‹ Détails biographiques sur Beethoven d'après Wegeler et RiesChapitre 2 sur 4 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

BEETIÎ0VE]\.

La biographie de Beethoven est encore un ouvrage à faire. Ce que l'on possède sur la vie de cet homme extraordinaire se réduit à une mesquine brochure allemande publiée par Schlosser, défectueuse sous plusieurs rapports; à une esquisse intéressante, mais incomplète, du chevalier de Seyfried , qui se trouve en tète d'un ouvrage apo cryphe de Bcelhoven , et enfin à des articles de dictionnaires, de recueils périodiques et de journaux qui, pour la plupart, ont puisé dans les deux ouvrages que nous venons de citer. Si ces différents écrits ont pu suffire pour faire connaître la vie extérieure du grand homme, toute simple, comme on sait, et peu variée par des événements remarquables, ils ont laissé un vide bien sensible, en glissant sur sa vie inliine, dont les particularités sont restées inconnues jusqu'à présent. Cette partie, à coup sûr la plus intéressante, ne pouvait être traitée que par des amis qui fussent à même d'observer l'illustre artiste ; car JJeethoven, qui s'isolait de plus en plus du monde à mesure que sa surdité croissante augmentait la mélancolie de son caractère, n'était accessible qu'à un petit nombre de personnes. J.e public admirait les chefs-d'œuvre qu'il lançait dans le monde du fond de sa retraite ; l'homme lui-même n'apparaissait que rarement.

On s'attendait depuis long-temps à voir combler la lacune que nous venons de signaler : elle vient de l'être en partie. Deux hommes se sont réunis pour remplir cette tâche à laquelle leur position semblait particulièrement les appeler.

Personne plus que Ferdinand Ries, compatriote, élève et ami de Beethoven, n'était à même de fournir des renseignements précieux sur cet homme de génie. Aussi, depuis long-temps, Ries était-il obsédé par tous les amis de l'arf, qui le [tressaient vivement d'écrire ses souvenirs, et de sauver de l'oubli toutes les particularités qu'il savait sur son maître, et dont il était l'heureux possesseur. Ries avait promis de le faire; mais, toujours occupé d'autres travaux, il avait dilléré l'accomplissement de sa promesse. Enfin , un mois avant sa mort , il prit la plume , et écrivit ce que l'on pourrait appeler le croquis de ses souvenirs. Le manuscrit fut remis entre les mains du docteur Wcgeler, qui, également compatriote et ami d'enfance de Beethoven, se chargea d'en diriger la publication.

Le livre a paru ; nous l'avons sous les yeux (I). Bien que nous nous attendissions à une récolte plus abondante , vu la position des deux hommes qui ont entrepris de la faire, hàtons-nous de dire que ce joli petit volume contient des choses intéressantes et curieuses. L'analyse et les extraits que nous allons en donner seront lus avec plaisir, nous n'en doutons pas, par tous les admirateurs du plus grand génie musical.

Ce volume se divise en deux pai (ies (jui appartiennent chacune exclusivement à un des rédacteurs. C'est M. Wcgeler qui commence. Il donne d'abord des documents précieux sur la naissance et sur la famille de Beethoven ; pu s il passe à la jeunesse et à l'éducation de notre composi-

(i) Bioifraphische Notizen liber Liidwig van Beethoven, (Notes Ijiographiqties siir Louis van Beethoven, par le docteur F. -G. We- (iELEK et I'"erdiuanl Rie^. Cobleiu Bredtkyr, t838, iu-rz. )

feiir, dont il raconte quelques anecdotes piquantes; enfin suivent des lettres de Beethoven , accompagnées de notes explicatives. La seconde partie est due "à Ferdinand Ries. Ce sont des anecdotes, des pensées, des réilexions, une foule de petites notes jetées là au hasard et sans ordre , comme se les rappelait l'auteur, lieethoven y apparaît tour à lour avec ses qualités supérieures et ses faiblesses , son âme généreuse, son noble caractère, son amour-propre d'artiste, sa susceptibilité quelquefois outrée, sa manière de vivre ; enfin tout son être se développe devant le lecteur. Si l'on connaît l'artiste par ses œuvres, on connaîtra l'homme par ce petit livre, dont la Jecture pourra égayer par quelques singularités bizarres, mais qui, après tout, laissera au fond de l'âme un sentiment de douleur et de compassion ; car une affligeante, mais incontestable vérité, ressort de l'ouvrage, c'est que Beethoven n'a pas été heureux. Si la nature l'avait doué d'un génie sublime et sans égal , il a dû racheter celte faveur du destin par une vi;,' pleine d'amertume, par des moments oîi , comme il l'écril à son ami d'enfance, il était la plus malheureuse créiiure de Dieu. Mais n'anticipons pas, et prenons plutôt les choses par le commencement.

La date de la naissance de Beethoven a été , comme on sait, sujette à contestation. Désormais il ne pourra y avoir de doute sur l'année, le jour seul reste incertain. M. Wegeler rapporte l'extrait original de l'acte baptistaire, tiré des registres de Saint-Uémi de Bonn, duijuel il résulte que Beethoven a été baptisé le 17 décembre 1770, Il est probable que ce fut aussi le jour de sa naissance , parce que , dans qi;elques pays catholiques , on se hâte de faire baptiser les enfants le jour même où ils viennent au monde. Toutefois, il serait possible qu'il fût né la veille, et les biographes ne pourront guère indiquer, pour cet événement , que le Hi ou le 17 décembre.

Quant à la famille de Beethoven , il est probable qu'elle

tire son origine de la Hollande, comme l'indique le nom même avec la préposition vu'i qui n'existe que dans la langue de ce pays. Mais cette famille était venue se fixer en Allemagne long-temps avant la naissance du célèbre compositeur. Il est important de bien établir ce fait, parceque l'on a voulu récemment le révoquer en doute, pour y substituer une fable, selon laquelle Beethoven lui-même serait né en Hollande, de parents pauvres qui exerçaient le métier de musiciens ambulants ;l^ Grâce aux recherches de M. Wegeler, il n'y a plus de doute possible sur l'authenticité des faits que nous allons rapporter :

Dès l'an 1760, Louis van Beethoven , grand-père , et Jean van rieethoven , père du compositeur, était fixés à lîonn et attachés à la cliapelle de l'électeur , l'un comme chanteur titulaire , etl'autre commechanteur adjoint. En i7()5 , Louis fut nommé maître de chapelle, et Jean obtint la place de chanteur, dont jusque-là il n'avait eu que l'expectative. Ce dernier se maria en 1767; sa femme Marie-Madeleine ;2)

(i) Tout le Qiondc était d'accorJ sur la ville natale de Beelliovcn ; mais voilà qu'un hollandais, M. van Marsdijk, s'ause de combattre l'opinion géncralement reçue, et de revendiquer pour sou pays riiouneur d'avoir donné le jour au célèbre arlisic. M. van Marsdijk a pul)Iié une brochure de vingt pages in-8", dans laquelle il s'efforce de prouver, i" que Beethoven est né à Zutphen, petite ville de la province de Gucldre; a** que ses parents ont été de pauvres musiciens ambulants qui fréquentaient les foires de la Hol- • lande ; 3° que le père de Bee'boven ne s'est fixé à Boun qu'après la naissance de son illustre fils; 4° que la mère de Bc-elliuven est elle-même hollandaise, etc. A défaut de preuves, M. van Marsdijk s'appuie sur des conjectures et des inductions plus ridicules les nnes que les autres, et (jui s'évanouissent d'elles-mêmes devant les documents authentiques rapportés par M. Wegeler. Voyez la Gazette musicale de i838, numéro 38, l'arlicle : Becthoi'en est-il Hollandais r'

(i) Telles étaient ses prénom';. Si c|ue!ques auteur!, et entre autres M. van Maijdijk, l'ont nommé Hélkne, c'c»t une erreur qui provient de ce qne le nom de Madeleine , aussi bien (jiie celui d'Hc-

Keverich , native d'Ehrenljieitslein près Coblenz , était fille du cuisinier en chef de rélecleurde Trêves. Le mariage se fit à Bonn , comme le témoigne le registre de la paroisse de Saint-Rémi de cette ville. Quatre enfants dînent le jour à cette union , tous nés et baptisés à 15onn , comme le prouve le même registre de Saint-Kémi.

Le premier de ces enfants fut Lolis-Mauie, qui naquit le 2 avril I7G9 , et mourut le S du même mois.

Le second , Louis , né le I G ou le î 7 décembre IT70 ; c'est notre compositeur.

Le troisième, GASPAUD-AxTOiNE-CnAnLES , naquit le 8 avril 1774 ; il est mort à A'iennè en 181,').

Le quatrième enfin, Nicolas-Jeax, naquit le 2 octobre ^776. Il suivit, comme le précédent , son frère à Vienne, où il exerça l'état de pharmacien. On ignore s'il est encore vivant.

Le grand- père mourut le 25 décembre 1773 ; la mère le n juillet {787, et le père le 18 décembre 1792.

L'éducation de Beethoven, sans être distinguée, ne fut pas tout-à-fait négligée. 11 alla à l'école, où il apprit à lire, à écrire, le calcul et un peu de latin ; mais la musique resta le but principal , et son père se chargea lui même de commencer cette partie de l'iiiilniclion. Il lai enseigna les principes du piano ; mais comme il ne jouait pas lui-même de cet instrument, un autre professeur devenait nécessaire, et ce fut un homme dont personne n'a fait mention jusqu'ici : il se nommait Pfeiiïer, et était directeur de miisique et hautboïste. Pins tard, il devint chef de musiciue dans un régiment bavarois à Dusseldorf ; c'était un artiste consonmié et de beaucoup de génie, bien que sou nom soit resté obscur

lène, se i'eni|)lace \ iilyaii-emeul en allemand par L^ne ou par le diminutif Lenchen.

dans les annales de l'art. Beellioven lui dut la plus grande partie de ce qu'il apprit dans son enfance, et il en garda toujours un souvenir reconnaissant, de sorte que plus lard, établi à Vienne, il lui envoya des secours en argent.

On a dit que Beethoven avait eu pour maître l'organiste de la cour, Van der Eder. Suivant ]M.\S'egeler, le fait n'est pas certain, quoique probable. Quant à Xccfe, dont on prétend (jue Beethoven prit aussi des leçons, il n'eut que très peu d'influence sur l'éducation musicale du célèbre compositeur.

En 1783, Beethoven fut nommé organiste de la cliapelle électorale. On a dit encore qu'il n'avait eu que l'expectative de la place de Xeefe, et qu'il ne l'occupa qu'après la mort de celui-ci; c'est une erreur : tous deux furent ensemble organistes et' alternèrent dans leurs fonctions. L'almanach de la cour électorale de Cologne , cité par M. Wegeler, en fournit la preuve.

