DEUXIÈME PARTIE
Il y avait bal, chez Samuel Bernheimer. Sa fille, la princesse Feretti, faisait, aidée de son mari, joli garçon à tête de ténor italien, les honneurs de l'hôtel de l'avenue Montaigne. Tout ce que Paris comptait de gens riches et titrés, d'artistes ou de sportsmen, était réuni, dans le somptueux rez-de-chaussée, dont les six salons, en enfilade, offrent, pour une réception, le plus admirable décor qu'ait pu rêver la fantaisie d'un financier prodigue. Le grand salon Louis XIV, qui forme le centre de l'hôtel, avec son plafond surélevé en forme de hall, ses balcons dorés et sa coupole décorée des précieuses peintures de Lebrun, achetées lors de la démolition du château de Préfont, est d'un effet grandiose. L'orchestre, ce soir-là, logé dans le dôme, laissait tomber ses mélodies en ondes sonores, au milieu de l'éblouis-
sèment de la lumière électrique. Une foule animée et riante entourait les danseurs qui tournoyaient avec un froufrou de soie, un chatoiement de couleurs, habits rouges et habits noirs, robes claires et sombres, blanches épaules, chevelures frissonnantes au vent de la valse, yeux brillants dans l'ivresse du plaisir.
A l'entrée, debout près de son père, la princesse, avec sa laideur aimable, accueillait, d'un sourire et d'un mot gracieux, les nouveaux arrivants, car, quoiqu'il fût deux heures du matin, on arrivait encore. C'est que cette fête n'était pas seulement un événement mondain, auquel tout Parisien classé ne pouvait se dispenser d'assister, mais encore un événement financier. Il s'agissait, en cette soirée, de consacrer, par une démonstration importante, l'avènement triomphal, à la cote de la Bourse, du Comptoir Français, la nouvelle société à laquelle le grand monde avait accordé son patronage. Tous les ducs avaient pris des actions, le clergé avait béni les bureaux. Les millions affluaient, le conseil d'administration comptait les noms les plus qualifiés de l'aristocratie de France. Le but avoué de la société nouvelle était de faire concurrence à la haute finance juive, et de soutenir, avec les ressources considérables que devait fournir la banque, la politique royaliste. Donc, un double programme : faire échec à Israël triomphant sur le marché, et ^favoriser une restauration monarchique.
Ayant à choisir un directeur pour l'entreprise, les fondateurs n'avaient pas cru pouvoir mieux s'adresser
(jii'à Samuel Bernheimer, juif d'origine, il est vrai, mais juif converti, et tenant, par ses relations éléganles et sportives, au monde qui devait alimenter de ses fonds la caisse catholico-monarchique. Et c'était pour célébrer le lancement de l'affaire que le directeur du Comptoir Français avait ouvert son admirable hôtel à ses amis qui étaient ses actionnaires. Aussi, pendant cette soirée, qui fut un événement dans les fastes mondains, le plus étonnant spectacle s'offrait-il aux regards observateurs.
Assis à l'entrée du grand salon, abrités contre le vaet-vient des danseurs par une colonne de marbre, deux jeunes gens causaient à demi-voix, élégants, de même tournure, presque de même visage, tant la coupe de leurs cheveux et de leurs moustaches était pareille, et cependant fort dissemblables par la naissance, l'état et les habitudes. L'un était le marquis Maurice de Roquière, et son occupation la plus habituelle était de faire de l'escrime et de monter à cheval. L'autre se nommait Jules Bricolier et cumulait l'emploi de secrétaire de Samuel Bernheimer avec celui de journaliste. xMédiocre par nature, envieux par impuissance, méchant par plaisir, Bricolier étaiC l'incarnation parfaite du raté^ décidé à se faire une situation, fût-ce au prix d'un crime. Sous des dehors corrects et câlins ce garçon cachait une vulgarité féroce. C'était le coquin frisé le plus gracieusement dangereux qui existât. Quelque chose comme une main brutale et crasseuse sous un gant grisperle.
Le marquis et le journaliste s'étaient rencontrés à la salle d'armes, carie sport, auquel Requière s'adonnait par plaisir, Bricolier le pratiquait par métier : en lui le journaliste se doublait d'un bravo. Il fallait pouvoir continuer par Tépée ce qu'on avait commencé par la plume, et à l'encre mêler le sang. Derrière la colonne de marbre, c'était Bricolier qui parlait :
— Est-ce que vous en êtes de la croisade financière, vous, marquis ?
— Oh I Moi, répondit Roquière, vous savez que je n'ai pas de fortune... Juste ce qu'il me faut pour vivoter... Je ne puis donc pas spéculer.
— Pourquoi, si vous jouez à coup sûr?
— Joue-t-on jamais à coup sûr?
— Oui, quand on est dans la partie d'un homme qui connaît son jeu et le jeu des autres.
— Et cet homme-là, c'est Samuel Bernheimer?
— C'est Samuel Bernheimer, mon glorieux patron. Moi, de ce coup-là, j'attrape mes petites trente mille livres de rente, je dételle mon cheval, qui commence à se fatiguer, et je vis comme un bon bourgeois, en méprisant les anciens camarades.
— Ce qui est le commencement du bonheur, dit le marquis riant.
— Oui, répondit sérieusement le journaliste, pour un homme qui a toujours été méprisé, est-il rien de plus doux que de mépriser à son tour?
— Je crains que vous ne soyez pas bon, Bricolier, dit Roquière, en regardant de haut en bas son interlocuteur.
— Je le crains comme vous, marquis, riposta le journaliste avec un pâle sourire. Mais si vous aviez, dans votre tiroir, toutes les notes que j'ai payées à la boucherie spéciale de la vache enragée, vous seriez moins placide, pour votre compte, et moins étonné, pour le mien. Vous raisonnez comme un fils de famille qui n"a jamais fait d'efforts que pour manger l'argent de sa légitime. Moi je parle comme un chevronné de l'armée des mécontents , qui voit enfin approcher l'heure de la victoire et du partage du butin. Voilà, cher ami.
— Et vous croyez que cette affaire du Comptoir Français réussira?
— Oui. marquis, immanquablement. Assez longtemps en tous cas, pour que ceux qui s'y seront engagés, avec ridée bien arrêtée de réaliser un bénéfice et non de changer l'axe du monde financier, aient le temps de s'en retirer et dépasser le paquet de titres aux nigauds qui sont destinés à le garder.
— Et ces nigauds, qui sont-ils?
— Les gens du monde !
— Mais, dites donc, ce sont mes amis, mes parents, mes camarades.
— Bah î N'allez-vous pas crier : « Aux armes î on égorge mes frères! « interrompit Bricolier en riant. Profitez de l'avis pour vous... Mais, du reste, je suis bien bonde vous recommander la discrétion. Allez, publiez ce que je viens de vous dire. . . Clamez-le sur les toits. . . Aucun de ceux à qui vous vous adresserez ne vous croira... Ils ne vous entendront même pas. . . 11 y a eu, à la Bourse,
aujourd'hui, cent francs de hausse sur les actions... Demain il y en aura autant, et les jours suivants, jusqu'à ce que ça casse ! Les porteurs de titres, à qui vous conseilleriez de vendre, vous traiteraient de mauvais ami, et vous accuseraient de vouloir les empêcher de faire fortune... Ces gens-là ont vu la hausse... Ils sont fanatisés!
— Et puis, après tout, l'affaire sera peut-être bonne l dit Roquière.
— Le hasard est si grand! conclut gaiement le journaliste.
Le marquis n'e'coutait plus ; il regardait de tous ses yeux du côté de l'entrée.
— Ah 1 Voilà la comtesse de Ploerné, s'écria Bricolier. Vous rougissez, marquis... Pourquoi?... Ah! ah! Mon maître, voilà le défaut de votre cuirasse !.. Vous n'êtes pas un spéculateur, vous êtes un amoureux... Ne vous en défendez pas... Tout Paris sait que vous brûlez d'une flamme aussi fidèle que pure... Jolie femme du reste ! Vous avez du goût!
— Bricolier, vous êtes odieux ! dit avec agitation M. de Roquière devenu pâle. Et vous prenez des licences...
— Je suis aussi licencié que licencieux! interrompit en ricanant le journaliste. Allons ! Vous savez bien que je vous aime et que rien de moi ne viendra vous chagriner... Attendez que je prenne la description de la toilette de la divine comtesse pour le journal... Robe peau-de-soie vert Nil, garniture de dentelles d'argent...
C'est d'un collant!... DitOï^-donc, marquis, au moins deux cent mille francs de perles et de diamants sur ses belles épaules et sa jolie tête... Voilà mon illustre patron qui lâche sa famille pour conduire la belle Lydie... Allons la saluer.
Samuel Bernheimer venait d'offrir son bras à M"^ de Ploërné, et au milieu d'un caressant murmure de curiosité, lentement, il traversait la foule. Raimond, à trois pas derrière eux, souriant, échangeait des saints et des poignées de main. Arrivé au seuil du petit salon oriental, le banquier s'arrêta :
— Où désirez-vous tenir votre cour, comtesse? demanda-t-il, obséquieux.
— Mais où vous voudrez. Ici, par exemple, répondit tranquillement Lydie.
Dans ce coin charmant, décoré avec une fantaisie éclatante, le banquier, à l'ordinaire, installait son fumoir. Un petit escalier, conduisant à une galerie basse, aux arcades dentelées et sculptées, reliait le salon oriental au premier étage. Des lanternes^ ornées de verres colorés,semblables à d'énormes fleurs, répandaient dans la pièce une changeante lumière. Le bruit des instruments et la rumeur de la fête mouraient dans les plis des lourd )s portières. Des couples entraient, recherchant un peu de tranquillité, puis repris par l'attrait des danses, du flamboiement des lustres et du tumulte des orchestres, se perdaient, de nouveau, dans le flot des invités. Derrière Samuel et la comtesse, une escorte déjà nombreuse se formait. A peine assise, Lydie
se vit entourée et, souriante, elle fit accueil à ses courtisans.
C'était bien une cour, comme l'avait dit le banquier, que la jeune femme allait tenir. Depuis un an qu'elle était mariée et avait fait son apparition dans le monde, sa réputation de beauté et d'élégance avait toujours été grandissante. On ne la nommait pas la belle M"'* de Ploërné. Cette qualification, trop souvent et trop légèrement donnée, dans ces dernières années, eût paru pour elle presque un diminutif. Elle valait mieux, et la comtesse de Ploërné, sans épilhète, en disait plus long que les dithyrambes adressés, dans les journaux, à de fausses belles madames sur le retour. Pour exprimer la merveille qu'était Lydie , il eût fallu trouver un titre hors pair, et ne pouvant la sacrer impératrice ou reine de beauté, on lui laissait la simplicité de son titre : « la comtesse ». Cela suffisait. Il n'y en avait qu'une : et c'était elle.
En un an, elle était devenue éclatante et superbe. Sa grâce jeune avait pris un développement magnifique. On eût dit qu'elle avait grandi : ses épaules et ses bras de marbre avaient une élégance incomparable. Quant à son visage, il était resté tel qu'autrefois, avec son velouté de fruit exotique, la langueur de ses yeux, et le voluptueux sourire de sa bouche aux dents blanches. Les plus vieux amateurs ne se rappelaient pas avoir admiré, dans toute leur carrière galante, même dans le monde de l'amour professionnel, un pareil chefd'œuvre vivant
DETTE DE HAINE. iBl
Ploërné, lui, n'avait pas changé : c'était toujours l'homme passionné et un peu simple qui ne voyait que par les yeux de Lydie. 11 paraissait avoir pour fonction, dans la vie, de faire ce que sa jeune femme voulait. Il la suivait d'un regard attendri, s'enorgueillissant de ses succès, jouissant de son charme, prêt à tout pour lui plaire, et presque paternel avec cette enfant gâtée. Le marquis et Bricolier avaient enfin réussi à se glisser jusqu'auprès de la comtesse, et, courbés, ils rendaient hommage à sa souveraineté. Elle, très gracieusement indifférente, les avait accueillis d'un signe de tête et s'était remise à causer avec Bernheimer, sans paraître, le moins du monde, remarquer l'air désolé de Roquière. Le journaliste, pivotant sur un talon, murmura d'un air narquois :
— Vous ne faites pas vos frais, mon cher... Moi non plus, du reste... Il n'y en a que pour ce sac à millions!... Voulez-vous un bon conseil?... Rattrapez-vous sur le mari.
Lydie, derrière son éventail, disait, pendant ce tempslà, de façon à n'être entendue que par le banquier : — Alors vous êtes satisfait de la Bourse d'aujourd'hui ?
— Je crois que vous partagerez ma satisfaction : vous gagnez deux cent mille francs.
— En si peu^e temps?
— Le temps que d'autres ont mis à les perdre... Mais votre mari gagne plus que vous.
Un pli léger creusa le front blanc de Lydie, et ses yeux eurent un mauvais regard :
— Je lui donne les indications que vous me fournissez, dit-elle. Il est heureux, pour lui, que vous soyez là... Si par hasard, un jour, vous vous trompiez...
— Mais je ne me tromperai pas... Il s'agit de vous, pensez donc, de votre bien-être, de votre luxe, de votre bonheur 1 ... Et tout cela m'est si précieux. . . Si vous saviez...
11 devenait très rouge, et les paroles s'embarrassaient sur ses lèvres. Elle l'interrompit sèchement :
— Allons! Bernheimer, vous allez dire des sottises. Elle regarda le banquier d'un air d'ironique dédain ;
puis, se levant, elle passa devant lui, qui la suivait très décontenancé et dit :
— Je vais danser.
Elle se tourna vers Roquière :
— Marquis, maintenant, c'est votre tour.
Et comme Maurice s'avançait, radieux, le bras : rondi pour l'emmener, elle ajouta, en souriant à Bci .. heimer :
— Je vous laisse mon mari : consolez-vous tous les deux.
Le banquier fit la grimace. Mais légère et pimpante la jeune femme entrait déjà dans le salon voisin. Ploërné, instinctivement, s'était mis à l'écart et, appuyé à un chambranle de porte, il regardait les couples tournoyants emportés par le mouvement de la valse. Le banquier jeta un dédaigneux coup d'oeil sur ce rêveur et suivit la comtesse. Raimond semblait très attentif, mais les formes vagues qui passaient n'occupaient pas
sa pensée. Il était, bien loin de ce bal, bien loin de cet hôtel en fête. Il revoyait un autre salon, calme et silencieux, et c'était celui do sa maison. Doucement éclairé parles lampes, chauffé parmi bon feu, il était fait pour la veillée paisible. Sur un petit canapé aux coussins moelleux, M""® de Saint-Maurice sommeillait à demi. Et prèsde la table, travaillant à une délicate broderie, juste ce qu'il fallait pour paraître occuper ses doigts blancs, Lydie était assise. Lui, affectant de lire une brochure, se perdait dansune contemplation délicieuse. Nul bruit, le tic tac de la pendule seulement. Et quelle tranquillité d'esprit, quelle sécurité de cœur !
C'était ainsi, pendant les premiers temps du mariage. Puis,promptement, l'existence avait changé. Le monde s'était emparé d'eux et ne leur avait plus rendu la liberté.Peu à peu, les soirées au coin du feu s'étaient faites rares, et maintenant c'était l'exception quand on s'enfermait à la maison. Alors l'ennui de la comtesse se montrait morne. Elle traînait sa maussaderie sur les fauteuils du salon. M™^de Saint-Maurice, heureuse d'avoir sa fille, pour quelques heures, en sa compagnie, essayaitde donner la réplique àRaimond pour échauffer, jusqu'à la gaieté, la triste humeur de Lydie. Mais les efforts du mari et de la mère restaient infructueux, et la mondaine bâillait, loin du monde, dans l'engourdissement de la fatigue des bals précédents soudain ressentie. Et sans dissimuler qu'elle s'assommait, M™® de Ploërné finissait par se sauver dans sa chambre, où elle se faisait déshabiller longuement par Leïla.
Depuis qu'il était le mari de Lydie, Raiinoiul s'efforçait d'étudier la jeune femme. D'abord, l'affolcmont de sa passion l'avait emporté et il avait été incapable de raisonner. Tout au bonheur de posséder celle qu'il aimait, il était hors d'état de sentir autre chose que le ravissement d'aimer. Il s'était donné avec transport, et son ivresse avait été si ardente qu'il l'avait pu croire partagée. Cependant il n'avait pu continuer à se faire illusion : la froideur de celle qu'il serrait éperdument dans ses bras l'avait glacé. Brusquement il avait dû s'avouer que les sentiments éprouvés par Lydie ne concordaient point avec ceux qu'il éprouvait lui-même. Toute sa flamme ne parvenait point à dégeler cette belle neige. Et plus il s'acharnait à l'échauffer de son ardeur, à la pénétrer de sa passion, plus il la trouvait impassible et inerte.
Par moments, il s'effrayait, en devinant en elle comme une sourde résistance. Jamais il n'avait retrouvé, sur les lèvres de sa femme, le mordant baiser que sa fiancée lui avait donné, la veille de son départ. Il en avait encore la brûlure à la bouche. Il tâchait de ressaisir cette sensation délicieuse du complet abandon qu'il avait éprouvée ce soir-là. Il s'exaltait, mais il s'exaltait seul. L'amour de Lydie, poursuivi par lui, le fuyait toujours. Il la possédait, mais il ne l'animait pas. Et il en souffrait cruellement. Il avait senti la créole frémir, quelquefois, dans ses bras, comme si elle allait enfin se livrer, mais on eût dit qu'une mystérieuse influence, une volonté, soudainement manifestée, arrêtait le bouillonnement de la sève, et calmait les sens
prêts à s'émouvoir. La femme, un instant palpitante, redevenait insensible et, presque lassée, se prêtait aux désirs de l'époux, mais ne cédait pas à la volupté des caresses.
Avec amertume, Raimond s'était dit : Elle ne m'aime pas! Puis, par un retour de son indulgence, il avait ajouté :Elle peut m'aimer, mais non autant que je l'aime. Et c'est l'excès de ma tendresse qui fait paraître la sienne insuffisante. Il pensa qu'il fatiguerait Lydie et l'ennuierait, s'ilselaissaitaller atout l'entraînement de sa passion. Il s'étudia à se modérer, il calcula, quand il aurait voulu se donner sans réserve. Il fut malheureux. Mais, loin d'affaiblir son amour, l'épreuve qu'il s'imposait le redoubla. Il s'accusa de ne pas savoir plaire. Il ne fit pas un reproche à la jeune femme de son indifférence. C'était lui le coupable, rien que lui. Elle, elle était la souveraine de qui venait tout bien et qui résumait toutes les perfections.
Il chercha par quels moyens il pourrait se rendre plus agréable. Il avait remarqué le goût de Lydie pour les raffinements du luxe. Il dépensa des sommes considérables à son installation dans un très joli hôtel de la rue Rembrandt. Il entoura l'idole d'un cadre digne d'elle. Sans admiration comme sans reconnaissance, elle accepta tout. Elle semblait trouver simple et naturel qu'on s'ingéniât à charmer ses yeux.
Elle prit l'habitude des fantaisies cotiteuses, saccageant, avec une inconscience, presque une malignité de jeune sauvage, les objets les plus rares et les plus chers.
Dans un mouvement de colère, elle avait brisé et jeté au feu un admirable éventail peint par Watteau, détruisant un chef-d'œuvre inestimable comme elle aurait fait d'un brimborion de vingt-cinq sous. Elle avait eu un caniche qui, pendant quinze jours, avait été le maître de la maison. Elle le laissait monter sur les meubles de son salon, qui étaient recouverts de tapisseries des Gobelins, et, pour l'exercer au rapport, lui lançait ses mouchoirs garnis de point d'Angleterre. Puis, le favori lavait lassée, et, un beau matin, froidement elle l'avait fait empoisonner dans la cour. C'était un mépris de la chose précieuse, un goût de mutilation, un appétit de massacre, qui étonnaient de la part de cette «ette jeune femme, élevée dans la pauvreté, et qui aurait dû jouir, plus respectueusement qu'une autre, des somptuosités de sa vie nouvelle.
Sa mère ne pouvait cacher son étonnement et Rai- Tuond avait dû intervenir pour empêcher M™*^ de Saint- Maurice de faire des observations. La vieille dame, installée dans une aile de Ihôtel, au midi, avec une vue charmante sur des jardins, s'était résignée au silence dans l'intérêt de son repos. Elle se préoccupait avant tout de son bien-être matériel. Elle avait donc promptement désarmé, laissant à son gendre la responsabilité du désordre de Lydie. Ce désordre ne s'étendait pas au service de la maison, sur lequel Leïla avait continué à avoir la haute main. Tout ce qui n'était pas dans la dépendance directe de M™^de Ploërné fonctionnait régulièrement, quoique coûteusement. Mais la vie, telle
que la comprenait la comtesse et telle que la lui laissait mener son mari, exigeait des revenus bien plus importants que ceux dont disposait Raimond. Et, très rapidement, une telle brèche s'était produite dans sa fortune , qu'il avait compris qu'au train dont il marchait, en six ans il serait complètement ruiné. Cette perspective l'avait assombri. Il s'était mis à réfléchir, non pas au moyen de modifier son existence, mais à celui de trouver des ressources pour la continuer. Il ne supportait pas l'idée de proposera Lydie de se restreindre. Il se la figurait fronçant son joli sourcil et faisant la moue de sa bouche charmante, lorsqu'il viendrait lui parler de réformes, non pas dans leur budget, mais dans son budget à elle. Et il aimait mieux recourir à tous les expédients que d'affronter le mécontentement de la Divinité.
C'était à ce moment que l'intervention de Bernheimer s'était manifestée. Depuis son enfance Raimond le connaissait. Samuel était leparraindeThérése. Lorsque Tassociation avec M. Letourneur avait pris fin, parce que les hardiesses financières de Samuel ne cadraient plus avec les habitudes un peu anciennes du père de Thérèse, les rapports des deux associés n'avaient pas cessé. Bernheimer s'était lancé dans des opérations énormes qui lui avaient réussi. Letourneur avait continué le train- train bonhomme de la banque, tel que l'avait établi son père. Samuel, lancé dans la société viveuse, avait promptemont pris les habitudes de ses compagnons, il les avait même exagérées, comme tous
lesnéophytes. Mais il avait su dépenser son argent, et sa prodigalité, une sorte de rondeur qui plaisait, lui avaient ouvert les portes du meilleur monde.
Il avait une chasse, qui rivalisait avec les plus belles de France ; il faisait courir, et jamais institution charitable ne l'avait trouvé rebelle à une large souscription. Très fin, il avait jugé la haute société parisienne, et compris qu'en la prenant par son intérêt et par son plaisir, il en obtiendrait tout ce qu'il voudrait. Peut-être serait-il méprisé en secret, mais ouvertement il serait accepté. Il avait flatté, obligé et amusé les grands seigneurs qui donnaient le ton à Paris, et, protégé par eux, il était arrivé, après trois blackboulages seulement, à forcer l'entrée du Jockey-Club.
C'était donc un monsieur très bien noté et dont on parlait avantageusement dans les journaux. Il donnait dans la galanterie, et payait fort cher ses caprices. Il avait réussi à savoir s'habiller, et portait les vêtements qui convenaient le mieux à sa forme. Il s'était donne une allure. En réalité, il ne ressemblait pas à tout le monde : il était quelqu'un. Quand il passait, au pesage, vêtu d'un complet gris, bien coupé, un bouquet jaune ou bleu à la boutonnière, de petites guêtres blanches aux pieds, une cravate soigneusement nouée autourde son col droit, un chapeau brillant comme un miroir sur la tête, il avait un chic jeunet qui seyait à sa taille massive et à sa figure rougeaude. Les petites femmes l'appelaient Sam, en lui demandant un « tuyau », qu'il donnait toujours et consciencieusement. Ses amis du Club
le nommaient Bern. On éprouvait le besoin de se familiariser avec lui : il inspirait la sympathie. Et cependant, quand il voulait, il avait une façon à lui de couper les gens, en les regardant avec ses yeux froids et clairs, qui le rétablissait dans sa situation de millionnaire, bon enfant, mais dont il ne fallait pas abuser.
Dès l'installation de Plocrné à Paris, il avait été empressé auprès de Lydie. 11 se rappelait l'effet extraordinaire qu'elle avait produit à l'Opéra. 11 devinait, en cette jeune femme, une des reines futures du monde parisien. Il se rangeait, dès le début, dans le cortège, à une place de choix. Et, pour avoir l'avantage de relations familières avec Lydie, il prit, tout de suite, une allure paternelle destinée à rassurer le mari. Cependant, à sa première visite à l'hôtel Letourneur, le banquier s'était étonné de ne point voir Thérèse auprès de sa tante. Les dames de Saint-Maurice, revenues de Beaulieu à Paris, et le mariage ne devant se conclure que quinze jours plus tard, n'avaient pas encore eu le temps de s'installer dans l'hôtel qu'avait acheté le comte de Ploërné. Et Bernheimer les trouvait chez Thérèse, sans Thérèse.
La tante de Saint-Maurice alors, avec la candeur de son ignorance absolue, avait raconté que sa nièce lui causait le violent chagrin de se laisser entraîner par sa vocation religieuse, et qu'elle s'était enfermée dans le couvent des Dames de la Passion, pour faire un stage d'un an, avant de renoncer définitivement au monde. Ah ! c'était un sujet de bien graves soucis pour son
cœur vraiment maternel! Cette enfant lui était aussi chère que sa Lydie. Mais tous les raisonnements, toutes les supplications avaient été inutiles, et Thérèse avait passé outre. Du reste, elle étaitbonno etdévouée comme à son ordinaire. Elle avait prié sa tante de loger dans son hôtel, d'y rester toujours, elle avait offert de le lui donner par un acte définitif, la chère petite, comme si cette maison serait possible à habiter sans elle! Ne l'y chercherait-on pas sans cesse? Et la pensée qu'elle serait confinée dans une petite et froide cellule, pendant que sa tante se prélasserait dans les salons, vastes et confortables, n'empoisonnerait-elle pas, pour celle-ci, la jouissance ?No.Ti! Elle avait refusé, et son gendre venait d'acquérir un bijou d'habitation près du parc Monceau. Aussitôt le mariage accompli, on s'installerait.
