‹ Destruction; poèmes lyriquesChapitre 11 sur 24 · LE SABBAT · texte numérisé non relu

LE SABBAT

pour Pierre Quillard.

Bravo ! Bravo, mon train, c'est bien à toi de mépriser ainsi la ténébreuse corpulence des montagnes empesées de silence qui grandissent d'heure en heure, sous leur chape de nuages I... là, là, droit devant loi 1.. ... et je loue ton courage.

Vous avez beau me menacer, vieux Titans invisibles dont les bras soulevés à tous les coins de l'horizon, brandissent en rond des cimes noires, suspendues sur ma tête 1... Je me ris du Scorpion colossal accroupi sur le plateau suprême, le Scorpion agitant, en plein ciel,

ses immenses antennes armées d'astres sanglants comme de lourds et massacrants casse-tête dorés !...

•ÎW...-

LE DÉMON DE LA VITESSE iOo

Soudain mon train pantèle, essoufflé et rampant, assouplissant au ras du sol son ventre ténébreux ondulant, aplati comme un matou géant.

Mon train souffle au loin l'épouvante blanchâtre de son haleine qui se mêle à des braisillements que vomit la vallée.

De ci de là, lassées dans les vallonnements,

comme au fond d'un repaire où grouille le sabbat,

des usines aux cent yeux, râlent sans fin

avec les rouges bouches bées de leurs grands fours...

Ce sont des chattes maléfiques

qui dressent vers le ciel leurs longues queues

de fumée globuleuse..

Et mon train au long corps désossé de matou se coule avec adresse sous les roses caresses que font leurs bâillements de feu grandioses.

Et voilà qu'une bave mordorée de lave

ruisselle hors de leurs portes éclatées en mâchoires.

El voilà que se dressent des squelettes

de mendiantes au pas cassé qui vont traînant

sur leur dos ogival une bourrée de flammes !...

0 mon cœur migrateur, vas-tu donc explorer la profondeur de leurs prunelles violâlres ?

A voir la ronde infatigable de regards infernaux

elle fourmillement des larmes reflétantes

dans les vitres profondes,

on eût dit que des monstres ouvrageaient

la splendeur des lumières pour préparer le jour futur

manipulant des reflets bleus et ciselant

des feux mignons, tels des divins orfèvres

aux doigts subtils, qui tour à tour, de leur vibrant marteau

à tour de bras, à coup de dent,

fabriquaient à miracle l'auréole solaire

en des forges maudites !...

Et cependant une torpeur fiévreuse englue les marécages, Les lichens sur la berge sont roussis par les pas embrasés des démons vers des repaires de sorcières !...

0 damné coupe-gorge hanté lugubrement

par l'éternel coassement des crapauds inspirés !...

L'air saturé de suie et strié de phosphore

se feutre de vampires aux yeux de Levantine...

Mon train s'élance à fond dans la plaine rase oia, d'instant en instant, les usines tragiques se multiplient au loin dans l'ombre... à la manière sournoise des lucioles... Leurs cheminées, pareilles à des très longs naseaux,

chassent fiévreusement, par saccades nerveuses, de vivantes fumées méticuleuses !...

0 Folie, ma folie, ô jongleuse éternelle,

tu donnes à la fumée les faux airs d'un grand ver

chimérique qui rénove et regonfle

ses anneaux, et dont la tête aiguë

semble mordre le toit invraisemblable d'une usine,

pourtant réelle au fond du cauchemar !...

Fière et sinistre, grisée de solitude,

exaspérée par la menace des abîmes,

une usine au grand dos crénelé, et ruisselant

d'effroi bleuâtre, surgit soudain

à un détour, sur la courbe des rails,

en s'esclaffant de tous ses rires d'or,

Rions, rions, mon cœur 1 Vois-tu ? la fonderie fait sans fin, à plaisir, des gorges chaudes, riant dans ses énormes fours flambants !...

Horreur ! elle sursaute comme un dogue infernal tout imbibé de braise, et me vomit en plein visage sa rage phosphoreuse et ses poumons d'airain, croulant interminablement !...

Mon Cœur ! Mon Cœur 1

Pouvais-je bien prévoir un tel gardien en sentinelle,

près de ces murs absurdes qui chavirent au loin?...

On m'accueille en bandit, moi qui me souciais bien peu

de visiter cette cité dormant

aux bandelettes du silence, ainsi qu'un momie

sous le joug obsédant des Etoiles I...

Qu'on la dépasse vite ! Allons plus loin,

et je fuis, les freins libres, en contemplant au loin

l'immémorial sommeil de la cité

crucifiée sur les grands bras en croix

de quatre immenses routes blanches.

0 Titans de granit dont les bras soulevés brandissent des montagnes sur ma tête, écrasez-moi bien vite sous vos blocs suspendus, car, voici, l'épouvante glace mes reins de bronze parmi l'haleine exaspérante de la Mort!...

Des prunelles, partout, de pourpre et d'ocre, se figent devant moi en me barrant la route...

Une forge massive aux regards démoniaques,

aux grands méplats fardés de sang noirâtre,

émerge au loin comme une face d'Erinnys

sous des nombreux serpents cabrés et torses de fumée!...