Beethoven, malgré sa jeunesse, se distingua dans son nouveau poste par un jeu savant et une profonde connaissance de l'harmonie. M. Wegeler raconte à ce sujet l'anecdote suivante:

Dans l'église catholique de Bonn il était d'usage de chanter pendant trois jours de la semaine sainte, les lamentations de Jérémie. C'était une espèce éc plain-chant fort simple qui se bornait à quatre notes, dont une était souvent répétée sur plusieurs mots, et même sur des phrases entières, jusqu'à ce qu'enfin, au dernier mot, le chant tombât dans la finale. L'emploi de l'orgue étant défendu pendant ces trois jours, il y avait dans l'église un piano pour soutenir la voix du chanteur.

In jour, lorsque ce fut le tour de Beethoven de servir d'accompagnateur, il demanda au chanteur Heller, renommé pour 1 ! sûreté de son intonation, s'il lui permettait de le dérouter et de lui faire perdre le ton. Heller ayant accepté le dcll , B'.^cthovcn se mit ù moduler de telle sorte que le chanteur, trompé par la savante combinaison des accords ,

ne putVetrouver la finale. Ueller, dans un mouvement de colère, alla se plaindre auprès de l'électeur. Ce prince, qui aimait à rire, trouva le tour fort plaisant, mais il ordonna au jeune organiste d'accompiigner à l'avenir d'une manière plus simple et moins savante. Beethoven n'avait alors que seize ans. A la même époque il fut encore nommé musicien de la chambre de l'électeur. Son emploi consistait à jouer du piano aux soirées musicales de la cour.

Lorsque Haydn revint de son premier voyage de Londres, il .passa par .la ville de Bonn. Les musiciens de la chapelle électorale l'invitèrent à un grand déjeuner qui fut donné à Godesberg , près de Bonn. A cette occasion Beethoven présenta au célèbre compositeur une cantate qu'il venait d'écrire et sur laquelle il désirait avoir son opinion. Haydn, après l'avoir examinée avec attention, en fit l'éloge d'une manière très flatteuse pour le jeime auteur, qu'il encouragea en lui conseillant de poursuivre une carrière si bien commencée. Cependant cette cantate ne fut jamais exécutée. Elle devait l'être à Mergentheim, au château du prince; mais on la trouva trop difficile, surtout pour les instruments à vent. Elle n'a pas été publiée.

Vers la même époque, Beethoven composa la musique d'un ballet qui fut joué, pendant le carnaval, par la noblesse de Bonn. Cette composition est également restée manuscrite. On eu a conservé la partition de piano, qui se trouve entre les mains de M. Dunst, marchand de musique à Francfort. Il serait curieux de voir ces coups d'essai , ce premier élan de l'aigle qui, plus tard, s'éleva si haut. On nous fait espérer que ces morceaux seront insérés dans une collection complète des œuvres de Beethoven que M. Dunst se propose de mettre au jour, et qui devra aussi contenir les premières sonates et les variations publiées dans le recueil de Spire, devenu très rare aujourd'hui. On sait que Beethoven, rejetant plus tard lui-même les essais de sa jeunesse, ne data la série de ses œuvres qu'à partir d'im cahier

de trios pour piano, violon et violoncelle, publiée Vienne en 179,1.

Beethoven, à l'âge de seize ans, n'avait pas eu occasion d'entendre un virtuose sur le piano. Dépassant de bien loin ses maîtres et tous les pianistes de Bonn, il était livré à luimême pour rexercice de son instrument ; aussi son jeu, bien que remarquable sous le rapport de l'habileté et de la force, laissait-il à désirer pour la délicatesse et le goût. Ce fut Steri<el quiltti fit voir ce qui lui manquait de ce côté. Dans un voyage à Mergentlieim , l'électeur se fit suivre par toute sa chapelle. On passa par la ville- d'Aschaffenbourg , où Beethoven eut l'avantage d'être présenté à Sterkel qui l'accucillit avec bienveillance. Sterkel, sans pouvoir exécuter de grandes difiicuités, se distinguait par un jeu élégant dont la précision et la netteté faisaient le principal mérite. Cédant aux instances de la société, il se mit au piano. Beetlioven, se plaçant derrière lui, resta immobile, les yeux fixés sur les touches et sur les mains qui les parcouraient en les caressant. Lorsque Sterkel eut fini, l'on pria Beethoven de jouer à son tour. Il refusa- Mais la conversation étant tombée sur un air varié de Beethoven récemment publié, et Sterkel ayant fait quelques observations sur l'excessive difficulté de ce morceau, ajoutant que l'auteur lui-même ne saurait l'exécuter en entier d'une manière satisfaisante, Beethoven se sentit vivement piqué dans son amour-propre et demanda le cahier. Sterkel ne le trouva pas, et déclara qu'il était égaré. Alors Beethoven se mit h jouer par cœur ce qu'il avait retenu de ses variations ; il en ajouta d'aiitres qu'il improvisa, de telle sorte que Sterkel et tous les assistants restèrent stupéfaits. Ce qu'il y eut encore de remarquable dans cette improvisation, c'est que Beetlioven s'appropriant tout-à-coup les (juaiités de l'exécution de Sterkel, joua av3c une précision , une netteté et une délicatesse qu'on ne lui avait pas vues jusque là.

Ce voyage laissa encore, sous d'autres rapports, un doux souvenir dans la mémoire de Beethoven ; il lui lappelait des

moments d'une gaielé folle, trop rares, hélas! dans le rcsie de sa vie. Toute la chapelle de lelecteur se trouvait réunie dans deux yachts qui longeaient, dans la plus belle saison de l'année, les bords admirables du Rhin. Les musiciens enjoués conçurent l'idée de se constituer en royaume, et choisirent pour roi un acteur comique assez célèbre de son temps, nommé Luchs. Dans la distribution de l'état de la maison royale, Beethoven et le célèbre Eernard Romberg furent nommés garçons de cuisine. On leur remit un diplôme en règle que Reetlioven conserva religieusement comme souvenir de ces belles journées. On se rappelle peut-être d'avoir lu dans un de nos journaux un confeécrit par un spirituel auteur et intitulé : Beethoven cnisinicr. L'incident dont nous venons de parler, et que ]5cethoven se plaisait à raconter à ses amis, aurait-il donné lieu à celte anecdote qui n'a aucun fondement?

Avant de quitter la première période de la vie de Beethoven, nous dirons quelques mots sur une famille qui exerça une heureuse influence sur la culture de son esprit. Uniquement occupé de la musique (car son père ne connaissait et ne voulait (jue cela), Beethoven était resté étranger à la connaissance de la littérature de son pays. Ce fut dans le sein de la famille dont nous allous parler qu'il puisa les premières notions littéraires, et qu'il contracta le goût de la lecture pour tout le reste de sa vie.

La famille de Breuning se composait de la mère (veuve d'un conseiller de cour), de trois fils et d'une fille. Les fils, du même âge que Beethoven, se lièrent avec lui d'une étroite amitié. Madame de Breuning lui portait un sincère attachement et le recevait comme un enfant de la maison. Rudement traité par son père, ne rencontrant chez lui que chagrin et dégoût, Beethoven trouvait dans la maison Breuning un asile toujours ouvert; c'est là qu'il se sentait à son aise. Y rester une partie de la journée, y passer des soirées entières, c'était pour lui un extrême bonheur: aussi madame

-iode Breuning avait-elle sur lui un ascendant prononcé. Ce que personne ne pouvait obtenir du jeune artiste revcche et morose, elle n'avait qu'à en exprimer le désir, elle était sûre d'être oLéie. Une seule chose faisait cependant exception ; elle ne réussissait pas toujours à vaincre la répugnance qu'il avait à donner des leçons do musique. Réduit à ce moyen de gagner de l'argent pour augmenter le revenu de son père, qui, sans être pauvre, était loin de se trouver à son aise, Beethoven avait pris quelques élèves. M;iis professer était pour lui un vrai tourment. Il enseignait le piano à la fille et au fils cadet de madaine delîreuning; ici, l'amitié qu'on lui prodiguait, lui faisait un devoir d'être exact; mais il n'en fut pas de même pour ses autres élèves, il ajournait les leçons de ceux ci autant qu'il le pouvait. Un jour madame de Breuning l'ayant vivement pressé d'à 1er donner sa leçon ordinaire de piano dans l'hôtel de l'ambassadeur d'Autriche qui se trouvait en face de sa maison, Beethoven se mit en route. Mais, arrivé devant la porte de l'hôtel, sa répugnance naturelle l'emporta; il retourna sur ses pas chez madame de Breuning, et lui dit : De grdce^ madame, il m'est impossible de donner crtie leçon aujourd'hui ; demain f en donnerai deux. Cette répugnance pour l'enseignement, Beethoven la c inserva pendant toute sa vie.

Ici finissent les détails relatifs à l'enfance et la jeunesse de Beethoven. En 4793, il quitta sa ville natale pour se rendre à Vienne, où il passa, comme on sait, le reste de sa vie. Dans les premières années il eut le bonheur de ne pas clri' entièrement séparé de ses amis. Wegelcr, se proposant de suivre les cours de médecine dans la capitale de l'Autriclie, était venu le joindre, et leurs relations se renouvelèrent et devinrent môme plus intimes. Beethoven, malgré les succès qu'il obtenait dans sa carrière d'artiste, ne se trouvait pas heureux. (Hélas! il ne l'a jamais été!) Dans des moments de tristesse et d'accablement, c'était pour lui un bonheur de venir épancher ses chagrins dans

le sein de son ami, dont la conversation réussissait ordinairement à lui dérider le front et ù rendre le calme et la sérénité à son âme. Il eût été très heureux pour Beethoven de conserver auprès de lui plus longtemps cet ami dévoué. MaisAVegeler, après avoir terminé ses éludes, dut regagner ses foyers et retourna à Bonn. Alors une correspondance s'établit entre eux, mais elle fut peu suivie; les lettres de Beethoven n'arrivèrent qu'à de fort longs intervalles. Six de ces lettres ont été conservées par IM. Wegeler ; elles se trouvent dans son ouvrage, de même que deux autres, adressées à mademoiselle de Breuning, dont Beethoven aimait à garder le souvenir.

Ce sont des reliques vraiment précieuses que ces lettres d'une simplicité charmante, qui nous font connaître le cœur de Beethoven, son caractère, enfin tout son être, plus que ne pourraient le faire des anecdotes et des récils détaillés. S'abandonnant sans réserve aux impressions du moment , se laissant aller sans gêne aux confidences amicales sur sa personne, ses malheurs, ses occupations, ses affaires domestiques, etc., Beethoven nous apparaît tel qu'il est. Il se montre pour ainsi dire en négligé; car, à coup sûr, il ne se doutait pas qu'un jour ces lettres seraient livrées au public. Nous regrettons beaucoup que M. Wegeler n'ait pas conservé toute la correspondance. ]\lais des amis insistaient auprès de lui pour avoir des autograidics de l'illustre compositeur, et il ne pouvait pas toujours refuser un cadeau aussi vivement désiré. Espérons que les personnes qui se trouvent en possession de ces précieux documents voudront bien nous en faire jouir.

