LA CHANSON DU MENDIANT D'AMOUR
pour Isidore De Lara.
Je t'avais vue un soir, naguère, je ne sais où,
et depuis, haletant j'attendais...
La Nuit gonflée d'étoiles et de parfums bleuâtres,
alanguissait surraoi sa nudité éblouissante
et convulsée d'amour!...
La Nuit éperdument ouvrait ses constellations
comme des veines palpitantes de pourpre et d'or,
et toute la volupté illuminante de son sang
ruisselait dans le ciel vaste...
J'attendais ivre, sous tes fenêtres embrasées,
qui flambaient seules, dans l'espace ;
j'attendais immobile le miracle suprême
de ton amour et l'aumône inefl"able
de ton regard...
... Car je suis le mendiant affamé d'Idéal,
qui va le long des grèves,
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quêtant l'amour et les baisers,
de quoi nourrir son rêve.
Je convoitais hargneusement les pierreries
du ciel, pour embellir la nudité de reine î...
Et je tendais vers loi mes fous regards
ensanglantés dans l'ombre,
comme deux bras décharnés de mourant !
Et tout fut agrandi par l'ampleur de mon Rêve I...
Des cloches râlaient au ciel, comme des bouches
monstrueuses... les bouches du Destin !...
Des cloches invisibles et farouches,
semblaient s'ouvrir sur moi, dans le silence,
comme des abîmes renversés
Une muraille se dressait,
implacable et haulaine comme le désespoir !...
J'attendais seul, et des étoiles par milliers,
et des folles étoiles semblaient jaillir de les fenêtres
comme un vol d'étincelles d'une fournaise d'or I...
Ton ombre douce parut au creux des vitres,
semblable à une àme affolée qui s'agite,
en des prunelles agonisantes,
et tu devins pour moi la délirante proie,
là-haut, debout, tout au sommet
des tours fastueuses de mon Rêve 5...
Mon Amour d'un grand geste brandit ses épées rouges,
dents étincelantes et prunelles crochues,
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el monta farouchement vers ta splendeur tragique.
Car je suis le mendiant inassouvi qui marche,
vers la tiédeur palpitante des seins,
et la langueur des lèvres...
l'implacable mendiant,
qui va le long des grèves,
volant l'amour et les baisers,
de quoi nourrir son Rêve !...
La nuit sombre s'oumt au bas de la muraille,
et tu parus !... parus fleurir suavement,
tout près de moi,
blanche et pure au sein des ténèbres,
vacillant presque au conseil de la brise!...
Et tout fut aboli autour de moi,
et mon Rêve brisa le monde d'un coup d'aile !...
Certes, pensai-je, en moi-même,
aux jardins fabuleux où mon âme s'exile,
des pommiers chimériques
ont façonné ta chair flexueuse, en neigeant
leurs pétales odorants aux doigts sonores du vent !..,
Je vins à toi, tremblant et reUgieux,
comme en un temple... tâtonnant au hasard,
comme en une grotte humide !...
Je vins à toi, en trébucJiant, d'un pas timide,
pour ne point éveiller la Douleur au passage !...
Ton sourire s'ouvrit en l'eau sereine de ton visage,
comme sous la chute calme d'une tleur...
Ton sourire déferla dans le ciel vaste...
et fit pâlir la face impétueuse des Astres
dans le silence !...
Je te parlais volagement de choses étranges,
l'âme baignée d'une angoisse épuisante,
et je sentais mon corps
enveloppé parle courant des rivières voluptueuses.
Avidement, tu guettais, sur mes lèvres,
mon Ame, comme un miel d'or !...
Je compris que ma face s'embrasait,
pareille aux châteaux incendiés
que l'ennemi ravage... Je te parlais
et mes pensées hagardes se reflétaient, lointaines,
et vaporeuses en l'eau tranquille de ton visage 1...
Tu voulus me répondre, mais tu ne sus que dire.
Tu me demandas mes angoisses et mes craintes,
car tu me voyais trembler sur le seuil,
comme un coupable...
Et j'étais pareil aux maraudeurs blessés
que des haines poursuivent,
làlantde porte en porte pour chercher un refuge
parmi les poings brandis des foules implacables !..,
LA CHANSON DU MEiNDIANT d'aMOUR 69
Tu me parlas de choses indifférentes !... Tu demandas
ma vie passée, mon nom et ma patrie lointaine,
toutes que l'on demande
aux voyageurs lassés qui boivent prés des fontaines,
le soir,
quand tout se fait noir.
Car je suis le mendiant affamé d'idéal, qui vient d'on ne sait où, et va le long des grèves...
quêtant l'amour et les baisers, de quoi nourrir son Rêve.
Je te suivis au fond de tes demeures... Nous fûmes seuls, loin des foules humaines, au seuil de l'Infini... et je sentis la suavité des crépuscules sur la mer, quand l'on arrive en des golfes violets, tout humides de silence !... Nous fûmes seuls et mon Rêve chanta face à face à ton Rêve :
— « Oh ! Baisse les paupières langoureusement
sur la folie errante de ton regard.
Baisse les paupières mystiques et lentes,
comme des ailes d'ange qui se replient.