Pendant que M""^ de Saint-Maurice parlait, avec une volubilité et un attendrissement très naturels, Bernheimer examinait Lydie, et le visage de la créole le frappait par sa dure impassibilité. Pas un mouvement de regret, pas un frémissement de pitié. L'insensibilité complète. Avec sa finesse d'homme habitué à regarder plus loin que la surface des choses, à ne jamais se contenter des raisons qu'on lui donnait, et à chercher celles qu'on ne lui donnait pas, Samuel devina un mystère, dans la brusque détermination de Thérèse et dans le silence presque hostile de Lydie. 11 se fitdonner l'adresse du couvent où s'était retirée M"^ Letourneur, et se promit d'aller y chercher le mot de l'énigme.
N'avait-il pas tous les droits de s'occuper d'elle? N'é-
tait-il pas son parrain? Sous l'enveloppe d'égoïsme qui le protégeait contre les impressions soudaines, le cœur du banquier s'émut. Mais il pressentit, dès le premier instant, qu'il y aurait un parti à tirer du trouble qu'avait trahi l'altitude de Lydie. Raimond entrait, sur ces entrefaites, et l'immobilité du visage de la jeune femme frappa, de nouveau, Samuel. Comme lorsqu'il était question de Thérèse, elle resta de glace, en voyant soc fiancé. Lui, souriant, attentif à plaire, amoureux. Elle, indifférente, dédaigneuse, lassée.
En un instant, Bernheimer fut renseigné sur l'état moral des futurs époux, et il en conçut de grandes espérances.Un si médioere accord de sentiments, se trahissant à la veille d'un mariage : quel avenir pour un célibataire, disposant de tous les moyens de corruption, ayant déjà un pied dans la place ! Aussitôt, le banquier cessa de s'occuper ostensiblement de Lydie, et n'eut plus de prévenances que pour Ploërné. La femme n'était point désormais importante à circonvenir. Celui dont il fallait s'emparer, c'était le mari. Était-il rien de plus aisé? La simplicité sans détour, ce Raimond, la franchise affectueuse d'un bon chien qui ne se sert de ses forces, qui pourraient être terribles, que pour caresser et flatter. On devait avoir scrupule d'abuser de la confiance de ce brave garçon. Mais sa Lydie était si tentante! Ainsi pensait Samuel, en s'en allant, après sa visite à l'hôtel Letourneur. Et il était partagé entre ses bons sentiments et ses tentations mauvaises. Il ne décida rien, ce jour-là, et monta au Club pour changer d'idées.
Le lendemain, il se dirigea vers la rue Saint-Jacques, où, proche la place Denfert, à deux pas des Madelonnettes, dans un ancien hôtel entouré d'un jardin, se trouvait la communauté des Dames de la Passion. Il entra, demanda à la sœur portière s'il pouvait parler à W^^ Letourneur, et, introduit dans un vaste et froid parloir, dallé, lambrissé de vieux chêne, décoré d'une Vierge des Sept-Douleurs, au cœur ensanglanté, faisant face à un Christ expirant, il attendit en piétinant pour se réchauffer. Au bout de quelques minutes,un pas léger se fit entendre, une porte s'ouvrit, et, avec une stupéfaction attendrie, le banquier vit entrer Thérèse, vêtue du costume gris, à bordures bleues, coiffée du bonnet blanc des religieuses. Elle était un peu pâle et s'efforçait de sourire, mais des larmes roulaient dans sesyeux.llsrestérentun instant silencieux, immobiles, le parrain et la filleule, à se regarder; puis Samuel surmonta son trouble et, prenant la main de la jeune fille, l'amena près de la fenêtre pour la mieux voir :
— Comment, ma chère petite, c'est ici, et sous ces vêtem^ts que je te retrouve?... Et tu ne m'as rien dit. Tu n'as pas même cru devoir me consulter, ou seulement me prévenir... Mais que s'est-il passé? Quel motift'a conduite dans cette maison?...
Thérèse l'interrompit, gênée d'être interrogée, et d'une voix paisible :
— Vous savez, mon cher parrain, que j'ai toujours eu un penchant pour la vie religieuse... Jusqu'ici, j'avais résisté à ma vocation. . . Mais elle a été la plus forte
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et m'a entraînée. Voilà tout. Je suis très tranquille, très heureuse : ne vous préoccupez donc pas de moi.
— Mais je m'en préoccupe énormément ! s'écria Bernheimer. A dix-huit ans, dans un couvent, et dont la règleestdesplussévéres,une fille, commetoi, qui asété élevée si doucement et qui n'es pas forte ! . . . Mais pourquoi? Thérèse, pourquoi ?Tu as heaume parler de ta vocation... Oui, je sais... Ploërné m'a touché deux mots de cela, mais je ne puis me contenter de raisons pareilles.. . Ça, c'est l'apparence, c'estce qui doit servir à tromper les curieux et les indifférents, mais, ce qu'on avoue aux gens qu'on aime, la réalité enfin, quelle est-elle?
Tout en parlant, Samuel no perdait pas de vue sa filleule : au nom de Ploërné, il la vit tressaillir; sa pâleur s'accentua sous sa cornette hlanche, et ses yeux se creusèrent douloureux. Ploërné? Était-ce lui qui était cause de cette immolation? Le trouhle de Thérèse donnait, en tous cas, à Bernheimer une indication qu'il ne devait pas négliger. Il reprit :
— Je suis allé hier faire visite à ta tante de Saint- Maurice, que j'ai trouvée installée chez toi, avec sa fille... Elles m'ont donné des explications pareilles aux tiennes, en y ajoutant toutes sortes de regrets... Oh! Lydie surtout... Elle paraît bien t'aimer...
A ces mots, le même tressaillement de chair blessée, la même pâleur, avec un éclair de plus dans les yeux, se manifestèrent et, pour Samuel, il devint évident que la détermination de Thérèse avait été, en grande partie, causée par Raimond et Lydie. Il voulut pousser plus
loin ses investigations, et appuyant hardiment sur le point douloureux :
— A l'idée qu'elle allait épouser Raimond et que tu ne serais pas auprès d'elle, pour partager son bonheur, ta cousine était désolée. « Ma joie sera incomplète ! » m'a-t-elle répété; et je ne serais pas surpris qu'elle vînt ici, pour te prier de quitter ta retraite, ne fût-ce que pendant une journée.
Thérèse fit un geste lent, douloureux, comme pour implorer ; et s'efforçant vainement de dominer son agitation :
— N'essayez pas de me troubler, dit-elle, Je veux oublier le monde et je désire qu'il m'oublie.
Cependant elle ne put résister à l'âpre curiosité qui la brûlait, et, d'une voix tremblante, elle ajouta :
— M.dePloërné,n'a-t-ilpasjointsesinstancesàcelles de ma cousine, pour obtenir que j'assiste àsonmariage?
— Non, dit Samuel, et je t'avouerai même que sa froideur m*a étonné. 11 t'aimait beaucoup, autrefois, et j'attendais de sa part des sentiments plus fraternels... Mais il est amoureux et il ne voit plus rien que son amour.
— Je souhaite de tout mon cœur qu'il soit heureux, dit Thérèse en baissant les yeux.
— Souhaitons-le, dit le banquier, mais n'y croyons pas trop.
— Pourquoi cela? s'écria M"^ Letourneur, dont les paupières, soudainement relevées, démasquèrent un regard dévorant.
— Parce que s'il aime, lui, elle me fait tout l'effet,
DETTE DE HAINE. • 19o
elle, de ne pas aimer. Jamais indifférence plus complète ne répondit à tendresse plus exclusive. Ne t'en étais-tu pas aperçue, lorsque tu étais auprès d'eux? Sans répondre à la question, elle murmura :
— Est-on jamais aimé comme on aime ?
Elle se perdit dans une rêverie que Samuel respecta. Il songeait lui-même : 11 est évident que ma pupille adore Raimond et que sa belle vocation religieuse n'est qu'un pur et simple désespoir d'amour. Pauvre fille! Comment lutter contre cette Lydie? N'est-elle pas invincible? 11 était fatal que Ploërné, mis en présence de la créole, eu deviendrait fou. Mais comment et quand le coup de foudre s'est-il produit? Est-ce avant le départ pour l'extrême Orient, ou depuis le retour? N'estce qu'un feu de date récente, ou une bonne passion qui a résisté à deux années de campagne? Il faut que je sache cela, c'est très important pour moi. Déjà Bernheimer, glissant sur la pente de l'égoïsme, oubliait les malheurs de sa pupille pour s'occuper de ses intérêts personnels. Il demanda :
— Est-ce que Raimond aime M"° de Saint-Maurice depuis longtemps?
Thérèse tressaillit. Elle revint du lointain de sa pensée et dit :
— Us étaient fiancés avant le départ de M . de Ploërné.
Cette réponse replongea Samuel dans son incertitude. Si Thérèse savait, depuis plus de deux ans, que Lydie et Raimond devaient se marier, comment expliquer sa détermination soudaine? En un si long espace
de temps, n'avait-elle pas eu le loisir d'user son chagrin, si chagrin elle avait, de se raisonner, de se résigner?. . . Évidemment, il y avait autre chose que ce qu'il avait découvert. Mais qui le lui révélerait? Il attendit tout de l'avenir. En observant, en rapprochant les détails, il finirait par reconstituer la vérité. Et la connaissance de cette vérité lui ouvrirait, sans doute, la place qu'il avait déjà l'audace de vouloir emporter. H dit :
— Alors, tu n'as plus confiance en ton vieux parrain?... Tu ne te décides pas à lui confier ton idée de derrière la tête... Tu sais, je ne suis pas ta dupe, et je soupçonne à ton acte des motifs que tu ne m'avoues pas... Mais je ne veux pas te tourmenter... Tu n'es pas disposée à parler aujourd'hui ?. . . Une autre fois, tu seras plus bavarde... Car je reviendrai te voir, tu t'en doutes, n'est-ce pas?
Thérèse eut un joli sourire :
— Oui, mon parrain, je sais que vous êtes bon... Mais ne vous dérangez pas de vos occupations pour moi... Je penserai à vous, même si je vous ne vois pas... Ne me croyez ni malheureuse, ni folle... Ne parlez de moi à personne... Oh! surtout cela... J'y tiens... Me le promettez-vous?
— Oui, je te le promets... De ton côté, si tu as besoin de quoi que ce soit, tu n'as qu'à m'écrire un mot... Ne te laisse manquer de rien. . . Cette maison me parait pauvre... Prends garde aussi qu'on n'abuse de ta générosité. Qui est-ce qui administre ta fortune?
— Mon notaire.
— Bien ; je le verrai. En tous cas, promets-moi, à ton tour, de ne jamais rien signer sans me consulter.
— Je vous le promets... Adieu, mon parrain. Allezvous-en. Il est de règle ici que les visites ne durent que peu de temps et il y a plus d'une heure que nous sommes ensemble.
— Adieu, donc.
Thérèse préparait un mouvement de retraite. Bernheimer la retint par la main, et, un peu ému :
— Eh bien! Tu ne m'embrasses plus?
Elle se jeta sur son épaule, et, ne pouvant plus maîtriser son émotion, elle fondit en larmes. Il lui tapota l'épaule, la raisonnant surun ton de gronderie paternelle :
— Allons! Bête! Tu vois... tu as du chagrin... Tu es bien obligée de me le montrer... Oh ! mais je saurai ce dont il s'agit... Et je mettrai au pas ceux qui t'ont fait de la peine.
Elle s'écarta vivement, essuya ses yeux. Et d'une voix ferme :
— Non ! non ! Vous vous trompez. . . Je n'ai pas de chagrin... Et je ne veux pas qu'on tourmente qui que ce soit, à cause de moi.
Elle fit un geste gracieux, et disparut par la lourde porte de chêne bruni. Bernheimer sortit du parloir, et dans la cour, aux pavés cerclés d'herbes, frappant du pied, il dit :
— Si c'est Lydie et Raimond, qui ont désespéré cette petite... eh bien!... cela m'enlève vis-à-vis d'eux tou^t scrupule I
Il n'en avait guère avant; mais, charmé de s'être trouvé cette bonne excuse à lui-même, il demanda la porte à la tourière et s'éloigna.
Placé, auprès du jeune ménage, en si bonne posture, le banquier aurait attendu avec patience l'occasion favorable à ses mauvais desseins sur Lydie, si, très promptement, il ne s'était découvert des concurrents. Il n'avait point été seul à tomber sous le charme, et, parmi les plus animés, le jeune Maurice de Roquiére lui avait tout de suite paru dangereux. De tous ceux qui tenaient une place dans le monde parisien, le petit marquis, comme on le nommait volontiers, était un des plus galants et des plus heureux. Non qu'il fût très beau, très spirituel ou très riche ; mais il avait un genre particulier qui plaisait.
On lui prêtait d'étonnantes bennes fortunes. Et, dans tous les mondes, il était également favorisé. La ravissante Sophie Haldrich, morte si jeune, après avoir chanté merveilleusement deux ou trois opéras, avait été folle de lui. Et il avait été cause du divorce de la comtesse de Brumant. En le voyant, pour la première fois, on se disait généralement : « Eh ! quoi, c'est là ce grand séducteur, qui a jeté le désordre dans tant de cœurs de femmes. Mais il est fort ordinaire ! » Et quand on le connaissait plus intimement, on se rendait compte de l'impression qu il arrivait à produire. Il ne réussissait que par la constance et par une volonté d'aimer qui anéantissait en lui toute autre pensée. Il dégageait ainsi une sorte d'influence magnétique qui imposait son dé-
sir, et qui détruisait peu à peu toutes les résistances. A compter du moment où il s'était déclaré à lui-même qu'il aimait une femme, il n'avait plus d'autre souci que de s'emparer d'elle, et, par tous les moyens, il lui prouvait son attentionpassionnée. C'était le type achevé de l'homme à femmes, pour qui la femme est tout au monde.
Il avait été présenté à Lydie, Tannée précédente, par Bernheimer lui-même, et comme d'habitude, au premier abord, n'avait point été remarqué. Avec beaucoup de bon sens il s'en était aperçu, et s'était contenté de préparer l'avenir. Il savait attendre, c'était encore un de ses talents. Maintenant que Lydie reparaissait dans le monde, il reprenait ?on siège et s'apprêtait à le pousser avec activité. Il ne semblait pas cependant avoir de particulières chances de succès, était traité à peu près comme Bernheimer, avec une bonne grâce railleuse qui ne décourageait pas les assiduités, mais laissait le soupirant toujours au même point. Requière avait pour lui la danse et son prestige de conducteur de cotillon. Samuel avait la Bourse et le mérite de donner d'utiles conseils financiers.
Au bout de quelques mois, faisant, par prudence, le compte de ce qu'il avait déjà dépensé pour s'installer à Paris, et de ce qu'il lui faudrait pour y vivre sur le pied où il s'était mis dès le début, Raimond avait constaté avec tristesse que ses inquiètes prévisions étaient justes et qu'il marchait rapidement à la ruine. II avait, en se mariant, deux cent mille francs de rente. L'acquisi-
tion do son hôtel et sa luxueuse installation lui avaient enlevé près d'un million. Son revenu avait donc diminué d'un quart, et son train de maison devait absorber trois cent mille francs par an. Encore fallait-il que Lydie n'eût pas de trop gros caprices. Il se sentait incapable de ne pas les satisfaire. Et, à chaque fantaisie, une ferme de Bretagne serait emportée. On eût dit qu'avec une diabolique clairvoyance M'"'' de Ploèrné se rendait compte de la situation de son mari et qu'elle était résolue à la compromettre, car elle abondait en inventions coûteuses, ayant l'extraordinaire insouciance d'une fille qui sait qu'à l'amant ruiné, un amant riche succédera, permettant la continuation du gaspillage.
Cependant elle remarqua l'air contraint avec lequel Raimond l'accueillait lorsqu'elle rentrait ayant acheté une pelisse en zibeline de trente mille francs, ou du point d'Alençon ancien — une occasion étonnante! — pour mille louis. Elle n'aimait pas beaucoup qu'on fit froide mine à ses emplettes : elle s'enquit donc des raisons de ce manque d'enthousiasme, et Ploërné, qui ne savait pas dissimuler, ouvrit son cœur tout de suite. Il s'attendait aune effusion, à des cris de repentir pour le passé, à des promesses sages pour l'avenir. Il vit, plein de chagrin, le front de Lydie se rembrunir, et dut constater que le seul sentiment excité, par l'aveu qu'il venait de faire, était le regret de ne plus pouvoir librement continuer à dépenser de l'argent, sans compter.
Après un instant de silence pénible, Lydie laissa tomber ces paroles d'un ton glacé :
— Je croyais que nous étions riches. Excusez-moi, mon ami, si je vous ai causé de l'embarras : je saurai désormais me restreindre.
Raimond la regarda avec stupeur. Se restreindre I Elle appelait « se restreindre » cesser de se livrer aux prodigalités les plus folles. En cet instant, il eut sur le caractère de Lydie des vues qui l'épouvantèrent. Il la découvrit frivole, fausse, égoïste, mauvaise. Il eut le soupçon qu'elle manquait de cœur, et peut-être que les sentiments qu'elle avait pour lui étaient sournoisement hostiles. Il fut, pendant une minute, tout près de la vérité. S'il avait été capable d'observer attentivement sa femme, jusqu'à la conclusion de la scène qui s'engageait entre elle et lui, il eût pu éviter des désastres, et sauver ce qu'il jugeait être son bonheur. Mais il aimait trop passionnément pour avoir du sang- froid, il était trop aveuglé par la passion pour avoir de la clairvoyance. Il mit sur le compte de l'inexpérience dépitée ce qui était le fait d'une perversité froide. Et il excusa Lydie, au lieu de tâcher de la comprendre. Il répondit avec douceur :
— Mais nous sommes encore riches, mon cher amour ; seulement, dans peu de temps, nous ne le serons plus, si « nous » dépensons tant d'argent à la fois. Nos ressources, qui sont grandes, sont pourtant limitées et ce sont ces limites qu'il faut connaître.
— Expliquez-moi cela, dit la jeune femme, en s'allongeant sur un canapé, d'un air boudeur.
— Eh bien ! quand vous aurez acheté cinq manteaux,
comme la pelisse de fourrure de l'autre jour, nous aurons mangé notre revenu de l'année. Comprenez bien que je ne vous blâme pas d'aimer les belles choses. Elles ne seront jamais assez belles pour vous... Le malheur, c'est qu'elles coûtent très cher et que je n'ai pas les coffres pleins d'or d'un prince des Mille et une Nuits... Ohl je le regrette bien! Car tout vous appartiendrait et je ne serais jamais plus heureux que quand vous feriez à mes trésors la faveur d'y plonger vos belles mains.
Il voulut lui prendre la main et la baiser. Elle la retira assez brusquement, et d'une voix sèche, qui n'avait aucun rapport avec sa voix profonde, sa voix d'amour :
— Si vous n'avez pas assez d'argent, tâchez de vous en procurer.
— Gela n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire ; et les gens qui gagnent leur vie ont du mérite. A plus forte raison ceux qui savent faire fortune. Je crois que je serais absolument incapable de m'enrichir d'une façon quelconque et que je réussirais plus promptement à me ruiner.
— Alors, mon ami, qu'est-ce que vous savez faire?
— Pasgrand'chose, répondit Ploërné, non sans mélancolie. Me battre pour mon pays, ce qui est une vertu commune, tous les ans, à trois ou quatre cent mille Français, qui ne se croientpaspour cela deshéros. Conduire un vaisseau d'une partie du monde à une autre, sans avarie, lorsque Dieu le permet... Et voilà tout.
Lydie resta un moment songeuse. Elle ne paraissait
pas avoir entendu ce que son mari venait de dire. Un amer sourire crispait sa lèvre. A quoi pensait-elle ? A coup sûr, pas à s'arrêter sur le chemin qui menait ce brave garçon, si loyal, si aimant, à sa perte. Peut-être revoyait-elle une petite terrasse, cachée sous les branches, où un marquis italien lui avait prodigué de si tendres serments, de si enivrantes caresses et juraitelle, à nouveau, de le venger. Elle poussa un soupir, et fixant ses yeux sur Raimond :
— Pourquoi ne demandez-vous pas à Samuel Bernheimerde vous faire gagner de l'argent à laBourse ?
— C'est que, ma chère, il ne peut pas me convenir de me lancer dans des opérations très aléatoires.
— Avec lui elles ne le seraient point.
— Cela me conviendrait encore moins. La seule excuse du jeu, c'est qu'on risque de perdre... Mais le jeu à coup sûr? ir me semble que je commettrais un vol.
— Il me semble, à moi, que vous êtes un peu naïf. Comment f-ont tous les banquiers, tous les boursiers, tous ceux qui s'occupent de finances? Us prélèvent leur luxe sur la sottise humaine. Pour que l'argent entre dans une poche, il est nécessaire qu'il sorte d'une autre... Et si vous voulez que j'en aie à dépenser, il faudra bien que vous le preniez à quelqu'un... Arrangez-vous donc-pour le prendre correctement, honorablement, en faisant des affaires... Toute la science, en cela, consiste à n'en tenter que de bonnes... Ce sont les nigauds qui choisissent les mauvaises... Voulez-vous être un nigaud?
20i LES BATAILLES DE LA VIE.
Elle s'était relevée et lui parlait sous le nez, coquettement, son beau visage, cette fois, à portée des lèvres. Il Tembrassa, et pas encore convaincu cependant ;
— Je voudrais bien ne pas touchera des choses qui me paraissent très laides.
— Parce que vous ne les connaissez pas, comme tous les gens de votre monde qui sont bourrés de préjugés... Mais nous en recauserons, car il faut prendre un parti, et à moins que nous n'allions vivre à la campagne, pour faire des économies...
— Oh ! si vous y consentiez 1 s'écria-t-il avec feu... A Ploërné, au milieu de nos gars, qui vous adoreraient comme une reine.
— Oui, mais au milieu de vos gars et de leurs adorations, la reine mourrait d'ennui... Il vaut mieux rester à Paris, où je suis reine un peu aussi, et chercher les moyens de ne pas dédorer ma couronne.
Ces moyens, elle les avait trouvés, et dès le lendemain elle reprit cet entretien , s'efforçant d'habituer Raimond à l'idée de faire des affaires. Mais elle le trouvait rebelle, pour la première fois, à ses volontés. Il refusait avec douceur, mais avec une inébranlable fermeté, en vrai Breton qu'il était. Elle l'appelait entêté, se mettait en colère, le menaçait de toutes sortes de punitions, dont la plus sérieuse et la plus vivement sentie était sa froideur. Bernheimer, cependant, appelé à l'aide et bien éclairé par Lydie sur ce qu'elle désirait, avait pris Raimond à partie. Il n'était pas pour les solutions violentes, lui, et quand il se heurtait à une con-
DETTE DE HAINE. 20o
viction, au lieu de la vouloir ébranler et réduire, il la tournait et arrivait, sans secousses, au résultat ambitionné. Il choisit, pour entraîner le comte, des voies tout à fait opposées à celles que la jeune femme avait suivies.
— Vous ne voulez pas vous lancer dans la spéculation? lui dit-il. Vous avez raison. C'est un triste métier, et, quand on ne lui donne pas du prestige en brassant des affaires qui intéressent le monde entier, il n'est pas enviable. Et puis il ne me paraît pas démontré que vous sauriez vous approprier le mécanisme assez délicat de ces opérations. Il faut une forme d'esprit particulière pour y réussir. Beaucoup d'hommes, très intelligents, n'y comprennent rien, et je sais des imbéciles qui y excellent. Ne spéculez donc pas. Mais, si vous le voulez bien, cherchons un emploi plus rémunérateur de vos fonds. Il est telles valeurs qui, en peu de temps, doublent et triplent leur capital. Voilà ce qu'il faut pour satisfaire à la Fois votre femme et ménager vos scrupules. Un placement avantageux ne saurait vous répugner?... C'est ce que recherchent les gens raisonnables... Mettons-nous à l'affût... Et, quand l'occasion s^ présentera, saisissez-la sans crainte
Le raisonnement de Samuel plut à Ploërné. Ne point se relâcher de ses principes et satisfaire en même temps Lydie , c'était ce qu'il pouvait souhaiter de mieux. 11 aquiesça donc aux propositions du banquier et s'occupa de rendre disponible la plus grande partie de sa fortune. L'occasion, dont Bernheimer parlait, était près
de se présenter. Depuis quelques mois, l'affaire du Comptoir se préparait sourdement, et l'émission des actions allait produire un considérable mouvement sur le marché. C'était là que Samuel comptait se montrer à Lydie sous son vrai jour et, n'ayant point le moyen de la séduire par l'agrément de sa personne, se proposait de l'éblouir par l'étalage de sa puissance financière.
Il avait demandé à la jeune femme de lui confier une somme d'argent, pour qu'il la fît valoir. Lydie, à qui sa mère avait donné deux cent mille francs, en la mariant, gardait dans son coffre-fort les titres représentant sa dot. Raimond s'était toujours refusé à prendre ces valeurs, dont il laissait la jouissance à sa jeune femme. Et, avec un instinct de conservation très particulier, cette gaspilleuse n'avait jamais touché à ce qui lui appartenait. De ses deniers elle était avare. Elle ne savait bien dépenser que l'argent de son mari. Les deux cent mille francs furent donc confiés à Bernheimer, qui les reçut avec une sorte d'attendrissement. Il lui semblait qu'en lui remettant cet argent, Lydie plaçait, dans l'engrenage financier, le petit doigt de sa main blanche, et que, mathématiquement, le corps tout entier devait y passer. En même temps, Raimond, averti, souscrivait, àl'émission, trois mille titres de cinq cents francs, el, se voyant entouré des plus grands noms de France, croyait concourir à une œuvre de rénovation sociale et faire en même temps une très bonne affaire. Dès le premier instant, l'un des deux buts qu'il s'étaitproposés
avait paru atteint. La valeur avait monté avec une étonnante rapidité, et il semblait probable que ceux qui en détenaient les titres allaient tripler les fonds engagés. Raimond était donc délivré de tous ses soucis ; et ne craignant plus de se ruiner, il pouvait dépenser, sans compter, l'argent qu'il n'avait point placé dans le Comptoir Français.
