LE SIMOUN
pour Alexandre Casati.
Rauques sifflets, donnez donc le boute-selle !...
Le hall fumeux et colossal de la gare est béant vers le ciel pâle et flou du soir, comme la gueule informe des grottes fabuleuses hantées par les dragons énormes et l'épouvante de leur noire respiration...
Et le hall colossal chasse au loin par bouffées son haleine blanchâtre globulée de ténèbres, où de lourds et puissants papillons électriques vont agitant leurs ailes de neige éblouissante.
Voici que je me sens tout rugueux, tout noirci de vieillesse, haletant bouche bée vers l'azur frais du large, comme au sortir d’une cale puante...
comme au sortir des entrailles de la terre !...
Rauques sifflets, donnez donc le boute-selle
de mon départ tragique !... C’est mon train qui s’ébranle
parmi le tourbillon d’un simoun fantastique
et nocturne, où, soudain :... noirs chameliers géants...
térébrants dromadaires au grand dos crénelé,
sur leurs pattes de fer au long poil de bitume...
onagres aux yeux ronds tout larmoyants de braise...
bras envolés d’effroi vers le ciel implacable...
tout s’ébranle au galop, à pas pesants de plomb !...
Caravane infernale aux lourds chameaux d’airain !... Chevaux cabrés et pivotant d’horreur à la merci féroce d’un vent rouge !...
Chameaux courant, lancés, piquant des tètes dans la marée du feu, au ras mouvant des sables, aplatissant leur fuite par enjambées immenses, comme sous des toits embrasés !...
Encolures tendues par la terreur, zébrées de feu, tordues par le déchirement de leurs cris blancs !... Mâchoires de chameaux, délirantes mâchoires de vieilles centenaires qui ruminent du feu pêle-mêle à des grands cris de poulie !...
Le train s’élance et plonge de l’avant
avec ivresse dans le Soir libérateur et despotique.
O mon Destin, là-bas, vers quel trône superbe,
LE DÉMON DE LA VITESSE
au baldaquin plissé d’azur, montent-ils ces beaux cirrus de jade échelonnés en gradins dans l’espace ?...
Dis-moi plutôt, n’est-ce poinllà, sur l’horizon, un grand fauve accroupi au mufle gigantesque dont je vois, coup sur coup, claquer immensément et fulgurer en rond la queue, comme un éclair, pour chasser dé son dos des mordantes Etoiles, en cinglant la chaleur vibrante du ciel pâle ?...
Mon train dément suit les rivages sinueux, surplombant, par instant, les anses d’azur frais dont mollement s’échancrent les côtes granitiques..- Oh ! la splendeur artificielle longtemps voulue, méditative et méditée,
de cette mer emmurée qui sommeille à loisir en ce golfe assombri, que me conseille-t-elle ?...
Je sais, tu me conseilles la halte d’accalmie et de douceur plénière sur l’oreiller des sables !
Des vaguettes d’étain squament la courbe de la plage
comme aux estampes primitives,
cependant qu’un voilier de pourpre et d’ocre ardente
piétine patiemment, tanguant sur place,
avec de noires silhouettes de marins à la proue
qui soudain apparaissent entre les vergues,
frappées sur la couleur brûlante de la toile avec la dureté précise des exergues sur les monnaies Carthaginoises...
Et le Soleil métallisé simule un médaillon...
Le ciel... la mer s’immobilisent...
À peine si les vagues ondulent d’aise langoureuse ou se pavanent mollement entre les roches...
Enjambons vite et dépassons ce promontoire de malheur !
Voici, voici la pleine mer sauvage et bonne conseillère !... La mer frappée d’une panique inattendue, la mer lutte et fuit... vers quel but?...
Des barques larguent leurs voiles vers les Etoiles,
et se targuent de vaincre les flots
de la mer qui lutte sans but et fuit sans but...
Et l’Aurore ou est-elle ?... et son haleine de jasmin ?
... évaporée dans la touffeur et la pénombre vieillissante.
Ah ! j’augurais tant la voir surgir en un miracle d’exaltantes soieries sous un ciel rénové !...
Hélas ! la nuit s’effondre et le Soleil s’en va rétrogradant avec lenteur vers l’autre pôle !...
O splendeur obsédante d’un grand soir immobile sur la mer !... que me veux-tu, beau Soir?...
LE DÉMON DE LA VITESSE
Soir de remords et d’impossible,
Soir aux douleurs irréparables, lamentable miroir qui vieillit ma tristesse, vite, holà!... que je défonce ta pâleur compatissante, amère et chargée de reproches !...
Mais, oui, je pouvais bien chanter, le bec ouvert,
près de mon auge à mil,
boire et prendre mon bain du soir
dans l’eau croupie d’un gobelet
comme un serin !...
Dis-tu?... les femmes?... qu’avais-je donc
à m’enquérir de leur levain charnel
et de leurs seins frottés d’épices, du moment
que mon Ame jouit si peu que rien entre leurs bras ?...
Rien ne vaut le délire de bondir dans le noir !
O gué, chantons !... Mon train dément s’est délesté de tout le poids écrasant du soleil !...
O gué, le voyez-vous descendre avec agilité, vers le cœur de la terre, comme une vrille énorme, raclant en rond les parois de l’enfer?...