PREMIÈRE PARTIE
Par une brumeuse et froide matinée de décembre, dansJe salon d'une riante bastide de la route de la Seyne, auxportesdeToulon, devant un grand feu, étaient groupés, causant et fumant, sept hommes, dont le plus âgé n'avait pas dépassé la quarantaine. Une table à jeu, sur laquelle les cartes elles jetons attendaient la reprise de la partie, venait d'être abandonnée. Midi sonnait, et le maître de la maison, médecin principal de la marine, laissant pour un instant ses hôtes à eux-mêmes, était allé voir si le déjeuner s'apprêtait. Le soleil se montrait timidement au dehors, et des flocons déneige voltigeaient dans l'air, chassés par un âpre mistral qui couchait les tiges flexibles des tamaris, sifflait dans les
mimosas et les oliviers, et tendait douloureusement les nerfs des habitants de la Provence. Un jeune homme, portant l'uniforme de lieutenant de vaisseau, debout devant une fenêtre, tambourinait machinalement sur les vitres, en regardant dans le jardin.
— Ehbien! Listel, qu'est-ce que vous voyez?demanda un de ceux qui fumaient, en lançant dans le feu sa cigarette éteinte.
— Rien du tout, cher ami.
— Alors, à quoi pensez-vous?
— A rien du tout.
— C'est le commencement du bonheur. Moij'ai faim.
— Vous allez être satisfait. Houchard est allé jeter un coup d'oeil sur le fourneau et donner quelques suprêmes conseils à son cordon bleu.
— 11 paraît que c'est aujourd'hui qu'on déguste la fameuse bouillabaisse de turbots et de homards.
— Roubion n'a qu'à bien se tenir!
— Vous savez qu'il prétend que la bouillabaisse n'est bonne qu'avec du rouget,. du loup et de la rascasse.
— Il ne sait pas ce qu'il dit ! s'écria un gros homme tout rond, qui, en ouvrant la porte, laissa pénétrer une appétissante odeur de cuisine.
— Houchard, tu me rappelles les dieux de la mythologie, qui s'avançaient enveloppés d'un parfum d'ambroisie... Toi tu sens la truffe, ami : c'est d'un bien bon augure !
— Vous en avez, cuites au vin de Champagne! Mais pour en revenir aux théories de Roubion...
— N'y reviens pas... Nous sommes sûrs de ta victoire... Rien de culinaire, chez toi, ne peut être inférieur. Tu étais né cuisinier. Et si tu n avais pas été destiné par ta famille à soigner la santé de tes semblables, tu aurais été porté par ta vocation à la leur détruire à force de mets succulents !
— Plaisante, va. J'aurai ma revanche tout à l'heure, avec un certain poulet à la provençale et un pilaw...
— Tais-toi, ou je n'aurai pas la force d'attendre une seconde de plus.
— Il faut cependant encore un quart d'heure de patience... Du reste, tout notre monde n'est pas arrivé.
— Quelle chienne de saison I dit un des convives, qui avait remplacé le lieutenant Listel à la fenêtre. Voilà que le temps tourne tout à fait à la neige.
Le ciel s'était soudain assombri, et les flocons, plus pressés, tombaient droits et lourds dans l'air glacé. Le jardin, en quelques minutes, était devenu tout blanc et un silence étouffé s'étendait au dehors.
— Et il y a des malades qui viennent de Paris tout exprès pour grelotter ici.
— C'est une succursale du pôle Nord !
La porte du salon, en s'ouvrant, interrompit les imprécations. Sur le seuil, retenant le battant, comme pour empêcher de voir dans l'antichambre, se montrait un grand garçon d'une trentaine d'années, à la figure encadrée de favoris blonds , aux yeux gris , à la bouche rieuse, dont la mise très élégante trahissait ce-
pendant, par d'inlînimcnl petits détails, l'officier habillé en bourgeois.
— Tiens! C'est Burel... Allons, lambin, tu as taïui te faire attendre.
— J'ai une excuse... Devinez qui je vous amène?
— Si c'est le beau temps, qu'il soit le bienvenu.
— C'est mieux 1 Car le beau temps, au premier jour, va revenir. Le ciel de Provence ne boude pas longtemps. Et l'ami que j'ai là, vous n'étiez pas sûrs de le revoir.
— Qui est-ce donc? Ne nous fais pas languir, dit le lieutenant, avec une tranquille indifférence.
— Regardez.
Le nouvel arrivant ouvrit largement la porte et, s'effaçant, fit passer devant lui un homme de moyenne taille, vêtu de son caban d'ordonnance, le visage bruni par le hàle et maigri par les fatigues. En un instant la scène changea. Le docteur s'élança de son fauteuil, chacun se leva, et, avec une expression de joyeux étonnement, ce nom sortit de toutes les bouches :
— Ploërné !
— Oui, mes amis, Ploërné, que je viens de cueillir, tout à l'heure, sur le seuil de la préfecture maritime, et que je vous amène pour déjeuner, si toutefois vous voulez de lui, comme convive.
— Voilà une question!
— Et d'où arrivez-vous, cher ami ?
— Depuis combien de temps es-tu à Toulon?
— Est-ce que tu rentres pour tout à fait?
— Es-tu en bonne santé?
Toutes ces questions s'étaient croisées autour du jeune homme. Lui restait au milieu du salon, un peu étourdi, souriant, l'air doux, sans songer à ôter son lourd manteau. Mais ses amis déjà s'empressaient et, pendant qu'il répondait avec calme, lui enlevaient sa casquette, son caban, son sabre, et le laissaient prés de la cheminée, en tenue, ainsi qu'il avait dû s'habiller pour se présenter devant le grand chef, les regardant tous de ses yeux attendris.
— Oui, je suis en bonne santé, quoique je revienne de là-bas avec un congé de convalescence. Je suis depuis ce matin à Toulon, débarqué de la Provence, paquebot des messageries orientales qui arrive directement de Shang-Haï. Et je rentre pour tout à fait.
— Et tu as laissé les camarades en bon état?
— Pas en trop bon état. Le service a été dur et la campagne mauvaise. Nous avons perdu beaucoup de monde.
— Étiez-vous avec Marchand?
— Oui; mort du choléra à Formose.
— Et Briqueville?
— Tué à Fou-Tchéou.
— Et Darner?
— Mort du typhus à Hanoï.
— Et Serrurier et Bouet ?. . .
— Morts !
Les voix tombèrent. Nul n'osait plus interroger ce revenant du pays des deuils. Il semblait que la funèbre mention : « mort, » devait suivre chaque nom prononcé. Tous ces braves gens, habitués pourtant au danger.
groupés autour de Ploërné, le regardaient avec une curiosité effrayée.
— Eh mais ! vieux , tu nous arrives avec les cinq galons ! s'écria le lieutenant Listel.
— Oui, dit Ploërné. Et, baissant la voix comme s'il eût craint de blesser ceux de ses camarades dont il venait de dépasser le grade : c'est à la suite de ma blessure que j'ai été proposé par l'amiral, et nommé.
A ces mots : « l'amiral, » il y eut un grave silence, et tous les fronts s'assombrirent.
— Tu étais avec lui, Ploërné?
— Oui, il m'avait pris comme officier d'ordonnance, en remplacement de Desvarennes.
— Étais-tu présent quand il est mort?
— Oui. J'étais remis de ma blessure et rentré à bord. II s'est éteint dans mes bras.
— Ce qu'il a fait avec la flotte a été admirable, n'estce pas?
— Oui, messieurs. C'était un chef de premier ordre. Tout le monde avait en lui une confiance inébranlable. Il aurait dit aux hommes : Nous allons prendre le ciel à l'abordage. Ils auraient répondu : A Dieu vat. Et ils auraient marché. Avec lui rien n'était impossible, il savait vouloir vaincre. La marine, en lui, a fait une perte inestimable.
— Et toi tu as perdu un bon patron.
— Hélas! messieurs, pour moi le tort matériel subi est peu de chose, comparé au tort moral, et cet homme excellent manquera plus à mon affection qu'à mon am-
bition, car je quitte le service... Si je vous ai dit tout k l'iieure que je rentrais pour tout à fait, c'est que je donne ma démission.
— Gomment ! Mais tu es fou ! A trente-deux ans, avec ton grade et tes états de service?... Tu aurais les étoiles à quarante-cinq ans... Et tu renonces à un pareil avenir^
— Oui, mes amis, dit Ploërné, avec sa douce fermeté^ je renonce à tout ce que la vie me promettait de glorieux... Et le sacrifice que je fais m'est facile, car en échange je suis assuré du bonheur.
— Ah I Mon gaillard, s'écria Listel, tu vas te marier? Ce n'est que pour une femme qu'un marin tel que toi abandonne la mer... Si tues amoureux, tu as raison... Notre carrière est exigeante, il faut s'y consacrer tout entier et le marin qui, par un gros temps ou en face de l'ennemi, a une autre préoccupation, un autre souci, que le salut du bâtiment qu'il conduit et de l'équipage qu'il commande, sent son esprit hésitant et son âme troublée. Notre cœur, à nous autres, doit battre dans les flancs mêmes de notre navire, ou bien nous sommes de mauvais chefs. Tu as raison, Ploèrné, de ne pas te partager entre deux maîtresses. Mais il faut que celle à qui tu donnes cette preuve de tendresse soit bien belle, car tu aimais la mer !
— Oui, elle est belle et vaut le renoncement que je fais pour elle. Et quand vous la connaîtrez, vous serez d'avis qu'avec ces airs de me sacrifier, je donne peu, pour recevoir beaucoup.
— Voilà qui est à merveille, tu es content de ton
sort, et c'est chose assez rare pour qu'on l'admire.
— Mais, mes chers amis^ intervint le docteur, il me semble que, dans l'entraînement de cette heureuse reconnaissance, nous oublions l'objet de cette réunion qui est de déjeuner.
— Ah ! Voilà bien le matérialisme de ces médecins ! Quand nous sommes tout cœur, venir nous rappeler notre estomac.
— Au fait, il est midi et demie... Qui attend-on encore?
— Eh 1 Le marquis Girani.
— Il se sera oublié à Monte-Carlo, et ne sera pas rentré hier.
— Mettons-nous toujours à table... S'il doit venir, cela le fera arriver.
Houchard sonna et, à son domestique qui parut, dit :
— Servez.
Dans un amical désordre, les convives se dirigèrent vers la salle à manger. C'était un fin gourmet que leur hôte. Rien qu'à l'ordonnance de la table, il était facile de le deviner. Devant chaque couvert, un assortiment de verres, de toutes les tailles et de toutes les formes, s'étageait, depuis le petit verre pour le château-yquem, jusqu'à la longue flûte pour le Champagne, en passant par le demi-verre pour le bourgogne, pour rejoindre le verre teinté de jaune pour le vin du Rhin. La nappe, quoiqu'on fût en hiver, était couverte de fleurs. Mais les fleurs ne poussent-elles pas sous la neige dans ce fortuné pays de Provence ? De belles écrevisses en buis-
son faisaient pendant à un formidable pâté de foies gras. Et le caviar alternait avec les crevettes roses.
Le soleil, perçant entre deux, nuages, laissait tomber un rayon sur les cristaux, sur l'argenterie et leur donnait un éclat joyeux. Tout était soigné, aimable et tentant, fait pour le plaisir des yeux et le régal des lèvres.
— Allons, messieurs, prenez place, dit l'hôte avec une imposante solennité, nous allons entrer en séance, et au diable les retardataires !
— Il n'y en a pas, répondit une voix sonore.
Et un homme jeune, élégant et vif, entra en riant dans la salle à manger.
— Ah! Girani, vous voilà. A la bonne heure! Serrez la main de ces messieurs et asseyez-vous. Trop de politesses nous retarderaient. Je vous présente seulement notre camarade M. de Ploërné. Cher ami, le marquis Girani... Là, maintenant plus de cérémonies... Soyons tout à la dégustation.
Le nouveau venu s'était gracieusement incliné, et avait pris place entre le docteur et le lieutenant Listel. Ploërné, assis à l'autre extrémité de la table, regardait l'Italien avec curiosité. C'était le seul des convives qu'il ne connût pas. C'était le seul civil parmi tous les militaires réunis dans la salle à manger. C'était le seul étranger parmi ces Français. Au premier abord, la présence du jeune homme déplut au commandant. Il trouva anormale cette camaraderie si étroite de ses amis avec le marquis. Celui-ci, quoiqu'il eût, à deux reprises, rencontré le-s yeux de Ploërné fixés sur lui, ne pa-
raissait pas attacher la moindre importance à l'inspection qu'il subissait. Très à l'aise, très gai, très familier, agréable et complaisant convive, il mangeait de belle humeur, et riait, avec une charmante facilité, de ce que disaient ses compagnons et de ce qu'il disait lui-même.
11 était fort joli garçon, avec un teint olivâtre, des yeux bruns, trop langoureux pour un visage d'homme, des moustaches frisées et des dents blanches. Son front hardi, couronné de cheveux noirs crépus, relevait ce qu'il y avait d'un peu efféminé dans sa physionomie. Il parlait sans accent, mais avec cette volubilité et ce nasillement, particuliers aux Napolitains, qui donnent à la voix une sonorité criarde. Cependant, en dépit de sa verve insouciante, il semblait se surveiller et, s'il répondait avec abondance quand on s'adressait à lui, il ne cherchait point à diriger la conversation.
L'ayant observé physiquement, Ploërné voulut avoir quelques renseignements sur la situation sociale de celui qui l'occupait. Il se pencha vers son voisin, ce grand garçon blond qui l'avait amené, et lui dit :
— Qu'est-ce que c'est que cet Italien?
— Eh bien ! Mais c'est le marquis Girani.
— Gela ne me dit rien, le marquis Girani... D'oii vient-il? Que fait-il? Gomment le cannaissez-vous?
— Là! Quel le curiosité! Leprends-tupour un espion?
— Qu'en sait-on ? fit gravement le commandant. Depuis la guerre^ n'en sommes-nous pas infestés en France ?
— Cher ami, celui-là est un trop bon vivant pour
songer à autre chose qu'au plaisir. Il aime trop les femmes, le jeu, la bonne chère pour nourrir de noirs desseins. Les âmes profondes n'ont pas cette ardeur de gaîté. Les conspirateurs ne sont pas toujours en fête. Où diable ce garçon-là nicherait-il dans son cerveau une idée sérieuse ? Il ne pense qu'à rire.
En effet, ritalien, comme pour confirmer l'opinion émise sur lui, riait, en ce moment, d'un rire frais et perlé, d'un rire d'enfant.
— Y a-t-il longtemps que toi et nos camarades vous êtes en relations avec lui?
— Mais depuis le commencement de l'hiver. Nous l'avons rencontré à Monaco, pendant que nous étions au mouillage à Villefranche. Listel, s'étant culotté, comme un nigaud, au trente et quarante, mais culotté jusqu'à son dernier sou, ne savait plus comment rentrer à bord, quand le marquis Girani, qui avait joué à la même table que lui, devinant son embarras, se mit gracieusement à sa disposition. Il retournait en voiture à Nice. Il ramena notre camarade. Listel alla le remercier. Girani lui rendit sa visite. Bref, c'est un gentil garçon, il nous plut, et nous sommes devenus ses amis. A dire vrai, il ne peut maintenant se passer de nous; il est de toutes nos parties.
— Vous êtes sans défiance, à bord de l'escadre, dit avec ironie Ploërné.
— Eh ! Vous êtes diablement soupçonneux en Chine !
— C'est utile.
— Mais, ici, en pleine paix.
— Parbleu! C'est en pleine paix que se prépare la guerre. Et c'est avec des Girani, aidés par la loyale bonhomie et l'hospitalité aveugles de quelques officiers soit de larmée de terre, soit de la marine, que l'Italie peut avoir les plans de nos défenses des Alpes et le relevé des canons de notre flotte.
— Bêta! Comme si nos canons étaient difficiles à dénombrer. Il suffit de se promener, en you-you, dans le port, pour savoir notre compte.
— Oui, mais ce qu'on ne sait pas autre part que dans votre compagnie, ce sont nos craintes, nos espérances, nos projets, nos plans. Vous êtes discrets, je le sais bien. Vous ne dites rien. Cependant un mot vous échappe, un jour, qui n'a pas de signification par lui-même, mais qui, rapproché d'un autre, lâché la veille, devient clair. Et, de mot en mot, de jour en jour, un gaillard indifférent en apparence, très avisé en réalité, tel que ce Girani, en sait aussi long que nous autres, sur la mobilisation de la flotte, sur la désignation de ses commandants. Et tout cela s'est fait au milieu des parties de pocker, des rasades de Champagne, et de la course aux petites femmes!
— Diable!
— Maintenant, je te dis ça, reprit Ploërné en voyant son ami un peu décontenancé, mais rien ne prouve qu'il y ait quoi que ce soit de réel dans ma supposition. Votre ami est peut-être un parfait galant homme qui, comme tu le crois, ne pense qu'à rire, à aimer et à boire. Mais il pourrait, tout aussi bien, être autrement,
sans que vous vous en soyez seulement douté. Et cela ne dépend que de lui. Bah ! Parlons d'autre chose. Nous autres, les Tonkinois, comme vous nous appelez, nous avons l'esprit tourné au noir. Nous avons trop souffert ! Le repas était arrivé au point où la faim déjà amortie permet au dilettantisme gastronomique de s'exercer avec discernement. Le docteur Houchard voulut donner quelque répit à ses convives et, pour procurer un entr'acte salutaire, s'adressant à Ploërné :
— Ainsi , cher ami, vous avez fait un rude service dans ces mers de Chine, si dangereuses pendant la mauvaise saison. Et les bâtiments, comment se comportaient-ils ?
— Aussi bien que possible, répondit le jeune homme. Vous savez que tant vaut le commandant, tant vaut le navire. Nos vieux raffîots se sont comportés comme des cuirassés tout neufs. Mais la campagne finie, tout ça ne vaudra plus que comme ferraille. Le blocus de Formose a été terrible. Pendant des jours et des jours, nous sommes restés à croiser par des temps à ne pas laisser un Chinois dehors. Et nous labourions la mer, sans autre espérance que de recommencer le lendemain la dure besogne que nous avions faite la veille. Sans un repos pour les hommes, sans une relâche à terre. Toujours sur les vagues et sous le ciel, avec cette coquine de côte à l'horizon, et, tout autour, des oura-* gans, des typhons, des coups de mer, à croire que le bois et le fer allaient être écrasés. . . Et la dyssenterie à bord : on disait la dyssenterie ; entre nous, c'était bien le choléra. Chaque semaine quelques-uns de nos braves ma-
thurins disparaissaient, et quand on ne pouvait aborder, parce que le temps était trop mauvais, c'était une messe dite sur le pont devant tous les camarades, puis le glissement du pauvre corps par l'ouverture d'un sabord, et l'ensevelissement dans les profondeurs de la grande tourmentée qui berçait ainsi le sommeil des morts, comme la veille des vivants. Nous en avons vu partir, de cette façon-là, beaucoup, et dans la mer et dans la terre nous avons semé bien des os. D'autres venaient remplacer les disparus. Heureux ceux qui, étant pauvres, sont tombés frappés par l'ennemi, caries veuves de ceux qui succombent épuisés parles fatigues et minés par la maladie ne touchent pas la pension entière. . . Oui, mes amis, entre celui qui meurt du choléra ou du typhus, à des milliers de lieues de la mère-patrie, et celui qui tombe frappé d'une balle ou d'un éclat de mitraille, les bureaux font une différence. La peau de l'un ne vaut pas la peau de l'autre. Et, entre des braves qui ont été égaux devant le danger, les règlements créent l'inégalité de la mort.
— Ah! cher ami, si tu veux réformer, tu auras fort à faire. Nous sommes exposés à cent injustices de cette sorte. Il n'y a pas qu'en Chine qu'on voit des chinoiseries, et l'hôtel de la rue Royale en possède une fort belle collection.
A ces paroles, une protestation énergique s'éleva tout autour de la table.
— Au diable ! On ne paile pas politique ici ! Devisez d'amour ou de guerre, dites du bien ou du mal des
femmes, suivant votre tempérament, mais laissez l'administration croupir en paix... Ploërné, parlez-nous des femmes du pays.
— D'affreuses Annamites, aux dents noircies par le bétel, aux lèvres brûlées par la chaux... Ah ! Mes amis, n'appelez pas ça des femmes.
— Eh ! Fichtre ! J'ai connu, moi, quelques Chinoises qui n'étaient point si méprisables... Et quant aux Japonaises...
— Charmantes, les Japonaises! s'écria Listel. Elles n'ont qu'un seul défaut, c'est, maintenant, de vouloir s'habiller à l'européenne. Leurs yeux noirs, leurs pommettes saillantes et leur teint de cuivre, avec l'ample robe brodée de couleurs brillantes, c'était pourtant joli !
— Mais dans tous les pays la couleur locale se perd. Constantinople, dans dix ans, ne sera plus à voir... Et grâce aux chemins de fer, la Perse tout entière se fera, prochainement, habiller à la Belle -Jardinière... Ahf nous sommes bien à l'époque du nivellement général : avant peu , le progrès nous aura faits tous égaux dans le mesquin et l'horrible I
— C'est l'avenir auquel le monde est réservé. Tout sera médiocre. On ne connaîtra plus les grands raffinements du luxe. Et, excepté chez les dix ou douze milliardaires qui se partageront la fortune du globe, il n'y aura plus rien d'exquis, de délicat ou d'unique. L'article de bazar, en tout, bien conditionné et à prix réduit, voilà ce qui nous attend. De même que les hommes paraîtront des épreuves plus ou moins laides tirées du
même modèle, tant ils seront pareils, de même les objets industriels, artistiques, de quelque nature qu'ils soient, seront des reproductions identiques. Chacun aura le même chapeau, la même redingote, le même parapluie, la même voiture, le même mobilier. La bagatelle rare, le bibelot précieux, le petit rien charmant et très cher, n'existeront plus qu'à l'état de collection dans les musées. On n'en fera plus que par milliers à la fois, tous coulés dans le même moule, fabriqués avec la même substance, la même couleur. L'uniformité universelle, voilà à quoi nous marchons. Et ce sera terrible !
— N'en voyez-vous pas un exemple, dans les constructions récentes? dit l'Italien, de sa voix sonore. Regardez les quartiers nouveaux qu'on élève à Naples, à Rome. . . Toutes les maisons y sont semblables. Non pas seulement aux maisons voisines, mais aux maisons de Paris bâties en même temps. Cinq étages, et la même façade... A moins de regarder le numéro, on peut entrer chez son voisin, en croyant aller chez soi.
— Eh bien, mes amis, goûtez-moi ce cognac, dit le maître de la maison avec autorité, et vous pourrez affirmer que nulle part ailleurs il n'y en a de semblable. Le voilà le produit exquis et rare ! Mais Listel a raison. Dans dix ans on n'en pourra plus boire. Déjà on n'en sait plus trouver !
Le café parfumait de son arôme la salle à manger. Un bien-être délicieux engourdissait les convives. Les fleurs étouffées commençaient à se pencher alanguies.
La fumée d'une première cigarette monta en spirales bleues vers le plafond. Au dehors le temps s'assombrissait de plus en plus, et la neige tombait dense, lourde et silencieuse. Entre ces hommes jeunes tous et libres, car il n'y avait là que des célibataires, la conversation d'abord sérieuse, puis satirique, avait pris un tour galant, et maintenant on parlait de femmes. Ardent sujet de controverse, si chacun avait émis son opinion ou voulu faire triompher ses préférences, mais les convives se bornaient à raconter leurs intrigues ou leurs aventures. Et les demoiselles faciles de Toulon et de Marseille, les petites actrices des théâtres et quelques bourgeoises inflammables, avaient les honneurs de la description. Rien de spécial, rien de nouveau : la classique amourette de garnison. Et, à part le quartier où logeait la belle, la couleur de ses yeux ou de sa chevelure, le petit nom qu'elle portait, sa gaîté ou sa mélancolie, c'était la même histoire, avec le même début et le même dénoùment. Du « tout fait » comme pour l'industrie.
En causant, on s'était levé et, de la salle à manger, on avait gagné le salon. Là, enfoncés dans des fauteuils profonds, les yeux demi-clos, un bon cigare aux lèvres, les jeunes gens s'étaient mieux sentis entraînés aux confidences, et, depuis une heure, aucun n'avait plus de secrets pour son voisin.
Seul Ploërné demeurait grave et écoutait sans faire sa partie dans ce chœur d'indiscrétions. Outre que, par caractère, il n'eut pas été enclin à publier ses bonnes
fortunes, revenant des pays lointains, il n'avait rien à raconter. Il examinait avec un peu de dédain ses camarades, occupés à de telles misères. L'austérité de la vie menée par lui, depuis deux ans, au milieu des fatigues et des dangers sans nombre, le rendait sévère pour ces futilités d'oisifs obligés d'absorber ainsi les loisirs de leur existence vide. Il ne se souvenait plus d'avoir été pareil à eux. H les jugeait suivant ses impressions du moment et une tristesse Tenvahissaità se sentir si peu encommuniond'idées avec tous ces hommes, qui étaient ses égaux, et desquels il se sentait maintenant si complètement séparé.
Puis il pensa que c'était probablement pour la dernière fois qu'il se trouvait en leur compagnie, que tout, dans l'avenir, allait l'éloigner d'eux, et que, par conséquent, son impression pénible ne pouvant pas durer, n'avait aucune raison d'être. Il ne sut pourtant pas réagir contre la mélancolie qui l'envahissait irrésistible. Pendant qu'il était si loin de France, la nuit, sur le pont de son navire, en face de l'immensité du ciel et de la mer, il ne se rappelait pas avoir éprouvé une sensation d'isolement aussi complet qu'au milieu de ces jeunes gens quiriaient,buvaientetfumaient, en se dénombrant leurs amoureuses conquêtes.
11 fit un nouvel effort pour se soustraire à cette impression , et sa pensée l'emporta loin de cette réunion joyeuse, dans un milieu plein de calme et de sérénité. C'était, non loin de Nice, au bord de la mer, dans une anse de la baie de Villefranche^ au pied même de la tour sarra-
sine qui couronne la pointe de Saint-Hospice, une villa blanche et rose ensevelie sous la verdure et les fleurs. Là vivaient, dans une paisible solitude, trois femmes : une âgée et deux toutes jeunes, attendant son retour, pleines d'impatience. Sa tante, M""^ de Saint-Maurice, avec l'inquiétude de ne pas vivre assez longtemps pour le revoir, ses deux cousines, l'une avec le désir joyeux d'une amitié fraternelle, l'autre avec l'ardeur d'une tendresse promise inaltérable.
Dans le salon, dont les fenêtres donnaient sur la mer, il se figurait les trois femmes réunies, travaillant paisiblement, sans se douter que l'absent était si près d'elles. Quelle surprise et quel bonheur quand il paraîtrait à l'improviste! Car elles ne devaient pas espérer le voir avant deux mois, d'après ses dernières lettres. Parti subitement, il n'avait pu écrire, parce qu'il devait arriver en même temps que la poste, et quant à télégraphier, il s'en serait bien gardé, craignantd'épouvanter sa tante dont il connaissait l'horreur pour ces mystérieuses feuilles bleues qui, dans leurs plis fermés, semblent toujours receler l'annonce d'un malheur.
Et puis il se faisait un égoïste plaisir de leur joyeux étonnement. La cloche de la grille tintait, l'aboiement du chien annonçait l'arrivée d'un serviteur venant ouvrir. Et c^était Leïla, cette quarteronne, nourrice de sa fiancée, amenée de l'île de France par M""^ de Saint-Maurice. Elle poussait, en le reconnaissant, un cri de stupeur, et la maison s'animait comme par enchantement.. La vieille tante paraissait à une fenêtre, les deux jeunes
cousines accouraient les mains tendues, les yeux riants, les lèvres épanouies.
Ah ! Le charmant tableau ! Et laquelle embrasseraitil le m-ieux, de l'amie ou de la fiancée ? De celle, naïve etfranche,aveclaquelleil n'avait point d'arrière-pensée ni de contrainte, qu'il avait toujours traitée en petite camarade, ou de l'autre, compliquée et fantasque, qu'il redoutait tout en la chérissant, et avec laquelle il n'avait jamais sa liberté de cœur et d'esprit. Oh ! Quoi qu'il en fût, ravissement et délices pour l'exilé, qui allait retrouver tout ce qu'il aimait: la vieille tante respectée comme une mère, et les deux jeunes filles, dont l'une lui promettait pour toute sa vie une sœur charmante et dévouée, l'autre une femme exquise et adorée. Comme il avait hâte de terminer ses affaires avec les grands chefs, pour brûler la route et courir vers la maison entrevue dans tous ses rêves ! Et comme tout ce qui n'était pas le cher bonheur de revoir celles qui lepréoccupaient uniquement, lui paraissait mesquin, inutile et bas!
Il s'attardait dans ses pensées, avec ravissement, et il s'était si bien abstrait de ce qui l'entourait que ce fut presque avec surprise qu'au bout de quelque temps, il retrouva la notion des choses extérieures. Il lui sembla qu'il s'éveillait d'un assez long sommeil, pendant lequel un songe délicieux l'avait charmé. La voix du marquis italien, chantante etcolorée, parvint àson oreille. Girani, avec toutes sortes de précautions et de réticences, commençait le récit d'une aventure d'amour. Ses compagnons Tavaientplaisanté sur son mutisme, lorsque tous
se livraient aux confidences, peut-être aux hâbleries. Mais il n'avait pas d'abord répondu à leurs vives exhortations. Il gardait un visage fermé, sans pouvoir cependant dissimuler un sourire qui avait porté au plus haut point d'ardeur la curiosité des assistants.
— Ah ! Vous êtes un cachottier, marquis : je suis sûr que, de nous tous, vous êtes le plus favorisé ! Tourné comme vous Tètes, riche, libre, eh ! vous devez réussir admirablement auprès des femmes... En ce moment^ vous avez tout Tair d'un homme qui savoure un secret bonheur !...
Girani se taisait toujours, et cependant Téclat de son regard, la palpitation de ses lèvres, le rayonnement de son visage, étaient le plus éloquent des aveux. Leeautres, acharnés à savoir ce qu'il voulait taire, le pressaient. Ne pouvait-il conter son aventure, sans faire connaître celle qui eu était la séduisante héroïne ? Car elle était ravissante, on s'en doutait !
— Oh ! Oui, ravissante ! laissa échapper le marquis.
Une exclamation générale avait accueilli cette imprudente parole, et, sur la pente de l'indiscrétion, l'Italien peu à peu s'était laissé glisser. Maintenant, il contait sa romanesque intrigue, et tous étaient silencieux, attentifs, captivés, un peu jaloux. C'était à Monaco, en visitant le palais du Prince, quïl avait rencontré celle qu'il adorait, accompagnée d'une autre jeune fille, et d une vieille dame. Rien de plus honnête que le maintien de ces enfants sous la garde de leur parente. Il sétait discrètement tenu à l'écart, mais les observant de
loin, pris par leur grâce décente et leur naïf contentement. Pendant une heure il les avait ainsi suivies, écoutant leurs réflexions, leurs remarques, leurs questions au gardien qui les guidait, s'enivrant &e leur charme, et ne sachant laquelle lui plaisait davantage, de la brune ou de la blonde. Car, des deux jeunes filles, il y en avait une blonde et l'autre brune.
Elles ne paraissaient même pas s'être aperçues de sa présence, et si, pour descendre un escalier obscur et difficile, il n'avait pas offert l'appui de sa main à la vieille dame, sans doute les deux charmantes touristes n'auraient pas levé les yeux sur lui. Cependant, arrivées dans la cour, elles s'étaient retournées et, là, lui avaient avec un simple sourire adressé un remerciement. Elles étaient montées, à la porte du château, dans un landau bien attelé, et avaient pris la route de la Condamine.
Lui était resté à Monte-Carlo, les yeux ravis de la beauté, si dissemblable et si parfaite pourtant, des deux jeunes filles, l'esprit tout rempli de leur souvenir. Il avait été au trente et quarante, avait perdu une grosse somme et, indifférent à sa mauvaise fortune, il avait passé le reste du jour à penser à ces deux belles personnes qui l'avaient si promptement, si sûrement conquis et que, selon toute vraisemblance, il ne devait plus revoir.
