ma profession de foi politique. Passons à la seconde, et examinons la composition de chaque parti.

Le Juste-Milieu est l'expression de la pensée de la Bourgeoisie et de ses intérêts tels qu'elle les comprend. Pour elle, rétat de choses actuel est un idéal parfait. D'ailleurs, les grands principes de liberté, de justice et d'égalité, pour lesquels ses pères ont versé leur sang, lui ont donné le pouvoir, et comme elle le tient et Texploite à son profit, elle trouve que tout est pour le mieux dans le meilleur des gouvernements possibles.

Une cause très-favorable à ce parti, c'est la crainte des perturbations révolutionnaires, des guerres civiles et étrangères, des proscriptions, des septembrisades, octembrisades, novembrisades elcorlerabrisades, dont ces perturbatious composent leur cortège ordinaire. — A cette cause il faut ^jouter encore le désiltusionnement politique de ceux qui se sont convaincus, par une triste expérience, de la vanité des changements constitutionnels et qui, désespérant d'avoir mieux, préfèrent ce qui est à de nouvelles chimères.

Ainsi, les rangs du Juste-Milieu se composent, en grand nombre, des hommes qui réunissent à une certaine aisance, un caractère bourgeois et égoïste, et dont l'opinion se résume dans ces deux vers du vieillard de la Bayadère :

Je suis content, je suis heureux, Chacun doit Tétre dans ces lieux.

Cmix-là, ce sont les juste-milieu enragés.

Viennent ensuite les juste-milieu par suite d'indifférence en

TRANSITION. 4i*\

nialière politique ; — et eiitiii le petit nombre de^ iiomiiiet^ de seuset de raison profonde qui, comprenant la stérilité et le danger des érétbismes politiques, et sentant d'ailleurs que les améliorations réelles sont indépendantes des formes gouvernementales, s'occupent à faire surgir la question sociale, et à la placer sur les débris de la vieille politique.

Ces derniers sont les meilleurs défenseurs du gouvernement, parce qu'ils ne le défendent pas bassement, ni par des raisons particulières et égoïstes, mais bien par des raisons de baut intérêt national. Ils ne sont pas les amants intéressés ou payés du gouvernement ; ils sont loin de regarder Tétat de cboses actuel comme un type parfait , ils ne le soutiennent pas pour sa valeur propre , mais parce que la stabilité est nécessaire à rintroduction des changements sociaux dont ils sentent l'importance , et qui ont besoin de la paix pour se réaliser. C'est à cette nuance que se rattachent un grand nombre d'écrivains de la presse départementale , bien autrement forts et avancés sur le terrain de la politique rationnelle que ne le sont les idéologues et les bavards de Paris. — Tous ces hommes, qui reconnaissent la supériorité de la question sociale et lui subalternisent la politique, défendent en général le gouvernement contre ses adversaires (1).

Quant aux soldats de la République » ce sont, en général , des caractères ardents : — les uns , ambitieux , roués, poussant aux agitations parce quMls ont confiance dans leur courage personnel, dans la force de leur poignet, pour se faire jour et s'élever très-rapidement et trè&-haut , ainsi que cela se voyait il y a quarante ans, — quitte à tomber très-rapidement et très-bas , ainsi que cela se voyait encore il y a quarante ans, Os en acceptent la chance; — les autres, ardents aussi , mais pleins de générosité et de bonnes intentions, rêvant le bien par la République sans se rendre compte de ce que serait en réalité la République si l'on en bâclait une en France. Ceux-là légitiment leur opinion par Tétymologie du mot République : — la République , c'est la chose publique, res publica; et c'est à cause de la juxtaposition de ce substantif latin res et de Tadjectif ;»u&liea, que, ne voulant pas du Juste-Milieu et ne sachant rien de mieux, ils se sont faits

républicains.

(I) En 18M. {JV. de la %^Édit,)

H2 TEANftlTION.

Dans le Juste-Milieu . si l'on trouve souvent égoïsme , absence d'honneur et de sentiments , on trouve aussi plus àe maturité et de raison.

S'il y a dans la République plus d'extravagance et d'ambitions en délire > il y a aussi plus de générosité, d'espérance et de bons désirs , plus de vouloir et de courage.

