DESSIN POUR
CIIVMPKINY »
paillassons roulés. Le général Faron, accompagné de ses officiers d'ordonnance, est venu se rendre compte des travaux, interroge le vieux jardinier de la maison. Des mobiles attendent impassiblement, assis sur les châssis, sur les mottes de terre gelée, ([ue leui- capitaine les conduise faire le coup de feu derrière les nnus crénelés ; d'autres ont pénétré dans la villa, au fond du jardin; du balcon, gaiiii de meubles et de matelas, (|uel(jucs hommes répondent aux assaillants, malgié les balles et les obus, dont un vient d'éclater sur le perron; ceux qui ne sont pas atteints se défilent dans le jardin, se mettent à l'abri derrière la maison.
Ces trois parties du tableau, d'un contraste si émouvant par leur caractère et leur physionomie, n'en forment pas moins un ensemble d'une unité si parfaite que l'absence, le déplacement ou la réduction de l'une d'elles le détruirait : ce qui est l'essentielle condition de l'œuvre d'art. Et, si, de l'ensemble, on porte l'analyse sur une de ces parties, sur les éléments variés qui la constituent, chaque figure, chaque groupe, apparaît conçu et exécuté avec la préoccupation sincère d'une expression vivante, en harmonie avec l'idée qui a inspiré la composition.
« Champigny », de tous les tableaux de Détaille, est, sans conteste, celui qui montre le mieux son esthétique, sa méthode de conception, et ses procédés de travail. Le peintre militaire y apparaît avec netteté de l'école littéraire de Stendhal et de Tolstoï. Sincèrement réaliste, il ne demande rien à la convention, ni à la tradition; il peint ce qu'il a vu et senti ; il s'en tient, non à la vraisemi)lance, mais à la mérité. Sur le champ de bataille même, il a pu se rendre compte qu'il n'\ a ])as de héros au sens attaché à ce mot, d'après les légendes artisti(pu^s et Httéraires ; que ce sont, comme les définissait hier l'auteur d'un volume de Souvenirs militaires, le lieutenant-colonel Patry : « des honnnes faisant consciencieusement et dignement leur devoir, c'est-à-dire visant en tirant, se défilant tout juste pour être à peu près abrités, mais pas assez pour être gênés dans le tir, se levant au commandement et marchant en avant, sans se laisser arrêter par le feu de l'ennemi, même le plus intense », et, ce sont ces soldats (ju'il peindra lidèlement. Il a constaté
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aussi ce fait, ignoré ou méconnu des fantaisistes et romantiques
peintres militaires d'autrefois, qu'on ne « voit » jamais (le bataille; que le soldat, l'officier, souvent le général, ne connaissent qu'un point du combat, et agissent en conséquence. C'esf c|u'il en est de cette forme sociale de la vie comme de toutes, où le i^i^ I ; corps, unique apparemment,
' est constitué par une infinité
I d'autres, qui portent en eux-
- mêmes leur but. IMais, en
vertu de la loi d'harmonie ^ et de solidarité universelles, i à la façon dont quelques
\ a hommes se battent et meu-
I ^ rent sur un point, l'imagi-
Z nation du spectateur perçoit immédiatement la sensation (jue partout il y a unité de sentiment et d'action. Ainsi, l'œuvre restreinte s'agrandit; sa vérité et son émotion deviennent celles, désormais irréductibles, de l'événement tout entier. L'artiste a passé aisément de l'idée à sa représentation, parce que la vision toujours a été nette et vive, qu^il y a en lui un homme de métier, d'une rare habileté, d'une conscience intransigeante, dont les qualités natu-
relies d'observation et (ie précision ont été développées par des études et un travail incessants.
Cette esthétique, qui semble devoir simplilier singulièrement les difficultés, impose au r- contraire une technique supérieure; car, outre
?v'*^w-;f4^ le choix délicat d'un sujet suggestif, un effet
profond ne peut s'ol)tenir que par une exactitude dans tous les détails des physionomies, des uniformes, des accessoires et du paysage, cjui conduit à une expression aussi proche de la vérité qu'on peut la concevoir. Elle commande la méthode de travail de l'artiste, cju'il m'expose ainsi lui-même : « Je compose un tai)leau dans ma tète comme un musicien compose, sans
piano; mais, pour la gestation, il faut la promenade, la solitude, le grand air, la nature. Tel ta])leau demande des mois entiers de réflexion intérieure; il en est d'auties qui ont germé dans mon cerveau pendant des années. C'est seulement quand je l'ai vue intérieurement que je jette sur le papier ma vision, qui apparaît alors complète, et ([ue je modifie rarement. Bien entendu, il n'y a pas de méthode absolue (jui ne comporte des exceptions. Il m'est arrivé de modifier ma première vision; mais, cette modification est presque instantanée et n'exige pas de longs et pénibles remaniements. Si je prenais une toile blanche et un fusain, avec l'idée de chercher un tableau, je ne trouverais rien. Donc, je compose par la pensée et même les choses les plus compliquées, surtout les choses compliquées, cpi'il faut voir par grandes masses.