Mais le hasard s'était chargé de les remettre en présence et, cette fois, de lui indiquer nettement quelle était celle qu'il était destiné à aimer. Il avait, pour occuper une de ses journées, formé le projet de visiter la frégate américaine qui, tous les ans, stationne dans la
rade de Yillefranche, et, après deux heures données à l'inspection détaillée que lui avait facilitée la bonne irrâce des officiers, il était revenu à terre. Là, avant de prendre le train, il s'était promené au bord de la baie, dans les chemins fleuris et ombreux, regardant la mer d'azur se briser murmurante sur les rouges récifs, roulant dans ses vagues argentées les longues algues vertes, qui traînaient au fond comme des chevelures de naïades.
Il allait, sans pensée, plein de cette joie de vivre, qui naît de l'air pur, de la brise légère et du ciel sans nuage, lorsqu'au détour du chemin il s'était trouvé face à face avec deux femmes qui venaient en cueillant des fleurs. La première était une quarteronne au madras rouge, à la peau cuivrée, qui portait dans ses bras une botte de mimosa et de jasmin. La seconde était une des deUx jeunes filles rencontrées au palais Grimaldi. Ils s'étaient reconnus, et, avec un sourire, elle avait répondu à son salut. Puis elle avait passé, et lui, sans pouvoir s'en défendre, l'avait suivie, de loin, pour ne la point inquiéter, ne perdant pas de vue, à travers les trouées des massifs, les découpures des bosquets, sa robe claire qui se détachait sur le fond de verdure. Il était ainsi arrivé à une villa blanche et rose ensevelie sous les fleurs. La jeune fille avait disparu, et, après une longue attente devant la porte, sûr que c'était là qu'elle habitait, il avait repris le chemin de Monte-Carlo, le cœur profondément troublé et l'esprit uniquement occupé par la belle inconnue.
Ce récit avait d'abord frappé distraitement l'oreille
de Ploërné. Il songeait. Subitement, les personnages du récit de Tltalien étaient, par un inexplicable phénomène, devenus les mômes que ceux de son rêve. Trois femmes : une vieille et deux jeunes. Et un instinct secret l'avertissait que c'étaient celles qu'il évoquait, au même instant, dans sa pensée. Pourquoi? N'y avait-il donc qu'elles que le Girani eût pu rencontrer? N'importe ! Un tremblement intérieur, une angoisse douloureuse s'emparaient de lui, et, sans que rien motivât son inquiétude ou sa jalousie, il souffrait cruellement. Il écoutait l'Italien, qui poursuivait son récit» banal dans ses péripéties de campagne amoureuse : guet, pour apercevoir la belle habitante de la villa, station prolongée au bord de la baie, pour échanger avec elle un regard, puis, hardiesse soudaine qui, l'occasion se présentant, le poussait à lui parler, et colère dédaigneuse de la jeune fille. Alors une lettre pour s'excuser, sa persistance à écrire, quoiqu'on ne lui répondît pas. Et enfin la connivence de la mulâtresse qui s'était intéressée à sa cause. Tout le malpropre développement de l'aventure galante avec cette malheureuse enfant, au milieu de la fumée des cigares, sous le regard allumé de ces hommes, parmi les réflexions égrillardes et les questions outrageantes, voilà ce que Ploërné entendait. Et il n'y avait point à douter que ce fussent les mêmes femmes qu'il aspirait à revoir, la même maison vers laquelle il se dirigeait avec une hâte si joyeuse. Ses espérances, son bonheur, en une seconde, tout avait été renversé, profané. Et le beau lac
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limpide, dans lequel sa vie avenir se reflétait si douce, se changeait en un cloaque fangeux dont il se détournait avec horreur.
Cependant l'Italien, de sa voix chantante, continuait son histoire. Il en était aux rendez-vous dans le jardin embaumé, pendant les molles nuits aussi belles que les jours, à la clarté de la lune qui prêtait son mystère au charme des entretiens à voix basse. Une douleur immense s'empara de Ploërné. La certitude s'imposait à lui, quoiqu'il voulût maintenant fermer ses yeux à la précision des détails qui attestaient l'horrible réalité des faits. Dans ce naufrage de tout son être moral, une seule illusion surnageait. Il y avait deux jeunes filles, dans la maison maintenantdéshonorée. Laquelle s'était perdue? La sœur ou la fiancée? Choix atroce et qui lui déchirait le cœur, mais qu'il fallait faire, cependant. Et il en venait à espérer que celle qui avait tout oublié, c'était celle qu'il n'aimait que comme une amie, comme une compagne d'enfance, et que celle qu'il adorait avait su se conserver à lui tendre et fidèle. Dans sa pensée, ce redoutable problème se posait : Laquelle? Et il tremblait de questionner, autant qu'il souffrait de ne pas savoir.
Mais là où il n'hésitait pas, c'était dans la haine subite, formidable, sauvage, qui enflammait tout son être contre le héros de la galante aventure. Pâle, les dents serrées, les yeux ardents, il se ramassait comme pour bondir sur l'Italien. Son cœur battait à l'étouffer. Et cependant son cerveau était calme, presque glacé : il
calculait ce qu'il allait faire; ses mains tremblantes, énervées, s'agitaient dans des menaces inconscientes, pressées de frapper, et sa tête raisonnait lucide. Il se disait : Je ne puis brusquement l'interrompre pour le souffleter. 11 doit y avoir au moin? une courte explication, entre ce misérable et moi, afin que mes amis ne s'imaginent pas que je suis, tout à coup, devenu fou furieux. Et cependant il faut que je l'insulte, que je lui -crache ma colère et mon mépris à la face, que je me donne cette jouissance de lui rendre ce qu'il vient de me faire endurer depuis un quart d'heure.
Un brouhaha de voix l'avertit que le récit était terminé. Autour du marquis souriant, les convives échangeaient leurs impressions.
— Heureux, ce Girani ! Oui, certes, une telle bonne fortune !
— Il n'y a que ces bruns à figure pâle pour affoler les femmes !
— Un vrai roman, en tous cas, et des plus intéressants.
— On comprend les absences du cher marquis, maintenant... Il est plus souvent dans les environs de Villefranche qu'à Nice et à Monte-Carlo, ou avec ses amis de l'escadre !...
— Messieurs, me blâmez-vous?... demanda l'Italien, avec fatuité.
— Non pas ! . . . Mais quel sera le dénouement de l'histoire? A toute histoire, il faut un dénouement... Si la jeune fille est de bonne famille, et riche, et si vous
l'aimez, comme vous nous l'avez dit, mon cher, épousez-la!
L'Italien resta un instant pensif, un nuage passa sur son front, puis son sourire reparut :
— Oui, l'épouser, sans doute ; mais que dirait la marquise Girani, qui est à Florence?...
— Marié! Ah! Diable! Voilà une complication... Vous ne nous aviez pas raconté que vous étiez marié!
— Je vis assez mal avec ma femme, et je n'en parle pas volontiers. Mais elle existe, etnous n'avons pas le divorce en Italie... D'ailleurs la marquise est une fervente catholique, elle résisterait à une tentative de rupture du lien conjugal.
— Et cependant vous adorez la jeune fille?...
— Je l'adore.
Il y eut une seconde de silence; puis une voix, dont l'âpreté fit vibrer les nerfs de tous les assistants, prononça ces paroles :
— Il faut alors, pour vous être conduit de la sorte avec elle, que vous soyez un fier misérable !
Le silence se rétablit profond, pesant, mortel. Tous les convives debout, immobiles, regardaient Girani devenu blême, et , à trois pas de lui, Ploërné, qui souriait, mais d'un terrible sourire.
— J'ai mal entendu, balbutia l'Italien, ou bien, vous avez voulu plaisanter?. .. Nous sommes entre amis, mais l'expression est pourtant un peu vive...
Le commandant fronça le sourcil, et, s'avançant jusqu'à toucher le marquis, il dit :
— Je n'ai pas plaisanté, et je répète que rhomnne qui a commis Tinfamie dont vous venez de vous vanter, est le dernier des misérables!...
— Mais, monsieur, vous m'insultez! cria Girani.
— Vous avez mis du temps à vous en apercevoir ! dit Ploërné avec une sombre ironie.
L'Italien fit un geste, pour en appeler à ceux qui l'entouraient. Une stupeur l'anéantissait. 11 ne comprenait pas cette intervention subite, cette agression inattendue, et cette comédie se terminant brusquement en drame.
Le lieutenant Listel s'était jeté entre les deux hommes et essayait de raisonner Ploërné :
— Non! s'écria le commandant, point de raison. Je connais les femmes dont ce drôle a parlé... J'atteste ici qu'il a menti et s'est vanté ignominieusement. Il a besoin d'une leçon, je me charge de la lui donner!
A ces mots : « Je connais les femmes, » le marquis eut un hochement de tète. Il commençait à voir clair. Il voulut parler, mais deux des assistants l'entraînaient, afin de le séparer de Ploërné et d'éviter une collision imminente. Le commandant était resté au salon, entouré de ses amis qui s'efforçaient de le calmer. Mais il gardait un visage impénétrable, et à tous leurs raisonnements opposait le silence. Ils tâchaient de lui expliquer qu'il y avait là un déplorable malentendu, qu'après tout il était fort possible qu il se fût trompé ; que peut-être, en tout cas, le marquis avait exagéré les choses. Il demeurait immobile, muet, avec un sourire d'une effrayante fixité. Il n'écoutait même pas ce que lui di-
saient ses amis. Une des dernières phrases, prononcées par ritalien, avait, dans le cerveau du commandant, provoqué une nouvelle tempête : « Que dirait la marquise Girani qui est à Florence? » Ainsi le séducteur était marié. 11 ne restait même pasàPloërné cette ressource un instant acceptée — avec quelle douleur cependant! — de contraindre cet homme à réparer la faute commise en épousant sa complice. Il n'aurait même pas cette satisfaction de pouvoir rendre l'honneur à celle qui s'était si follement compromise. C'était cette déception déchirante qui l'avait fait éclater en paroles insultantes et qui l'animait, en ce moment, d'une rage formidable. Aux exhortations de ses compagnons il ne répondait toujours pas. Une pâleur s'était étendue sur son visage, les ailes de son nez se pinçaient, et ses lèvres mordues étaient crispées par le même menaçant sourire.
— Voyons! Il doit y avoir moyen d'arranger cette affaire-là, dit Listel... Tu ne connais pas Girani, tu ne peux avoir d'animosité contre lui... Il y a certainement une erreur... On va s'expliquer... Tiens, voilà nos camarades qui reviennent.
La porte s'était ouverte et Houchard rentrait avec un des convives. Ils étaient fort agités, mais ils souriaient. C'était de bon augure.
— Eh bien! s'écria Listel, où en êtes-vous par là?
— Nous en- sommes à un arrangement. . . Ah ! Diable ! Ça n'a pas été tout droit.
— Mais êtes-vous constitués comme témoins?
— Sans doute.
— Alors il faut que nous restions seuls tous les quatre. Où allons-nous mettre Ploërné?
— Mais à quoi bon rester seuls, puisque, dans une minute, nous allons être obligés de rappeler le commandant pour lui soumettre l'accord que nous proposons, et dont l'acceptation par lui terminera amiablement l'afFaire. . . Il n'y a eu que des paroles, point de voies de fait... Après un déjeuner d'amis, où on s'est un peu échaufte, rien d'irréparable...
A ces mots : « rien d'irréparable », une lueur passa dans les yeux de Ploërné, etsabouche se contracta plus douloureuse. Il ne parla point cependant, attendant la suite de la négociation.
— Voilà à quoi nous sommes arrivés, reprit le major, après avoir raisonné beaucoup Girani qui était cçmme un fou envoyant les conséquences de son bavardage... Car il n'y a eu qu'un bavardage... Vous entendez, commandant... Notre convive nous a raconté un roman de sa façon... Les personnages sont vrais, mais l'intrigue est fausse. Il nous l'a déclaré... Il le déclarera devant vous... Il a, en effet, rencontré la jeune fille dont il s'agit... Il en a été amoureux, il a rôdé autour de sa maison, c'est encore vrai, mais il ne lui a jamais adressé la parole, il n'a jamais eu d'entrevue avec elle... Il s'est vanté... Il a pris son rêve pour la réalité... Il était gris, en somme, ce qui n'est pas un grand crime. Et vous avez été vraiment dur pour lui !.. .
Ploërné interrompit son camarade par une violente protestation :
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— Vraiment '.Vous trouvez?dit-il d'une voix enrouée par l'émotion.
— Voyons ! Ne vous fâchez pasî... Nous reconnaissons tous nos torts, nous acceptons votre sortie, un peu vive, comme une punition de notre forfanterie, mais quand nous aurons fait toutes ces concessions, au moins vous consentirez bien, vous, à retirer les expressions outrageantes dont vous vous êtes servi?...
Le commandant resta silencieux et immobile. Il n'acquiesçait ni du geste, ni de la voix. Il semblait si peu disposé à accepter l'accommodement qui lui était proposé, que les quatre témoins se regardèrent pleins de trouble et d'inquiétude.
— Voyons, Ploërné, dit Listel, tu ne peux pas refuser de terminer une affaire dans des conditions aussi avantageuses pour toi... Ou bien tu vas nous laisser croire que tu cherches à Girani une mauvaise querelle... Allons, tu acceptes... C'est entendu?...
Ploërné fit quelques pas d'un air irrésolu, puis s'arrêtant brusquement :
— Nous étions une douzaine d'hommes ici. Il peut arriver que tous ne soient pas discrets et que l'affaire s'ébruite. Pour mettre mieux à couvert l'honneur de celle dont j'ai pris la défense , je veux une déclaration écrite.
— Eh bien ! Nous prenons sur nous de te la promettre. Girani ira aussi loin que possible dans la voie des concessions. D'ailleurs il paraît avoir aussi à cœur que toi, de défendre la réputation de la personne dont il a si inconsidérément parlé.
Ploërné devintplus pâle encore, à cette assurance de 1 intérêt que son adversaire prenait, malgré tout, à celle qu'il avait compromise. Les deux témoins sortaient. Le commandant et ses deux amis restèrent seuls.
— Tu vois, fitListel, cela s'arrange à ta satisfaction...
— Tout à fait ! murmura le commandant avec une âpre ironie.
Ils se turent, attendant. La neige, au dehors, continuait à tomber. Dans la pièce voisine, au milieu du silence, des bruits de voix se faisaient entendre. Au bout de quelques minutes, la porte se rouvrit, et les témoins reparurent. Bouchard, très grave, tenait à la main une feuille de papier. Il la tendit à Listel , qui la lut avec son camarade, puis la passa à Ploërné, qui la regarda d'un œil presque indifférent.
— Maintenant que nous avons fait tout ce que vous avez voulu, Ploërné, nous attendons que vous fassiez à votre tour la concession exigée... Vous y consentez, n'est-oe pas ?
Le commandant leva la tête, et, regardant les quatre témoins de cet air qui les avait déjà si fort troublés, il dit avec une tranquillité affectée :
— Avant tout, je veux dire un mot à M. Girani.
— Mais, mon cher, c'est tout ce qu'il y a de plus incorrect! s'écria Listel. Nous avons déjà conduit l'affaire très irrégulièrement...
— C'était pour le bien, insinua pacifiquement le docteur. Ne le regrettons pas.
— Mais ce que vous réclamez maintenant^...
— C'est à prendre ou à laisser, dit Ploërné avec sa douceur inquiétante.
— Nous allons donc demander au marquis s'il veut y consentir.
Laporte était restée entr'ouverte. Girani, qui sans doute écoutait, parut sur le seuil. 11 s'avança vers le commandant avec une contenance fort digne. Du geste Ploërné l'amena dans l'embrasure de la fenêtre, et là, le dévorant du regard, tout son sang subitement remonté du cœur au visage :
— Laquelle des deux avez-vous voulu désigner, dit-il d'une voix étouffée et tremblante. . . Laquelle des deux. . . Lydie ou Thérèse?
Le problème de sa vie allait, en une seconde, se résoudre. Il attendait la réponse de l'Italien, plein d'une anxiété affreuse.
— Laquelle? répéta-t-il sourdement. Oh ! Répondez 1 Il y va, pour moi, de bien plus que la vie!...
Le marquis hocha la tête soucieux; puis, avec fermeté :
— Je ne puis vous répondre.
— Pourquoi?
— Parce que ce serait commettre, àvotre instigation, une nouvelle indiscrétion cent fois plus grave que la première, car, maintenant, je sais devant qui je parle.
— Ah! Malheureux ! Vous ne comprenez donc pas le mal que vous me faites!... Prenez garde !...
Sans répondre un seul mot, Girani s'était écarté. Les yeux otincelants, Ploërné l'avait suivi.
— Eh bien? demanda Houchard, avec Tespoir que les deux adversaires étaient réconciliés.
— Eh bien! s'écria Ploërné, j'ai pris connaissance de la déclaration de monsieur^ j'ai eu avec lui une explication supplémentaire^ et après avoir lu ce qu'il a écrit, entendu ce qu'il a dit, je déclare que, non content de s'être conduit comme un drôle, il se conduit maintenant comme un lâche f
— Monsieur! fit Girani en s'élançant sur Ploërné. Mais le commandant avait été plus prompt et sa
main levée venait de s'abattre sur le visage du marquis.
Les quatre hommes s'étaient jetés entre les adversaires; tous criaient :
— Ploërné, vous êtes fou! Messieurs, il ne sait ce qu'il fait!... Girani, éloignez-vous 1...
La voix de Ploërné domina le tumulte, très nette et très froide :
— Je sais ce que je fais, messieurs, point d'équivoque. Nous ne sommes que des hommes ici. Donc pas de ménagements. Il ne s'agit plus que de se battre. Monsieur doit en avoir tout aussi envie que moi... Il y a des armes chez notre ami... Celles que vous voudrez. Mais séance tenante... Je pars demain, je n'ai pas le loisir de remettre cette affaire.
Il paraissait aussi calme que quand il était entré dans le salon, avant le déjeuner.
Listel l'avait emmené dans un coin, et très grave lui disait :
— Qu'est-ce que tu préfères comme arme? Qu'est-ce que tu tires le mieux?...
— C'est à lui que le choix appartient... Ce qu'il voudra, comme il voudra... Et, n'aie pas peur, je vais le tuer, aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu 1
— Fais bien attention... Il eat de première force au pistolet!
— Tant mieux. Au moins je ne l'assassinerai pas! Il regardait son ami avec une telle confiance, avec une
telle certitude que celui-ci en restait épouvanté. D'un homme aussi brave que l'était Ploërné, aucune forfanterie ne pouvait être soupçonnée. Il y avait donc, dans l'assurance qu'il donnait de tuer son adversaire , une sorte de violence faite à la destinée , une domination des faits par la volonté, qui terrifiait. Et le lieutenant, qui avait cependant vu de sanglantes batailles, ne pouvait reprendre son sang-froid, demeurait inerte et tremblant devant son ami résolu et implacable. Le maître de la maison revenait, après quelques minutes de conversation avec les témoins de Girani.
— Tout est décidé, fit-il. Le pistolet, à vingt-cinq pas, au visé... Trois balles tirées par chacun des adversaires...
— C'est bien ! dit le commandant.
— Il fait dehors un fichu temps, reprit le major. Si vous vouliez, j'ai derrière la maison un grand hangar, qui servait au précédent propriétaire de pressoir pour les olives... Il a bien trente mètres... Vous y seriez à couvert.
— Où il vous plaira. Mais faisons vite!
— 11 est enragé, ce Ploërné, dit tout bas Listel à son co-témoin. Tout à Theure il m'a fait peur... Ça va être très sérieux, prépare d'avance ta trousse, des bandes et tout ce qu'il faut pour raccommoder un blessé.
— Sacrebleu 1 Et s'il y a mort d'homme?...
— Alors ce sera l'affaire des pompes funèbres I . . . Mais quelle responsabilité pour nous!
— Tout se passe correctement, n'est-ce pas ?
— Autant qu'il est possible, dans une situation aussi anormale.
— Tu prêtes tes pistolets?
— Ces messieurs les ont.
— Aucun des adversaires ne les connaît?
— Aucun. On va tirer, à pile ou face, le choix des places et le droit de charger. Remplis toutes ces formalités, moi je reste avec Ploërné.
Listel s'éloigna. Dans la pièce voisine, l'un des témoins de Girani attendait. Dans le salon, le marquis et le commandan t n'étaient séparés que par la distance d'une fenêtre à l'autre, assistés chacun d'un de leurs amis. Assis devant une petite table, l'Italien écrivait. Penché, le front assombri, il se hâtait, et sa plume courait sans une hésitation. Il savait bien ce qu'il voulait dire. Il poudra l'encre fraîche, plia la feuille, la mit sous enveloppe, écrivit l'adresse: « Monsieur... monsieur... » Burel, qui regardait machinalement, ne put lire le nom. Puis il glissa la lettre sous une seconde enveloppe, et, se tournant vers le jeune officier :
— S'il ne m'arrive rien, ou si je ne suis que blessé, vous me rendrez ce papier. Si je suis tué, vous la porterez au consulat d'Italie à Toulon, sans ouvrir la première enveloppe , sans regarder le nom du destinataire... Vous me le promettez sur l'honneur?
— Soyez tranquille, je vous le promets. Au même instant, Listel reparut et dit :
— Messieurs, quand vous voudrez.
D'un même mouvement les deux hommes s'avancèrent, Girani le premier, Ploërné ensuite avec le maître de la maison. Au bas de l'escalier, celui-ci passa devant pour montrer le chemin. On traversa le vestibule, une office, une petite cour, un bout de jardin, et on se trouva sous un bâtiment, portant sur quatre piliers de briques, formant un grand parallélogramme. Sur les quatre côtés, l'air libre et, sous le pied, un sol de terre battue. Dans un coin, du bois à brûler rangé, quelques bouteilles vides et des caisses. Rien qui pût servir de point de repère ou de guide pour le tir : un endroit préparé à souhait. Tout autour la neige tombait, et, dans le jardin déjà blanc, les arbres frissonnaient sous le souffle du vent.
— As-tu quelques recommandations à me faire? demanda Listel à Ploèrné, en le menant à sa place, qui venait d'être marquée, après un mesurage scrupuleux de la distance.
— Aucune autre que d'aller à mon hôtel, si je suis tué, et de prendre tous mes papiers, pour les porter au préfet maritime. Il les classera, gardera ce qui in-
téresse le. service, et rendra le reste à ma famille.
— Bien. Donne-moi la main, voici Buret qui t'apporte ton pistolet, moi je vais porter le sien à Girani.
Le commandant pressa la main de son camarade, sans laisser paraître la moindre émotion. Il étaitferme, froid, merveilleusement maître de ses nerfs. Il examinait le terrain avec un calme parfait, et venait de remarquer que, sur un massif de lauriers poudrés à frimas, son adversaire se détachait en noir, comme une véritable cible. Il prit le pistolet que lui tendait Burel, en releva le chien pour appuyer fortement la capsule, le mania deux fois, pour s'assurer qu'il était bien en main, puis, le serrant fortement, il abaissa le bout du canon vers la terre.
— Tu sais, mon vieux, lui glissa Burel, je suife témoin de ton adversaire, mais je voudrais bien"-te revoir intact, tout à l'heure.
Le commandant le regarda avec fermeté et répondit ces seuls mots, sorte de prière résignée du marin au moment d'aborder le danger : A Dieu vatî
Les témoins s'étaient rangés de chaque côté, et, dans l'espace libre, les adversaires se trouvaient en présence. Girani blême, Ploërné sombre. Tous deux très résolus. Listel, dans le silence, demanda :
— Êtes-vous prêts, messieurs?
— Oui, répondirent les combattants, d'une seule voix. Il y eut un léger temps, puis le commandement :
— Feu... un, deux, trois.
Les deux pistolets se levèrent en même temps, une
flamme jaillit de celui de lltalien, et la casquette galonnée du commandant, enlevée par la balle, sauta k dix pas. Ploërné, nu-téte, les sourcils froncés, les lèvres serrées, le canon à la hauteur du visage, ofYrait l'aspect formidable d'un homme sûr de lui, et qui a réservé son feu. Il resta une seconde immobile, et on eût entendu battre le cœur des assistants, en proie à une angoisse horrible. Enfin une détonation retentit, et le marquis roula dans la poussière.
Tous les témoins s'étaient précipités sur lui. Houchardles écarta du geste et, ouvrant la redingote et le gilet du blessé, il vit sur le plastron blanc, à la hauteur des côtes, un filet de sang qui suintait. Il écarta la chemise : un petit trou violacé étoilait le flanc du malheureux qui, la bouche déjà rouge, haletait avec effort. Le regard anxieusement fixé sur le médecin, il attendit son arrêt :
— Ce ne sera rien, déclara Houchard.
Mais sa physionomie démentait à ce point son langage que l'Italien baissa la tête avec un triste sourire et dit :
— Merci, mon ami; tout ce que je vous demande, c'est de ne pas me faire souffrir.
Il eut une sufl'ocation, puis ajouta :
— Ahl C'est un coup bien visé... Et voilà une marquise veuve I
Les témoins se rapprochaient de Houchard pour savoir ce qu'il augurait de son examen.
— Fichu ! murmura entre ses dents le docteur. Il faudrait le transporter chez moi, dit-il plus haut, afin que
je puisse le soigner comme il convient. Descendez-moi donc un matelas... Avec une échelle nous ferons une civière...
— Non! non! râla Girani. Vous voyez bien que c'est fini... Par grâce, ne me torturez pas...
Houchard-dit à ses amis :
— Alors un matelas seulement, pour qu'il soit mieux .
Ploërné s'était détourné et adossé à un des piliers du hangar, la tête nue, il attendait. Listel revint auprès de lui.
— Eh bien? demanda le commandant.
— Il n'en a pas pour une heure... Remontons, tu ne peux rester là.
Ploërné fît quelques pas, le front penché. Il ramassa sa casquette à laquelle un lambeau d'étoffe était arraché. Mais il fut arrêté par Houchard, comme il allait quitter la place :
— Il voudrait vous parler, avant de mourir, dit-il. Venez,, vous ne devez pas lui refuser cette consolation suprême.
Sans répondre, le commandant s'avança, seul. Girani , étendu sur des couvertures , le visage trempé d'une sueur glacée, la bouche rentrée, agonisait.
— Que voulez-vous de moi, monsieur? dit gravement Ploërné.
— Que vous me tendiez la main, haleta le mourant.
— Soit ! Mais avant, sachez ce qu^ je n'ai pu vous déclarer devant tout le monde. De ces deux jeunes filles, sur lesquelles, indifféremment, peuvent se fixer les
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soupçons qu'a excités votre récit dans mon esprit, lune est ma fiancée, et je l'aime de toutes les forces de mon âme... Mesurez l'étendue du mal que vous avez fait. Par grâce... vous voyez, c'est moi qui vous supplie... Ne me laissez pas dans l'horrible incertitude où je suis. . . Délivrez-moi de mon angoisse et parlez. Laquelle avezvous voulu désigner : Thérèse... ou Lydie?... Souhaitez-vous que je vous dise celle que j'aime?
Girani, de sa tête sur laquelle les ombres violettes de la mort s'étendaient déjà, répondit : non.
— Voulez-vous donc me désespérer? reprit Ploérné. Oh ! Ayez pitié ! Laquelle est pure ? Laquelle est indigne? Ne me laissez pas les soupçonner toutes les deux. . . Ne m'obligez pas à les interroger, à les offenser? Laquelle ? Lydie ou Thérèse ?
Penché sur cet homme, qui mourait de sa main, le commandant semblait le vaincu, l'agonisant. Il fouillait du regard le visage décomposé de l'Italien, cherchant un indice, une preuve, une lueur de vérité. Girani eut un douloureux sourire, et, comme Ploërné le pressait une dernière fois, il murmura :
— Je ne le dois pas !
Ses yeux tournèrent dans leur orbite, ses paupières s'ouvrirent plus grandes, comme s'il voyait soudain un spectacle inattendu. Il exhala un soupir profond et resta immobile. Il venait de mourir en emportant son secret.
Le commandant se releva, aussi pâle que le mort. Et se tournant vers les assistants :
— C'est fini !
Il alla à Listel, et, lui tendant sa casquette déchirée, avec un calme terrible :
— Tiens, prends ma casquette et donne-moi la tienne. Il est nécessaire que j'aille chez l'amiral, car, demain matin, je veux partir.
Il tendit la main à ses trois autres camarades :
— Messieurs, dit-il, je vous ai été bien mauvais convive et je vous fais tristement finir la journée... Excusez-moi.
Il lui fallait passer devant Girani, pour s'en aller. Il regarda encore celui qu'il avait tué, comme s'il espérait obtenir du mort ce que lui avait refusé le vivant. Étendu, les mains repliées sur la poitrine, ainsi que pour prier, le marquis, calme et moins pâle que pendant sa courte agonie, semblait sourire à son rêve étemel. Ploërné se courba lentement, fit un signe de croix, et s'éloigna.
Une fois dans la maison, il endossa son manteau, boucla son sabre, puis sortant dans la rue, il murmura :
— Ce que je n'ai pas su par lui, il faudra bien que ie le sache par elles !
La famille de Saint-Maurice est originaire de la Martinique. Sous Louis XVI, le chevalier de Saint-Maurice, lieutenant de vaisseau, faisant la croisière des Antilles avec le bailli de Suffren, fut débarqué à Fort-de-France par son amiral, et eut à commander la citadelle qui défend là ville. Cadet de famille, mieux traité par la nature que par la fortune, le chevalier fit la conquête de M*'® Hermine de Génestas, et devint, en l'épousant, un des plus riches propriétaires de l'île. Ayant quitté le service, il s'installa dans la magnifique plantation des Trois-Mornes, et y fit souche de petits gentilshommes.
Très fortement imprégné d'idées philosophiques, car les cadets étaient toujours un peu révolutionnaires, étant dépossédés, M. de Saint-Maurice ne s'échauffa pas outre mesure, au sujet du changement de régime qui bouleversa la France et coûta la vie au Roi. Il fit passer, en Allemagne, de grosses sommes à son père et
à son frère aîné, qui enduraient péniblement les tristesses de l'émigration. Il ne fulmina pas contre l'avènement de Napoléon, et ne l'appela jamais dédaigneusementBuonaparte. Il se battit fort bravement, lorsqueles Anglais, en 1809, vinrent attaquer et prendre la colonie. Il fut décoré de la Légion d'honneur pour sa patriotique conduite.
Pendant l'occupation, il rendit à ses compatriotes des services éminents, par sa diplomatique entente des affaires qui ne contribua pas peu à rendre plus léger le joug ennemi. Le gouvernement de la Restauration le trouva en possession d'une popularité immense, et eut l'extraordinaire bon sens de le nommer gouverneur de la colonie rendue à la France. Cet homme de bien, qui avait été un homme heureux, mourut en i 840, plein d'années, plein d'honneurs, entouré de ses petits-enfants, et universellement regretté par la population noire et blanche.
Avec M. de Saint-Maurice, il sembla que l'heureuse fortune avait déserté le foyer de famille. Les plantations, mal dirigées, perdirent de leur valeur. Un des fils partit pour l'Europe, après avoir réalisé sa part des propriétés. Au bout de quelque trente années, cette famille, si brillante pendant les trois quarts d'un siècle, était tombée dans la médiocrité. Il n'y avait plus à la Martinique, de toute cette lignée, qu'une dame de Saint- Maurice, veuve avec une fille de quinze ans, habitant une maison à Fort-de-France et vivant assez chichement d'une vingtaine de mille francs de rente. Les dé-
sas très de la guerre de 1870 avaient passé à peu près inaperçus pour les deux femmes. L'île n'avait point été menacée, lamarine allemande étant impuissante. M°"^ de Saint-Maurice s'apprêtait donc à mener sa vie tranquille et retirée, sous la République, comme elle l'avait menée sous l'Empire, lorsqu'une lettre d'Europe bouleversa, en un instant, tous ses projets.
Sa sœur, veuve de M. Letourneur, riche banquier de Paris, lui écrivait, de son lit de mort, pour lui recommander sa fille Thérèse, qui restait orpheline, sans parents du côté paternel. La bonne dame, dont le cœur était fort sensible, et qui n'avait pas de raison décisive de vivre à Fort-de-France, n'hésita pas, et, quinze jours plus tard, elle était en mer, a-ccompagnée de sa fille et de la mulâtresse Leïla.
