LES TERRASSES DE L’AMOUR
Ce fut mon àme inassouvie qui s’abreuva de joie, dans la fraîcheur vermeille et succulente des verdures, très haut, sur la terrasse aérienne et surplombant la ville gorgée d’ombre et crépitante de lumières, et le grand port aux mâts enchevêtrés, ainsi qu’une brumeuse bataille de squelettes !...
Car la terrasse devint pour nous un réservoir d’azur, bassin immatériel où l’eau vierge du soir se recueillait pensive, en rond, avec mystère...
Ce fut mon âme inassouvie qui s’abreuva de joie aux parapets, très haut, parmi l’envol de nos baisers, et la fumeuse rêverie de tes yeux bleus
longtemps emprisonnés aux fournaises du Jour, les grands yeux fous qui se délivrent dans l’espace, quand la nuit tombe !..
Oh ! comment enchaîner nos deux cœurs ivfes déjà de suivre la douce caravane des Etoiles nomades et leur trot braisillant sur les pentes du ciel et leurs souples rayons qui tressaillent et qui tintinabulent au crépuscule, ainsi que des sonnailles d'or sur le désert des mers ?..
Oh ! comment enchaîner nos deux cœurs ivres déjà de vivre en paix parmi les feux épars des Etoiles campées comme une horde barbare sur les cimes lointaines ?...
Je me souviens de toi, clair visage argenté par la buée des larmes, beau lys épanoui dans les tréfonds hideux de ma tristesse, que par instant l’haleine bleue de l'infini balançait sur la tige de ton corps idéal !...
Hélas ! en d’autres bras, sur d’autres seins inexplorés, voilà que mon cœur lourd se livre encore avec ivresse à la puissante escarpolette de l’amour, qui ondoyait jadis nos âmes avec paresse et violence tour à tour
LE DÉMON DE LA VITESSE
Malgré la monotone identité des plages,
côtoyées par l’ennui d’un éternel voyage..,
malgré l’identité des lèvres en amour,
en d’autres bras, sur d’autres seins inexplorés,
voilà que mon cœur noir plonge et replonge
comme autrefois., comme autrefois sur ta chair lasse,
cassant sa force en soubresauts haineux,
cherchant l’oubli dans la luxure aux profondeurs
gorgées de lave, brisant l’orgueil de la pensée
en des manies impures, courbant les reins
comme un esclave sous la trique de la Mort !...
Oh ! l’identique flux et reflux de la marée qui enlevait d’extase et de ravissement nos cœurs fondus éperdument, plongeant avec délices et puis rejaillissant hors de l’écume amère, tel un nageur lancé parmi l’essor des vagues qui se balancent au rythme cadencé de ces tribus d’Etoiles émigrant en silence par les grands soirs d’été !...
Par les grands soirs d’été, exaspérés d’éclairs
muets et de parfums amers,
voilà que mon cœur noir bondit fougueusement
comme autrefois, comme autrefois hors de tes bras,
par delà les balcons aériens
qui virent en plein ciel !...
Mon cœur bondit, griffes au clair comme un dogue, en aboyant sa rage de mordre au loin la pulpe des nuages !...
— Repose-toi !.. Repose-toi !.. Il n’est, doux que dormir !.
Là !... non, la vie est à brûler comme un falot de paille. Il faut l’ingurgiter d’une lampée hardie, tels ces jongleurs de foire qui vont mangeant du feu d’un coup de langue, escamotant la Mort dans l’estomac
Pâtres noyés dans les brumes du soir !...
Flûtes plaintives, flûtes en pleurs,
languissantes chansons aux cadences lascives,
qui dorlotez avec tristesse
ce rude paysage tout enfiévré d’Etoiles,
en le berçant, comme un enfant
au creux des langes transparents et suspendus
de vos airs nostalgiques frangés d’azur !...
Pâtres noyés dans les brumes du soir!..
Ah ! Ah ! je briserai vos flûtes persuasives..
... Et leurs tronçons ?...
Tenez là ! là !.. pour en nourrir la flambée rose de mon grand feu du soir !... Ne riez pas.