« Alors, commence le travail delà mise au net de ma pensée, travail que je ne laisse pas au hasard, car je fais toujours d'après nature ces premières indications sommaires ; je déteste les barbouillages où le hasard joue le plus grand rôle. Si je fais un grand tableau, mon esquisse est très arrêtée et très mûrie sans être pour cela ce qui s'appelle exécutée. Cette esquisse de petite dimension me sert pour la mise en place sur la grande toile.
ESTHÉTIQUE ET TECHNIQUE ^cj
J'ai beaucoup de mal à peindre d'après des études. Je perds tout
mon entrain en me copiant; et, c'est toujours directement d'après nature que j'exécute un morceau. Ce n'est pas toujours commode ; mais, l'exécution est bien plus franche et plus vivante au contact direct de la nature.
« Un système que j'emploie souvent, et que j'aime beaucoup, est d'exécuter d'al)ord le paysage, très à ^ l'eiïét, très poussé, très serré, " d'après nature, et d'y mettre
1 ensuite les figures qui doivent
entrer dans la composition .»
2 Quant aux procédés s techniques de peinture, une % lettre de Détaille, adressée à
^. Eugène Montrosier, nous fait connaître ceux qu'il a adoptés, et qu'il pratique le plus volontiers, suivant le caractère et la destination de chaque tal)leau :
« Je ne suis pas un aquarelliste pur; je suis et veux rester peintre d'histoire.
Je n'aurais jamais choisi l'aquarelle pour peindre soit des sujets historiques comme la « Charge du 9' Cuirassiers a Morsbronn » ou])ien « La division Faron à Champigny »; soit des sujets
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philosophiques de la guerre comme « liCS Vainqueurs », « En retraite », « En reconnaissance », « Salut aux blessés », « L'alerte », ni même... le Panorama de la bataille de Champign} , ni celui deRezonville que je com-
LE CAMP DE GRAVELLE (l8^o)
mence en ce moment avec de Neuville. Il défile tant de choses sous les yeux d'un peintre, il éclôt tous les jours tant de sujets dans son cerveau, que l'existence ne suffirait pas à mettre à exécution tous les projets qu'il a en tète. li'aquarelle, avec son procédé rapide et si commode, se prête merveilleusement à exprimer les thèmes qu'on entrevoit en voyage, et qu'il fant fixer de suite avant que le souvenir s'en efface. Toutes les aquarelles que j'ai faites sont toujours des impressions de marche, de grandes manœuvres; mais, le jour où j'ai un épisode sérieux, une page épique, c'est à l'huile que je l'exécute; ce sera toujours le procédé applicable aux morceaux de longue haleine. L'immense avantage de l'aquarelle consiste à ce qu'on n'a pas besoin d'ébaucher son tableau, de le laisser sécher; on peut le faire tout d'un trait, on en conserve l'entrain si nécessaire à l'exécution d'une œuvre. J'entends par aquarelle la gouache aussi, car je pense qu'on ne doit négliger aucun instrument. La peinture est déjà bien assez difficile sans qu'on aille se priver de tous les auxiliaires qu'on se procure : allez donc peindre une tunique, un pantalon boueux avec de petits tons frais et transparents! Donc, j'emploie de tout pour rendre ce que j'ai vu; j'ai exposé chez George Petit deux dessins oii il y avait un mélange de fusain, de pastel, de crayon noir, d'aquarelle et de gouache. »
LA GUERRE /,i
Détaille pratiquera aussi la litliograpliie et l'eau-forte, mais en manière de passe-temps artistique. J'ai trouvé, dans les collections d'estampes contemporaines de la Biljliotlièque nationale, un certain nombre de pièces, militaires, pittoresques, humoristiques, qu'il a luimême oubliées, entre autres des types de la Guerre de 1 870-1 871, hulans, dragons, cuirassiers et chasseurs à cheval, exécutés à la pointe sèche; une page de croquis d'incro} al)les, mousquetaires, grenadiers et dragons; et, une fontaisie charmante d'esprit et de gaieté, « Rêve d'enfant ». Sur une série de planches à l'eau-forte reproduisant les principaux tableaux de Meissonier, il a mis des remarques personnelles, qui sont de véritaljles compositions.