En arrivant à Paris, elle n'avait plus trouvé celle qu'elle espérait revoir, et avait été reçue par sa nièce en deuil. La jeune fille s'était jetée, en sanglotant, dans les bras de cette parente, qu'elle ne connaissait pas, mais qu'elle se sentait prête à aimer. Elle avait embrassé tendrement Lydie, en qui elle était disposée à voir une sœur. Et M""® de Saint-Maurice et sa fille s'étaient installées dans le vaste hôtel confortable et luxueux, que M""^ Letourneur avait fait construire avenue Hoche, à deux pas des Champs-Elysées.
Le lendemain était venu lui faire visite le lieutenant de Ploërné, son neveu du côté des Saint-Maurice, très brillant officier, attaché au ministère de la marine. Le comte Raimond de Ploërné, issu d'une ancienne famille
<le Bretagne, était l'ami d'enfance de Thérèse Letourneur. Le banquier avait été excellent pour Raimond, lorsque, mis au collège à Paris, séparé des siens, restés dans leur manoir du Morbihan, il préparait ses examens pour le Borda. M. Letourneurlui avait ouvert sa maison, comme à un fils, usant de ses relations pour le recommander, le pousser, lui faciliter la carrière, si difficile au début. Il lui avait fait avoir quelques bons embarquements, sous les ordres d'officiers destinés aux grands emplois par leurs capacités. Ainsi Raimond s'était concilié des protecteurs qui devaient le suivre toujours et le mettre en ordre utile, toutes les fois que l'occasion s'en présenterait.
Souvent,grâceàcespatrons, le jeune comte avait passé par de dures épreuves, car ces hommes de mer n'étaient pas plus ménagers des autres que d'eux-mêmes, ^t se souvenaient tout aussi bien de leurs fidèles pou^ les dangers que pour les faveurs. C'était ainsi que Ploërné, simple enseigne, avait suivi, comme officier d'ordonnance, l'amiralJauréguiberry, depuis Orléans jusqu'au Mans, toujours au feu, toujours dans la neige, brûlé par les mitraillades, glacé par les giboulées, se battant jour et nuit, sans cesse à l'arrière-garde, pendant ces héroïques retraites où l'armée de Chanzy portait en elle, farouche et indomptée, l'âme guerrière de la France.
Le lieutenant était sorti de cette désastreuse campagne avec son avenir assuré. On l'avait vu à l'œuvre. Aussi froid que résolu, ce jeune homme blond, aux yeux bleus, avait l'opiniâtre et calme bravoure de la
race bretonne. Il se montrait au combat aussi à l'aise qu'au bivac, ne perdant jamais la tête, et exécutant les ordres avec une sûreté qui faisait dire à l'amiral, dans les situations les plus critiques, etDieu sait si on en avait traversé : « Ploërnc y est? Alors je suis tranquille. »
Raimond était revenu chez sa tante Letourneur, après chacune de ses croisières, toujours affectueux et fidèle, et trouvant un accueil paternel auprès du riche financier. Lorsqu'il avait hérité de ses parents, Letourneur lui avait donné d'excellents conseils pour le placement de sa fortune. Et à trente ans, le comte de Ploërné, avec fort peu de besoin, possédait deux cent mille livres de rente. Sa cousine Thérèse, pour laquelle il avait une tendresse fraternelle, était une charmante enfant de seize ans, élevée par sa mère dans des principes d'aus tère piété, mais douce et bonne autant que généreuse. Une de ces natures exquises, qui sont sévères pour ellesmêmes et indulgentes pour les autres. Le jour où elle avait perdu sa mère, elle avait été prise d'une crise de mysticisme, qui avait inquiété Raimond sérieusement. Il se trouvait seul auprès d'elle, et pleurait aussi sincèrement M™® Letourneur que s'il eût été son véritable fils. Mais la gravité sereine de Thérèse, qui n'était pas loin de déclarer que le sort de sa mère, placée maintenant à la droite du Seigneur, lui paraissait enviable, l'exaltation religieuse de la jeune fille, qui passait ses journées à l'église, lui faisaient peur. Certes il était croyant. La solitude, entre la mer et le ciel, le spectacle de l'immensité, le sentimentdelafaiblesse humaine,
ne permettent pas au marin Tincrédulité. Il est, à tout moment, trop près de la mort pour ne pas croire en Dieu. Raimond avait donc des principes très fermes, mais il eût vu avec peine Thérèse renoncer au monde. Il s'en expliqua avec elle, un jour qu'elle revenait du cimetière où, depuis la mort de sa mère, elle allait tous les jours. Il l'emmena dans le jardin qui s'étendait derrière l'hôtel, et, la faisant asseoir sur un banc de pierre :
— Tu m'inquiètes, Thérèse, dit-il. Je ne te vois pas résignée et courageuse. Tu cherches à ta douleur des consolations, dans un ordre d'idées qui me semble mauvais et que la chère mère que tu pleures n'approuverait pas, j'en suis sûr. Il faut plus de calme, plus de résolution, accepter les souffrances de la vie, pource qu'elles sont : une très dure épreuve, et ne s'y point soustraire.
— Oh! Raimond, balbutia la jeune fille, avec des sanglots. Que puis-je devenir maintenant que me voilà seule?... Ne comprenez-vous pas mon découragement et le désir que j'ai de trouver un appui moral qui me rende la sécurité de Tâme?
Lajeune fi lie disait « vous » àPloërné, qui, lui, n'avait jamais pu se déshabituer de tutoyer celle qu'il avait connue si enfant.
— D'abord, tu n'es pas seule, reprit le marin, puisque je suis auprès de toi, et c'est bien mal connaître mon affection que de la compter pour rien. Ensuite, ne sais-tu pas que ta bonne mère, avant de mourir, a écrit à ta tante de Saint-Maurice et que celle-ci a pris la résolution de venir se fixer en France. Tu vas avoir en
elle une protectrice bienveillante et douce. Sa fille, qui est à peu près de ton âge, sera une compagne pour toi. . . Ne peux-tu voir l'avenir, auprès d'elle, sous des couleurs moins sombres ?
— Ce sont ces deux inconnues, justement, qui me font peur, murmura Thérèse. Leur arrivée me trouble plus qu'elle ne me rassure. Que sont-elles, comment sont-elles, que vont-elles vouloir?
— Mais rien que ce que tu voudras toi-même. Tu es, ma chère petite, absolument maîtresse de ta vie et tout à fait indépendante, puisque tesparents t'ont laissé une considérable fortune.
— Tous ces biens, je voudrais les abandonner, pour me consacrer à soulager les pauvres et les souffrants. Je suis si désorientée, si triste, si accablée que ce n'est qu'aux pieds de Dieu que je me sentirai heureuse.
— Ma fille, nous y sommes tous, aux pieds de Dieu, dit Ploërné; il n'est pas besoin de se faire sœur des pauvres, pour se mettre en commmunication avec lui. En ce moment, tu es tout à fait déraisonnable. Tu vas à l'extrême, avec un excès de sensibilité que ton chagrin excuse, s'il ne l'explique pas. Je suis ton seul parent, je dois donc te parler sérieusement et s'il le faut sévèrement. Tes projets sont inadmissibles. Une fille dans ta situation ne prend pas une résolution pareille à celle que tu rêves, sans y avoir réfléchi longtemps. Donc plus d'exaltation, plus d'élans vers le ciel... Revenons sur la terre et soyons sage. Tu sais que je suis aussi bon chrétien que toi. Ce n'est donc pas pour
contrecarrer tes idées religieuses que je te parle ainsi, mais pour te mettre dans un courant plus paisible. En tous cas, il convient d'attendre que ta tante de Saint- Maurice soit ici pour te décider. Il serait tout à fait blâmable d'agir autrement.
Thérèse avaitécouté,la tête basse, cette semonce faite avec une fraternelle bonhomie. Des larmes, qu'elle ne pouvait retenir, coulaient sur ses joues, et ses mains étaient agitées d'un tremblement.
— Je ferai ce que vous voulez, Raimond, dit-elle au bout d'un instant. Je sens que vous avez raison, et que ma mère, si elle était là, me défendrait de prendre le voile. Mais n'espérez pas que l'arrivée de ma tante de Saint-Maurice et de ma cousine Lydie influe favorablement sur mon esprit... Tout me dit que je n'ai rien à en attendre d'heureux.
— Tout? demanda Ploërné.
— Oui, tout, reprit l'enfant, mes pressentiments et mes rêves 1
— Tes rêves?
Thérèse rougit et détourna les yeux avec embarras:
— J'ai eu tort de vous parler de cela... Vous allez TOUS moquer de moi
— Pourquoi donc? Est-ce que j'ai l'habitude de rire de ce que tu me dis ? demanda le marin avec un commencement de curiosité. Raconte un peu ce que tes rêves te font craindre.
— Plusieurs fois, depuis que je sais que ma tante doit quitter la Martinique pour habiter la France, j'ai été, la
nuit, tourmentée par une vision, toujours la même. Je voyais un navire qui entrait dans le port, navire tout noir, à l'aspect menaçant, et duquel descendaient trois femmes, M""*^ de Saint-Maurice, Lydie et la mulâtresse qui les accompagne. Je voulais aller au-devant d'elles, rnais je sentais mes forces paralysées, et il m'était impossible de faire un pas. Alors c'étaient elles qui venaient, et, à mesure qu'elles approchaient, tout s'assombrissait autour de moi, et je^demeurais épouvantée, attendant sans volonté et sans énergie, comme si l'apparition de ces trois femmes avait tout bouleversé dans mon être. Elles entraient dans ma maison, et s'y installaient. Et la plus jeune, celle que je devinais être Lydie, très brune, avec des yeux de feu et une bouche railleuse, s'écriait : Désormais nous sommes chez nous. Nous prendrons à cette fille tout ce qu'elle possède, et tout ce qu'elle aime. Elle n'aura plus ni fortune, ni affection. Sa part de bonheur dans la vie, c'est moi qui m'en empare!
Et la mulâtresse, avec un horrible sourire, montrait ses dents aiguës, prêtes à mordre. Ma tante de Saint- Maurice, elle, hochait la tête d'un air approbateur et, consentant à ce que je fusse victime, répétait : A toi sa part de bonheur dans la vie! A ce moment, tout disparaissait, et je me trouvais environnée de ténèbres, puis, tout au loin, se montrait une clarté grandissante vers laquelle je marchais, au milieu des plaintes et des gémissements d'êtres invisibles, et, peu à peu, je distinguais un autel surmonté d'une croix rayonnante. Un
concert de voix célestes s'élevait, dans le silence soudain rétabli, et un chant pur, reposant et suave charmait mes oreilles : C'est aux pieds du Seigneur que tu trouveras le repos et le calme, loin des orages, des souffrances et des injustices. Là tu n'auras ni déceptions ni regrets. Tu vivras loin des méchants, dans la béatitude éternelle. Et le mal qu'on t'aura fait sera comme s'il n'était pas. Je marchais attirée par les hymnes divins, dans un transport de joie, et toutes mes appréhensions, mes angoisses, mes chagrins se fondaient dans une extase délicieuse.
La jeune fille leva les yeux sur Raimond, quil'écoutait avec une grande attention, et le voyant grave et presque recueilli :
— J'ai fait tous mes efforts, croyez-le bien, mon cher ami, pour chasser ces visions et me soustraire à leur influence. Mais presque chaque nuit elles reviennent avec une cruelle régularité. Toujours le même début effrayant, et toujours la même fin consolante. Alors, que vous dirai -je, mon esprit frappé a suivi la pente vers laquelle il était entraîné, je n'ai plus vu de tranquillité et de salut que dans le renoncement aux choses delaterre, etledondemoi toutentièreàlagrâce divine.
— Mais, demanda le jeune homme, pourquoi celte idée préconçue, envers des femmes que tu ne connais pas, et qui ne peuvent être animées que des meilleures intentions à ton égard?
— Je ne sais pas. C'est un fait; je le dis tel qu'il est, sans l'examiner, sans l'expliquer.
— Y a-t-il quoi que ce soit, dans les lettres de ta tante, dans un récit qu'on t'aurait fait sur elle, autrefois, qui puisse paraître servir de point de départ à ces divagations?... Car ce sont, ma chère enfant, de pures et simples divagations.
— Je m'en rends bien compte. Et rien n'a pu les motiver. Ma tante ne m'a écrit qu'une seule fois ; sa lettre était parfaite de raison et de bonté. Je ne sais rien, ni surelle, ni sur safille, qui ait pu me disposer à la crainte. Pourtant je crains, et ces avertissements d'en haut m'c nt été donnés... Vous me blâmez d'en tenir compte... Et cependant qui prouve qu'ils ne sont pas véridiques, et qu'en en tenant compte je n'agirai pas sagement?
— Mon enfant, tu feras plus tard ce que tu voudras. Mais pour l'instant tu es sous ma garde. Ta mère t'a confiée à moi. Je désire que rien ne soit changé à ta situation matérielle, tant que ta tutrice ne sera pas arrivée. Tu es une fille de parole. Tu ne prendras aucun engagement? C'est convenu?
— C'est convenu.
— Eh bien ! maintenant allons dîner, voici qu'on nous appelle.
Il remonta vers la maison accompagné de sa jeune parente, et il ne fut plus question entre eux des agitations religieuses de M"° Letourneur. La semaine suivante, M'^^de Saint-Maurice arriva à Paris avec sa fille et la mulâtresse Leïla. Aucun phénomène menaçant ne signala son apparition. Le landau qui l'amena n'était point noir, les chevaux n'avaient rien d'apocalyptique.
Lydie se jeta avec effusion dans les bras de sa cousine. La comtesse embrassatendrement la jeune fille etpleura avec elle. Seule Leïla montra, dans sa figure bronzée, des dents blanches et aiguës, mais elle riait si bonnement qu'il était impossible de concevoir de la crainte. Dès le premier instant, Thérèse sentit qu'elle aimerait les nouvelles venues, et elle pensa que ses pressentiments étaient fous. C'est ce qu'elle déclara le soir même à Raimond de Ploërné, lorsqu'il vint présenter ses hommages à sa tante. Les deux jeunes filles étaient assises à €Ôté l'une de l'autre au salon, et, dans une bergère profonde, M™^ de Saint-Maurice était languissamment enfoncée. Depuis son départ de la Martinique, la comtesse n'avait pas cessé de se plaindre. Elle accueillit le lieutenant avec une souriante familiarité. On eût dit qu'elle le connaissait depuis qu'il existait :
— Soyez le bienvenu, mon neveu, et excusez-moi si j€ ne me lève pas pour vous recevoir... Mais, depuis plusieurs semaines, je ne sais plus ce que c'est que l'équilibre... Vos affreux navires m'ont si bien secouée que je m'imagine encore être dans une balançoire, et chaque fois que je mets le pied par terre, la tête me tourne... Vous ressemblez beaucoup à votre père, que j'ai perdu de vue quand il avait votre âge... Je vous présente ma fille, votre cousine Lydie.
Raimond se tourna du côté de M'^° de Saint-Maurice, et resta immobile, la dévorant du regard, oubliant •tout ce qui n'était pas elle, saisi par sa beauté. Elle €tait grande, avec la sveltesse de ses seize ans, mais
DETTE DE HAINE. -o
large d'épaules déjà, et formée comme une femme, fruit savoureux venu à maturité précoce sous le ciel ardent des tropiques. Son visage, d'une blancheur de camélia, était éclairé par des yeux noirs bordés de longs cils recourbés, qui faisaient une ombre sur ses joues. Sa bouche mignonne, aux lèvres couleur de sang, montrait des dents comme des perles, et son menton rond, troué d'une petite fossette, donnait à sa physionomie une grâce adorablement mutine. Ses mains et ses pieds étaient ceux d'une créole, habituée à se laisser servir et porter sans remuer un doigt, ni faire un pas du matin au soir. De toute sa personne une vie chaude débordait cependant, et cette indolente, entraînée par la passion, devait se montrer capable d'une puissante activité.
A côté d'elle, sa cousine Thérèse formait un contraste complet. Des cheveux blonds simplement ondes, des yeux bleus au tendre regard, une taille à peine formée, et une allure enfantine. De la douceur et même de la faiblesse là oii l'autre étalait son opulente vigueur. Lorsque Lydie répondit aux compliments de bienvenue que son cousin lui adressait avec un embarras qui la faisait sourire, la sonorité pleine et un peu grave de sa voix ajouta au trouble du jeune homme. Cet organe velouté et caressant, comme le chant large et harmonieux du violoncelle, l'avait remué jusqu'au plus profond de lui-même. Mais ce n'était pas une voix déjeune fille, et la vibration en était trop ardente.
Ploërné trouva sot de se laisser si étrangement impressionner. 11 fit un effort, raisonna, se dit que rien
ne légitimait un pareil émoi. Il se secoua et essaya de reprendre possession de lui-même. Thérèse lui parlait avec animation, et il n'entendait qu'un bruit de mots confus. Il demeurait fasciné devant la ravissante créole, qui souriait de ses lèvres rouges, de ses yeux de flamme, avec un air de volupté. Enfin elle lui adressa la parole à son tour, et il comprit qu'elle lui disait :
— Dans vos voyages, vous n'êtes donc jamais venu à portée de la Martinique ? Car j'imagine que vous nous auriez fait visite... Mais peut-être aviez-vous oublié que deux parentes à vous vivaient là-bas?...
Il expliqua qu'avant la guerre il avait été en croisière sur la côte d'Afrique, dans les parages du Sénégal et du Gabon, mais que jamais les hasards de sa carrière nel'avaientmenédans leseaux des Antilles. Sans quoi... bien certainement... Oh! Certes il aurait fait le voyage exprès, s'il l'avait connue, et, en l'admirant, il ne concevait point de tâche assez rebutante qu'on ne pût accomplir pour se rapprocher d'elle. Et ses regards, en ce moment, étaient à ce point expressifs que Thérèse l'observait avec étonnement. Mais Lydie, très tranquille dans cette atmosphère d'admiration, nullement gênée par cette expression passionnée, souriait toujours de sa bouche provocante et de ses yeux magnétiques.
— Mon neveu, vous saurez que nous voulions descendre à l'hôtel et nous chercher un appartement dans la ville, dit M™^ de Saint-Maurice, et que c'est cett« petite Thérèse qui s'y est opposée. Elle veut que nous ne la quittions pas.
— Elle a grandement raison, ma tante, et je ne saurais trop 1 encom'ager dans ces idées.
— J'ai eu la faiblesse d'accepter... Je suis si épuisée par cet horrible voyage... Mais je ne veux gêner personne, et, dans quelques jours, après avoir mûrement étudié la question, nous prendrons une résolution définitive.
La résolution que prit définitivement U^^ de Saint- Maurice fut de rester chez sa nièce. En cela elle céda aux instances de tous, plus qu'à sa propre volonté, car la perspective de diriger une grande maison ne plaisait point à son indolence. Mais Ploèrné expliqua qu'il y aurait danger à laisser Thérèse livrée à la solitude, Lydie déclara qu'il était impossible de souhaiter une habitation mieux disposée que l'hôtel Letourneur. Thérèse pria qu'on ne l'abandonnât pas. Si bien que la comtesse, encore qu'elle déclarât qu'on gelait à Paris, s'installa et prit en main le gouvernement du ménage.
Plus exactement elle le passa à son ministre en jupons, la mulâtresse Leïla qui, dès le premier instant, montra quelle autorité elle avait coutume d'exercer dans la maison de ses maîtres. Elle avait affaire cependant à une troupe de domestiques que la mort de M™^ Letourneur et l'inertie de Thérèse avaient initiés aux délices d'une complète anarchie. Ces braves gens s'étaient, en quelques semaines, habitués à ne plus faire que leurs volontés, et comme ces volontés ne concordaient pas toujours entre elles, le service était devenu d'une irrégularité sans pareille. La femme de couleur,
qu'on avait, le premier soir, agréablement plaisantée à l'office, et qui n'avait répondu que par des sourires, se chargea, en quelques jours, de mettre au pas les plus récalcitrants. Elle fit voir aux blancs que les nègres sont aussi aptes que d'autres à exercer la tyrannie. Tout ce qui ne plia pas et ne redevint pas docile à souhait fut chassé, sans discussion, sans tapage, avec un tour de main d'une légèreté parfaite. On ne se douta des réformes accomplies qu'en en constatant l'avantage.
A partir de cet instant, la mulâtresse fut l'arbitre des destinées des femmes de chambre, des cochers et des maîtres d'hôtel. Nul ne broncha devant elle, et celle qu'on appelait, d'abord, insolemment la « moricaude » fut qualifiée : madame Leïla, avec toute la politesse voulue. Ce despote noir n'abdiquait que devant une seule personne : Lydie, qu'elle avait nourrie de son lait et qu'elle aimait d'une tendresse aveugle. Tout ce que Lydie faisait ou disait était bien. Celte femme intelligente et rusée avait, devant les caprices même les moins raisonnables de celle qu'elle nommait servilement (( maîtresse », un abandon de toute critique qui tenait du fanatisme. Elle était vraiment son esclave. Lydie eût pu lui demander de voler, de tuer, elle l'eût fait sans une hésitation, pour lui plaire. En contemplation devant la beauté de la jeune fille, elle restait des heures à la bercer dans un hamac, en lui chantant des chansons de son pays, pour le seul plaisir de la voir et d'être près d'elle.
Dès les premiers jours elle avait ressenti contre Thé-
rèse une animosité secrète. Elle avait trouvé injuste que ce fût M^^® Letourneur qui possédât l'hôtel, qui eût la fortune, et, par sa situation matérielle, dominâtles deux dames de Saint-Maurice. Elle pensait ; N'est-ce pas Lydie qui devrait être la plus riche, comme elle est la plus belle? L'autre n'est faite que pour être sa servante. Il suffit de les voir l'une prés de l'autre pour comprendre la différence. Ma fille est digne d'un prince, sa cousine est née pour épouser un homme qui travaille. Travailler était le dernier degré de la bassesse humaine pour cette fille de couleur, qui n'avait jamais vu les siens considérer le travail que comme la dure conséquence de l'esclavage. Être riche et oisif, c'était le fait de l'homme supérieur. Le plus riche et le plus oisif, c'était le prince : voilà pourquoi Lydie devait être princesse; et c'était l'autre qui avait tous les avantages dont sa chère maîtresse eût dû être pourvue. Dans le secret d'elle-même,. Leïla en voulait à Thérèse de cette offensante inégalité. Cependant, auprès de ces dames, vivait quelqu'un qui s'était concilié les bonnes grâces delà mulâtresse, sans qu'il eût fait effort pour obtenir ce résultat. Il avait suffi à Raimond de laisser paraître l'admiration passionnée que Lydie lui avait inspirée, pour mériter la sympathie de Leïla. Entre l'officier et la servante, un accord de sentiments s'était établi. L'un et l'autre s'étaient compris et reconnus. Ils aimaient avec la même idolâtrie exclusive. Rien n'existait pour eux, en dehors de l'objet de leur culte ; ils étaient prêts à lui tout sacrifier. Dès lors une sorte de familiarité caressante, comme celle d'un
chien pour son maître, avait attaché la mulâtresse au marin. Elle lui souriait de ses dents éclatantes quand elle le voyait arriver, lui adressait quelques paroles affectueuses, et courait chercher « maîtresse » . Elle avait pour le jeune homme un double respect : elle le savait riche et il aimait Lydie; c'était le prince.
Lorsque les deux jeunes gens étaient ensemble, soit au jardin, soit au salon, Leïla, avec une inconsciente corruption, faisait le guet, afin qu'on ne les dérangeât pas ; mais elle les surveillait très activement pour son compte personnel. Elle se mettait du reste bien inutilement en peine, car jamais amour n'exista plus respectueux que celui de Raimond pour Lydie. Celui des deux qui s'émancipait le plus, ce n'était pas l'homme, c'était la jeune fille, dont la coquetterie se faisait un jeu d'irriter la passion de son soupirant. Cette fleur des tropiques, capiteuse et troublante, s'épanouissait avec une splendeur qui bouleversait le réfléchi et grave Breton. Il restait alors quelques jours sans venir; mais une force , à laquelle il ne savait pas longtemps résister, le ramenait auprès de Lydie qu'il retrouvait calme, dans la sécurité de sa beauté, ironique un peu, et se moquant de cette timidité qui éloignait d'elle l'amoureux lieutenant.
Elle avait parlé déjà de Ploërné à Leïla, évaluant, pleine d'une tranquille lucidité, les avantages que pourrait offrir une union avec lui. Le soir, en se couchant, servie par la mulâtresse qui n'aurait pour rien au monde permis qu'une femme de chambre approchât « maîtresse » ,
elle plaisantait, en racontant les incidents de leur entrevue :
— Il ne m'a pas dit qu'il m'aimait, Leïla, cependant, il avait les paroles sur les lèvres. . . Je les devinais à son tremblement, à sa pâleur... Il a eu la force de se taire... Qu'attend-il donc pour parler?
— Le désirez-vous, maîtresse?
— Lui autant qu'un autre, vois-tu. Il ne me déplaît pas... Et il a une grande fortune... Mais tous ces Européens ont le sang gelé dans les veines... Un créole aurait tout dit depuis longtemps... Et il aurait su se faire aimer... Lui, il vient, il salue, s'assied, cause avec tranquillité, me débite quelques galanteries, et pas toujours encore : ce sont les bonnes soirées ! Il s'occupe assidûment de ma mère, se fait raconter par elle ses petits malaises quotidiens, et la plaint avec un bienveillant sourire ; il prend une tasse de thé, à onze heures se lève, salue, partage quelques mots aimables entre Thérèse et moi, me jette un coup d'oeil langoureux et se retire, sans avoir fait un progrès dans mon intimité. Il y a des chances pour que cela dure dix ans, au train dont il va.
— Vous n'avez que seize ans, maîtresse : c'est peutêtre cela qui l'arrête.
— Seize ans, mais pour une créole, c'est comme vingt pour une Européenne. Vois, Thérèse, c'est une enfant : elle a le même âge que m.oi.
Leïla hocha gravement la tête et dit :
— Thérèse n'est pas une enfant. Défiez-vous de Thérèse... Elle sait voir et comprendre... Mais elle est pru-
dente et froide. Elle ne dira, elle aussi, que ce qu'elle voudra dire.
— Qu'est-ce que cela signifie ? Explique-toi...
— Observez-la, quand M. de Ploërné est ici, entre elle et vous. Au lieu de vous amuser à monter la tête de votre galant, regardez votre cousine, et vous apprendrez quelque chose que vous ne soupçonnez pas, et que j'ai bien su découvrir, moi.
— Est-ce qu'elle aimerait Raimond?
Un éclair jaillit de ses yeux; cependant elle ajouta posément :
— Pauvre fille ! s'il en était ainsi, je le lui abandonnerais volontiers.
Elle eut un diabolique sourire.
— Mais lui, y consentirait-il?,.. Il m'aime à sa façon, qui n'est pas celle que je préférerais, mais je crois qu'il m'aime vraiment.
— Oui, maîtresse, vraiment. Pourtant observez Thérèse.. . Il faut savoir ce que l'on peut avoir à craindre I . . .
Lydie leva les épaules.
— A craindre de cette petite? Tu ne la connais pas, Leïla.EUe a la vocation du dévouement... Et, plus elle aurait à souffrir d'un sacrifice que lui imposerait sa conscience, plus elle mettrait de passion à l'accomplir... Elle est pleine de vertus. Je crois que les vertus sont le lot des âmes froides î
Elle se décoiffait, en parlant ainsi, se regardant avec complaisance dans son miroir et souriant à la gracieuse image qui lui rendait son sourire. Elle chantonna, sem-
blant avoir complètement oublié ce dont il venait d'être <luestion entre elle et sa noire confidente. En réalité, elle y pensait toujours, ne perdant pas de vue si facilement ce qui l'intéressait, mais masquant sa préoccupation, même devant Leïla, d'une feinte indifférence. Avec un accent d'orgueilleuse sécurité, elle murmura une seconde fois : Pauvre fille! Puis elle renvoya sa nourrice et resta seule.
Le lendemain, elle observa sa cousine comme le lui avait conseillé la mulâtresse. Mais Thérèse ne trahit rien de ses sentiments. Cette douce blonde avait un ferme caractère, et quand elle se traçait une règle de conduite, elle n'y faisait pas d'infraction. Dès le premier jour, elle avait remarqué l'impression que Lydie produisait sur Raimond. Aucune des extases muettes du marin ne lui avait échappé, et elle avait frémi d'une douleur imprévue. Jusque-là elle avait témoigné à son cousin beaucoup d'affection. Elle avait toujours éprouvé du plaisir à le voir, elle pensait librement devant lui, se montrait sans apprêts, telle qu'elle était, dans la franchise et la simplicité de son caractère. Entre elle et lui, jamais il n'y avait eu de secrets. Ils se disaient tout, et c'était avec une confiance et une sécurité complètes que Thérèse s'était expliquée lorsque Raimond lavait questionnée sur ses velléités religieuses. A dire le vrai, à cette époque même, quelques semaines avant l'arrivée des dames de Saint-Maurice, le cœur de la jeune fille était libre, et, sans aucun regret, elle se serait consacrée au culte du Seigneur, renonçant à toutes les joies
de la vie. Si elle aimait Raimond, c'était à l'état d'habitude et si naturellement qu'elle ne s'en rendait pas compte.
Ce fut en voyant le marin regarder Lydie, que Thérèse frémit pour la première fois jusqu'au fond de l'âme. Ce fut en constatant qu'elle avilit une rivale dans le cœur du jeune homme, et une rivale préférée, que sa jalousie s'alluma et lui découvrit ses sentiments réels. Elle en ressentit une douleur affreuse, d'abord parce qu'une affection, qu'elle espérait devoir être toujours fidèle, lui échappait, ensuite parce qu'elle était humiliée de se sentir envieuse du bonheur de Lydie. Par cette fille délicate et généreuse, la jalousie fut considérée comme un sentiment bas, presque dégradant, et elle prit la ferme résolution de ne lajamais laisservoir. Dès lors, elle se surveilla, et quand Lydie et Raimond étaient près d'elle, son visage se faisait de marbre, pour ne rien trahir de ce qu'elle endurait. Quand elle se retrouvait seule, elle avait des accès de désespoir, pendant lesquels l'œil perçant de Leïla l'espionnait.
Sans lamulâtresse,jamaispersonnen'auraitpu soupçonner l'amour que Thérèse avait voué désespérément à Ploërné. Mais à quoi la découverte de la nourrice devait-elle servir, puisque Lydie, pleine d'un superbe et inconscient égoïsme, ne tenait aucun compte des sentiments de sa cousine,et,avec une féroce sérénité d'idole, acceptait les muets hommages de Raimond, dussent-ils briser le cœur de Thérèse. Cependant une circonstance prévue par le marin, et qu'il appréhendait dans le secret
DETTE DE HAINE. fi^
de lui-même, éclaira la situation. Un ordre d'embarquementarriva pour le lieutenant de Ploërné. Il devait, sans retard, se mettre à la disposition du préfet maritime de Toulon et partir pour le Tonkin.
C'était au moment où l'expédition française rencontrait les plus graves difficultés. L'amiral Courbet venait de prendre le commandement de l'armée et marchait sur Hanoï. Pour un soldat tel que Ploërné, tout était motif de joie dans cet ordre d'embarquement qui le conduisait là où on se battait, où il y avait services à rendre, avancement et gloire à récolter. Six mois plus tôt, Raimond eût bondi exalté et frémissant. Aujourd'hui il aimait, et ce fut avec une mâle tristesse qu'il se prépara à obéir aux ordres de ses chefs et à quitter la France. Il se présenta, le soir même, à l'hôtel de l'avenue Hoche. Contrairement à son habitude, il était en uniforme. En entrant dans le salon, où se trouvaient M""^ de Saint-Maurice, Lydie et Thérèse, il fut accueilli par les exclamations des jeunes filles :
— Gomment, en grande tenue ? Qu'est-ce que cela signifie? Venez-vous d'un gala officiel?...
— Je viens en effet du Ministère, répondit Ploërné avec un sourire, mais il n'y avait point gala, bien au contraire.
— Des affaires?
— Très sérieuses?
— Oui, des affaires très sérieuses. Je pars d'urgence demain.
— Vous partez I
Ce double cri s'échappa des lèvres de Lydie et de Thérèse, en même temps, avec la même intonation, et révélant un intérêt si semblable que les deux jeunes filles rougirent et se regardèrent pleines de trouble.