Il pensait à ces choses, le soir de la fête donnée par Bernheimer pour célébrer la victoire financière, en regardant, appuyé à la porte du salon, Lydie qui dansait avec Maurice de Roquiére. Et il était aussi heureux de se sentir libre d'inquiétudes que de la voir radieuse et souriante. Il suivait des yeux la jeune femme tournant légèrement au bras de son valseur. Il la trouvait gracieuse et jolie, ne s'étonnait pas qu'on se groupât pour ladmirer, et ne prenait pas ombrage de ces regards arrêtés sur les blanches épaules, sur la poitrine ferme et palpitante de celle qu'il adorait. Sa confiance était complète. Pas le plus petit soupçon ne troublait sa pensée. Il était tout à son plaisir, lorsqu'une main se posa sur son épaule et le fit se retourner. Bernheimer était derrière lui, souriant aussi, mais avec une nuance d'inquiétude :
- La comtesse s'amuse, dit-il, en montrant Lydie qui passait tout près d'eux. Ah! Ces jeunes gens sont heureux de pouvoir danser avec elle ! . . . Nous, c'est fini . . . Et quand je dis nous, j'ai tort, car vous, si la fantaisie vous en prenait...
— Je ne me vois pas très bien sautant au son de la
musique, dit gaiement Raimond. Ces aimables folies sont loin de moi.
— Un fameux danseur, ce Roquiére ! insinua Bernheimer... Il plaît beaucoup, par la vigueur de son jarret... Et puis il pose une femme, car il n'invite pas tout le monde...
— La comtesse l'apprécie beaucoup, et elle non plus ne danse pas avec tout le monde...
Bernheimer fit la grimace ; il pensa : Ces maris sont tous les mêmes ! On leur montre le danger : ils ferment les yeux pour être mieux aveugles... Tu veux avoir du désagrément, mon ami, tu en auras... A moins que je n'y mette bon ordre !...
Lydie et Roquiére revenaient, la danse terminée. Samuel, devançant Raimond, s'était élancé. Il semblait avoir hâte de séparer le jeune homme de la comtesse. Elle ne parut même pas l'apercevoir, et s'approchant de son mari :
— Quand vous voudrez, dit-elle, nous rentrerons.
— Comment, vous songez déjà à partir? s'écria Bernheimer. Mais il est encore de très bonne heure.
— Nous ne devions faire chez vous qu'une apparition... Il faudrait encore aller chez les de Layrac... Mais je suis fatiguée, et je veux me ménager pour demain...
— Qu'y a-t-il donc demain?
— Il y a ce qu'il y a eu hier, ce qu'il y a ce soir, ce qu'il y aura tout l'hiver, répondit Raimond avec un sourire résigné : des réceptions, auxquelles il faudra assister, quand on serait si bien chez soi.
— Qu'est-ce que vous ferez donc quand vous serez vieux? dit Roquière, en riant.
— Je tâcherai de me consoler de n'être plus jeune, et ce sera une occupation suffisante.
Bernheimer avait offert son bras à Lydie, et Roquiére suivait avec Ploërné. Ils arrivèrent dans la vaste salle à manger où était installé le buffet. Là on mangeait et on buvait, sans doute à la prospérité de l'entreprise financière, et alors sa réussite promettait d'être énorme. Samuel, avec des sourires et des coups de coude, perça la foule qui fêtait son vin de Champagne, et, d'un signe, appelant un maître d'hôtel, il fit sur un guéridon servir la comtesse.
Debout, souriante, au milieu d'un cercle de curieux qui s'était formé autour d'elle, elle égrenait une grappe de raisins, en causant avec le banquier d'un air d'indifférence. Ellesesentaitbienregardéecependant, mais n'en témoignait rien, à l'aise sous le feu croisé des admirations. Elle n'était vraiment heureuse que dans ces moments-là, lorsque son orgueil était caressé par les hommages. Elle jeta un coup d'oeil sur Raimond qui causait paisiblement avec Roquiére, et une expression de dédain crispa ses lèvres. Le pauvre homme 1 Valaitil donc toute la haine qu'elle avait pour lui dans le cœur? Est-ce qu'il était possible qu'elle eût redouté autrefois quelque violence de sa part? Maintenant elle ne le craignait plus, et bientôt le craindrait moins encore. Elle leva son verre et, comme elle le portait à ses lèvres, elle entendit Samuel qui murmuiait :
— A notre réussite commune !
Elle eut un sourire, et d'une voix âpre, elle répéta :
— Oui, à notre réussite commune, et à tout ce qu'elle promet !
Le banquier fit un geste de remercîment joyeux. L'association d'intérêts, acceptée par Lydie, lui paraissail d'un favorable augure. Mais s'il eût compris tout ce que signifiait la réponse de la jeune femme, il eût été effrayé.
Elle reposa son verre vide, et d'un ton bref, se tournant vers Raimond :
— Quand il vous plaira, maintenant.
Elle serra la main de Samuel, adressa, du bout de son éventail, un amical adieu à Maurice, et, marchant seule, elle sortit. Le banquier la suivit des yeux, tant qu'il put la voir, et quand les plumes légères qui ornaient sa tête eurent disparu dans le grand escalier, il poussa un soupir.
— Quelle femme! hein? dit, auprès de lui, Roquière.
. — Oui, bien charmante, répondit Bernheimer. Il resta un instant silencieux, et regardant le jeune marquis d'un air ironique :
— Mais elle n'est ni pour vous, ni pour moi !...
— Bah ! Est-ce qu'on sait ! fit Roquière, les hasards de la vie sont si grands !... Elle peut devenir veuve, vous épouser, et vous tromper avec moi.
Et laissant Bernheimer stupéfait, il s'éloigna. L'orchestre versait toujours, du haut des balcons dorés du
hall, ses caressantes mélodies. Les couples tournaient au milieu du murmurejoyeuxdelafoule.Lafêtesecontinuait brillante. Mais Samuel la trouva maussade, vide et triste : celle qui en avait été tout le charme, pour lui, pendant une heure, n'était plus là.
Lorsque Lydie, dans le paroxysme de sa douleur et de sa rage, avait pris la résolution de se venger de Raimond, si une puissance infernale avait mis à sa disposition les moyens d'accomplir son projet, elle eût foudroyé, en une seconde, celui qu'elle haïssait. Avec le temps et la réflexion elle était devenue plus raffinée, et maintenant elle avait décidé de le faire souffrir. Elle y trouvait du plaisir. L'instinct de férocité, qui était en elle, se développait naturellement. Pendant ces heures de mutisme refrogné, qui désespéraient tant son mari, elle méditait, et ses idées auraient épouvanté Raimond s'il avait pu les soupçonner. Cette ravissante femme, allongée dans une attitude gracieuse, le front pensif, les yeux demi-clos, combinait la ruine et la mort. Et quand un sourire vague passait sur ses lèvres, que son regard redevenait vif, rassurant Ploèrné qui, depuis le commencement de la soirée, se disait : Qu'a-t-elle?
DETTE DE HAIiNE. 213
Pourquoi ce silence et celte maussaderie? c'était que les pièges tendus à ce malheureux étaient jugés par elle habilement préparés et d'un effet sûr.
Sa combinaison favorite, née de quelque incident de roman qui l'avait frappée, était celle-ci : Raimond, acculé dans une situation terrible, n'avait plus à choisir qu'entre la mort et le déshonneur. Il se décidait pour la mort. CePloërné si brave, elle ne lui faisait pas l'injure suprême de douter de son choix. Alors elle apparaissait et elle insultait à son agonie. Oui, elle voulait, au dernier moment, se manifester formidable et vengeresse. En comédienne, elle réglait les incidents de ce dénoûment, elle vivait le drame, et applaudissait à son rôle avec une joie féroce. Elle en avait bien mûri les péripéties diverses et elle demeurait convaincue que, pour amener Raimond à la phase finale, il n'y avait qu'un moyen : son honneur compromis.
A cette menace il ne résisterait pas. Et comment pouvait-on mieux et plus facilement compromettre son honneur que dans des affaires d'argent? C'est pourquoi avec une profondeur scélérate elle l'avait poussé dans les combinaisons financières, et l'amenait par ses exigences continuelles au point, marqué d'avance, où, le besoin du gain imposant silence à ses scrupules, il se jetterait en aveugle dans le gouffre de la Bourse. C'était là qu'elle avait décidé de l'attendre, appuyée sur Bernheimer, dont elle ferait, elle en était certaine, à un moment donné et sur un simple signe, un allié et même un complice. Elle avait sondé le cœur de Samuel, elle
21i LES BATAILLES DE LA VIE.
savait quel fonds elle pouvait faire sur le caprice de ce blasé. 11 était fou, absolument fou d'elle, et pour l'obtenir il aurait prêté la main à toutes les infamies. Du moins elle le jugeait tel
Et son rêve l'emportant, elle pensait : Pourquoi ne deviendrais-je pas sa femme ? Il est vraiment riche, celui-là, et, grâce à ses millions, je serais, cette fois, la reine de Paris. 11 m'épousera si cela me plaît, trop heureux de me donner cette preuve d'amour. Et devant elle apparaissait le banquier, avec sa taille massive, ses cheveux gris et son teint fleuri légèrement apoplectique. Ce n'était plus là Girani, le mystérieux galant de la terrasse cachée sous les fleurs, et des nuits resplendissantes d'étoiles. Puis une autre image s'évoquait dans le vague de sa pensée, et c'était celle de Maurice de Roquière. Jeune, lui, et ardent et passionné. Aussi blond que l'Italien était brun , redoutable par son adresse au pistolet, à l'épée, et capable de tuer son adversaire dans un duel.
Un autre dénoûment se présentait alors à l'esprit de Lydie, plus raffiné encore et plus conforme à ce qu'exigeait la vengeance du meurtre de Girani. Elle se servait de l'amour que Roquière lui avait voué, pour affoler le jeune homme. Elle lui montrait Raimond comme le seul obstacle qui existât entre elle et lui. Le brûlant de désirs, l'irritant de caresses, le réduisant aune servitude morale qui ne lui laissait plus de libre arbitre, elle le lançait, bravo d'amour, contre l'homme exécré. Et ille tuait. C'était bien la contre-partie de l'aventure.
DETTE DE HAINE. 2io
Elle était exacte, brutalo, sanglante, mais^point aussi cruelle que lapremière solution, dans laquelle Raimond était amené par le désespoir à prendre une arme et à se frapper lui-même.
Ce qu'il eût fallu, au gré de Lydie, pour la contenter tout à fait et lui procurer la jouissance complète de sa vengeance, c'eût été une combinaison adroite de la péripétie Bernheimer avec le dénoûment Roquière : le déshonneur inévitable, assuré par la femme, et la mort reçue de la main de l'amant. Et pourquoi n'eût-ce pas été possible? Était-il donc une difficulté insurmontable pourcelle qui possédait la puissance de la beauté souveraine? Non ! Elle ferait ce qu'elle voudrait, quand elle voudrait, comme elle voudrait. Et ce n'était pas Ploërné qui entraverait sa marche vers le but marqué. Il la con-. duirait plutôt lui-même et lui faciliteraitlareussite.il l'aimait tant! Et, dans son rêve effroyable, elle combinait l'action du drame, vivant à deux pas de celui qu'elle sacrifiait à sa féroce rancune, répondant par un sourire quand il lui parlait, calme et inoffensive en apparence, quand elle était en réalité troublée et menaçante
Cependant elle avait commencé à sortir du domaine des idées pour entrer dans le domaine des faits. Depuis une semaine, le siège que Roquière avait entamé, conduisant ses approches avec une sage modération, devenait très sérieux. Il n'avait pas été repoussé. C'était un point important. Lui, qui ne se décourageait pas devant les rebuffades, devait concevoir de grandes espérances
d'un accueil bienveillant. Mais il n'en lirait pas avantage et se montrait d'autant plus soumis qu'il était mieux traité. Cela ne l'empêchait pas d'avoir quelques audaces, mais qui n'étaient point ordinaires et où son adresse et sa force jouaient un rôle.
Le froid avait été très rigoureux, et la glace solidement formée permettait de patiner au Bois de Boulogne. Lydie, née dans le pays du soleil , prit un grand plaisir à voir pratiquer ce sport dans le milieu raffiné du Cercle, parmi ses amis et ses connaissances. Elle put admirer Bernheimer glissant avec prudence sur 1-a lame de ses patins perfectionnés, le visage empourpré par le froid, les yeux brûlés par la bise, mais sacrifiant à la mode et risquant, par chic, la courbature. Elle remarqua surtout Roquière, qui, habile à cet exercice, filait avec rapidité, voltait brusquement, traçait des cercles sur un pied, en avant, en arrière, écrivait son nom sur la glace, attirant autour de lui une galerie par sa virtuosité.
Assise, les pieds sur une bouillotte d'eau chaude, bien pelotonnée dans ses fourrures, jouissant délicieusement de la fraîcheur qui lui rosissait le visage et ac'ivait la circulation de son sang, Lydie regardait l'élégant jeune homme qui, applaudi par tout le monde, ne travaillait que pour elle. Bernheimer lui avait hardiment offert, avec un air d'assurance, de la promener en traîneau, et elle avait refusé. Mais Roquière étant revenu à la charge, elle s'était laissée aller à l'envie de se senti emportée sur cette surface polie comme l'acier. Samuel
avait protesté, pris des airs vexés, en reprochant à sa chère comtesse de n'avoir pas confiance en lui. Elle s'étaitcontentéede rire et Tavaitengagé àlui faire cortége.
Installée bien à l'aise, une couverture d'ours noir sur lesjambes, elle avait donné le signal du départ, et sans une secousse, glissant comme dans l'air, elle avait été poussée en avant par le bras infatigable de Maurice. Elle le savait derrière elle, sans quoi elle aurait pu se croire enlevée par le vent à travers l'espace, tant le mouvement qui l'entraînait était égal et doux. En face d'elle, dans une brume grise, les grands arbres de l'allée des Acacias dressaient, au-dessus des taillis roux, leurs têtes dénudées ; un tapis de neige couvrait la terre, et sur la blancheur de l'étendue, les sapins profilaient la lourdeur de leurs branches, seule verdure de cette saison désolée. Un soleil d'hiver, sans rayons et sans chaleur, descendant sur la droite, incendiait les gaulis de ses rougeurs et changeait en rubis les diamants du givre. De temps en temps, dans le ciel triste passait, en triangle, un vol de canards sauvages. Le traîneau manié par un bras habile filait sur la plaine glacée, et Lydie se grisait d'espace, d'air et de vitesse.
Samuel, lancé à sa suite courageusement, avait d'abord essayé de soutenir la lutte avec Roquière et de rester auprès de la jeune femme. Mais il avait affaire à trop forte partie, et, bientôt distancé, il avait poussé quelques cris d'appel auxquels Lydie et Maurice étaient restés sourds. Alors, en détresse, pour ne point se donner le ridicule de suivre de loin son rival triomphant,
il s'était mis à évoluer paisiblement le long des gazons blanchis par le froid, jetant un regard mécontent sur le traîneau qui s'enfuyait vers les limites du petit lac^ le long des grilles, là où les patineurs se faisaient rares. Et, sûr de lui, Roquière se dépensait avec une ardeur merveilleuse : Lydie ne l'entendait ni respirer, ni même glisser. On eût dit qu'un fantôme était derrière elle, actif et silencieux, qui l'entraînait dans sa course rapide. Si grande que fût la volupté de se sentir emportée ainsi, la jeune femme eut cependant pitié de son guide; elle se retourna, et toute rose, avec un sourire, elle lui dit :
— Je vous en prie, ramenez-moi vers le Cercle : j'ai honte d'abuser ainsi de vous. -
Il ne répondit qu'en redoublant de vitesse, mais lui obéissant, il la poussa vers la foule, à l'endroit où les messieurs et les dames, désireux de faire preuve d'élégante virtuosité, viraient et voltaient, à petits pas, ménageant leurs forces et leurs effets. Là était revenu Bernheimer. De loin, Lydie, sur la glace aperce\^it les patineurs tout petits et noirs, comme un rassemblement de fourmis. Peu à peu se rapprochant avec une extrême rapidité, elle les voyait grossir, grandir, se dessiner, et en une seconde elle fut au milieu d'eux.
— Ah! Vous voilà enfin, s'écria Bernheimer, non sans aigreur. Vous auriez bien dû me prévenir que vous alliez àl'extrémité du Skating. . . Je vous aurais suivis ! . . .
Lydie jeta un malicieux regard à Roquière, qui soufflait comme un cheval de course, et lui montra le ban-
quier, se tenant immobile avec difficulté', sur les lames de ses patins.
— Je crois que vous avez fait tout ce que vous avez pu pour cela, dit la jeune femme. Mais on n'attrape pas le vent... Et nous courions aussi vite que lui.
— Descendez de ce traîneau... Vous devez être glacée. Allons, auprès des braseros, prendre un air de feu.
— Non ! J'ai très chaud ! Mais je voudrais essayer de patiner.
— Venez avec moi, s'écria Samuel plein dardeur. Je vous apprendrai, et je réponds de vous.
— Oh! interrompit M™"^ de Ploërné, je n'ai dans votre protection qu'une faible confiance... Et j'ai là, sous la main, le professeur qu'il me faut.
— Je conviens que Roquière patine avec plus de vitesse que moi, mais non avec plus de sûreté... Tenez, vous prendrez une barre de bois, dont nous tiendrons chacun une extrémité, et vous n'aurez qu'à vous laisser conduire.
— Non 1 non ! Deux cavaliers pour moi seule, ce serait trop d'un! M. de Roquière suffira.
Elle descendit du traîneau, et, sans faire attention à la mine éplorée du banquier :
— Seulement il faudrait me trouver des patins... Je n'en ai pas...
— Ne vous mettez pas en peine, dit Maurice : dans une seconde je vous en apporte une paire.
11 n'avait pas fait dix pas vers la vérandah, que Bern-
heimer, s'approchant de Lydie, d'un air soucieux lui dit :
— Vraiment, comtesse, je ne vous comprends pas de vous afficher ainsi avec Roquiére ! Je vous ai, tout à l'heure, offert une combinaison qui sauvait votre plaisir en ménageant votre réputation : vous l'avez repoussée avec dérision... Vous m'affligez beaucoup... Je vous assure que vous avez tort... Le monde est très méchant... Vous êtes terriblement jalousée... Il faut être plus raisonnable. Votre mari...
— Oh ! Laissons mon mari, s'écria Lydie en riant. Il est plus accommodant que vous... Ce qui est assez piquant, par parenthèse... Il a confiance et il a raison.
— Mais, sans doute, il a raison! reprit Bernheimer très agité. A Dieu ne plaise que je paraisse soupçonner... C'est bien loin de ma pensée !... Pourtant songez que l'opinion se fonde sur des apparences. . .Roquiére est tout ce qu'il y a de plus compromettant !... Ces jeunes gens-là, voyez-vous, ne respectent point la réputation d'une femme... Leur plaisir, leur vanité, avant tout !... Et advienne que pourra... Comprenez-moi bien... Je ne vois que votre intérêt... Je vous parle comme un ami...
— Comme un père ! interrompit Lydie, avec un geste moqueur.
Bernheimer fit la grimace, et cédant à son dépit :
— Allons! vous êtes mal disposée pour moi. Et ma sagesse vous semble importune... Il vaut mieux queje vous quitte.
— Bernheimer, je vous défends de vous en aller, dil la jeune femme. Vous êtes là pour me plaire elnon pour me contrarier... Voici M. de Roquière qui revient... Je fais un tour avec lui, je le remercie et vous me menez goûter au buffet, avant que je parte.
— C'est entendu, s'écria Samuel rasséréné par cette concession. Et repris de sa jalousie : Ne restez pas trop longtemps... Je vais tout faire préparer, en vous attendant.
Le marquis arrivait portant une paire de petits patins américains à lames d'acier brillantes. Il se mit à genoux et les attacha lui-même aux pieds de Lydie. Samuel le regardait faire avec une irritation qu'il ne cachait pas. Quand il vit la jeune femme debout, il ne put se retenir de s'écrier :
— Prenez bien garde ! . . . Roquière, faite&attention . . . hein?...
Maurice se mit à rire, et plaisamment :
— Oui, papal
Ils partaient. Elle, hardie, se laissant entraîner, sans un mouvement, les deux talons serrés l'un contre l'autre. Lui, la tenant parle bras avec une solidité qui défiait toute chute. Elle s'amusa d'abord de se sentir ainsi filer sur la glace qui criait. Il lui semblait qu'elle ne posait pas, tant le mouvement étaitfacile et souple. Elle voulut, au bout d'un instant, essayer de marcher elle-même . 11 lui expliqua commentelle devait s'y prendre et, docile, elle lui obéit. Elle avait une grâce aisée qui se prêtait à tous les exercices. Du premier coup, elle saisit la façon
de pousser le pied et, soutenue par Roquière, elle eut l'illusion qu'elle patinait. Ils avancèrent ainsi, pendant quelques centaines de mètres. Soudain , soit fatigue, soit étourdissement, Lydie demanda à s'arrêter. Ils étaient seuls, devant la petite tour en pierre couverte de lierre. La jeune femme resta immobile, à reprendre sa respiration ; puis elle secramponnaàl'épaule de Roquière, ses yeux vacillèrent, elle devint pâle et, d'une voix étouffée, murmura :
— Je suis éblouie : tout tourne autour de moi. Il me semble queje vais me trouver mal.
Il l'enlaça vigoureusement :
— Fermez les yeux. . . C'est un peu de vertige . . . Vous en avez voulu trop faire, pour une première fois... Quand vous serez mieux, nous gagnerons ce traîneau, qui esta cent pas d'ici, et je vous ramènerai... Pouvezvous marcher seulement?...
Elle ne répondit pas, il la sentit qui se laissait aller plus librement sur son épaule. Ses yeux étaient toujours fermés, mais le rose de ses joues avait reparu. Elle poussa un profond soupir et balbutia :
— Il me semble que je ne pourrais point faire un pas...
— Attendez alors !
Il se raidit sur ses jarrets, et, d'un effort, l'enlevant de terre, il la saisit dans ses bras et l'emporta. Elle jeta un léger cri, et ses yeux, démasqués de leurs paupières sombres, étincelèrent. Il la regardait, si belle de voluptueuse langueur, souriante et dolente en même temps.
Loin de tout, au milieu do la plaine glacée, dans les premières ombres de la nuit qui descendait, elle était bien à lui qui l'adorait. Il la tenait serrée contre sa poitrine, et il lui semblait que les battements de leurs deux cœurs se confondaient. Brusquement, sans s'arrêter dans sa course, il baissa la tête vers la bouche exquise, qui s'épanouissait si près de ses lèvres, et il y posa un ardent baiser. Les beaux yeux, qui le regardaient, se fermèrent, il sentit un frémissement dans ce corps qu'il emportait ainsi qu'une proie. Et Lydie, comme morte, resta silencieuse et immobile. Il arrivait au traîneau, il y posa son précieux fardeau et avec une rapidité furieuse il revint vers le Cercle. Bernheimer les attendait. En voyant Lydie étendue, il s'écria :
— ■ Oh ! mon Dieu ! Qu'y a-t-il ?
Ce fut la jeune femme elle-même qui lui répondit :
— La tête m'a un peu tourné... Mais cela passe... Elle voulut faire un mouvement pour se lever :
— Je suis brisée, dit-elle. Et se tournant vers Maurice : J'ai eu tort d'avoir confiance en vous...
Elle avait sur les lèvres un si énig-matique sourire que le jeune homme ne sut pas si l'allusion s'appliquait à la course qu'elle avait faite avec lui, ou au baiser qu'il venait de lui donner. Elle détacha ses patins, et prenant le bras de Bernheimer désolé :
— Plus de goûter, maintenant... Ma voiture... Jo veux rentrer chez moi.
— Vous voyez, je vous le disais... Si vous m'aviez écouté, tout cela ne serait pas arrivé.
22i LES BATAILLES DE LA VIE.
— Parfaitement 1... Mais il est probable qu'il fallait que cela arrivât.
Ils étaient à la grille. Elle se retourna vers Roquière qui la suivait, et, avec le même regard qu'elle avait lorsqu'il l'emportait dans ses bras :
— A bientôt, n'est-ce pas?
Il s'inclina très bas sans répondre. Et elle sortit.
Le mécontentement de Ploërné fut très vif, le lendemain, lorsque, parcourant distraitement le journal, aux Échos, il lut ces lignes : « Hier, au Cercle des Patineurs, il y avait foule. Au nombre des adeptes les plus brillants de ce sport on remarquait... » Parmi toutes ces notabilités mondaines, un nom lui sauta aux yeux, comme un coup de griffe, et ce nom c'était celui de sa femme : la comtesse de Ploërné. A quoi s'occupait-il, lui, à cette heure? Il classait des comptes, ou s'ennuyait au Club, ou faisait n'importe quoi, avec n'importe qui, au lieu d'être avec Lydie, qui se passait fort bien de lui, et patinait sans l'en prévenir, au milieu d'inconnus. Il y avait bien là Bernheimer et Roquière, et Clairefont et Bligny et tant d'autres de ses amis. Mais il ne lui apparaissait pas que ce fût plus convenable, en leur société, pour Lydie, de se livrer à des fantaisies sportives, sans l'en avoir prévenu. Et il resta un moment pensif, tout assombri, dans le petit salon où il attendait que sa femme vint le chercher pour déjeuner. Elle entra, fraîche, dans un déshabillé blanc, exquis assemblage de soie et de dentelles, l'œil clair et la physionomie souriante.