Pour m'effrayer peut-être ?... Ah ! non, pitié !... car c'est pure délice que d'entrevoir plus loin, sur le toit d'une usine, des rayons infinis qui s'élargissent en angle lumineux, pareils aux cornes de lumière que l'on voit sur le front de Moïse dans les tableaux sacrés.

De cahot en cahot, par bourrades cruelles,

et par glissades, mon train veut faire semblant

do broyer des squelettes et, tour à tour, de piétiner

sur de gros ventres flasques de cadavres !

Au clair de lune intermittent, qui sourd et choit des nues,

je vois en contre-bas, dans la campagne immense,

une ville endormie près d'un fleuve

qui tournoie majestueusement

avec l'air débonnaire et tyrannique d'un vieux gardien...

Car voilà bien... au clair de lune intermittent,

les flots luisants évoquent une ai'mure.

Un fleuve? Un fleuve? Nous voilà sur son dos !...

Sur le pont nous dansons,

sur le grand pont de fer...

sur les toits de l'Enfer !...

Nous dansons dans la cage du pont

aux treillis endiablés qui vont en débandade

ainsi que des légions de squelettes gambadant au rebours de mon train!...

Comment ne pas embarrasser nos pas géants dans l'effarant taillis des rails élincelants ?... Gare ! Gare! Ce sont là écheveaux de serpents fulgurants et dorés qui bataillent dans l'ombre !... Cent mille, des millions de serpents s'engouffrent sous mon galop fougueux dans le grand hall noirâtre d'une gare profonde... Halte!...

Mon train s'arrête haletant, essoufflé

comme un fauve traqué au fond de sa tanière.

vu

LE FLEUVE TYRANAIQUE

pour Madame Elisabeth Kahn.

Oh! pourquoi n'as-lu pas voulu le reposer,

mon pauvre cœur tordu d'angoisse et d'amertume,

pauvre cœur ballotté par le tangage du Désir?...

Dans cette ville antique qui sommeille à loisir, près de son fleuve millénaire, couché en rond comme un guerrier sur le seuil de la porte, et dont le souffle intermittent fait miroiter l'armure... Elle est là, pas bien loin, ta Josie bien-aimée !...

Josie dort à cette heure dans sa chélive maisonnette,

au fond d'une ruelle coite,

qui savoure béate le sable du silence

coulant au sablier paisible

et froufroutant de ses verdures !...

Elle est là, ta Josie, qui boil nonchalamment, d'un souffle doux, les philtres du sommeil, sous l'âpre tyrannie d'une implacable Etoile fixe ... Tu t'en souviens, mon cœur?... — A peine !...

Et pourtant, Elle m'aimait de toute la chaleur vibrante de son corps et de toute son âme en flammes bleues mourant dans ses yeux purs !... Elle m'aimait de tout le miel de sa salive heureuse, quand mes bras s'efforçaient d'amalgamer nos chairs, nos pauvres coeurs errants !... Josie était bien douce, pas bien lourde à porter dans ses bras, pour la vie, vers le néant de la vieillesse... et pourtant !...

Je me souviens de la terrasse ou coulaient nos beaux soirs, sous l'azur, dans l'azur embaumant des glycines, parmi le gonflement et le flicflac des linges bariolés suspendus au séchoir, qui semblaient vivre tout à coup la vie ardente, épanouie des voiles sur la mer !... Les linges bariolés gonflég de vent semblaient vouloir arracher la terrasse etm'inviter à fuir en voguant à vau-l'eau, da!is les roseurs du soir !...

Et j'empoignais ses seins gonflés par le désir comme on empoigne, d'un coup de main, la toile vibrante d'une voile, dans la saute du vent.

pour doubler son allure et son élan

vers l'impossible enlacement d'un ciel lointain.

Lorsque mes mains, en des hâtes fiévreuses, dégrafant et brisant d'attirantes barrières, rudoj'aient la langueur exténuée de son corps pur, pour assouvir partout son angoisse lascive, soudain sa voix se déchirait de désespoir : « Je sens, chéri, je sens que tu ne m'aimes pas !...

Oublie, oublie, mon cœur, ses cris navrants,

et rêve encor, plutôt, à ces étoiles délicates

qui venaient s'enrouler, des nuits, entre nos bouches !...

Etoiles douces apprivoisées par la chaleur de nos baisers !...»

Sur le perron, à la nuit close, Josie, en s'inclinant

vers moi, les bras tendus, m'offrait ses lèvres

en me versant au cœur ses adieux langoureux

et les pleurs de sa chair !... Ses lèvres ?.,.

Ses yeux d'azur trempés d'oubli?...

J'en ai si peu joui, aveugle que j'étais!...

Parles tièdes midis printaniers, Josie, debout

sur le perron, m'offrait ses lèvres attentives

et ses prunelles, chères captives de mon rêve.

— « C'est toi, mon bien-aimé ? J'ai fait un mauvais rêve !

... que des sorciers m'avaient ravi ta bouche'pour la vie.