— Et où allez-vous? demanda Lydie, la première remise de son émotion. Loin?
— Très loin.
— Pour longtemps?
— Pour très longtemps... Pour toujours, peut-être.
— On s'y bat donc?
— Vous savez, dit Ploërné avec mélancolie, que pour nous autres marins, il n'est point nécessaire qu'on se batte où nous allons, pour que nous courions des dangers. La mer est redoutable, les climats sont meurtriers. Nous n'avons que l'embarras du choix pour trouver les occasions déjouer notre vie... Mais là où je vais tout est réuni : dangers de la mer, du climat et de la bataille. C'est du reste un poste de choix. On n'y envoie que les officiers sur lesquels on peut compter... J'y avancerai donc, ou...
Le marin fit un geste décidé, sa figure s'éclaira d'un rayon de confiance, et d'une voix ferme :
— Mais j'y avancerai ! Quand je reviendrai, j'aurai cinq galons à ma manche et je serai capitaine... Le plus fort de ma carrière sera fait !
M°''' de Saint-Maurice, qui avait écoiMé, d'abord avec surprise, puis avec intérêt, les questions et les réponses rapidement échangées devant elle, profita d'un moment de silence et dit ;
— Comment, mon neveu, à peine sommes-nous réunis ici, et au prix de combien de peines ! Et voilà que nous allons être séparés? Nous arrivons, et aussitôt vous partez? C'est vraiment une nouvelle désolante ! Et où allez-vous exactement?
— Ma tante, je pars après-demain pourleTonkin,sur le transport la Normandie, âvcc quatre autres officiers et deux cent cinquante hommes. Nous allons combler les vides de 1 etat-major et des équipages. Nous avons pour destination Haïphong. De là, suivant les ordres que nous recevrons de l'amiral, à notre arrivée, nous le rejoindrons à Hanoï, ou nous rallierons l'escadre. Sur terre ou sur mer, peut-être sur l'une et sur l'autre, nous nous battrons, voilà ce que je peux vous affirmer, et ferme ! Car des gensqu'on emmène si loin, ne sontpas de bonne humeur, et gare les coups !
— Mon neveu, c'est un affreux métier que le vôtre! reprit M°"* de Saint-Maurice. Mais ce qui m'en déplairait le plus, ce serait la navigation. J'ai été si complètement anéantie par ma traversée de la Martinique en France, que, s'agirait-il de ma vie, on ne me la ferait pas recommencer... Aussi ilnepeutpasm'entrerdans l'esprit qu'on trouve moyen de vivre à bord de vos vaisseaux. Être sans cesse remué, en avant, en arriére, de côté, sur ce plancher étroit! Il me semble que j'aimerais mieux sauter dans la mer pour en finir tout de suite.
Raimond et les jeunes filles laissaient la comtesse discourir tout à son aise et ne l'écoutaient plus. Ils s'étaient groupés, près de la fenêtre, et parlaient à voix basse. Au
bout d'un instant, par un accord tacite, ils se levèrent et ouvrirent une porte vitrée donnant sur le perron qui descendait au jardin. Ils étouffaient dans le salon, et, pour leurs cœurs oppressés, avaient besoin du grand air et de la fraîcheur du soir.
— Prenez garde de prendre froid î leur criait la comtesse, toujours transie. Ces nuits de France sont si humides, même au mois de juillet.
Elle sonna Leïla, et lui ordonna de porter des châles à Lydie et à Thérèse.
Les jeunes gens marchaient déjà autour de la pelouse. Il faisait un temps délicieux, d'une douceur pénétrante. Des bosquets montait une senteur de clématites et de jasmins. Et, entre les deux jeunes filles, sous le ciel criblé d'étoiles, dans la pâleur de la lune, Raimond se sentait plein d'une amère tristesse. N'était-ce pas ce qu'il aimait le plus au monde qui était, en ce moment, auprès de lui et qu'il fallait quitter? D'un côté, celle qu'il connaissait depuis son enfance , qu'il avait vue grandir, et qu'il chérissait comme une sœur; de l'autre, celle qui était arrivée seulement depuis quelques semaines, mais comme une conquérante, pour s'emparer de lui complètement, et qu'il adorait de toutes les forces de son être. Quelle joie de les avoir là toutes les deux, de pouvoir leur dire de ces-choses, qui empruntent aux heures où elles sont entendues une solennité qui les fait inoubliables, les grave dans l'esprit comme des testaments d'amour I Et quel déchirement dépenser que la soirée prochaine ne le reverrait plus entre
ces deux chères créatures et que, pendant qu'elles seraient encore dans le beau jardin embaumé du parfum des plantes, il marcherait, lui, sur le plancher du navire qui l'emporterait vers l'inconnu, peut-être vers l'éternel. Il eut une détente de son ferme caractère, et les yeux humides, la voix tremblante
— Au moins, penserez-vous à moi quelquefois, demanda-t-il, quand je serai si loin?...
Thérèse devint un peu pâle et dirigeant sur lui son clair regard :
— Je ne m'endormirai pas un soir, Raimond, sans avoir prié pour que vous nous reveniez sain et sauf.
Lydie d'un ton léger dit à son tour :
— Mon cousin, comment nous serait-il possible de vous oublier?
Le sourcil de Raimond se fronça. L'accent solennel et presque religieux qu'avait eu la déclaration de Thérèse, il eût souhaité le trouver dans la réponse de Lydie. Mais la bien-aimée, celle qu'il eût voulu voir palpitante d'une émotion semblable à celle qu'il éprouvait, celle dont l'angoisse eût dû faire écho à la sienne, était tranquille et comme indifférente. Tandis que l'amie qu'il allait quitter, le cœur calme, avec un simple adieu, avait ce tremblement des lèvres qui annonce les pleurs prêtsàjaillir, cette fixité desyeux qui dénote l'anéantissement de l'esprit dans une pensée unique et désespérée.
Raimond ne remarqua le trouble de Thérèse que pour constater plus amèrement le sang-froid de Lydie. Il ne songea pas que l'une pouvait l'aimer. Il n'eut que le
soupçon désolé que l'autre ne l'aimait pas. Le désir invincible de pénétrer dans ce cœur, qu'il jugeait encore fermé, s'imposa à lui. Il se dit : Si je ne lui avoue pas mon amour, dès ce soir, si je n'obtiens pas un engagement d'elle, comment pourrai-je m'éloigner et vivre? Hélas ! Je n'ai qu'un instant pour lui parler, et devant Thérèse c'est impossible!
Il s'approcha de Lydie avec une telle ardeur, sa figure exprima si passionnément le désir qu'il avait de se trouver seul avec la jeune fille, que la poitrine de Thérèse se souleva pleine de sanglots. Elle se détourna, pour essuyer une larme qu'elle n'avait pu retenir, et baissant la tête avec résignation, décidée à sacrifier tout à celui qu'elle aimait d'une tendresse profonde et absolue, elle dit :
— Il fait décidément un peu frais, ce soir... Je rejoins ma tante.
Elle vit le visage de Raimond s'éclairer d'un rayon de joie, qui lui fut à la fois une consolation et une torture, et, sans se retourner, elle gravit les marches du perron et rentra dans le salon.
Ploërné, resté avec M"^ de Saint-Maurice, demeura un instant silencieux. Moins préoccupé de ce qu'il avait à dire, il eti pu se demander pourquoi Lydie n'avait pas suivi sa cousine et demeurait auprès de lui. Avait-elle décidé que Raimond ne pouvait partir sans avoir un entretien décisif avec elle , et se prêtait- elle si facilement à cette entrevue? Il s'était donc fait un calcul dans cette jolie petite tête '/Encore là, le lieute-
DETTE DE HAINE. li
nant aurait eu l'occasion de comparer la conduite des deux jeunes tilles, et sans doute l'avantage ne fût pas resté à Lydie. Mais Raimond ne voyait qu'une taille souple, des épaules pleines et élégantes, deux yeux de dianiant noir, et des lèvres roses qui souriaient. Et hors cette merveille, rien n'existait plus pour lui qui valût l'admiration, le respect et l'adoration.
Ils s'étaient remis à marcher, à pas lents, dans la nuit transparente. Ils arrivèrent à un bosquet, au centre duquel, dans un massif de rosiers, se dressait un sylvain de marbre, sur une gaine de pierre enguirlandée de chèvrefeuille. Un banc était au pied. Ils s'assirent. Et là, Raimond. faisant un effort de courage plus grand que le jour où il avait marché, pour la première fois, à l'attaque d'une batterie, murmura à voix basse :
— Lydie, c'est pour moi une douleur cruelle de vous quitter... Vous ne pouvez comprendre mon chagrin, puisque vous ne le partagez pa^ . . . Mais croyez qu'il est bien amer, bien impossible à consoler.
Lydie leva ses yeux de flam::ie et, de cette voix grave qui faisait frémir le cœur de Raimond :
— Pourquoi dites-vous que je ne partage pas votre chagrin?... Me croyez-vous si indifférente?
— Oh ! Je sais que vous êtes bonne, je crois que vous ne laisserez pas, sans un peu de regret, partir un ami pour si longtemps et pour si loin. Mais ce sentiment de tristesse, que vous éprouveriez pour tout autre que pour moi, est bien loin de ce que je ressens et de ce que je voudrais vous voir ressentir. Nous ne nous connaissons
que depuis quelques mois, Lydie, et vous tenez une place immense dans ma pensée. Immense, oui, car au moment de m'éloigner de mon pays, de tous les miens, je n'ai qu'une préoccupation, qu'un souci : vous. El si vous me voyez tourmenté, inquiet, malheureux, c'est que mon bonheur unique était de vivre près de vous et que nous allons être séparés.
La jeune fille, à cette déclaration très nette et ardemment exprimée, resta immobile et glacée. Pas un des cils recourbés qui voilaient ses beaux yeux ne trembla. Elle était aussi maîtresse d'elle-même que Raimond était vibrant et enfiévré. Elle dit :
— Pourquoi partez-vous, si cela vous fait tant de peine?
— Vous êtes une enfant, Lydie, et vous ne connaissez pas les devoirs d'un soldat. Ne pas partir ! Quand on me commande d'aller àl'ennemi, ce serait manquera l'honneur. C'est la seule chose que je ne sois pas prêt à faire pour vous. Il faut donc que je m'en aille, et que je vous laisse derrière moi, belle comme vous Têtes, et destinée à toutes les adorations, à toutes les sollicitations. . . Comprenez mon tourment!... On vous aimera, on vous le dira, et vous-même peut-être... Oh! Lydie, quelle torture pour l'absent, qui emporte votre image dans son cœur, qui ne va vivre que par votre souvenir et qui n'a le droit de rien espérer, car il ne vous avait même pas avoué son amour, et vous n'avez pris aucun engagement envers lui.
— Voilà donc la cause de votre chagrin et de votre
inquiétude? dit posément Lydie. Convenez cependant que je ne pouvais, à moins d'être douée d'une clairvoyance surnaturelle, deviner ce qui se passait dans votre esprit?... Vous venez ici, depuis plusieurs mois, presque tous les jours, et vous me voyez dans l'intimité la plus étroite. Je ne crois pas m'étre montrée pour vous bien farouche. Et vous ne dites rien, vous ne soupirez même pas. Car il fttut avouer que vous êtes un amoureux bien réservé et qu'avec vous on n'a pas beaucoup à se défendre.
— Lydie ! Lydie I murmura Ploèrné, vous raillez lorsqu«^ vous voyez que je pleure
— Et que voulez-vous donc que je fasse ? Je ne puis cependant pas me jeter dans vos bras, en criant avec vous de désespoir. Je suis plus raisonnable. Je me borne à vous gronder de votre discrétion exagérée qui a attendu jusqu'au dernier moment pour me faire connaître l'état de votre cœur... Ne me regardez pas avec cet air désolé... Je ne suis pas bien dure pour vous... Je ne vous ai pas dit encore que je repoussais votre demande... Et, rassurez-vous, je ne le dirai pas.
Raimond poussauncridejoie. Tl saisit la petite main blanche de W^^ de Saint-Maurice et la garda serrée étroitement, comme pour prendrepossessionde toute sapersonne. Lydie, gagnée par cette passion si sincère et qui éclatait ardente ainsi qu'un feu qui a^ongtemps couv(^, eut un sourire plus doux. Elle dit :
— Vous voulez que je vous attende, je vous attendrai... Je suis très jeune. Vous ne me trouverez donc
pas trop changée à votre retour, qui ne se fera pas attendre, je l'espère, bien longtemps.
— Ah ! au prix de mon sang, je paierai cette joie de revenir près de vous promptement.
— Soj^ez ménager de ce sang qui m'appartient maintenant, interrompit la créole de sa voix profonde. Je vous sais brave, ne soyez pas imprudent. Le plus sûr moyen d'être heureux, près de moi, c'est de revenir bien vivant et bien portant. Je ne me soucie pas d'être veuve avant d'être femme. Pensez à mon chagrin si je vous voyais reparaître blessé, mutilé. Les armes sont maintenant si terribles !...
Les paroles que M"^ de Saint-Maurice avait prononcées étaientd'une indifférence raisonnéè et glaciale. Mais Raimond n'entendait pas Lydie, il n'entendait que l'hymne triomphant de son cœur enivré. 11 pouvait partir, maintenant, l'esprit en paix : Lydie s'était engagée à l'attendre. L'issue de la campagne qu'il entreprenait serait ou lamortoulebonheur.il ne craignaitpas l'une etaspirait à l'autre. Tous les nuages qui assombrissaient sa pensée, s'étaient en un instant dissipés. Quel sort existait, plus beau que le sien? Soldat, il allait se battre. Amoureux, il était aimé. Une confiance absolue l'animait. Il" n'admettait pas que l'une des chances mauvaises qu'il courait pût se réaliser. Il se sentait une telle force d'existence qu'il était sûr de vivre. Et vivant, Lydie serait à lui.
Ils restèrent ainsi sans parler, pendant un assez long temps, puis la jeune fille dit à Raimond :
— Il y a près d'une heure que nous sommes en tète
à tête. Il faut rentrer. D'ailleurs vous avez à parler à ma mère. Il convient que ce soit par vous qu'elle apprenne les promesses que nous avons échangées.
Elle s'était levée et, dans la clarté caressante de la lune, elle souriait à son ami. Elle était si belle ainsi , qu'il la prit dans ses bras et l'attira sur sa poitrine. Elle ne fit aucune résistance. La tête appuyée sur son épaule^ elle continua à le regarder de ses yeux rayonnants et purs. Alors, se courbant sur le front de Lydie, qui brillait sous ses cheveux noirs, Raimond lui donna le plus chaste et le plus délicieux baiser. Mais la fille des tropiques, s'animant soudain, comme si cette caresse avait allumé en elle des ardeurs mystérieuses, se haussa .sur la pointe des pieds, noua derrière le cou du jeune homme ses bras nerveux, et, suspendue à lui comme une liane, elle posa sa bouche rose sur les lèvres frémissantes de son fiancé. Il sembla à Ploërné qu'il venait d'être traversé par une flamme, et, tremblant, éperdu, il resra^na avec elle le salon où Thérèse et M""^ de Saint- Maurice attendaient.
La bonne dame commençait à sommeiller. M"^ Letourneur, assise auprès d'elle, réfléchissait profondément. Pendant qu'elle était là, Raimond et Lydie, restés seuls, s'avouaient leur mutuelle tendresse. Elle avait bien senti au trouble de son cœur qu'ils avaient une confidence à se faire. Et laquelle pouvait être faite, plus douloureuse pour la douce Thérèse, que celle de l'amour de Raimond? Elle avait cependant favorisé leur accord. Mais la pauvre enfant avait-elle été si héroïque
en s'éloignant ? Un instinct lui donnait l'assurance que si elle n'était pas partie, dans le désordre d'esprit où le jctaitl'obligation de se séparer de celle qu'il aimait, Raimond allait parler devant elle. Oui, rien ne l'aurait arrêté, lui qui se taisait depuis si longtemps. Ces timides, acculés à la nécessité d'agir, deviennent téméraires et ne connaissent plus de frein. Elle avait fui devant l'aveu.
Maintenant, au salon, dans la clarté paisible de la lampe, auprès de sa tante qui dormait, inconsciente de ce qui se passait, elle demeurait les yeux fixes, le front penché, ressassant des idées douloureuses. Le souvenir de ce rêve qui l'avait, à différentes reprises, troublée avant l'arrivée des dames de Saint-Maurice et dont elle avait parlé à Raimond, lui revenait avec une persistance de présage. Elle revoyait le noir bateau qui amenait les deux femmes et la sombre mulâtresse, et une voix murmurait à son oreille les étranges paroles qui avaient épouvanté son sommeil : « Celle qui vient là te prendra tout ce que tu possèdes et tout ce que tu aimes. Tu n'auras plus ni fortune ni affection. A elle, ta part de bonheur dans la vie! » Et celle, qu'elle avait toujours devinée être Lydie, brune et pâle, avec des yeux diaboliques, riait de ses dents blanches, tandis que les deux autres étrangères, la mère et la mulâtresse, approuvaient de la tête la monstrueuse éviction.
Thérèse poussa un soupir et sentit son cœur se serrer. La conquête, que le songe prophétisait, n'était-elle pas à moitié accomplie? Thérèse n'était-elle pas déjà dépossédée de l'amour de Raimond? Sa part de bon-
heur ne lui était-elle pas déjà presque complètement dérobée? Le reste de la prédiction devait-il donc s'accomplir? Lui prendrait-on aussi sa fortune? Hélas! Tenterait-elle de la défendre? Ne la donnerait-elle pas, d'elle-même, tout entière, pour reconquérir le cœur de celui qu'elle aimait et qui ne s'en doutait pas?
Une pensée, cependant, surgit dans son esprit qui lui rendit, pendant une minute, l'espérance. Si Lydie allait ne pas accueillir les protestations de Raimond? S'il allait ne pas lui plaire? Le nuage qui venait de se dissiper se reforma plus épais et plus obscur. Gomment admettre que Raimond ne plût pas à Lydie? Quelle femme serait assez insensée pour dédaigner l'amour d'un pareil homme, quand il l'offrait à deux genoux?Non ! Tout était bien fini, et il n'y avait plus pour la pauvre Thérèse qu'à souffrir et à pleurer. Oh! Gomme elle aurait voulu disparaître, en un instant, pour échapper à l'atroce nécessité d'entendre la révélation du bonheur de l'autre ! S'anéantir, n'exister plus, n'avoir plus ni yeux ni oreilles, être une matière inerte, insensible, comme morte. N'avoir pas à sourire, quand elle voudrait pleurer, à féliciter, quand elle voudrait maudire, pouvoir cacher enfin la plaie saignante, ouverte au plus sensible de son cœur ! Car elle acceptait encore de souffrir, mais elle ne supportait pas l'idée qu'on s'en doutât. Après la douleur d'être dédaignée, elle repoussait la honte d'être plainte.
Au milieu du désordre de ses pensées, la porte du jardin s'ouvrit, et Lydie et Raimond se tenant par la
main entrèrent dans le salon. M"® de Saint-Maurice se réveilla en sursaut. Thérèse resta immobile, sans souffle et sans regard. Sur le visage rayonnant de Ploëmé elle avait lu son arrêt. Lydie s'avança vers sa mère, et lui montrant le jeune homme qui souriait, Tair enivré :
— Maman, dit-elle simplement, Raimond vient de m'apprendre qu'il m'aime, etnous nous sommes fiancés.
M""^ de Saint-Maurice frappa l'une contre l'autre, avec un étonnement joyeux, ses mains fluettes, et s'écria :
— Mon neveu, vous allez devenir mon fils ! Je ne pourrai pas vous aimer davantage!... Mais, mes enfants, j'y pense : il part! Comment allons-nous faire?
— Nous attendrons qu'il revienne, maman... Cela me laissera un peu vieillir... De loin, comme de près, il m'aimera... Et quand il sera revenu, ce sera pour ne plus repartir... N'est-ce pas, Raimond?
— Oui, certes. J'en prends l'engagement : je serai tout à vous.
— Si vous êtes contents ainsi, mes enfants, tout est bien... Attendre, c'est encore ce qu'il y a au monde de plus facile à faire. L'avenir se chargera d'arranger les choses. Mais, approchez, mon neveu, que je vous embrasse... Voilà, il me semble, mon cher ami, des fiançailles à l'américaine. Vous avez tout conclu de vousmême. Car moi, je ne m'en doutais pas... Et toi. Thé; rose, est-ce que tu n'étais pas dans le secret?
Des larmes vinrent aux yeux de la jeune fille, mais elle était dans l'ombre, elle put les dissimuler.
— Non, ma tante, répondit-elle d'une voix assez ferme. Et, comme vous, je viens de tout apprendre.
Elle fit un suprême effort et ajouta :
— Je suis bien heureuse du bonheur de Lydie et do Raimond.
Les yeux de la créole s'attachèrent au pâle visage de Thérèse, sans pouvoir y découvrir un frémissement qui trahît la douleur. Elle vint à sa cousine, et l'embrassant avec effusion ;
— C'est à toi que je dois d'avoir connu Raimond et d'être aimée de lui... Crois que je ne l'oublierai jamais!
Ploërné lui tendit la main :
— Je la laisse auprès de toi, dit-il. Soigne-la, aimela, veille sur elle. C'est ce que j'ai de plus cher au monde.
Thérèse s'avança alors en pleine lumière. Elle ne craignait pus d'être vue. La pensée d'un devoir à remplir lui avait purifié le cœur de toute sa jalousie. Et avec force :
— Je vous le promets, Raimond, vous pouvez compter sur moi.
— Merci.
Raimond prit congé et s'éloigna. Le lendemain il vint faire ses adieux, et comme le soir tombait, il monta danslerapide de Marseille, laissant, derrière lui, Lydie très calme et Thérèse désolée.
Les premiers mois qui suivirei t le départ du marin s'écoulèrent monotones. M^^« Letourneur et les dames de Saint-Maurice étaient encore en deuil, et elles n'a-
valent nullement le désir de sortir de leur solitude. Cependant, à l'approche de l'hiver, la mère de Lydie se plaignit vivement du froid. Cette femme, habituée à la douce température des colonies, frissonna sous les froides haleines du vent d'est.
— On gèle dans ton Paris, disait M""^ de Saint-Maurice. Il n'y a ce matin que quatorze degrés : que serace cet hiver?
— Ma tante, nous ferons bon feu.
— On m'a dit qu'il gelait quelquefois pendant plusieurs semaines de suite.
— Alors on patine!
— Gomme en Laponie! Grand merci du divertissement ! Ah ! Que n'ai-je pu apporter avec moi le soleil de la Martinique et la brise de nos savanes?
— Ma tante, si vous souffrez à Paris, allons autre part. Vous savez que rien, hélas! ne nous retient ici.
— Eh ! ma chère, où veux-tu que nous cherchions un climat meilleur, sans traverser la mer? Et quant à me risquer sur un navire, jamais! J'aime encore mieux le froid !
— 11 ne serait pas nécessaire d'aller à Malte, en Sicile ou en Algérie, pour trouver une grande différence de température. Il suffirait de monter jusqu'à la frontière d'Italie, le long de la côte... A partir de Cannes, le climat change véritablement.
— Oh ! mon Dieu, Cannes ou Paris, va, qu'importe ! Restons ici... Souffrir pour souffrir, au moins nous ne t'éloignerons pas de la maison de ta mère.
— Vous ne m'en éloignerez pas, ma tante. J'ai, entre Nice et Monaco, au bord de la mer, dans une anse abritée du vent et exposée au soleil, une villa que maman avait fait construire, et qu'elle a habitée avant que la maladie la clouât dans son lit... A Beaulieu, je retrouverais donc son souvenir.
— Non, non, mon enfant, gémit M""^ de Saint-Maurice, ce seraient bien des affaires encore qu'un déplacement... Toutes ces malles qui sont à peine vidées et qu'il faudrait remplir... Décidément restons ici, va : on est bien partout pour mourir!
La bonne dame appartenait à cette espèce de gens qui traînent leur prétendue agonie jusqu'aux limites les plus reculées de la vie humaine, mangeant bien, dormant mieux et assommant leur entourage de leurs plaintes sempiternelles. De bonne foi d'ailleurs, et croyant sincèrement endurer les souffrances dont elle se plaignait. Elle avait pris le parti de rester, mais non pas celui de ne plus se lamenter. Six semaines plus tard, sa fille et sa nièce, lui faisant une douce violence, l'entrainaient à Beaulieu et là, au milieu des fleurs, au bord des flots bleus, dans une atmosphère exquise, la créole consentait à avouer qu'il pouvait y avoir encore quelques heures supportables pour elle dans la vie.
Quant à Lydie, elle éprouva une sorte d'ivresse en retrouvant les verdures et les plantes qui lui rappelaient son pays. Les orangers, les palmiers, les myrtes, les cactus, cette flore d'Orient, dorée par le soleil, le bruit léger de la mer argentant de ses vagues mou-
rantes le sable de la plage, lé parfum de la brise chargée des émanations chaudes de la terre, l'horizon bleu et rose des côtes baignées dans la lumière, tout lui rappelait File enchantée où elle avait passé ses premières années. Elle était heureuse, elle se laissait vivre d'une vie animale. Elle ne pensait que très peu à son fiancé. Encore fallait-il que Thérèse lui en parlât. Alors elle laissait échapper quelques phrases banales : Où est-il ? Que fait-il? Quand reviendra-t-il? Et c'était tout.
Où il était et ce qu'il faisait, on l'avait su au bout de deux mois, par ses lettres. Il était avec l'escadre, croisant sur la côte par des temps affreux. Quand il reviendrait, c'était ce que nul ne pouvait dire. Pas avant deux ans, au plus tôt. A moins... Mais cet « à moins » faisait frémir Thérèse et se récrier Lydie, car c'était le cas d'un congé de convalescence que cet « à moins » prévoyait. Et, pour que l'officier rentrât en France, il fallait qu'il fût gravement malade ou sérieusement blessé. Thérèse aimaitmieux qu'il restât en Chine. D'abord, là, il n'épousait pas Lydie. Si bien résignée qu'elle fût à voir Raimond appartenir à sa cousine, ce n'était jamais sans un serrement de cœur que M"^ Letourneur pensait à l'avenir que lui promettait ce mariage. Raimond, à des milliers de lieues, était séparé d'elle, mais il était aussi séparé de sa fiancée. Son absence était un répit. Et en attendant, on vivait.
Les six premiers mois s'écoulèrent dans une réclusion à peu près complète. Le point de la côte, sur lequel était située la villa, n'attirait pas les voyageurs. Quel-
ques breacks ou quelques calèches descendaient jusqu'à Saint-Hospice, mais n'allaient pas plus avant, et la solitude des trois femmes était à peine troublée par le bruit argentin des sonnailles sur la route qui conduit à Villefranche, ou par le passage de rares touristes montant au petit couvent et à la tour en ruTne, vestige de construction militaire laissé par les pirates barbaresques, au temps où ils infestaient les mers.
De retour à Paris, les dames de Saint-Maurice s'installèrent définitivement dans l'hôtel Letourneur. Un an de vie commune avait permis aux trois femmes de se connaître complètement. Thérèse apprécia la tranquille bonté, la sérénité de cœur de sa tante. Cette femme excellente n'avait qu'un défaut : celui de se croire continuellement mourante. Mais, en douze mois, elle n'avait pas causé un souci, une contrariété à sa nièce, et s'était fait aimer d'elle.
Lydie, fantasque et impérieuse, tendre et violente, avait réduit en servitude la douce Thérèse. Lorsque les fantaisies de M"^ de Saint-Maurice déplaisaient à M^'^ Letourneur, lorsque, sans prendre la peine d'essayer de convaincre, la créole voulait commander, faire prédominer ses goûts ou ses manières de voir, sa cousine, prête à résister, à protester, se calmait soudain en pensant que c'était peut-être un mauvais sentiment d'envie qui l'indisposait contre Lydie, et cédait par excès de conscience et de vertu. Peu à peu elle avait laissé la belle brune se conduire en enfant gâtée. Elle s'était pliée à la tyrannie, comme M°^ de Saint-Maurice et
Leïla. Tyrannie câline et enjôleuse, il est vrai, car cette délicieuse fille, née pour la séduction, avait en elle un charme qui rendait excusable tout ce qu'elle disait et faisait d'irrégulier ou de fâcheux.
Après un an de retraite, et le deuil de Thérèse étant fini, M"*^ de Saint-Maurice avait été prise d'un appétit de plaisir dont sa cousine s'était trouvée très effarouchée. A la mort de sa mère, elle n'avait point encore été dans le monde, et, à l'exception de quelques amis de sa famille, tels que son parrain, Samuel Bernheimer, l'ancien associé de son père, elle ne connaissait que peu de personnes. Elle fut donc effrayée lorsque Lydie manifesta le désir d'égayer un peu l'existence qu'elle menait depuis son arrivée en France. Thérèse se trouvait encore bien triste, et elle comprenait difficilement que la fiancée de Raimond songeât, en l'absence de celui qui l'aimait, à prendre le moindre plaisir. Elle fit, sur ce point, plus de résistances que sur d'autres. Mais lorsque Lydie voulait une chose, elle la voulait bien. Et, avec une adresse singulière, elle se mit à battre en brèche ce qu'elle appelait le rigorisme de Thérèse.
Elle n'avait jamais été au théâtre et mourait d'envie d'aller à l'Opéra. M™^ Letourneur, pendant vingt ans, y avait eu sa loge, une fois par semaine. \ la mort de son mari, elle avait cédé son jour à des amis, mais en stipulant qu'elle ou sa fille le reprendrait, quand il leur conviendrait. Lydie fit tant que Thérèse réclama sa loge. Elle la mit à la disposition de sa tante, mais à la condition qu'elle serait libre de ne pas l'accompagner. La joie
de M'^^de Saint-Maurice, le premier soiroi!i, en grande toilette, elle se prépara à aller entendre Faust, fut pour sa cousine une satisfaction vive. Elle sourit au ravissement de Lydie, elle admira sa robe et la para de ses propres bijoux. Elle eut la sensation d'une mère devant le bonheur d'une enfant gâtée. Sa tante, en proie à une prétendue migraine folle, avait attesté, jusqu'au dernier moment, qu'elle ne serait pas en état de sortir. Mais après avoir solidement dîné, elle monta mourante, disait-elle, en voiture, et partit avec sa fille. Thérèse, restée seule, se réfugia dans sa chambre et passa la soirée à penser à l'absent.
Une jeune fille aussi belle que Lydie ne pouvait pas rester trois heures accoudée au rebord d'une première loge, à l'Opéra, sans attirer l'attention d'un public, à qui toutes les figures, qui paraissent dans la salle, sont familières. Dès le premier entr'acte, les lorgnettes de l'orchestre avaient été braquées sur la ravissante personne que nul ne connaissait. De tous côtés cette interrogation : Qui est-ce? avait circulé. Personne ne se trouvait en état de répondre. Et une agitation bien naturelle s'emparait de tous ces blasés, en un instant tirés de leur torpeur par l'apparition de Lydie. L'ouvreuse fut interrogée. Elle ne pouvait donner de renseignements : elle ignorait à qui elle avait affaire. Le coupon était au nom de Letourneur, et les deux dames qui occupaient le n<> 23 parlaient français, avec un très léger accent. Si Samuel Bernheimer, qui était venu plus de cent fois dans la loge, lorsque son associé en était titu-
laire, eût été présent, sans doute il eût appris à ses amis du Jokey ce qu'ils brûlaient de savoir. Mais, c'était une fatalité : justement, ce soir-là, son fauteuil restait inoccupé. Les enragés de curiosité se consolaient en pensant qu'ils rencontreraient le banquier au Club, où il montait régulièrement prendre une tasse de thé, avant de se coucher. En attendant, les lorgnettes continuaient leur jeu, et les dithyrambes s'accentuaient.
