L ENJEU SUBLIME
pour Térésah.
Derechef les vents sauvages donnent du cor,
pour m'inviter àredoubler l'élan démon galop
et mes glissades endiablées sur les rails animés
qui s'évadent... et mes dégringolades,
pieds en avant sur mes bottes d'airain,
vers le néant fumeux des prés en contre-bas.
Je sais, il faut que je rejoigne en un coin de l'espace
vos courses désinvoltes, Etoiles, et vous dépasse ;
car vous avez quitté les routes de lumière
qui vous sont coutumières... et vous courez au loin
en agitant vos bras en signe de défi !...
Je vois le grand remous et le ressac qui met en branle
vos cohortes de feu...
Voici vos gestes bleus se multiplient soudain parmi la sombre architecture des nuages rugueux, simulant des toits lourds et des porches profonds ! C'est bien là un complot de guerriers maillés d'or au carrefour houleux d'une cité médiévale, avec le flux et le reflux des luttes corps à corps, les cuirasses broyées, les rouges coups de glaive hachant l'angoisse noire du silence infini.
En avant 1 en avant 1... par-dessus la rébellion
qui va gagnant de proche en proche vos armées braisillantes,
Etoiles d'or, entendez-vous le grand cri : « En avant ! »
qui vous remet en selle sur le dos illusoire
et parmi la crinière dansante de vos nues ?...
Entendez-vous le cri qui me relance?... Holà I
hurlez-moi donc !...
Quel est l'enjeu doré que l'on vous a promis,
au fond du ciel ?... C'est donc bien beau, là-bas
où vous courez?...
La plaine s'est muée en un vaste océan de brume veloutée et transie de mystère, et néanmoins mon train plonge avec une mollesse irrésistible... tout étonné de fracasser de minute en minute le tambour colossal d'un invisible pont-Jevis. Ce sont alors de grands sanglots d'airain et des sursauts de triqueballes
jetées bas des remparts dans un fossé... Trop tard !...
Mon train dément ?,.. Allez donc apaiser
la frénésie atroce, les battements de son grand cœur
chauffé à blanc et les râles bouillants de sa chaudière,
et son souffle puissant qui piaule et se lamente
en mouillant les échos avec délicatesse,
d'un nostalgique miaulement de guimbarde !...
Etoiles, mes Etoiles, l'heure est fixée de vos défaites. Etoiles extravagantes, exultez en liesse une dernière fois !... Enivrez-vous aux tintements de vos chariots adamantins, lancez vos attelages de pierreries sous le drelin-drelin de vos rênes de perles!...
Les Sages vous admirent, l'on vous dit tutélaires ; mais moi je donnerais mille vies pour vous mordre et vous manger le cœur en buvant votre sang !...
J'accepte la gageure. Plus vite !... encor plus vite!...
et sans répit, et sans repos !... Lâchez les freins !
Vous ne pouvez ?...
Brisez-les donc !... A droite... à gauche,
des moulins noirs, dégingandés, ont tout à coup
l'air de courir sur leurs ailes de toile baleinée,
comme sur des jambes démesurées.
422 DESTKUCTION
Parles nuages entr'ouverts, la lune verse à flots
ses clairs breuvages de délire et d'amour surhumain,
son véhément désir de bondir glaive au poing
sur des murs embrasés, vers le baiser mourant
des bouches immortelles...
La lune arrose et brûle de vif argent liquéfié
les courbes solennelles d'un paysage illimité,
huilant de force et de courage
les muscles endurcis des collines rampantes...
Les torrents ne sont plus qu'entre-chocs d'épées nues !...
La lune emplit l'espace d'une immortalité
sublime, où, tout à coup, les montagnes lointaines,
accentuant l'audace de leur pose insultante,
exaltent en plein ciel des visages superbes !...
L'horizon crénelé de roches titaniques
se retrempe avec joie dans une eau d'héroïsme
etles cimes baignées d'atmosphères divines
attendent avec angoisse les pas puissants d'un jeune Dieu 1,
Mon train se trémoussant, en gavroche folâtre,
jette enfin son chapeau long-pointu de fumée
par-dessus les moulins, pour mieux piquer des têtes
dans l'océan diapré du clair de lune...
Voici, la plaine a des paresses vaporeuses
en s'inclinant à la manière enlizante des plages...
0 fulgurants essaims d'étincelles vivantes, dansantes mouches d'or aux élytres soufrés !... je vous sais gré de mordiller les croupes harassées de mes wagons fourbus, aiguillonnant l'effroi et le désir infatigable qui les anime !
Sur l'aplatissement ténébreux de la plaine
défoncée et criant çà et là des cris blancs
sous les rayons acérés des Etoiles...
les Montagnes haussent leur morgue
en soulevant au bout de leurs bras noueux
l'ombre fraîche des vallées, tels de grands manteaux noirs.
Voilà que les montagnes s'apprêtent à lancer
sur ma fuite des manteaux de fraîcheur somnolente...