Quant aux lettres qui restent, et que M. Wegeler a insérées dans son volume, nous en avons traduit cinq, que nous d nnerons plus bas. Nous passons d'abord à la seconde partie qui contient les souvenirs de Ferdinand Bies.

Ce fut en 1800 que Ferdinand Ries, alors ùg6 de quinze ans, arriva à Vienne, où son père l'avait envoyé pour se perfectionner sous les auspices de son célèbre compatriote. Muni d'une lettre de recommandation , il se présenta chez !5eelhoven. Celui-ci, très occupé par son oratorio du Christ au mont des Oliviers, dont U pn-parait l'exécution, parcourut la lettre et lui dit : « Je ne puis dans ce moment répondre à votre père ; mais écrivez-lui que je n'ai pas oublié la mort de ma mère, cela lui suffira. » llies apprit plus tard que son père avait donné des secours à Beethoven, dont la famille se trouvait fort gênée à colle époque.

Lg noble caracière de Beethoven ne se démcntilpoint. Le cœ;jr plein d'un souvenir de gratitude, il traita le jeune llies avecuneaiïeclion toute paternelle. On snil quelle répugnance Beethoven avait à donner des leçons; nous l'avons dit pins haut. A Vienne, toute demande de celle nature était constamment repoussée par lui, et il n'a eu que deux élèves, l'archiduc Rodolphe et Ferdinand Ries. S'il accepta le prince par des égards auxquels il ne pouvait se refuser, 'il se dévoua à l'artiste par sentiment, Ferdinand Ries fut son élève de prédilection. Beethoven, qui était d'un caractère très vif, et s'impatientait facilement, montrait une patience inaltérable dans les leçons qu'il donnait à Ries; celui-ci en exprime lui-même son élonnement, et ne peut allrihiier la bonté de son maître qu'aux sentiments d'amilié qu'il portait à son père. Souvent Beolhovcn lui faisait ri'pélerpliis de dix fois des passages difficiles, et même des nvorceaux entiers. « Dans les variations en fa majeur » (œuvre .'34 J, dit Ferdinand Ries, j'ai répété jusqu'à » dix-sept fois les derniers numéros d'adagio, Beethoven " n'était pas encore satisfait du petit point d'orgue, que je » croyais cependant bien exécuter. La leçon dura relit; fois » deux heures. »

Nous trouvons à cette occasion quelques détails inléressants sur la nature de l'enseignement de Bellioven.

>t Lorsque dans un passage je manquais quelque chose, ou

bien quand je me trompais de louche en frappant dans des passages sautillants les notes qui devaient èlrc bien marquées, il me faisait rarement des reproches; mais si je manquais d'expression en n'observant pas bien les crcsrenclo et aulres nuances qui tiennent au caractère du morceau, il se mettait en colère. La première faute, disait-il , est une chose d'accident, de hasard, mais la seconde accuse le défaut de connaissance, de sentiment et d'attention. Luimême du reste avait quelquefois le malheur d'attraper une fausse touche, même lorsqu'il jouait en public. » Voici une anecdote plaisante que Ries niconte à ce sujet.

'< Dans une soirée chez le comte de Browne, on me pria vivement de jouer la sonate de IJeethoven en la niineur (œuvre 25} qu'on n'entend pas souvent. Comme Beethoven était présent et que je n'avais pas encore travaillé celte sonate sous ses yeux, je déclarai que j'en jouerais volontiers une autre , mais pas celle-là. On s'adressa à Beethoven qui me dit : Eh bien, vous ne l'excculerez pas .'i mal que je ne puisse l'entendre. Je me mis donc à jouer malgré moi, et Beethoven, selon son habitude, me tourna la feuille. Dans un passage de la raiin gauche il y avait un saut, et voulant bien faire ressortir cette note, j'attrapai la touche d'à côté. Beethoven me donna un léger coup de

doigt sur la tête, ce dont s'aperçut la princesse L qui ,

placée en face de moi et appuyée sur le piano, se mit à sourire. Lorsque j'eus fini, Beethoven me dit : Très bien ; vous n'avez pas besoin de mes conseils pour apprendre celte sonate. Ja ne vous ai frappé du doigt que pour vous prouveimon allenlion.

» Ensuite on engagea Beethoven à jouer, et il choisit la sonate en ré /«meur (œuvre 31 ) qui venait de paraître. La princesse, qui espérait queBeethoven manquerait également quelque touche, se plaça derrière sa chaise, et moi je tournai la feuille. A la cinquante-troisième et cinqùaniequatrième mesure , Beethoven manqua les premières notes ; et au lieu de descendre en frappant deux à deux, il en

louclii quatre ù ia fois, ce qui produisit un sou confus égal à celui qui se fait entendre quelquefois lorsqu'on nettoie le clavier d'un piano. La princesse, donna quelques coups de sa main sur la tète de Beethoven en iijoulant les paroles suivantes : « Si '.l'élève est frappé avec un doigt pour une seule note manquée, le maître qui commet une faute plus grave doit être puni à pleine niiio. » Toute la société se mit à rire, et lieetlioveu un des premiers j mais alors il recommença la sonate, et la joua admirablement, surtout l'adagio, qu'il exécuta d'une manière inimitable. »

En général, l'exécution de Beethoven sur le piano portait le cachet de son humeur. Mais , tout en conservant sa pleine liberté, il observait rigoureusement la mesure, et ne la pressait que fort rarement. Quelquefois dans les crescendo il ralentissait un peu le mouvement, ce qui f lisait toujours un effet surprenant. Il savai donner à son jeu une expression indicible; mais lorsqu'il jouait de ses compositions déjà publiées, il les exécutait telles qu'elles étaient écrites, et il était rare qu'il y ajoutât «juelques notes d'agrément.

C'est surtout dans l'improvisation que Beethoven se montra dans toute la force de son immense génie. Bies, qui connaissait les premiers pianistes de l'époque, et que l'on doit regarder comme un juge compétent , bien qu'on puisse lui supposer une prédilection toute naturelle pour son maître, alTirme n'avoir jamais rien entendu de semblable. Jlalheur à qui osait le provoquer sur ce terrain.

Lorsque Steibelt arriva àA'ienne, précédé d'une brillante réputation, les amis de Beethoven, qui alors passait pour être le premier pianiste delà capitale, étaient vivement préoccupés de la concurrence qui allait s'établir entre les deux artistes, bien entendu sous le rapport de l'habileté d'exécution. Ce fut dans une soirée musicale donnée par le comte de Fries, que les deux rivaux se virent pour ia première fois. Beethoven y joua son trio en si bémol

(œuvre 10), qui n'avait pas encore été exécuté jusque là. Steibelt écouta avec une espèce de condescendance, et dit à l'auteur quelques mots Hatleurs, se croyant sûr de la victoire. Il joua un quintette de sa composition, après quoi il improvisa , et produisit beaucoup d'effet avec srs accords de trémolo qui étaient alors une nouveauté, lîeethoven , pressé de jouer encore, s'y refusa.

Huit jours après il y eut une autre réunion chez le comte de Tries. Steibelt, après avoir exécuté avec beaucoup de succès un nouveau quintette, se mil à jouer une brillante fantaisie pour laquelle il avait choisi le thème des variations de Beethoven qui se trouvent dansle trio dont nous venons de parler. C'était jeter le défi au compositeur , et les amis de îJeeihovcn, sentant tout ce qu'il y avait de blessant dans un pareil procédé, le pressèrent vivement de relever le gant et d'aller improviser. Piqué lui-même de la conduite de Steibelt, il se dirigea vers le piano, enleva, en passant devant les musiciens, la 'partie de basse du quintette de Steibelt, encore posée sur le pupitre du violonceliisle , et la plari devant lui en sens retourné. Et it ce à dessein, ou par hasard '.' on l'ignore, llcommençaàtouclier d'uuseul doigt quelques notes qu'il choisit dans cette partie de basse, et dont il se forma un motif. Puis il se livra tout entier à son inspiration et improvisa de manière que Steibelt, écrasé par l'immense supériorité du plus grand génie musical, jugea bon de quitter la place sans attendie la lin. Depuis ce temps Steibelt évita la présence de Beethoven , et n'accepta aucune invitation pour des soirées quT? sous la condition expresse que Beethoven n'y serait point admis.

Parmi tous les compositeurs , Beethoven estimait surtout Mozart et Haendel, puis Sébastien Bach. Trouvait on de la musique entre ses mains ou étendue devant lui, y avaitil quelque cahier sur son pupitre, c'était à coup sûr quelque chef-d'œuvre d'un de ces grands maîtres. Haydn était souvent l'objet de ses plaisanteries caustiques ; car Beetho-

— IG vcn lui gardait une petile rancune qui dalail de loin, et dont voici l'origine. Lorsriue Ecclliovcn eut achevé ses trois trios pour piano qui forment l'œuvre première dont nous avons parle plus haut, il les exécuta chez le prince 1 Jchnowski, devant l'élite des artisles de Vienne. Ifaydn s'y trouvait aussi. Les trios eurent un grand succès, et Uaydn s'empressa de joindre ses éloges à ceux des autres auditeurs. Toutefois, il conseilla à iJeelhoveu de ne point publier le troisième trio en ut mineur. Quel était le motif de ce conseil? on ne sait. Mais Ijccthoven, qui regardait ce trio comme le meilleur des trois, ne tint point compte des paroles de Haydn et le publia avec les deux autres. La suite ayant prouvé que Beethoven ne s'était pas trompé dans son jugement, il suspecta les intentions do Haydn, l'accusant d'avoir voulu, par jalousie d'artiste, empêcher ou retarder sa réputation. Cette pensée ne le quitta point, et il ne put pardonner à l'auteur de la Crcalion , dont il critiqua les œuvres toutes les fois que l'occasion s'en présenta.

Haydn aurait désiré que Beethoven se reconnût pour son élève et qu'il prit celte qualité sur le titre de ses premières compositions. Beethoven s'y refusa , disant qu'il avait bien reçu quelques leçons de Haydn, mais qu'il n'avail rien appris de lui. Etait-ce vrai? était-ce la faute de l'élève ou du maître? C'est ce que nous n'oserons aflirmer. Toutefois nous croyons que Haydn était peu fait pour professer son art méthodiquement, et qu'il enseignait d'une manière pratique et par des exemples plutôt que par des démonstrations théoriques et suivies. D'ailleurs il ne pouvait y avoir de la sympathie entre ces deux hommes, dont le caractère et les qualités devaient conlinuellemenl se trouver en opposition. Calme et réglé chez l'un, fougueux et bouillant chez l'autre, le génie devait suivre en eux une route diUérenle. Aussi Haydn fut-il bien aise de se débarrasser de cet élève peu docile en l'adressant h Albrechlsberger, alors le plus célèbre professeur de contre-point. C'est sous ce maître que Beethoven compléta son éducation musicale.

