‹ Détails biographiques sur Beethoven d'après Wegeler et RiesChapitre 3 sur 4 · MOX BOX VIEUX AMI · texte numérisé non relu

MOX BOX VIEUX AMI

Je puis me figurer combien tu seras étonné de recevoir ces lignes; et cependant, sans t'en avoir donné des preuves

écrites , je te conserve toujours vivement dans mon souvenir. Il y a même depuis long-temps parmi mes manuscrits un œuvre qui t'est destiné , et que tu recevras pour sûr cet été.

Depuis quelques années j'ai cessé de mener une vie retirée et tranquille , et j'ai été entraîné de force dans le grand monde. Cependant je n'y ai pas pris goût ; c'est plutôt le contraire. Mais quel est l'homme qui n'a pas été influencé par les orages du dehors? Néanmoins je serais heureux , peut-être même un des plus heureux de tous les hommes, si un mauvais génie n'avait pas établi son séjour dans mes oreilles. Si je n'avais paslu quelque partque l'homme ne doit pas quitter volontairemenl k'vie, tant qu'il peut encore faire une bonne action, il y a long-temps que j'aur<iis cessé de vivre, par ma propre volonté. — Oh ! ({v.c la vie est belle! mais la mienne est empoisonnée |)0iir toujours.

Tu ne te refuseras pas à une dfmande amicale ; je le prie de me procurer mon acte de baptême. Quels que soient les frais, tu pourras te les faire rembourser tout de siiiie, car tu es en compte avec Breuuing, à (jui je paierai le tout ici. Si tu croyais même que, pour les reclierches, il fût nécessaire de faire le voyage de Coblentz à Bonn, tous les frais seraient pour mon compte. ^laisil faut prendre gardi- à une chose, c'est qu'il y a eu un frère né avant moi, qui .s'appelait également Louis (I), seulement avec l'addition de Maui.x, mais (|uiest mort. Ainsi, pour fixer d'une manière sûre mon âge, il faut d'abord trouver ce frère; d'aut.iiit plus que celte circonstance , coinme je le sais , a induit en erreur des personnes qui m'ont fait plus âgé que je nf» le suis. INIallieureusement j'ai vécu long -temps sans cDimaître moi-même mon âge. J'avais un livre de famille, m.iis il s'est perdu , Dieu, sait comment. Ainsi , ne le rebute pas , si je te recommande chaudement de découvrir

(r^ Tnvez plus liant, p. 5,

ce Louis-Murio , cl le piéseiil Louis (|iii csl venu ensuite. Tu m'obligeras beaucoup en m'en voyant le plus loi possible cet iicle de baplème.

On me dit que tu cliantcs dans la loge maçonnique une cliansou de ma composition; c'est probablement celle en mi majeur que je ne possède plus moi-même. Envoie lamoi ; je te promets de compenser ce cadeau par un envoi triple et quadruple.

Garde-moi ion souvenir amical , bien que je semble faire peu pour le mériter. Embrasse ta respectable femme , tes enfants , et Ions ceux qui le sont chers, au nom de ton ami. Iîi:i:THOVf:x.

Tienne, 7 octobre 1826.

Mon vieux cher ami , .Je ne saurais exprimer le plaisir que m'a causé ta lettre et celle de la Léonore. J'aurais dû vous répondre tout de suite; mais je suis , en général , un peu négligent pour la correspondance, pensant que les hommes bons méconnaissent sans cela. Souvent je fais dans ma tète la réponse, mais au moment où je me mets à l'écrire, je jette la plume, parce que je ne me trouve pas capable d'écrire tout cela comme je le feus. Je garde le souvenir de tontes les bontés que tu as eues pour moi, par exemple de l'agréable surprise que lu m'as préparée en faisant blanchir ma chambre. Je ne pense pas moins à la famille Breuning. Si nous avons été séparés, c'était la volonté du destin ; chacun a dû tâcher de poursuivre et d'atteindre le but auquel il était appelé. Mais les principes inébranlables du bien étaient le lien qui nous unissait toujours.

