‹ Destruction; poèmes lyriquesChapitre 5 sur 24 · LES FUMERIES DE L'AME · texte numérisé non relu

LES FUMERIES DE L'AME

ponr Jean Lorrain.

La Nuit m'enveloppa dans son ombre drapée

comme un manteau, tout en prenant mes doigts

entre ses doigts de pâte...

A pas lents, je suivais la vieille entremetteuse,

vers les bas-fonds sinistres de mon âme,

à travers les rues chaudes de mes veines,

comme par les artères des villes millénaires.

— «Non, non!... je ne veux pas entier en votre enfer, lâchez-moi, lâchez-moi !... je m'arrête...

Et voilà que debout, aux coins noirs des ruelles, mes Péchés favoris ricanèrent, en chancelant, ainsi que des ivrognes.

Ils s'esclaffaient de rire, mes vieux Péchés hideux, en ondoyant leur taille lisse et torse de fumée, avec leur maigre face jaunâtre el losangée

aux longs yeux de réglisse !...

Ils s'esclaffaient, leurs bouches éclatées comme des fours

tour à tour, et pincées en forme de nombril !...

Je m'en souviens... c'était au carrefour

de ma défunte volonté.

Derrière des vitres rouges, des voix rauques criaient: — <c De la moelle et du sang pour des lampées d'oubli !... C'est le prix des beaux rêves !... C'est le prix !,.. » Et j'entrais avec eux au bouge de ma chair.

Guinguette arabe ?... Taverne hindoue?... Que sais-je? Chauffées de ruts et sursautantes de remords !...

Des femmes encor des femmes... plus nues et plus obscènes

par la rousseur liquéfiée de leurs cheveux,

et l'entrebâillemeal visqueux de leurs paupières !...

Des femmes aux seins durs et violents qui bondissent !...

Non, non, elles n'avaient pas

un corps de femme, elles n'avaient point de corps I

De ci de là, dans la buée rougeàtre, vivaient

et s'agitaient des mains chaudes et gluantes ;

et des bouches. ..des bouches qui rampaient vers mabouche!...

Je me vautrais sur des divans écarlales,

pareils à des géants croules bas des coursiers,

gisant tout éventrés, vermeils

en un midi flamboyant de balaille !...

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Je m'y couchais du long, me cramponnant,

les doigts crispés en crocs et fouillant leurs entrailles ;

et j'y guettais une âme douloureuse et farouche !...

El j'attendais le spasme des divans moribonds,

la bouche sur la bouche, pour boire avec ivresse

le cri rouge hallucinant de leurs velours

ensanglanté !...

Ensanglanté?... Mon sang !... ma chair et sa tristesse !...

... et j'étais seul à consumer mon corps,

à dévorer mon âme,

haletant sur les seins irrités de la Mort!...

Seul, à jamais seul, avec mes lèvres solitaires !...

Plus tard, je tremblotais longtemps, debout

devanll'idole, au corps d'ébène,

aux yeux d'agate, de mon Futur !...

Idole, enfumée par des lampes rousses

dont la valve est plus mince qu'une bouche d'enfant,

lampe tôt morte et tôt vivante !...

0 lugubre coït d'un désir surhumain, en proie au ténébreux délire de mes mains, devant l'Idole qui s'effrite, enfumée !... 0 lentes flâneries de mes mains fascinées, qui rampent vers la Pipe assoupissante, ô Donneuse d'extase, ô Verseuse d'oubli !...

0 lentes fumeries !...

La pipe, dans ma main, ressemblait à quelque étrange petit sexe racorni !... •C. Tout à coup ma main creuse me parut s'agrandir s'approfondir bien loin de moi, sous moi, comme un crypte immense couleur d'entrailles.

Et bien loin, tout au fond, sous la voûte sanglante,

une porte éclata, dégorgeant dans mon rêve

des tourbes de mendiantes cassées,

avec un lourd fracas traînassant de béquilles.

Mais ce n'étaient que les compas entrechoqués

de leurs jambes métalliques sous les haillons pourris.

« Logiques », savez-vous?... Elles s'appellent « Logiques »

ces gueuses décharnées qui, sans répit, à perdre haleine,

se prirent aussitôt à me parler affaires,

de toute la vitesse de leurs langues de vipère,

en discutant de longs contrats de joie !...

Leurs langues frétillaient dans leur bouche édentée,

ainsi que des couleuvres !... 0 le mortel effroi

de les sentir vrillantes dans ma trompe d'Eustache.