Du premier regard elle vit qu'il était morose, et, sans hésitation, avec la netteté de la femme sûre de son ascendant :
— Qu'y a-t-il? Pourquoi cet air grognon?
Il ne répondit pas, et questionnant à son tour :
— Vous ne m'aviez pas parlé de cette séance de patin que vous avez faite hier?
— Ah ! C'est là ce qui vous occupe ?
— Je suis bien forcé de m'en occuper, puisque les journaux le racontent...
— Ah!... Ils ont de la place à perdre les journaux!... En quoi cela peut-il les intéresser?... Eh bien! oui, j'ai patiné hier, en compagnie de Bernheimer et de Roquière... Cela vous contrarie ?
— Je regrette que vous ne m'ayez pas parlé de votre désir: je vous aurais accompagnée.
— Eh! savais-je que je me lancerais? J'étais partie pour regarder les autres. Le hasard, l'occasion, une envie soudaine, m'ont amenée à les imiter... Est-ce un crime ?
— Mais s'il vous était arrivé quelque chose ?
— Et quoi donc ?
— Que sais je? Vous pouviez tomber, vous faire du mal...
Elle se mit à rire. Et regardant de bas en haut Raimond avec une moue moqueuse ;
— Bah! comme dit la chanson :
Il est plus dangereux de glisser Sur le gazon que sur la glace !
Elle fit une pirouette, et prenant le bras de son mari :
— Allons! Venez déjeuner... Et ne faites pas la grimace, cela ne vous sied pas... Aufond, vous êtes furieux de n'avoir pas eu l'occasion de m'éblouir par vos talents... Vous devez patiner d'une façon supérieure.
— Ma foi non, assez 'médiocrement... Comme tout le monde !...
— Mieux que Bernheimer, en tout cas !
— Oh ! Bernheimer ! Il ne compte plus !...
— Il ne faudrait point le lui dire. Il est plein de prétention ; il ne vous le pardonnerait pas !
— Est-ce qu'il vous fait aussi la cour, Bernheimer?
— Ils me font tous la cour. Mais lui, plus que les autres.
— Pauvre Bernheimer !... Je vous assure bien, Lydie, que je ne suis pas jaloux.
— De lui?...
— Ni de lui, ni de personne.
— Vous avez tort.
Elle avait prononcé ces paroles avec une sécheresse provocante, qui fit lever les yeux à Raimond.
— Et pourquoi donc?demanda-t-il tranquillement.
— Parce qu'un homme vraiment épris doit toujours être jaloux, sous peine de passer pour présomptueux.
— Vous savez que je ne le suis pas... Mais si je n'ai guère de confiance dans mon mérite, j'en ai beaucoup en votre sagesse.
Elle le regarda audacieusement, et d'un ton décidé :
— Et si j'abusais de cette confiance?...
Il devint un peu pâle, et, sans rien perdre de son calme :
— Ne plaisantez pas sur ce sujet, Lydie. Cela m'est très pénible !
Elle s'entêta et, avec une nerveuse animation :
— Ce n'est pas répondre. Dites... que feriez-vous? Les sourcils de Raimond se froncèrent, et d'une voix
un peu sourde, il répondit :
— Vous savez bien ce que j'ai déjà fait. Encore étaisje dans le doute ! . . . Mais, s'il s'agissait de vous, ... et que je fusse sûr... Malheur à celui qui essaierait de vous prendre à' moi... Et malheur à vous !
Il passa la main sur son front, et s'efforçant de rire :
— Vous me poussez à dire des folies, avec votre insistance. Laissons ce sujet, qui réveille en moi les plus tristes souvenirs.
Il resta un instant silencieux, puis :
— Endurer de pareilles angoisses... C'est assez d'une fois, grand Dieu !
Elle l'examinait pendant qu'il parlait, etelle le voyait frémir de douloureuse contrainte. Bien inspirée par sa haine, elle avait frappé à la bonne place. C'était là qu'était le point sensible de ce cœur. Oui, elle le savait, ce qu'il avait déjà fait. Et il était bien téméraire, en le lui rappelant. Sans savoir qui, de Thérèse ou d'elle, était coupable, il avait tué un homme. Et elle venait de comprendre qu'il serait capable d'en tuer un autre, dix autres, et elle-même, si son amour était menacé. Elle éprouva une sombre joie, en le découvrant si re-
doutable. Elle l'avait jugé, dompté, devenu inoffensif, et elle était tout près de le mépriser. Elle eut du plaisir à se voir obligée de le craindre. Au moins la lutte contre lui s'annonçait sérieuse, et, à risquer de se venger, elle jouait sa vie. Elle s'en trouva grandie à ses propres yeux. Son dessein n'avait plus rien de vulgaire, et le danger à courir lui donnait de la grandeur. Pour cette âme orgueilleuse ce fut une satisfaction. Il lui répugnait d'écraser une victime sans défense. Elle s'animait à la pensée de braver cet homme prêt à tuer.
Il sortit de sa méditation et dit :
— Ce n'est point que j'appréhende quoi que ce soit de vous qui me porte à critiquer votre partie d'hier. Mais vous êtes très jeune et peu expérimentée; vous ne savez pas avec quelle promptitude on se fait sur quelqu'un une mauvaise opinion. Rien n'est plus fâcheux qu'une apparente légèreté. Il vaudrait mieux, et croyez bien que ce n'est pas un conseil que je vous donne, de la gravité apparente et une légèreté réelle. Le décorum est presque tout en ce monde. Et tel, qui garde de la tenue en public, a licence de faire en secret beaucoup de folies. Ne prêtez donc pas à votre sagesse des airs de frivolité. Et, quand vous serez en veine de fantaisie, prévenez-moi pour que je sois là, et que je rende acceptables , par ma présence , les petites excentricités auxquelles il vous plaira de vous livrer.
Cette indulgente raison déplut à Lydie plus que la violence qui l'avait précédée. Elle constata que Raimond était retombé très vite à sa tranquille gravité.
Ainsi elle n'avait pas le don de l'émouvoir longtemps et véritablement. 11 lui faudrait risquer beaucoup pour jeter un trouble sérieux dans l'esprit de son mari. Elle en éprouva une violente irritation. Elle eût voulu surprendre celui qu'elle haïssait en flagrant délit de faiblesse. Tout ce qui aurait été un défaut de caractère en lui l'aurait ravie. Sans qu'elle se l'avouât, il lui imposait par sa générosité, sa fermeté et sa bonté. Il était trop parfait, cela gênait sa rancune.
Assise en face de lui, séparée seulement par la table, elle le regardait, et le voyant si calme, si simple, elle avait de soudains mouvements de rage. Il était beau, encore qu'un peu froid d'aspect. Mais quelle ardeur intérieure, quelle vivacité de tendresse, quelle force de dévouement! Il était brave, quoiqu'il tremblât devant elle et fût asservi à ses moindres caprices. Toutes les femmes eussent été heureuses de sevoiraiméesde lui. Il était supérieur aux autres hommes. Et elle lui en faisait un crime. Repoussant, ignoble et lâche, elle l'eût moins exécré. Elle sentait que les sentiments, qu'elle lui avait voués, étaient injustes et odieux, et elle n'en était que plus animée. Elle lui en voulait de sa propre infamie.
Quant à Raimond, sa vie n'était pas telle qu'il l'avait rêvée, et il avait, au fond de lui, une tristesse qu'il s'efforçait de cacher, pour ne point déplaire à Lydie, mais qui l'assombrissait dés qu'il se trouvait seul. Tout, depuis son mariage avait été déception pour lui, tout amertume et inquiétude. Il ne se sentait pas aimé de
sa femme, il s'était engagé dans des affaires d'argent qui, toutes prospères qu'elles fussent, lui donnaient du souci. Et surtout il était séparé de Thérèse.
Depuis la résolution que la jeune fille avait prise de se retirer dans un couvent, Raimond avait fait tous ses efforts pour oublier sa compagne d'enfance. Il s'était donné, à lui-même, de fort bonnes raisons pour expliquer la nécessité de la retrancher de sa vie. II n'avait pu se convaincre. Quand il se disait que Thérèse avait été indigne, une voix s'élevait en lui qui la défendait. Quand il s'absolvait de n'avoir jamais essayé de la rencontrer, en donnant pour excuse qu'il ne pouvait rappeler à la pauvre fille que de terribles souvenirs, sa conscience protestait en l'accusant de dureté. Il arguait : Je ne vais pas la voir, parce que je crains de lui faire de la peine. La voix intérieure répliquait; Tu n'y vas pas parce que tu es gêné en face d'elle.
Oui, c'était elle la coupable, et c'était lui qui se trouvait gêné. Il avait peur et envie en même temps d'aller à ce couvent. Il connaissait parfaitement l'entrée delà maison et le grand mur qui enclôt le jardin. Vingt fois il était parti et s'était arrêté sous le portail, sans oser sonner. Il avait fait des stations devant le bâtiment froid et grave, écoutant les vagues bruits de la vie intérieure, les sonneries de cloche qui annonçaient les divers exercices spirituels de la journée. Il tournait autour du pâté de maison ; puis, auboutd'une demi-heure, il s'éloignait sans avoir pris la résolution d'entrer. Et il revenait chez lui, avec uneamertume sourde qu'il lui
fallait dissimuler pour ne point mécontenter Lydie. Il avait une fois demandé à Bernheimer s'il savait ce que devenait Thérèse. Le banquier lui avait répondu :
— Mais oui, je l'ai vue cette semaine. Elle va bien. Elle est très contente.
Cette assurance avait rendu Raimond encore plus triste. Contente? Comment pouvait-elle l'être? Manquait-elle donc de cœur, pour pouvoir être satisfaite après tant de malheurs et de chagrins? Ou bien elle avait trompé Bernheimer, qui ne pouvait soupçonner ce qui se passait dans l'àme souffrante de la recluse. Car il devait ignorer complètement le drame qui avait >eté Thérèse à la vie religieuse. Raimond avait voulu en avoir le cœur net, et il avait à nouveau interrogé Samuel. Le banquier lui avait expliqué, avec une feinte tranquillité, que Thérèse, depuis son enfance, était atteinte d'un déplorable mj'sticisme, que sa vocation un peu confuse s'était brusquement déclarée, et qu'elle n'avait pas su y résister. Il profita même de la circonstance pour faire subir à Ploërné, avec une extrême habileté, et sans que celui-ci s'en doutât, un contre-interrogatoire, afin de se renseigner sur les motifs secrets que sa filleule avait pu avoir de s'enfermer dans un couvent. Raimond laissa entendre que M"'' Letourneur avait dû souffrir d'un amour contrarié. Comme c'était la supposition que Bernheimer avait faite, dès lors une certitude s'établit dans son esprit et il lui apparut, clair comme le jour, que Ploërné avait été aimé de Thérèse alors qu'il s'amourachait de Lydie. 11 trompa donc
le comte par une indifférence affectée, en môme temps qu'il lui tirait adroitement ce petit fragment de vérité qui lui permettait de reconstituer toute l'histoire.
Mais à quoi devait lui servir cette intelligente interprétation des faits? Que pouvait-il pour sa filleule? Rien, puisque Ploërné était le mari de Lydie et que Lydie disposait de lui à son gré. Il avait donc classé ces renseignements dans un coin de sa mémoire, quitte à les reprendre à un moment donné. En son for intérieur, il n'avait pu se défendre de regretter que Ploërné se fût décidé à épouser M'^^de Saint-Maurice et eût dédaigné, ou même peut-être méconnu l'amour de Thérèse. C'était celle-là qui était faite pour lui, tandis que l'autre ! Non. La belle et triomphante Lydie n'était point née pour le calme et grave Raimond. La femme que la destinée avait créée pour lui, c'était Thérèse. Mais, naturellement, il s'était affolé de c«lle qui ne lui convenait pas et avait laissé à l'écart celle qui eût assuré son bonheur.
Bernheimer pensait: Pour que tout fût remis en ordre, il faudrait que j'eusse le pouvoir d'ouvrir les yeux à Raimond et de rendre la liberté à Lydie. Gomme Thérèse et Ploërné seraient heureux ensemble, et comme moi j'éblouirais Paris avec Lydie!... Oh! Il ne manque à cette petite femme-là que des millions à dépenser, et je les lui donnerais!... Avec moi elle serait ce qu'elle voudrait être, mieux que comtesse : marquise, duchesse, princesse! On sait quel est le pouvoir de l'argent, et les titres ne se vendent pas cher, en Europe,
pour le quart d'heure I Mais tout cela est impossible, à moins d'un événement extraordinaire. Et cet événement, comment l'amener? Sans doute, à la longue, à force de services rendus, j'obtiendrai les bonnes grâces de Lydie. Mais qu'est-ce que cette satisfaction, auprès de celle de la posséder légitimement, complètement, à la face du monde, et de lui donner le cadre qu'elle mérite, que dis-je, le cadre? le temple ! Car c'est une vraie divinité 1 Mais il faudrait, pour que cela fût, arriver à la suppression de l'obstacle qui s'élève entre elle et moi. Et cet obstacle, c'est le mari. Or, dans notre état social, il n'y a que deux manières de se débarrasser d'un mari : la mort ou le divorce. Raimond n'a pas envie de mourir pour m'ètre agréable. 11 se porte admirablement, il est plus jeune que moi. Il y a donc de grandes chances pour qu'il me survive. Reste le divorce? Sous quel prétexte ? Il adore sa femme. Il est vrai qu'elle ne l'aime pas. Mais ce n'est point une raison pour qu'il se sépare d'elle. Au contraire! S'il la surprenait le trompant, il serait homme à la tuer, mais point à lui rendre sa liberté. Donc, de quelque côté que je tourne et retourne la question, elle me paraît Ir. s jluble.
Ainsi raisonnait le bon Samuel, entraîné par son caprice. Oh! très entraîné! 11 avait bien aimé de charmantes femmes, mais jamais comme cette petite comtesse créole. On savait les folies qu'il avait faites pour Charlotte Villeroy et M"^ Olifaunt. La comédienne et Tétransère lui avaient coûté des sommes énormes, et il s'était brouillé avec Sélim Nuno pour la belle Anglaise.
Le monde de la banque se souvenait encore du duel h coup d'argent qui s'était engagé, à la Bourse, entre les deux compères. Tout ce qui agiotait avait tremblé, pendant un an, devant les sautes de cours produites par la bataille enragée de ces deux hommes dont l'un voulait couler l'autre. Nuno était plus solide, mais Bernheimer était plus adroit. Un moment Sélim avait paru devoir triompher, en rasant comme un ponton l'emprunt bulgare que so« rival avait lancé. Mais Sam avait repris le dessus en provoquant la débâcle du Bénagoa et les deux athlètes étaient restés debout, face à face, inébranlables, d'égale force, avec vingt coulissiers, cinquante courtiers marrons claqués sous eux pendant les diverses péripéties de la lutte, et deux mille spéculateurs qui avaient eu l'audace de vouloir prendre part à l'affaire, ruinés, exécutés, disparus dans la hausse ou la baisse, flux et reflux causés par les mouvements de ces deux planètes financières.
Eh bien ! tout ce que Bernheimer avait ressenti pour ces femmes n'était rien, comparé à ce que Lydie lui faisait éprouver. Quand il supputait les chances qu'il avait de réussir à posséder sa divinité, il n'allait pas jusqu'à concevoir l'idée d'un crime, mais il n'aurait pas fallu le pousser beaucoup pour qu'il acceptât qu'on commît le crime de façon qu'il on pût profiter. « On », qui, On?... L'inconnu, le hasard, un Roquière quelconque, vis-à-vis de qui le mari se donnerait des torts, qui se fâcherait et clouerait le papillon conjugal, d'un bon coup d'épée, dans son cercueil. Mais c'était un dé-
nouement de drame, une péripétie de cinquième acte, un de ces eftetsque blaguent les journaux, parce qu'ils ne sont pas du domaine de la vie courante, et Bernheimer, très moderne, très pratique, ne s'y arrêtait pas.
Cependant cet accident exceptionnel ne pouvait-il se produire, avec une femme coquette, un galant entreprenant et un mari jaloux? Et ce serait si admirable ! Car Lydie repoussait forcément un homme tout couvert du sang de son mari, et Bernheimer se trouvait là pour rétablir la jeune femme dans sa situation un instant compromise. Il y avait bien à ce tableau une ombre fâcheuse : c'était le galant, le Roquière destiné à trancher de son épée ce nœud gordien. Mais pourquoi y aurait-il, entre la comtesse et lui, autre chose que des apparences? Coquetteries sans importance! Juste ce qu'il fallait pour irriter le mari et servir Bernheimer. Voilà comment il arrangeait l'avenir, le bon Samuel, lorsqu'au coin de la cheminée du club, après dîner, il se livrait à des rêves, favorisés par la digestion d'un délicat^epas, en écoutant d'une oreille distraite les racontars dos vieux et les potins des jeunes.
11 était heureux, en attendant l'éventualité chimérique qu'il n'osait qu'à peine préciser. Il se contentait de son flirtage. Il rencontrait chaque jour M"® de Ploêrné, soit chez elle, soit dans le monde, soit au Bois. Il était accueilli par elle avec une familiarité qui le ravissait. Elle le traitait moitié comme un oncle, moitié comme un domestique, mélangeant l'insolence à la
cordialité. Quand il arrivait, la première parole do Lydie était : « Gomment vont nos valeurs? » Et quand il avait donné des renseignements toujours satisfaisants, elle le payait par quelques petits mots gentils ([ui le comblaient d'aise. Il observait alors tout ce qui se passait autour de lui, mesurant les progrès que les familiers de la maison pouvaient faire dans l'intimité de la comtesse. Et, avec bonheur, il ne les voyait pas plus avancés, traités avec une amabilité égale. Un seul, Roquière, avait paru, pendant un temps, avoir des chances sérieuses. Et justement, depuis une quinzaine de jours, on le voyait beaucoup moins rue Rembrandt, comme s'il se fût lassé, après avoir fait de grands efforts pour plaire. Cet espacement de ses visites, qui causait tant de plaisir à Samuel, devait brusquement lui être expliqué de la façon la plus cruelle.
Un soir vers quatre heures, à la tombée de la nuit, Bernheimer revenait de Passy où il était allé visiter un parc admirable, dernier vestige d'une princiére habitation mise en vente, et qui offrait l'occasion d'un lotissement très avantageux. La voiture du banquier suivait difficilement, par un temps de verglas qui rendait la marche des chevaux peu assurée, une rue nouvellement construite située entre l'avenue Kléber et l'avenue d'Iéna, lorsqu'au coin de la rue de Lubeck, Samuel aperçut, sortant d'une maison à cinq étages, une femme vêtue avec une élégante simplicité et soigneusement voilée., Elle fit rapidement une dizaine de pas le long du trottoir, monta dans un fiacre qui l'attendait et qui partit aussitôt. En un instant, Bernheimer sentit tout son sang se porter au cœur : il eut la certitude que c'était Lydie qu'il venait de voir. Il baissa vivement la glace du coupé, pour crier à son cocher: « Sui-
vez la voiture qui est devant vous. » Il s'arrêta, dans la crainte de ce que cet honirae pourrait penser.
Mais aussitôt une idée bien meilleure lui vint à l'esprit. Au lieu de suivre le fiacre qui, ainsi qu'il le croyait,
emportait Lydie, ne valait-il pas mieux devancer la comtesse et aller l'attendre chez elle? Ainsi il s'assurait qu'elle était bien dehors, il assistait à sa rentrée, comparait sa toilette avec celle portée par la femme qu'il avait vue sortant de la maison de la rue de Lubeck. En tous cas, il pouvait observer, questionner, profiter de la sécurité dans laquelle serait Lydie pour éclaircir ses doutes. Oui, c'était là une excellente combinaison. 11 baissa la glace du devant pour ne pas être vu sortant sa tête par la portière, et donna Tordre d'aller rue Rembrandt. Le fiacre roulait toujours cahin-caha, dans la direction des Champs-Elysées. Il le perdit bientôt de vue à la hauteur de l'Arc de Triomphe.
Alors, rendu à lui-même, il essaya de raisonner le mouvement instinctif qui l'avait lancé à la poursuite de celle qu'il soupçonnait être Lydie. Que se passait-il dans son cerveau et d'où venait la fièvre subite qui s'était emparée de lui? En une seconde, sans préparation, rien qu'en apercevant cette élégante tournure, cette légère démarche de la femme inconnue, il s'était dit : <( C'est Lydie ! Elle vient de chez un amant ! » La certitude avait été foudroyante comme la révélation. A peine entrevue, la femme, pour lui, avait été Lydie, et sortant de cette grande maison à cinq étages, elle ne, pouvait y avoir été amenée que par une intrigue. Pour-
quoi? 11 eût été bien embarrassé de le dire. Rien ne prouvaitqiril eût affaire à la comtesse^ et en admettant que ce fût elle réellement, pourquoi lui faire l'injure de cette supposition! Tout était vague, tout était injuste, Samuel se Tslvouait à lui-môme, et cependant il gardait la conviction qu'il avait eu Lydie devant les yeux, et il eût juré qu'elle n'était pas venue dans cette maison pour y faire des aumônes, à moins que ce ne fût à quelque affamé d'amour.
A. cette pensée, Bernheimer avait des flammes dans le ventre. Et il s'agitait exaspéré sur les coussins de sa voiture. Quelle découverte au moment où il croyait pouvoir être si tranquille I Et quel hasard heureux le mettait en possession du secret I Oh ! Elle était habile et dissimulée et hardie, la délicieuse comtesse, car rien dans son attitude, rien dans ses allures n'avait pu le mettre en éveil. Il aurait donné sa tête à couper qu'elle était honnête. Quelques flirts, quelques coquetteries avec de petits jeunes gens. Mais, eût-elle été femme et séduisante et adorable comme elle était, si on l'avait toujours \ue digne, grave et austère? Quant à une intrigue, il était à cent lieues de la soupçonner. Et avec qui? Il n'eut pas d'hésitation, et alla droit au but. S'il y avait une liaison cachée entre Lydie et un de ceux qui la poursuivaient de leurs galanteries, il n'y avait pas de doute possible : c'était avec Roquière. Tout l'affirmait, surtout son absence remarquée depuis quelque temps. S'il venait moins chez la jeune femme, c'était qu'il la voyait ailleurs. Et de quand pouvait dater cette
histoire-là? Do laprès-midi passé ensemble au Cercle des patineurs. Oui, c'était à compter de ce jour-là que Maurice avait disparu.
Une rage de vieillard dupé s'empara de Samuel, et, dans son coupé, il se laissa aller aux injures et aux menaces. Cette Lydie, quelle hypocrite et quelle scélérate! Comme elle l'avait joué! Après tous les témoignages d'afïection et de dévouement par lui prodigués! Quelle vengeance allait-il tirer d'elle? Car il ne supporterait pas une pareille infamie silencieusement : il éclaterait, lui dirait son fait, et se brouillerait irrémissiblement avec elle. Oui ! Qu'elle cherchât un autre Bernheimer pour lui faire fructifier son argent, et lui donner quarante pour cent d'intérêt!
Il se calma soudainement, il venait de penser que puisqu'elle avait un amant, il n'était pas impossible qu'elle se décidât à le tromper pour lui. Ce qui était le plus difficile, c'était le premier triomphe remporté sur le mari. Une fois ce pas franchi, les chances ne se présentaient-elles pas beaucoup plus grandes? Oui, concluaitil : un premier amant par passion, un second par intérêt. Et ce second, ce sera moi. La passion s'amoindrit et disparaît, l'intérêt est immuable. C'est par là que je la tiendrai. Après tout, je suis bien bon de me mettre à l'envers et me faire du mauvais sang, comme si elle m'avait trompé vraiment. Elle n'a en somme trahi que mes espérances. C'est Ploërné qui est la victime. Mais moi je ne suis pas lésé : je garde toutes mes positions. Que dis-je? Elles s'améliorent!
La voiture s'arrêtait à la porte de l'hôtel. Il sauta vivement sur le trottoir et entra. Un domestique vint audevant de lui dans le vestibule. Bernheimer demanda :
^ M™Ma comtesse est-elle chez elle?
Il lui fut répondu que madame la comtesse était sortie, mais devait rentrer vers cinq heures : on pouvait ouvrir le salon, s'il plaisait à monsieurd'attendre. Samuel avait bien envie de questionner pour tâcher d'apprendre à quelle heure Lydie était partie, si elle avait pris sa voiture, et quelle robe elle portait. Mais, à ce valet, comment se résoudre à poser des questions? Si c'eût été une femme de chambre, encore ! Les femmes sont plus déliées, plus corruptibles, plus intelligemment discrètes que les hommes. Le banquier se contenta d'être sûr que Lydie était hors de sa maison, et entra au salon. Là, dans ce cadre élégant, oii il avait l'habitude de la ^^oir, où tout parlait d'elle, où le parfum délicat qu'elle aimait s'exhalait des étoffes, doux ressouvenir de sa présence, Bernheimer sentit s'évanouir son optimisme. Il endura plus cruellement encore le chagrin de la croire à un autre. Il marcha àgrands pas, maugréant contre les corruptions du mon^ de, et s'emportant contre ce sot de mari qui laissait sa femme se perdre. Au moment où il donnait Ploërné à tous les diables, la porte s'ouvrit, et celui-ci, tout aimable, s'avança vers le banquier :
— On m'annonce que vous êtes là et que vous attendez la comtesse... J'étais dans mon cabinet, je viens vous tenir compagnie.
