LES FORÊTS VINDICATIVES
pour Notari.
Qu’as-tu donc, cœur dément, à te lancer ainsi à corps perdu, dans la touffeur immense des forêts ?... Ne sens-tu pas autour de toi se tordre de colère les frondaisons vindicatives que le soleil féroce martyrisa le long du jour, sous ses poignards de feu?...
Gomme toi, les forêts exaspérées de mâle rage vont s’acharnant en des sursauts terribles pour griffer au passage les nuages pesants et bedonnants de pourpre !...
Mais les nuages passent insouciants sur ta démence de grand fleuve polaire aux débâcles sonores, et sur les gestes forcenés des forêts vindicatives.
LE DÉMON DE LA VITESSE
Ils s’éloignent insouciants, les lourds nuages, comme des vieux gardiens désabusés en un préau de fous !...
Sois donc fou, train fougueux de mon Ame, à ta guise, tant mieux !.. et réponds-leur en t'esclaffant de rires blancs et de vapeur, avec tes clairs sifflets empanachés d’horreur.
Pauvre Sagesse !... Oh, l’allégresse de se sentir absurde !...
Voilà que le Soleil couchant vient d’emboîter ton pas véloce, accélérant sa palpitation sanguinolente au ras de l’horizon...
Il s’élance à grands bonds là-bas, là-bas, regarde !...
hop ! hop l hop ! il galope comme toi; sa bouche informe
et rouge d’ogre, la vois-tu ?... qui dévore à loisir
la pulpe incarnadine des nuages,
avalant pêle-mêle et mâchant les ramures
ténébreuses, et les revomissant au fond des bois?...
Oh ! que le Diable emporte au loin tous les Soleils repus et les nuages bedonnants et les forêts hargneuses !...
Enfin, enfin, mon cœur se baigne — et c’est la joie suprême ! —
dans la Nuit mensongère et divine,
pleine, on dirait, de philtres amoureux,
comme une coupe fatidique, dont les bords fleuris d’astres
touchent au Zénith !...
Enfin, enfin, mon train s’enfonce — et c’est l’extase ! —
dans cette nuit plénière, sous l’attendrissement
des Etoiles grisées qui s’assoupissent
avec aux doigts de moelleuses fleurs de turquoise !...
Enfin, enfin, mon train bondit — et c’est ravissement ! — dans la mollesse éparse de ces lourds éventails odorants de rosée et de brise lascives que la Nuit traîne, sans fin, au loin, sur les foins embaumés !...
Hélas! la joie exquise est vite évaporée...
Les Cieux sont assourdis par mes pas de géant!...
Les Cieux sont aveuglés
malgré ces bleus ruissellements d’étoiles !...
et je me sens vaincu par la morne oppression
des Éléments dompteurs !... Quel plaisir que le vôtre,
Forces toutes-puissantes qui me brisez les reins?...
J’entends le crissement de scieries infatigables
que font vos colossales tenailles étrangleuses
tout en se refermant sur mon cœur vagabond !...
N’importe, train dément, je suis à ta merci... prends moi!
Sous le ciel assourdi malgré tous ses échos,
sous le ciel aveuglé malgré ses astres d’or,
je vais éperonnantma fièvre et mon désir
à coups de glaive en pleins naseaux !
LE DÉMON DE LA VITESSE
et je m'incline, avec délices, à droite, à gauche,
pour sentir, sur mon cou,
s’enrouler les bras frais et duvetés du Vent.
Ce sont tes bras charmeurs et lointains qui m’attirent, ce vent c’est ton haleine engloutissante, formidable Infini, qui m’absorbes avec joie 1 A moi ta bouche de démon, soûle d’éclairs !
Voici un lourd baiser où mon Ame se vide, monotone Infini aux regards pluvieux flottant au loin parmi des sons mouillés de cloches funéraires !...
Monotone Infini aux lèvres desséchées comme un port ensablé que la mer abandonne !... Monotone Infini qui me souffles au visage ta térébrante baleine d'inconnu et de mystère impénétrable !...
Mon train noir enragé d’éclairs verts et de vent fuit sans cesse en roulant son galop de tonnerre, avec des bonds, des soubresauts, des demi-tours et d’élégantes vire-voltes sur la courbe des rails qui luisent en plongeant dans le noir, avec un espagnol et dangereux déhanchement à pic sur les abîmes insondables...
Et mes chevaux d’airain traînent partout dans les échos,
la saccade bruyante de leurs fers,
qui lochent en sonnant, comme des cloches ;
et la Nuit leur insuffle une démence irrésistible !...
Colonnes de fumée, immenses bras de nègre annelés d’étincelles et de rubis sanglants, ramonez donc les profondeurs du crépuscule !...
Spirales d’or et de cendre embrasée,
pareilles aux rutilantes dépouilles d’un serpent,
mon cœur vous abandonne avec ivresse dans l’espace !...
Jouis donc, jouis donc, ô mon âme effrénée!...
Voici, pour t’attendrir, tu n’as qu’à suivre du regard ces blancs chemins de rêve au flanc d’une colline, baignés d’une soyeuse lumière nostalgique... ces troupeaux de brebis, mignons troupeaux et cependant immenses et ruisselant à l’infini, par monts, par vaux, à droite à gauche... Oh! les brebis figées, à toisons bleues, et leurs têtes si frêles d’argent pulvérulent, et leur museau d’azur nacré, tendu vers l’échevèlement triomphal de mon train!...
Amusons-nous, mon âme, un instant bref, à savourer ces blancs troupeaux figés, infinis et chétifs, et leurs faux airs de trotter immobiles, allant en billebaude par des sentiers d’extase!...
Amusons-nous un instant bref à sangloter
LE DÉMON DE LA VITESSE
sur la voix illusoire d’un biniou lointain,
qui pleure, au fond de nia mémoire ses mélodies fanées,
tremblant comme une larme au bord de mes paupières.
Oh ! l’angoisse de voir refleurir à miracle,
parmi les pleurs du biniou, tout mon passé,
tous mes soleils défunts qui se redorent dans mon cœur
et le village antique, tout à coup rénové, battant neuf,
dans le don-don ensoleillé des cloches !...
Un instant bref, holà !... point de retard !...
Desserrez donc les freins !... Vous ne pouvez?...
Brisez-les donc !...
Plus vite, encor plus vite!... que le pouls des machines centuple ses élans !... Voici mon train qui rebondit dans un halo de flamme et d’or saignant !...
Oh ! bras noirs de fantômes, faites tourner sans fin
ses roues dentées de feu, d’une vitesse exaspérée,
pour que je prenne tout mon soûl de vent et de ténèbres !...