Gesticulant, mi-nues, sous leurs loques immondes,

les Logiques m'offrirent de grands stocks

de bonheur démodé,

des barils de plaisirs frelatés, bons, tout au plus,

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pour égayer le sort d'un gueux,

demandant en échange des sommes de remords !...

— «Carie remords, vois-tu, est l'amorce des joies profondes. Avec tant de luxure, et tant d'alcool,

Tu auras?... attends donc!... Il faut additionner.

Mais moi, d'un bond, j'en pris une à la gorge, en lui criant d'angoisse au nez :

— « Que me donnerez-vous ?... dites !... sacré Dieu !...

... Allons 1... sans marchander [...argent comptant! et vite !»

Aussitôt les Logiques se lurent soucieuses ;

puis l'une, d'une voix sourde, dit : «Fume I...

fume la pipe exténuante de ton rêve !... »

et l'autre : — « Bois donc tout ton soûl,

jusqu'aux nausées, jusqu'au dégoût !... »

Et d'autres marmonnèrent : — « Il faudra que tu traînes

à jamais ton corps lâche et pesant comme une chaîne

attachée à la boule évidée de ton crâne !,.. »

— « Il faudra que tes veines soient puantes comme un ruisseau d'égout !...

11 faudra que ton cœur tinte son glas d'effroi, comme un trousseau de clefs aux mains d'un geôlier, par un matin d'exécution, aiguisé par un tiède soleil printanier !... »

— « Alors, seulement alors... », chantèrent les Logiques à mi-voix, de concert, levant les bras au ciel.

— « Alors, seulement alors, le Bonheur entrera dans ton cœur, un Bonheur souple et rose

et léger, dont le pas

sait effleurer le sol, en glissant sur la brise,

un enfant, aux yeux purs de pervenches humides

et dont les lèvres ensanglantées de joies surnaturelles,

grisent éperdument les Anges,

comme les fruits pendus aux espaliers de Dieu !...

L'Enfant-Bonheur entrera, sans raison,

dans ton cœur !... tout simplement,

parce qu'elle est noire, la maison de ton cœur !...

En gambadant, il te fera sourire, rire et t'esclaffer, tout en riant lui-même à grands éclats, de tous les trente-deux lointains Soleils qui lui servent de dents !...

— avec des niaiseries, tout simplement, des bouts-rimés et des enfantillages 1...

— « Fume donc ta pipe, fume jusqu'aux nausées, pour que le chant de la sirène, pour que le cri exaspéré de ton désir s'achève enfin,

dans le brouillard du rêve !... »

Alors, la mâle rage me secoua

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des talons aux cheveux... et bondissant,

les poings brandis sur les froides Logiques :

— « Dites-moi le Pourquoi de ces louches commerces?...

Catégoriquement les Logiques,

avec des gestes brefs et nets, sans hésiter,

se coupèrent la gorge en guise d'arguments I...

Je m'éveillais, plus tard, où donc?...

Guinguette arabe?... taverne hindoue?... (que sais-je ?)

chauffées de ruts ardents et sursautantes de remords....

plutôt taverne hindoue dont le plafond très bas,

en forme d'éteignoir, descendait, d'heure en heure,

en écrasant les lampes fumeuses de mon Ame!...

Dans l'espoir de trouver ma vieille entremetteuse, la Nuit, aveugle et sourde, aux doigts visqueux de levain infernal,... je vins briser d'un coup, les carreaux aux fenêtres...

La Vieille avait filé, enjambant l'horizon. Et je sentis et je compris que des Etoiles pleuvaient sans fin, chues de quels ciels défunts?... dans les puits insondables de mes os !...

« De la moelle et du sang, pour des lampées d'oubli !, C'est le prix des beaux rêves !... C'est le prix !... »

NOCTURîsE (à trois voix)

pour Madame Ernesta Stern.

(Maria Star).

Parmi l'épuisement de cette nuit charnelle,

c'est pour nous que le Vent las de voyages éternels,

désabusé de sa vitesse de fantôme,

froissait d'une main lasse, au tréfonds de l'espace,

les velours somptueux d'un grand oreiller d'ombre

tout diamanté de larmes sidérales !...

C'est pour nous que le Vent défaillait en langueur sur les seins chauds et respirants de la mer printanière, comme un amant, huilé d'arômes, le front ceint de pavots, parmi l'épuisement de cette nuit charnelle !...