D'abord Bernheimer le vit s'installer avec plaisir. Ce qu'il n'avait point osé demander au domestique, le comte allait le lui apprendre. Il attaqua aussitôt son sujet. Mais il dut bientôt comprendre que si l'on veut être renseigné sur les faits et gestes d'une femme, ce n'est pas auprès de son mari qu'il faut s'informer. Raimond à des questions habilement posées par Samuel répondit de la façon la plus évasive. Lydie était sortie après le déjeuner, pour se rendre au comité de patronage d'une œuvre de charité qui préparait une vente à la salle Albert-le-Grand. Avait-elle pris la voiture? 11 croyait bien que oui, cependant il n'en était pas sûr. Et au lieu de conter à Samuel ce que celui-ci brûlait de savoir, il lui fit subir un interrogatoire sur l'état de prospérité du Comptoir Français. La société, tout à fait lancée, venait de modifier son conseil d'administration €t à la place des financiers de profession on avait introduit des gens du monde. Quelle portée avait ce changement? Pouvait-il influer sur l'avenir de la société ? Et le banquier, qui rongeait son frein, dut s'étendre sur les motifs qui avaient amené ce recrutement nouveau. Il avait paru utile, après le lancement triomphal du Comptoir Français, d'accentuer, pefr la constitution exclusivement aristocratique du conseil, les tendances de l'entreprise. Cette réunion de princes, de ducs et de marquis, à la tête du Comptoir, précisait bien la portée de l'affaire.
Lancé sur la pente des explications, Samuel avait pu continuer à parler sans penser à ce qu'il disait,— il en
avait la si grande habitude, — et tout en filant des phrases, vrais pièges à actionnaires, il songeait : Elle ne rentre pas. Où peut-elle être allée ? Que fait-elle ? En admettant que mon cheval m'ait donné quinze minutes d'avance sur la rosse de son fiacre, elle devrait être rentrée. C'est cependant, chaque jour, à partir de cette heure qu'elle reçoit. Ploërné parlait banque, et c'était miracle que Samuel ne répondît pas Lydie. Enfin, à cinq heures et demie, un pas rapide se fit entendre, la porte du petit salon s'ouvrit et la comtesse s'avança. Bernheimer haletant la dévora des yeux. Déception affreuse : Lydie avait changé de toilette et portait une charmante robe d'intérieur. La déconvenue du banquier fut si complète que la jeune femme ne put point ne pas la remarquer. Après un signe de tête à son mari, elle vint à Samuel et lui dit :
— Qu'est-ce qu'il y a donc, cher ami? Vous avez fait une si étrange figure, en me voyant entrer, qu'on aurait cru que vous vous attendiez à voir paraître une autre personne que moi. Par là, c'est ma chambre à coucher et nul n'en peut sortir, hormis mon mari ou moi-même.
Il agita la tête d'un air de doute passablement insolent et ne répondit pas. Mais il continuait à se montrer si refrogné que Lydie eut des soupçons. Comme un visiteur arrivait, elle profita, après le bonjour échangé, de ce que Raimond causait avec le nouveau venu pour entraîner Samuel dans un coin. Ces conciliabules secrets entre le banquier et la comtesse étaient si fréquents que nul ne se serait avisé de s'en étonner.
Chaque jour ils avaient tous les deux un quart d'heure au moins de conférence mystérieuse. C'était ce que la jeune femme appelait gaîment confesser Bernheimer. Pendant ces quelques minutes, Lydie se faisait renseigner à fbnd sur la situation de la Bourse, tout en abandonnant le bout de ses doigts à son adorateur. C'était ainsi qu'elle savait donner à son mari des conseils qui, jusque-là, avaient été heureux. Mais en ce moment il ne s'agissait plus de pronostics sur la hausse ou la baisse des fonds, et le contact de la plus jolie main du monde n'était pas capable d'apaiser Bernheimer. Il frémissait d'émotion et de contrainte, quand elle le fit asseoir à ses côtés sur un petit divan bas dans l'angle du salon. Ils étaient bien isolés et pouvaient causer à loisir, à condition de ne pas trop élever la voix :
— Ah çà! qu'est-ce qu'il y a donc, mon bon Sam? reprit M"" de Ploërné d'un air curieux. Vous avez l'air tout déconfit.
— On le serait à moins! riposta le banquier dont la voix tremblait.
— Eh ! qu'arrive-t-il de désastreux? Le Comptoir aurait-il baissé?
— Il s'agit bien du Comptoir ! Si ce n'était que cela?
— Que cela? Vous en parlez à votre aise !
— J'en parle comme un homme qui donnerait la moitié de sa fortune pour être sûr que ce qu'il soupçonne est faux !
— La moitié de votre fortune ! Est-ce une affaire que vous me proposez? riposta Lydie en riant, quoiqu'elle
commençât à ressentir un peu d'inciuiétude. Et puisje quelque chose pour éclaircir vos doutes ?
— Vous pouvez tout.
— Voilà qui est net. De quoi est-il donc question ? Bernheimer baissa le ton, et tout assombri :
— De ce que vous faisiez, il y a à peine une heure, au coin de la rue de Lubeck?
Lydie leva sur le banquier deux yeux de jeune vierge et, sans un tressaillement du visage, sans une altération de la voix :
— Rue de Lubeck?... Où prenez-vous la rue de Lubeck?
— Prétendez-vous que vous n'y êtes jamais allée? demanda Samuel stupéfait.
— Jamais, mon ami, répondit-elle.
Il la regarda attentivement. Il était un vieux Parisien, et savait ce que c'est que le mensonge. Il en avait entendu de toutes sortes. On ne l'abusait donc pas facilement. Il pensa : Ou je me suis trompé, ou elle est d une force dont je n'avais pas la plus légère idée. Il dit :
— A'^ous ne sortiez pas aujourd'hui, à la tombée dû jour, d'une maison qui fait l'angle de la rue de Lubeck?
— Non, mon bon Sam. D'ailleurs que serais-je allée y faire ?
— La charité ! répondit brusquement Bernheimer.
— Je la faisais, répliqua Lydie sans se déconcertor, car j'ai passé tout l'après-midi au siège de la Société maternelle.
— Ah ! fit le banquier.
Une réflexion subite venait de le frapper: il connaissait intimement la princesse de Stolberg, présidente de l'œuvre à laquelle Lydie prétendait avoir consacré sa journée; il savait devoir rencontrer la g-rande dame aux Français, car elle ne manquait jamais un mardi. En trois minutes, il éclaircirait le mystère. Si Lydie avait passé Taprès- midi à la Société maternelle, ce serait donc qu'il aurait eu la berlue, que la jeune femme n'aurait point menti. Il rompit l'entretien si vivement engagé et, après quelques paroles indifférentes, il serra la main à Raimond et partit. Le soir, pendant un entr'acte du Demi-Monde^ il se présenta dans la loge de M""® de Stolberg et n'eut aucune peine à obtenir de la présidente des détails sur la Société qui lui tenait fort au cœur. Il se fit placer pour vingt-cinq louis de billets de tombola, et apprit que la « délicieuse petite Ploërné », qui était d'une assiduité exemplaire, avait assisté à la séance de l'œuvre, le jour même.
Il arrive quelquefois que la trop grande évidence engendre le doute. Plus la certitude de la non-présence de Lydie, dans le quartier suspect, s'imposait à Bernheimer, plus il se sentait travaillé par des soupçons impérieux. 11 avait la conviction que la jeune femme, très adroitement, masquait ses escapades, et il pensait que lesyeuxde la bonne princesse, absorbés par mille soins divers, ne devaient pas voir aussi clair que ceux d'un Sam passionné et jaloux. Il rumina pendant toute la nuit, se leva moulu, et se dit : « Ah! Mais est-ce que
je vais me mettre sm^ le pied de ne pas dormir? Ça, c'est la mort d'un homme ! Il faut couper court à cette préoccupation et tirer l'affaire au clair, en un temps et quatre mouvements ! » Il passa dans son cabinet, sonna et donna ordre qu'on lui envoyât chercher M. Bricolier. Ayant pris cette décision, il se sentit plus calme, but une tasse do thé et se mit à lire son courrier.
Il était midi lorsque le secrétaire-journaliste entra. Il était fort élégamment vêtu, et frisé comme s'il sortait des mains du coiffeur. Bernheimer le regarda avec un sourire : il aimait à reposer ses yeux sur des figures agréables et professait que l'extérieur est pour moitié dans la réussite d'un homme.
— Qu'est-ce qu'il y a de nouveau, ce matin, Bricolier? dit-il, en désignant de la main une chaise au jeune homme.
— Mais il y a la mort de Jean Berneret,lc peintre... Voilà, du coup, les deux toiles que vous avez de lui qui montent de cinquante pour cent... Il n'en fera plus!... Il y a le flagrant délit de M°"^ de Trémières, que son mari a pincée avec Carcenis. . . On cite des détails exquis. Il paraît que Carcenis, très ennuyé lorsque la rédaction du procès-verbal fut terminée, a demandé au commissaire : « Et maintenant, moi, qu'est-ce qu'il faut que je fasse? » Alors Trémières, d'un air gracieux, montrant le lit où sa femme était restée : « Vous, monsieur? Mais vous pouvez vous recoucher!.,. »
Bernheimer rit du bout des dents, il pensait à autre chose.
— Il y a encore le lâchage de Sophie Viroflay parle comte Pérékine... 11 est reparti pour Odessa, le bon Mingrélien... Adieu les roubles ! même en papier!
En d'autres temps, l'aventure delà belle Viroflay eût prodigieusement intéressé Samuel, qui avait eu un très fort coup de feu pour elle. Mais il ne sourcilla pas. Le journaliste, qui habituellement plaisait au patron par ses potins, s'aperçut que, ce matin-là, il ne faisait pas ses frais, et prenant un air grave, il dit :
— Est-ce que la Bourse s'annonce mauvaise?
— Pas du tout, dit évasivement Bernheimer. Enfin , après quelques secondes d'hésitation, il aborda
le sujet qui le préoccupait.
— Dites-moi, Bricolier, avez-vous sous la main quelqu'un d'intelligent et de discret qui saurait exécuter une mission de confiance... Il s'agit de quelque chose de délicat... de très délicat!...
Le secrétaire regarda curieusement son patron. Il l'avait rarement vu aussi agité; mais il le connaissait à fond; aussi, entre haut et bas, comme s'il était question d'un secret d'État, il murmura :
— Affaire de femme ?
— Oui, afTairede femme... maispaspourmon compte, ajouta vivement le banquier.
Le journaliste pensa : Je t'en souhaite. Gomme il serait ainsi lont encharibotté s'il n'était pas dans le jeu! 11 reprit tout haut :
— Affaire de femme... En effet, c'est très délicat!... Nous avons, parmi nos agents, Varoquet qui a très bien
conduit le recouvrement des valeurs dérobées par la bande anglaise, vous vous rappelez, quand vous l'avez prêlé aux Goldsmith...
— Oui, mais il est bien lourdaud... Croyez-vous qu'on puisse lui laisser entendre certaines choses. 11 y va du bonheur d'un ami très cher...
— Ohl oh I Femme mariée?...
— Non ! s'écria Bernheimer... Une maîtresse... Mais on ne peut rien dire... Si ce n'est le nom de l'homme qu'on soupçonne d'être l'amant.
— Parlamantonarriverabien vite àladame... Oui, en effet, il est difficile de confier cette mission à Varoquet... Il déplace trop d'eau... Il se ferait remarquer et n'apprendrait rien, ou mettrait les pieds dans le plat et amènerait quelque esclandre, surtout si le monsieur est un peu chaud du poignet.
Samuel, étendu dans son fauteuil, les yeux au plafond, paraissait absorbé dans une profonde méditation; mais il ne perdait pas un mot de ce que lui disait son homme de confiance. Celui-ci observait vainement le visage impénétrable du patron. Il dit :
— Si encore vous me donniez quelques indications précises, sans tout découvrir, puisque vous tenez à ce qu'on ne sache rien de la dame, je pourrais mieux voir ce qu'il vous faut... Le nom seulement de celui qu'il faudra surveiller?
Samuel ne bougea pas : son regard resta fixé à U corniche , dont il étudiait avec tant de soin les moulures, mais de sa bouche plissée tomba ce nom :
— Roqiiièrc...
— Requière? répélaBricolieravectranquillité. Alors, c'est rue de Lubeck qu'il faut chercher.
Cette fois, Bernheimer bondit, le visage enflammé, les yeux étincelants ; il prit son secrétaire par le bras et, le secouant avec force :
— Rue de Lubeck! Comment le savez-vous?
— Je sais tant de choses, répliqua le journaliste en riant. En ce qui concerne Roquière, je suis informé qu'il a un petit appartement, au n° 17 de la rue en question. Et ne croyez pas à de la sorcellerie. C'est par un effet du hasard. Une petite amie que j'ai, demeure dans la maison, porte à porte avec la Tour de Nesle du marquis. J'ai l'habitude de ne jamais me déranger pour les femmes. Elles viennent chez moi. J'ignorerais donc ce voisinage si, dernièrement, au théâtre, la personne dont il s'agit me montrant Roquière, débouta l'orchestre, ne m'avait dit : « Tiens, voilà un type qui a, sur le même palier que moi, un appartement pour recevoir sa maîtresse... «Donc, si l'amant est le marquis, c'est rue de Lubeck que la dame doit aller, et c'est bien là qu'elle va, puisque vous avez sauté en l'air quand j'ai prononcé le nom de la rue.
— C'est vraiment extraordinaire ce qui arrive là, dit Bernheimer d'un ton pénétré.
— Le doigt de la Providence!
— Mais, depuis combien de temps Roquière s'est-il installé?
— Depuis trois semaines, à peu près... Et il n'a point
paru pendant une quinzaine... Il n'y a guère que huit jours qu'il vient.
— Tous les jours? interrogea Bernheiiner avec émotion.
— Je ne sais pas, répondit Bricolieren regardant son patron sans rire, car cette fois il ne doutait plus que Samuel n'agît pour son compte, et que l'ami, dont le bonheur était menacé ne lui fût aussi cher que lui-même,
— Vous sentez, Bricolier, n'est-ce pas, que maintenant il ne peut plus être question d'une surveillance... Grâce à vous, je sais ce que je voulais savoir... Et tout ce qu'il y aura à faire devra être fait par nous-mènie. .,
— Ah ! ah! Et en quoi puis-je vous servir?
— Vous ne comprenez donc rien, ce matin? s'écria Bernheimer. Comment, vous avez une femme, porte à porte avec le nid que je veux surveiller, et vous me demandez ce que vous pouvez ? Mais tout ! Est-elle intelligente, votre amie ?
— Très.
— Discrète?
— Elle m'aime !
Samuel regarda son secrétaire avec admiration. Il envia cette belle fatuité de la jeunesse. Que n'aurait-il pas donné pour oser dire de Lydie ce que Bricolier affirmait de sa maîtresse 1 Mais il n'en était pas à croire que la belle comtesse l'aimerait jamais. Il recherchait désespérément la preuve qu'elle en aimait un autre.
— Eh bien I Mon cher ami, vous allez me faire le plaisir d* envoyer un petit bleu à votre amie de la rue
de Lubeck pour la prier de venir déjeuner avec vous^,, et vous aurez la bonté de la prier d'ouvrir les yeux, à partir de ce soir, sur ce qui se passera à son étage. Les femmes sont beaucoup plus fines que nous. Ne lui en dites pas trop long. Elle en devinera toujours assez. Pas un nom de prononcé, surtout. Ce qu'il faut savoir,, c'est si la personne qui va chez Roquière y va toujours,, et à quelle heure, et quel jour... Quand vous m'aurez informé, j'aviserai... Ah! Prenez cent louis à la caisse. Vous achèterez un bracelet à votre amie, et vous le lui offrirez.
— Mauvaise affaire ! interrompitBricolier. Elle croira qu'il s'agit du Shah de Perse, ou d'un grand-duc de Russie... Si vous le permettez, je lui donnerai l'argent, tout bonnement.
— Faites comme vous voudrez, pourvu que vous réussissiez.
Bricolier salua et sortit.
- Pendant que Samuel, bouleversé à la pensée que Lydie avait une intrigue avec Roquière, tendait un piège à la jolie comtesse, le hasard s'apprêtait à remettre en présence Raimond et Thérèse. La vente de charité préparée savamment par la princesse de Stolberg avait été affichée à la salle Albert-le-Grand et, dans tout Paris des petits cartons imprimés avaient été répandus avec cette mention écrite au bas : « De la part de M^^^ X... qui vous sera reconnaissante de la moindre offrande. » Parmi ces M"*^ X. . . s'étalait triomphalement le nom delà comtesse de Ploërné, et Bernheimer avait reçu son in-
vitationenmôme temps que Roquière. La veille, Sam, sur les cinq heures, était venu voir sa divinité et l'avait trouvée très agitée.
— Vous savez que je vends demain, dit la jeune femme. On m'a confié le comptoir des balais et des brosses. Je n'étais pas contente, comme vous pensez, et j'ai réclamé vertement... Pourquoi donnait-on les bonbons à M™^ de Bligny, le Champagne à M""" Trésorier, les poupées à M"'^ de Fontenay, plutôt qu'à moi? Les brosses et les balais, comme c'était avantageux! Savez-vous ce que la princesse m'a répondu : «C'est justement parce que le comptoir est ingrat qu'on vous l'a réservé. Ces dames n'y récolteraient pas un sou... Vous, vous y ferez beaucoup d'argent ! 11 est de règle, dans notre société, de donner toujours les corvées aux plus aimables et aux plus charmantes!... » Que répliquer à cela? Mais tant pis pour mes amis ! Il faudra qu'ils se montrent généreux ! J'y mets de l'amour-propre, et je veux vendre mes balais aussi cher que s'ils étaient incrustés de diamants. Ainsi, mon bon Sam, préparez- vous...
Il était tout préparé, et, dans ces circonstances-là, il se montrait admirable. Il ne devait pas hésiter à acheter quatre fois de suite tout l'étalage de Lydie, pour le remettre en vente une cinquième, s'il importait à la gloire de sa souveraine.
Les ventes organisées dans la salle Albert-le-Grand, sous la direction de gens du monde très dévoués et très influents, avaient beaucoup de vogue. C'était le grand bazar de la charité. Chaque œuvre obtenait un
jour, pendant lequel les palronnesses occupaient des comptoirs élégamment garnis, dans un décor brillant, luxueux même, car il ne faut pas attrister par une rigidité morose le regard de ceux qui vont donner. Au fond, dormait, voilée de son rideau, la scène, maintenant muette, sur laquelle avaient lieu les conférences, lorsque la salle Albert-le-Grand était un centre de propagande religieuse.
Cet après-midi-là, on aurait pu se croire à une kermesse, tant l'aspect de la salle était animé. Parmi les plantes vertes, sous les bannières, qui se balançaient à la voûte, les étalages s'offraient, pimpants, chatoyants, disposés avec le goût raffiné qui décèle la main délicate d'une mondaine. Le comptoir des porcelaines faisait briller l'émail de ses pièces artistement peintes. Celui de maroquinerie était assorti de tout ce que l'industrie produit d'articles de fantaisie : cadres entourant la photographie du souverain à l'ordre du jour, ou de l'artiste à la mode, buvards, portefeuilles, portemonnaie, porte-cartes, ronds de serviettes, une orgie de rouge, de brun, de noir, de jaune, avec une affreuse odeur de cuir de Russie. A côté, les vêtements pour petits pauvres, présentés habilement, les gilets de tricot, les jupons de laine, les bérets, les camisoles, ornés de faveurs roses ou bleues, comme des boites de dragées. Et, plus loin, le bar où on buvait du Champagne, dont le verre coûtait depuis cinq francs jusqu'à cinq louis, suivant la générosité du consommateur. Le rayon des jouets, empli du bruit des trompettes en fer-blanc, et du
DKTTE DE HAINE. 2o?^
cri des bébés automatiques. Celui de papeterie où, sur des feuilles blanches, s'envolaient des hirondelles, portant une lettre dans leur bec, au milieu d'une avalanche de registres, livres d'adresses, encriers inrenversables, plumes servant, pendant trois semaines, sans renouveler l'encre, canifs, grattoirs, autocopistes et machines à écrire. Une marée de bimbeloterie, une avalanche d'articles de Paris, tout ce qui se fabrique de fragile, de futile ou d'utile, pouvant se vendre très cher, débordait entre ces quatre murs, depuis les planches, couvertes d'un tapis, jusqu'au toit orné d'un vélum. Et au milieu de ce cahos d'ol)jets disparates, les dames vendeuses, en grande toilette, aiguisaient leurs plus gracieux sourires, allumaient leurs plus brûlants regards, coquetantavec la charité, flirtant pour les pauvres, et se compromettant pour l'amour du bon Dieu. Graves et silencieuses, robes noires, et coiffes blanches, avec un bruit léger de chapelet remué, passaient dans ce tumulte les religieuses, trésorières de l'œuvre au profit de laquelle la vente était faite.
Elle marchait bien, cette vente, et on s'y bousculait, presque comme un jour d'exposition au Louvre et au Bon- Marché. Déjà les articles les plus avantageux avaient été enlevés, car le calcul n'est jamais complètement banni des actions humaines, et, en tant que d'acheter un objet, par charité, au moins faut-il le choisir aussi bien que possible. Déjà dans les sébiles les louis tintaient avec un bruit flatteur. Déjà la boutique de balais etde brossesde la charmante comtesse de Ploërné était
25tl LES BATAILLES DE LA VIE.
presque complètement vide. Bernheimer venait encore de payer cinq cents francs un petit plumeau rouge apporté par Lydie pour épousseter sa marchandise.
Un brouhaha énorme, fait de la voix des vendeuses, des conversations des acheteurs, de la marche précipitée des retardataires, montait dans la vaste salle. On avait peine à se frayer un chemin à travers la foule pressée. Roquiére, après avoir passé au comptoir des brosses cinq minutes qui lui avaient coûté cher, venait de saisir Ploërné comme un sauveur et de se faire arracher par lui des mains de la comtesse. Il était cinq heures; une pluie battante tombait au dehors, et loin de ce tumulte, après être resté longtemps auprès de sa femme, Raimond s'étaitretiré dansuncoin derrière la réserve, maintenant démunie, des objets apportés pour être exposés.
Assises sur une banquette, à l'écart, deux religieuses attendaient la fin de la vente. Elles causaient ensemble, la tête baissée, comme indifférentes à ce tumulte mondain, et sous leurs grandes coiffes leurs visages étaient cachés. L'une portait en sautoir le ruban bleu des novices de l'ordre. L'autre, plus âgée, consultait attentivement un petit registre, dont elle tournait les pages. Ploërné s'était approché : au même moment la novice leva les yeux et, saisi, ilreconnut Thérèse. Elle se dressa vivement, en le voyant. La sœur qui l'accompagnait la regarda, étonnée. Alors la jeune fille, coupant court à la gêne de cette rencontre, dit d'une voix tranquille, en désignant le comte :
— Monsieur est mon parent, sœur Marie. Puis-je lui parler un instant?
— Certainement, ma fille.
Thérèse s'était avancée vers Raimond resté immobile, interdit et très pâle. Il avait eu un violent serrement de cœur en retrouvant sous sa robe de bure, coiffée de sa cornette blanche, servante des malheureux, cette Thérèse qu'il se rappelait insouciante, gâtée, heureuse. Il cherchait à lire sur son visage les impressions qu'elle ressentait. Mais on eût dit que l'habit sacré dont elle était revêtue la mettait à l'abri des émotions profanes, car elle demeurait calme, avec un sourire un peu triste, ses beaux yeux bleus baissés, et l'air candide : toujours cet air candide qui s'accordait si mal avec sa faute. Un grand temps s'était écoulé, et ils n'avaient prononcé aucune parole. lisse tenaient debout en face l'un de l'autre, séparés par un pas. Mais si quelqu'un eût touché la main de la novice, il l'eût trouvée glacée. Raimond ne put supporter ce silence trop plein de douloureux souvenirs :
— Je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici, Thérèse, dit-il, en s'efforçant de raffermir sa voix qu'une étrange émotion faisait trembler. Pour la première fois il lui disait « vous ». Était-ce respect de son vêtement religieux? N'était ce pas plutôt qu'il sentait qu'entre elle et lui aucune familiarité ne pouvait plus exister?
Elle se taisait. Il reprit :
— Lvdie est là. L'avez-vous vue?
Elle baissa la tête en signe d'affirmation et très bas elle dit :
— Oui, je Tai aperçue de loin.
— Ne lui avez-vous donc pas parlé?
— Non.
— Pourquoi?Elle aurait eu, j'en suis sûr, du plaisir -à vous embrasser.
La bouche de Thérèse se serra, comme si elle voulait arrêter une réponse au passage. Elle détourna son regard; puis, affectant l'indifférence :
— Elle est fort entourée : j'aurais craint de la déranger.
Raimond garda un instant le silence. Tout, dans l'attitude de Thérèse, le troublait, l'inquiétait. Il sentait confusément que c'était elle qui eût dû être embar» rassée, et pourtant elle le dominait. Autrefois, déjà, il avait éprouvé cette impression et il en avait conçu un •doute plein d'anxiété.
Il dit avec amertume :
— Est-elle donc si loin de votre cœur maintenant, celle qui vécut près de vous comme une sœur, que vous calculiez tant avec elle? Vos sentiments ont-ils si complètement changé ?
Une légère rougeur colora les joues de la jeune fille et d'un ton très net^ elle répondit:
— Ils sont les mêmes qu'il y a un an.
La phrase parut si équivoque à Ploërné qu'il voulut s'éclairer, et fixant ses yeux sur le visage de Thérèse :
— Alors VOUS devez vous réjouir de la savoir heureuse?
— J'ai prié Dieu de tout mon cœur et chaque jour pour que vous le fussiez l'un et l'autre.
Elle était impassible. Raimond n'osa pas insister davantage et le cœur serré, car il jugeait les paroles de la jeune fiUo pleines d'inexplicables réticences :
— Et vous, Thérèse, êtes-vous heureuse?
— Très heureuse.