Si inexpérimentée que fût M"^ de Saint-Maurice, les colloques engagés à l'orchestre et le mouvement de curiosité des loges ne lui avaient pas échappé. Elle se jugea remarquée, et son cœur s'épanouit de plaisir. Elle entrait donc, dés le premier instant, dans ce monde parisien si mystérieux pour elle, en victorieuse-. Elle sentit le flot des louanges monter et l'envelopper ainsi qu'une caresse. Mais elle demeura impassible, comme armée de TindifFérence apprise d'une mondaine faite aux escarmouches de la vie élégante. Sa seule préoccupation, pendant que les mélodies inspirées de la scène du jardin se déroulaient en ondes délicieuses, était de ne point paraître provinciale. Elle s'étudiait sévèrement au point de vue de ses attitudes; elle examinait la tenue des autres femmes, choisissant, pour ses comparaisons, les plu;i brillantes et les plus entourées. Pas une fois, ce cœur de seize ans ne s'ouvrit aux joies sacrées que procure la révélation d'un chef-d'œavre. L'orgueil seul vibra en lui, mais avec une force surprenante.
Lydie, venue avec le désir de s'amuser et d'écouter religieusement l'œuvre d'un maître, fut saisie, dès la
première minute, par le vain tourbillon de la frivolité parisienne et emportée sans résistance. Elle se découvrit née pour ces émotions menteuses, pour ces satisfactions artificielles, pour ces triomphes malsains. Il lui sembla que soudain elle se métamorphosait en une autre Lydie qu'elle ne connaissait pas. Ou plutôt, sa nature insoupçonnée se développait, comme ces plantes de son pays, poussées en une nuit et qui se dressent superbes dans leur éclat spontané . Ses idées semblaient avoir fait une évolution foudroyante. Et tout ce que sa mère lui avait enseigné de doux, de simple, de familial, tombait comme les fruits dun bel arbre sous le vent d'orage.
Elle regarda froidement ce public, qui représentait la quintessence mondaine de Paris, et se dit : Je dominerai tous ces gens-là. Les femmes et les hommes connaîtront mon pouvoir. Où prenait-elle qu'elle pût jamais posséder un pouvoir quelconque? Elle n'en savait rien, ne se donnait point la peine de le rechercher. Mais elle avait la certitude tranquille qu'elle le posséderait. Un Dieu lui aurait parlé à l'oreille pour lui révéler sa destinée qu'elle ne se serait pas sentie plus sûre de l'avenir. Sa mère, dans le coin de la loge, doucement bercée par la musique, ne remarquait rien et ne se doutait point qu'ayant amené à l'Opéra un séraphin candide, elle allait reconduire chez elle un diable déchaîné.
Le soir même, à minuit, au Jockey, Bernheimer, très entouré, écoutaitavecunpeud'ébahissement, les questions pressées et confuses que ses collègues lui adressaient.
— Demandez-moi si je gagnerai le prochain grand prix, interrompit Samuel en riant, je vous répondrai que s'il a de meilleurs poumons que les autres et les jambes plus solides, mon cheval arrivera premier. Mais comment vous fournirais-je des renseignements sur des personnes que je n'ai point vues?
— Vous les connaissez certainement... Elles occupaient la loge Letoumeur...Un peu de complaisance... Tâchez de nous élucider la situation... Un tuyau, Bernheimer?... On vous fait le portrait des deux femmes: une vieille et une jeune. La vieille petite, sèche, grisonnante. La jeune, étourdissante : brune, des yeux... une peau... Ah!... Jamais rien vu de pareil!... Si avec ces indications vous ne tombez pas en arrêt, c'est que votre vieux nez ne va plus î
— Allons! A vue de nez, puisque nez il y a, dit Samuel gaiement, je sais de qui vous me parlez...
— Bon! ne nous faites pas languir!
— Ce sont des parentes de ma filleule. La jeune beauté qui vous a tous révolutionnés est une créole nouvellement arrivée à Paris. Elle se nomme M^^^ Lydie de Saint-Maurice. Elle appartient à une excellente famille, et elle est sans fortune.
— Tant mieux, soupira Maurice de Roquière, très joli blond de vingt-cinq ans qui, en deux ans, avait fortement entamé son capital. Elle a une chance de plus pour mal tourner.
— Ne l'espérez pas, cher ami, dit Samuel. Elle vit fort bien gardée, pour le présent, par toute sa famille...
Et, pour l'avenir, elle est fiance'e à son cousin le comte de Ploërné.
— Le marin?
— Oui. Le lieutenant qui est au Tonkin, au diable, mais qui est!
— J'en ferai mon ami intime, dés son retour, déclara le jeune homme. En attendant, Bernheimer, je vous somme de me présenter à Mesdames de Saint-Maurice, la première fois qu'elles paraîtront à l'horizon.
— Ça, je le veux bien. Après, débrouillez-vous comme vous le pourrez.
— Fiez-vous à moi pour cela.
La semaine suivante, on donnait les Huguenots. Mais Lydie ne s'était point promis de se délecter à l'audition de la merveilleuse partition de Meyerbeer. Il y avait désormais, pour elle, à l'Opéra, un bien autre attrait que celui des instruments et des voix : c'était le murmure flatteur que soulevait sa présence, l'ardeur des regards qu'attirait sa beauté. La véritable harmonie, c'était le concert des admirations et des éloges, dans lequel pas une note discordante ne devait se faire entendre. Car les femmes elles-mêmes se trouvaient désarmées devant Lydie, en qui, tant qu'elle serait jeune fille, elles ne pouvaient voir une rivale.
Cette fois, on savait à qui on avait affaire, et la curiosité ne fut pas platonique. Dès le premier entr'acte, Samuel Bernheimer envahissait la loge et donnait aux dames de Saint -Maurice la satisfaction de leur détailler 1 ^s personnalités qui marquaient dans l'assistance.
— On s'occupe extraordinairement do vous, dit-il à la comtesse, et la beauté de mademoiselle votre fille fait véritablement émeute... Si je cédais aux sollicitations dont je suis harcelé, je vous amènerais ici tous les abonnés de l'orchestre.
— Gardez-vous-en bien, se récria M°^° de Saint-Maurice, nous ne voulons faire aucune connaissance. Vous savez dans quelle retraite nous vivons avec ma nièce... Tant qu'elle ne sera pas décidée à recevoir, ne nous présentez personne.
— Je vous demanderai cependant de faire une exception pour un jeune ami à moi, à qui j'ai promis de le conduire dans votre loge... C'est un aimable garçon. Il ne sera pas gênant et vous amusera
— Amenez-le donc, si vous le lui avez promis; mais qu'il n'attende pas grand accueil de nous.
A l'entr'acte suivant, le marquis de Requière fut mis en présence de M"^ de Saint-Maurice. Il s'était promis un vif plaisir de cette présentation. Il lui fallut en rabattre. Il trouva deux femmes très simples, très polies, mais très froides, qui n'encouragèrent pas ses essais de badinage. Si « entrant » que fût le jeune homme, il dut s'avouer qu'il ne serait point aisé de forcer l'intimité de la comtesse. Il se dédommagea en admirant sa fille, et put déclarer à ses amis du club que la créole était, de près, encore plus charmante que de loin. Seulement, comme il ne lui avait pu tirer que des oui ou des non, il la déclara un peu bête. Quant à lui, il parut à Lydie fort insignifiant, assez mal élevé, et, dans les
différentes occasions où ils se trouvèrenl en présence, elle ne laissa tomber sur lui que des regards indifférents
Cependant, l'été venu , ces dames allèrent à Deauville passer trois mois avec Thérèse. L'automne les ramena à Paris, et M™° de Saint-Maurice, frissonnant aux premières feuilles qui tombaient des arbres, la villa de Beaulieu vit reparaître ses habitantes. Là, M"^ Letourneur eut un véritable soulagement.
L'existence, telle que ses parentes et elle venaient de idi mener pendant six mois, avait été pénible pour la ieune fille. Des tiraillements s'étaient produits, causés par la dissemblance de leurs goûts et la disparate de ieur vie. Les unes, si peu que ce fût, mêlées au mouvement mondain, l'autre s'obstinant aune retraite sévère, il était impossible qu'il n'y eût pas de difficultés. Thérèse les avait aplanies, en sacrifiant ses préférences à celles de ses hôtes, mais elle avait souff"ert d'être délaissée pour des plaisirs qu'elle jugeait médiocres.
A Beaulieu, elles se retrouvèrent toutes d'accord pour vivre dans le calme, et ce fut une vive satisfaction pour M^'^ Letourneur. Pendant plusieurs semaines, les trois femmes ne sortirent pas. Un jour cependant que, dans la conversation, il avait été question de Monaco et du ch^teau,Thérèse,d'elle-même,proposad'aller le visiter. C'était l'occasion d'une simple promenade en voiture. Les dames de Saint-Maurice acceptèrent, et ce fut par cet après-midi-là, dans les vastes salles du palais princier, que Lydie se trouva en présence dumarquis Girani.
A première vue, il ne lui fit aucune impression. Elle s'aperçut qu'il la suivait et dirigeait vers elle des regards enflammés. Mais elle était dès longtemps habituée à ces œillades. Ce ne fut qu'à leur seconde rencontre, lorsqu'elle revenait, avec Leïla de cueillir des mimosas par les chemins, qu'il lui plut. Elle remarqua la grâce de son geste, quand il la salua au passage, et l'éclat de son sourire. C'était un des plus jolis garçons qu'elle eût encore vus, et dont le type lui rappelait les galants de son pays. Il en avait la pâleur chaude, les cheveux noirs bouclés et brillants, les yeux de jais, avec, dans toute sa personne, une sorte de langueur aristocratique et vicieuse d'homme né pour l'oisiveté et le plaisir. Elle pensa à lui. Et dans son cerveau, tout prêt pour un incendie, le souvenir du bel Italien alluma des flammes soudaines. Lydie sentit en elle s'éveiller des ardeurs qu'elle ne soupçonnait pas. Le sincère, tendre et calme Raimond l'avait laissée presque indifférente. Une tête brune et pâle, passant dans ses rêves, suffit à bouleverser son imagination.
Le lendemain, elle ne sortit pas. Mais, d'une terrasse cachée sous la verdure, elle observa les environs, et elle découvrit son adorateur qui rôdait autour de la villa. Une délicieuse sensation de joie rafraîchit son cœur. Il s'occupait d'elle autant qu'elle s'intéressait à lui. Incapable de garder son secret pour elle seule, elle fit, le soir même, en se couchant, des confidences à Leïla.
— Tu sais, nourrice, le bel étranger du chemin de Saint-Hospice est revenu.
La quarteronne leva ses yeux sombres sur sa maîtresse.
— Comment le savez- vous?
' — Je Tai vu tantôt, j'étais sur la petite terrasse. Il a lournépendant longtemps, espérant m'apercevoir. Puis il est allé s'asseoir suj les rochers et il a attendu jusqu'à six heures. Pensant alors que je ne sortirais pas, il s'est éloigné.
— Il ne faut pas vous occuper de lui, maîtresse, dit Leïla.
— Oh ! je m'amuse seulement à suivre son manège.. . Quel mal y a-t-il à cela ? Je ne sais même pas qui il est.
— Je le saurai, moi, fit la mulâtresse, si cela vous distrait.
— Oui, tâche donc... Il doit venir de Monte-Carlo. Le lendemain, l'amoureux ne parut pas, et la jeune
fille en éprouva du mécontentement. Elle se montra quinteuse et énervée. Le soir, en la déshabillant, sa nourrice lui dit :
— Vous n'avez pas vu l'étranger, aujourd'hui, maîtresse.
— Comment le sais-tu? demanda Lydie étonnée.
— C'est que je l'ai rencontré sur la route de Saint- Hospice, et qu'il m'a abordée.
— Il a osé !...
— Oh! une pauvre esclave comme Leïla!... Cela ne tire pas à conséquence... Il voulaitsavoir qui vousétiez, d'oii vous veniez. Il a deviné que vous n'étiez pas née en Europe.
— Et tu lui as dit?...
— Qu'il fallait qu'il s'en allât pour ne plus revenir. . . Car vous ne sortiriez plus tant qu'il rôderait dans la campa^io.
— Alors?...
— Alors il a demandé à vous icrire.. Je lui ai réponduqu'il était fou. ..Ilaparlélon^emps,lon^emps... Et toujours il jurait qu'il vous aimait à en mourir... Gomme si c'était étonnant I... Enfin, il s'est décidé à me quitter en disant qu'il avait besoin de confier à quelqu'un ce qu'il pensait de vous, et que ce serait donc à moi qu'il écrirait.
La mulâtresse se mit à rire :
— Moi qui ne sais pas lire, comment ferai-je? Bah! je jetterai ses lettres dans la mer.
Lydie n'ajouta pas une parole. Elle resta pensive, et minuit sonnait qu'elle était encore assise dans un fauteuil, au pied de son lit, le front lourd et les yew. fixes
Ainsi qu'il l'avait annoncé, l'Italien écrivit, et ce fut Lydie qui lut la lettre. Il avait suffi qu'elle en exprimât le désir pour que la mulâtresse la lui remît. Elle apprit ainsi que son adorateur se nommait Emilio Girani et qu'il était marquis. Mais son titre n'éblouissait pas la jeune fille. Il eût été roturier, que le mystère qui l'enveloppait, l'attrait de l'intrigue nouée par lui, eussent occupé l'esprit de la créole. Il était l'inconnu poétique qui soupirait dans l'ombre, qui l'adorait de loin; le héros d'un roman qu'elle entr'ouvrait à peine, pour ©n
tourner en cachette quelques feuillets, en se promettant de le refermer bien vite s'il devenait trop brûlant.
Girani ne s'était pas contenté d'écrire, il avait reparu. Ses yeux rêveurs étaient d'excellents yeux très perçants, et il n'avait pas tardé à découvrir la petite terrasse, cachée sous la verdure, qui servait d'observatoire à Lydie. Il n'avait garde d'en approcher dans la journée, mais le soir il rôdait tout prés, guettant une occasion propice. Souvent, du pied du mur tapissé de vigne vierge dans l'ombre duquel il était embusqué, il entendait causer Thérèse et M^^^ de Saint-Maurice. Il prenait inquiétude de la gravité de l'une. Mais il comprit bien vite qu'elle ignorait l'amoureuse intrigue.
Maintenant la présence de sa cousine dans le jardin mettait Lydie au supplice. Sans savoir pourquoi, Thérèse ressentait la même impression de gêne, s'éloignait et rentrait. Alors la créole était libre de regarder au dehors, sans crainte d'être surprise par quelqu'un de la maison. Un jour qu'elle rêvait, un livre ouvert sur les genoux, une rose lancée de la route tomba à ses pieds. Elle leva les yeux, et à trois pas, séparé d'elle seulement jjar la hauteur du mur, elle aperçut Girani. Elle rougit, fit un geste de mécontentement et voulut se lover. Il joignit les mains, sa figure ^ut une expression suppliante, et, à voix basse, il murmura :
— Restez ! Je m'en vais î
Il demeura cependant encore une minute, toujours
les mains jointes, le regard extasié, comme un fidèle en prière devant une madone, puis il s'inclina presque religieusement et s'éloigna. Mais au détour du chemin, il se retourna. La voyant toujours à la même place, il sourit passionnément et, avec ardeur, du bout des doigts, il lui jeta un baiser. Cette prompte familiarité, après tant de respect, déplut à Lydie. Elle se retira. Mais le lendemain elle revint au milieu de cette verdure et de ces fleurs, dont les senteurs capiteuses entretenaient son ivresse, et attendit. Il ne parut pas, el elle se retira mécontente, son intermède quotidien lui ayant manqué.
Le jour suivant, elle le vit accourir. Comme elle avait craint de ne pas le voir, elle n'eut pas l'idée de se sauver. Il s'approcha, la tête nue, avec l'air de respectueuse adoration qui ressemblait si peu à la mine cavalière qjLi'il prenait pour jeter des baisers, il s'agenouilla presque dans la poussière. Il parla, cette fois -là, de sa voix musicale et chantante, et ce fut un poème d'amour qui s'échappa de ses lèvres. Il avait jugé que Lydie souhaitait un héros de roman : il le lui montra aussi passionné qu'elle avait pu le rêver. Mais ce héros était assez pratique, car il s'occupa de monter sur une grosse pierre qui mettait son visage à la hauteur des mains de M'^^ de Saint-Maurice. Elle lui fit signe de descendre, mais il soupira :
— Que craignez-vous de moi? Et puis, si je vous parle de loin, on risque de m'entendre...
Elle aurait pu lui dire : Ne parlez pas. Mais elle se
plaisait à Técouler. Elle le laissa perché sur sa pierre; même, comme il chancelait, elle souffrit qu'il s'appuyât à la balustrade de la petite terrasse. 11 fut réservé et timide en action, mais hardi et inépuisable en paroles. Elle ne répondait pas, mais elle restait : c'était plus qu'il n'avait osé espérer. Longtemps il parla ainsi, dans l'ombre. Il fallut qu'on appelât Lydie pour qu'elle se décidât à s'éloigner. Elle ne lui laissa même pas toucher sa main, qu'il la suppliait de lui tendre, et elle se sentit très rassurée, avec cette certitude qu'elle avait, en son amoureux, un esclave soumis qui l'adorerait, et à qui elle n'accorderait que des sourires.
Pendant huit jours, le jeu continua sans changements. Pour ne point courir la chance d'être surprise, Lydie prenait la précaution de mettre Leïla en sentinelle, à l'entrée de l'allée tournante qui conduisait à la terrasse. Ainsi elle était libre et, en même temps, protégée. Elle n'aurait eu qu'un cri à pousser, pour que la mulâtresse fût à ses côtés.
A la fin de la semaine, il y eut un violent orage, et, depuis le matin, la pluie tomba, lourde, incessante, maussade, rendant la sortie dans le jardin impossible. Au coucher du soleil, le vent changea, le ciel fat balayé en un instant. Les dernières nuées s'envolèrent comme une escadre noire sur la mer, et, derrière les montagnes qui dentellent la côte, une clarté monta avec le disque pâle de la lune. L'air était doux, les verdures lavées sentaient bon. Lydie descendit pour respirer.
Après être restée enferme'e tout le jour, elle prit du plaisir à marcher autour de la pelouse. Elle ne songeait point à gagner son observatoire. A cette heure, elle ne soupçonnait pas qu'il pût y avoir quelqu'un à observer. Cependant le hasard de sa promenade , au bout d'un quart d'heure, l'y amena. L'obscurité tombait tout à fait, et les étoiles s'allumaient dans le ciel. La lueur des lampes du salon brillait au loin, comme un phare, dans les arbres. Lydie monta les trois marches, et s'avança sous les jasmins et les clématites, regardant confusément devant elle. Un bruit léger, à ses pieds, attira son regard. Au bas du mur, sur le chemin, elle aperçut une forme noire. Au même moment, la voix de Girani murmura :
— Êtes-vous seule?... Oh! quelle joie inespérée de vous voir!
Elle ne répondit pas. Mais déjà sautant sur la grosse pierre, qui lui servait de piédestal habituel, l'Italien s'accrochait aux balustres et se hissait jusqu'au rebord de pierre. Lydie s'écria :
— Je vous défends de venir jusqu'ici!...
Mais l'heure des défenses était passée. Déjà, escaladant d'un élan vigoureux le faible rempart, il arrivait auprès d'elle. Pour la première fois, ils se trouvaient l'un en face de l'autre, sans obstacle, et l'ombre les entourait. Elle ne vit que ses yeux qui étincelaient dans son visage blêmi par le désir. Il tendit les bras. Elle fit un geste pour le repousser, elle essaya de fuir. Et cependant, une seconde plus tard, elle tombait sur son
cœur. Elle appela Leïla d'une voix défaillante, car elle avait la volonté de résister et de se défendre. Mais elle était seule ce soir-là. Une flamme dévorante lui monta au cerveau, une sensation inconnue la fit se tordre sous l'étreinte de Girani, et, avec un grand soupir, elle "'abandonna.
Le lendemain du jour terrible où, en quittant la bastide de la route de la Seyne, il avait laissé derrière lui un homnne mort, le comte Raimond de Ploërné, ses affaires de service terminées, maître complètement de lui-même, prit le train, qui passe à Toulon à midi quarante-huit, se dirigeant vers Nice, où il devait arriver vers cinq heures. Il ne voulait pas se rendre directement à Beaulieu. Il craignait d'être reconnu, annoncé, et de perdre l'avantage de son apparition imprévue au milieu de ces gens dont il comptait surprendre le secret.
Depuis vingt-quatre heures, il n'avait pas eu une minute de repos ni de tranquillité. Sans cesse, dans son cerveau, il tournait et retournait le problème d'infamie posé par l'Italien et non point résolu. Nouvel Œdipe, il allait, sur le chemin de Thèbes, à la recherche du Sphinx pour lui arracher le mot de l'énigme. Mais comment y parviendrait-il?
DKTTE DE HAINE. 101
Dans sa pensée flottaient les fragments du récit, écouté au milieu des éclats de rire et des joyeux propos, et il lui semblait entendre encore la voix chantante de Girani dire : « Elle venait me guetter le soir, sur la petite terrasse, au milieu des fleurs . . . C'est là qu'elle m'attendait hier et qu'elle m'attendra demain. »
Cette terrasse, Raimondla connaissaitbien. Dans les derniers temps de sa vie, M""^ Letourneur, quand elle passait l'hiver dans le Midi, se faisait porter là, et restait des journées à regarder la campagne et les flots bleus, se réchauffant au soleil et respirant le parfum des orangers qui emplissaient le jardin de leurs verdures. Il voyait distinctement la place : un mur bas, surmonté d'une balustrade en encorbellement, surplombant le chemin, et, tout autour, un désert : des boi:-, des champs, la mer. Le lieu était bien choisi.
Avec fureur, il imaginait le Girani escaladant la terrasse, et une femme accourant à sa rencontre. Une femme! Mais laquelle? Il n'apercevait qu'une robe claire. Il ne distinguait que les bras ouverts pour attirer l'amant attendu. Il n'entendait que le bruit des baisers. Mais le visage demeurait impénétrable, la tournure même restait vague, la voix soupirait inconnue. Laquelle? La blonde ou la brune? Thérèse ou Lydie? L'amie ou la fiancée?
Puis il voyait l'Italien mourant, avec son ironique sourire, et, par le silence, se vengeant de celui qui le tuait. Que ne pouvait-il le faire revivre pour le supplier, pour le menacer, et le frapper de nouveau, s'il
s'obstinait à se taire, Tinfâme, le misérable, cent fois plus haïssable encore pour sa tardive discrétion que pour son crime amoureux. Et, dans le doute insupportable qui l'obsédait, le marin était prêt à crier de douleur.
Jamais il n'avait autant souffert. Ni les angoisses du départ, quand il lui avait fallu se séparer de celle qu'il aimait, ni les tristesses de l'absence, ne pouvaient être comparées à l'horreur de ce retour dont il se promettait tant de joie. Tout ce qu'il avait espéré de l'avenir pouvait être détruit et la colère grondait en lui de ne pas savoir la vérité. Les heures passaient si longues, et ce train marchait si lentement! Il eût voulu, d'un bond, s'élancer, paraître menaçant et terrible, arracher à la coupable son secret. Et alors?... Oh! alors si c'était Lydie, frapper, avec une rage aveugle, écraser l'infâme qui avait oublié ses promesses dans les bras d'un autre. La tuer, comme il avait déjà tué son complice. Mais aurait-il la féroce énergie d'une telle vengeance? Emporté par la colère, il voulait ne reculer devant rien. Puis, son cœur s'emplissait de découragement, de lassitude. Ah ! ne vaudrait-il pas mieux demander à repartir pour le pays lointain d'où il arrivait. Là-bas, sous le climat meurtrier, au milieu d'embûches semées à chaque pas, il trouverait promptement le suprême remède à ses maux. Et enfin, dans l'éternel silence, il pourrait oublier.
Un pâle visage, éclairé par des yeux de diamant, riant de ses lèvres de pourpre, lui apparut, et il pensa : Non,
je ne pourrais pas oublier ! Si la mort n'est pas l'anéantissement de tout notre être, si une petite flamme divine survit, perpétuant pour nous la notion des choses de ce monde, je conserverai toujours dans mon âme immortelle la douloureuse mémoire de cet amour, et je serai brûlé, dévoré, torturé par d'impérissables regrets! Oh! toujours, cette image adorable et décevante me poursuivra de ses doux regards et de son charmant sourire, qui auront été pour un autre que pour moil C'est fini, bien fini ! Il faut que je la trouve innocente, ou je suis perdu à jamais et voué aux plus épouvantables tortures.
Il se rattacha à cette espérance, vingt fois acceptée et repoussée aussitôt, que la coupable n'était pas Lydie. Mais toujours la femme au visage voilé passait devant ses yeux, mystérieuse, sans qu'il pût deviner son nom. Et n'était-il pas préférable qu'il l'ignorât? C'était encore un répit que cette ignorance. Quand il n'y aurait plus de doute, que tout serait clair, certain, ne serait-ce pas alors qu'il serait véritablement à plaindre? Cependant il hâtait le moment où l'équivoque horrible cesserait.
Les six heures de trajet lui parurent interminables. Il pass^, sans leur donner un regard, devant Saint-Raphaël, Antibes, Cannes, séjours délicieux qu'il aimait autrefois. Il poussa un soupir de satisfaction, en sautant sur le quai de Nice. Il laissa ses bagages à la gare, prit une voiture fermée et donna ordre au cocher de le conduire à Yillefranche.
Son plan était très simple. Il projetait de descendre
avant d'arriver à Beaulieu et de se caclier dans une auberge, jusqu'à ce que la nuit commençât à tomber. Alors il gagnerait Saint-Hospice à pied et, se glissant le long des chemins bordés d'arbres, il arriverait au petit mur que surmontait la terrasse. C'était là qu'était le lieu du rendez-vous, là que la femme devait venir. A la place de l'amant attendu, ce serait lui qu'elle trouverait. Et, en un instant, il serait maître du secret qu'il voulait connaître. Point de dénégations possibles. Aucune excuse à faire valoir : la présence même de la coupable serait la preuve de sa faute.
Le piège lui parut habilement tendu, et il éprouva une âpre satisfaction. La voiture descendait, en ce moment, la petite côte qui aboutit à Yillefranche. Il commanda au cocher d'arrêter et, l'ayant payé, le renvoya. La route était déserte. Le train, qui ramenait de Monte- Carlo à Nice les joueurs, pour l'heure du dîner, siftlait au moment de s'engager dans le tunnel et fumait dans la tranchée. Le silence se fit brusquement, et Raimond n'entendit plus que le bruit de ses pas sur le sol sonore de la route. Il avisa un cabaret, derrière lequel s'étendait une petite tonnelle. Il s'y installa, bien à l'abri des regards, et, allumant un cigare pour tromper son impatience, il attendit.
La dernière entrevue, qu'avait eue Lydie avec Girani, datait de la veille même du jour où il était venu, pour faire honneur à sa promesse, déjeuner à la bastide du docteur Houchard, avec ses amis les officiers de l'escadre. Depuis plusieurs semaines, les deux amants ne se
contentaient plus de causer, pendant quelques instants, dans le jardin. Le mauvais temps commençait, et la bise souvent aurait troublé les rendez-vous. Un petit pavillon, ayant servi autrefois de lieu de repos à M™*^ Letourneur, et dans lequel nul ne pénétrait jamais, offrit un abri propice. Si rien ne s'opposait à ce que Girani vînt, Lydie l'attendait dans le pavillon, et la mulâtresse, complice aveuglée par le dévouement, allait chercher ritalien. Puis elle guettait pour qu'on ne les surprit pas.
Mais qui aurait pu les surprendre? Qui, dans cette tranquille maison, aurait soupçonné le crime? Était-ce M"® de Saint-Maurice, toujours languissante, et si occupée d'elle-même qu'il ne lui restait ni attention ni prévoyance pour les autres? Était-ce Thérèse, dont la candide ignorance ne pouvait imaginer une telle infamie? Ils étaient donc bien en sûreté et, à moins d'une grave imprudence et d'un malheureux hasard, devaient compter sur l'impunité. Ce hasard malheureux cependant se produisit et amena la découverte du mystère.
Un soir , Thérèse , après être rentrée dans sa chambre et avoir travaillé pendant quelques instants, au lieu de se coucher, voulut lire. Elle se rappela qu'elle avait laissé le livre commencé sur la table du salon. Dix heures sonnaient, et d'ailleurs Thérèse ne connaissait pas la peur. Elle prit un flambeau et descendit. Sur Tescalier, dont un épais tapis couvrait les marches, ses pas ne faisaient aucun bruit. Elle traversa le vestibule, entra dans le salon, prit le volume qu'elle cherchait et s'apprêtait à remonter, lorsque, par une des fenêtres
qui s'ouvraient sur le jardin, il lui sembla, dans l'obscurité, voir briller une lueur confuse. Elle s'approcha, plus curieuse qu'étonnée, et observa avec attention. A une distance de vingt mètres, relié à la villa par une galerie vitrée formant serre, s'élevait le pavillon, maintenant abandonné, où sa mère passait une partie de ses journées autrefois. Un massif d'arbres le masquait du côté de l'est, l'abritant des vents froids. Et c'était à travers la persienne close de la fenêtre, qui donnait sur ce massif, qu'une faible clarté rayonnait.
Pas un instant, Thérèse n'eut de graves soupçons. Elle ne songea ni à un voleur, ni à un galant. Elle vit, dans l'illumination momentanée de cette pièce, d'ordinaire inhabitée, un fait anormal dont elle voulut connaître la raison. Sans doute, c'était fort simple : quelque domestique qui venait d'entrer dans le pavillon avec une lumière. Mais M™^ de Saint-Maurice, ayant une crainte toute particulière du feu, la jeune fille trouva sage d'aller de sa personne s'enquérir de ce qui se passait là.
Elle traversa le salon, pénétra dans la galerie, et, s'engageant entre la double rangée de plantes rares, qui tapissaient les murs et les vitrages, elle se dirigeait vers le pavillon, lorsqu'elle entendit une porte s'ouvrir. Elle regarda au dehors, et, par un petit perron, qui donnait du rez-de-chaussée du pavillon dans la partie la moins fréquentée du jardin , elle vit un homme descendre. Elle ne le reconnut pas. Il était de haute taille et, sur son bras, portait un manteau. Il se retourna en bas des mar-
DETTE DE HAINE. lO:
ches et adressa un geste de gracieuse supplication à une personne restée sur le seuil. La porte, au même moment, se referma, et l'inconnu disparut par une petite allée couverte de branches pendantes.
Thérèse, stupéfaite, était restée à la même place. Un homme sortait mystérieusement du petit pavillon, et quelqu'un restait à le regarder partir, qu'il suppliait de rentrer. Quel était ce quelqu'un? Une femme, sans doute, et une des domestiques de la maison, à coup sûr. Mais laquelle? Le doute ne lui fut pas permis longtemps. Un bruit de pas légers se fit entendre venant du pavillon, le froissement d'une robe, et puis une voix grave, un peu basse, demanda avec une nuance d'étonnement :
— C'est toi, Leïla?
Les yeux de Thérèse s'emplirent d'horreur, une sueur glacée perla sur son front, ses mains tremblèrent tellement que la lumière du flambeau vacilla comme près de s'éteindre. Et la jeune fille demeura immobile, n'entendant plus que son cœur qui battait à coups précipités, avec un bruit qui l'étourdissait. Au même moment, Lydie parut au détour de l'allée, parmi les verdures sombres. En voyant sa cousine, elle ne put réprimer un tressaillement et pâlit un peu. Mais, du ton le plus naturel, elle dit :
— Comment, c'est toi qui es là? Tu n'as pas vu ma nourrice? Je lui avais dit de m'attendre...
Thérèse, sans parole et sans geste, ne semblait plus vivre que par son regard épouvanté :
— J'aime à venir le soir, reprit M"'' de Saint-Maurice, me reposer dans cette serre pleine de plantes des tropiques... Il me semble que j'y respire l'air de mon pays.
Elle ajouta, comme pour se prémunir contre un soupçon, que l'attitude étrange de sa cousine rendait admissible :
— Leïla est toujours avec moi...
Thérèse ne répondit pas: elle n'aurait pu parler, tant elle était oppressée. Mais des larmes jaillirent de ses yeux, et avec la tête, d'un mouvement navré, elle fit: « Non! »
— Non? interrogea Lydie d'une voix tremblante.
— Non ! fit de nouveau la tête éplorée et rougissante de la jeune fille. Non !
— Que veux-tu dire? interrogea la créole, qui s'avança vivement.