Nous marchions côte à côte en cadençant nos cœurs, sur les sanglots et les soupirs des vagues désirantes. Elle avait la grâce frêle et ployante des fleurs, ondoyant dans sa marche légère et persuasive, parmi ses voiles bleus qui lui donnaient des ailes;

si bien que l'épouvante me tenaillait la gorge, lorsque mon bras ceignait sa taille aérienne, qui voulait prendre son essor, à chaque pas, d'un envol souple et languissant de tourterelle, vers les nuages aux plages d'or !...

Elle avait dans les yeux le silence humide et attentif des rades violettes et solitaires, que les voiliers rompus, chassés par la tempête, découvrent à miracle, par des soirs de bonace, derrière un promontoire sur des côtes maudites !...

Je me souviens de la pâleur de son visage, haletant sous le poids d'une glorieuse chevelure au chignon d'or massif, qui retombait en arrière ainsi qu'une couronne royale méprisée !... Je me souviens de ses baisers imprégnés d'Idéal, qui déferlaient avec lenteur à ses lèvres mi-closes, et de sa voix aux longs froufrous soyeux de roses piétinées :

La voix de la femme.

0 mon amant, vois-tu là-bas les Etoiles svelles d'or

qui glissent d'un pas flou sur la plage,

agiles, deux à deux, en accolade lumineuse?...

Elles sont à demi nues et par instant leur corps de perle

se fusèle comme un coquillage... et par instant

leur chair rose, émergeant hors des nacres moelleuses,

ruisselle de rubis sanglaals !...

Ma voix.

Mon cœur tremble à les voir si douces et si fragiles,

et leurs tendres visages clarifiés par l'extase,

perdus en les remous des chevelures de turquoises !...

Mon cœur tremble à les voir nager à l'aventure,

avec le nonchaloir de leurs bras de rayons !...

>'e sais-tu pas, ma bieu-aimée, que je saurais descendre

dansles abîmes insondables des mers,

aux labyrinthes de la mort, pour embrasser

sur ses lèvres meurtries, telle Etoile noyée?...

0 mourantes Etoiles de mes nuits enfantines,

voici, que je sanglote à vous sentir agoniser,

comme de pâles naufragées,

dans les eaux scélérates de mon cœur !...

Hélas ! je ne pourrai jamais les secourir,

car toutes mes Etoiles sont bien loin de noslèvres !,..

La voix de la femme.

Ne pleure plus, ô mon amant, car mon cœur se déchire ; Ta bouche a désappris la griserie de mon baiser.

Pourquoi veux-lu ainsi consumer Ion désir sur les prunelles chimériques des Etoiles?... Ferme les yeux pour que j'embrasse les paupières!... Ferme les yeux pour que je puisse les abreuver de ma tiède salive, avec délices !...

Ma voix.

Hélas 1 ma bien-aimée, lu es pour moi plus triste et plus lointaine entre mes bras, qu'une intangible Etoile naufragée !...

La voix de la femme.

Ne parle plus ainsi : je ne saurais comprendre... Je suis toute inondée d'amour, toute pleine de loi!... Voici, méchant, ta bouche tendre m'enchaîne toute entière. Laisse-moi dégrafer mon voile et tu pourras bien mieux caresser à ta guise, à loisir, ma chair qui t'appartient. Je n'attends rien de Dieu ni des Etoiles, puisque tu m'aimes !... Je te sens... je t'embrasse et mes lèvres s'endorment en rêvant sur tes lèvres !... Et je garde à jamais tes baisers dans mes veines !...

il a voix.

Oh ! que les lèvres douces sont encor loin de moi !...

Je vois ta bouche s'entr'ouvrir comme un nuage ardent

sur la nacre souriante de la lune,

et tu me semblés indolemment penchée,

à la poupe fuyante d'une galère chimérique.

Hélas!... tu te contentes d'effeuiller tes baisers

du bout des doigts et de très loin,

d'un geste paie, évanescent comme un éclair !...

La voix de la Mer.

Vos caresses brûlantes, vos savantes caresses, sont pareilles à des tâtonnements d'aveugles qui vont ramant par les couloirs d'un labyrinthe !... Vos baisers ont toujours l'acharnement infatigable d'un dialogue enragé entre deux sourds emprisonnés au fond d'un cachot noir I... Malgré tant de caresses et d'amour pénétrant, vous serez à jamais perdus, ensevelis aux Thébaïdes embrasées de vos chairs !... Holà ! toi qui t'acharnes en des baisers inassouvis, sur le corps de la femme qui râle entre tes bras, pourquoi contemples-tu avec tant de tristesse la bouche inaccessible des Etoiles lointaines ?...