— Voulez-vous que je vienne avec Lydie vous voir à votre couvent?
— Je vous remercie de mo le demander. Mais je préfère que vous ne troubliez pas ma retraite.
— Vous n'êtes pas complètement séparée du monde, pourtant, puisque je vous trouve ici aujourd'hui.
— J'accomplis une mission dont j'ai été chargée. C'est, depuis un an, la première fois que je sors et je ne sortirai plus.
— Êtes-vous donc perdue pour nous qui vous aimons?
— Morte.
— Ne nous aimez-vous plus?
— Je n'aime plus que Dieu.
Thérèse avait prononcé ces paroles avec force, presque avec violence. Elle poussa un soupir de soulagement. Il semblait qu'elle se sentît joyeuse d'avoir coupé le dernier lien qui l'attachait à sa famille humaine. Raimond s'inclina en pâlissant :
— On pourrait croire que vous nous haïssez.
— N'ajoutez pas à ma pensée, Raimond, dit Thérèse doucement; vous savez bien que je ne vous hais pas.
Elle n'avait point accentué le « vous » : il pouvait être commun à Lydie et à lui, les désigner l'un et l'autre, et cependant Ploërné eut la certitude qu'il ne s'appliquait qu'à lui. C'était lui qu'elle ne haïssait pas. Mais Lydie... Et alors pourquoi Lydie? Le comte souffrit cruellement. Son anxiété se traduisait si douloureuse sur son visage que Thérèse eut pitié de lui. Toute sa rancune se dissipa, son âme épurée se fit indulgente, et touchant de la main le bras de Raimond :
— Ayez l'esprit en paix. Et jouissez de votre bonheur. Adieu, mon cousin : soyez sûr que je n'oublierai ni Lydie, ni vous, dans mes prières.
Elle le salua d'un grave signe de tête et rejoignit sa compagne. Raimond n'osa pas la suivre. Il ne se rendait pas un compte exact de ses impressions, mais il était plein de trouble. Il ne voulut pas chercher à démêler le sens des paroles de Thérèse ni à préciser la signification de son attitude. Il s'efforça de réagir contre son ennui , et, rentrant dans la foule , il se dirigea vers le comptoir de sa femme. Lydie était rayonnante. Entourée des dames du comité, elle comptait les louis et les billets entassés par elle dans un petit panier. Aussitôt qu'elle aperçut Raimond, elle s'avança vers lui et, avec orgueil :
— J'ai vendu pour onze mille francs ! s'écria-t-elle. - Cette chère enfant est notre bienfaitrice ! dit la
princesse de Stolberg. Grâce à elle, nos orphelins vont être dans l'abondance!
— Grâce à ces messieurs, dit la jeune femme. Moi je n'ai fait que vendre : ce sont eux qui ont payé.
— Ploërné, prenez- moi doncunedouzaine de brosses, vous serez bien aimable, soupira Bernheimer dont les poches regorgeaient d'objets divers. J'ai de quoi assurer la propreté de ma maison et de la vôtre pendant dix ans.
— Voici les valets de pied qui arrivent...
— Mesdames, permettez-moi de vous offrir quelques balais, reprit gaîment Samuel. Je ne les vends pas, moi, je les donne... Vous me rendrez service.
Chacun partait et la salle commençait à se vider. Lydie prit sa pelisse des mains de son domestique, échangea des sourires et des poignées de main avec sesco-vendeuses, fut embrassée encore par la princesse présidente, et, suivie de Bernheimer et de son mari, elle gagna sa voiture.
Le retour fut silencieux. Sorti du mouvement et du bruit delà vente, Raimond avait le loisir de réfléchir à l'aise et ses réflexions n'étaientpoint satisfaisantes. Depuis un an, il n'avait point été aussi soucieux. Quelle énigme présentait l'attitude de Thérèse? Et point nouvelle. Dès le premier instant, elle s'était montrée ainsi, farouche, amère, comme révoltée. Pas de douleur, pas de larmes, pas de reproches, lorsqu'elle avait appris le dénouement tragique de ses amours mystérieuses. On eût dit qu'elle ne perdait point un être adoré. Elle semis.
blait plus exaspérée de savoir sa faute découverte que désoléede voirses affectionsdétruites. C'eût été àcroire qu'aucun lien ne l'attachait au mort.
Et pourtant elle avait avoué, elle s'était accusée. Quel intérêt aurait-elle eu à le faire, si elle n'avait pas été coupable? Elle n'aimait pas Lydie, cela était assez visible : alors rien n'aurait pu l'entraîner à se sacrifier pour elle? Néanmoins la redoutable alternative qui s'était imposée dès le premier instant : Lydie ou Thérèse, lui revenait à la pensée, et il frémissait de l'horreur du doute retrouvé. Lydie! Était-ce possible que c'eût été Lydie? 11 repoussait bien loin ce soupçon. Mais il le rencontrait toujours au fond de son esprit, plus fort, plus admissible, corroboré par mille détails, depuis un an qu'il vivait avec la jeune femme, et avait pu juger sa coquetterie, sa frivolité, souvent même son absence descrupules.il nevoulaitpas admettre qu'elle put être autrement que pure, droite, généreuse. Et tout lui criait : Mais c'est l'autre quiestainsi. Tuas eubeau fermer les yeux, de parti pris, depuis douze mois, tu sais bien que celle que tu aimes n'est qu'égoïsme, et que celle que tu as accablée n'est que dévouement. Il subissait un supplice affreux, luttait désespérément contre sa conscience, sa raison, et, malgré tout, innocentait Lydie. Car s'il avait dû la reconnaître criminelle, vers quels abîmes alors aurait-il été entraîné?
La soirée se passa, pour lui, dans ces agitations cruelles. Il était à l'Opéra, au fond de sa loge, mais il eût été bien embarrassé de dire ce que l'on jouait. Il reçut des
DETTE DE FIAINE. 263
visites pendant les enir actes : il écouta, répondit. Il se retrouva avec un grand soulagement dans son fumoir. Et jusqu'à l'aube il se promena silencieusement, ressassant les terribles idées qui lui troublaient le cerveau, passant de la colère à l'accablement, endurant la plus navrante agonie morale. Mais il pouvait éternellement tourner et retourner dans sa tête cette question : Pourquoi Thérèse a-t-elle l'air innocent, si elle est coupable, et Lydie l'air coupable quand elle est innocente? Quelle réponse pouvait-il se donner qui le satisfit? Il ne savait pas ce qui s'était passé ; il ne savait que ce qu'on lui avait dit. Le mort s'était vengé en se taisant. Il ne restait que les deux jeunes filles et Leïla qui pussent parler.
Seule la mulâtresse n'avaitpas été interrogée par lui. Il décida de tenter cette dernière épreuve. Dès que le mouvement des domestiques commença dans la maison, sûr d'être tranquille, puisque Lydie ne se montrait jamais avant dix heures, il sonna et demanda la femme de charge. Elle était toujours là où on avait besoin d'elle, comme si elle eût pressenti les exigences de s^es maîtres. Et toujours calme, sûre d'elle-même, avec son impénétrable visage bronzé. Elle parut devant Raimond et attendit qu'il parlât. Il était plus embarrassé qu'elle. Il eût voulu tout de suite s'engager très loin et il sentait combien le terrain était mouvant. Il se résigna à quelques précautions.
— Leïla, commença-t-il, j'ai hier, à la vente où était Madame, rencontré Ar^« Thérèse. Elle est fort changée,
26i LES BAIAILLES DE LA VIE.
et vous n'ignorez pas qu'elle est dans un couvent... Depuis un an, vous êtes la seule personne à qui je n'ai point parlé des événements de Beaulieu... Vous avez toute la confiance de votre maîtresse... Vous devez savoir bien des choses?
Les yeux de la mulâtresse s'allumèrent, sa bouche se contracta comme pour un sourire. Elle ne prononça pas une parole, curieuse de savoir où le comte voulait en venir. Lui, très embarrassé de la confidence à faire, humilié et irrité d'avoir à s'abaisser jusqu'à cette domestique, reprit vivement, désireux d'en avoir plus tôt fini :
— Vous étiez au courant de l'intrigue ?. . . C'est à vous que l'Italien a adressé ses premières lettres?... Y avaitil eu un violent entraînement de passion qui pût expliquer la faute commise par M"^ Letourneur ?. . . Car cette aventure est encore incompréhensible pour moi.
La femme de charge demeura imperturbable et ne desserra pas les dents. Alors, Raimond s'avançant plus près d'elle :
— Enfin, quand je suis revenu, ils se voyaient depuis longtemps déjà dans le jardin et dans le petit pavillon... Je ne me trompe pas, c'est bien cela?...
Leïla répondit, car elle ne pouvait plus s'y refuser :
— Ne vous Pa-t-on pas dit?
— Oui, on me l'a dit. Elle-même atout avoué, tout!.. Mais avec de si fières révoltes que j'en ^s à me demander si elle n'avait pas intérêt à ne point se défendre... Voyons, Leïla, vous l'avez vue, vous, allant à ses rendez-vous?... Vous êtes sûre que c'était elle?
— Et si ce n'était elle, qui donc aurait-ce été? demanda rudement la mulâtresse.
Ploërné pâlit, et la sueur perla à son front.
— Oui, dit-il d'une voix étouffée, c'était elle, je le lui ai fait confesser à elle-même... Mais c'est si étrange, si invraisemblable, en y repensant...
— Invraisemblable ? interrompit Leïla, car elle voyait Raimond aborder soudainement des suppositions qui pouvaient devenir inquiétantes pour Lydie. Invraisemblable? Pourquoi donc? Croyez-vous que ces petites filles frêles et blondes aient le privilège de l'innocence ? Parce qu'elle est dévote ? Bon I Hypocrisie ! Une enragée, celle-là, vous pouvez m'un croire, et ce n'a été que pour l'empêcher de commettre des imprudences que je me suis mêlée de ses affaires... Puisque vous voulez savoir tout : il fallait que j'aille la chercher auprès de son galant pour la faire rentrer, sans quoi elle y serait restée jusqu'au jour. .
— Et elle n'a manifesté aucune douleur quand elle a appris qu'il était mort ! . . . Une grande stupeur. . . voilà tout!...
— Oui, mais une fois vous parti, elle a crié toute la nuit, dans sa chambre, si fort, que nous avions peur que Madame l'entende... Ça ne métonne pas qu'elle soit entrée dans un couvent, après cette affaire-là... Elle peut être en deuil pour toute sa vie l
Pl-oërné écoutait avidement les déclarations de Leïla, et quelque précises qu'elles fussent et si conformes à ce qu'il avait appris déjà, son doute subsistait.
Pas une fois, il n'avait eu, en entendant la mulâtresse, la sensation de la vérité. Il lui semblait qu'il était enlacé dans les fils savamment tissés d'un mensonge auquel avait participé même celle qui s'en trouvait victime. Las, il voulut ne plus chercher; il remercia la femme de charge et l'autorisa à se retirer. Il demeura étendu sur un canapé, la tête vide, avec un sentiment de dégoût, comme s'il sentait, autour de lui, flotter une atmosphère d'impureté. Pendant ce temps, Leïla entrait chez Lydie. La jeune femme venait de se réveiller, et, fraîche, le teint animé, elle prenait une tasse de thé dans son lit. Elle s'accouda sur l'oreiller, en voyant paraître la nourrice, et découvrant sur le visage de sa confidente des traces d'ennui, elle fit la moue et dit :
— Qu'est-ce quïl y a donc, si matin?
— Il y a que votre mari, à l'instant, m'a appelée chez lui et que, pendant une demi-heure, il m'a posé des questions à propos des histoires de Beaulieu, cherchant à savoir un tas de choses sur Thérèse.
— Qu'est-ce que tu lui as dit?
— Ce que j'ai voulu, naturellement. Mais, croyezmoi, maîtresse, il faut vous tenir sur vos gardes. Cet homme-là n'est pas sûr... Il pourrait vous jouer un tour.
— N'aie pas peur. Il n'est pas en état de lutter avec moi... Et le jour où nous mesurerons nos griffes, gare à lui I . . .
— Il est violent.
— Je le ferai mettre à la raison par plus fort que lui.
— Et si vous avez affaire à lui avant?...
— Je saurai me tenir à l'abri.
Toute rose, dans ses dentelles, Lydie parlait avec une effroyable tranquillité. Elle eut un sourire féroce et ajouta :
— Ohî je le hais bien, va. Et il ne souffrira jamais assez pour le mal qu'il m'a fait.
— En tous cas, vous voilà avertie.
— Ne crains rien, tu verras, il est bien dans mes mains et l'heure n'est pas éloignée où il paiera ce quil me doit.
Leïla approuva de la tête dans son fétichisme aveugle, et s'empressa d'aider sa maîtresse à se lever.
Lydie s'était pourtant bien promis de haïr et de ne plus aimer. Mais Maurice de Roquière avait bouleversé ce programme. L'opinion, quand elle fait une réputation aux gens, ne se trompe jamais complètement. Il y a toujours un certain côté par lequel se justifie sa faveur ou son blâme. Le marquis, classé homme à femmes, possédait réellement les qualités de l'emploi, et la jolie comtesse, bien qu'elle l'eût, de prime abord, jugé sans conséquence, avait dû, à un moment donné, se rendre compte qu'on ne joue pas impunément avec le feu. Elle s'était brûlée à la flamme allumée de ses propres mains, et ayant voulu faire de Maurice un homme à elle, prêt à tout pour lui plaire, elle était devenue, par un juste retour, une femme à lui. La créole s'était prise à son propre piège, et le philtre qu'elle avait versé au jeune homme l'avait enivrée ellemême.
Elle s'était donnée avec emportement, presque avec rage. Mais les sens seuls parlaient en elle, et la même passion animale, où l'ardeur de son tempérament l'entraînait, l'avait jetée aux bras de Roquière, comme aux bras de Girani. Elle était folle de ce beau garçon blond, comme elle avait été amoureuse du beau garçon brun. Mais elle était parfaitement lucide, maitresse de sa pensée. Elle raisonnait, et ne négligeait aucune précaution pour n'être pas surprise. La position de l'appartement de là rue de Lubeck lui avait paru satisfaisante. Déjà elle y était venue quatre fois, sans rencontrer personne, ni devant la maison, ni dans l'escalier. Elle avait donc été très ennuyée lorsque Samuel lui avait fait comprendre qu'elle avait été vue. La nécessité de prendre des mesures s'imposait. Renoncer à Roquière? Elle n'y songeait même pas. Pour cette audacieuse, si sûre d'elle et des autres, reculer dans la route qu'elle s'était tracée semblait inadmissible. Persister à aller rue de Lubeck était bien risqué. Il fallait cependant s'entendre avec le marquis, afln d'assurer l'avenir. Et pour pouvoir causer librement, il fallait y aller une dernière fois.
Cependant des événements, qui avaient au moins autant d'importance que ses affaires de cœur, se préparaient, et c'étaient des affaires de Bourse. Le Comptoir, poussé en avant, comme une machine de guerre, par le parti entier dont il représentait les intérêts, avait jeté dans l'ordre financier un trouble qui n'était pas près de s'apaiser. Émise à cinq cents francs, la valeur
avait fait promptement prime et par un-e marche ascendante, telle qu'on ne se souvenait pas d'en avoir vu de si rapide, avait escaladé des hauteurs où il paraissait désormais dangereux aux gens prudents de la suivre. Les conséquences de celte hausse avaient été sérieuses pour les fonds publics. La Rente, vendue par paquets pour faire des arbitrages, avait baissé, les Chemins de fer se traînaient lourds et la Banque elle-même n'était plus maîtresse du cours de ses actions. L'Italien venait, dans la semaine, de faire un plongeon de dix francs et l'Extérieure espagnole était dans le marasme. Quelques coulissiers, à la dernière fin de mois, avaient été exécutés. C'étaient, en général, des étrangers, et leur chute avait été saluée comme une revanche nationale.
Au lieu de se modérer, en constatant ce périlleux ébranlement des fonds d'États, les spéculateurs, engagés sur le Comptoir, avaient redoublé d'audace et d'efforts. Une étrange folie s'emparait d'eux. Ils n'assignaient plus de limites à leur gain. Et ayant déjà poussé le Comptoir à deux mille, ils voyaient le cours de deux mille cinq. Les financiers bien informés, comme Bernheimer, s'inquiétaient et commençaient à inquiéter les autres. Ils savaient qu'au Conseil des ministres il avait été question sérieusement de cette hausse formidable de la valeur réactionnaire, et ils n'ignoraient pas que, depuis une semaine, un syndicat formé par les six plus grosses maisons de banque de Paris, appartenant timlon, comme par hasard, à la finance juive, avait entamé une campagne de baisse sur le Comptoir et per
dait déjà trente millions, tant le mouvement de hausse était irrésistible.
Samuel, élevé dans le respect des grandes maisons, s'était senti très refroidi par l'apparition, dans la mêlée, de ceux qu'il avait toujours considérés comme ses maîtres et par lesquels il était traité en ami. Il se rendit au conseil hebdomadaire du Comptoir, animé de sentiments tout nouveaux, qui ne concordaient g"uère avec c^ux des administrateurs de l'affaire, et dès le commencement de la séance une divergence d'opinion très grave s'établit entre le banquier et ses nobles associés. 11 venait dans l'intention de les éclairer sur la situation et les trouvait décidés à rester aveugles. Avec sa netteté d'exposition habituelle, il entama la question, montra le Comptoir parvenu plus haut qu'il ne devait atteindre et qu'il ne pourrait se maintenir ; il prêcha la prudence, la nécessité de consolider la position. Il fut sage. Et il avait affaire à des fous. Autour de lui un murmure s'éleva brusquement. Tous les visages se refrognaient, hostiles, et les paroles se faisaient âpres. S'il avait des inquiétudes, que ne se retirait-il? Il avait bien le droit d'abandonner ses alliés de la veille. On savait, de reste, que la société prospérerait sans lui. Se croyait-il indispensable?
A ces mots, Samuel qui s'était montré très soucieux redevint souriant. Il sentait peser lourdement sur lui la responsabilité des affaires engagées, et on allait audevant de ses vœux secrets en lui offrant une libération qu'il ne savait comment demander. Il fut ironique :
— Croyez, messieurs, que j'étais loin de me'connaître vos capacités, dit-il avec un sourire, et que je ne suis nullement inquiet de ce que deviendra le Comptoir, si j'en abandonne la direction. Seulement j'ai toujours eu pour règle de ne jamais laisser mon argent là où je n'étais plus... Je tiens à vous en prévenir.
Cette déclaration souleva une tempête d'apostrophes :
— Vendez vos actions! . . . Retirez-vous complètement ! On saura vous remplacer : écrivez votre démission... Combien avez-vous de titres?...
— Messieurs, n'agissons pas à la légère, dit Bernheimer, au travers des interpellations qui commençaient à se faire violentes. Je ne veux pas vous prendre au mot... Réfléchissez jusqu'à la fin de la semaine...
— Non! Pas un jour de plus! Vous avez douté de l'affaire... Nous n'avons plus confiance en vous!
On l'entourait, et les visages s'animaient, les bras se levaient. Tout ce monde, échauffe par la soif du gain, était pris de colère, presque de haine, en sentant opposer une résistance à son entraînement.
— Eh ! Messieurs, prenez garde. Tout à l'heure, vous allez me déposer, si je ne me hâte de démissionner!.. Et, vous vous ferez tort à vous-mêmes. Vous ne voulez pas m'écouter?Non?Vous ne voulez pas être prudents? Non? Vous voulez courir jusqu'au fossé au bout duquel est la culbute? Oui? Alors je vous tire ma révérence!... J'ai dans ma caisse six mille titres du Comptoir...
— Je les achète, dit une voix aigrelette.
Il y eut un instant do religieux silence. Celui qui venait de parler s'engageait pour douze millions. C'était un petit homme maigre, sanglé dans une redingote bleue, dressant au-dessous d'un col cassé un visage bouffi, aux yeux de Chinois, à la moustache rare et jaune. Héritier d'un des plus grands noms de France, il possédait une immense fortune apportée par sa mère, unique héritière de Sauviat,le fameux industriel qui, le premier, eut l'idée de se servir du bois pour fabriquer le papier.
— Monsieur le duc, répondit Bernheimer, ce soir les titres seront chez vous.
Il salua à la ronde avec un sourire :
— Maintenant, messieurs, je n'ai plus rien à faire ici... Bonne chance!
Et il sortit. Cependant un homme tel que Samuel ne pouvait abandonner la présidence du Conseil d'une affaire aussi en vue que le Comptoir sans qu'il en résultât un mouvement à la Bourse. Aussitôt que la nouvelle eut été publiée, une agitation extrême se manifesta dans le monde financier et la résolution prise par Samuel fut interprétée en bien ou en mal, suivant que c'étaient ses amis ou ses adversaires qui parlaient : « Le Comptoir, privé de l'appui de Bernheimer, allait promptement rétrograder. Comment l'Assemblée générale convoquée à bref délai accueillerait-elle cette défection? » « Le Comptoir, débarrassé des entraves que la timidité inaccoutumée de Bernheimer lui imposait, allait repartir de plus belle ! L'Assemblée générale, sans hésiter,
voterait tout ce que proposerait le Conseil ! » En attendant, il y avait cent francs de baisse et le cours de deux mille était perdu. Mais un effort suprême des porteurs de la valeur rétablissait les affaires avant le coup de cloche de trois heures, et le Comptoir, remonté à deux mille, finissait à deux mille vingt, en hausse.
Le matin même, Samuel, fidèle à ses conventions avec Lydie, lui avait envoyé un simple mot : « Vendez le Comptoir, même s'il y a de la hausse ; l'affaire menace. » Au moment où elle avait reçu cet avertissement, Lydie était dans le petit salon de sa mère. Depuis quelques jours, M"^ de Saint-Maurice gardait la chambre, se plaignant d'horribles névralgies. Pelotonnée aucoinde son feu, la brave dame se lamentait sur les souffrances endurées par elle pendant toute la nuit. Sa fille, assise sur un petit pouf, Técoutait d une oreille distraite, les yeux fixés sur les tisons ardents et roulait entre ses doigts le billet de Bernheimer. Son front charmant se creusait d'une ride profonde et ses lèvres roses, retroussées en un pli féroce, montraient la pointe de ses dents. La porte s'ouvrant lui fit tourner la tête. Son mari entrait.
Il alla d'abord à M™^ de Saint-Maurice, et après avoir, par une question affectueuse, provoqué ses gémissements, il s'adressa à Lydie :
— Eh bien! ma chère, voilà du nouveau... Et c'est par le journal que je l'apprends... Bernheimer n'est plus à la tête du Comptoir...
— Il vient de me le faire savoir, à l'instant.
— Alors quelle conduite tenir? Vous le dit-il?
— Parce que Bernheimer se retire d'une affaire, estce une raison pour qu'elle devienne mauvaise?
— Samuel est un peu casse-cou, dit M""^ de Saint- Maurice : c'était l'opinion de mon beau-frère Letourneur... C'est pour cela qu'ils se séparèrent... Peut-être a-t-il voulu pousser trop vite le Comptoir.
— Je croirais plutôt qu'il a voulu modérer le zélé de nos amis.
— Qu'a-t-on fait à la Bourse, hier?
— On a monté. Mais il faut connaître les motifs réels de cette retraite... Je passerai chez notre ami tantôt pour savoir s'il faut tenir bon, ou liquider.
Lydie resta un instant rêveuse; puis, prenant un parti, elle dit d'une voix nette :
— Bernheimer croit qu'on va encore monter.
— Alors je ne bouge pas, fit Raimond.
— Je pense que vous aurez raison.
Ainsi l'heure était décisive et Lydie, sans hésiter, poussait son mari sur la pente qui conduisait à la ruine. C'était son premier mouvement offensif. Le plan, qu'elle avait sourdement préparé, devait s'exécuter maintenant avec une foudroyante rapidité. L'efTondrement de sa fortune allait briser Ploërné et le mettre moralement à la merci de Lydie. Elle avait pris soin de séparer ses intérêts de ceux de son mari, et Samuel manœuvrait avec trop de sûreté pour que les fonds, à lui confiés par la femme qu'il adorait, ne constituassent pas à brève échéance une fortune. Et d'ailleurs est-ce
qu'il ne lui appartenait pas corps et âme? Est-ce qu'il ne seraitpas toujours prêt, sur un signe, à faire ce qu'elle lui commanderait? Que risquait-elle donc, en ruinant Raimond? De le désespérer, de le pousser aune résolution extrême? C'était ce qu'elle voulait. Tenir enfin dans sa main celui qui lui avait arraché ses premiers cris de douleur, qui lui avait coûté ses premières larmes ; n'avoir qu'à serrer pour l'écraser et se venger. L'instant de cette âpre jouissance approchait. Et avec une satisfaction atroce, elle constatait que son piège était bien tendu. Elle se leva admirable de tranquillité, embrassa sa mère et déjeuna en face de son mari, causant librement, comme si rien de menaçant ne les séparait.