Albreclitsherger, piffoiid lliéoiicien.enseignail la science dans tonte sa rigueur scolaslique. Qu'on se figure Beethoven se courbant sous le joug des règles que son ardente imagination le portail à enfreindre! Il ne croyait pas aveuglément à la doctrine infaillible de l'école; à l'autorité des grands maîtres il opposait la sienne; il avait sa règle à lui, qui n'était antre que l'instinctde son génie. Aussi Albrechlsberger se plai^nail-il souvent du caprice de cet élève novaleur, dont il ne pouvait approuver les hardiesses qu'il ap' pelait, lui, des faulcs. De là des discussions continuelles entre ces deux hommes qui s'estimaient mutuellement, sans être d'accord dans leurs vues sur l'art. Néanmoins TJeethoven eut assez de patience (qualité rare dans son caractère!) pour continuer le cours jusqu'à la lin. 11 garda soigneusement tous les exemples qu'il avait écrits sous les yeux du savant professeur; mais il les commentait à sa manière, en y ajoutant de temps en temps quelques observations satiriques contre les théoriciens et les théories. On a trouvé ces paperasses dans sa succession; elles ont été vendues à l'enchère, et un marchand de musique à Vienne, les ayant acquises, en a fait arranger un ouvrage publié ensuite sous le nom de Beeihoven, mais que celui-ci n'a jamais eu l'idée d'écrire. On peut en dire autant de plusieurs œuvres de musique qu'on lui attribue et qui sont évidemment apocryphes.

Beethoven ne se bornait pas à jeter sur le papier des g'oses satiriques sur des règles qu'il croyait mal fondées; il faisait aussi sur ce sujet des plaisanteries de vive voix lorsque l'occasion s'en présenlait. On lui a souvent reproché des incorrections, il se moquait de ces critiques pédanlesqnes; quand il était de bonne humeur, il se frottait les mains d'un air content, et puis s'écriait, en éclatant de rire : ( Oui, oui, ils s'élonnent et se cassent la tète, parce qu'ils n'ont pas trouvé cela dans les traités d'harmonie.' )) Voici à ce propos une anecdote racontée pai- Ries. « T'n jour, nous p:omenanl, je lui parlai de deux quintes

justes qui se trouvent dans un de ses premiers quatuors pour violons (eu ut mineur ei (jui produisent un eiïet frappant et de toute beauté. Keeihoven ne jc rappelait pas le pa>sage en question et préleiiduil que je me trompais, et que ce n'était p<is des quintes. Comme il avait l'habitude de porter toujours slu- lui du papier ré^lé, j'en demandai et je notai le passage à qu tre parties. Beethoven, voyant que j'avais raison, me demanda : Eli biin, (\ui l s a donc interdites, (ca quintes? Ja ne savais comment prendre ceite question; il la répéta plusieurs l'ois, jusqu'à ce que je répondis tout étonné : « Elles sont proscrites par les premières règles fundameutalcs de l'harmonie. » La question fut encore une fuis répétée, et j'ajoutai : « C'est Marpurg, c'est Kirnherger, Fux, en un mat tous les théoriciens qui proscrivent ces quintes. — EU hien , répliqua Beethoven, alors moi je les permets. »

On conçoit i.isémeut qu'ai homme du caractère de Beelhoveu devait supporter difficilement la critique , et se fâcher contre les personnes qui osaient lui faire des observations surs s œuvres. Plusieurs fois on voulut l'engager à faire quelques coupures à des compositions que l'on trouvait fort belles, mais dont néanmoins on blâmait la longueur: c'était mettre le l'eu à une poudrière. Beethoven éclatait en défend.ail opiniâtrement chaque mesure de sou morceau, et si l'on insistait, on s'exposait à entendre quelque gros mot peu flatteur; car Beoihoven, échaullé parla colère, ne ménageait personne. Si cependant on parvint quelquefois à lui faire comprendre la justesse de certacûes observation? criti(iues, jamais on ne put le décider à raccourcir un morceau; il le laissaillel qu'il élail, mais il . • retirait pour le remplacer par un autre plus court. C'est ainsi que dans la sonate eu ut tnajeur (œuvre bo) il y avai^ d'abord un long andanie en fa majeur. Beethoven après de vive^ discussions sur l'excessive longueur de cette sonate , remplaça l'andante par la petite introduction qui précède maintenant le rondeau, et il publia l'andante séparément.

Toul cela ne lui rien ciicoinpaidisonde l'ordgoqui s'éleva au sujet de Fidetio.

0» sail que cet opc^ra, qui dans l'origine porta le nom de Léoimre, eut peu de succès lors de la mise eu scène. On peut même dire (ju'il tomba, car il lut retiré après la troisième repré?eutalioii,en i803. Deux ans après on songea aie reprenure , et deux amis de iJeetlioven, qui s'iulèi essaient vivement à la réussite de la pièce, se c.iargèrent de relaire le libre to qui avait été pour beaucoup dans le non-succès de la partiliou. Mais les changements de texte exigèrent des changements dans la musique ; il y avait des coupures à faire. Dos coupures! voilà qui n'était pas tacile à proposer au compositeur.

11 y cul à cet effet une répétition au piano chez le prince Lichnowski pour aviser aux cnangemenls à faire. Outre le prince et la princesse, on y voyait les deux amis dont nous venons de parlei , MM. de CoUin et de lireuning, qui avaient refait le libretto ; le ténor liœckel , la bassetaille Meier, et lieethoven. Celui-ci Iml bon d'abord. Il défendit pied à pied sa musique, mesare par mesure, sans cependant trop se làcliei . Mais lorsque enlin Meier déclara qu'il fallait relianclier des morceaux entiers, comme, par exemple, l'air de Pizarro , disant qu'aucun ciianteur n'en saurait tirer de l'effet, la colère de Beethoven lit explosion, et il dildes sottises à toute la société. Ou parvint cependant à l'apaiser, et il céda sur cet an de Pizairo, en piomellaïude le lemplacer par m\ autre. C'est celui qui se trouve maintenant dans Fidclio, sous le n" 7. Une fois amené aux concessions, Beethoven se montra plus traitable qu'oti ne l'eût pensé d'abord. Tout fut convenu et arrangea la sistisfaction générale.

La répétition, y compris les disputes, avait duré depuis sept heures du soir jusqu'à deux heures du matin. Alors le prince lit servir un souper, et une gaieté franche termina cette importante et laborieuse soirée.

Beethoven s'occupa tout de suite des changements dont

on était convenu. Parmi les morceaux retranchés se trouvaient un duopourde(ixj«op;ai.o5, unair et im trio. L'opéra était réduit en deux actes. Ainsi arrangé, il fut remis en scène, et obtint un grand succès. Cependant Beethoven avait de> ennemis , et une formidable cal:iale s'organisa contre lui. Cette fois encore la pièce n'eut que trois représentations. Enfin excédé de tracasseries sans nombre, i'eelhoven la retira. Il en éprouva un extrême chagrin; car se trouvant , à celte époque , fort gêné , il avait compté sur le bénéfice des représentations , dont une part devait lui revenir selon son arrangement avec le directeur du tliéâfre.

Trompé dans son espoir, Beethoven conserva pendant quelque temps un profond dégoût pour toute espèce de travail ; ce ne fut que peu à peu qu'il reprit le cours de ses occupations musicales, en écrivant de nouveaux chefs-d'œuvre de musique instrumentale.

La chute de Fiddio présente un de ces cas qui se sont plusieurs fois renouvelés dans l'histoire de l'art. Une œuvre colossale, qui devance l'époque où elle est enfantée, ne saurait être comprise par la masse du public II lui faut du temps. «Ce n'est que l'.ivenirqui appréciera cette belle coinposilion, » écrivit M. de Breuning à son ami Wegeler, en lui rendant compte du revers de Beethoven. Dix ans plus tard celte préiliction était accomplie. En fSio, Fi delio fut représenté à Berlin avec un immense succès qui alla toujom-s croissant. A Leipzig, à Cassel , le même enthousiasme accueillit l'œuvre du grand compositeur : et si quelques autres villes faisiicnt exception, c'est que leur temps n'était pas encore venu. Aujourd'hui l'admiration pour cotte œuvre est devenue générale.

-Nous avons vu la cabale s'élever contre Beethoven et le poursuivre avec acharnement, llélas! il comptait beaucoup d'ennemis parmi les artistes mêmes; dont il froissait parfois l'amour-propre par des sarcasmes so iveut involontaires, miis q ii n'en étaient pas moins mordants. Que plusieurs

de ces artistes aient cherché à se \eiigor, en lui joiiiinl quelques mauvais tours, il n'y a là rien qui doive nous étonner; mais ce qui doit nous surprendre, c'est do voir Beelliovcu donner sou ont en plein dans des pièges peu habilement tendus. En voici un exemple :

Lors de son séjour à Berlin, Beethoven se trouvait souvent en société avec Himmel , l'auleur de Fanchon et d'une foule de morceaux qui ont joui d'une grande popularité en Allemagne. Ilimmel était en même temps pianiste, et bien qu'il ne pût se mesin-er avec les virtuoses de son temps, il jouait d'une manière agréable et gracieuse qui hii valut du succès.

Un jour Himmel pria Beethoven d'improviser , ce que celui-ci s'empressa de faire. Himmel, engagé à son tour de Jouer, se mit au piano sans éprouver d'embarras , et sans redouter une comparaison qui devait lui être désavantageuse. Il travailla les touches de son mieux, et il était en train depuis assez long-temps, lorsque Beethoven l'interrompit par celle apostrophe : « Eh bien ! (|uand commencerez-vous enfin? » Le mot était sanglant. Himmel se leva en colère, et l'on finit par se dire de part et d'autre des mois blessants.

— Je croyais en effet, dit Beethoven plus tard à Bies , q' e Himmel ne faisait que préliub r.

Une réconci iation eut lieu (pieli|ue temps après; mais elle ne fut qu'apparente; car Himmel, qui semblait pardonner à son adversairt*, se proposait de tirer vengeance de lui par les armes du ridicule. 11 lia correspondance a\ec Beethoven (jui était retourni'r à Vienne, et lui écrivit un jour qu'on venait de faire une di'couverte incomparable, en inventant une lanlcrne pour les aveiiijlfs.