Baisse les paupières roses, afin que la ilamme souple
de les prunelles
glisse^enlre'elles,
comme un soupir de lune aux persiennes mi-closes.
Baisse tes paupières et puis soulève-les encore,
et je pourrai alors me perdre en les yeux,
me perdre à jamais en tes yeux,
comme sur des lacs assoupis, le soir,
parmi des frondaisons calmes et noires !...
— « Sois douce, car mon cœur tremble entre tes doigts, sois douce !... [l'Ombre est attentive à nos ivresses ;
le Silence se|penche et nous caresse
comme une^^mère attendrie !... Sois douce !...
Pour la première fois, j'adore éperdument.
mon âme et je l'admire de t'aimer ainsi
comme une pauvre folle.,.
J'adore mes lèvres, car mes lèvres te désirent...
Mon âme est à toi, mon âme est si lointaine et si bleue
qu'elle me semble une étrangère !...
Mon âme s'humilie devant toi,
comme une brebis mourante !...
Elle s'endort en frissonnant sous tes pieds frôles,
telle une prairie qui s'argente
sous les pas sournois de la lune...
— « Viens... mes lèvres folles attireront
ta face pensive et tes grands yeux dolents vers les plages éblouies du Rêve...
LA CHANSON DU MKNDIANT d'aMOUR 71
,.. vers de divins archipels de nuages !...
Mes lèvres seront pareilles aux haleurs infatigables
qui traînent lentement,
en la fraîcheur rose des matins,
les grands navires aux voiles solennelles,
vers le tressaillement nacré des mers lointaines...
Et je ne serai plus, sinon ton souffle même
et mon sang charriera le parfum de tes lèvres,
comme un fleuve au printemps, en l'ivresse des fleurs ! »
Alors, ta bouche rose et nuancée s'ouvrit
comme un frêle coquillage bourdonnant,
pour murmurer sinueusement
le délire de l'espace et le chant fiévreux des mers.
Mon cœur, au rythme de ta voix,
fit de minutieux appareillages
vers des ports exaltés de soleil
et des fulgurantes îles d'or
Tu me disais, ingénument, que nul jamais n'avait ainsi chanté aux portes de ton cœur,... nul jamais n'avait ainsi pleuré son rêve et sa douleur et parfumé tes seins de larmes !...
Car je suis le mendiant qui pleure et se lamente, le mendiant atfamé d'Idéal, qui vient d'on ne sait où,
et va le long des grèves, quêtant l'amour et les baisers, de quoi nourrir son Rêve !...
Tes gestes assoupissants et veloutés eurent la langueur caressante des rames, au fil des eaux brunies, le soir. .
L'heure plaintive en fut moirée et frissonnante... Nos voix se turent !...
Mais la Luxure, hélas, nous guettait,
furetant insidieuse au ras de l'ombre...
La Luxure haletante rampait le long des murs l
Tragiquement les Vents frénétiques
drapaient leurs croupes obscènes
dans la pourpre des rideaux...
Nous vîmes la lampe d'or s'évanouir
comme un enfant malade, parmi des langes
vaporeux, et doucement mourir!...
Nous vîmes les lueurs chastes de la lampe
s'agenouiller, en défaillant, au ras des murs,
comme des anges en prière !...
Nos Rêves s'inclinèrent mélancoliques
et résignés, dans le silence
LA CHANSON DU MENDIANT d'aMOUR 73
Alors, mon fou désir t'apparut dégainé comme un glaive,
et tâtonnant sur ton corps pur,
en un geste farouche, je cherchai violemment
la tiédeur enlizante de ta bouche.
Dans une ivresse noire, affolés nous nous prîmes
sinistrement nos lèvres comme en un crime !...
Mes lèvres s'acharnèrent pesamment sur tes lèvres,
et nos bouches en furent ensanglantées comme deux lances.
Par un geste sublime,
lu m'offris, délirante, ta nudité suave,
comme on offre une gourde fraîche,
et j'abreuvai ma Soif immense, sur ton corps nu,
jusqu'au délire, pour y trouver l'immense Oubli...
Tremblante et affolée de vertige,
mon Ame se pencha sur ta beauté radieuse,
éperdument, comme sur un abîme
miroitant de parfums et de chaudes lumières I...
Tes yeux doucement s'alanguirent,
sous tes roses paupières,
— lampes voilées de tulle vaporeuse —
et m'inclinant parmi l'envol de tes cheveux,
je pris enfin ton Ame, toute ton Ame,
pieusement au bord des lèvres, comme une Hostie
Quand je repartis vers la profondeur des nuits blêmes,
ma gourde était vidée et mon cœur était noir !
J'eus soif et je bus
goulûment l'eau noire des fontaines
et puis je m'évadais, hâtant mes pas, vers l'Inconnu.
Car je suis le mendiant qui va le long des grèves,
quêtant l'amour et les baisers de quoi nourrir son Rêve,
avec au cœur l'effroi mortel d'enlizer pour toujours,
par un grand Soir de lassitude et de néant,
ses pieds sanguinolents
dans la fraîcheur charnelle des sables, au bord des mers.
pour Gustave Kahn.