Et la gauche?. . . Oh 1 certes on peut appartenir à la gauche» et penser comme M. Odilon Barrot et consorts , on peut se délecter à la lecture de ses journaux et être trèa-honnéte homme au fond y je n'en doute nullement: mais il serait, dans ce cas, difficile de prouver qu'on n'appartient pas à ropinion la plus niaise, la plus vide, la plus nulle qu'il soit possible d'imaginer : cette opinion-là ne se formule par rien , elle est insaisissable. Qnel système, quelle vue, quelle idée, quels principes y a-t-il sous cette opinion? Je n'y vois que vent et palabres , palabres , palabres et encore palabres I (4).

Si nous passons dans le camp de la Légitimité , nous y trouvons une théorie qui a quelque chose de spécieux et qui peut paraître plausible à des logiciens comme il s'en trouve tant. — Il n'y a eu , dit-on. de stabilité et de durée à la fois que dans les monarchies héréditaires. Le principe de la tradition possédant par lui-même une puissance sur Tesprit des peuples , il est principe d'ordre et par conséquent princip<' légitime d'autorité gouvernementale. — Raisonnement excellent tant que, de fait^ une dynastie conserve sa puissance morale sur la nation. Mais quand l'amour des personnes royales et le respect pour la tradition , qui faisaient toute la valeur, toute la légitimité de la dynastie , ne sont plus que haine et mépris , cette légitimité est coupée dans sa racine , dans son principe même; rien n'est plus clair. — C'est ce' qui renverse tous les raisonnements des légitimistes. — Et d'ailleurs, dans toutes ces querelles politiques, les raisonnements ne sont là que pour habiller les petites passions et les intérêts des partis : aussi voyez-vous les raisonnements et les thèses varier sans cesse avec les circonstances, et la logique se plier et s'assouplir à toutes les exigences da jour.

Nous , de rËcole sociétaire , nous désirons la stabilité et la

(1) Palabras , paroles ronflanlei et vides.

TBANSiriON. 465

consolidation du gouvernement constitutiouoel actuel , parce que sous ce gouvernement on peut faire toutes les améliorations utiles, importantes, réelles, et opérer complètement la réforme sociale ; ce qui sera démontré au lecteur quand il connaîtra le procédé par lequel elle doit s'opérer.

J'ajoute que , pour la transformation Je n'attends pas grands secours des hommes du Juste^Milieu pur, gens en général trèsroutiniers , pauvres de cœur et peu susceptibles de se convertir à une idée de progrès : j'attends davantage des Ames jeunes et généreuses égarées aujourd'hui dans le labyrinthe républicain , mais qui peuvent facilement s'échauffer A l'idée d'une transformation radicale par voie pacifique.

^attends beaucoup des hommes du parti social , parti qui du reste s^est formé dans ces derniers temps au contact des idées de l'Ecole sociétaire.

Je n'attends presque rien des hommes de la légitimité ; car, à quelques exceptions près , ce parti n'a pas accueilli, dans son sein , seulement l'ombre d'une des idées sociales dont les germes remplissent déjà l'atmosphère (4).

^ Parce que les opinions divergentes des partis politiques sont aujourd'hui sur le tapis , il est nombre de personnes qui ne se figurent pas qu'on puisse être en dehors de ces querelles. Aussi les uns ont-ils imaginé que nous travaillons pour le compte du Juste-Milieu ; d'autres ont découvert que nous sommes des républicains déguisés. Ehl bon Dieu, nous ne sommes pas plus pour les uns contre les autres , qu'avec ceux qui veulent que l'on casse les œufs par le gros bout, contre ceux qui veulent qu'on les casse par le petit. — Combien de disputes du même genre ont agité les hommes pendant longues années, qui ont été ensuite oubliées complètement, et dont il n'est resté qu'un titre de honte pour l'esprit humain ! Le môme sort attend nos controverses actuelles, et voilà pourquoi nous ne sommes pas avec une erreur contre les autres erreurs , mais avec la vérité et la science contre toutes les erreurs réunies. — Seulement nous admettons qu*il y a dans tous les partis des hommes à bonnes intentions, et

(1) Ce jugement de 1834 snr les légitimistes doit être en partie réformé aujourd'hui. Des procès se sont accomplis ehex eux , qui en présagent de nouveaux sans doute. {N. de la 2« JSiiif.)

