‹ DestructionChapitre 4 sur 24 · INVOCATION A LA MER TOUTE-PUISSANTE · texte numérisé non relu

INVOCATION A LA MER TOUTE-PUISSANTE

en ton courant majestueux de fleuve,

à la nage fouillant l'horizon vaste,

guettant au loin, toutes attentives,

le clair estuaire d’or aux fraîcheurs éternelles,

pour apaiser leur cœur aux nœuds de flammes

et la brûlure de leurs bras illuminants!...

0 Mer, hâte-toi! hâte-toi !... car des taureaux géants de vapeur, aux croupes monumentales, descendent — les vois-tu?... indolemment, vers tes berges, en traînant les énormes chariots des Constellations.

Ils viennent s’abreuver à tes eaux miroitantes,

en balançant leurs têtes informes,

sous leurs cornes de fumée divergentes,

et leurs naseaux ruissellent de mondes braisillants !...

Ciel ! Ciel !.. quel prodige ?... Echos sonores, répercutez le cri de la stupeur et de la joie !...

Le beau miracle, ô Mer, s’est-il donc opéré ?...

Oui! Oui!.. Enfin, je te sens dans mes veines, ô turbulente Mer, ô Mer aventureuse !..

Tu es en moi, comme je te désire!...

Galope donc avec ivresse dans mon cœur élargi, avec la meute acharnée de tes tempêtes aboyantes, donnant du cor, à pleins poumons, vers les étoiles, sous ton panache romantique de nues échevelées.

MON AME EST PUÉRILE

MON AME ÎEST PUÉRILE

pour Son Altesse Sérénissime Madame la Princesse de Monaco.

O Mer, mon âme est puérile et demande un jouet ! Donne-lui tes barques lourdes et pansues qui processionnenl, tels des prêtres chamarrés, portant très haut leur mât, comme une hampe où palpite un étendard carré de pourpre tout gonflé d’or solaire !...

pour amuser mon âme, ô Mer, pour l’amuser !...

Mille fois, de toute la faim de mon grand rêve je vous ai savourées, lentes voiles mi-carguées, couleur de tan, de rouille et d’ocre, voiles plus succulentes que des grappes fabuleuses pendues à la mâture comme sur l’éehalas étincelant d’une terre promise !...

A moi vos graines mauves et transparentes.

je vous invoque pourjes lèvres inassouvies et pour les yeux voraces de mon âme !...

Oh ! quelle fête, ô Mer, quelle fête radieuse que de t’avoir tout entière en mon cœur, avec, aux soirs d’été, ta peau lisse de serpent squamée de chrysolythe, ton ventre niellé et rose de lézard ! O la joie de ma chair !...

La fraîcheur de tes embruns sauvages

et ces grenailles de glace que tu mets sur mes cils,

je veux en abreuver mon âme avec délices !...

O l’orgie triomphale de mes sens !...

J’empoigne la crinière giflante de tes vagues, pour chevaucher à crû sur leur croupe véhémente, humant à pleins poumons la senteur acide et miellée de toisons où fermentent de blondes pourritures, au soleil !...

Je plonge les mains jointes, fonçant à tour de bras, dans la mollesse transparente de ton sein qui ondoie, pour chercher le plus frais de ton sang en tes vertes entrailles profondes.

Me revoici... Ah ! Ah !... me revoici, me trémoussant d’un coup de reins agile, hors de l'écume bouillonnante !...

MON AME EST PUERILE

Holà!... je n’ai que faire de vos grappins, ô matelots, vos bouées sombreraient sous le poids de mon corps. Dans le pavoisement de l’horizon occidental, sans effort je me hisse, arc-boutant mes bras, qui glissent et se raidissent, de pierre en pierre, de croc en croc, et par saccades, je me dresse tout ruisselant et nu, sur l’arête du môle !...

En trois bonds, j’escalade l’entassement de coke que la magie du Soir diamantise à miracle !...

Debout, je cabre en un délire ma taille de héros, parmi les grands voiliers qui tanguent au ressac, et leurs voiles en loques sanguinolentes de pourpre, que les grues au long col fantastique d’airain, déchirent d’un grand coup de bec virevoltant !...

C’est ainsi, c’est ainsi, tout ruisselant et nu,

avec la plénitude résonnante

de mes poumons d’airain, ô Mer,

c’est ainsi que je chante la sublime allégresse

de tes ripailles monstrueuses de flammes et d’Etoiles.

Encombre ma poitrine, ô Mer, du fracas de tes ports qui tonnent ainsi que des enclumes d’enfer, sous la bousculade des marteaux lourds, jouant tour à tour la foudre et le tonnerre !...

Je t’invite, à grands cris, ô Mer tentaculaire, ô Mer maudite, à broyer sur ton cœur mon corps tendu comme un grand arc, à décocher la haine sur d’invisibles cibles...

Voici, ô Mer, les baisers noirs d'un condamné à mort, et les baisers gloutons d’une maîtresse en agonie 1 Voici les mains griffues d'un affamé ivre de haine^l Voici, j’étreins mon cœur, à poignées pleines, et je l’épuise pour assouvir ta faim, pour étancher ta soif en t’abreuvant de moi !

Je vois parmi tes eaux versicolores,

en un grand jeu éblouissant de feux et de miroirs,

tout mon passé qui sombre lentement !...

Mon grand cœur affamé qui aboyait jadis, comme un dogue à la lune, en vomissant ses grands blocs de voix rogue aux ténèbres !...

Mon grand cœur affamé de pulpe sidérale ballonne au gré de l’onde, ainsi qu’une charogne gonflée, les pattes au ciel,

bruyamment escortée de grosses mouches vertes !...

Je vois, parmi ton élastique transparence,

pâlir et se roser avec délicatesse

les joues trempées d’amour de lointaines maîtresses.

Tes vaguettes sourient en trottinant sur les galets...

MON AME EST PUERILE

C’est bien ainsi, à pas timides, que je suivais

le rêve éclos de deux prunelles virginales

et le repos du ciel parmi des lèvres en amour !...