Mais Thérèse ne s'expliqua pas : elle pleurait, bouleversée par la découverte qu'elle venait de faire. A voir les deux jeunes filles en présence, l'une sanglotante e-t près de défaillir, l'autre ferme et décidée, malgré sa terreur, on aurait cru que c'était l'innocente qui était la coupable.
— Mais qu'as-tu à pleurer, encore une fois? reprit Lydie, avec un commencement d'irritation. Exphquetoi, parle?
Cette fois, Thérèse reprit un peu de force, et essuyant son visage sur lequel ruisselaient ses larmes :
— Lydie, demanda-t-elle^ quel est l'homme qui est sorti, il n'y a qu'un instant, du pavillon?
— Un homme? s'écria M"'' de Saint-Maurice, avec un rire nerveux. Un homme! Que me racontes-tu là? J'étais seule...
— Ne nie pas! reprit Thérèse. Nier, c'est avouer que tu faisais mal... J'ai vu... vu, te dis-jel l'homme qui s'en va.
— Mais quand je te jure...
Lydie ne put continuer ; la faible et douce Thérèse s'était avancée vers elle, indignée et menaçante.
— Prends garde, tu es chez moi, ne l'oublie pas. Ce qui se passe ici intéresse l'honneur de la maison. Si tu persistes à mentir, j'appelle ta mère, au risque de ce qui pourra arriver, et je lui raconte tout!
La créole fit un geste, comme pour arrêter Thérèse; puis, le front baissé, la bouche crispée, elle s'assit sur un banc, silencieuse et froide. Sa compagne la regardait avec stupeur, attendant un mot d'explication qui pût la rassurer, lui permettre de croire autre chose que ce qu'elle entrevoyait vaguement, pleine d'effroi et de dégoût. Mais Lydie, depuis que le mensonge lui avait été interdit, paraissait décidée à se taire. Ce fut donc Thérèse qui, avecungrandfrissonnement, recommença à questionner :
— Comment cet homme est-il entré ici?... Au moins est-ce pour la première fois?
Lydie pouvait l'affirmer librement. Elle s'écria :
— Oui! Pour la première fois... Et malgré moi!
— Malgré toi ! Que ne l'as-tu dit tout de suite?... Oh ! Lydie, donne-moi cette certitude que tu n'as à te re-
procher qu'une imprudence. Oh! si grave déjà, et si condamnable!... Voyons, explique-moi... sois franche... que je puisse te conseiller, tout inexpérimentée que je sois, et au besoin te défendre.
— Oui, tu as raison, et tu l'as dit toi-même : une imprudence... Je ne savais pas ce queje faisais, lorsque j'ai souffert que celui que tu viens de découvrir s'occupât de moi... Nous l'avions rencontré, tu t'en souviens peut-être, le jour de notre excursion à Monaco.
— Ah! Cet étranger?...
— Oui. Il nous avait suivies assez longtemps, et je n'avais fait aucune attention à lui... Le hasard a voulu que, le lendemain, en sortant avec Leïla...
— Leïla ! Quel rôle a-t-elle joué dans tout ceci? demanda vivement Thérèse.
— Oh! ne l'accuse pas... Il n'y a pas plus de sa faute que de la mienne... Nous étions donc sorties, toutes les deux, et nous revenions par le chemin de Saint-Hospice, lorsque nous rencontrâmes l'étranger... Cette fois, il nous salua... Je ne vis aucun mal à lui rendre son salut... Il nous laissa passer, et, de loin, nous regarda rentrer, apprenant ainsi où j'habitais. Dès lors il ne cessa plus de rôder autour de moi... Je ne pouvais paraître sans le voir... Il me guettait et essayait de me parler... Moi je le fuyais, craignant toujours que ses allées et venues ne fussent remarquées... Car j'avais souci de la bonne renommée de cette maison, que tu m'accusais, tout à l'heure, bien durement de compromettre... Mais ma réserve ne faisait que l'inciter davan-
DETTE DE HAINE. Hl
tage, et il osa hier entrer dans le jardin... Que d-evenir? On pouvait nous apercevoir de la maison... Cependant, il fallait qu'une explication définitive me débarrassât des assiduités de ce personnage... Je Tai laissé me suivre dans le pavillon... J'ai commis là une faute très grave, je le sais, et tout ce que tu m'as dit et me diras, est mérité... Mais j'avais la tête perdue... 11 n'est resté que quelques minutes, et Leïla était ici, à portée de ma voix... Elle se sera sauvée en t'entendant approcher... Oh! Pardonne-moi, Thérèse, dis-moi qiie tu ne me juges pas trop sévèrement... J'ai eu peur... et j*ai si peur encore !...
Thérèse avait écouté ce récit , sans l'interrompre, s'appliquant à en étudierlavraisemblance d'après les intonations et les expressions de Lydie. Tout lui parut faux, et elle eut plus nettement le sentiment de la culpabilité de sa cousine après ces explications qu'après la découverte même du fait incriminé. Une tristesse grave emplit sa pensée. L'obligation de soupçonner, d'accuser, de mépriser, était affreuse pour cette âme délicate et tendre. Elle eut, en essayant de tirer au clair l'aventure de Lydie, le frissonnement douloureux d'une hermine forcée de marcher dans la boue. Sa conviction était faite : Lydie ne lui disait point la vérité. Elle renonça à la connaître. Et à quoi bon d'ailleurs ? La perversion du sens moral de cette malheureuse enfant n'éclatait-elle pas suffisamment, et fallait-il la mettre davantage au jour? Elle se laissait entraîner à une intrigue, plus frivole que criminelle, mais si condamnable dans sa fri-
volitél Car, pendant qu'elle s'oubliait en des coquetteries misérables, son fiancé, pour obéir au devoir, souffrait, mourait peut-être.
Thérèse dit :
— Tu n'as donc pas pensé à Raimond quand tu as écouté cet homme ?
— Oh 1 Je t'en supplie, ne m'accable pas, s'écria la jeune fille : tu vois combien je suis malheureuse ! Est-ce que j'ai eu le temps de penser à quelque chose ou à quelqu'un, dans le désordre d'esprit où je me trouvais ?
Elle laissa tomber sa tête dans ses mains, en disant ces paroles, ce qui la dispensa de faire un effort pour pleurer. Thérèse pensait : après tout je suis peut-être injuste en l'accusant de me tromper. Les choses ont pu, en somme, se passer comme elle les raconte. L'exagération de son accent, et le choix habile de ses arguments peuvent n'être que la combinaison de la terreur et de la vérité. Si j'aimais moins Raimond, je serais plus impartiale. Cette généreuse créature en arrivait à se suspecter elle-même, dans son désir d'innocenter Lydie. Elle reprit :
— Que lui as-tu dit à cet homme pour le faire partir ?. . .
— Qu'il me perdait en restant malgré moi, qu'on pouvait nous découvrir. Alors il m'a offert de s'éloigner, si je voulais lui permettre de revenir après-demain... J'aurais le temps de prendre mes mesures pour assurer ma sécurité.
— Alors, que lui as-tu répondu?
— Tu comprends, je ne voyais qu'un résultat immé-
diat à obtenir ; son départ... Je lui ai promis de l'attendre après-demain , comme il le demandait, à la condition qu'il s'en allât... Je ne m'occupaisquede me débarrasser de lui... Le danger est passé... Advienne que pourra! Maintenant que tu es avertie j'e ne crains plus rien.
Thérèse se dit ; Elle ment encore. Elle a un nouveau rendez-vous. Elle essaie de me duper, mais nous allons bien voir.
Elle hocha la tète et reprit :
— Cet homme me paraît très hardi. Il est capable de quelque extravagance. Il faudra avoir soin de bien fermer la maison, et, pour plus de sûreté, après-demain, quand ta mère se sera retirée à son heure habituelle, nous veillerons ensemble, dans ma chambre... A deux nous serons plus courageuses.
— Certainement, répondit M"« de Saint-Maurice sur le front de laquelle passa comme un nuage, je ferai ce que tu voudras.
En elle-même elle songeait : J'enverrai après-demain soir Leïla au-devant de Girani. De la sorte il n'entrera pas et tout péril sera conjuré. Et, au même moment, Thérèse se disait : Je la tiendrai près de moi, et pourrai la surveiller à loisir. Elle ne trompera pas, cette fois, ma vigilance en éveil. Ainsi toutes deux, se cachant l'une de l'autre, préparaient leurs ruses, suivant leur caractère et leur tendance : Thérèse pour le salut de Lydie, Lydie pour sa propre perte.
Elles sortirent ensemble de la serîi. et regagnèrent la
lli LES BATAILLES DE LA VIE.
maison. Arrivées au palier, sur lequel s'ouvraient leurs deux appartements, M^^^ de Saint-Maurice, avec un gracieux abandon, se jeta au cou de sa cousine, et,, entre deux baisers, lui dit d'une voix chaude : « Merci. » Thérèse embrassa sa compagne, lui adressa un dernier regard, et entra dans sa chambre. Derrière la porte, elle resta assez longtemps à écouter si Lydie ne redescendait pas. Enfin, rassurée pour ce soir-là, elle poussa un grand soupir, et s'agenouillant, elle pria ardemment.
Le lendemain les deux cousines se retrouvèrent : Thérèse, le visage creusé par l'insomnie que ses amers soucis lui avaient causée ; Lydie, fraîche et reposée, ayant, après cette scène si grave, dormi comme une enfant. Elles menèrent leur existence accoutumée, et pas une parole ne fut échangée ayant trait à l'événement de la veille. Si Thérèse eût été moins pâle, Lydie eût pu croire que ce qui s'était passé entre elle et M"^ Letourneur était un rêve. Mais elle remarqua que chaque fois qu'elle descendait dans le jardin, sa cousine se levait et l'accompagnait. La surveillance, pour silencieuse et discrète, n'en était pas moins certaine. Donc Thérèse se défiait, et si les protestations de Lydie ne lui avaient pas, sur le moment même, paru inacceptables, la réflexion en avait fait ressortir l'invraisemblance. Il fallait alors être sur ses gardes et tout craindre de cette blonde aux yeux bleus, capable, dans une heure d'exaltation, des pires extravagances. Mais Lydie n'avait rien à redouter, car, à cela près que le rendez-vous du sur-
lendemain soir ne lui était pas imposé par la violence, elle avait dit la vérité.
Inutilement Thérèse exerça une surveillance. Rien d'anormal ne se i)roduisit. La soirée s'écoula tranquille, la nuit silencieuse, et, de même, la journée qui suivit. Cène fui qu'après le dîner qu'une imperceptible agitation s'empara de Lydie. Le moment décisif approchait. Thérèse, toujours calme, mais les yeux attentifs, ne semblait pas se préparer à une intervention active. Elle travaillait au salon, répondant à sa tante et forçant Lydie à parler. Sa voix ne trahissait aucune émotion, et pourtant un trouble violent était en elle. Mais cette petite fille frêle avait une volonté de fer, et commandait à ses nerfs, aussi bien qu'à son cerveau. Elle dit bonsoir à Nf^^de Saint-Maurice lorsque celle-ci, à neuf heures, suivant sa paresseuse habitude, se retira dans sa chambre. Et comme Lydie annonçait l'intention d'accompagner sa mère, 31'^^ Letourneur lui dit avec une fermeté qui n'admettait pas de résistance :
— Non. Reste avec moi et appelle Leïla.
A ces derniers mots, la créole ne put retenir un mouvement de surprise, et regardant hardiment sa cousine :
— Qu'est-ce que Leïla peut avoir à faire ici?
— Elle n'a rien à faire ici? Mais elle ne doit pas avoir non plus à faire au dehors. Appelle-la.
Ne pas obéir, c'était avouer un stratagème, un complot prépar-é avec la mulâtresse. Une flamme passa sur le visage de Lydie, ses mains tremblèrent de colère : cependant elle sonna.
— Qu'est-ce que tu vas lui dire? demanfla-t-elle.
— Je ne lui dirai quoi que ce soit. Mais elle restera avec nous.
— Sois franche : tu soupçonnes quelque chose?
— Parfaitement.
Elles restèrent en face l'une de l'autre, muettes, car un mot déplus pouvait déchaîner la haine et conduire aux violences. La mulâtresse entra.
— Donne-lui tes ordres, fit Lydie en s'asseyant, comme si, dépossédée de toute autorité, elle n'avait plus à commander.
— Allez dans le petit salon, dit Thérèse à Leïla; laissez la porte ouverte, pour que je vous entende, et tenez-vous à ma disposition.
La mulâtresse échangea un coup d'œil avec sa maitresse et, inclinant la tête, elle obéit. Les deux jeunes filles, assises, se mirent à travailler pour occuper cette étrange veille. Dans la pièce voisine, Leïla, à mi-voix, fredonnait une chanson de son pays. Le silence régnait au dehors, la nuit s'était faite, mais la lune, dans son plein, éclairait le jardin. Thérèse s'approcha de la fenêtre et regarda les allées blanches avec les ombresnoires des branches frissonnantes. Auboutd'un instant, il lui sembla, le long d'une plate-bande, dans un coin plus obscur des massifs, distinguerune forme qui se mouvait. Elle allait avec précaution, comme si elle observait, ne quittant pas la partie sombre de l'allée, craignant d'être aperçue. Sans aucun doute, c'était l'Italien.
La jeune fille ne fit pas un mouvement, ne prononça pas une parole qui pussent donner l'éveil à Lydie. Elle attendit que le nocturne visiteur se décidât à venir. Mais il ne semblait pas s'y résoudre. Il ne bougeait plus, comme s'il guettait un signal. Thérèse pensa : s'ils sont d'accord, ne se voyant pas appelé, il n'osera pas se risquer et l'occasion qui s'offre de couper court à cette intrigue est perdue pour moi. Il faut que je mette cet homme dans l'obligation de ne plus reparaître. Et, pour atteindre ce résultat, il est nécessaire que je me trouve en sa présence. Mais s'il ne vient pas? Demain et les jours suivants, je ne recommencerai pas à surveiller. D'ailleurs, Lydie trompera ma surveillance.
Cependant la forme noire était immobile. La projection lumineuse gagnait peu à peu. Celui qui attendait fit quelques pas en arrière et disparut. La jeune fille crut qu'il se dérobait. Elle fut incapable de maîtriser son impatience, et, se tournant vers Lydie, qui n'avait pas bougé de son fauteuil, comme indifférente à ce qui se passait :
— Attends-moi, dit Thérèse.
Ouvrant la porte-fenêtre, elle descendit dans le jardin. C'était elle maintenant qui se dissimulait, en suivant la ligne d'ombre des arbres. Elle allait vivement pour que celui qu'elle traquait n'eût pas le temps de fuir. Nulle crainte ne la troublait. De celui qui était là, aucun danger ne pouvait venir pour elle. D'ailleurs, elle se sentait armée d'une singulière force. N'incarnaitelle pas en sa frêle personne l'autorité de la famille?
Elle ne voyait plus personne devant elle. Se sauvait-il donc? Elle arriva ainsi j-u-squ'à la petite terrasse, dont elle gravit rapidement les trois marches. Elle la trouva vide. Alors elle se pencha au dehors, par-dessus la balustrade, regardant le chemin qui s'étendait désert. Elle demeurait ainsi dans l'ombre, sous les verdures pendantes. Un bruit léger la fit se retourner. L'homme qu'elle cherchait , sortant d'un massif, derrière lequel il s'était embusqué, s'avançait. Elle marcha aussi, résolument. Ils apparurent, en* même temps, en pleine lumière, et un cri de stupeur s'échappa de leurs lèvres :
— Thérèse !
— Raimond!
Ils s'étaient arrêtés, tremblants. Elle d'épouvante, lui d'une horrible joie. Il répéta lentement : «Thérèse I», comme s'il voulait bien faire entrer dans son esprit la certitude que ce n'était point l'autre qui était là, devant lui, coupable, infidèle. Puis, avec un accent de douloureux reproche :
— Thérèse ! Malheureuse enfant! C'était donc toi? En un instant le cerveau de la jeune fille fut illuminé
d'une lueur terrible qui lui dévoila, dans leur ensemble, tous les faits résumés en ces quelques paroles : « C'était donc toi? » Elle comprit l'affreuse méprise que Raimond commettait. Elle devina qu'il venait à ce rendez-vous pour y surprendre une femme, comme elle y venait, elle, pour y surprendre un homme. Elle ne se demanda pas comment il se trouvait là, comment
il avait pu découvrir ce secret. II lui suffit qu'il y fût, qu'il sût toul . et qu'il parût la soupçonner. Elle poussa un cri de p:o ^station furieuse, et le regardant, rouge de pudeur outragée :
— Moi ! Moi! dit-elle. Vous m'accusez?...
— Que viens-tu chercher ici, la nuit? s'écria-t-il.Si ce n'est celui qui devait t'y rencontrer...
Elle se redressa sous l'affront et, essayant de nier:
— Je ne sais ce que vous voulez dire.
— Dois-je donc te l'expliquer?...
— Mais parce que je suis ici, faut-il donc forcément que je sois coupable?
— Sachant ce que je sais, je n'en peux pas douter.
— Mais que savez-vous donc enfin?
Jusque-là, Thérèse s'était laissé charger sans trahir la vraie coupable. Mais elle voulait connaître ce dont on l'accusait. Être soupçonnée, et par Raimond! N'était-ce point doublement horrible? Au moins, fallait-il savoir de quoi? Une imprudence, une légèreté, ou une faute? Conservant du sang-froid, raisonnant encore au milieu de son trouble, elle ne s'abandonnait pas et elle n'abandonnait pas les autres. Elle était brave. Elle dit :
— Gomment êtes-vous à cette place, entré clandestinement, en escaladant une muraille, lorsque vous pouviez vous présenter k la grande porte, sûr d'être accueilli par des acclamations de joie ? Quel rôle jouezvous? Avant d'accuser, disculpez-vous.
Raimond la regarda avec une surprise presque effrayée. Cette voix ferme, ce regard assuré, n'étaient
i20 LES BATAILLES DE LA VIE.
point ceux d'une coupable. Non seulement Thérèse ne se défendait pas, mais encore elle attaquait. Au moment où il croyait n'avoir qu'à parler pour la jeter, tremblante, à ses genoux, elle se dressait fiére et lui imposait. Une agitation soudaine s'empara de lui : s'il s'était trompé ? Si les apparences seules condamnaient Thérèse? Il ne put différer l'explication qu'elle demandait etqu'il souhaitait, maintenant, encore plus qu'elle. Il ne songea pas à en modérer la forme. Qu'elle fût brutale, pourvu qu'elle fût claire : voilà tout ce qu'il souhaitait. L'heure des ménagements était passée. Il reprit:
— En accourant ici, je savais que j'y surprendrais une femme, venue au-devant d'un amant adoré. Or, dans cette maison, — comprends-tu, Thérèse, ce que j'ai souffert, — il n'y avait que deux femmes : toi, ma compagne d'enfance, et Lydie, ma fiancée. L'une ou l'autre. Et si c'était toi, mon cœur se déchirait, et si c'était elle, je n'avais plus qu'à mourir.
— A mourir, répéta Thérèse tremblante.
— Oui, la douleur de te rencontrer là, toi, chère enfant, devait être bien horrible ; mais si c'avait été Lydie !... Oh ! Tu ne peux soupçonner ce que j'ai enduré, depuis deux jours que je connais l'infâme secret. J'ai été en proie à une sorte de folie... Et, avant tout, je voulais savoir la vérité, tirer au clair la situation effroyable... Était-ce toi, était-ce Lydie? Oh! Pour que ce ne fût pas Lydie... c'est bien affreux à tavouer... j'aurais, Tois-tu, renoncé à tout autre bonheur, en ce
monde et d ms laulre, j'aurais vendu mon âme, je ne sais ce que je n'aurais pas fait!
Thérèse était devenue livide. Elle trouva la force cependant de dire d'une voix distincte :
— Ainsi vous ignoriez encore qui vous deviez trouver ici?
— Oui.
— Et si vous aviez vu venir Lydie, au lieu de moi?
— Si j'avais vu venir Lydie, je crois que je l'aurais tuée, et moi après!
Elle laissa échapper un sanglot :
^- Oh! Raimond, comme vous l'aimez!
Il eut la cruauté de répondre :
— Gomme elle le mérite !
Thérèse hocha la tète et n'ajouta rien. Raymond poursuivit avec une sombre colère :
— Cet homme, qui s'était vanté, tu entends, malheureuse enfant! oui, qui s'était vanté publiquement de sa bonne fortune, n'avait point voulu faire cesser l'horrible doute dans lequel il me voyait me débattre... Il avait désigné une des deux femmes qui habitaient cette maison, mais il mettait une dernière et tardive fierté à ne pas la nommer.
Le regard de Thérèse s'enflamma.
— Alors, entre lui et vous, que s'est-il passé
— Il s'agissait de l'honneur des miens, Thérèse, et cet honneur ne pouvait plus recevoir de réparation. Car, oh ! je te demande pardon de te dire des choses qui vont t'être aussi cruelles, cet homme, qui s'était
sans doute donné pour libre, afin d'être plus facilement accueilli, avait menti, et, j'en tenais l'aveu de sa propre bouche, il était marié.
— Marié! cria Thérèse. Marié !
— Oui, marié! Dès lors, pour laver l'affront, il ne restait plus que du sang...
— Vous vous êtes battu avec lui?
— S'il avait été libre, je te le jure, Thérèse, je l'aurais forcé à faire son devoir, et à réparer son crime. Mais puisqu'il était deux fois coupable...
— Eh bien ?
— Eh bien ! Je l'ai tué.
Elle demeura inerte, comme anéantie, et dit seulement :
— Mon Dieu !
Puis, se laissant tomber sur le banc de pierre, elle cacha son visage entre ses mains. Elle pensait, avec une lucidité terrible : Si ce misérable avait pu épouser Lydie, tout s'arrangeait. Mais il était marié. Marié ou mort, qu'importe ! Il ne pouvait plus nous servir. Et voilà Raimond de nouveau en présence de celle qui l'a trahi, et il ne se doute de rien. C'est moi qu'il croit coupable, moi ! Vais-je donc me laisser accabler sans me défendre? Il suffirait de quelques mots pour remettre chacun à sa vraie place? Pourquoi ne pas les dire?
Mais les paroles prononcées par Pioërné s'évoquèrent dans sa mémoire ; « Si j'avais vu venir Lydie, je crois que je laurais tuée, et moi après I » Elle frémit d'épouvante. Oui, il aimait Lydie au point de vouloir mourir
s'il la voyait perdue pour lui. Fallait-il donc brusquement, pour se disculper, lui apprendre l'affreuse vérité? Mais fallait-il aussi lui permettre de croire à l'innocence de Lydie ? Oh I Cet intervertissement des rôles était par trop dur ! Se laisser mépriser par Raimond pour lui éditer un chagrin mortel, soit. Mais laisser respecter et adorer Lydie ! Voilà ce qui lui semblait au-dessus de ses forces.
Elle releva la tête, avec l'intention de crier à Raimond : Ne vous égarez pas plus longtemps : celle qui s'est gardée vertueuse c'est moi, celle qui s'est perdue c'est elle ! Gomment avez-vous pu vous y tromper ? Estce qu'il n'était pas évident que si, dans cette maison, il y avait une gueuse, ce ne devait pas être moi, mais l'étrangère qui nous est venue, un beaujour, pour notre malheur, à l'un et à l'autre, qui vous a ensorcelé avec ses regards et ses sourires, mais qui est une fausse, déloyable et dangereuse créature. Regardez-moi donc; est-ce que j'ai l'air d'une fille qui donne des rendezvous la nuit, dans le jardin, ou dans le pavillon, et qui ne frémit pas de honte, le lendemain, en se retrouvant à la table de famille ? Est-ce que ces roueries et ces impuretés s'accordent avec ce que vous connaissez de moi, depuis mon enfance ?Êtes-vous donc devenu aveugle, en devenant amoureux 1 Allons ! ouvrez les yeux, rendez votre estime à qui en est digne, reportez votre mépris sur qui l'a mérité.
La voix de Raimond l'arracha à son orageux débat : — Pardonne-moi, chère enfant, disait-il, le chagrin
que je l'ai fait et qui t'accable. Je suis au désespoir. . .Mais n'ai-je pas bien des excuses? Attache-toi à cette pensée que cet homme t'avait trompée lâchement et qu'en le frappant je t'ai vengée. .. Ne me hais pas : il me serait trop cruel de voir tes yeux se détourner de moi avec horreur. Et cependant je comprends que ma présence te soit odieuse... 11 ne faut pas que tu restes ici plus longtemps... On pourrait s'apercevoir de ton absence... Rentre, réfléchis, pleure et prie. Demain, plus calme, tu me jugeras avec plus d'équité... Moi, je te plains de toute mon âme, et je te conserve mon amitié tout entière... Peut-être la repousseras-tu? En tout cas, sache que ce qui vient d'être dit, entre toi et moi , est déjà oublié, que je ne t'en reparlerai jamais.
Il n'osa pas lui tendre la main, craignant qu'elle ne la prit pas. Il s'inclina devant elle. Mais, en le voyant prêt à s'éloigner, si froidement, si gravement, lui, l'ami de toute sa vie, Thérèse sentit quelque chose se briser en elle. Plus qu'à aucun moment de ce douloureux entretien, elle souffrit, et avec des larmes qu'elle ne pouvait plus retenir, tendant les bras vers celui qui s'en allait :
— Raimond ! cria-t-elle. Est-ce ainsi que nous devons nous séparer ?
Un élan irrésistible le porta vers elle. Il la reçut sur sa poitrine et, pleurant lui aussi, les nerfs détendus enfin, après tant d'angoisses endurées :
— Oh ! Thérèse ! Pauvre Thérèse ! balbutia-t-il, en l'embrassant, comme lorsqu'elle était toute petite.
Elle se dégagea doucement, essuya les larmes qui coulaient sur son pâle visage, sourit tristement à son ami, et dit :
— Adieu.
Puis, comme une ombre, dans la nuit transparente, elle descendit de la terrasse et disparut au détour de l'allée. Raimond, resté seul, poussa un soupir et, enjambant la balustrade, il sauta dans le chemin. La mer étincelait comme un miroir d'argent, sous la clarté de la lune . Des brises fraîches et parfumées passaient dans les branches. Une paix profonde s'étendait sur les choses. Raimond, malgré sa tristesse, sentit son cœur s'alléger et s'épanouir. Cette douce nature, qui l'environnait, était un cadre délicieux pour son bonheur. Il pensa que la vie était bonne et précieuse, puisque Lydie était fidèle. L'avant-veille, un autre s'en allait pourtant aussi, par le même chemin, riant, en face de la même mer argentée, sous la même amicale clarté, en pensant qu'il était heureux, puis que Lydie était à lui. Rien ne changea ; le chemin ne se fit pas plus aride, la mer moins calme, le ciel moins pur. Il n'y eut, au monde, qu'une tromperie et une illusion de plus.
Thérèse, retournant vers la maison, avait vu, dans la nuit, la lumière du salon qui brillait, et le cours de ses idées s'était brusquement modifié. Cette lumière lui rappelait que Lydie l'attendait, et qu'il allait falloir lui fournir une explication. Quel changement dans son existence, et quel coup pour son cœur! Ploërné revenu et l'Italien mort. Serait-il nécessaire de prendre avec
elle des ménagements comme avec Raimond ? Était-elle de caractère à mourir de douleur, en apprenant que Girani avait payé de sa vie le bonheur d'avoir été aimé d'elle? Avait-elle l'esprit assez ferme pour supporter l'idée que c'était son fiancé qui avait tué son amant? Thérèse, pendant le court trajet qu'elle fit de la terrasse au perron, agita ce problème, et elle était en proie à une horrible irrésolution quand elle ouvrit la porte du salon. Lydie n'était plus assise, comme lorsqu'elle l'avait quittée. Sa feinte indifférence n'avait pu résister k la curiosité. Et, debout devant la fenêtre, tandis que Leïla, dans la pièce voisine, continuait à chantonner sa chanson, elle attendait. Dès le premier regard qu'elle jeta sur le visage bouleversé de Thérèse, elle pressentit un événement grave. Elle alla vivement à elle, et lui prenant la main :
— Qu'y a-t-il? demanda-t-elle avec anxiété. Parle vite...
Thérèse jeta un coup d'œil vers le petit salon où se tenait la mulâtresse, et dit :
— Nous ne sommes pas seules...
— Qu'importe ! Leïla î... Est-ce que ça compte ?
— Ça peut trahir, fit gravement Thérèse.
— Elle se couperait plutôt la langue avec les dents, répliqua orgueilleusement Lydie. Raconte... Je meurs dimpatience... L'as-tu vu?... Lui as-tu parlé?...
— Non.
— Non?... Mais il y aune demi-heure que tu es partie... Et tu reviens toute pâle... Qu'y a-t-il?
— Il y a que ce n'est pas celui que tu attendais que j'ai trouvé sur la terrasse...
— Et qui donc? Grand Dieu! Tu me fais trembler...
— Celui dont tu te serais cachée avec le plus de soin, celui qu'en accueillant l'étranger, tu offensais mortellement, celui aussi que nous ne pouvions croire à portée de surprendre le secret.
Les yeux de Lydie s'agrandirent et un tremblement agita ses mains. Un nom vint sur ses lèvres, qu'elle n'osa prononcer, tant elle €ut peur que sa cousine lui répondit : «Oui, c'est lui. » Mais elle comprenait la stupeur de Thérèse, comme Thérèse comprenait son effroi. Elles n'avaient plus besoin de s'expliquer davantage. Elles savaient à quoi s'en tenir toutes les deux. Lydie domina cependant son émotion, et, ardente à obtenir des détails précis :
— 11 a donc surpris... l'autre?
— Oui.
— Et que s'est-il passé?
— Il a voulu lui faire avouer pour qui il venait ici.
— Et il a parlé?...
— Non.
Lydie respira. Elle se sentaitdéjàsoulagéed'une partie de ses inquiétudes. Elle n'avait pas été dénoncée. Maintenant, qu'était-il résulté de la mise en présence des deux hommes ? Elle reprit
— Alors, après ce refus d'explication?
Au moment de tout dire, Thérèse hésita. Elle était sûre à présent que Lydie l'avait trompée, en lui aflir-
mant qu'elle n'avait rencontré qu'une fois rilalicn avant le soir où il était entré dans le jardin. Four 1 Savoir reçu, il fallait qu'elle l'aimât. Quelle douleur allait-elle ressentir, en apprenant le tragique dénoûment de son aventure? Et, généreuse et tendre jusqu'au boni, même envers celle qu'elle n'estimait plus, la jeune fille retenait les paroles décisives. Cependant elle ne pouvait tarder davantage à s'expliquer. Et le silence devenait plus cruel que l'aveu.
— Eh bien ! fit-elle,ilya eu provocation, combat ei...
Lydie poussa un cri :
— Raimond l'a tué?...
Elle attachait ses regards sur le visage de Thérèse, pleine d'une terrible anxiété. Celle-ci, sans répondre, baissa le front. Alors la créole, avec un geste d'épouvante, prit sa tête entre ses mains, et tournant sur ellemême, comme atteinte de démence, elle répéta :
— Il l'a tué ! Oh ! mon Dieu ! Il l'a tué ! Il l'a tué !.. . Et rien ne saurait exprimer le mélange de rage et de
terreur avec lequel elle criait. C'était, à la fois, une plainte et une imprécation, comme si elle regrettait éperdument le mort et maudissait le meurtrier. Thérèse, effrayée, voulut la retenir, essayer de la calmer, de la raisonner. Lydie, dans sa marche furieuse, la repoussa avec violence et continua à crierfollement.Leïla sortit du petit salon et courut à elle. Le même cri l'accueillit, déchirant et obstiné. Mais la mulâtresse saisit la jeune fille dans ses bras et la contraignit à s'arrêter. Elle lui dit avec autorité:
— Taisez-vous, maîtresse. Votre mère pourrait vous entendre.
Cette prudente remarque parut faire impression sur M^'*" de Saint-Maurice. Elle demeura immobile, et de ses yeux jaillirent des torrents de larmes. Puis, voyant Thérèse qui la regardait pleine de compassion, elle frappa du pied, et dit :
— Viens, Leïla!... Allons chez moi, qu'au moins je puisse pleurer en liberté.
Sans un mot affectueux pour la jeune fille, elle ouvrit la porte et disparut. La mulâtresse alors, se tournant vers Thérèse, du doigt toucha son front noir, puis, d'une voix sourde :
— Elle souffre. Il faut lui pardonner.