Ce n’est qu’un feu de halte pour me garer des fauves et rissoler des viandes avant de repartir !..
LE DÉMON DE LA VITESSE
Sous la treille azurée où les étoiles heureuses au crépuscule, viennent s’endormir deux à deux,
en accolade lumineuse
nos baisers furent drus, si drus, si ténébreux que tous mes soirs futurs en furent obscurcis.
Et c’était goulûment que je buvais ta chair blessée
et j’entassais férocement à force de caresses
de la joie rouge comme un alcool et de l’oubli
dans tes veines profondes :... « Tiens, tiens ma volupté...
Prends mon sang !... prends ma vie !... »
Et j’entassais férocement par de lentes morsures de la douleur cuisante et de la nuit et du néant, tout au fond de tes nerfs, tout au fond de tes os comme au fond d’un puits noir !...
En détachant ma bouche de ta bouche assouvie, je vois... terreur ! la Nuit vorace grimpe vers nos bouches... la Nuit, dévoreuse éternelle d’espoirs et d’or solaire !...
Un jour !... voilà tout un grand jour anéanti !... Sauve-moi, beau Destin!., mon Destin bien-aimé !..
LE TORRENT MILLENAIRE
pour André Beaunier.
La grande Nuit sournoise s'arc-boutant aux rampes grimpe sans bruit et d’étage en étage, avec souplesse, s’agrippant aux nuages somptueux de turquoise !... Ses ailes membraneuses empouacrent les formes et métallisent
la paresse ondoyante des verdures qui se figent,
avec la dureté étincelante de l’acier,
et la lourdeur du plomb diffus dans l’atmosphère...
Calme donc, ô mon âme, ta fièvre surhumaine, car nous avons une heure exquise à savourer, en liberté, à notre guise, en prélassant nos grands désirs flâneurs, au gré des pacifiants éventails du silence !...
LE DÉMON DE LA VITESSE
Nous partirons à la nuit close... Yois-tu, le soir est prodigue àl’envi de roses chimériques et de lèvres illusoires parfumant les balcons !...
Mais pourtant, hâte-toi, mon âme, de jeter un long regard à la terrasse vermeille de l’Amour, car déjà, lentement, des housses s’y déploient et des patines tâtonnantes d’ombre et de vieillesse dévorent sourdement les ors flambants des vitres sur la mer !
Pleurait-elle tantôt?... Je ne sais... Et sa voix?... ses sanglots?... oubliés !... Le Vertige me prend tout à coup aux entrailles... et je m'élance et je quitte à regret le grand port endormi pour traverser la ville, au cœur de feu, gonflé d’angoisse, et ses bourdonnements étouffés de chaudière !...
Tout à coup la chaussée boueuse de la rue s’exalte sous mes pas, violâtre dans l’éclat sursautant des lumières... La chaussée bleuissante monte en se gonflant de toute sa véhémence infatigable vers l’immense éteignoir du ciel livide, qui écrase à loisir tous mes désirs flambant droit, tour à tour, et rampant contre terre
Prenez garde aux promesses trompeuses des beaux soirs,
et leurs espoirs épars de délivrance et de joie inouïe, parmi la suie morose qui sourd au plafond bas du ciel, et son relent mielleux de cachot noir !...
Je la sens s’évader en furie sous mes pas, la grande'chaussée mauve et bleuissante, toute lustrée par ramertume des reflets qui la déchirent avec ses innombrables cris lunaires !...
Et je la sens bondir contre moi, loin de moi, vers l’attirante liberté et l'effroyable casse-cou du[ciel livide qui la guette de très haut, le grand ciel libérateur et despotique...
Voici, les rails luisants se tordent indolemment et semblent frénétiques, malgré la paresseuse mollesse des torsions... Les rails luisants s’élancent en restant immobiles, en silence, et s'acharnant à rejoindre, en plein ciel, les constellations fulgides qui voyagent !...