C’est bien ainsi que je marchais, à pas timides, dans le froufrou soyeux des robes féminines, vers la pénombre ardente et persuasive !...

Horreur !... des algues peslilentes matelassent la plage où gisent les déchets des vaisseaux, les épaves et les tronçons pourris des grands naufrages !...

O mon Rêve, mon Rêve en pleurs, entends-tu les vapeurs, qui vont traînant au loin des beuglements pareils à des grands gestes harassés vers l’au-delà des horizons?...

Ne veux-tu pas les suivre, ô mon Rêve ivre-mort d’infini?...

Pius haut, encor plus haut, entends-tu les appels lamentables de la Nuit en délire, et la chute de ses larmes lentes d’argent qui tintent dans les cloches ?...

Ne veux-tu pas leur obéir ?...

O Mer, vaste sépulcre éblouissant,

je tends vers toi mes bras tordus par le désir.

O Mer qui te métamorphoses sous mes yeux

en cuve gigantesque où fermente et bouillonne

une énorme vendange aux vieux moûts effrénés,

je me dresse ivre et chancelant,

tout ruisselant et nu sur l’arête du môle,

parmi tes obsédantes fumées d’orgueil et de néant !...

Je me dresse exalté, dans le pavoisement

de ce grand Soir divin,

qui va menant avec splendeur mes funérailles !...

Ola poignante ivresse de bondir dans ton sein, les mains unies comme en prière, ô Mer !...

Je plongerai cent fois dans la fraîcheur polie

de tes remous charnels, lacés de chevelures féminines.

Je vois venir vers moi un peuple de vaguettes aux bras fleuris, aux grands yeux fous, qui me sourient et s’ébaudissent à l’envie, en me tendant leurs joues !...

Je vois courir vers moi un peuple de vaguettes, riant de joie, sous ton baiser, Soleil folâtre, sous ton baiser tôt disparu, riant aux larmes, pleurant déjà, cachant leurs yeux, sous leurs bras nus, quand tu t’effaces avec adresse entre les nues !

Je bondirai de vague en vague, en m’évadant par delà les tronçons des amarres brisées et bien loin du regard hallucinant des phares,

MON AME EST PUÉRILE

glissant entre leurs bras ruisselants de lumière qu’ils prolongent sans fin, ô Mer, à la nuit pleine, sur ton ivresse exubérante d’écolière en liesse!...

Holà ! c’est toujours toi, ô vieux Soleil à demi-nu, qui passe en un treillis d’éclairs sur l’horizon ?

T’es-tu donc déguisé en un grand roi barbare, car te voilà tournant au loin, ta face d’incendie, sous une tiare d’ébène colossale, en balançant ta barbe aux broussailles de cuivre?..

Car te voilà, ô vieux Soleil, superbement campé sur un onagre bleu, toi qui t’enfonces à l’horizon au grand galop, éclaboussant l’azur de feu et d’ombre !..

Je saurai bien t’atteindre, nageant, à tour de bras de vague en vague, en deux mille brassées,

O vieux Soleil désenchanté qui fuis la terre hideuse !...

Voilà, de ci de là, partout, au long des plages, l’appareillage des lumières fébriles qui vireront bientôt sur l’infini...

Et c’est partout, la hâte des pirates, entassant au bout d’un promontoire, sur un voilier spectral,

de grands ballots précieux de nuages écarlates !...

Ce sont là les trésors, ce sont là les bannières surannées de mon Ame !... Où les emportez-vous?..,

La Mer vient d’absorber le sang vermeil du Soir

tout pailleté d’argent, et voici,

lentement, le ciel gris s’arrondit en voussoirs

de crypte funéraire, où des Etoiles léthargiques

pendent encore d’une griffe,

comme d’étranges chauves-souris

aux ailes baleinées d’or !...

Sinistrement rangées sur les quais assombris

en des buées de cauchemar,

les Grues colossales se métamorphosent

en fantastiques kangouroos d’airain,

tournant sur place, avec, aux poches marsupiales

de leur ventre, des ombres minuscules

confusément qui gesticulent

au crépuscule, dans la fumée de leur haleine !...

La Mer au loin, tout enrichie des clartés chues du ciel, se mue avec délicatesse

en un magique Sahara aux ondulants sables d’or,

qui se déploient à l’infini, plissés d’ombres violettes,

squamés et niellés par un vent ingénieux

dont la caresse a — par bouffées — de lentes mignardises.

Et les Grues colossales... les Kangouroos d’airain,

MON AME EST PUÉRILE

alignés sur les quais, guettent des proies au large, le col tendu, sinistrement !...

Et voici qu’un steamer s’avance en droite ligne

contre l’arête des quais noirs...

et je le vois grandir en boule énorme

sous ses grands mâts brandis comme des lances !...

J1 s’approche à grands pas géants et lourds,

sur ses pattes immenses qui se meuvent sous l’eau,

ainsi qu’un dromadaire fantastique,

traversant à mi-corps

le gué tranquille et rose d’un Nil paradisiaque qui mollement arrose une prairie du ciel...

... C’est bien là un mirage de cette mer changeante aux chimériques sables d’or !...

Voici qu’à la faveur du crépuscule, l’étrange dromadaire s’immensifie enténébrant les quais de son ombre élargie.

A droite, à gauche de sa bosse effarante, oscillent lentement les pesantes sacoches d’un bissac noir, démesurées...

où j’entrevois pêle-mêle des oreilles de cuivre

aiguisées par l’attente, aux aguets et raidies

vers l’horizon occidental...

et de longs dos fleuris de brebis impossibles

parmi des cafetans noirâtres...

et des échafaudages de cages suspendues

et des très longs fusils damasquinés de bédouins

aussi hauts que des mâts dans la buée du soir !...

Soudain la lune blanche et juteuse de lumière,

éclatant en plein ciel

ainsi qu’une fabuleuse noix de coco,

oscille et roule sur le dos mouvant du dromadaire.