Or, il faut savoir que l?eetiioven avait la passio:i des nouvelles. Dès qu'il avait appris (piel(|ue chose de nouveau, il en parlait à toutes ses connaissances, et rien de plus facile que de lui faire croire des absurdités. Une lunlerne pour les aveugles! c'était chose trop extralordinaire, pour que Beethoven , frappé d'élonnement , ne s empressât pas

de raconter à tout le monde celte merveilleuse découverte. L'incrédulité de quelques amis fut incapable de le désabuser. « Mais comment est-elle donc faite cette lanterne? » C'est ce que ia lettre n'expliquait pas. lîeethoven écrivit à Ilimmel pour lui demnnder dos détails à ce sujet. Voilà (ài l'ai tendait l'art isie prussien. Sa réponse ne tarda pas à donner le mot de l'énigme; mais la plaisanterie était trop grossière, pour que Rie»! pût la rapporler. Beetboven, dans sa colère, eut la maladresse de montrer celte lettre; les rieurs, on le pense bien, furent du côté de Himmel qui en éprouva sans doute une singulière satisfaction.

l'eelboven avait le cœur natiirrllrment bon; mais il était excessivement ira^rible, et sa cnlère, lorsqu'elle faisait explosion, dépassait qneliiuefois tontes les convenances, et lui attirait des désagrémenls et des humiliations. Voici quelques anecdotes que Ries rapporte à ce suj'^t.

Dans un concert donné par Beethoven, on exécuta pour la première fois sa fantaisie pour piano avec orchestre et chœurs. La clarinette se trompa de huit mesures, et comme c'était dans un moment où peu d'insirimienis jouaient, la faute perça davantace. Beethoven se leva en fureur, et se tournant vers l'orchestre , adressa aux musiciens des i/ijures qui furent entendues de tout l'auditoire. Recommençons! s'écria-t-il enfin d'une voix de tonnerre; et l'orchestre, fasciné par le regard et la voix impérieuse du maître, obéit sans dire mot. Celle fois l'exécution fut parfaite , et obtint un brillant succès. INIais h p^ine le concert fut-il terminé, que les artistes, se rappelant les épilhètes peu lonorables dont Beethoven los avait largement gratifiés, se soulevèrent en masse contre lui, cl juièrePt de no plus jouer en sa présence. Cette colè'e eeriendant ne fut pas de longue ('urée. Beethoven, ayant terminé peu do tcmns après une nouvelle composition , la curiosité de l'entendre l'emportn sur la rancune dos musiciens rpii s'empressèrent de l'exécuter sons la direction du compositeur

Une scène senibhililo se p;is5;i plus l;ird; mais alors l'orchestre, irrité au dernier point, persista dans son refus de jouer sous la direction de Beethoven. Celui-ci, repoussé de la salle, et désirant néanmoins entendre son œuvre à la répétition, fut obligé de rester dans l'antichambre, et l'aiïaire ne s'arrangea que long-temps après.

A une soirée musicale, chez le comte de Browne , qui réunissait dans ses salons l'élite de la capitale, Beethoven et Ries devaient jouer un morceau à quatre mains. Ils avaient déjà commencé , lorsque le jeune comte de P...., placé à l'entrée du salon, troubla le silence on parlant à une dame de la société. Après quelques efforts inutiles pour faire cesser cette conversation , Beethoven, arrêtant sur le clavier les mains de Ries, se leva brusquement, et dit tout haut : « Je ne jouerai pas devant de semblables pourceaux (I). »

Qu'on s'imagine la rumeur causée par cet incident ! Tout autre que Beethoven eût été mis à la porte. Mais on était habitué à ses rudes maïu'ères , on lui passait ses extravagances. Lorsque le calme fut rétabli, on pria Beethoven instamment de reprendre sa place au piano ; tout fut inutile ; ou voulut alors que Ries jouât une sonate ; mais Beethoven lui défendit de toucl;er une seule note, et l'élève docile, redoutant les suites de la colère de son maître , n'osa enfreindre la défense. ;^

Bien lui en prit d'avoir été obéissant, car il eût infailliblement perdu l'afTeclion du maître, dont les leçons , d'une valeur inestimable pour Ries, étaient à ce prix. Aussi Ries montrait -il dans toutes les ocasions une déférence illimitée poiir la volonté de Beethoven, et si néanmoins, un jour, il tomba en disgrà'^e, ce fut p^r un accident bien involontaire de sa part. C'étaii à propos de l'andante en la majeur, dont il a été parlé plus haut. Voici comment Ries raconte le f;iit :

Lorsijue Beethoven venait de terminer la composition

M) Fi'ir solche Schweine spitT ich iiickl.

de ce morceau, il le joua à son ami Krumpholzen présence de Ries. Enchantés de ce chef-d'œuvre , tous deux demandèrent de l'entendre une seconde fois. En relournaut chez lui, Ries, pnssant devant l'hôtel du prince Lichnowski , monta pour annoncer ce nouveau chef-d'œuvre. Ries en avait retenu une grande partie qu'il joua , sur les instances du prince Celui-ci , bon musicien et doué d'une eiscellente mémoire, retint à son tour les passages principaux. Voulant intriguer l'auteur, il alla le trouver, disant qu'il venait de composer un andanle, qu'il désirait lui faire eniendre. Il se mit au piano. Qu'on juge de la surprise de Beethoven, lorsqu'il reconnut son propre morceau! Mais bientôt l'élonnement fit place à la colère. Comprenant que Ries seul avait pu communiquer cet andante inédit, Beethoven jura denejamiis rien jouer en sa présence; et il tint cette malheureuse parole.

Un jour, après une matinée musicale donnée dans l'Augarlen, le prince avait réuni une petite compagnie à déjeuner avec lui On parla de l'opi'ra de Fidclio qui n'en était encore qu'aux répétitions, et l'on convint d'aller ensemble chez le compositeur, pour entendre au piano quelques morceaux de la nouvelle partition. Arrivés dans l'appartement de Beethoven , celui-ci, au moment de se mettre au piano, exigea que Ries quittât la chambre. Ries obéit les larmes aux yeux. Le prince, qui se reprochait d'avoir été la cause de cette rigueur extraordinaire, voulut obtenir la grâce de l'élève. Il y eut entre le prince et le compositeur des pourparlers assez vifs qui finirent par mettre Beetlioven de mauvaise humeur, si bien qu'il se leva du piano et refusa déjouer devant la compagnie. L'on se sépara tout désappointé.

Beethoven demeura inébranlable dans sa résolution. Jamais, depuis, Ries ne l'entendit jouer. 11 faut coniiaître l'admiraliou enthousiaste de Ries pour les improvisations de son maitre, si l'on veut juger conii»ien durent être grands sa douleur et ses regiels. Toutefois, dans tout le reste, les

relations amicales du maître et de l'élève avaient repris leur cours.

A celte irritabilité se joignit plus tard une méliance ou- Irée qui prenait ombrage de tout , et qui s'accrut à mesure que la surdité faisait des progrès.

Cette surdité date de (ikis loin qu'on ne l'a cru jusqu'à présent. La lettre que lieelliovcn écrivit en 1800 à son ami Wcgeler, prouve que déjà à celle époque la maladie avait commencé, ilais alors ses amis ne s'en aperçurent pas encore ; et si Bcellioven n'entendait pas toujours trop bien ce qu'on lui disait, on mit cela sur le compte de sa distraction, à laquelle on était habitué. Ries lui-même ne connut la surdité de son maître qu'en 1802. Ce fut à une promenade à la campagne qu'il en Ht la triste expérience. Dans un bois qu'ils traversaient ensemble, un berger jouait de la flûte. Charmé de cette musique champêtre, Ries voulut la faire remarquer de Reethoven. Celui-ci prêta l'oreille, mais n'entendit rien. Il devint morne et triste. Ries, frappé de ci-tte circonstance, s'efforça de l'égayer en lui assurant que les sons de la llùte avaient cessé (bien qu'ils continuassent encore}. Mais Beethoven poursuivit son chemin en silence, plongé dans une profonde mélancolie.

Beethoven ne pouvait se plier aux exigences de l'éti" quelle. Tout ce qui apportait de la gène à ses habitudes et à ses allures un peu sauvages le contrariait vivement. Plus d'une fois il renonça à des avantages réels qui s'offraient à lui , mais qu'il trouvait inrompalibles avec sa manière d'être et son amour pour une liberté pleine et entière.

Le prince Lichnowski, grand amateur de musique et pianiste distingué, avait pris Reethoven sous sa protection à une époque où celui-ci se trouvait gêné. Outre une pension de GOO florins par n, le prince lui avait offert sa table, régulièrement servie à quatre heures. Reethoven accepta d'abord; mais bientôt cette régularité lui devint à charge. " Quoi! s'écria-t-il en se plaignant à quelques amis, il me

faudra tous les jours rentrer chez moi à trois heures et demie pour me raser et faire ma toilette! C'est insiipporiable, je n'y tiendrai pas. >' En effet , il quitta peu après la table du prince pour l'échanger contre un modeste repas chez le restauraleur.

Beethoven fréquentait les salons de l'arc' iduc Rodolphe, qui était, comme on sait, son élève, et qui l'eslimait beaucoup. Mais là , non moins qu'ailleurs , réliquclle (et encore l'éliquclte de cour \ faisait le supplice de l'illuslre compositeur. On liu' adressait continuellement des observations sur quelques bévues qu'il ne cessait de foire, on s'etforçait de lui enseigner les règles de la politesse; mais ce fut toujours peine perdue. Fatigué enlin de ces interminables admonestations, Ijeethoven s'avance un jour ver^ l'.irciiidiic, et, devant toute la société , lui adresse la parole eu ces termes : '( Prince , je vous estime , je vous vénère autant que qui que ce soit; mnis l'observaiion de tous ces délails d'une gènanle et minutieuse éiiquelti^ qu'on s'obsline à vouloir m'apprendre , c'est pour moi la mer à I oire. Je prie Votre Altesse de m'en faire grâce. » L'archiilur , souriant à ce propos, doima ordre que Heelhoven ne fût plus inquiété. « Laissez-le faire, ajouta le prince; (|Me voulez-vous? il est comme cela. » TJeethoven se retira fort content d'aller son train en pleine liberté dans le palais arcbiiincal.

L'indépendance était pourlîeethoven le bonlieursupréme. l'our la conserver pleine et eulière il repoussait des ofl'res et des services que tout autre se fiU empressé d'accepter avec reconnaissance. Ainsi, parexempb', lors({u'il logeait chrz le prince Lichnowski (car, avec la lal)le . le prince lui avai' olTcrt un appartement dans son palais, ce <|iie iîcclhoven accepta momenlanément ) , celui ci , sachant combien notre artiste s'impatientait lorsqu'il était mal servi avait donné ordre à ses domcstiiiues que toutes les fois qu'ils eutendr<iient sonner ensemble les deux sopuetles (ciUr de r.celhoveu cl celle du prince) ils eussent à sprvir ^■{cellipveii le fucinicr. Jieethoven ne couunl pasplus tolcet

ordre, qu'il se hâta de prendre à ses gages un domestique en dcliors de ceux du prince, bien que cette dépense ie gênât.