Cependant un petit billet, dès le matin, avait commandé à Hoquière de se trouver rue de Lubeck, vers trois heures. Mais qui aur«.it pu prévenir le franc et bon Ploërné que sa confiance était trahie, et que derrière le front lisse et blanc de Lydie des pensées infâmes s'agitaient? Assurément ce n'était pas lui qui l'aurait soupçonné. Il vivait tranquille, croyant à l'honnêteté des autres comme à son honneur à lui, et la jolie créole, qui le regardait en souriant, pensait avec une malice féroce : « Voilà un homme qui est trompé et qui ne s'en doute guère. Il est bien ridicule. Oui, tu es bien ridicule, mon ami, avec ta sécurité présomptueuse. Tu es sûr de toi, par conséquent de moi. Eh bien ! tu as tort et tu es ridicule, ridicule!... »
Elle se le répétait avec insistance, presque avec colère, comme si elle avait besoin de se le prouver à elle-
même. Mais elle riy parvenait pas. Elle avait beau regarder Raimond, elle ne le voyait pas ridicule. Si elle avait dit sa secrète pensée, elle l'aurait même déclaré inquiétant. 11 restait en face d'elle, la physionomie un peu triste, très simple d'allures, pas bavard, car il n'aimait pas parler inutilement, et dans tous ses mouvements se révélait une force qui imposait le respect. Toujours il s'était ainsi montré à elle, et malgré ses efforts pour arriver à ne le point respecter, elle le respectait. Sa rage s'en accroissait et elle l'injuriait mentalement, ne pouvant l'abaisser en réalité. Par moments elle se demandait si cet être calme et froid était susceptible de souffrir. Elle ne l'avait point vu frémissant et égaré à Beaulieu, le cœur dévoré par le doute. A elle il ne s'était jamais révélé que souriant et doux. C'était Thérèse qui savait combien il pouvait souffrir. Lydie se leva, en chantonnant, et comme son mari lui demandait ce qu'elle ferait, dans la journée, elle lui répondit, en le regardant de bas en haut :
— J'irai voir mon amoureux.
Il fit un geste de la main et dit avec reproche :
— Je n'aime point que vous plaisantiez ainsi. Ce n'est point digne d'une femme telle que vous. Prenez donc un peu de gravité.
— J'aurai bien le temps d'être grave, quand je sera vieille. Mais, dites un peu si vous croyez à mon amoureux?
— Je crois que vous en avez beaucoup...
— Oh! Beaucoup, ce n'est rien! Mais un seul?
— Non ! Je ne le crois pas, dit-il avec tranquillité. Quel plaisir éprouvez-vous à me faire subir cette épreuve? Vous y revenez souvent. L'autre jour vous vous enquériez de ce que je ferais si vous me rendiez jaloux. ..Vous êtes trop sûre de ma tendresse pour avoir besoin de la stimuler, et je ne vous fais point l'injure de n'avoir pas confiance en vous.
— Vous avez raison. Du reste, à quoi ça vous servirait-il de me soupçonner?
— A rien qu'à me rendre malheureux.
— Très sage I
Elle lui fît une révérence et rentra chez elle.
Lorsque Maurice de Roquière devait passer l'aprèsmidi rue de Lubeck, la concierge, qui était chargée de mettre tout en ordre dans le petit appartement^ montait dès neuf heures, ouvrait les fenêtres, balayait les tapis, faisait le ménage. La petite amie du jeune Bricolier, observatrice comme toute femme qui n'a pointd'autre occupation que de surveiller ses entours, avait noté cette façon de procéder. Et quand elle entendait le matin battre les portes chez son voisin, elle se disait : « Bien! il y a tantôt orgie à la Tour! » Et cela ne manquait jamais : Roquière apparaissait régulièrement. Quelquefois c'était la femme qui ne venaitpas. Ce matin-là, le balai et le plumeau de la concierge s'étaient mis en branle plus tard que d'habitude. Pourtant, dès midi, Bricolier recevait un petit bleu lui annonçant que le « jeune homme d'à côté » attendait sa belle. Un quart d'heure plus tard, Bernheimer était prévenu.
Certes, Hoquière avait eu de flatteuses bonnes fortunes. On on connaissait quelques-unes, point par sa faute, car il était discret. Mais jamais il n'avait été pris comme il l'était par cette dangereuse Lydie. Elle l'affolait. 11 en perdait sa belle impassibilité, et retrouvait, pour l'adorer, des ardeurs de jeune homme à sa première aventure. 11 l'avait attendue rue de Lubeck, au début de leur liaison, plusieurs semaines de suite, sans pouvoir la décider à y venir. Enfin, il avait réussi àl'attirer. Et maintenant il lui semblait, tant il était heureux, que de la tête il touchait les étoiles. Il passait des heures, quand il avait rendez-vous, tout seul dans le petit appartement, étendu sur les coussins qui conservaient encore un peu du parfum de la jeune femme, à penser à elle, à jouir, par avance, du bonheur de la voir. Et quand elle arrivait, quand il entendait résonner sur les marches de l'escalier le bruit léger et rapide de ses talons, tout frémissant, il entr'ouvrait la porte pour qu'elle n'eût qu'à se glisser chez lui. Dès l'entrée, il l'emportait dans ses bras, la déposait sur un des grands fauteuils, près du feu, et s'agenouillait devant elle, comme devant une reine. Cette vigueur, cette humilité plaisaient à Lydie. Elle avait de la satisfaction à dominer ce grand garçon si obéissant et si fort. Elle sentait qu'elle en pouvait faire ce qui lui plairait, et c'était justement ce qu'elle avait voulu.
Ce jour-là Requière était soucieux. Pour la première fois la jeune femme le convoquait brusquement, et, dans cet appel, il devinait quelque péril. La veille,
à l'Opéra, il n'avait pu trouver l'occasion de lui parler en particulier, mais elle lui avait jeté des regards singuliers. L'attitude de Bernlieimer était aussi très particulière. D'ordinaire amical et affable, le banquier s'était montré froid et brusque. De tous ces petits faits rapprochés les uns des autres, Maurice concluait à quelque incident, peut-être à un danger. Mais lequel? Il se dirigea donc de bonne heure vers la rue de Lubeck, passa devant la porte de l'appartement voisin sans remarquer qu'elle était entre-bâillée, et que, par l'ouverture, deux yeux le dévisageaient.
Il ouvrit avec sa clef et, après avoir mis une allumette dans la cheminée, inspecta l'appartement. Tout était en ordre, il y avait des fleurs fraîches dans les jardinières, un goûter préparé sur une petite table. Il se promena, de long en large, dans le silence du logis discret, trompant son impatience par le mouvement, tirant sa montre toutes les cinq minutes et s'étonnant qu'il n'y eût pas un quart d'heure d'écoulé. A trois- heures il commença à s'inquiéter. Lydie était toujours très exacte. Pour qu'elle ne fût pas là, il fallait qu'il lui fût arrivé quelque chose. Il prêtait vainement l'oreille. Aucun bruit dans la maison. Un calme morne qui lui pesait sur le cœur. A trois heures et demie, il s'assit dans un fauteuil et demeura accablé, se demandant quel motif grave empêchait la jeune femme de venir. S'il avait pu se douter de ce qui s'était passé, à quatre pas de lui, pendant qu'il marchait dans le petit appartement, il eût été bien autrement bouleversé.
A trois heures moins cinq, avec une exactitude criminelle, la jolie comtesse était arrivée au coin de la rue dans un fiacre, et, après avoir payé le cocher, avait tranquillement gagné la maison. La rue était déserte. Elle avait franchi le passage de la porte cochére, s'était engagée dans l'escalier et montait à pas légers. Elle allait atteindre le palier lorsque la porte de l'entresol situé en face de l'appartement de Roquière s'était ouverte et avant qu'elle pût dire une parole, faire un geste, Bernheimer l'avait prise par le poignet, l'avait attirée dans l'antichambre, et avait refermé la porte. Gela s'était passé avec une rapidité stupéfiante. Lydie, sans avoir eu le temps de se reconnaître, s'était trouvée dans un petit salon, en tête à tête avec Samuel souriant, mais fort pâle. Elle ouvrit la bouche pour protester, pour accuser. Il ne lui en laissa pas le temps, et mettant un doigt sur ses lèvres :
— Chut I ne criez pas, soyez calme : laissez Roquière où il est, et causons tous les deux.
— Mais ce que vous avez fait là est odieux! interjeta Lydie, suffoquée par la surprise et la colère. Et je ne vous le pardonnerai jamais!
— Qui de nous deux a besoin du pardon de l'autre? demanda Samuel, avec un ironique coup d'oeil. Vous vous êtes moquée de moi, madame. J'ai tenu à vous montrer que je n'étais pas aussi sot que vous pouviez le penser. Et maintenant il n'y a plus à nier vos petites promenades rue de Lubeck, puisque je vous prends sur le fait.
— Yotrc conduite est indigne d'un galant homme.
— Si vous voulez. Mais un galant homme est facilement roulé par une jolie femme et je n'aime pas beaucoup être roulé... J'ai donc laissé ma galanterie de côté et fait appel à mon adresse. Vous voyez qu'elle m'a bien servi.
Lydie n'écoutait plus. Enfermée dans un dédaigneux silence, elle se tenait droite devant la cheminée, semblant attendre que Bernheimer mît fin à cette situation difficile. Il lui montra un siège, et d'un ton bon enfant :
— Allons, ma chère, ne boudez pas. Vous êtes pincée. C'est désagréable, dans le premier moment. Mais, en somme, ce n'est que par moi, et vous savez bien que vous avez droit de tout dire et de tout faire à votre serviteur.
Elle tourna légèrement la tête, et laissa tomber sur Samuel un regard dont elle connaissait la puissance. Et, comme faisant une concession, elle s'assit. Puis, avec un calme extraordinaire :
— D'abord, où suis-je?
— Chez moi. Au moins pour le temps que vous y resterez.
— Vous êtes seul ?
— Tout seul. On ne m'y connaît pas et on ne sait qui vous êtes... Le secret est donc assuré.
— Gomment avez-vous su que je dusse venir?
— Ah! ça, c'est ma petite industrie. Lydie, voyons, pourquoi l'autre jour ne m'avez-vous pas dit la vérité?
— Pouvais-je vous la dire ?
— C'eût été de la franchise.
— Je ne vous en devais pas.
— Vous savez bien que je vous aime et que je suis très jaloux de tout ce qui vous approche. Ah! quel chagrin vous m'avez fait! Ainsi vous avez un amant?... Vous que j'aurais voulue si correcte, si impeccable... Et quel amant!... Un bellâtre, sur lequel vous ne pouvez faire aucun fonds. Risquer de se perdre pour un Roquièrel... C'est de la folie! Que deviendriez-vous si vous n'aviez plus à compter que sur lui? Vous voyezvous rivée pour la vie à cet être nul? Il ne saurait même pas vous mettre à l'abri de la gêne. Qu'est-ce qui a pu vous séduire en lui?
— Il m'aime.
— Le beau mérite ! Tous ceux qui vous connaissent vous aiment. A-t-on jamais pu vous approcher sans vous aimer? -Mais commettre une faute pour Roquière ! une femme comme vous !... Non ! vraiment, c'est à n'y pas croire î
Lydie eut un'énigraatique hochement de tête : — Vous ne comprenez pas. . .Vous ne pouvez pas comprendre... Un jour vous saurez pourquoi je l'ai choisi.
— Vous me parlez de lui avec une tranquillité ! N'avez-vous donc pas au moins l'excuse de la passion?
— Mettons : l'excuse du plaisir.
— Lydie, vous m'épouvantez!
— Bernheimer, vous m'amusez beaucoup.
— Vous ne me dites pas la vérité. Voyons, quelle comédie jouez-vous?
— Ce n'est pas une comédie, c'est un drame. Et vous y avez votre rôle, comme les autres.
— Êtes-vous donc capable de si profonds calculs? Comment, vous raisonnez votre faute, vous que je croyais si droite et si simple? Rien n'a pu vous retenir ? Vous n'avez donc pensé nia votre mère, ni à votre mari?...
Un flot de sang monta au visage de Lydie, et d'une voix âpre elle s'écria :
— Mon mari, je le hais!
— Vous le haïssez ! Et peurquoi ? Lui la loyauté, la bonté même.
— Tenez I Ne prenez pas son parti, ou vous allez me mettre hors de moi ! Oui, je le hais ! Je le hais ! Et c'est contre lui que tout ce que je fais est dirigé!
Pendant qu'elle parlait, tout en elle : son accent, sa physionomie, son geste, trahissait la rage. Elle était devenue blême, son sang ayant reflué au cœur; ses lèvres tremblaient et ses yeux s'enfonçaient sous ses sourcils.
— Vous me faites peur! dit Bernheimer.
Il n'exagérait pas. La jolie comtesse, en ce moment, se révélait à lui sous des apparences furieuses qui lui donnaient beaucoup à réfléchir. Tout à l'heure elle était froidement railleuse et son cynisme l'avait décontenancé. Brusquement elle venait de perdre la tête, et maintenant il la croyait capable des plus grandes scélératesses. Il voulut la pousser aussi loin que possible, abusant de ce qu'elle ne se contenait plus, afin de connaître son secret. Il dit, appuyant sur le point sensible :
— Vous devez être très injuste. Ploërné est un galant homme et rien de sa part ne doit motiver votre colère...
Mais il en fut pour son habileté. Déjà Lydie s'était reprise, et aux insinuations de Samuel elle ne répondit que par un amer sourire.
— Voyons, chère enfant, reprit-il. Vous ne me contesterez pas le droit de vous faire de la morale.
— Est-ce donc dans ce but que vous êtes venu ici?
— Uniquement.
— Je vous croyais des vues moins désintéressées... Ainsi , c'est au nom de la vertu que vous m'espionnez ?. . .
— Espionnez... Quel mot!.. Jugez-vous si mal mon amitié?.. J'ai voulu vous donner un avertissement salutaire... Ama place, imaginez que celui dont nousparlions à l'instant, vous a surprise... Et mesurez les conséquences...
Lydie eut un effrayant regard et les dents serrées, presque à mi-voix :
— Eh bien! Il se serait arrangé avec Roquière.
Cetteréponse atroce échappée àlajeunefemme éclaira la situation. En une seconde, Bernheimer comprit tout ce que Lydie lui avait déclaré qu'il ne pouvait comprendre. Elle avait choisi Roquière, comme un bravo, pour le mettre aux prises avec Ploërné. Oui, il n'y avait plus à en douter : elle avait préparé cette effroyable combinaison de faire tuer son mari par son amant. Bernheimer, sous sa cuirasse d'égoïsme sensuel, avait conservé, dans un petit coin de sa conscience, un reste
d'honnêleté humaino. 11 calculait la veille que si Requière, par hasard, supprimait Ploërné, il pourrait bien devenir l'heureux possesseur de Lydie. L'éventualité entrevue devenait probable, et cependant il ne retrouvait plus en lui-même l'allégresse qui réchauffait à cette pensée. Il regardait la comtesse avec des yeux plus curieux que tendres, etelle lui apparaissait ce qu'elle était en réalité : un très joli, mais très redoutable monstre. Il se dit : M"*' Lafarge n'était pas plus criminelle que ce petit ange-là. Et si je l'épousais un jour, rien ne prouve que, lasse de moi, elle ne me ferait pas servir une tisane empoisonnée par sa damnée mulâtresse. Il faut se tenir à distance de cette délicieuse personne. Et en tant que de s'intéresser à quelqu'un, prendre la défense de son innocent de mari qu'elle va faire saigner, comme un poulet, par ce spadassin énamouré de Ro- (juière! Voyant sur le visage de Lydie un commencement d'inquiétude causé par son silence, il reprit :
— Allons, ma chère, nous avons l'un et l'autre aventuré beaucoup de choses folles, restons-en là et réfléeliissons, vous surtout. Il est bon que nous ayons causé ensemble : tenez compte de ce que je vous ai dit Quant à moi, je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez répondu. Je fais la part de l'énervement que je vous ai procuré. Je ne prends pas vos déclarations au sérieux. Et je garde l'espoir que vous allez rompre avec un homme indigne de vous.
— Ceci ne regarde que moi...
— En tout cas, vous n'allez pas le voir aujourd'hui...
Voilà qu'il est quatre heures et demie... 11 faudrait entrer dans des explications. Il vaudra mieux lui dire que vous n'avez pas été libre de venir.
— Ce sera la vérité.
— Allons, ma chère, partez avec moi... Ma voiture attend à l'autre bout de la rue... Je vous déposerai où vous voudrez...
— Vous ne craignez pas de me compromettre?
— Un vieux bonhomme tel que moi?
— Bon apôtre 1
Elle jugeait nécessaire de reprendre de l'ascendant sur Bernheimer, qu'elle craignait d'avoir effrayé, et se faisait gracieuse et câline. Elle se mit à rire :
— Et ce malheureux qui drogue, là, à côté?
— L'animal ! C'est encore trop de bonheur pour lui I... Écoutez!... Le voilà qui part.
Un bruit de porte fermée au dehors se faisait entendre. Unpas lent, traîné comme à regret, descendit l'escalier. Lydie et Bernheimer s'approchèrent de la fenêtre et, abrités derrière le rideau, ils virent Maurice qui filait le long du trottoir, la canne sous le bras, la tète basse, avec un air navré. Lydie se tourna vers Samuel et gaîment :
— Pauvre garçon ! 11 ne saura jamais quelle privation il vous doit.
— Au diable! Maintenant nous pouvons sortir.
Il conduisit la jolie comtesse à sa voiture, et, se ra- Fisant, il ne monta pas avec elle. Il ferma la portière-:
— Où allez-vous, maintenant?
— Chez moi. Mais vous m'abandonnez?
— C'est plus convenable.
La voiture roula. Alors, comme Roquière, la canne sous le bras, il gagna les Champs-Elysées. Tout en marchant il ruminait, et les moindres détails de la scène qu'il venait de provoquer entre Lydie et lui se présentaient à sa mémoire. Très curieusement il s'interrogeait et constatait que son refroidissement pour M™^ de Ploërné était sérieux. Il ne la voyait plus avec les mêmes yeux que la veille. Elle s'était métamorphosée, et au lieu de la femme coquette, insouciante, gaspilleuse qu'il aimait, il avait vu se dresser une femme haineuse, violente et redoutable qui lui avait inspiré de la répulsion.Satête travaillant, il se rappelait le silence presque hostile avec lequel Lydie accueillait autrefois toutes les questions relatives à Thérèse. Ses anciens doutes, sur la sincérité de la vocation religieuse de sa filleule, le reprenaient, et il était de nouveau convaincu qu'il y avait entre ces deux femmes un mystère auquel certainement était mêlé Ploërné.
Quant à admettre que Raimond eût commis une action déloyale ou mauvaise, autant croire qu'il avait eu Thérèse pour complice. Ce brave garçon et cette honnête fille se plaçaient, d'eux-mêmes, au-dessus du soupçon. C'était donc l'autre alors qui était une coquine ? Car, pour en vouloir tant à Ploërné, il fallait qu'elle eût à se plaindre de lui ou qu'il eût à se plaindre d'elle. Et l'idée que Lydie aurait quelque atrocité sur la conscience s'imposait de plus en plus à Samuel. II était
arrivé au coin de la rue Boissy-d'Anglas et de l'avenue Gabriel : il avait fait, lui qui ne marchait jamais, une longue trotte sans s'en apercevoir. Il resta un moment pensif, au bord du trottoir, au pied de la terrasse du Cercle; puis prenant sa résolution, il murmura :
— Oui, il faut voir Thérèse...
Il monta dans un des coupés qui stationnaient le long du trottoir, et dit au cocher : « Rue Saint-Jacques. » Quand il descendit à la porte du couvent, il était cinq heures. Thérèse, appelée au parloir, se présenta à son parrain avec son air grave et doux. Elle venait du jardin et ses joues, d'ordinaire un peu pâles, fouettées par l'air vif, avaient ce soir-là des tons roses. Elle était jolie sous son bonnet blanc, et portait sa robe de laine avec une grâce dont elle ne savait pas se déshabituer.
— Eh bien ! mon enfant, dit Bernheimer,je viens voir comment tu vas et si tu n'as besoin de rien. Tu n'as pas encore renoncé à toutes les joies de la terre. Et s'il te manque la moindre des choses...
— Je vous remercie, mon parrain : je suis très bien.
— Alors, tu n'as pas envie de sorlir d'ici?
— Non, mon parrain.
— Après tout, tu as peut-être raison : le monde n'est pas beau à regarder. Il s'y passe des horreurs et les gens dont le bonheur semblait le mieux assuré sont malheureux comme les pierres... Dans cette maison, du moins, tu as le calme et la sécurité... Tu ne dépends que de toi... Tu n'es pas torturée par quelqu'un dont tu n'aurais dû attendre que de la tendresse et du
dévouement... Ah I la vie est pleine de déceptions !... Thérèse examinait Samuel avecune surprise inquiète. Jamais il ne s'était laissé aller, devant elle, à une telle explosion de misanthropie. Bien au contraire, chaque fois qu'elle le voyait, il s'efforçait de lui inspirer des regrets, afin de la détourner de poursuivre sa résolution. Et voilà que subitement il lui donnait raison et concédait qu'elle pouvait avoir pris une sage détermination. Quelmotifavait-ildelui tenir un pareil langage? A quoi voulait-il la préparer ? Car, d'un homme aussi avisé que Bernheimer, toute parole avait une valeur et une portée. Elle lui dit non sans mélancolie :
— Est-ce moi qui vais être aujourd'hui dans l'obligation de vous montrer les avantages de la vie libre et de vous raccommoder avec le monde ? D'où vient votre mécontentement?
Il lui jeta un regard soucieux, puis brusquement :
— Allons! J'ai eu tort de parler comme je l'ai fait... A quoi bon t'apporter des ennuis?... Occupons-nous de toi.
— Mais, parrain, j'aurais donc à prendre ma part des contrariétés que vous éprouvez ?
— Il est inutile de te tourmenter pour des choses auxquelles tu ne pourrais pas remédier?...
— Je puis prier pour que Celui qui peut tout intervienne.
— Au fait, tu as raison. Eh bien! chère petite, prie pour Raimond, qui n'est pas aussi heureux quil mériterait de l'être.
Si Bernheimer avait eu des doutes sur l'intérêt que Thérèse prenait h tout ce qui touchait Ploërné, en cet instant, il aurait été fixé. La jeune fille pâlit comme si elle allait mourir. Ses mains s'agitèrent faisant sonner le lourd chapelet qui pendait à sa ceinture, et des larmes emplirent ses yeux. Pourtant elle ne poussa pas un soupir, et droite, raidie dans un effort de volonté, elle ne plia pas sous le coup. Ses lèvres seulement s'agitèrent : elle priait. Samuel la regarda avec attendrissement. 11 eût donné beaucoup pour pouvoir la prendre paternellement dans ses bras, la consoler, et non pas la torturer comme il le faisait. Mais il voulait lui arracher un peu de la vérité, sans froisser les secrètes pudeurs de son âme. Et, pour ménager la fierté de la jeune fille, il dut continuer de feindre.
— Oui, vois-tu, c'est un ménage qui va à la diable. Le mari et la femme ne s'entendent pas. Raimond est trop sérieux pour Lydie. Et quoiqu'il mette une grande complaisance à tâcher de lui plaire, elle ne se trouve pas satisfaite et n'est point pour lui telle qu'on devait l'espérer. Vraiment l'avenir s'annonce très menaçant... Comment cette jeune femme n*aime-t-elle pas ce brave garçon ? C'est incompréhensible I 11 lui donne tout ce qu'elle désire. Il a été jusqu'à compromettre sa fortune, afin de soutenir le train de maison qu'elle lui impose, car lui n'a aucun goût de luxe, il est la simplicité même. Elle, sa seule préoccupation c'est le plaisir. Elle ne pense qu'à s'amuser. Et cela l'entraînera très loin... Uien ne la retiendra. Je ne lui crois aucun principe reli-
gieux, et elle n'a point d'attachement pour son mari... Alors ?
Thérèse avait entendu tout ce que Samuel lui disait, comme dans un rêve. Le passé s'était évoqué devant elle, et Lydie, fausse, égoïste, sensuelle et féroce, lui apparaissait, ricanant lorsqu'elle la suppliait d'épargner Raimond et de l'épargner elle-même. Tout ce qu'elle avait pu faire de mal, elle l'avait fait. La victoire de son ambition, la satisfaction de sa cupidité ne l'avaient pas adoucie, et dans le triomphe elle demeurait implacable. Thérèse murmura d'une voix altérée :
— Elle n'a jamais eu de cœur... Et d'ailleurs elle I hait !
— Elle le hait ! Oui, je le sais, releva vivement Bernheimer. Elle a eu l'audace de me le déclarer !... Mais pourquoi? Pourquoi le hait-elle?...
11 s'arrêta, effrayé lui-même d'en avoir tant dit. Les yeux fixés sur Thérèse, il l'interrogeait du geste, du regard, de tout son être bouillant de curiosité, car il sentait bien qu'il touchait au point décisif, et que si la jeune fille ne parlait pas, dans l'entraînement de son émotion, elle ne parlerait jamais. Mais Thérèse était une âme fermée. Elle se tordit les mains avec désespoir, elle laissa échapper des sanglots trop longtemps contenus. Et frappant rudement le parquet de ses genoux, elle gémit : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » Mais elle ne s'expliqua pas. Cependant Bernheimer ne put se résoudre à toucher de si près à la révélation, sans faire un effort déplus pour l'obtenir, l'arracher. Il reprit :
— Tu sais tout, toi? Pourquoi ne parles-tu pas?Estce donc si terrible?
— Oh ! Je ne puis! je ne puis! se lamenta la jeune fille, les mains jointes, priant et pleurant à la fois, les yeux tournés vers le grand Christ qui, sur le mur du parloir, convulsait ses bras dans les ténèbres du Golgotha.
— N'as-tu donc pas d'affection pour Raimond? Saistu qu'un mot de toi pourrait le sauver?
— Oh ! Vous me torturez ! Prenez pitié de moi !...
— Dis-moi seulement pourquoi elle le hait?
— Non ! Non ! c'est impossible !
— Elle te hait aussi, toi ? Je le sais depuis longtemps. Est-ce pour la même raison?...
— Ne me demandez rien !
— Attendras-tu qu'elle l'ait fait tuer?
A ces mots, une expression d'égarement passa sur le visage de Thérèse. De sa bouche jaillit ce cri désespéré :
— La malheureuse! Elle veut venger l'autre!
— L'autre ? s'écria Bernheimer. Quel autre ?