Vois-tu, je t'attendais, la chair brûlée

dans la tunique ardente d'un désir terrible.

Et j'étais ivre de mon attente etîrénée

à vouloir eu mourir ! Et mes baisers errants

créaient incessamment tou corps dans l'air nocturne !

Mais toi qu'as-tu, mon bien-aimé? Ton cœur éclate.

Tu trembles?... mais pourquoi te vois-je ainsi

tout hors d'haleine ?

— « Je viens d'escalader les marches à pas géants, comme on gravit, le glaive au poing, l'échelle d'une tour pour y planter un drapeau de victoire!

Josie, ô ma Josie, tout en montant vers toi j'étais pareil au spasme accéléré de la luxure que je pousse en ta chair à force de caresses !... J'étais pareil au spasme qui te mord aux entrailles et peu à peu brûlant tes reins, noyant tes yeux et suffoquant ta gorge d'angoisse et de plaisir, fait éclater ta bouche en un grand cri et lance enfin ton ùme en feu dans l'Infini !...

Je veux atteindre à tous les buts et bondir sur les cimes,

ensanglantant mes ongles aux pics inaccessibles.

J'ai peur que le Temps noir aux pas véloces ne me devance,

LE DÉMON DE LA VITESSE Hc

sur les plateaux suprêmes d'un Idéal absurde.

J'entends le Temps pesant, aux os d'airain entrechoqués

sonner déjà sur mes chemins, comme uue panoplie

au vent d'hiver !... Je veux que cette rosse moribonde,

aux entrailles profondes ainsi que des caveaux,

demande grâce à mes jarrets que rien ne lasse !...

Oh ! comment étancher ma soif d'espace et d'impossiblo,

et mon angoisse nostalgique, sur ta bouche conquise?...

Josie, Josie, tes bras n'enchaîneront jamais

ce cœur ivre de confondre sa folie

avec la fulgurante folie des Astres !...

Que ferons-nous, à deux, cloîtrés dans notre amour, sous le soyeux déchirement des brises printanières, quand le Soir crépitant d'un désir effréné, viendra se dégrafer effrontément d'ivresse et de luxure, en me tendant ses seins tout nus?...

Est-ce un symbole au loin ce grand Fleuve d'argent, qui sourdement veut étrangler d'une large caresse la Ville grise et tant vieille, et rugueuse, et fragile, déjà prise aux nœuds gordiens de son vaste courant squame de lunes molles?...

0 Fortune sournoise au clair visage ensoleillé, Fortune au grand corps hydropique

que ballotte un ressac éternel,

sous tes haillons mirobolants d'azur,

je saurai bien te vaincre et t'acculer

contre les pans pulvérulents d'une ruine,

et te forcer, parmi l'éclair de mes couteaux brandis,

à me livrer enfin le chatoiement magique

et l'illusoire mélodie que font tes astres monnayés

lintant sur le mêlai bruni des mers !,..

A flots, à flots d'amour et par l'ondée sonore

de mille cloches bleues arrosant de bonheur

l'insondable nostalgie des espaces,

je veux que tu me grises en soulevant mon âme

sur l'ivresse infinie d'une marée de roses,

jusqu'au vaste perron d'un manoir fantastique.

Je veux qu'on y déploie au gré de ma faim rouge

îa splendeur fumante

d'un festin impossible aux roses gourmandises,

sous les feux entrecroisés des pierreries

et des prunelles jouisseuses, parmi les flammes

lancées en licochet sur l'eau sereine dos miroirs.

— Pour siroter, dis-tu, des vins couleur de rêve?...

— Non, non, crois-moi, pour avaler gloutonnement de la joie succulente... car toujours et malgré

les beaux démons jaillis tous nus

et ruisselant de clair-de-lune

hors des breuvages enivrants....

car malgré tous les crocs et les pinces brûlantes

que les épices plongent dans ma gorge

avec des cruautés de crabes monstrueux,

je veux quitter la table en crachant au visage

des convives muets, et m'en aller ailleurs

avec l'érosion savante du remords,

mes appétits coupés et les balancements

d'une nausée amère qu'il me faudra vomir

bientôt dans la lagune funéraire de la mortl...

« Elle est là taJosie !... » — « Qu'importe?... Laisse-la dormir!... »

Je viens de boire force lampées d'orgueil

vidant à tire-larigot mon Ame capiteuse...

Pitié !... me voilà ivre et chancelant au point

de courir çà et là aux trousses de mon corps

trébuchant sur la berge de ce fleuve sinistre !...

Là-bas !... les clochers noirs de la ville rugueuse

tâtonnent en plein ciel, s'arc-boutant l'un sur l'autre

pour tâcher d'enfiler au hasard leurs Etoiles,

tels des gamins armés de fourches qui volent des oranges ! . . .

Horreur ! Horreur ! le Fleuve redoutable étrangle en ce moment la ville où dort ta bien-aimée 1...

Fiévreusement le Fleuve enlace en ses loves d'acier

la ville aux longs clochers pointus qui tombent dans le noir

avec au bout leurs Etoiles tutélaires

enfilées telles que des oranges fulgides,

déjà pourries, mais bien gagnées.

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