B«'elhoven, qui observait si peu les devoirs de la politesse envers les autres, était néanmoins très siisceptil)le par rapport aux égards qu'il se croyait en droit d'exiger. In jour il fut invité à une soirée musicale chez une vieille comtesse, dont Ries a eu soin de taire le nom. Le prince Louis- Ferdinand de Prusse, qui se trouvait alors momentanément à Tienne, était de la société. On sait que ce prince avait un talent très distingué sur le piano, qu'il étaitamateur enthousiaste de musique, et qu'il estimait surtout lesœuvres de notre illustre compositeur. Après le concert on passa dans une autre pièce, oîi était servi un brillant souper. Beethoven y avait suivi la société ; mais arrivé dans la salle il s'aperçut qu'il n'y avait pas de couvert pour lui, le souper n'étant destiné qu'à la nnlilex.oe qui se rangea aussitôt autour de la table. Vivement blessé de se voir ainsi humilié, il ne put s'empêcher de prononcer quelques mots peu polis, et se retira brusquement.

Quelques jours après, le prince Louis donna nn grand dîner. Beethoven fut du nombre des invités, et se trouva en présence de la vieille rointesse. Mais cette fois les choses se passèrent autrement. Lorsqu'on se mit à table, Beethoven trouva sa place à côlé du prince qui s'assit entre lui et la comtesse. Très sensible à cette marque de haute distinction, Beethoven en parla souvent à ses gmis.

En général, il aimait à f.iire remarquer les distinctions dont il avait été l'objet. C'est ainsi qu'ayant reçu à Berlin une tabatière de la part du roi de Prusse, il la montra en ajoutant l'observation , que cette boîte n'élait pas un cadeau ordinaire , mais que c'était une de celles que l'on ne donnait qu'aux ambassadf'urs. Senlimenl de vanité qui fera soiuire peut-être, mais que nous trouvons bien pardonnable dans im homme de son mérite. D'ailleurs la loyauté et ladroilnre l'emportaient de beaucoup sur la vaniié dnns le raraclèrc

de Beethoven, Jamais, à quel prix que ce fût, il n'aurait consenti à être l'adulateur de personne. Nous citerons à ce sujet une anecdote quia déjà ciiculédans le public, mais qu'il sera intéressant d'apprendre de la bouche de Ries, témoin oculaire et garant du fait.

'< En 1802, Beethoven écrivit à Heiiigenstadt, village situé à une lieue et demie de Vienne, sa troisième symphonie, connue sous le titre de Symphonie héioïque. Beethoven , en composant, avait souvent nn sujet fixe, bien qu'il se mo(juiit quelquefois de la musique pittoresque , surtout de celle qui veut tout peindre minutieusement. La Création et les 5rt..s(inv, de Haydn, étaient souvent l'objet de ses sarcasmes, sans que, cependant, Beethoven méconnût le grand mérite de ce compositeur, dont il admirait surtout les chœurs et autres morceaux d'ensemble. Dans la symphonie en question, lîcetiioven avait en vue Bonaparte, premier consul. Beethoven alors l'eslimail beaucoup et le comparaît aux plus célèbres consuls romains. Moi-même et plusieurs de ses amis avons vu sur sa table celte symphonie en partition bien copiée, portant en tète du titre le mot Z/on«parle, et tout en bas le nom de Luigi van Beethoven. II n'y avait pas un mot de plus. J'ignore si le blanc laissé entre les deux noms devait être rempli, et ce que l'auteur aurait voulu y mettre. Je fus le premier qui lui portai la nouvelle queBonaparte s'était déclaré empereur. Beetiioven se mit en colère et s'écria : — Celui là n'est donc aussi qu'un homme ordinaire ! Maintenant il va fouler aux pieds tous les droits de l'homme, et ne songeant qu'à assouvir son ambition, il voudra se poser plus haut que les autres et deviendra un tyran. — Beethoven s'approchant de la table, prit la feuille du titre, la déchira et la jeta par terre. La première page hit recopiée, et la symphonie reçut le titre de Sinfonia eroica. Plus tard, le prince de Lobkowilz acheta de Beethoven celte composition, qui fut ptndant plusieurs années exécutée dans son palais. »

Tout ce qui tenait à l'économie éiait inconnu au grand homme, enlièrcmenl plongé dans ses idées musicales, et presque étranger à tout ce qui se passait autour de lui. Beethoven connaissait peu les dilîércntcs sortes d'argent et s'y trompait continuellement. Devenu métiant par suite de sa surdité, il suspecta souvent la probité des hommes avec lesquels il était en relation, et alors la véhémence de son caractère amena queIi|uefois des scènes aussi désagréables pour lui que pénibles pour les assistants. Plus d'une fois il se prit de paroles avec les garçons des restaurants, les apostrophant d'épithètes oiïeusantes, telles que trompeurs, fdous , elc; il fullait alors se rétracter et rétablir la paix au moyen de quelque généreux pour-boire. Enfin, son caractère finit par être connu; on s'habitua à ses originalités, et on lui passait tout, même lorsqu'il sortait sans songer à payer la carte, ce qui lui arrivait quelquefois.

Ces distractions, plus fréquentes lorsqu'il était préoccupé de quelque grande composition , poursuivaient Beethoven d;insson intérieur, et lui faisaient oul)lier ou négliger les afFairesqui regardaient son petit ménage do garçon. Voici une anecdote qui prouve jusqu'où pouvait aller cet oubli.

Beellioven avait dédié un air varié au comte de Browne. Celui-ci, pour lui témoigner sa reconnaissance, lui donna un cheval magnifique. Beellioven, fort satisfa t de ce cadeau, s'en servit pendant quelque temps; mais bientôt, entraîné par le travail, il renonça à l'éqnialion, et finit par oublier complètement qu'il était possesseur d'un cheval. Son domestique soigna de son mieux la bète délaissée, mais se garda bien d'en parler au maître, dont l'oubli devait tourner à son profil, il imagina de louer le cheval à l'heure et à la journée, ce qui lui rapporta un bénéfice as-ez rond en dehors de son salaire. Long-temps après Beethoven eut connaissance de ce trafic, lorsqu'il fallut payer les comptes de fourrage. Il se débarrassa aussitôt de la bête ; on ne dit pas s'il se défit également du fidèle domestique.

Ce ne fut, du reste , pas la seule fois que la distraction et l'oubli devinrent funestes à noire compositeur et portèrent préjudice à sa bourse, souvent assez peu garnie. Les logenienis absorbaient une partie de ses revenus ; ce n'est pas étonnant d'après la manière dont il s'y prenait.

On sait par l'esquisse biographique du chevalier de Seyfiied que Ueetlioven avait la passion des déménagements. « A peine établi dans un logement , il y trouvait quelque chose qui lui déplaisait, et il n'avait point de repos qu'il n'en eût découvert un autre. » C'était très bien; à chacun son goût. Mais il fallait donner congé pour l'ancien logement , et c'est à quoi Beethoven ne pensait pas toujours. Quelquefois il chargeait de ce soin un de ses amis , également oublieux; il donnait à d'autres la commission de chercher et de louer un appartement pour lui , si bien qu'une fois il se trouva avoir quatre logements à la fois. Heureusement l'un était gratuit; mais il fallut payer les trois autres, et celle alVaire eut une suite fâcheuse, elle le brouilla avec un ami d'enfance, cependant ce ne fut pas pour long temps. Les deux amis s'élanl quelques mois après rencontrés par hasard, se réconcilièrent, et l'ancien attachement reprit le dessus.

En général , Beethoven se brouillait facilement avec ses amis, et il n'en est pas un seul avec lequel il n'ait été en froid une ou plusieurs fois. Inlluencé par ses frères, qui, pour le dominer plus à leur aise, cherchaient à éloigner de lui ses amis intimes, Beethoven prélait trop légèrement l'oreille à tout ce qu'on lui disait, et alors, au lieu de s'en expliquer franchement, il boudait ou rei)Oussait par une froideur glaciale les personnes dont il croyait avoir à se plaindre. De cette façon on était souvent mal avec lui sans trop savoir pourquoi. Mais aussi, dès que l'on parvenait à l'éclairer sur l'origine ou le sujet de la mésintelligence, il était le premier à avouer son tort; non seulement il en demandait pardon, mais il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour le réparer.

— ôl —

On sait que Beelliaven n'a jamais élé marié. Mais c'est aller trop loin que de prétendre, comme l'ont fait ses biograplies, qu'il n'a pas lonnu l'amour ou qu'il n'a eu aucun altachemenlde cœur. Au contraire, il a élé amoureux pendant toute sa vie; mais les objets de sa passion étaient toujours d'un rang trop élevé pour qu'il pût songer aux liens dii mariage. Il s'en explique lui-même dans une de ses lettres que nous donnerons plus tard.

Voici du reste ime anecdote plaisante, racontée par Ries, et qui prouve que Eeelhoven ne haïssait pas le sexe.

■( Brellioven se réjouissait à la vue des femmes, surtout quand elles avaient la figure jeune et belle. Ordinairement lorsijue nous passions devant une charmante lille , il se retournait, et la regardait avec son lorgnon; il riait ou ricanait, lorsqu'il voyait que je l'observais. Il était souvent amoureux, mais la plupart du temps ses passions n'avaient que peu de durée. Tu jour que je le plaisantais sur une belle femme dont je prétendais qu'il avait fait la conquête, il m'avoja que celle-là l'avait enchaîné le plus long- temps, c'est-à-dire, pendant sept mois.

» Un soir j'allai chez lui à Baden pour continuer mes leçons. J'y trouvai une jeune et belle femme assise à côté de lui sur un sofa. Croyant arriver là mal à propos , je voulus m'éloigner tout de suite; mais Beethoven me retint disant -. Jouez-moi quelque chose en allendunf.

'< Lui et la dame restèrent assis derrière moi. J'avais d('jà joué assez long-temps, lorsque Beethoven me ci ia tout d'un coup : Ries', jouez-moi quelque eliose d'amoureux. Quelques instants après il cria : Maiutenanl quelque chose de mélancolique. Puis : Quelque chose de passionné, etc.