Hurrah! Hurrah!... voilà le fruit assouvissant

que dès toujours mon Ame invoque

pour sa brûlante soif de voyageur Saharien !...

Je suis seul et debout, tout ruisselant et nu

sur un entassement de coke,

et près de moi, en des buées de cauchemar,

les Grues lentes ramonent,

de leur grand col de bronze fatidique,

les profondeurs de l’horizon transies de peur.

Et leur goitre raclé et cliquetant de chaînes déchaîne, d’heure en heure, la frayeur blanche de ses longs hurlements gutturaux de vapeur !...

Et mon cœur se déclanche comme un ressort...

Tous mes sens aiguisés s’exaltent aux senteurs crispantes du goudron et se prélassent tour à tour,

MON AME EST PUÉRILE

dans la fragrance mélangée — réglisse noire et miel doré — des fruits pourris ou rances !...

Voici que l’odeur fauve et crépitante du sandal, des peaux tassées et des toisons et des cuirs noirs, relance vers la haine et la démence mon cœur ivre à mourir, qui bondit aussitôt dans la ronde effrénée comme un nègre emplumé pleurant sa rouge ivresse transpercée de rires blancs...

Plus haut, encor plus haut que les larmes bleuâtres et les sanglots dont les cloches en deuil vont imprégnant la dureté du paysage !...

Plus haut, encor plus haut que les cris déchirants des steamers mettant cap sur des plages lointaines...

Plus haut, encor plus haut que les saccades exaspérées delà vapeur et sa toux monotone !... avec la plénitude résonnante de mes poumons d’airain,

je chante ta puissance et je t’adore, ô Mer gloutonne !...

Puisque tout l’infini t’appartient désormais

comme une proie de guerre, ô Mer pillarde,

viens donc à moi, et pour rassasier

ma faim de pulpes sidérales,

verse enfin, sur la plage concave de mon cœur,

la pourpre triomphale des couchants,

les constellations ambitieuses éparpillant leurs gemmes en éloiles filantes dont s’enrubanne le Zénith, et les nuages aux traînes paresseuses d’or, l’inconsolable nostalgie des Astres pèlerins et leur sang lumineux sur les calvaires du ciel, leurs pleurs divins et leurs désirs inassouvis, et leurs rosaires cliquetants de rayons.

Verse enfin, ô Mer pillarde,

tout le grand désespoir de mon beau Ciel damné

qui vient de naufrager à jamais dans tes eaux 1...

Ha ! Ha !... j’ai trop chanté !... Je suis exténué !...

... A boire !... approchez donc i à boire!... Approchez donc ô flottantes guinguettes, au tendelet couleur vinasse !... Approchez donc, canots pansus qui allez, çà et là, donnant à boire et à manger aux matelots par-dessus bord, dans Tentre-choc des avirons des voix, au brouhaha des flots... dans l’ombre énorme des voiliers, qui vous font doucement osciller le grand ciel clouté d’or sur vos têtes !...

Vos brocs de grès et vos pintes en formes d’oies, vos barillets rougeâtres, je veux bien les vider l...

MON AME EST PUERILE

en dix lampées... A boire ! encor à boire !..• en mangeant goulûment sur une assiette de couleur vos pitances salées par les embruns du large, avec les œufs multicolores delà Pâque !...

Une... deux... trois lampées de vin épais... à boire ! à boire ! ... avant que de reprendre le souffle de mon chant !...

LES BABELS DU RÊVE

LES BABELS DU RÊVE

pour E. A. Butti.

Les Couchants aux griffes d’or, sous leurs crinières embrasées !...

Les Couchants accroupis au seuil de l’horizon, leurs pattes fauves allongées, ainsi que des lions, ont déchiré longtemps ma chair adolescente !...

C’est toi, ô Mer crépusculaire, qui m’a donné l’âpre nausée de vivre et l’infinie tristesse !...

C’est de t'avoir trop contemplée dans ma jeunesse que je chancelle en ton haleine, ivre de désespoir !...

Des soirs, là-bas, en l’Afrique sorcière,

on nous menait sur tes plages moroses,

nous tous, mornes troupeaux de collégiens, qui traînent

moutonniers, sous la garde sévère des prêtres noirs.

O silhouettes d’encre qui tachaient les soieries

immatérielles d’un beau ciel oriental !...

Et tu venais indolemment vers nous, ô Mer sensuelle, fraîche et verte, à demi-nue sous tes ruches d’écume, pour sécher tes pieds de neige sur le sable...

En piétinant de rage, comme une enfant sauvage, tu boudais le beau Soir paresseux qui s’attarde, le beau Soir, ton amant, qui te farde les joues !...

Et tu lançais très haut jusqu’au zénith, du revers et du creux et du plat de tes vagues nos étoiles et nos rêves,

molles verroteries qui nous viennent d’Orient !...

Mon cœur s’est enivré du bruissement des perles, que ta main lasse égrène au creux des roches !...

Mon cœur a sangloté entre tes doigts brûlants comme une lyre satanique, dont les cordes tendues, épuisées de caresses, s’esclaffent tout à coup de rires déchirants !...

Mon cœur ?... je l’ai roulé en tes tresses nocturnes... Mon cœur ?... je l’ai traîné tout pantelant sur tes vagues d’écume, dentelées comme des cruelles scies d’argent !...

Oh ! que tu sois honnie, mille fois honnie de par les lois astrales, o Mer, toi qui peuplas ma jeunesse pensive

LES BABELS DU RÊVE

de bouches levantines aux chansons spasmodiques, et de l’obscène torsion des vagues sexuées !...

O toi, ballerine orientale au ventre sursautant, dont les seins sont rougis par le sang des naufrages !..

Nous marchions traînant la patte, ô Mer,

l’oreille ensanglantée, comme des chiens blessés à mort,

qui étanchent leur soif dans les flaques pourries...

... déjà fleuries d’étoiles illusoires !...

