INVOCATION A LA MER TOUTE-PUISSANTE POUR QU’ELLE ME DÉLIVRE DE L’IDÉAL
pour Eugène Lautier.
O Mer, divine Mer, je ne crois pas,
je ne veux pas croire que la terre est ronde !...
Myopie de nos sens!.. Syllogismes mort-nés!... Logiques mortes, ô Mer!... Je ne crois pas Que tu roules tristement sur le dos de la terre, comme une vipère sur le dos d’un caillou!...
Les Savants le déclarent, t’ayant mesurée tout entière Us ont sondé tes houles! Qu’importe?...
Car ils ne sauraient comprendre ton verbe de délire.
Tu es infinie et divine, ô Mer, et je le sais
de par le jurement de tes lèvres écumantes,
de par ton jurement que répercutent, de plage en plage,
les Echos attentifs ainsi que des guetteurs,
de par ton jurement que scandent les tonnerres !...
Infinie et divine, tu voyages, ô Mer,
comme un grand fleuve en son heureuse plénitude.
Oh ! qui pourra chanter le digne épithalame de mon âme qui nage en ton giron immense?...
Et les nuages éblouis te font des signes, quand tu plonges sans effort, en droite ligne, dans l’insondable profondeur des horizons !...
Comme un fleuve dont les eaux miroitent gorgées de flammes, oui, tu plonges en droite ligne !... et les Savants ont tort, car je t’ai vue, par des midis d’apothéose, fulgurer au loin, telle une épée d’argent, pointée contre l’Azur exaspérant de perfidie !...
... Car je t’ai vue rougeoyante et cruelle, implacablement brandie,
contre le flanc charnel d’un soir d’ Avril agonisant parmi les chevelures démoniaques de la Nuit !...
O Mer, ô formidable épée à pourfendre les Astres !...
O formidable épée,
chue des mains brisées d’un Jéhova mourant !...
Et les Couchants alors, qui se métamorphosent, ne sont que les blessures sanguinolentes que tu creuses, à travers les temps, pour te venger, pour te venger !... Qu’en disent les Savants ?...
Qu’en dites-vous, vieux grimoires, éternels alambics, balances argentines, télescopes brandis?
Et d’ailleurs, quoiqu’ils disent, ils ont tort, les Savants.