Ma voix.

0 Mer, ô Mer sournoise qui vagabondes au large sous tes haillons de brume, ô sorcière maudite,

ne sais-tu pas la joie d'arracher lentement

un spasme déchirant à cette chair mourante,

et d'entasser, à force de caresses et de baisers

tumultueux, les miels brûlants de la luxure

dans ses veines béantes?... J'attends le grand sursaut

de ce corps délié qui se dissout avec délices.

Je veux la suprême communion

de nos deux agonies, pour que son corps

me remercie enfin, avec ivresse,

de la lenteur de mes poignards !...

...pour qu'enfin les lèvres innombrables

de toutes ses blessures embrassent avec ferveur

ces glaives dont elles pleurent et meurent

heureuses et transpercées !...

Si je m'éloigne d'ElIe... aussitôt

ses seins fascinent mon regard ainsi que les rivages

de nacre vaporeuse tout ennoblis d'aurore,

que j'ai vus bien des fois, surgir des flots lointains

sur l'arc de l'horizon, à l'avant du navire...

0 fascinants rivages enflammés d'Idéal,

calmes oreillers de sable,

que mes grands rêves migrateurs

ont surpassés à lire-d'aile !...

Et ce front pur luit parfois dans la pénombre,

comme la vitre illuminée d'une villa,

pleine, on dirait, de bonheur moite sous la lampe...

NOCTCRNE 59

0 la douceur de vivre ea la chaleur intime de son âme, sous ce front transparent !...

La voix de la Mer.

Malgré bien des voyages, au grand galop,

lancé dans l'inconnu, tune pourras revoir

la vitre claire, illuminée de bonheur calme au soir!...

Ce beau front que ta bouche eftleure avec tendresse,

ce beau front idéal est bien loin de ton âme !...

Vos baisers ne seront à jamais qu'illusoires,

car tout un Ciel infini vous sépare !...

Ma voix.

Je le sens, je le sens, des abîmes profonds

s'immensiflent entre nos cœurs inassouvis !...

0 Mer, je sais que les flots bleus

aux bras tendus, tout ruisselants de pierreries,

sourient là-bas très loin de moi, à l'autre pôle,

avec, au fond des yeux, des joies bien plus hallucinantes.

Je sais que tu déferles avec plus de langueur

et de parfums épars, en égrenant tes perles roses

sur des plages heureuses qu'un grand Soir divin

arrose de bonheur et d'azur immuable !...

Je sais aussi que des amants

s'y couchent avec angoisse, comme nous,

sur les sables, parmi l'ardente éclosion des astres,

éperdument inconsolables de se sentir

si loin, la bouche de la bouche,

malgré la fusion de leurs baisers intarissables !

Je sens que nos caresses, nos savantes caresses

sont pareilles à des tâtonnements d'aveugles

qui vont ramant par les couloirs d'un labyrinthe !.,.

Je sens que nos baisers ont la fougue démente

d'un dialogue enragé entre deux sourds

emprisonnés au fond d'un cachot noir!...

Je sens que nous serons toujours ensevelis

auxThébaïdes embrasées de nos chairs,

Seuls, parmi le monotone brouhaha de taverne

qui monte du tréfonds des luxures !...

Seuls, sous le Destin et ses grands blocs

de Douleur, suspendus sur nos têtes !...

Seuls, sous le Destin et ses ronrons sinistres

d'écluse colossale!...

La Voix de la Mer.

Pars donc, ô mon enfant, braquant les yeux de ton délire !.

Escalade les brunes montagnes de la nuit,

visite les Etoiles, une à une,

ces villes d'or maudites aux créneaux de diamant,

que tu rencontreras, de distance en distance,

sur l'immense Voie Lactée !...

Tu t'en iras par les chemins du Ciel

de firmament en firmament,

suivant au loin le clair sillage d'une comète,

haletant de désir vers Celle que tu portes

... enchaînée dans ton cœur, mais intangible !...

...attachée à tes lèvres, mais à jamais lointaine !..

...vers celle qui ne peut t 'appartenir

malgré le spasme affreux qui vous déchire !...

Tu t'en iras, tu t'en iras jusqu'aux confins du ciel, et tu seras toujours aussi loin d'Elle, qu'en la serrant d'amour entre tes bras !...

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