Nous rêvions échoués, ainsi que des mendiants, devant le porche éblouissant de la nuit vénérable, où tes doigts frénétiques de flux et de reflux ont noté les faits-divers de tes naufrages !...

Et j'avais dans mon cœur le fastueux mirage d’un palais noir aux cent tourelles d’or brandies contre l’azur, où clore enfin, et garder intangible l'Épouse des Épouses, conquise au prix de tout le firmament constellé de mes rêves !...

Et mes yeux exploraient au fond du crépuscule haineux, parmi les fourches verdâtres des nuages, la profondeur bleuie des grottes fabuleuses...

Plus tard, à mon retour, sous le toit paternel, préludait une douce veillée familiale, sous la lampe qui dresse au ciel son col de flamme, arrondissant ses ailes de clarté sur la table,

pour couver les désirs exaltés de mon âme dans le trémoussement de ses rayons soyeux...

— comme une poule aux grands œufs d’or magiques, — ... tandis qu’en un coin d’ombre,

ma rugueuse nourrice soudanaise chantonnait tristement, de sa voix grêle et noire,

et marquait la cadence en frappant dans ses mains qui sont pareilles à des cliquets de bois...

Et dans l’étouffement du soir gorgé de feu, la voix de ma nourrice imageait le silence de légendes crépues comme des têtes nègres, lézardées de rires blancs et couronnées de plumes écarlates !...

Et par instant je m’accoudais à la fenêtre

pour t’écouter ô Mer, marmonner des prières

à de vagues passants, comme une fille au carrefour.

— O Mer, qui donc viendra ce soir partager ton alcôve orageuse... et caresser les loves menaçants

de ton corps de boa... et mordre jusqu’au sang,

en un râle de mort, tes seins cloutés de feu

qui se déclanchent contre Dieu, dans les tempêtes ?...

Tout à coup, surgissant d’un bond entre les roches, écumante et sauvage, ô Mer.

LES BABELS DU REVE

comme une folle en des sursauts de rage, tu agitais tes bras d'ivoire cliquetants d’amulettes, tout en claquant des dents, galets sonores....

... cependant que la Nuit lentement conquérait la plage comme une pieuvre colossale aux ventouses d’or.

LES FUMERIES DE L'AME

LES FUMERIES DE L'AME

pour Jean Lorrain,

La Nuit m’enveloppa dans son ombre drapée comme un manteau, tout en prenant mes doigts entre ses doigts de pâte...

A pas lents, je suivais la vieille entremetteuse, vers les bas-fonds sinistres de mon âme, à travers les rues chaudes de mes veines, comme par les artères des villes millénaires.

— « Non, non!... je ne veux pas entier en votre enfer, lâchez-moi, lâchez-moi !... je m’arrête...

Et voilà que debout, aux coins noirs des ruelles, mes Péchés favoris ricanèrent, en chancelant, ainsi que des ivrognes.

Ils s’esclaffaient de rire, mes vieux Péchés hideux, en ondoyant leur taille lisse et torse de fumée, avec leur maigre face jaunâtre et losangée

aux longs yeux de réglisse !...

Ils s’esclaffaient, leurs bouches éclatées comme des fours tour à tour, et pincées en forme de nombril !...

Je m’en souviens... c’était au carrefour de ma défunte volonté.

Derrière des vitres rouges, des voix rauques criaient :

— « De la moelle et du sang pour des lampées d’oubli !... C’est le prix des beaux rêves !... C’est le prix !... »

Et j’entrais avec eux au bouge de ma chair.

Guinguette arabe ?... Taverne hindoue?... Que sais-je? Chauffées de ruts et sursautantes de remords !...

Des femmes encor des femmes... plus nues et plus obscènes par la rousseur liquéfiée de leurs cheveux, et l’entrebâillement visqueux de leurs paupières !...

Des femmes aux seins durs et violents qui bondissent !... Non, non, elles n’avaient pas

un corps de femme, elles n’avaient point de corps !

De ci de là, dans la buée rougeâtre, vivaient

et s’agitaient des mains chaudes et gluantes ;

et des bouches. ..des bouches qui rampaientversmabouche!...

Je me vautrais sur des divans écarlates,

pareils à des géants croulés bas des coursiers,

gisant tout éventrés, vermeils

en un midi flamboyant de bataille !...

LES FUMERIES DE L’AME

Je m’y couchais du long, me cramponnant,

les doigts crispés en crocs et fouillant leurs entrailles ;

et j’y guettais une âme douloureuse et farouche !...

Et j’attendais le spasme des divans moribonds, la bouche sur la bouche, pour boire avec ivresse le cri rouge hallucinant de leurs velours ensanglanté !...

Ensanglanté?... Mon sang !... ma chair et sa tristesse !... ... et j’étais seul à consumer mon corps, à dévorer mon âme,

haletant sur les seins irrités de la Mort !...

Seul, à jamais seul, avec mes lèvres solitaires !...

Plus tard, je tremblotais longtemps, debout devant l’idole, au corps d’ébène, aux yeux d’agate, de mon Futur !...

Idole, enfumée par des lampes rousses

dont la valve est plus mince qu’une bouche d’enfant,

lampe tôt morte et tôt vivante !...

O lugubre coït d’un désir surhumain, en proie au ténébreux délire de mes mains, devant l’Idole qui s’effrite, enfumée !...

O lentes flâneries de mes mains fascinées, qui rampent vers la Pipe assoupissante, ô Donneuse d’extase, ô Verseuse d’oubli !...

O lentes fumeries !...

La pipe, dans ma main, ressemblait à quelque étrange petit sexe racorni !...

Tout à coup ma main creuse me parut s’agrandir s’approfondir bien loin de moi, sous moi, comme un crypte immense couleur d’entrailles.

Et bien loin, tout au fond, sous la voûte sanglante, une porte éclata, dégorgeant dans mon rêve des tourbes de mendiantes cassées, avec un lourd fracas traînassant de béquilles.

Mais ce n’étaient que les compas entrechoqués de leurs jambes métalliques sous les haillons pourris.