» A en juger par ce que j'entendis , je pouvais présumer qu'il avait offensé la dame par (luelijue propos, et qu'il voulait réparer ses torts par des plaisanteries Ei liu il s iUla du canapé, en s'écrianl : Tout ce que vous jouez-, n'est que de moi. J'avais, en effet, improvisé en choisissani des motlfsde ses œuvres que je liais ensemble avec quelques phrases

(\c. transition , ce qui pnrnt lui pl.iiip iioaiicoup. La dame se retira , et alors j'appris, à mon grand élonnemont , que BL-elliovenne la connaissait pas. IVous résolûmes de la suivre immédiatement, pour sivoir sa demeure cl pour prendre des renseignements sur son compte. Nous l'aperçûmes de loin 'il faisait clair de lunC;, mais soudain elle disparut. Nous restâmes à nous promener encore une heure et demie dans le beau vallon voisin. En me quittant , Beethoven me dit : Il faut absolument que je découvre qui est celte personne, et vous devez m'aider d;ms celte atTaire. Long-îemps après je rencontrai cette mémo femme à Vienne, et alors j'appris qu'elle était la maîtresse d'un prince élranger. J'en fis part à Beethoven; mais je n'entenjis plus parler d'elle ni p if lui ni par d'autres. »

Beethoven était d'inic lourdeur et d'une gaucherie extrêmesdans toutce qu'il faisait; ses mouvementsélaiententièrement dépourvus de grâce. Il prenait rarement un objet sans le laisser tomber ou sans le casser. Plus d'une fois il renversa son encrier dans le piano ouvert et placé à côté de son bureau. ^Malheur aux meubles, surtout aux meubles élégants, que l'on lui conli.iit ; tout était bousculé, taché et gâté. Cependant il se rasait lui-même ; aussi de nombreuses coupures témo'gnaient elles de son liabilelé dans cette laborieuse opi'ralion. A ces observations, Ries en ajoute une autre que l'on aura peine ù croire, c'est que Beelhoven n'a jamais pu apprendre à dauncr en mesure.

Nous abordons une circonstance bien pénible dans la vie de Beelhoven ; nous voulons parler de la gène perpétuelle qui le tourmenta jusqu'à la fin de ses jours.

On sait qu'avant sa mort il reçut des secours de la Société philharmonique de Londres; on sait également que les habitants de Vienne se formalisèrent de la générosité an.laise, prétendant que Beethoven n'en avait eu nullement besoin, el qu'ils aura'e il eux mêmes secouru le com-

positeiir, s'ils avaient connu la gêne dans laquelle il se trouvait. Ces belles paroles ont hautement retenti après la mort de Beethoven ; on est parvenu à donner le c' ange à l'opinion publi(|ne qui s'est rassurée à cet égard. Eh bien ! quoi qu'en disent les écrivains viennois, il est maintenant prouvé que le grand homme était conlinuellement en butte aux soucis pour son existence.

Le génie de Beethoven luttant contre les misères de la vie, voilà un bien triste tableau; cependant il se déroule devant nous à la lecture des lettres que le maître écrivait à son élève. Qui de nos lecteurs ne se sentira vivement ému CQ lisant les fragments que nous allons faire connaître?

Dans une lettre datée du 22 novembre 18io, annonçant à Ries l'envoi de plusieurs compositions qui devaient être gravées et publiées à Londres, Beethovea continue ainsi :

« Je vous prie instamment, mon cher Ries , de pousser cette affaire , afin que je reçoive mon argent ; j'en ai bien besoin.

» J'ai perdu 60O florins sur ma pension annuelle Je

paie l,OUO florins de loyer ; faites-vous une idée de la misère qui résulte de la dépréciation du papier-monnaie (1). Mon pauvre infortuné frère Charles vient de mourir ; il avait une femme méchante, il était depuis quelques années poitrinaire, et je puis dire que pour le soulager j'ai bien dépensé 10,000 florins. C'est bien peu pour un Anglais, mais c'est beaucoup pour un pauvre Allemand , ou plutôt Autrichien. Mou pauvre frère était bien changé dans ses dernières années ; je le plains de tout mon cœur , et j'éprouve une grande satisfaction à pouvoir me dire à moi-

(i) TjC floria en papier-monnaie vaut oi-dinaireinent i franc; mais le cours a souvent varié, et à l'époque où Beethoven écrivit celte lettre, il était au plus bas.

même que je n'ai rien négligé pour lui conserver la vie. »

Dans une lettre datée du 8 mars \S\6, on lit:

« Ma réponse arrive un peu tard ; mais j'ai été malade et très occupé, — Je n'ai encore rien reçu des dix ducats d'or, et je commence à croire que les Anglais ne sont généreux qu'à l'étranger. Il en est de même du prince-régent, qui ne m'a pas seulement remboursé les frais de copie de la Bataille que je lui ai envoyée, et qui ne m'a pas encore remercié, ni par écrit, ni verbalement.

» Ma pension est de 5,400 florins en papier ; je paie 1,100 florins de loyer; mon domestique et sa femme me reviennent à 900 florins. Calculez vous-même ce qui me reste. Et par dessus encore j'ai à ma charge mon petit neveu ; jusqu'ici il est au collège , et me coûte 1,100 florins. Il n'y est pas bien, et je serai obligé d'organiser mon ménage pour pouvoir le prendre chez moi. Combien il faut gagner pour vivre ici! cela ne finit jamais, car — car — car — vous le savez bien.

" Je serais bien aise d'être chargé de quelques compositions par la Société philharmonique.... »

Sous la date du 19 avril 1819, Beethoven envoya une sonate (œuvre lOG) à Ries pour la vendre à un marchand de musique de Londres. La Iclire qui accompagnait cet envoi linit par les mots suivants :

« Celle sonate a été écrite dans des circonstances bien pénibles , car il est bien dur de devoir écrire pour avoir du pain: c'est là où j'en suis maintenant.

» Quanl à mon voyage de Londres , nous en parlerons encore dans nos lellres. Ce serait certainement la seule planche de salut qui me reste pour sortir de celle malheureuse et pénible position, où je ne puis rétablir ma santé, ni effectuer ce que je pourrais faire dans des circonstances plus favorables. »

L'argent que Beethoven attendait pour celle sonate n'é-

tant pas arrivé, il écrivit de nouveau, le 23 mai, pour presser cette affaire. « Jamais de ma vie (dit-il; je n'ai été dans une gêne pareille ; et c'est par suite de bienfaits que j'ai

prodigués à d'autres hommes >''oubliez pas le quintette

et la sonate , et l'argent ; je voulais dire hs hoi.oraiies avec ou sa,is honneur. »

Enfin, dans une autre lettre du 5 septembre 1825, Beethoven écrit à son élève :

« Si je n'étais pas si pauvre et obligé de vivre de ma plume, je n'exigerais rien de la Société [)hil!iarmonique; miis, dansla position où je me trouve, il faut que j'attende le prix de ma symphonie. »

Ces citations sufTuoiit pour montrer quelle était la gène continuelle du célèbre compositeur. Ajoutez à cela le plus grand malheur qu'un musicien puisse éprouver; nous voulons parler de celte surdité complète , qui, loin de céder aux remèdes, ne fit que s'augmenter avec le temps; ajoutez les souffrances d'une profonde mélancolie qui en fut la suite inévitable et qui le rendit misanthrope au point de lui faire naître l'idée de mettre fin à ses jours, et vous aurez un fidèle mais effrayant tableau d'une triste existence , qui eût étoufTé le génie de tout autre artiste moins fortement trempé. L'admiration pour les œuvres du grand homme ne peut que s'accroître à la vue des souffrances qui accablèrent sa vie.

Pour sortir de ses embarras pécuniaires , Beethoven avait depuis long-temps jeté les yeux sur le pays qui, peu riche aujourd'hui en artistes distingués, paie le mieux les artistes étrangers. 11 voulut aller en Angleterre. Les exemples de quelques célébrités musicales qui y avaient fait leur fortune , le fortifiaient dans ce projet; mais l'état de sa santé, l'infirmité qui l'afiligeait, firent toujours ajourner l'exécution. Déjà, en 1817, la Société philharmonique do Londres avait fait faire à Beethoven des propositions h ce sujet. Il paraît que les conditions de l'artiste

farent acceptées, car no s trouvons plusieurs Jctlres où il parle de son voyage qui devait toujours avoir lieu Vannée tuivanle. Hé as! il n'en fut rien de ces projets, pas plus que du voyage que Ries lui proposa plus tard , lorsque, relire ù Godisljcrg , près de IJonn, il invita son maiire à venir passer quelque temps dfins son pays natal. Beethoven, toujours soullrant , ne put se décider à quitter la capit;ile di l'Autriche, et la mort vint mettre un terme aux projets et aux soiillraiires du compositeur.

LETTRES 1>E BEETHOVEIV.

Nous avons parlé île la cortespomlaiire de Beethoven avec son ami Wegeler; il nous reste à faire connaître (jnelqucs unes do ces lettres, dont nous choisissons les plus intéressantes, pour les olTrir à nos lecteurs. Ces lettres, admirables de simplicité et de sentiment, perdent beaucoup, sansdoute, par la traduction; mais rendre celle-ci plus élégante , serait détruire la couleur de l'original. C'est pounjuoi nous avons sacrifié l'élégance à la fidélité.

Vieillit' , le 2y juin rSno.

Mon nos cher Wegiclek,

Combien je te remercie de ton souvenir! je l'ai si peu mérité, et j'ai même si peu cherché à le méiiter! El cependant, tu es si lion que lu ne te laisses rebuter par rien, pas même pir ma négligence impaidonnable ; lu restes toujours l'ami fidèle, bon et loyal. Que je puisse l'oublier, toi, et vous tous (jui m'étiez si chers, non , ne le croyez pas ! Il y a des moments où mou âme se ! erce du désir d'être aupi es devons et de rester avec vous quelque temps. Mon pays, la belle contrée où je vis la lumière du monde, m'apparait toujours aussi beau, aussi vivant que lorsque je vous ai quittés ; enfin

le moment où je vous reverrai cl où je saluerai le père Rhin, sera pour moi un des plus heureux te ma vie. Quand arrivera-t-il , ce jour désiré? Je ne sais encore. Ce que je puis vous dire, c'est que vous me trouverez non seulement grandi comme artiste , mais encore meilleur comme homme, et si la prospérité revient dans mon pays, je ne ferai valoir mon art qu'au profit des pauvres. 0 moment heureux ! combien je me réjouis de pouvoir t'appeler et même te créer.