Les rails luisants semblent trembler de joie enlaçant avec grâce, très bas, sur l’horizon, les feux mourants du soir aussi épais que du fard rose. Cent?.. Mille?... Dix mille?... C’est peu dire!... car ils sont innombrables, les grands yeux violets, verts et rouges des fantasques tramways, les grands yeux qui glissent, sombrent en foule, et s’entre-choquent, entre-croisant leurs cils de feu...
LE DÉMON DE LA VITESSE
Folie !.. très loin, sur la chaussée, les yeux éclatent rageusement et's’entre-mordent
comme des bouches d’ogre happant des corps d’enfants
Folie !... voici qu’ils plongent les grands yeux, évanouis, filés au diable et luttant de vitesse en des lointains chassés-croisés enfumés d’ombre et d’or !...
Les revoilà!... Les revoilà !... grandissant à miracle leur allure agressive, de soubresaut en soubresaut, montant toujours, par secousses dorées, horriblement contre mes yeux, contre mon front, sans cesse, tels des noyaux embrasés de comètes !...
Oh ! l’angoisse cruelle !... et ce cœur qu’a-t-il donc à bondir coup sur coup,
danshna poitrine, dans ma gorge, entre mes dents ?... Hallucinants tramways, tout ruisselants de feu, ah ! roulez donc vos roues puissantes sur mon cœur, broyez-le donc contre les rails, comme une taupe !...
Sous le grand ciel d’été étoffé de chaleur qui va bâillant ses brefs éclairs, avec le feu instantané de ses dents claires, et sa puissante haleine déployée en blancheurs, tristement la chaussée dégaine ses reflets !...
Oh ! le fracas de pont-levis qui résonne et qui tonne sur les rails !... Quels marteaux?... Holà!.. et quelstambours
de métal?... Quelles enclumes aux entre-chocs sonores? Frénétiques tramways trépignants d’une ivresse multicolore, encombrement de pierreries vivantes, ô roulants blocs de gemmes lancés en projectiles, loin de moi... contre moi... allez-vous donc bondir?...
Qu’avez-vous à grossir par milliers tout à coup, prunelles injectées de sang, de haine et d’ombre, prunelles révulsées de ci de là, projetées hors de la quille d’un vaisseau internai, ainsi que des hublots menaçants et rougeâtres, aux feux réverbérés d’un chantier de démons ?...
Soudain vous ruisselez en grenaille de gemmes, alourdies de larmes douloureuses...
Prodigieusement, vos regards forcenés
qui roulent dans la nuit ont mué la chaussée
en un grand lit vertigineux de torrent
aux folâtres remous de rubis et de flammes ! ..
Certes, le ciel s’est fondu à miracle
pour gonfler ce torrent où chavirent sans fin
les nuages trempés de pourpre et les constellations,
en coulant par-dessus les toits noirs
pêle-mêle avec les rails étincelants
et leurs ébats déments de serpents diaboliques!...
Tout le ciel avili et malade,
le ciel endolori ivre-mort de sa haine,
LE DÉMON DE LA VITESSE
tout le ciel terrifiant, terrifié de tristesse s’effondre au lourd fracas exaspéré des rails ..
O torrent millénaire énormément gonflé
de pierreries et de ténèbres,
qui ruisselles sans fin sous le galop grotesque
et les trébuchements
des fantasques tramways
pareils à des énormes hérissons braisillants,
vers quel but vas-tu donc charrier mon désir?
Vers la gare qui flambe, au loin, monstrueuse topaze
aux baisures de feu ?... N’est-ce donc pas
la cage ardente d’un phare énorme,
tout au bout de la tresse fulgurante des rails,
pareils aux phosphoreux sillages des hélices...
Chimériques tramways ocellés d’yeux rougeâtres,
quand donc un bras d’airain saura-t-il enchaîner
au rivage et dompter vos galops térébrants
et vos déments tangages de torpilleurs fantômes,
tandis que vous voguez aux profondeurs, en contre-bas
de la chaussée bleuâtre,
vers la pleine mer de l’ombre ?...
Et la chaussée se creuse à l’infini, lustrant sa profondeur sous mes grands pas, et se fonçant de boue opaque, un peu plus lmn et çà et là, s’immensifiant de transparences incalculables, comme un abîme !...