« Logiques », savez-vous?... Elles s’appellent « Logiques ces gueuses décharnées qui, sans répit, à perdre haleine, se prirent aussitôt à me parler affaires, de toute la vitesse de leurs langues de vipère, en discutant de longs contrats de joie !...

Leurs langues frétillaient dans leur bouche édentée, ainsi que des couleuvres !... O le mortel effroi de les sentir vrillantes dans ma trompe d'Eustache.

Gesticulant, mi-nues, sous leurs loques immondes, les Logiques m’offrirent de grands stocks de bonheur démodé,

des barils de plaisirs frelatés, bons, tout au plus,

LES FUMERIES DE L’AME

pour égayer le sort d’un gueux,

demandant en échange des sommes de remords !...

— a Car le remords, vois-tu, est l'amorce des joies profondes. Avec tant de luxure, et tant d’alcool,

Tu auras?... attends donc!... Il faut additionner.

Mais moi, d’un bond, j’en pris une à la gorge, en lui criant d’angoisse au nez:

— « Que me donnerez-vous?... dites !... sacré Dieu!... ...Allons!... sans marchander!... argent comptant! et vite!»

Aussitôt les Logiques se furent soucieuses ; puis l’une, d’une voix sourde, dit : «Fume !... fume la pipe exténuante de ton rêve !... » et l'autre : — « Bois donc tout ton soûl, jusqu’aux nausées, jusqu’au dégoût !... »

Et d’autres marmonnèrent : — « U faudra que tu traînes à jamais ton corps lâche et pesant comme une chaîne attachée à la boule évidée de ton crâne !... »

— « Il faudra que tes veines soient puantes comme un ruisseau d’égout !...

11 faudra que ton cœur tinte son glas d’effroi, comme un trousseau de clefs aux mains d’un geôlier, par un matin d’exécution, aiguisé par un tiède soleil printanier !... »

— <( Alors, seulement alors... », chantèrent les Logiques à mi-voix, de concert, levant les bras au ciel.

— « Alors, seulement alors, le Bonheur entrera dans ton cœur, un Bonheur souple et rose

et léger, dont le pas

sait effleurer le sol, en glissant sur la brise,

un enfant, aux yeux purs de pervenches humides

et dont les lèvres ensanglantées de joies surnaturelles,

grisent éperdument les Anges,

comme les fruits pendus aux espaliers de Dieu !...

L'Enfant-Bonheur entrera, sans raison,

dans ton cœur !... tout simplement,

parce qu'elle est noire, la maison de ton cœur !...

En gambadant, il te fera sourire, rire et t'esclaffer, tout en riant lui -même à grands éclats, de tous les trente-deux lointains Soleils qui lui servent de dents !...

— avec des niaiseries, tout simplement, des bouts-rimés et des enfantillages !...

— « Fume donc ta pipe, fume jusqu'aux nausées, pour que le chant de la sirène, pour que le cri exaspéré de ton désir s’achève enfin,

dans le brouillard du rêve!... »

Alors, la mâle rage me secoua

LES FUMERIES DE L AME

des talons aux cheveux... et bondissant, les poings brandis sur les froides Logiques :

— « Dites-moi le Pourquoi de ces louches commerces ?...

Catégoriquement les Logiques,

avec des gestes brefs et nets, sans hésiter,

se coupèrent la gorge en guise d'arguments !...

Je m’éveillais, plus tard, où donc?...

Guinguette arabe?... taverne hindoue?... (que sais-je?) chauffées de ruts ardents et sursautantes de remords.... plutôt taverne hindoue dont le plafond très bas, en forme d’éteignoir, descendait, d'heure en heure, en écrasant les lampes fumeuses de mon Ame !...

Dans l’espoir de trouver ma vieille entremetteuse, la Nuit, aveugle et sourde, aux doigts visqueux de levain infernal,... je vins briser d’un coup, les carreaux aux fenêtres...

La Vieille avait filé, enjambant l’horizon.

Et je sentis et je compris que des Etoiles pleuvaient sans fin, chues de quels ciels défunts?... dans les puits insondables de mes os !...

— « De la moelle et du sang, pour des lampées d’oubli !. ... C'est le prix des beaux rêves !... C’est le prix !... »

NOCTURNE (à trois voix)

NOCTURNE

pour Madame Ernesta Stern.

(Maria Star).

Parmi l’épuisement de cette nuit charnelle,

c’est pour nous que le Vent las de voyages éternels,

désabusé de sa vitesse de fantôme,

froissait d’une main lasse, au tréfonds de l’espace,

les velours somptueux d’un grand oreiller d’ombre

tout diamanté de larmes sidérales !...

C’est pour nous que le Vent défaillait en langueur sur les seins chauds et respirants de la mer printanière, comme un amant, huilé d’aromes, le front ceint de pavots, parmi l’épuisement de cette nuit charnelle !...

Nous marchions côte à côte en cadençant nos cœurs, sur les sanglots et les soupirs des vagues désirantes.

Elle avait la grâce frêle et ployante des fleurs, ondoyant dans sa marche légère et persuasive, parmi ses voiles bleus qui lui donnaient des ailes ;

si bien que l’épouvante me tenaillait ]a gorge, lorsque mon bras ceignait sa taille aérienne, qui voulait prendre son essor, à chaque pas, d’un envol souple et languissant de tourterelle, vers les nuages aux plages d’or !...

Elle avait dans les yeux le silence humide et attentif des rades violettes et solitaires, que les voiliers rompus, chassés par la tempête, découvrent à miracle, par des soirs de bonace, derrière un promontoire sur des côtes maudites !...

Je me souviens delà pâleur de son visage, hàletant sous le poids d’une glorieuse chevelure au chignon d’or massif, qui retombait en arrière ainsi qu’une couronne royale méprisée !...

Je me souviens de ses baisers imprégnés d’idéal, qui déferlaient avec lenteur à ses lèvres mi-closes, et de sa voix aux longs froufrous soyeux de roses piétinées :

La voix de la femme .