Et elle suivit Lydie. Thérèse, restée seule, s'arrêta un instant, devant la fenêtre, à regarder le jardin aux massifs sombres, avec ses allées toutes blanches sous la clarté lunaire. Un grand écœurement s'emparait d'elle à se voir entourée ainsi d'impureté. Cette fille chaste et loyale ne pouvait comprendre la trahison et le libertinage. Avoir donné sa foi et se reprendre, être aimée et aller aventureusement à d'autres amours, ceci ne lui entrait point dans l'esprit. Qu'une femme, destinée à ce bonheur absolu d'être la compagne deRaimond, abaissât son regard sur un étranger, sur un inconnu, presque un passant, c'était pour elle une aberration inexplicable et monstrueuse. Qu'avait-elle dans le cerveau et dans le cœur, cette Lydie, à qui tout ce que Ploërné lui promettait de joie et d'éclat dans l'avenir, ne suffisait pas?
L'avait-elle aimé un seul jour, pour l'avoir oublié si vite? Mais, maintenant, n'était-elle pas séparée de lui irrémédiablement? Ekitre Raimond et la maîtresse de l'étranger, une barrière s'élevait que Lydie ne franchirait pas.
Une lueur d'espérance pénétra dans le cœur de Thérèse. Mais elle se jugea mauvaise de se réjouir d'un malheur qui pouvait lui rendre le bonheur qu'elle avait cru à jamais détruit. Elle avait tant souffert cependant qu'il lui était bien difficile de ne pas se réchauffer à ce premier rayon, encore si pâle.
Elle revit un autre jardin, celui de l'hôtel de l'avenue Hoche et c'était le soir où Raimond leur avait fait ses adieux. Mortellement triste, elle avait laissé le marin seul avec Lydie, sachant bien quelles paroles ils allaient échanger. Une heure plus tard, ils étaient rentrés, se tenant par la main, et avaient annoncé leurs fiançailles. Elle leB avait regardés, sans que rien trahît son désespoir, elle leur avait souri en les félicitant. Et, pendant deux années, elle avait vécu avec cette certitude que sa vie était brisée avant d'avoir commencé, et que rien ne pourrait faire ce miracle que sa destinée changeât.
Pourtant, le miracle s'accomplissait. Le jardin de Beaulieu avait entendu d'autres serments que ceux échangés, à Paris, la veille du départ. 11 avait vu passer, dans ses bosquets, un autre homme que celui auquel Lydie devait appartenir. Tout était bouleversé, et Thérèse avait le droit d'espérer. Hélas! Bien faible es-
DETTE DE HAINE. f31
pérance! Si Lydie était séparée de Rainîond,Raimond ne vivait que pour Lydie. 11 l'avait répété : « Si je lavais trouvée infidèle, je l'aurais tuée, et moi après. » Comment accorder cette passion si profonde de l'un avec cette insensibilité sicomplétede l'autre ?Et survivrait-il àsonabandonparcotte fille ingrate? Bien faible espérance I Mais cependant c'était une espérance, et la brave et tenace Thérèse s'y attachait vigoureusement.
Elle gagna sa chambre, à pas lents, et, en passant devant la porte de Lydie, il lui sembla entendre un murmure de voix, interrompu par un bruit de gémissementsetdesanglots. Elle ne s'arrêta pas et entra chez elle.
La voix qui murmurait était celle de Leïla, qui exhortait sa maîtresse à la résignation et au calme. Les gémissements et les sanglots, c'était Lydie qui les exhalait, soulageant sa colère plus encore cjue sa douleur. Singulier état d'esprit! M"^ de Saint-Maurice se sentait plus touchée dans son orgueil que dans son amour. Cette intervention autoritaire et violente d'un homme, agissant en maître et bouleversant sa vie, la révoltait. Tout jusqu'ici s'était plié à ses caprices, nulle résistance n'avait été faite à ses volontés. îlle était née sur la terre des esclaves où les blancs sont rois. Son despotisme avait, jusqu'ici, trouvé à s'exercer sans frein. Sa mère l'avait laissée libre, Leïla l'avait adorée, Raimond avait tremblé d'amour devant elle. Elle s'était cru tout permis. Et peu retenue par sa raison, très entraînée par ses sens, elle avait glissé à la faute, facilement.
poétisant sa chute, de par son bon plaisir, et s'y complaisant parce qu'elle était sienne.
Et voilà que, tout à coup, un homme apparaissait, qui renversait l'échafaudage de ses fantaisies, et qui, des hauteurs où elle se soutenait à force de présomption, la faisait retomber dans la boue et dans le sang. Elle en grinçait des dents. Et ses sanglots lui étaient arrachés par son impuissance plus encore que par ses regrets. Cependant une douleur animale la tenaillait, douleur de femelle à qui on a tué son mâle. Elle pleurait avec violence ce beau garçon, au front pâle, aux yeux de velours, qui l'avait fait pâmer de plaisir. Et sa. vanité offensée, son désir trompé, s'unissaient dans une plainte furieuse. Étendue sur un canapé, la tête enfoncée dans les coussins, elle rugissait, les mains crispées et les ongles enfoncés dans les paumes. La mulâtresse lui parlait comme à uîie enfant :
— Il faut vous calmer. A quoi sert de vous mettre ainsihors de vous? Demain vous serez malade, ou défigurée. Et comment ferez-vous pour tenir tête à celui qui revient ?
— Ne me parle pas de lui, je le hais, cria-t-elle en relevant son front pâle sous ses cheveux épars.
— Haïssez-le, si vous ne pouvez pas faire autrement. Mais souriez-lui tout de même. Il est votre fiancé et vous lui appartenez.
— Je ne veux plus le revoir !
— Comment vous y prendrez-vous? Il faudra donc avouer?
— Tout plutôt que son odieuse présence l
— Vous parlez en ce moment ainsi qu'une petite fille.
— Que ferais-tu donc, toi, à ma place?
— Vous consultez une pauvre mulâtresse ?. . . Eh bien ! Écoutez l'histoire d'une femmede ma race. C'est arrivé à Cuba, il y a longtemps de cela. Elle était esclave, et son maître l'avait trouvée belle. . . Elle aimait un homme de sa couleur, et la faveur de celui qui disposait d'elle, comme d'une chose qu'il avait payée, lui faisait horreur... Elle résistait à ses instances. Alors, pour assouplir sa fierté, comme il disait, il fit attacher le nègre, que l'esclave lui préférait, à un poteau, et, sous ses yeux, ordonna qu'on le battît avec des bambous. Au vingtième coup, le sang coulait, comme d'une bète égorgée. Le supplicié ne criait même plus... La femme s'évanouit d'horreur... Quand elle revint à elle, le malheureux était mort : le maître venait de se débarrasser d'un rival... La mulâtresse cessa de pleurer, reprit sa vie ordinaire, seulement elle se fit plus coquette... Et, quand le blanc la faisait appeler devant lui, au lieu de détourner les yeux, elle souriait. Cet homme perdit alors complètement la raison... Il l'aurait épousée si elle avait voulu... Mais ce n'était ni la liberté, ni la richesse, ni l'autorité qu'elle voulait, c'était la vengeance. Elle sut se faire aimer du plus vigoureux, mais du plus pauvre nègre de la plantation, et un soir que le maître lui avait annoncé qu'il viendrait jusqu'à sa case, elle amena l'esclave chez elle, le cacha en lui ordonnant, lorsque le maître serait entré, de se jeter sur lui
i3jr LES BATAILLES DE LA VIE.
et de l'attacher au pieu qui soutenait le toit de la masure. Il reculait devant l'audace de l'acte à accomplir, mais elle sut si bien l'ensorceler qu'il n'hésita plus à risquer sa vie pour lui plaire. Lorsque le planteur parut, le nègre sortit de sa cachette, le terrassa, le bâillonna et le lia, comme la femme le lui avait ordonné. Alors, devant cet homme qui l'adorait, elle se donna à l'esclave qui l'avait si bien servie. Elle rugit de plaisir, devant son maître, qui se tordait de rage dans ses entraves, et elle lui cria : Tu as fait mourir, devant moi, un être innocent dans un horrible supplice... Meurs à ton tour dans des tourments affreux, toi qui es coupable... Puis, après iui avoir bien longtemps imposé la torture de ce spectacle, elle sortit, et, de ses mains, mit le feu à la case. Elle flamba en un instant et, danslebrasier, périt celui ■dont elle avait voulu se venger.
Le visage de la mulâtresse, pendant ce récit, était devenu plus sombre. Ses yeux s'étaient éteints, comme si elle regardait dans le lointain de ses souvenirs. Lydie, appuyée sur son coude, saisie par la violence des faits, écoutait, oubliant sa peine. Quand sa nourrice se tut, elle dit :
— Quand mon père te recueillit, près de devenir mère, tu arrivais, lui as-tu dit, delà Havane. La femme, dont tu viens de me raconter l'aventure, c'était toi?..
— Oui, maîtresse. Après le juste meurtre, obligés de fuir, mon complice et moi, nous nous étions faits marrons et nous avions, pendant six mois, vécu dans les bois... Lui, fut tué dans une battue; moi, un navire an-
glais me recueillit, sur la côte, et me mena à la Martinique... Je tombai mourante de faim à votre porte : votre père m'ouvrit sa maison. . . Vous veniez au monde, quand j'accouchai d'un enfant mort, l'enfant du crime. Votre mère, pour me consoler, vous mit dans mes bras et je vous nourris de mon lait.
Leïlasetut. M'^°de Saint-Maurice ne gémissait plus,, elle réfléchissait profondément. Assise par terre à ses pieds, la mulâtresse la contemplait.
Après un assez long temps, Lydie agita sa petite tête couronnée de cheveux ondes, et avec lenteur :
— Tu as raison, nourrice. Une vraie femme ne pleure pas, elle se venge.
Ses yeux étincelaient avivés par les larmes récentes, ses lèvres roses se crispaient dans un amer sourire. Elle fit claquer ses doigts, et se levant :
— Déshabille-moi, dit-elle. La journée de demain sera dure. Il faut se reposer.
Elle se coucha et, au bout de quelques minutes, sou& le regard vigilant de sa servante dévouée, elle s'endormit. Son complice, à cette heure-là, dormait aussi dans la terre glacée où on l'avait, le matin, descendu. Et pendant que, le front blême, il commençait son sommeil éternel, la charmante créole, riant aux anges, rêvait déjà de faire du mal à un autre.
Le soleil, entrant à flot dans sa chambre, laréveilla. Avec le jour nouveau, elle retrouva ses pensées de la veille. Mais ses impressions désolées, son abandon accablé avaient fait place à des résolutions fermes et har-
dies. Les conseils de Leïla n'avaient pas été perdus et, dans cette tête ardente, déjà, tout un plan de conduite s'ébauchait, menaçant. Lydie sauta à bas de son lit, glissa ses pieds blancs dans des mules fourrées, passa un peignoir de soie. Elle tendait la main vers la sonnette, pour appeler sa nourrice, lorsqu'un coup frappé à la porte de sa chambre l'arrêta. Elle dit ; Entrez, et Thérèse parut.
La nuit, pour elle, ne s'était pas écoulée aussi calme que pour Lydie. Son visage creusé par.la fièvre, ses yeux meurtris par les larmes, attestaient le désordre de son esprit. C'était elle qui paraissait la coupable, torturée de remords, dévorée d'angoisses. C'était Lydie qui semblait la pure, douce et virginale créature. Ah! Raimond ne s'y tromperait pas, quand il viendrait. Il verrait bien, tout de suite, à ces deux visages, laquelle était un monstre et laquelle un ange, à qui il fallait tendre ses bras, avec une amoureuse confiance, de qui il fallait se détourner avec une sagesse avisée. Oui, la figure humaine, comme d'habitude, parlait clairement et franchement. Il n'y avait qu'à se fier aux apparences de pudeur, de douceur, de franchise, pour être sûr de ne pas se tromper.
Lydie accueillit, avec une soupçonneuse froideur, sa matinale visiteuse. Elle pressentait, dans sa démarche, quelque secrète hostilité. Et elle se mettait instinctivement en défense. Elle l'attendait, repliée sur ellemême, se gardant bien de parler la première, afin d'avoir le temps de se recueillir pour repousser l'atta-
que. Avec le courage de sa sincérité, ce fut Thérèse qui ouvrit le feu :
— Nous nous sommes quittées, hier soir, si brusquement, et dans un désordre d^esprit si grand, dit-elle, que nous n'avons pu échanger un seul mot d'explication. Nous étions, lune et l'autre, accablées sous le poids d'événements trop imprévus. Mais, ce matin, il faut que nous examinions la situation. Elle est des plus graves, et, quand tu la connaîtras complètement, comme moi, tu te rendras compte des obligations qui s'imposent à nous. Je ne t'ai révélé, hier soir, que le fait brutal de la rencontre de Raimond, au lieu et place de celui dont nous attendions la venue et le drame terrible qui avait précédé cette substitution. J'ai compris ton désespoir, je l'ai respecté... Aujourd'hui, il faut que tu apprennes quelles conséquences a eues mon intervention dans ton aventure... En me voyant arriver, Raimond a cru que c'était pour moi que venait l'Italien. Et, dans son exaltation, il m'a avoué que, s'il t'avait trouvée au rendez-vous, il t'aurait tuée et se serait tué ensuite. . . Un tel aveu m'imposait le silence. Détromper Raimond, c'était non seulement te perdre, mais le conduire au suicide, puisqu'il t'aime plus que la vie. . . J'ai donc momentanément accepté la responsabilité de ta faute. . . Mais je ne puis me résigner à en demeurer chargée. Que comptes-tu faire pour me disculper?...
— Veux-tu donc que j'instruise Raimond de ce que tu lui as si soigneusement caché ?
— Non, certes.
i38 LES BATAILLES DE LA VIE.
— Alors ?
Elles se regardèrent, sans trouver un mot à dire, tant la situation leur parut inextricable. Avouer la vérité, c'était réhabiliter Thérèse, mais c'était perdre Lydie et assassiner Raimond, Un flot de sang monta au visage dej\r'^Letourneur, et d'une voix tremblante elle s'écria:
— Je ne puis cependant pas demeurer responsable d'une faute que je n'ai pas commise !
— Veux-tu que je parle à Raimond ? demanda Lydie avec une glaciale tranquillité.
— Oui, il faut que tu lui parles, mais non pour t'accuser et l'accabler. Entre le silence qui me condamne, et ton aveu qui amènerait des désastres, il est une solution autre, moins dure pour lui, si non pour moi, et que j'accepterais encore... Elle ne me laverait pas de ses affreux soupçons, mais elle te dégagerait vis-à-vis de lui, et, avec le temps, un apaisement se ferait, dans son esprit, assez grand pour que ma réhabilitation pût alors être tentée... Oui, je supporterai qu'il me croie coupable, quitte à le détromper plus tard, si tu romps formellement avec lui, si, pour toujours, tu l'éloignés de toi.
Un sourire glissa sur les lèvres de Lydie.
— Ah ! Voilà donc ce que tu désires?
— Mais ne le désires-tu pas toi-même? Admets-tu que les liens qui vous unissent, puissent subsister, après ce qui s'est passé ? Voyons, réfléchis un peu. Est-ce que tu ne te sens pas séparée de lui par un obstacle insurmontable ?
La créole examinait Thérèse avec un regard aigu qui semblait la fouiller jusqu'au fond du cœur. Elle ne répondit rien et continua à sourire. Pas trace d'émotion sur son visage. Ses longs cils recourbés ne battaient pas plus vite sur ses yeux limpides. Sa lèvre seule, un peu tirée, montrait la pointe de ses dents de perle dans une crispation féroce.
— N'y-a-t-il pas du sang entre lui et toi ? reprit Thérèse, avec plus de force. Tu as pu me dire ce que tu as voulu, quand je t'ai surprise revenant de ton entrevue avec ce malheureux. . . Tu t'es défendue, en m'affirmant que tu ne le connaissais pas, qu'il avait abusé de ta frayeuvpour te suivre. . .Mais moi , je suis bien sûre que ce n'était pas la première fois que vous vous rencontriez. . . Et tes larmes, ta douleur, en apprenant sa mort, tout me prouve que tu m'avais trompée... Tu ne peux donc plus être la femme de Raimond... Tu le sais, tu le comprends, et c'est là seulement ce que je te demande pour prix de mon sacrifice. Romps ce mariage... Oh 1 Avec beaucoup de précautions, afin de ne pas lui faire trop de peine. Et en échange de cet abandon, qui ne peut te coûter, puisque tu ne l'aimes pas, moi j'endosse la responsabilité de ta faute.
Lydie respira fortement, et d'une voix lente :
— Maisjene comprends paston émoi. Tu compliques, àplaisir, une situation très simple. Entre ce malheureux, qui a payé si cher son insistance, et moi, il n'y a rien eu que ce que je t'ai conté. Je ne saisis pas très bien les motifs pour lesquels tu réclames, si énergiquement,
une rupture entre Raimond et moi... Rien ne la commande. Mon fiancé s'est battii avec un homme en qui il soupçonnait un rival. Il a été unpeu prompt, voilà tout... Il l'atué... Il aeula main bien malheureuse!... Maiss'il lui était arrivé malheur, c'eût été encore pis... Où voistu, dans tout ceci, que je sois forcée de l'éloigner de moi?...
Les yeux de Thérèse s'emplirent d'épouvante. Elle ne pouvait comprendre, mais elle entendait que M"® de Saint-Maurice refusait de lui accorder ce qu'elle demandait pour prix de son abnégation. Elle poussa un cri étouffé, et demeura écrasée parce formidable cynisme.
— Ce qui fait la différence de nos conclusions, poursuivit Lydie, c'est la différence de nos points de départ. Tu méjuges coupable, lorsque je me sais innocente. Nous ne devons donc pas nous accorder. Cependant, je pense avec toi qu'il convient d'éclaircir la question, et de limiter les responsabilités de chacune. Voici ce que je puis faire, si tu le veux. Je prendrai Raimond à part, dès son arrivée, et je lui révélerai les faits tels que je te les ai expliqués à "toi-même, l'autre soir. Il te saura étrangère à l'incident, et il m'en reconnaîtra victime. Ainsi tu seras dégagée, ce que tu as raison de souhaiter, et moi j'encourrai lesreproches que mérite mon imprudence.
— Mais Raimond ne te croira pas !... fît Thérèse en se tordant les mains.
— Il m'aime ! riposta audacieusement Lydie.
— Ne crois pas avoir si facilement raison de lui. Si
tn l'avais vu hier, il t'aurait épouvantée... Il était prêt à tous les soupçons et à toutes les violences.
— Ses soupçons sont dissipés maintenant... Et quant à ses violences, j'y mettrai bon ordre!...
— Mais enfin tu ne l'aimes pas! cria Thérèse. Depuis deux ansqu'ilest parti, jet'observe,etpas une foistun'as manifesté le sincère regret de son absence. Tu ne songeais qu'aux distractions et aux plaisirs, lorsque, pour te mettre à l'unisson de sa triste et rude existence, tu aurais dû vivre retirée et austère. Pensais-tu à lui seulement? Achaque courrier, il me fallait te rappeler qu'il était temps de lui écrire, sans quoi il n'aurait jamais reçu une lettre de toi! Non! non! tu ne l'aimes pas, et je ne comprends pas que tu t'obstines à faire son malheur. Car s'il n'est pas aimé, mieux vaut qu'il soit séparé de toi, tout de suite et pour toujours : il souffrira moins. Voyons, Lydie, réfléchis un peu, sois raisonnable, ne joue pas avec un cœur comme le sien... Il est trop simple, trop droit, trop confiant, pour ne pas mériter de ménagements... Oh! si tu te sens capable de le rendre heureux, ainsi qu'il doit l'être, sois sa femme... Mais*i tu as un doute, au nom de notre amitié, dont je t'ai donné une si grande preuve, alors laisse-le libre.
— Pour qu'il puisse t'épouser, n'est-ce pas? dit Lydie, avec un éclat de rire.
— Moi? Moi! cria Thérèse dont tout le sang, un instant monté au visage, reflua brusquement jusqu'au cœur, la faisant pâle comme si elle allait mourir.
— Oui, toi! reprit M'^*^ de Saint -Maurice rudement. Est-ce que tu crois que je ne lis pas dans ta pensée ? Me prends-tu pour une bête? Mais il n'est pas, depuis deux ans, une seule de tes actions dont je n'aie compris la signification et la portée. Cette rigidité puritaine que tu t'es imposée, n'ètait-elle pas destinée à faire contraste avec ma frivolité? Ton assiduité à écrire à Raimond ne devait-elle pas accentuer davantage ma négligence? Ne devait-il pas comprendre ainsi, un beau jour, que c'était toi qui le regrettais véritablement, tandis que moi je prenais gaiement mon parti de son absence ? En deux ans, le cœur d'un homme ne change-t-il pas facilement? N'y avait-il pas de l'espoir, hein, doucereuse et pleurnicheuse Thérèse? Aussi comme tu m'as espionnée, et comme tu as été contente en croyant me prendre au piège. Mais comme, entraînée par ton zèle, tu as été imprudente d'aller, à ma place, la nuit dans le jardin I Du coup, l'échafaudage habile de tes intrigues s'est écroulé sur ta tête, et te voilà réduite à larmoyer, à faire du sentiment à faux, à plaider hypocritement la cause d'un homme qui ne se soucie guère de toi, au lieu de dire hardiment ta pensée qui est celle-ci :,Ton fiancé me plaît, cède-le-moi, ou je te dénonce.
Thérèse ne répondit pas tout de suite. Elle avait écouté avec stupeur cette violente apostrophe. Elle se reprenait maintenant, apaisait le bouillonnement de son sang et l'exaspération de ses nerfs. Elle voulait être calme, sentant que si elle se laissait aller à son indignation, elle donnerait trop d'avantages à sa rusée ad-
versaire. Elle baissa les yeux, car elle n'osait pas regarder Lydie, gônée par tant de perversité, et répondit : — Si tu veux connaître le fond de mon cœur, je ne te ferai pas mystère de raflection profonde que j'ai pour Raimond. Oui, tu as bien deviné, je l'aime, et depuis mon enfance. Mais vois quelle différence il y a entre mon caractère et le tien : sachant qu'il t'aimait, je n'ai pas dit un mot qui pût le détourner de toi. Sachant que je l'aime, tu t'acharnes à le garder, non pour le bonheur d'être à lui, mais pour la satisfaction de l'empêcher d'être à moi. Tu dis que, depuis deux ans, tu as lu dans ma pensée : petit mérite, car je n'ai jamais eu de dissimulation et je ne sais point mentir, tu le vois, puisqu'à ta première question je réponds par un aveu. Je ne suis pas davantage hypocrite, et si j'ai vécu retirée, si j'ai porté des robes noires, depuis le départ de Raimond, c'est que, quand il nous a quittées, j'étais encore en deuil de ma mère. Que j'aie pu croire que tu oublierais l'absent, et qu'alors j'aurais la joie d'avoir à le consoler de ton abandon, oui, cela est vrai, et ta légèreté a été la première inspiratrice de cette mauvaise pensée, dont je rougis. Mais si tu avais été une fiancée fidèle, je n'aurais pas eu à comptCi' sur ton inconstance, et je me serais plutôt arraché le cœur que d'y conserver une espérance déloyale. Aujourd'hui, tout ce que j'avais attendu de toi s'est réalisé. Entre ton fiancé et toi il y a un autre amour. Tu le nies, mais tu ne réussiras plus àm'abuser. L'inconnu, qui est entré ici l'autre soir, n'y entrait pas pour la première fois. Tu ne peux, sans ar-
i44 LES BATAILLES DE LA VIE.
rière-pensée, donner ta main à Thonnête homme qui, lui, t'apporte une affection sans partage. Tout te commande de rompre le lien qui vous unit : la loyauté et la prudence. Je ne te demande pas de me répondre immédiatement. 11 faut que tu réfléchisses. Ne crois pas que ce soit dans mon intérêt que j'agisse. C'est uniquement de Raimond que je me préoccupe. Je le sais trop épris de toi, pour pouvoir espérer qu'il m'aime. Un cœur comme le sien n'oublie pas si facilement. Je veux simplement vous éviter, à toi une mauvaise action, à lui un dangereux avenir. Mais je suis résolue à faire tout ce qui dépendra de moi pour obtenir ce résultat.
— Grand merci de m'en prévenir. Je m'y attendais de reste ! Je ferai, de mon côté, tout ce qui dépendra de moi, pour que tu échoues.
Thérèse inclina légèrement la tête, et, sans une parole déplus, elle sortit. Aussitôt la porte fermée, Lydie bondit vers la portière de son cabinet de toilette et, la soulevant, appela :
— Leïla !
La mulâtresse parut. D'un geste brusque la créole lui saisit le poignet, et, l'attirant jusqu'au milieu de la chambre :
— Thérèse sort d'ici, s'écria-t-elle. Devine ce qu'elle venait me dire.
— Je n'ai pas besoin de deviner : j'écoutais, fit lanourrice avec tranquillité.
— Eh bien ! Qu'est-ce que tu penses de cette petite blonde froide?
— Je pense qu'elle est capable de faire ce qu'elle a annoncé et de prévenir votre fiancé et votre mère.
— Sais-tu que Raimond est homme à me tuer? La mulâtresse étendit le bras d'un air résolu :
— i\e serais-je pas là?... Il ne vous touchera seulement pas du bout du doigt, maîtresse. Ou malheur à lui î
Lydie sourit en se pelotonnant dans son fauteuil :
— Tu saurais me défendre?
— Contre un homme ? Le beau prodige ! Mais contre une femme aussi. 0^^ elleprenne garde, votre bigote cousine. Si elle a la langue trop longue, je puis la lui raccourci>\
Elle prononça ces paroles d'un ton si menaçant, que Lydie frissonna.
— Pas d'imprudence, n'est-ce pas? dit la jeune fille. Nous ne sommes pas aux colonies, où certaines fleurs sont si dangereuses que, pour les avoir seulement respirées,onmeurt. Nousn'avonspasicile cobracapel,dont la morsure foudroyante couvre le corps de taches, si bien qu'en faisant une déchirure, sembla! o à celle de la dent du serpent, à la jambe d'une persoiii.e empoisonnée, il devient inipossible de savoir si la mort a été causée par le poison ou par le venin. Nous sommes en France, pays où tout est précis, méthodique et soigneusement analysé, où il ne faut ni aimer avec trop d'ardeur, ni harï avec trop de violence. Réserve donc tes moyens pour une occasion suprême, et laisse-moi me tirer d'affaire par mes procédés, à moi, qui ne sont point à dédaigner.
— S'il faut charmer, vous réussirez.
— Et toutes les Thérèse du monde n'y pourront rien.
Elle s'était levée en parlant ainsi, et son peignoir entr'ouvert laissait voir sa gorge rondeet nacrée. Ses bras, fermes et brillants comme le marbi^ poli, sortaient des larges manches etmontraient le ton ambré et chaud de sapeau, vers l'épaule. Ses cheveux crespelés couvraient son dos d un flot noir. Dans ses yeux étincelaitun regard victorieux et sa bouche aux lèvres roses souriait d'un air de défi. Elle rayonnait ainsi d'une beauté si voluptueuse et si puissante que la mulâtresse, comme devant une idole, se mit à genoux, et courbant sa tête bronzée, avec une dévote adoration, lui baisa longuement son pied nu.
Vers deux heures, après s'être fait précéder d'une lettre annonçant son arrivée à M""^ de Saint-Maurice, Raimond se présenta à la villa de Beaulieu. Sa tante l'attendait au salon, près de la cheminée, frissonnante malgré leclairsoleil qui entrait par toutes les fenêtres. En apercevant le marin, elle poussa une exclamation de joie, et lui tendant les bras avec une effusion maternelle :
— Ah ! mon cher enfant, quel bonheur, et quelle surprise ! Vous êtes revenu comme vous étiez parti : à Timproviste ! Mais cette fois, il ne s'agit pas de pleurer : on peut se réjouir... Voyons comment vous reparaissez?... Vous êtes en parfait état... Et cette blessure ?
— Tout à fait guérie, ma chère tante... J'étais déjà convalescent, au moment du départ... Six semaines de mer ont achevé de me remettre... Etici,tout le monde
est en bonne santé?... Il n'y a rien de changé, depuis mon départ?
Il observait M™* de Saint-Maurice en posant cette question, avide de savoir si quelque soupçon des intrigues mystérieuses, par lui surprises, n'avait pas troublé sa pensée. La bonne dame ne sourcilla pas. Son indolence gémissante la rendait inapte à toute préoccupation étrangère à elle-même. Les deux jeunes filles avaient vécu autour d'elle sans qu'elle remarquât, dans leur attitude, rien de suspect. Ni la douce mélancolie de l'une, ni les rêveries ardentes de l'autre n'avaient frappé ses yeux. Elle ne s'était souciée que de son bienêtre personnel.
Pendant que Raimond,tout en écoutant le verbiage de sa tante, faisait ces désenchantantes réflexions, la porte s'ouvrit et Thérèse s'avança. Raimond, brusquement levé, la regarda venir et, avec un vif étonnement, il la trouva si semblable à ce qu'elle était quand il l'avait quittée, quil luiparutqu'il yavait huit jours, et non deux ans, d'écoulés depuis son départ. Même tournure frêle d'enfant de seize ans, même candeur grave du sourire, même limpidité bleue du regard. Ce n'était pas seulement une jeune fille qu'il avait devant lui, c'était une vierge, dans toute sa tranquillité immaculée.
11 fut frappé à ce point qu'il en resta immobile et muet, le cœur serré d un doute étrange. Il fallut que sa tante, étonnée de sa réserve et de son silence, lui dît :
— Eh bien! Raimond, vous vous embrassiez autrefois!
Alors il sentit qu'il était maladroit, qu'il pouvait compromettre M"° Letourneur par ses étonnemonts. Faisant effort sur lui-même, il lui tendit les mains, l'attira, et, sur son front pâle, couronné de cheveux blonds, fins et doux comme de la soie , il posa ses lèvres. Un parfum de verveine, délicat et pudique, l'enveloppa, émanant d'elle, et, de nouveau, il eut la sensation de l'innocence et de la chasteté. Elle parla, et sa voix tendre, un peu voilée, ne lui parut point faite pour soupirer les serments de l'amour défendu. C'était la même dont il l'entendait, quand elle était petite, dire sa prière. Elle lui revenait à l'oreille, si distincte, qu'il en notait les accents enfantins : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce... » Il la revoyait à genoux, près de sa mère, les mains jointes, si pleine d'attention et de ferveur. Et, encore une fois, très nettement, il eut l'impression que Thérèse était toujours la même : innocente et pure.
Il diriga ses regards sur elle et, dans les yeux de la jeune fille, soudain obscurcis, des larmes brillèrent, une rougeur monta à ses joues. Mais larmes et rougeur n'étaient point causées par la honte. Il lui semblait, sur le visage de Thérèse, lire une sorte d'affectueuse compassion. Elle avait, envers lui, l'attitude qu'il eût voulu avoir envers elle. C'était elle qui avait l'air de le plaindre, et il ne pouvait, lui, trouver ù exprimer sa commisération, ni par sa physionomie, ni par ses paroles, comme s'il sentait que la pitié seraH tombée à faux.
Il fut si gêné, si inquiet, si souffrant de cet état d'esprit subit qu'il eut l'idée d'attirer Thérèse dans Tem-
brasure d'une fenêtre, et là, d'autorité, en quelques mots brusques, de la confesser, de violenter, s'il le fallait, sa conscience, pour lui arracher un aveu définitif, qui fixât ses doutes. S'il l'eût fait, peut-être, dans l'émotion de cette première rencontre, Thérèse eût-elle laissé échapper son secret. Il leva le bras pour la saisir, il ouvrit la bouche pour fora uler une question impossible à éluder. Mais son bia» retomba, sa bouche resta fermée , toute sa pensée, tout son cœur, son être entier, furent dominés par une puissance supérieure : Lydie venait de paraître.