Là, là, regardezbien, à ce tournant sinistre !...
Vite, encore plus vite... il faut que je m'évade...
flottant avec extase, sur la grisante plénitude
des Astres ruisselant dans le grand lit du ciel I...
0 plaines mortes, exténuées sous les poignards
vivants de la lumière,
ô plaines d'ombre bitumeuse que des rayons
criblent sans fin, vous pouvez bien me souffler au visage
la purulente haleine qu'enfante le Remords !...
0 plaines molles du passé, trempées de larmes, hantées par les fantômes voûtés du souvenir, je vous enjambe, sur mon train empanaché d'orgueil, et j'ondule en plein ciel, en voguant de concert avec le rythme impétueux et la cadence merveilleuse de ce fleuve stellaire.
Qu'importe si mon cœur se lamente essoufflé,
débordé d'amertume et las d'ivresse titillante,
gonflé de joie grossière et pourtant si léger,
si subtil qu'impalpable, à force d'avoir bu
au leurre des vitesses,
vers la vorace nuit de l'Infini ?...
Que ma poitrine éclate sous l'effort de mon cœur !...
Que mon cœur s'élargisse engloutissant et rouge,
tel le baiser voluptueux dont le soleil abreuvera
l'agonie de la terre !...
A ta guise mon cœur désabusé !...
Rien ne doit t'arrêter, malgré l'immense désespoir, et la fatigue immense. Il n'est plus d'oasis pour ta soif sur la terre !...
Contemple sans effroi la Nuit voûtée,
drapée dans ses ténèbres tuyautées de longs plis,
qui traîne vers le Zénith
les Voies lactées, comme une énorme nasse d'or
ployant sous la folie et le frétillement fulgide des étoiles sqnamées ainsi que des anguilles... Tu peux bien en manger pour assouvir ta faim !...
Sais-tu que ces étoiles, ces grappes succulentes
de raisins lumineux tous gonflés de jus rouge,
raisins mûris au bas du cep, et crottés de vapeurs
brûlantes qui stagnent à l'horizon,
ces grappes sidérales sont bien plus savoureuses
que toute autre grappe d'étoiles?...
"Voilà de quoi calmer ta soif immémoriale !...
Villes rugueuses et vos ponts noirs aux doigts tremblants,
qui plongent dans la jeunesse tapageuse des torrents...
Villes clouées par la paralysie,
cassant contre les nues par saccades sonores
1p front vibrant de a'os clochers qui tombent de sommeil...
ne vous donnez la peine de traînasser bien loin
vos croulantes murailles à mes trousses véloces !
Plutôt reposez-vous et demeurez ainsi,
crochues d'envie et de rancune
fougueusement figées, ivres de haine,
les yeux perdus à contempler les oiseaux migrateurs
qui font des haltes brèves sur vos très longs clochers
pour fienter, et repartir avec le nonchaloir
et les airs dégoûtés de leurs ailes planantes !...
Gai ! Gai ! Chantez, dansez, mes chers désirs suicides !
Hardi, les fiers démons qui pédalez avec furie
en chevauchant a cru les roues géantes
de mon train ! Sus aux Montagnes, sus !...
Il faut les dépasser, car demain le Remords
pourrait bien ricaner et ce serait de bonne guerre.
Car la Mort, pensez-vous ?... pourrait bien m'empoigner
à la ceinture en me sommant de vider l'élrier 1
Montagnes, ô Bétail monstrueux ! ô Mammouths qui trottez lourdement^ arquant vos dos immenses, vous voilà dépassées, laissées bien loin, no^'ées dans l'écheveau des brumes ! Et j'entends vaguement le fracas ronronnant que plaquent sur les routes vos jambes colossales aux bottes de sept lieues !...
Eclairs, mes Eclairs, je fais fi de vos coups
de haches violettes, sanglés en plein dans mon cœur noir.
Je fais fi de vos claires détentes sonores !...
Hurrah ! Hurrah ! les Vents, qui me gaffez
d'un coup de gaule au tournant des vallées,
je vous ai dépassés, émiettés ou vaincus !...
Hurrah ! Hurrah 1 vaincues ou dépassées,
les Villes mornes crucifiées,
sur les grands bras en croix des routes blanches I...
Vous êtes surpassées, Forêts gesticulantes !... et voilà que sur l'arc de l'horizon, la mer fait scintiller son armure lunaire... Ivresse de plonger parmi l'haleine épanouie du large, saturée d'au delà !...
Et maintenant à nous deux, beau Destin !
Voilà bien la sublime partie à jouer,
folle partie qu'il nous faudra tabler sur l'immense
tapis du firmament, coup sur coup, à la hâte,
bien avant que l'Aurore tricheuse
ne vienne d'un revers de ses mains écarlates
piper, l'une après l'autre, les étoiles mi-noires
et mi-bleues qui nous serviront de dés chanceux.