Comme Alphonse de Neuville, deux ans après, par « Les dernières Cartouches », Détaille par « Champigny » entrait fièrement dans la popularité; et, le public ne séparera plus désormais, dans son admiration, les deux jeunes maîtres, déjà liés par une amitié fraternelle, et qu'une collaboration prochaine allait réunir plus étroitement encore, sans que la personnalité artistique de l'un et de l'autre, très distincte, ait subi la
LES FRKRES DE LA DOCTRINE CHRETIENNE RELEVANT LI.> M()lll> \ CIIAMPIGNV
moindre atténuation du fait d'une communion constante d'idées, d'impressions et de sentiments.
Pendant ces trois jours des batailles de la ^Nlarne, le peintre a été le témoin ému de l'héroïsme et (ki dévouement surhumain des Frères de la
Doctrine chrétienne. Il a vonlu en consacrer le souvenir dans un tableau spécial, et, plus tard, dans le panorama de Champigny.
Dans tous ces tableaux du siège de Paris, si variés de sujets, mais d'une si harmonieuse unité d'idéal patriotique et de conception d'art, Détaille a mis toute son âme d'artiste, tout son cœur de soldat. Aujourd'hui, après plus d'un quart de siècle, à les regarder, une profonde émotion vous étreint. Ils font revivre, et de la vie la plus intense, ces combattants de Champigny, de Bry, de \ illiers, du Bourget, de Châtillon, de Bagneux et de Buzenval, (pii donnèrent plusieui's fois à la cité, enfermée dans un cercle <le feu, l'espérance, l'illusion même, d'une victoire décisive, toujours suivie d'une chute plus profonde dans l'horreur des inutiles souffrances, des héroïsmes stériles et des caprices sanglants d'une ironique fatalité.
CROQUIS POUn " LES VAINQUEURS "
CROQllS l'Oim LK l'ANORAM.V Dr. CHAMl'IGW
LES épisodes ou plutôt les parties diverses de la l)ataille de Cliampigny ont fourni à Détaille le sujet d'une création spéciale : un panorama colossal, qu'a\ec Alphonse de Neuville, son collaborateur, il élèvera de la tradition des trompe-l'œil à la conception et à l'exécution supérieures d'une œuvre d'art, pleine de réalité vivante, émouvant par la représentation exacte de la nature et des événements qu'un véritable peintre a vus et sentis non point seulement en témoin mais en coopérateur. « J'ai fait ce panorama, me disait-il un jour que nous causions de cette entreprise, pour m'habituer à peindre en grand, ce que je n'avais pu encore tenter, et parce qu'il était intéressant pour moi au plus haut point de ne pas m'astreindre à faire de la synthèse, de pouvoir développer une composition comme la nature la donne, sans entrave, ni convention. A l'origine, nous devions faire chacun un panorama, Neuville et moi; après réflexion, nous avons pensé qu'il était préférable de nous associer connue deux collaborateurs, pensant et vo\ ant de même. Quand nous eûmes choisi Champigny comme thème, et étudié à fond la bataille, nous avons parcouru, souvent et longtemps, le terrain
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pour trouver l'endroit d'oii Fou pourrait voir se dérouler toute l'action. Une fois l'endroit adopté, nous avons, après de longs débats, fixé une heure; et, il nous a fallu compulser de nouveau tous les récits des historiens et des chroniqueurs, recueillir les déclarations d'officiers survivants, pour les compléter en un grand nomljre de points. Cela fait, nous nous sommes mis à l'œuvre, Neuville se chargeant de la partie ouest, de Bry à Paris, et moi de la partie est, de Villiers à Champigny. »
C'est la seconde journée de la bataille, le '2 décembre, à trois heures de l'après-midi. L'état-major allemand, surpris et inquiet de l'offensive énergique du 3o novembre, avait résolu de rejeter à tout prix l'armée de Ducrot sur la rive droite de la IMarne, de reprendre Champigny et Bry; de Moltke donnait au général de Fransecky, le héros de Sadowa, et au prince Georges de Saxe, l'ordre de se précipiter, dès le matin, avec toutes leurs forces, sur les deux villages. Malgré les attaques incessantes, le soir, le drapeau tricolore continuait à flotter au sommet des clochers de Champigny et de Bry : victoire stérile, puisque, si les assiégés couchaient sur le champ de bataille, ni Cœuilly ni Villiers, les clefs de position, n'avaient pu être emportés d'assaut par les mobiles
et les jeunes lignards, . ({ui tinrent tête avec
vaillance aux vieilles troupes victorieuses de Forbach et de Sedan.
\ A gauche du pano-
rama, au delà des hauteurs de Villiers, est le village de Bry qu'on ne / peut apercevoir, mais
au-dessus duquel pla- ^ " nent les fumées d'un
coml)at qui se livre entre les fantassins de la brigade Daudel, les mol)iles
CROQUIS POUR LE l'AAORAMA DE CHAMPIGNY du ColoUCl dc Mn^ll^cl, Ct