Tu désires savoir quelque chose sur ma position? Eh bien, elle n'est pas si mauvaise. Dep :is l'année passée, Lichnowski, quelque incroyable que cela puisse te paraître, était et est resté mon ami le plus chaud. S'il y a eu quelques petites mésintelligences entre nous, elles n'ont servi qu'à fortifier notre amitié. Il m'a assigné une pension de 600 florins par an , que je puis toucher tant que je n'aurai pas trouvé une place qui me convienne. ISIes compositions me rapportent beaucoup, et je puis dire que j'ai plus de commandes que je n'en puis satisfaire. Je trouve pour chacune de mes œuvres six ou sept éditeurs , et même davantage si je veux. L'on ne marchande plus avec moi; je fais mon prix et l'on paie. Tu vois que c'est une belle chose. Par exemple , je rencontre un ami dans le besoin , et ma bourse ne me permet pas de le secourir; je n'ai qu'à m'asseoir, et en peu de temps il est secouru.

Je vis maintenant d'une manière plus économique qu'auparavant. Si je me décidais à rester ici pour toujours, on m'accorderait tous les ans un jour fixe pour donner un grand concert, comme j'en ai déjà donné quelques uns. Malheureusement le démon envieux , ma mauvaise santé, a dérangé les pions de mon damier, c'est-à-dire que le sens de l'ouïe s'afTaiblit chez moi chaque jour depuis trois ans. On prétend que cette infirmité est le résultai d'une maladie intestinale qui jadis déjà, comme tu sais, alïligeait ma santé.

Je puis dire que je passe ma vie misérablement. Depuis

deux ans j'évite toutes les sociétés, parce qu'il m'est impossible de dire aux hommes : Je suis sourd. Si je cultivais un autre art, cela irait encore ; mais dans le mien, c'est un supplice atroce. Et ensuite, mes ennemis, dont le nombre n'est pas petit, que diraient-ils, s'ils savaient cela? Pour te donner une idée de cette surdité incroyable , je te dirai qu'au théâtre je suis obligé de me placer tout près de l'orchestre pour comprendre l'acteur. Les sons élevés des instruments, des voix, je ne les entends pas quand je suis un peu éloigné. Je m'étonne qu'il y ait des personnes qui ne se soient pas encore aperçues de mon infirmité; mais comme j'étais toujours un peu distrait, on met tout sur le compte de la distraction. Quelquefois, j'entends à peine celui qui parle doucement; j'entends les sons, mais pas les mots. Cependant, si quelqu'un crie, cela m'est insupportable. Ce que cela deviendra, Dieu le sait! Véring dit que, si je ne guéris pas complètement, mon état doit toujours s'améliorer. J'ai déjà souvt^nt maudit mon existence. Plutarque m'a conduit à la résignation. Je veux , s'il est possible, braver mon sort, bien qu'il do ve y avoir des moments dans ma vie où je serai la plus malheureuse créature de Dieu.

Je te prie de ne parler de cet état à personne , pas même à Léonore (I). Je ne le le conlie que comme un secret. Je voudrais bien que tu entrasses là-dessus en correspondance avec Véring. Si mon état continuait , j'irais chez toi au printemps prochain. Tu me loueras dans quelque belle contrée une maison de campagne, et alors je veux devenir paysan pour six mois ; peut être cela produira-t-il un changement. Delà résignation! quel misérable remède ! et cependant c'est le seul qui me reste.

Tu me pardonneras, j'espère, si je te charge de ce service amical au milieu des embarras de ta position qui est déjà assez triste. Etienne Breuning est maintenant ici, et

(i) Éléonorede Breuning, épouse du docteur Wegeler.

nous sommes ensemble presque lous les jours. C'est une jouissance bien douce pour mon cœur de rappeler les anciens senliments ; Brenning est devenu réellement un bon et excellent garçon , qui sait quelque cliose , et qui a le cœur à sa véritable place. Nous autres nous l'avons tous aussi placé à peu près au même endroit.

J'ai maintenant un très beau logement qui donne sur le bastion et qui a un double prix pour ma santé. Je crois pouvoir prendre des arrangements pour que Breuning vienne demeurerc'iez moi. Tu auras {on Antiochi(s{\), el a\ecce\a. encDre beaucoup de musique de moi, si tu trouves que cela ne te coûte pas trop cher. En vérité, ton amour pour l'art me fait bien plaisir; écris-moi seulement de quelle manière je dois faire l'envoi , et tu recevras toutes mes compositions dont le nombre, qui n'est déjà pas petit, s'accroît encore tous les jours. En retour du portrait de mon grand- père , que je te prie de m'envoyer le plus tôt possible par la diligence, je t'envoie celui de son petit-tils, de ton Beethoven, qui est toujours bon et cordial pour toi. Ce portrait est publié par Artaria, qui m'engagea souvent, de même que plusieurs marchands de gravures , à le faire faire.

J'écrirai prochainement h Christophe (2), et je le tancerai ferme sur son humeur capricieuse. J'en appellerai à son ancienne amitié, et je lui ferai donner sa parole d'honneur de ne pas vous affliger davantage dans votre position , assez triste sans cela ; j'écrirai aussi à la bonne Léonore. Jamais je n'ai oublié un seul de vous, mes bons et chers amis, bien que je ne vous aie pas écrit. Mais écrire , tu le sais , n'a jamais été mon affaire ; mes meilleurs amis n'ont pas reçu de lettres de moi pendant des années entières. Je ne vis que dans mes notes ; quand une chose est faite , l'autre

(i) Tableau de Fiiger, direrleur de l'académie de peinture de Vienne,

(9) Christophe de Breiininf;, conseiller privé de la chambre des comptes à Berlin.

est déjà commencée. De la manière dont j'écris maintenant , je fais souvent trois ou quatre choses à la fois. Ecris-moi maintenant plus souvent, je tâcherai de trouver le temps pour te répondre queirpiefois. Salue de ma part tous les •amis, aussi celte bonne consrillère (1) , et dis-lui que j'ai encore quelquefois un raptus (2).

Quanta K., je ne m'étonne pas de son changement. Le bonheur est rond comme une boule , et naturellement ne s'arrête pas toujours sur ce qui est le plus noble et le meilleur.

Un mot pour Ries que je te prie de saluer cordialement. Je t'écrirai au sujet de son fils plus amplement ; mais je crois que, pour faire sa fortune, Paris vaut mieux que Vienne. Vienne est surchargé d'ariisles, et il est dilTicile au mérite même de s'y faire une position stable. A l'automne ou dans l'hiver je verrai ce que je pourrai faire pour lui ; car ; lors tout le monde revient à la ville.

Adieu , bon et fidèle Wegeler ; sois assuré de l'amour et de l'amitié de ton Beethoven.

Vieune , le i6 novembre i8or.

Mon box Wegeler,

Je te remercie du nouveau témoignage de ton affection , d'autant plus que je le mérifi^ si peu! Tu désires savoir comment je vais, quels remèdes je prends. Bien que je n'aime pas à m'enlrelenirde ce sujet , je le fais avec moins de répugnance lorsque c'est à toi que je parle.

Vering méfait depuis plusieurs moisapposer sur lesdeux

fi ; Madame de Breuniiit,' la njori'.

(?) Lorsque, dans sa jeunesse, Hi-tihoven s'îihandonnait à snn humeur rapricieuse , madame de Rreuiuns^ disait ordinairenient : •• Il a aujourd'hui son raptus. >< Cfltc rxi.rt'.-sion rt sin daus le .'ou-

bras des vésicatoires, composés d'une certaine écorce que tu dois connaître. C'est un traitement fort désagréable ; parce qu'il me prive pendant quelques jours (jusqu'à ce que l'écorce ait bien tiré) de l'usage de mes bras, sans compter les douleurs. 11 est vrai, je ne saurais le nier , que le bourdonnement et le tintement ont un peu diminué, surtout dans l'oreille gauche, par laquelle ma maladie a commencé; mais je n'entends pas mieux pour cela , et je crains même de n'entendre pas aussi bien qu'auparavant (I).

On parle beaucoup du galvanisme ; qu'en dis-tu? Un médecin m'a assuré avoir vu à Berlin guérir de la surdité un enfant sourd et muet , de même qu'un homme privé de l'ouïe pendant sept ans. Je viens d'apprendre que ton ami Schmid fait dans ce moment des essais avec le galvanisme.

Maintenant je vis d'une manière un peu plus agréable, depuis que je fréquente plus les hommes. Tu aurais de la peine à croire combien a été triste la vie que j'ai passée depuis deux ans. Ma surdité me poursuivit partout comme un spectre ; fuyant les hommes , je devais paraître misanthrope, ce que pourtant je suis si peu. Ce changement a été produit par une fille aimable et charmante qui m'aime et que j'aime aussi. Voilà depuis deux ans quelques moments de bonheur , et c'est la première fois que je sens que e mariage pourrait me rendre heureux. Mais , hélas! elle est au-dessus de mon rang ; de plus il m'est impossible dans ce moment de songer à me marier, il faut que je travaille pour me faire un sort. N'était ma surdité, j'aurais depuis longtemps parcouru la moitié de l'univers. Voilà ce qu'il me faudrait ; il n'y a pas de plus grande jouissance

venir de Beethoven, qui s'en servait quelquefois. C'est ainsi qu'on la trouve encore rapportée dans une lettre de Bettina à Goethe. (Correspondance avec un enjant, t. II, p. 200.)

(i) Beethoven entre ici dans d'autres détails sur le traitement de sa maladie que nous a^onscru pouvoir supprimer.

pour moi que d'exercer et de faire briller mon arl en public.

Ne crois pas que je serais heureux chez vous ; qu'est-ce qui me rendrait là plus heureux? Même vos soins affectueux me causeraient de la peine; je lirais à chaque instant sur vos visages la compassion, et je ne m'en sentirais qiie plus malheureux.

Ces belles contrées de ma patrie , qu'y retrouveraisje ?; Rien , sinon l'espérance d'un état meilleur; je l'aurais obtenu sans cette maladie. Oh ! j'embrasserais l'univers, si j'étais délivré de ce mal ! Ma jeunesse, je le sens, ne fait que commencer ; n'ai-je pas toujours été un homme infirme et souffrant ? IMa force corporelle augmente depuis quelque temps plus que jamais ; il en est de même des forces de mon esprit. Chaque jour j'approche de plus en plus de mon but, que je sens, mais que je ne puis décrire. Là est la vie de ton Beethoven. Qu'on ne me parle pas de repos ! je n'en connais pas d'autre que le sommeil , et je regrette assez d'être contraint de lui donner plus de temps qu'autrefois. Qu'on me délivre seulement à moitié de mon mal, et alors , homme accompli et consommé, j'irai chez vous, renouer les anciens sentiments d'amitié. Vous devez me voir aussi heureux que je pourrais l'êlre ici bas , et non pas malheureux. Oh 1 non , ceci je ne saurais le supporter , je veux lutter contre le destin, il ne me terrassera pas. Oh! qu'il est beau de multiplier mille fois sa vie 1 une vie obscure , je le sens , ne peut me convenir. Tu m'écriras , j'espère , le plus tôt possible.

Vienne, le 2 mai 18 10.

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