O mon amant, vois-tu là-bas les Etoiles sveltes d’or

qui glissent d’un pas flou sur la plage,

agiles, deux à deux, en accolade lumineuse?...

Elles sont à demi nues et par instant leur corps de perle

NOCTURNE

se fusèle comme un coquillage... et par instant leur chair rose, émergeant hors des nacres moelleuses, ruisselle de rubis sanglants !...

Ma voix.

Mon cœur tremble à les voir si douces et si fragiles, et leurs tendres visages clarifiés par l’extase, perdus en les remous des chevelures de turquoises !... Mon cœur tremble à les voir nager à l’aventure, avec le nonchaloir de leurs bras de rayons !...

?se sais-tu pas, ma bien-aimée, que je saurais descendre dans les abîmes insondables des mers, aux labyrinthes de la mort, pour embrasser sur ses lèvres meurtries, telle Etoile noyée ?...

O mourantes Etoiles de mes nuits enfantines, voici, que je sanglote à vous sentir agoniser, comme de pâles naufragées, dans les eaux scélérates de mon cœur !...

Hélas ! je ne pourrai jamais les secourir,

car toutes mes Etoiles sont bien loin de nos lèvres !...

La voix de la femme .

Ne pleure plus, ô mon amant, car mon cœur se déchire ; Ta bouche a désappris la griserie de mon baiser.

Pourquoi veux-tu ainsi consumer ton désir sur les prunelles chimériques des Etoiles?...

Ferme les yeux pour que j’embrasse tes paupières!... Ferme les yeux pour que je puisse les abreuver de ma tiède salive, avec délices !...

Ma voix.

Hélas ! ma bien-aimée, tu es pour moi plus triste et plus lointaine entre mes bras, qu’une intangible Etoile naufragée !...

La voix de la femme.

Ne parle plus ainsi : je ne saurais comprendre...

Je suis toute inondée d’amour, toute pleine de toi!...

Voici, méchant, ta bouche tendre m'enchaîne toute entière. Laisse-moi dégrafer mon voile et tu pourras bien mieux caresser à ta guise, à loisir, ma chair qui t’appartient.

Je n’attends rien de Dieu ni des Etoiles, puisque tu m’aimes !... Je te sens... je t’embrasse et mes lèvres s’endorment en rêvant sur tes lèvres !...

Et je garde à jamais tes baisers dans mes veines !...

Ma voix.

Oh ! que tes lèvres douces sont encor loin de moi !...

Je vois ta bouche s’entr’ouvrir comme un nuage ardent

NOCTURNE

sur la nacre souriante de la lune,

et tu me semblés indolemment penchée,

à la poupe fuyante d’une galère chimérique.

Hélas!... tu te contentes d’effeuiller tes baisers

du bout des doigts et de très loin,

d’un geste pâle, évanescent comme un éclair !...

La voix de la Mer.

Vos caresses brûlantes, vos savantes caresses, sont pareilles à des tâtonnements d’aveugles qui vont ramant par les couloirs d’un labyrinthe !... Vos baisers ont toujours l’acharnement infatigable d’un dialogue enragé entre deux sourds emprisonnés au fond d’un cachot noir !...

Malgré tant de caresses et d’amour pénétrant, vous serez à jamais perdus, ensevelis aux Thébaïdes embrasées de vos chairs !...

Holà ! toi qui t’acharnes en des baisers inassouvis, sur le corps de la femme qui râle entre tes bras, pourquoi contemples-tu avec tant de tristesse la bouche inaccessible des Etoiles lointaines ?...

Ma voix .

O Mer, ô Mer sournoise qui vagabondes au large sous tes haillons de brume, ô sorcière maudite,

ne sais-tu pas la joie d'arracher lentement un spasme déchirant à cette chair mourante, et d’entasser, à force de caresses et de baisers tumultueux, les miels brûlants de la luxure dans ses veines béantes?... J’attends le grand sursaut de ce corps délié qui se dissout avec délices.

Je veux la suprême communion de nos deux agonies, pour que son corps me remercie enfin, avec ivresse, de la lenteur de mes poignards !...

...pour qu’enfinles lèvres innombrables de toutes ses blessures embrassent avec ferveur ces glaives dont elles pleurent et meurent heureuses et transpercées !...

Si je m’éloigne d’Elle... aussitôt

ses seins fascinent mon regard ainsi que les rivages

de nacre vaporeuse tout ennoblis d’aurore,

que j’ai vus bien des fois, surgir des flots lointains

sur l’arc de l’horizon, à l’avant du navire...

O fascinants rivages enflammés d’idéal, calmes oreillers de sable, que mes grands rêves migrateurs ont surpassés à tire-d’aile !...

Et ce front pur luit parfois dans la pénombre,

comme la vitre illuminée d’une villa,

pleine, on dirait, de bonheur moite sous la lampe...

NOCTURNE

O la douceur de vivre en la chaleur intime de son âme, sous ce front transparent!...

La voix de la Mer .

Malgré bien des voyages, au grand galop, lancé dans l’inconnu, tune pourras revoir la vitre claire, illuminée de bonheur calme au soir!...

Ce beau front que ta bouche effleure avec tendresse, ce beau front idéal est bien loin de ton âme !...

Vos baisers ne seront à jamais qu’illusoires, car tout un Ciel infini vous sépare !...

Ma voix.

Je le sens, je le sens, des abîmes profonds s’immensifient entre nos cœurs inassouvis !...

O Mer, je sais que tes flots bleus

aux bras tendus, tout ruisselants de pierreries,

sourient là-bas très loin de moi, à l’autre pôle,

avec, au fond des yeux, des joies bien plus hallucinantes.

Je sais que tu déferles avec plus de langueur

et de parfums épars, en égrenant tes perles roses

sur des plages heureuses qu’un grand Soir divin

arrose de bonheur et d’azur immuable !...