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vraiment désireux du bien : — par malheur, cet» bonnes intentions n'avancent en aucune façon les affaires.

Il s'agit d'un problème social à résoudre , d'une combinaison dlntéréts à trouver, d'une invention à produire. Or, quand bien même ce serait l'homme le plus mai-intentionné, le dernier des scélérats qui produirait finvenliouj il faudrait la prendre et laisser là les élucui^rations erronées des meilleures consciences. — On comprend bien que l'hypothèse extrême que j'établis ici, a pour but de caractériser nettement les choses et de poser la question scientifique comme elle doit l'être, indépendamment des hommes, des coteries et des partis. Si cette vérité de raison était admise en France, nous ne serions pas bien éloignés de nous entendre ; car la lutte acre, haineuse, hostile et stérile ferait plac^ à la discussion posée et scientifique. La vérité et l'avenir n^ por* draient pas.

Il est si important de bien connaître le caractère de la Civilisation avant d'entrer dans Texposition des principes sociétaires, qu'au risque de fatiguer le lecteur par redondance, nous dirons encore en terminant cette première partie :

!<* Que la Civilisation ne tire de ses terres, capitaux, industries, procédés mécaniques et scientifiques, etc., qu'un produit Infiniment faible,

Parce qu'elle distrait de la production une foule de têtes et de bras qu'elle emploie ou à détruire, ou à ne rien faire;

Parce qu'elle Iaisf>e régner la pi as grande et la plus ruineuse anarchie dans ses travaux productifs ;

Parce qu'elle absorbe d'immenses capitaux et des légions d'agents à la fonction de la distribution, dite commerce, qui prélève d'Immenses bénéfices sur le corps social, sans rien produire ;

2^ Que la Civilisation, au lieu de répartir, comme il est juste , les richesses produites , proportionnellement au triple concours du Capital, du Travail et du Talent, en liant ainsi les trois éléments de la production et les classes qui les représentent , concentre de plus en plus les dépouilles du travailleur et le prix de ses sneun entre les mains des maîtres du capital. Cet état de choses diminue énormément la production qui résulterait de la convergence des forces et fait l'avenir gros de désastres et de commotions révolutionnaires ;

3<» Enfin, que la Civilisation engendre la discorde entre tous U«

TBAMSITION. |6f»

iittérèU individuels el collectifii; sème partout la haine et la guerre ; forée les homiQes, ftissentrils des anges, à l'eniplot de la fraude, de la Tiolence, de l'oppression et dn mensonge en toutes relations ; entretient des mœurs perverties et dégradées; met en guerre individus contre individus, classes contre classes, passions contre passions ; développe hideusement, en un mot, rAooiAMB GÉNÉRAL et la DUPLICITÉ d'agtion , Ics dcux caractères plvotaox des sociétés subversives. '

On ne nous accusera pas, nous qui affirmons quMI y a re^ mède, de nous faire illusion sur la profondeur du mal; nous prouvons assez que nous connaissons tous les vices, toutes les misères. Personne , avant Fourier, n'a porté la sonde ausAî .avant dans la plaie ; personne n'a promené d'une main aussi savante , aussi sûre , le scalpel dans le corps social. On avait bien fait , avant lui , quelques égratignures à la peau : il a fait , lui , une autopsie intégrale.

Si j'ai eu le bonheur de rendre cette critique sociale claire et intelligible au lecteur, si je suis parvenu à lui inspirer foi au pilote qui nous a guidés à travers les écueils de Tancien monde , nous pouvons nous considérer comme embarqués sur le môme navire, et faisant voile ensemble vers un nouveau continent. L^orreur des misères qu'engendre la Gvilisation avec une si prodigieuse fécondité, donnera désir aux hommes dont le cœur est droit et la volonté bonne, que le génie de Fourier n'ait pas fait fausse route, et qu^en le suivant dans son voyage de découvertes à travers les Destinées humaines , nous abordions des plages aussi belles que sont hideuses celles dont nous venons de reconnaître les contours.

Donc, amis ! larguons les voiles, prenons le vent et naviguons sans nous mutiner, comme jadis, sur la mer Atlantique, réquipage stupide que le grand Christophe conduisait au Nouveau-Monde.

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