En elle, la métamorphose était complète. Il avait laissé une enfant, il retrouvait une femme. Adorable, dans l'épanouissement splendide de sa beauté, elle le regardait en souriant. Elle avait habilement choisi, pour leur première entrevue, une robe très simple. Et ce que ses épaules avaient de voluptueuse rondeur, ce que sa taille montrait de souplesse hardie, la modestie de sa mise le rachetait. Elle lui tendit les mains, il tomba presque à ses pieds, appuyant son front à ses doigts fms et blancs. Dans le trouble de cette apparition, il n'avait pas remarqué la pâleur ambrée du visage, encore accentuée par la noirceur des yeux humides, ni le pli passionné de la lèvre duvetée ; il n'avait pas été frappé parla violente odeur d'héliotrope qui s'exhalait du corps de Lydie. Lé timbre grave, un peu rauque, de sa voix ne l'effraya pas. Il était affolé, ébloui, ensorcelé. 11 la contemplait, l'admirait, la désirait de toutes les puissances de son être.
DETTE DE HAINE. loi
— Soyez le bienvenu, Haimond, dit-elle. Je suis heureuse de votre retour.
Comme il était facile à satisfaire, le pau^Té marin, puisqu'il se contenta de cet accueil glacé, lui qui avait, pendant les heures longues et vides de la traversée, rêvé qu'elle se jetterait à son cou et qu'elle pleurerait de joie dans ses bras! Celle qui avait pleuré, et qu'un mot aurait attirée sur sa poitrine, c'était Thérèse. Mais il ne la voyait plus, il ne savait plus si elle était présente. Lydie rayonnait et éclipsait tout. La voix de M™^ de Saint-Maurice dissipa cet enchantement :
— Mon neveu, expliquez-moi un peu comment vous arrivez ainsi, sans tambour ni trompette... Votre dernièrelettrelaissaitprévoir votre rentrée en France, mais sans fixer une date si prochaine.
Et Raimond dut raconter à la vieille dame les diverses phases de sa convalescence, préciser l'heureux concours de circonstances qui, amenant un officier de son grade auprès du commandant en chef, lui avait permis d'obtenir son congé. Il se reprenait lui-même à l'intérêt des derniers événements auxquels il avait été mêlé : le combat dans les passes de Min, et le bombardement de Fou-Tchéou, puis l'hivernage si dur à Kelung . et les combats incessants. Il ne remarqua pas les bâillements étouffés de Lydie, il ne vit que ses yeux noirs fixés sur lui, avec une affectation d'intérêt. Les palpitations sincères de Thérèse, profondément remuée par son récit, lui échappèrent.
La petite Cendrillon disparut, une fois de plus, dans le
rayonnementde sa rivale. Ce que Lydie appelaplaisamment « Texamen du livre de bord » terminé, les jeunes gens se levèrent et, comme s'ils avaient hâte de se trouver seuls, en face Tun de l'autre, ils sortirent dans le jardin. Thérèse les accompagnad'un regard, mais ne fit pas un mouvement pour les suivre. A quoi bon? Elle n'espérait plus obtenir de Lydie qu'elle rendit la liberté à son fiancé. Elle renonçait à l'espoir de convaincre Raimond. Entre la persistance de Tune et l'aveuglement de l'autre, elle se jugeait impuissante. Illui faudraitlaisser Têtre qu'elle chérissait uniquement en ce monde, courir l'aventure de la vie, avec ce charmant monstre. Ou bien en venir aux extrémités, qui l'épouvantaient quand elle était contrainte de les envisager : la dénonciation — qui sait? — peutétre sans effet. Et alors l'horreur de passer pour une envieuse et une calomniatrice ! Et pourtant fallait-il, lorsqu'elle connaissait le secret infâme, laisser se conclure cette union d'avance souillée? Assise auprès de la table devant laquellelisait M™° de Saint-Maurice, elle agitait, dans sa tête endolorie, ce problème affreux. Et, au fond du jardin, autour de la pelouse, sous les arbres témoins des rencontres avec l'inconnu, elle voyait, au bras l'un de l'autre, Raimond et Lydie marcher lentement d'un pas amoureux. Que faire? A quelle solution s'arrêter qui ne fût pas épouvantable? D'une part, laisser ce mariage s'accomplir, et assumer la responsabilité des malheurs qui en devaient être la conséquence ? De l'autre, déshonorer Lydie, briser le cœur de Raimond et s'exposer à l'entendre répon-
dre dans sa passion exaspérée : J'aime encore mioux la posséder infâme que de la perdre ! Et il en était capable, quitte à l'étouffer entre ses bras, pendant un fugitif réveil de sa conscience.
Avec une lucidité parfaite, Thérèse analysait la situation, et cherchait à la dénouer sans faire de mal à personne, car elle était encore indulgente, même àcette heure désespérée, la douce et tendre fille. Mais, dans le mal qu'elle pouvait faire, elle voyait des degrés. Ainsi, entre la souffrance de Lydie et celle de Raimond, elle n'hésitait pas. Elle eût sacrifié vingt fois Lydie. Elle eût cependant préféré se sacrifier elle-même. Étant données la résistance de M^'^ de Saint-Maurice et la folie de Raimond, il n'y avait qu'une solution possible : avertir Raimond. Mais comment s'y résoudre, en quels termes, à quel moment? Et comment prévenir les conséquences de cette révélation?
Il fallait avoir un nouvel entretien avec le jeune homme, et décisif cette fois. Il avait dit, la veille : « Demain, plus calme, tu méjugeras avec plus d'équité... » Elle pouvait donc aborder, de nouveau, la redoutable question. 11 avait dit aussi : « Je ne t'en reparlerai jamais. » Mais, s'il devait se taire par délicatesse, par indulgence, par pitié, elle pouvait, elle, parler. Et c'est ce qu'elle se résolut à faire, en choisissant son heure.
Le reste de la journée s'écoula paisiblement. Raimond enivré, M™^ de Saint-Maurice heureuse, Lydie souriante. Oh! quelle hypocrisie masquait d'insouciance le visage de cette fille qui devait être dévorée
de remords et de colère! Après l'explosion de douleur que lui avait causée l'annonce de la mort du séducteur mystérieux, cettetranquillité inébranlable et cette grâce aisée attestaient une puissance singulière sur soimême. Thérèse l'observait, et rien dans ses paroles, rien dans le choix de ses idées, rien dans l'air de son visage ne trahissait la gêne ou Teffort. Elle trompait, mentait, naturellement. Car elle devait haïr Raimond, si elle aimait Tautre. Et si elle n'aimait point l'autre, quelle basse et répugnante créature était-elle pour l'avoir accueilli? Dans tous les cas, bien dangereuse pour Raimond.
Et, regardantcejolimonstreuser, pour affoler le jeune homme, de tous ses moyens de séduction, Thérèse se demandait quel but Lydie pouvait poursuivre. Un instant, elle entrevit la vérité : la créole épousant Ploèrné pour se mieux venger de lui. Mais elle ne s'y arrêta point. Elle était trop simple et trop bonne pour pénétrer- toute la perverse profondeur de ce plan. Elle en vint à croire qu'elle s'était peut-être trompée et que Lydie avait dit vrai, en attestant que l'homme du jardin avait abusé de sa frayeur, et qu'elle ne l'avait jamais reçu avant ce soir-là. Dans ce cahos de ses pensées, Thérèse cependant ne perdait point de vue ce qui était sapréoccupation unique: parler àRaimond, se renseigner exactement sur l'état de son cœur et agir en conséquence. Elle trouva le moyen de s'approcher du marin, pendant que Lydie était auprès de sa mère, et de lui dire :
— Est-ce que vous voudrez me donner quelques minutes, demain matin? Il serait utile pour moi de causer avec vous.
Le commandant la regarda fixement et, avec une tristesse qui fit trembler la jeune fille d'angoisse et de chagrin :
— Tu y tiens, Thérèse ?
— Oui, j'y tiens.
— Eh bien ? Demain à dix heures, dans le jardin.
— Merci.
Lydie reparaissait ; ils ne purent échanger une parole de plus. Ils en avaient trop dit déjà, car le regard de la créole en éveil avait surpris leur rapide accord. Le soupçon lui vint que Thérèse préparait quelque tentative pour éclairer Raimond, et elle se promit d'y mettre bon ordre. Jusqu'au moment de son départ, ellene quitta plus, un seul instant, son fiancé, et le vit s'éloigner avec un soulagement véritable.
Dans sa chambre, se faisant décoiffer par Leïla, elle dégonfla son cœur bourrelé de rancune et de colère . Qu'elle lui avait paru longue, cette journée de dissimulation et de mensonge ! Certes, elle s'entendait à tromper, mais au prix de quels efforts! Son sourire innocent et doux, cachant le grincement de ses dents désireuses de mordre, ellene l'obtenait que par une contention douloureuse de ses nerfs. Sa voix, elle ne la faisait caressante et amoureuse, lorsque les injures se pressaient sur ses lèvres, qu'en modulant des sons comme une comédienne qui joue un rôle. Sa tranquille attitude, lorsqu'elle aurait
voulu bondir, frapper, était le résultat d'une étude constante de ses gestes et de ses mouvements. Tout, dans cette créature, que Raimond venait de contempler, d'adorer, pendant de longues heures, était factice, artificiel, appris, avec une formidable assimilation, presque une prescience du vice et de ses roueries.
Et là, se dévêtant, comme une actrice qui ôte son costume, elle se détendait de sa longue et dure contrainte, encouragée à parler par la complaisance criminelle de sa noire servante.
— L'avez-vous bien enjôlé? demandait la mulâtresse.
— Jusqu'à la fatigue, répondit Lydie, en étirant ses beaux bras. Il était temps qu'il s'en allât. J'étais à bout. Mais il est plus épris que jamais ! Et je ne sais, en le voyant si sot, ce qui l'emporte en moi, pour lui, du mépris ou de la haine ! Il a brisé l'avenir que je rêvais, mais il me le paiera cher.
— Il est riche.
— Girani aussi était riche et de meilleure noblesse... Il allait m'épouser, et j'aurais été marquise. Oh ! si beau, si fort, si brave, et tué par ce misérable !
— Il n'y faut plus penser, maîtresse.
Elle chanta d'une voix sourde et lente un refrain de son pays, en jargon nègre, qui voulait dire ceci :
« Les oiseaux gazouillent insoucieusement sur les tombes, — et les fleurs s'y épanouissent éclatantes. — Les morts sont couchés dans la terre, — pour y dormir tranquilles et oubliés. — A quoi servent les regrets? — Gardons nos larmes, pour les douleurs de la vie. »
DETTE UE HAINE. lo"/
— Que me disais-tu, hier? répliqua Lydie, avec apreté, tu ne me conseillais pas l'oubli.
— Hier, je vous voyais accablée et prête avons abandonner. J'ai essayé de vousrcndrc du courage. . . Mais les morts sont morts, allez ! ... Il faut, comme dit notre chanson de là-bas, les laisser dormir.
— Je suis vivante, moi, et j'ai été offensée, blessée, et je rendrai offense pour offense, blessure pour blessure.
— Dormez, maîtresse, la nuit vous calmera. C'est la fièvre qui vous fait parler ainsi.
— Tais-toi, dit rudement Lydie. Me prends-tu pour une folle, etcrois-tu que je change d'idées si facilement? J'ai, depuis vingt-quatre heures, beaucoup réfléchi, et le projet que j'ai formé, n'est pas la conception d'un esprit troublé... Jamais je n'ai été plus sûre de moi... Et c'est bienlàce quiest grave!... Au lieu dememarier par amour, je me marierai par haine... Comprends-tu?
La mulâtresse eut un léger sourire :
— L'homme saura bien changer vos dispositions. Vous irez à lui avec des pensées sombres, et vous sortirez de ses bras, avec des pensées riantes... Il est bien de sa personne, le comte Raimond. Il a l'air froid, mais il ne faut pas se fier à l'apparence : ces gens-là sont souvent des tigres... Quand vous aurez senti la griffe, vous ne vous reconnaîtrez plus vous-même.
— Lagriffe, c'est lui qui la sentira, et en plein cœur ! . . .
— Dormez, maîtresse : ne vous agitez pas ainsi. Laissez-moi vous border... Et bonsoir.
Lamulâtresse tourna, pendant quelques instants, au-
tour du lit de M''« de Saint-Maurice, la regardant dans l'ombre de ses rideaux, pâle et les yeux luisants, puis elle gagna la pièce voisine. Lydie, peu à peu, céda au sommeil, et des conceptions bizarres se présentèrent à. sonesprit. EllesetrouvaitàParis,danscemondequ'elle n'avait fait qu'entrevoir, et elle y régnait en souveraine. Elle apercevait la ville, comme à travers un brouillard illuminé par places de lueurs éclatantes. Des bruits de musique bourdonnaient à ses oreilles, et tout était pour elle, les lumières, les orchestres; tout lui faisait fête. Elle, bienveillante, souriait et se laissait admirer. Elle était une souveraine et chacun s'inclinait devant sa puissance, nul ne songeait à s'y soustraire. Elle rayonnait et dominait, toujours plus haut, isolée dans sa royauté mondaine, détachée de tout ce qui n'était pas son orgueil.
Cependant ses regards, abaissés vers un coin sombre du décor splendide dans lequel elle triomphait, étaient frappés par l'aspect triste et souffrant d'un couple relégué à l'écart. Et elle reconnaissait, dans cet homme et cette femme, Thérèse et Raimond. D'un signe impérieux, elle les appelait à ses pieds, mais ils se détournaient en silence et refusaient de venir l'adorer. Elle renouvelait son ordre, avec colère; mais ils restaient toujours loin d'elle. Raimond baissait son front pâli et creusé parladouleur. Thérèse, lesmains jointes, priait. Alors une rage furieuse s'empara de Lydie. Elle voulut contraindre ces deux révoltés à se soumettre, les courber dans l'adoration générale. Elle s'élança vers eux,
pour les menacer, les violenter. Mais ils devinrent vagues, ainsi que des ombres, et s'éloignèrent, comme s'ils étaient emportés par une force surnaturelle. Et toujours ils étaient réunis, l'un souffrant, l'autre priant, mais ensemble. Et rien ne pouvait les séparer, ni les artifices, ni les colères de Lydie.
Vainement elle les poursuivait, elle ne réussissait pas à les atteindre. Elle oubliait la foule de ses adorateurs, elle nejouissaitplus du spectacle de son triomphe. Elle s'acharnait à vouloir subjuguer ces deux rebelles, à les prosterner à ses genoux. Mais eux, plus impalpables, à mesure qu'elle cherchait à les rejoindre, se perdaient, toujours unis, au plus profond du ciel. Etil semblait à Lydie qu'ils étaient souriants et que, délivrés d'elle, ils se consolaient l'un l'autre. Alors une colère surhumaine la saisit, elle cria : Tous mes triomphes, pour qu'ils ne soient pas heureux! Brusquement, elle sentit que s'effondrait, sous elle, l'échafaudage de son artificielle royauté, et parmi les éclats sardoniques de la foule, tout à l'heure louangeuse, elle retomba dans l'obscurité. Les chants s'étaient tus, les lumières avaient pâli. Avec terreur, Lydie se vit au milieu d'un cimetière. Une tombe s'élevait, toute nouvelle, et, sur la pierre, se lisait son nom : Lydie. Elle reculait, pleine d'épouvante, lorsque, levant les yeux, elle aperçut Raimond et Thérèse, toujours réunis, qui passaient dans le lointain azuré. Elle voulut pousser un cri, mais sa bouche resta silencieuse, et il lui sembla que la mort glaçait le sang dans ses veines.
Elle se réveilla, trempée d'une sueur de fièvre. Il faisait à peine jour. Elle résista au sommeil, craignant de retrouver son rêve, et resta dans son lit à réfléchir. Pour la superstitieuse Lydie, le présage était effrayant. Elle se demanda si elle n'allait pas renoncer à son entreprise. Ne venait-elle pas de recevoir un avertissement d'en haut? Cette fille, qui n'était point pieuse, qui ne priait jamais, crut à une manifestation divine et demeura, pendant plusieurs heures, dans un anéantissement moral complet. Elle n'avaitplus d'énergie, plus de décision, et était prête à subir toute volonté qui s'imposerait à elle. Thérèse serait venue, en ce moment, qu'elle aurait obtenu tout ce que Lydie lui avait refusé la veille. IVfais Thérèse ne vint pas, l'obscurité se dissipa, et, avec la lumière, M'^^ de Saint-Maurice retrouva du courage.
Elle eut honte de sa faiblesse, se railla d'avoir cédé à ces craintes ridicules, et se promit de faire payer, à Thérèse et à Raimond, les heures d'angoisse qu'elle avait traversées. Il ne s'agissait plus, pour elle, d'abandonner ses projets et de renoncer à sa vengeance. Elle haïssait Raimond, un peu plus depuis qu'elle l'avait vu, dans son rêve, passer calme aux côtés de Thérèse. Calme! Pourrait-il donc l'être jamais, cet assassin?
A cette pensée, la colère bouillonnait dans le cerveau de Lydie, et elle se sentait capable de tout pour le faire souffrir. Ah ! ah! le laisser libre, pour que Thérèse le consolât et peut-être le rendit heureux ! Cela ne devait pas être. Il fallait vraiment une défaillance inexplicable de sa volonté, pour qu'une telle hypothèse se fût
présentée à son esprit. Plus elle avait été faible, pendant quelques heures, plus elle était maintenant implacable. Elle n'admettait pas que Thérèse se défendit contre elle, et, au souvenir des menaces dernières de la jeune fille, un sourire de pitié passait sur ses lèvres. Des mots, rien que des mots! Avant d'en venir aux actes, Thérèse réfléchirait. Et, ayant réfléchi, elle comprendrait les dangers de son entreprise. Lydie ie jugeait bien protégée contre toutes les tentatives par la tendresse de Raimond. Pour la frapper, il fallait le frapper luimême. Comment Thérèse s'y résoudrait-elle? Sans danger, M^^^ de Saint-Maurice pouvait affronter l'explication décisive que sa cousine avait ajournée. Elle pouvait même laisser Thérèse et Raimond parler librement. L'une n'oserait pas faire connaître la vérité, et, si elle l'osait, l'autre ne la croirait pas.
Elle se promenait dans le jardin, lorsque Raimond arriva de Beaulieu. Elle avait parcouru le parterre qui s'étendait devant la maison et cueilli un bouquet. Mais ellen'avait point encore osé pousserjusqu'à laterrasse, aupieddelabalustrade de laquelle se trouvait la pierre que Girani escaladait pour monter jusqu'à elle. Le marin n'avait rien de l'homme sombre et triste qui lui était apparu dans son rêve. Il rayonnait de joie. Elle lui laissa prendre ses mains et les baiser. Elle lui dit, le voyant en veston de couleur claire :
— Vous avez donc abandonné l'uniforme?
— Oubliez-vous que vous m'avez fait promettre de quitter le service à mon retour? Ma lettre de déniis-
sion a été envoyée ce malin... Je suis fidèle à mes engagements.
Elle leva les yeux sur lui, avec inquiétude, à ces paroles. Mais son visage était souriant. Il était sans arrière-pensée. Elle voulut fouiller plus avant dans le cœur de son fiancé et s'assurer qu'il ne conservait aucun soupçon sur sa culpabilité possible. Elle dit :
— Vous deviez causer avec Thérèse, ce matin, à ce que j'ai compris hier. ^
Les sourcils de Raimond se froncèrent, et, soudain, gêné :
— Oui, elle m'a demandé un instant d'entretien... Vous savez que je l'aime beaucoup et depuis longtemps. Elle veut, sans doute, me demander un conseil.
— Vous avez raison de l'aimer, déclara Lydie d'un airséraphique, elle est si bonne et si charmante !... Depuis que je la connais, je ne lui ai pas surpris une pensée mauvaise. Et je l'aime aussi de tout mon cœur.
Raimond regarda sa fiancée avec émotion. Il lui sembla qu'un ange intercédait pour la coupable, et que Thérèse, défendue par Lydie, devenait inattaquable.
— Quoi qu'elle vous dise, croyez-la, ajouta audacieusement M^^'^ de Saint-Maurice, et quoi qu'elle vous demande, accordez-le-lui. Elle ne peut vouloir que de bonnes et généreuses choses, ou bien elle ne serait plus elle-même.
— Vous, vous avez le meilleur et le plus tendre de tous les cœurs ! dit Raimond plein de joie.
Lydie pensait : Va lui dire du mal de moi, mainte-
nant, ma mie Thérèse : tu seras bien reçue î II comparera mes sentiments aux tiens, et tu n'en tireras pas avantage.
Au même moment, Thérèse parut sur le perron. Lydie, détachant son bras de celui de Raimond, après une douce pression, lui dit :
— Je vous laisse avec elle. Écoutez-la, comme si c'é^ tait moi qui vous parlais... Vous me le promettez?...
Ses yeux charmants s'étaient faits candides et purs. Ils suppliaient. Raimond, pour être toujours regardé ainsi, eût donné le ciel et la terre. Il se courba sous la main blanche qui se levait vers lui, comme pour une caressante prière, et, enivré, il suivit du regard la svelte tournure de celle qu'il adorait. Il reprit possession de lui-même, en entendant Thérèse lui parler.
— Mon ami, disait-elle, il nous faut revenir, sur de douloureuses impressions... Êtes-vous prêt à le faire^ avec une entière liberté d'esprit ?
— J'y suis prêt, répondit Ploërné. Mais est-ce bien nécessaire?
— Indispensable, déclara la jeune fille avec fermeté. Je ne puis supporter que vous me jugiez défavorablement. C'est pourquoi j'ai exigé cette explication décisive... Depuis que vos yeux se détournent de moi, avec embarras, je ne vis plus... Il faut que je retrouve votre confiance, votre estime. . . Je suis trop malheureuse depuis deux jours... Cela ne peut dvirer plus longtemps*
Peu à peu, elle s'était animée, ses joues brûlaient, ses yeux s'allumaient. Elle prononça les dernières paroles
dîme voix tremblante et, suffoquée par l'émotion qui la bouleversait, elle fondit en larmes :
— Voyons, Thérèse, dit doucement le marin, 9c'\< plus raisonnable... Je ne te fais aucun reproche... Mou amitié n'a pas diminué... Je te plains sincèrement... L'embarras de mon regard venait de la crainte do le mettre à la gène... Maisiln'y a, dansmoncœur, aucune sévérité. . . Je n'ai point qualité pour te juger. D'ailleurs, mon affection, si ancienne, plaide en ta faveur, et*je ne me découvre que de la pitié et de l'indulgence pour toi.
— De l'indulgence, de la pitié I sanglota Thérèse... Est-il possible que je m'entende adresser, par vous, de telles paroles?. .. Yoilà donc les sentiments que je vous inspire ! . . . C'est à peine, si vous ne me méprisez pas. . . Encore, est-ce bonté de votre part !... Et tout autre que vous serait certainement plus dur... Eh bien! cependant, je ne puis me résigner à une telle déchéance... Je veux vous convaincre que je n'ai point démérité... Il faut que je me défende, que je me disculpe.
— Défends-toi, pauvre enfant, répondit Ploërné. Mais, hélas! quant à te disculper...
Thérèse fit un geste de desespoir :
— Si cependantje vous jurais que je ne suis pas coupable, que je n'ai commis aucune faute...
— Ne le jure pas, Thérèse. Si, pour t'apaiser, il faut te dire que je crois ce que tu m'assures, je te le dirai.
— Mais vous ne serez pas convaincu !... Vous agi» r :
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ainsi par complaisance, pour ne point me pousser à bout!... Ce n'est pas là ce que je veux... Il faut que je vous convainque, que je vous arrache l'aveu sincère que vous ajoutez foi à mes preuves...
— A tes preuves?... dit Ploërné tristement. Que vaudront-elles, comparées aux miennes? Que deviendront tes affirmations, tes serments môme, lorsque je les mettrai en balance avec les faits... Pourras-tu nier l'évidence?
Il la prit par la main, et lui montrant la terrasse qui s'étendait devant eux, ensoleillée, sous la retombée des jasmins et' des clématites :
— Étais-tu là, au rendez-vous, quand j'y suis venu à la place de celui qui était attendu? Y étais-tu? Voyons, parle...
Il s'était laissé aller à un mouvement d'irritation, devant ce déraisonnable entêtement à se justifier. Il serrait fortement les doigts de la jeune fille, et, les yeux fixés sur son visage, il la regardait durement, pour la première fois. Elle, le front penché, les paupières closes, comme si elle ne voulait rien voir, ni les choses qui étaient autour d'elle, ni celui qui l'interrogeait, ne répondait pas, épouvantée de ce qu'elle aurait à dire, exaspérée d'avoir à se taire. Il lâcha sa main, et d'une voix apaisée, où se notait une légère nuance de dédain :
— Tu ne peux parler, hélas ! tu es forcée d'en convenir. La réalité s'impose malgré tout. Va, cesse de résister ; accepte dignement les responsabilités encourues.
Ce faisant, tu es sûre de la sympathie et des encouragements de ceux qui sont auprès de toi.
Les paupières de Thérèse se relevèrent brusquement et elle redressa son front. L'irritation de Ploërné l'avait laissée maîtresse d'el.le-mêiîie. Saméorisante douceur lui fit perdre toute mesure :
— Quand vous m'avez trouvée à ce rendez -vous, €ria-t-elle, êtes-vous bien sûr que j'y venais pour mon compte?...
A peine eut-elle laissé échapper ces mots qu'elle en comprit la terrible portée. Raimond était devenu très pâle. Il regarda Thérèse avec une sévérité qu'il ne cherchait plus à déguiser :
— Voilà que tu accuses, maintenant, pour t'innocenter! Mais si tu n'étais pas là pour toi, pour qui donc y étais-tu ?
— Suis-je seule dansla maison? balbutia M'^^ Letourneur. N'y a-t-il pas d'autres femmes?... Ne pouvais-je pas avoir dessein de surprendre quelqu'une des filles qui nous servent?... Enfin, tout n est-il pas préférable à l'horrible supposition que c'est moi qui suis coupable?
Les lèvres de Ploërné se serrèrent si violemment que les mots avaient de la peine à sortir de sa bouche :
— N'essaie pas de me donner le change. Il ne s'agissait pas d'une fille de service. Ta terreur en me voyant, tes supplications, ton aveu... Car tu as avoué, ne l'oublie pas... Tout prouvait que la situation était des plus périlleuses... Il n'y avait dans cette maison que
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deux personnes sur lesquelles pouvait peser le soupçon : Lydie ou toi... Oh! je te l'ai dit nettement, et jo te le répète, et je veux cette fois qu'il n'y ait plus de réticences... Si tu te déclares innocente... c'est que tu dénonces Lydie, comme étant coupable... L'une ou l'autre?... Elleoutoi?... Réponds!... Tu as de la religion... Devant Dieu... réponds! Est-ce elle?
Il était si effrayant d'angoisse et de fureur, que Thérèse fut épouvantée. Elle cria •
— Non ! Pas elle !
— Alors, que prétends-tu me faire croire?...
Elle se tordit les bras, dans un affolement d'horreur :
— Mais je ne puis cependant m'accuser !... Je n'ai rien fait de mal... Rien! Je le jure... Rien ! Si ce n'est peut-être d'aimer trop !...
Il lui demanda rudement :
— D'aimer qui?
Elle secoua la tête avec douleur. Pouvait-elle le lui dire, à l'heure même où il la torturait si cruellement, et où elle endurait ce supplice pour l'amour de lui?
Elle reprit :
— Oh ! Vous ne saurez jamais à quel point vous êtes injuste et combien je suis malheureuse!... Je vous atteste que je suis innocente... Ne pouvez-vous me croire^ moi qui n'ai jamais menti?...
— Mais, comprends donc, à ton tour, s'écria-t-il,avec un emportement désespéré, que la situation est inex"^ tricable : toi ou elle. Si je te crois, je la condamne.
Il fit un geste effrayant de menace :
— Enfin, m'avez-vous trompé, elle et toi? Suis-je dans l'erreur, depuis mon arrivée?... Avez-vous joué avec mes sentiments, mes espoirs et mes croyances?... Oh 1 si cela est!,.. Mais nous allons être fixés!...
De toute sa voix, insoucieux d'être entendu par M°^° de Saint-Maurice, il appela :
— Lydie!... Lydie... venez ici.
— Qu'allez-vous faire? demanda Thérèse.
— Vous mettre en présence l'une de l'autre, et vous forcer à me dire la vérité.
— Non! Pas cela! supplia la jeune fille.
— Pourquoi donc? répliqua-t-il rudement. Assez de faux-fuyants, trêve aux mensonges!... J'apprendrai ce que je veux savoir... Et n'accuse que toi de ce qui en pourra résulter.
Lydie, descendue dans le jardin, s'avançait vers eux, la démarche tranquille, le front pur, les yeux clairs. Thérèse la vit s'approcher avec épouvante. Allait-elle donc la perdre inémissiblement? Elle regarda Raimond. Il était blême, ses mains tremblaient et, sur place, il piétinait, dans une attente exaspérée. Elle fit un pas vers lui, l'implorant, les doigts joints, comme pour une prière.
— Tu commences à avoir peur?... dit-il, en riant affreusement.
Oh! oui, elle avait peur. Jusqu'au fond de son cœur glacé. Peur pour lui, peur pour Lydie même. Car elle devinait Ploërné prêt aux pires résolutions. Son re-
gard promettait la mort. Elle lui saisit le bras et dit :
— Renvoyez-la î... Emmenez-la... Mais, par grâce, qu elle ne vienne pas ici.
— Tu crains donc son te'moignage?
— Oui, je crains son témoignage.
— Tu sais donc qu'elle te réduirait à avouer?...
— Je crois... oui, je crois qu'elle me réduirait à avouer... Que je ne la voie pas, en ce moment, c'est tout ce que je demande.
— Alors tu cherchais donc à me tromper ?
— Oui, je n'ai jamais cherché qu'à vous tromper.
Il la regarda un instant avec tristesse, puis tout bas, comme une suprême concession de son affection ancienne :
— Je te pardonne.
Elle voulut lui saisir la main. Il l'écarta doucement, et, marchant vers Lydie, qui n'était plus qu'à quelques pas d'eux, il laissa Thérèse écrasée sous le poids de son dur martyre , et pourtant ne regrettant pas de l'avoir accepté. Abordant Ploërné, M^*® de Saint-Maurice lui dit de façon à être entendue :
— C'est fini cette conférence avec Thérèse ?Qu'aviezvous donc de si grave à discuter? Vous êtes-vous mis d'accord ?
Et Raimond, passant le bras de Lydie sous le sien, répondit :
— Nous sommes d'accord. Ce n'était rien !
Rienl Des larmes brûlantes coulèrent sur les joues de Thérèse. Elle se laissa tomber sur un banc de pierre ;
et, après ces deux tentatives infructueuses pour sauver ce rien, qui était son bonheur à elle et l'avenir de Raimond, élevant sa pensée vers le ciel, elle se résigna à souffrir.
Elle ne parut pas de la journée et, le soir, M™*^ de Saint-Maurice, au moment de se mettre à table, dit :
— J'ai eu tout à l'heure avec Thérèse une conversation très extraordinaire. Elle est venue me trouver dans ma chambre, et m'a annoncé que reprenant des projets dont elle vous a, paraît-il, autrefois déjà parlé, mon cher neveu, elle se dispose à partir pour Paris et à se retirer dans un couvent.
Il y eut un silence. Brusquement s'était imposé à l'esprit de Raimond le souvenir de cette journée où, dans le jardin de l'hôtel de l'avenue Hoche, il avait détourné Thérèse d'entrer en religion, après la mort de sa mère. Il revoyait la jeune fille lui exprimant ses inquiétudes, àTidée de voir arriver les dames de Saint-Maurice. Il lui semblait encore l'entendre parlant de sa voix ingénue, l'air candide, presque une enfant. Et c'était elle, à présent déchue, qui s'éloignait. Il eut un serrement de cxEur. Une sourde inquiétude le troubla. Il se souvint des larmes de Thérèse, le matin même, de ses affirmations, de ses protestations. Le soupçon qu'elle pouvait dire vrai l'effleura, le faisant frémir d'angoisse. Il leva les yeux, et vit Lydie rayonnante, virginale, adorable. 11 oublia ses inquiétudes et ne pensa plus qu'à aimer.
— Ah ! Elle se fait religieuse ? dit M^^^ de Saint-Mau-
rice avec tranquillité. Je crois qu'elle fait bien. Elle a la vocation.
— C'est égal, dit la tante de Saint-Maurice, c'est bien triste.
Et comme le domestique ouvrait la porte de la salle à manger, elle ajouta :
— Mes enfants, allons dîner.