Je sais aussi que des amants

s’y couchent avec angoisse, comme nous,

sur les sables, parmi l’ardente éclosion des astres,

éperdument inconsolables de se sentir

si loin, la bouche de la bouche,

malgré la fusion de leurs baisers intarissables !

Je sens que nos caresses, nos savantes caresses sont pareilles à des tâtonnements d’aveugles qui vont ramant par les couloirs d’un labyrinthe Je sens que nos baisers ont la fougue démente d’un dialogue enragé entre deux sourds emprisonnés au fond d’un cachot noir!...

Je sens que nous serons toujours ensevelis auxThébaïdes embrasées de nos chairs,

Seuls, parmi le monotone brouhaha de taverne qui monte du tréfonds des luxures !...

Seuls, sous le Destin et ses grands blocs de Douleur, suspendus sur nos têtes !...

Seuls, sous le Destin et ses ronrons sinistres d’écluse colossale!...

La Voix de la Mer .

Pars donc, ô mon enfant, braquant les yeux de ton délire !..

Escalade les brunes montagnes delà nuit,

visite les Etoiles, une à une,

ces villes d’or maudites aux créneaux de diamant,

que tu rencontreras, de distance en distance,

sur l’immense Voie Lactée !...

NOCTURNE

Tu t’en iras par les chemins du Ciel

de firmament en firmament,

suivant au loin le clair sillage d’une comète,

haletant de désir vers Celle que tu portes

... enchaînée dans ton cœur, mais intangible !...

...attachée à tes lèvres, mais à jamais lointaine !...

...vers celle qui ne peut t'appartenir

malgré le spasme affreux qui vous déchire !...

Tu t’en iras, tu t’en iras jusqu’aux confins du ciel, et tu seras toujours aussi loin d’Elle, qu’en la serrant d’amour entre tes bras !...

LA CHANSON DU MENDIANT D’AMOUR

LA CHANSON DU MENDIANT D’AMOUR

pour Isidore De Lara.

Je t’avais vue un soir, naguère, je ne sais où, et depuis, haletant j’attendais...

La Nuit gonflée d’étoiles et de parfums bleuâtres, alanguissait sur moi sa nudité éblouissante et convulsée d’amour!...

La Nuit éperdument ouvrait ses constellations comme des veines palpitantes de pourpre et d’or, et toute la volupté illuminante de son sang ruisselait dans le ciel vaste...

J’attendais ivre, sous tes fenêtres embrasées, qui flambaient seules, dans l’espace ; j’attendais immobile le miracle suprême de ton amour et l’aumône ineffable de ton regard...

... Car je suis le mendiant affamé d’idéal, qui va le long des grèves,

quêtant l’amour et les baisers, de quoi nourrir son rêve.

Je convoitais hargneusement les pierreries du ciel, pour embellir ta nudité de reine !...

Et je tendais vers toi mes fous regards

ensanglantés dans l’ombre,

comme deux bras décharnés de mourant !

Et tout fut agrandi par l’ampleur de mon Rêve !...

Des cloches râlaient au ciel, comme des bouches monstrueuses... les bouches du Destin !...

Des cloches invisibles et farouches, semblaient s’ouvrir sur moi, dans le silence, comme des abîmes renversés

Une muraille se dressait,

implacable et hautaine comme le désespoir !...

J’attendais seul, et des étoiles par milliers,

et des folles étoiles semblaient jaillir de tes fenêtres

comme un vol d’étincelles d’une fournaise d’or !...

Ton ombre douce parut au creux des vitres, semblable à une âme affolée qui s’agite, en des prunelles agonisantes, et tu devins pour moi la délirante proie, là-haut, debout, tout au sommet des tours fastueuses dé mon Rêve !...

Mon Amour d’un grand geste brandit ses épées rouges, dents étincelantes et prunelles crochues,

LA CHANSON DU MENDIANT D’AMOUR

et monta farouchement vers ta splendeur tragique.

Car je suis le mendiant inassouvi qui marche,

vers la tiédeur palpitante des seins,

et la langueur des lèvres...

l’implacable mendiant,

qui va le long des grèves,

volant l’amour et les baisers,

de quoi nourrir son Rêve !...

La nuit sombre s’ouvrit au bas de la muraille, et tu parus !... parus fleurir suavement, tout près de moi,

blanche et pure au sein des ténèbres, vacillant presque au conseil de la brise!...

Et tout fut aboli autour de moi,

et mon Rêve brisa le monde d’un coup d’aile !...

Certes, pensai-je, en moi-même,

aux jardins fabuleux où mon âme s’exile,

des pommiers chimériques

ont façonné ta chair flexueuse, en neigeant

leurs pétales odorants aux doigts sonores du vent !...

Je vins à toi, tremblant et religieux,

comme en un temple... tâtonnant au hasard,

comme en une grotte humide !...

Je vins à toi, en trébuchant, d’un pas timide,

pour ne point éveiller la Douleur au passage !... Ton sourire s’ouvrit en l’eau sereine de ton visage, comme sous la chute calme d’une fleur...

Ton sourire déferla dans le ciel vaste... et fit pâlir la face impétueuse des Astres dans le silence !...

Je te parlais volagement de choses étranges, l’âme baignée d’une angoisse épuisante, et je sentais mon corps

enveloppé par le courant des rivières voluptueuses. Avidement, tu guettais, sur mes lèvres, mon Ame, comme un miel d’or !...

Je compris que ma face s’embrasait,

pareille aux châteaux incendiés

que l’ennemi ravage... Je te pariais

et mes pensées hagardes se reflétaient, lointaines,

et vaporeuses en l’eau tranquille de ton visage !...

Tu voulus me répondre, mais tu ne sus que dire.

Tu me demandas mes angoisses et mes craintes, car tu me voyais trembler sur le seuil, comme un coupable...

Et j’étais pareil aux maraudeurs blessés

que des haines poursuivent,

râlant de porte en porte pour chercher un refuge

parmi les poings brandis des foules implacables !...