Je regrette de ne pouvoir l'écrire aujourd'hui autant que je le voudrais , parce que, malheureusement, je suis alité. Je me bornerai donc à répondre à quelques points de ta lettre.

Tu m'écris que l'on me cite quelque part comme fils naturel du feu roi de Prusse (I) ; on m'en avait déjà parlé, il y a long-temps. Mais j'ai pris la ferme résolution de ne jamais écrire sur moi-mcmc, cl de ne répondre à rien de ce qu'on écrit sur moi. Je le laisse volontiers le soin de faire connaître au monde l'honnêteté de mes parents, et surtout de ma mère.

Dans ta lettre , tu me parles de ton fils ; je n'ai pas besoin de dire, que, s'il vient ici, il trouvera en moi son ami et son père , et que, dans toutes les occasions où je pourrai lui être utile, je le ferai avec plaisir.

Quant à mes diplômes , je te dirai en peu de mots , que ^e suis membre honoraire de la Société royale des sciences de Suède, ainsi que de celle d'Amsterdam , et que je suis citoyen honoraire de Vienne.

Un certain docteur Spieker vient d'emporter à Berlin ma dernière grande symphonie avec chœurs ; elle est dédiée au roi, et j'ai dû écrire de ma main la dédicace. J'avais préalablement demandé à l'ambassade la permission do dédier cet œuvre au roi, ce qui me fut accordé. M. le docteur Spieker m'avait engagé à donner au roi le manuscrit autographe avec mes corrections, parce qu'on le destine à la Bibliothèque royale. On m'a fait entrevoir que Je serais décoré de l'ordre de l'Aigie-Bouge de seconde classe; j'ignore ce qu'il en sera; jamais je n'ai ambitionné de telles distinctions d'honneur ; cependant je n'en serais pas fâché pour le moment à cause de plusieurs autres personnes.

Au re.^te, je liens toujours au dicton : An //a aies sine

(i) Frédi-ric-Guillaiime II. C'est le Dictionnaire des musiciens de Choron et FayoUe qui, le premier, a rapporté ce bruit sans en indiquer la source. Le monarque eu quesliou n'ayant jamais été à l'oiin avant la naissance de Beethoven, et la mère de celui-ci n'ayant jamais quitte celte ville depuis son mariage, il est évident que l'a-serlion du Dictionnaire des musiciens , répétée depuis dans plusieurs ouvrages, n'a pas le moindre fondement.

linea ; et si je laisse dormir ma muse, c'est uniquement pour qu'elle se réveille avec plus de force. J'espère encore pouvoir enfanter quelques grands ouvrages, après quoi je finirai quelque part , chez des hommes bienveillants , ma carrière terrestre, comme un vieil enfant.

Tu recevras bientôt, par l'entremise des frères Scholt, h Mayence, quelques œuvres de musique. Le portrait que je joins à la présente est un chef-d'œuvre d'art , mais il n'est pas le dernier que l'on a fait de moi. Sachant combien tu prends part aux témoignages d'honneur dont je suis l'objet, je te dirai encore que le feu roi de France (I) m'a fait envoyer une médaille portant l'inscripiion : Donnée par le roi à M. Beethoven. Elle était accompagnée d'une lettre très obligeante du duc de Châtres, premier gentilhomme du roi.

Mon cher ami, en voilà assez pour aujourd'hui. Le souvenir du temps passé me saisit l'âme, et cette lettre a été mouillée de mes larmes. Notre correspondance est maintenant remise en train, et sous peu tu recevras une autre lettre de moi; et toi, plus tu m'écriras, plus tu me feras plaisir. Notre amitié n'a pas besoin de non velles assurances ; ainsi , adieu ! Je le prie d'embrasser en mon nom ta chère Eléonore et tes enfants et de leur rappeler mon souvenir. Dieu soit avec vous tous !

Comme toujours ton fidèle et véritablement dévoué ami. Beethoven.

Vienne, le i; février 1827.

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