LA CHANSON DU MENDIANT D’AMOUR

Tu me parlas de choses indifférentes !... Tu demandas ma vie passée, mon nom et ma patrie lointaine, tout ce que l’on demande

aux voyageurs lassés qui boivent près des fontaines, le soir,

quand tout se fait noir.

Car je suis le mendiant affamé d’idéal, qui vient d’on ne sait où, et va le long des grèves...

quêtant l’amour et les baisers, de quoi nourrir son Rêve.

Je te suivis au fond de tes demeures...

Nous fûmes seuls, loin des foules humaines, au seuil de Tlnfini... et je sentis la suavité des crépuscules sur la mer, quand Ton arrive en des golfes violets, tout humides de silence !...

Nous fûmes seuls et mon Rêve chanta face à face à ton Rêve :

— « Oh ! Baisse tes paupières langoureusement sur la folie errante de ton regard.

Baisse tes paupières mystiques et lentes, comme des ailes d’ange qui se replient.

Baisse tes paupières roses, afin que la flamme souple de tes prunelles

glisse*enlre*elles,

comme un soupir de lune aux persiennes mi-closes. Baisse tes paupières et puis soulève-les encore, et je pourrai alors me perdre en les yeux, me perdre à jamais en tes yeux, comme sur des lacs assoupis, le soir, parmi des frondaisons calmes et noires !...

— « Sois douce, car mon cœur tremble entre tes doigts, sois douce !... [l’Ombre est attentive à nos ivresses;

le Silence sejjpenche et nous caresse comme unejmère attendrie !... Sois douce !...

Pour la première fois, j'adore éperdument mon âme et je l’admire de t’aimer ainsi comme une pauvre folle...

J’adore mes lèvres, car mes lèvres te désirent...

Mon âme est à toi, mon âme est si lointaine et si bleue qu’elle me semble une étrangère !...

Mon âme s’humilie devant toi, comme une brebis mourante !...

Elle s’endort en frissonnant sous tes pieds frêles, telle une prairie qui s’argente sous les pas sournois delà lune...

— « Viens... mes lèvres folles attireront

ta face pensive et tes grands yeux dolents vers les plages éblouies du Rêve...

LA CHANSON DU MENDIANT D’AMOUR

... vers de divins archipels de nuages !...

Mes lèvres seront pareilles aux haleurs infatigables

qui traînent lentement,

en la fraîcheur rose des matins,

les grands navires aux voiles solennelles,

vers le tressaillement nacré des mers lointaines...

Et je ne serai plus, sinon ton souffle même

et mon sang charriera le parfum de tes lèvres,

comme un fleuve au printemps, en l’ivresse des fleurs ! »

Alors, ta bouche rose et nuancée s’ouvrit comme un frêle coquillage bourdonnant, pour murmurer sinueusement le délire de l’espace et le chant fiévreux des mers.

Mon cœur, au rythme de ta voix, fit de minutieux appareillages vers des ports exaltés de soleil

et des fulgurantes îles d’or

Tu me disais, ingénument, que nul jamais n’avait ainsi chanté aux portes de ton cœur,... nul jamais n’avait ainsi pleuré son rêve et sa douleur et parfumé tes seins de larmes !...

Car je suis le mendiant qui pleure et se lamente, le mendiant affamé d’idéal, qui vient d’on ne sait où,

et va le long des grèves, quêtant l’amour et les baisers, de quoi nourrir son Rêve !...

Tes gestes assoupissants et veloutés eurent la langueur caressante des rames, au fil des eaux brunies, le soir. .

L’heure plaintive en fut moirée et frissonnante... Nos voix se turent !...

Mais la Luxure, hélas, nous guettait, furetant insidieuse au ras de l’ombre...

La Luxure haletante rampait le long des murs

Tragiquement les Vents frénétiques drapaient leurs croupes obscènes dans la pourpre des rideaux...

Nous vîmes la lampe d’or s’évanouir comme un enfant malade, parmi des langes vaporeux, et doucement mourir!...

Nous vîmes les lueurs chastes de la lampe s’agenouiller, en défaillant, au ras des murs, comme des anges en prière !...

Nos Rêves s’inclinèrent mélancoliques et résignés, dans le silence

LA CHANSON DU MENDIANT D’AMOUR

Alors, mon fou désir t’apparut dégainé comme un glaive, et tâtonnant sur ton corps pur, en un geste farouche, je cherchai violemment la tiédeur enlizante de ta bouche.

Dans une ivresse noire, affolés nous nous prîmes sinistrement nos lèvres comme en un crime !...

Mes lèvres s’acharnèrent pesamment sur tes lèvres,

et nos bouches en furent ensanglantées comme deux lances.

Par un geste sublime,

tu m’offris, délirante, ta nudité suave,

comme on offre une gourde fraîche,

et j’abreuvai ma Soif immense, sur ton corps nu,

jusqu’au délire, pour y trouver l’immense Oubli...

Tremblante et affolée de vertige,

mon Ame se pencha sur ta beauté radieuse,

éperdument, comme sur un abîme

miroitant de parfums et de chaudes lumières !...

Tes yeux doucement s’alanguirent, sous tes roses paupières,

— lampes voilées de tulle vaporeuse — et m’inclinant parmi l’envol de tes cheveux, je pris enfin ton Ame, toute ton Ame, pieusement au bord des lèvres, comme une Hostie ...

Quand je repartis vers la profondeur des nuits blêmes,

ma gourde était vidée et mon cœur était noir !

J’eus soif et je bus

goulûment l’eau noire des fontaines

et puis je m’évadais, hâtant mes pas, vers l’Inconnu.

Car je suis le mendiant qui va le long des grèves, quêtant l'amour et les baisers de quoi nourrir son Rêve, avec au cœur l’effroi mortel d’enlizer pour toujours, par un grand Soir de lassitude et de néant, ses pieds sanguinolents

dans la fraîcheur charnelle des sables, au bord des mersk

LE DÉMON DE LA VITESSE

LE DÉMON DE LA VITESSE

pour Gustave Kahn.

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