— Oh ! Je me suis trahie ! Vous me tenaillez, là, depuis une demi-heure ! Vous me faites beaucoup de mal . Vous voyez bien que je veux me taire I Eh î pourtant ! . . . Non, non ! Il le faut... Ce secret n'est pas le mien... Et si Raimond l'apprenait, il en mourrait bien plus siirement, dhorreur et de dégoût... Vous me rendez folle avec vos questions. . . Laissez-moi en paix, mon bon parrain. Et si vous avez un peu de tendresse pour moi.
veillez sur lui... Car, d'après ce que vous m'avez appris, je le devine dans un affreux danger... Oh ! elle serait impitoyable I Vous ne la connaissez pas ! Vous ne l'avez pas vue à l'œuvre... C'est un monstre ! Oui, un monstre !
Elle se tut et des larmes couleront sur ses joues pâlies. Samuel l'avait relevée et, assis l'un près de l'autre, ils demeuraient silencieux, oppressés par une violente émotion. Enfin Thérèse s'essuya les yeux, et, regardant son parrain avec désespoir :
— Pour que vous m'ayez interrogé comme vous venez de le faire, il faut que Raimond soit exposé à un bien grave péril. Je vous en ai assez dit pour que vous compreniez à quel point Lydie est dangereuse. Si vous voulez connaître la vérité tout entière, adressez-vous à M. de Ploêrné. Lui seul a le droit de vous apprendre ce que vous ignorez. Mais si vous le questionnez, prenez garde, soyez prudent, et surtout pas une allusion à sa femme... Ne lui parlez que de moi... oui, de moi seule ! Cela suffira, s'il veut s'expliquer, pour que vous soyez édifié... Mais en tout cas, mon bon parrain, veillez sur lui... Je le vois menacé dans son honneur et dans sa vie !
Bernheimerprit les mains de sa filleule, l'attira à lui, et, avec un suprême effort de persuasion :
— Thérèse, ce serait si simple de tout me raconter.
— Non! C'est impossible !... s'écria de nouveau la jeune fille. Ne l'attendez pas de moi... Si j'ai gardé le silence, lorsque ma vie tout entière était en jeu, je ne
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le romprai pas, maintenant que mon sacrifice est accompli.
— Ton entrée au couvent a donc été la conséquence de cet événement mystérieux?
— Rien 1 Rien, mon parrain, fit Thérèse d'un air égaré... Si vous m'aimez, ne me demandez plus rien... Vous me laites du mal... Adieu! adieu! Et veillez sur lui!
Elle se laissa embrasser par Samuel, lui serra la main avec une force convulsive, et quitta le parloir. S'en allant dans le coupé qui l'attendait, Bernheimer ferma les yeux et essaya de combler les lacunes volontaires des explications de Thérèse. Ce qui dominait tout, le fait capital, c'était la volonté bien accusée chez Lydie de frapper Ploërné. Et pourquoi? Pour venger (( l'autre ». Qu'est-ce que c'était que l'autre, quand et où s'était-il manifesté? Vivait-il? Était-il mort? Mort sans doute, puisqu'il s'agissait de le venger. Et mort, Samuel n'osait pas dire : de la main, mais du fait de Ploërné. iVlors dans quelles circonstances? A quelle époque, en quel endroit, et pour quel motif?
Samuel n'était pas loin de la vérité matérielle. Mais les causes lui échappaient et devaient lui échapper. Le duel de Toulon, suivi d'une enquête discrètement conduite, n'avait pas été ébruité. La presse, unique agent des scandales, n'avait pas été mise au courant parle parquet. La préfecture maritime, à la suite d'une perquisition faite par la justice dans les papiers de Girani, avait été avertie que les officiers de la flotte accueil^
laient certains étrangers avec trop de loyale confiance. Listel, Bouchard et leurs camarades, sérieusement admonestés par le grand chef, avaient bien juré de ne plus se lier à l'aventure.
Bernheimer ignorait donc ce qui l'aurait mis, en un instant, au fait de ce qu'il avait tant d'intérêt à découvrir. Mais il tenait le bout du fil conducteur, et pour un esprit aussi délié que le sien, c'était la quasi certitude d'arriver au but. 11 avait la conviction que la situation était brûlante, qu'une solution se préparait très prochaine. Et il était décidé à intervenir. Entre Raimond et Thérèse, d'une part, car il sentait que leur cause était commune, et Lydie, de l'autre, il n'hésitait plus. La bonne cause s'incarnait en Thérèse et Raimond, et la mauvaise, en cette petite diablesse créole qui l'avait ensorcelé par ses gentillesses et ses grâces, jusqu'à lui faire perdre toutes les facultés d'observation qui l'avaient si bien servi dans la vie. En lui-même il se disait : Si elle avait eu un peu plus d'hypocrisie, si elle m'avait joué la comédie du remords au lieu de se démasquer audacieusement, j'étais pincé ! Elle me roulait une fois de plus ! Je me laissais aller à lui donner des conseils, à lui adresser des remontrances, je lui tapotais les mains, je l'embrassais paternellement, pour calmer son chagrin et atténuer sa honte. Et elle me menait jusqu'àla catastrophe finale, sans quej'y eusse vu autre chose que ce qu'elle m'aurait montré : ses beaux yeux, ses jolies dents et sa mâtine de tournure, si tentante. Car, il n'y a pas à dire, c'est une bien jolie femme! Si
pourtant on était canaille, comme on pourrait tout obtenir d'elle, à la faveur de son imprudence! Oui, pour payer, non pas mon aide, mais ma neutralité, à l'heure qu'il est, la jolie comtesse se donnerait!
Un frisson passa par tout le corps de Samuel, et son vice, si impérieux, lui mit devant les yeux quelques affriolants tableaux, lui souffla aux oreilles quelques mauvais conseils. Après tout, tu t'en moques de la vertu ! Le bon droit, qu'est-ce que ça peut te faire? Est-ce que tu connais une autre loi que le succès? Ce sont ceux qui réussissent qui ont raison. Vas-tu te mettre sur le pied de redresser les torts de l'humanité? Tous gredins, les hommes; toutes coquines, les femmes! Il n'y a de vrai que ton caprice, d'absolu que le plaisir. Ah ! ah ! Bernheimer, tu t'apprêtes à travailler pour la morale en actions! Tu en auras des regrets, mon bonhomme, et Lydie se moquera de toi. Pense donc au bonheur que tu éprouverais à la voir se faire chatte pour te plaire, et à la posséder, cette merveille ! Quelle joie intime et quelle satisfaction d'amour -propre! Que t'importe le mari qui n'a pas su s'emparer de cette délicieuse créature! Yas-tu prendre le parti des maris, maintenant, après avoir toujours été du côté des femmes? Ce serait plaisant, et tu donnerais à rire. Ce Haimond, à tout prendre, est un nigaud. Quant à Thérèse...
Le souvenir de sa filleule suffit à dissiper le mirage qui charmait Samuel. Il pensa : Elle est plus dangereuse encore que je ne la suppose, cette Lydie, puisque en un instant le prestige de sa beauté, l'attrait de sa perver-
site amoureuse me jettent dans un trouble tel que j'en oublie mes résolutions et que j'en change mes projets. Allons! Il faut se tenir en garde et jouer serré. Ma pauvre petite religieuse me l'a dit : c'est un monstre ! Donc, allons au plus pressé, et pour savoir au juste dans quel sens je dois agir, tâchons de faire causer Ploërné.
Depuis que Bernheimer s'était retiré du Comptoir, îes actions avaient monté plus que jamais. C'était à croire que lui seul arrêtait la valeur dans son élan et modérait sa hausse foudroyante. Remplacé par Herzog, le financier luxembourgeois, le lanceur d'affaires internationales, le banquier se considérait comme libre, et assistait avec curiosité aux phases de la lutte engagée entre la haute banque et les grosses fortunes aristocratiques. Il n'y prenait pas part, retenu par un scrupule de conscience. Cependant il voyait le krach se préparer, et avec son flair qui ne l'avait jamais trompé, il sentait venir la baisse. Le gouvernement commençait à s'émouvoir sérieusement de l'écrasement de la Rente et des Chemins de fer, au profit du Comptoir, et découvrant des ennemis dans les détenteurs de la valeur triomphante, il était entraîné à intervenir dans la lutte, à ruiner d'un
coup l'opposition en faisant crouler la nouvelle institution financière. La situation devenait donc très menaçante.
Mais ce qui pourBernheimer était sujet d'inquiétude, pour les actionnaires du Comptoir était motif de confiance. Plus la hausse s'accentuait, plus leur enthousiaste crédulité augmentait. C'était, dans les cercles et dans les salons, un engouement incroyable. On ne parlait que du Comptoir, et des fortunes se faisaient, se défaisaient, en une semaine, suivant que les spéculateurs s'étaient mis à la hausse ou à la baisse. Une sorte de folie s'emparait des plus sages. Et ces actions, qui à l'heure présente avaient quintuplé de valeur, semblaient promettre des bénéfices sans bornes. Ceux qui avaient engagé leurs capitaux dans l'affaire, grisés par la splendeur des résultats, jouaient à découvert pour augmenter leur gain et accueillaient avec des sarcasmes les observations timides que leurs meilleurs amis se risquaient à faire entendre. L'emballement était général, et sous la poussée immense du public la haute banque, si puissante cependant, avait fléchi. On citait les pertes du syndicat formé pour lutter contre le Comptoir. Trois fois déjà il avait dû reconstituer son capital de combat. Et les pertes se chiffraient par centaines de millions. La panique commençait à gagner la Bourse. Les plus raisonnables, les plus expérimentés, terrifiés par cette ascension sans cesse grandissante, semblable à la marche irrésistible d'une inondation, perdaient la tête et, changeant leurs positions, se mettaient à la
baisse, afin de s'assurer une contre-partie en cas de malheur.
Seul Bernheimer, tous les jours sous les colonnes, passait imperturbable. A tous ses amis qui le consultaient, il donnait le même conseil : « Abstenez-vous, réalisez votre gain, si vous en avez un, et ne bougez plus. » 11 venait de liquider le compte de Lydie et de toucher, pour la jeune femme, douze cent mille francs. 11 réunit en un paquet les billets de banque, acheta .chez Susse un joli coffret, y enferma l'énorme liasse et se fit coHduire rue Rembrandt. Il n'avait pas vu la comtesse à la suite du rendez-vous manqué, et depuis une semaine il n'avait pas rencontré Ploërné. 11 souhaitait donc les trouver tous les deux, le mari surtout. Lydie le reçut dans son petit salon, à demi étendue, montrant, par l'ouverture de ses manches, un bras rond, frais, nacré, tentant comme un beau fruit. Elle lui tendit sa main, qu'il baisait d'ordinaire avec une voluptueuse lenteur. Mais il avait pris de fermes résolutions, et se contenta de serrer les doigts fins qui s'offraient à ses lèvres. Elle le regarda malicieusement, et d'une voix enfantine :
— C'est fini, l'amitié ? Il n'y a plus rien, pour moi, dans ce cœur?
Ah ! quelle puissance elle avait encore sur lui ! Il frémit à la caresse de sa parole, il se troubla à la douceur de ses yeux. Et il dut s'exhorter à la résistance pour ne pas se laisser aller au charme redoutable. 11 répondit cependant avec une feinte bonhomie :
— D'où viennent ces soupçons? Qu'ai-je fait pour les mériter?
— Vous êtes bien froid, Sam, aujourd'hui, pour votre petite amie. Oh! n'essayez pas de nier. On ne peut me tromper. Je sais quand on m'aime et quand on ne m'aime pas.
Il prit un air bourru :
— A quoi cela me servirait-il de vous aimer?
— Eh! Qui sait? fit-elle gaiement. Vous n'êtes pas patient, 'Sam.
— A mon âge, on n'a plus le temps de l'être.
— A votre âge? Vous êtes d'une hypocrisie incroyable ! Moi, je me trouve bien jeune !
Elle prononça ces derniers mots avec une pointe d'ironie qui atteignit Bernheimer à son endroit le plus sensible. Son visage se contracta et avec amertume il répéta :
— Très jeune, en effet !
Il pensa: Elle se moque de moi, par dessus le marché. Allons ! Je n'aurais point fait mes frais, ici. Donnons-nous, au moins, les gants d'être vertueux. Il prit son coffret, et le posant sur les genoux de la jeune femme, il dit :
— Je n'aurai plus aucun mérite à vos yeux, maintenant que je ne vais même plus vous être utile. Voici le produit delà spéculation que vous avez engagée par mes soins. Vous m'aviez confié deux cent mille francs, je vous en rapporte six fois autant. C'est un million de bénéfice . Désormais vous ne dépendrez plus de per-
sonne, et si vos fantaisies vous mettent danâ une situation délicate, vous aurez toujours de quoi vivre.
Il attendait un remerciement. Elle lui dit d'une voix sèche :
— Je vous suis bien obligée, cher ami, mais peutêtre avez-vous réalisé un peu vite. Depuis que vous avez vendu, la valeur n'a fait que monter : c'est une grosse somme que je perds!
Elle le regardait, sérieuse. 11 lut dans ses yeux qu'elle se demandait s'il était aussi fort qu'on l'assurait et qu'elle l'avait cru. Il pensa : De plus, elle me prend pour un imbécile. C'est complet!
Il répondit :
— Ne vous y fiez pas. Rien ne vaut un beau gain, bien net, enfermé dans une boîte fermant à clef. Vous l'avez, ne le risquez plus.
Il s'était levé, comme pour prendre congé. Elle craignit de le voir s'éloigner fâché, et, se mettant sur ses pieds, elle alla à lui d'un air câlin :
— Ne parlons plus d'affaires, voulez-vous?... Ce sont ces vilaines questions de chiffres qui salissent tout. Soyez un peu aimable. Vous êtes venu ici, avec votre figure de Bourse, et je ne l'aime pas... Allons, faites un effort pour me plaire.
— J'ai fait tout ce que j'ai pu, mais je désespère d'y réussir.
— Vous êtes dans un jour de découragement?
— Non, je suis dans un jour de sagesse.
— Et qu'est-ce qui vous produit cet effet-là?
— La folie des autres.
Elle fronça le sourcil. Elle n'était pas habituée à ce qu'on lui tint tête. La résistance de Bernheimerà son caprice la froissa. Elle devint sèche et froide, comme lorsqu'elle lui reprochait, au moment où il lui apportait une fortune, de lui avoir fait perdre de l'argent. Elle l'avait blessé, il lui avait déplu. Ils se quittèrent avec une contrainte presque hostile. A peine le banquier eut-il refermé la porte du salon, que Lydie, cessant de se contenir, laissa échapper un rire dédaigneux :
— Vieil imbécile ! murmura-t-elle. Si je voulais je n'aurais qu'un signe à faire, pour le ramener à mes genoux. Mais j'en ai tiré ce que je voulais, pour l'instant... Une fortune... oui, vraiment. Et je puis, maintenant, ne rien craindre de l'avenir.
Elle prit le coffret, compta les liasses de billets», et enferma le tout dans le petit bureau de sa chambre.
En sortant de chez la comtesse, Bernheimer avait demandé si Raimond était chez lui. Sur la réponse affirmative du valet de pied, il était entré dans le cabinet de M. de Ploërné. Assis devant une table, lé mari de Lydie écrivait. Il se leva vivement et vint, la main ouverte, au-devant du visiteur :
— Comment, c'est vous, mon cher Bernheimer!. . . Qui me vaut le plaisir de vous voir? Ordinairement vous réservez toutes vos faveurs pour ma femme... Prenez garde, vous allez me faire une mauvaise affaire avec elle...
— J'ai \ii la comtesse, interrompit Samuel : je sors de chez elle. Mais j'ai besoin de causer avec vous...
— Héî mon Dieu!
— Vous êtes engagé dans le Comptoir, n'est-ce pas? Et très fortement.
— Sans doute...
— M""^ de Ploërné vous a-t-elle, il y a deux jours, donné le conseil de vendre?
— Au contraire, elle m'a poussé à acheter.
Bernheimer, si maître de lui qu'il fût, ne put se défendre d'un tressaillement. Le plan de Lydie commençait à lui apparaître clairement. Il reprit :
— Vous êtes bien sûrquec'estàacheter qu'elle vous a poussé?...
— Comment, si j'en suis sûr!... J'ai écrit, devant elle, à mon agent de change...
— Qui est votre agent?...
— Trésorier.
— Et l'avez-vous vu, depuis, Trésorier?
— Non. A quoi bon?
— Comment! A quoi bon ! Mais vous n'avez pas l'air de vous douter de ce que vous faites et de ce qui se passe.
— Je vis au milieu des administrateurs du Comptoir, dont plusieurs sont mes amis. Je sais quelle lutte est engagée entre les banques et notre Société... Je sais aussi que nous sommes vainqueurs sur toute la ligne...
— Voyons, Ploërné, avez- vous confiance en moi? Voulez -vous me dire franchement où vous en êtes?... Vous savez que je n'abuserai pas de ce renseignement...
Je connais le Comptoir nnieux que personne et je pourrais vous donner un bon conseil.
— Cher ami, j'ai toute confiance en vous, mais je vous crois de parti pris contre l'affaire... Vous l'avez abandonnée... Vous n'y croyez plus... Et cependant, depuis que vous l'avez quittée...
— Eh! sacrebleuî s'écria Bernheimer, c'est pour ne pas couviir de mon nom une hausse que je considère comme insensée ; c'est pour dégager ma responsabilité que je me suis retiré... Je ne passe pas pour timide, à la Bourse... Il faut qu'on soit aveuglé pour ne pas avoir compris ma retraite.
— On ne peut pourtant pas aller contre l'évidence... Les faits sont là... Les actions n'ont point cessé de monter... Elles montent toujours...
— Ça ne peut pas durer.
— Pourquoi donc?
— Pourquoi?... Mais parce qu'à force de tirer sur la corde, elle casse !...
— Elle ne cassera pas.
Cette résistance opposée par Ploërné parut inexplicable à Samuel. Il y avait comme un effort de défense personnelle dans la vivacité de ses ripostes. Le banquier voulut pousser plus avant , afin de savoir complètement à quoi s'en tenir.
— Voyofts, cher ami, votre ardeur est bien surprenante. Il y a quelques mois, quand il s'est agi de vous décider à prendre des actions, vos répugnances étaient aussi fortes que votre engouement est grand.
— Je ne savais pas avec qui je m'engageais.
— Et vous le savez, maintenant?
— Oui, ce sont tous mes amis.
— Eh I c'est bien là ce qui est effrayant... Une affaire dirigée par Herzog, la plus grande canaille de l'Europe, et ce n'est pas peu dire! Un conseil d'administration, recruté parmi les gens du monde...
— Ne dites pas de mal du conseil : j'en fais partie depuis hierl
A ces mots, Bernheimer resta aussi abasourdi que si le plafond lui fût tombé sur la tête. Mais il n'était pas l'homme des longues défaillances. Un flot de sanglui monta au visage, il s'écria :
— Kaimond, qui est-ce qui vous a conseillé ça?
— Ma femme 1
— Et c'est fait?... C'est irrévocable?
— J'ai donné ma signature.
Bernheimer frappa sur la table un si grand coup et lâcha un tel juron, que le marin en fit un haut -le corps.
— Mais vous êtes donc fou, enragé? Et elle... elle... Il allait dire : « moi qui l'ai prévenue, » il s'arrêta à
temps, et poursuivit :
— Grâce au ciel, il est encore temps!... Ahl vous avez fait un joli coup !... Et en sourdine... Avez-vous siégé au conseil?
— Hier soir.
— Ça passera inaperçu. . . Asseyez-vous à cette table», et envoyez votre démission.
— Mais c'est impossible!
— Impossible? Ce qui est impossible, c'est que vous restiez là dedans... Ah! çà, vous ne comprenez donc pas ce que je vous dis? Avez-vous envie d'aller en cour d'assises?...
— En cour d'assises !...
— Parfaitement!... Voilà ce que vous risquez... Voulez-vous que je vous explique comment s'établit une hausse comme celle que vous voyez? Eh bien! c'est 1res simple. Avec les fonds du Comptoir, la Direction rachète les actions à la Bourse. . . C'est parce que je n'ai pas voulu me prêter à cette combinaison que j'ai quitte l'affaire... La caisse est pleine de titres levés pou - .e compte de la Société. . . Mais une opération de ce genrolàa un terme... Et le jour où ce terme sera atteint, vous assisterez à une dégringolade vertigineuse.
— Le conseil ignore tout!..,
— Le conseil est composé de gaillards aussi peu versés que vous dans les questions de finance, mais porteurs de noms retentissants, conduits par trois ou quatre casse-cous qui sont dans les mains de la Direction.
— Mais la Direction...
— N'en parlons pas. . . C'est ce que nous pouvons faire de mieux!...
— Qui me prouve que vous êtes bien renseigné?
— Je sors de la caverne, entêté que vous êtes ! Ploërnérestauninstantpensif.Puis, venant à Samuel,
qui s'était approché de la fenêtre et tambourinait nerveusement sur un carreau :
— M'aiitorisez-vous à répéter vos paroles âmes amis du conseil?
— Jamais de la vie! cria Samuel. Voulez-vaus que demain on m'accuse d'avoir provoqué la panique? Je vous préviens : agissez. Chacun pour soi.
— Il m'est impossible d'abandonner mes amis dans ces conditions-là, dit Raimond avec fermeté.
— Mais vous perdez tout à fait la raison ! cria Bernheimer. Il s'agit d'une affaire de Bourse, et non d'une conspiration!... Allez-vous faire du drame?... Vous considérerez-vous comme un traître, parce que vous aurez tiré votre épingle du jeu?
— En laissant mes amis se perdre.
— Eh! tant pis pour eux! Vous comprendront-ils mieux que moi, d'abord? J'ai tout fait pour leur ouvrir les yeux. Ils m'ont bafoué, outragé. . . Qu'ils boivent un bouillon 1 Je n'y vois aucun inconvénient. Ce qui s'en ira de leur poche entrera dans la poche des autres... Rien ne sera perdu ! Il n'y aura que des serins de plumés. Mais, moi, je veux vous sortir de ce mauvais pas... Ne faites pas de rigorisme, soyez pratique... Allons! Vivement, quatre lignes, et vous êtes hors du péril.
— Tous, ou personne.
— Allez au diable! cria Samuel exaspéré. Vous me récompensez bien mal de ma bonne volonté.
— J'attendrai.
— Soit! attendez. Voyez, examinez.
Bernheimer, si bien informé qu'il fût, ne croyait pas
la catastrophe imminente. Cette concession faite à
;jlO LES BATAILLES DE LA VIE.
rentêtement de Ploërné devait avoir les plus graves conséquences.
— En tous cas, je puis raconter ce que vous m'avez dit, à ma femme?
— Rien ! Pas un mot.
— Lydie n'est donc plus votre confidente? demanda Raimond en souriant.
— Ne mêlons pas les femmes à des affaires aussi graves. J'ai votre parole de rester muet sur tout ce que je vous ai confié ?
— Oui.
— Bon! Mais, croyez-moi, ne perdez pas de temps... Et surtout vendez... vendez !...
— En tous cas, je vous remercie de votre sollicitude pour moi.
— Ah! C'est que quelqu'un que j'aime bien s'intéresse beaucoup à vous.
— Qui donc cela ? demanda Raimond avec étonnement.
— Thérèse.
Ploërné changea de visage. Il devint sombre et soucieux.
— Ah! Thérèse... oui. ..Vous l'avez vue récemment?
— Je l'ai quittée pour venir ici...
— Pauvre Thérèse...
— Pourquoi la plaignez-vous?... Elle est très heureuse.
— Très heureuse, répéta le comte... Tant mieux! Et elle vous a parlé de moi... favorablement?...
— Pourrait-il en être autrement?
Ploërné baissa la tête et garda le silence.
— Vous voilà comme elle, quand je lui parle de vous, dit Bernheimer. Elle baisse la tête et dit : Pauvre Haimond !
A ces mots, le mari de Lydie perdit contenance. Il rougit, ses yeux se troublèrent, et il resta contraint et comme honteux. En lui-même il pensait : Pourquoi me plaint-elle ? Me juge-t-elle malheureux? Sur quels indices? Elle est éloignée de moi depuis mon mariage. Alors sa compassion se rapporterait donc à des faits antérieurs? Lesquels? Il frémit et ses poings se crispèrent. Tout ce qui semblait une allusion aux événements si douloureux qui avaient suivi son retour en France était pour lui une torture. Il avait fait volontairement le silence sur cette époque toujours obscure de sa vie. Mais il n'avait pas oublié. Un doute restait au fond de sa pensée, feu qui couvait sous la cendre et qu'un souffle pouvait rallumer. L'insidieuse réflexion de Samuel venait de raviver ce doute. Et le comte, oubliant la présence du banquier, oubliant ses préoccupations financières, s'était plongé dans de dangereuses réflexions. Pourquoi Thérèse disait-elle : Pauvre Raimond ? C'était lui le bourreau, c'était elle la victime, et cependant la pitié émanait d'elle. Pouvait-elle avoir pour lui d'autres sentiments que l'horreur et la rancune? Et cependant elle sollicitait Bernheimer de s'intéresser à lui.
Le souvenir de son entretien avec la novice, pendant
la vente, se présenta à son esprit, et l'attitude si douce, si affectueuse, de la jeune fille ajouta à son incertitude. Non ! elle ne le haïssait pas; non, il ne lui inspirait pas d'horreur. Et cependant, il lui avait fait du mal. A moins... Et devant cet « à moins » sombre, profond comme un gouffre, il demeurait irrésolu, -sans oser y jeter un regard, tant il redoutait ce qu'il y pouvait découvrir. Dans la demi-obscurité qui l'entourait, il lui semblait entendre rire Lydie. Et ce rire était faux, atroce, insultant, il croyait apercevoir son visage, et il grimaçait féroce et railleur. Par une transposition effrayante, celle qu'il avait cru être la noble, la pure, rinnocente, devenait soudain la vile, la méchante, l'impudique. Et c'était la femme qui portait son nom, à qui il avait tout sacrifié, même Thérèse réfugiée au couvent et qui priait encore pour lui. Il poussa un profond soupir, appuya son poing fermé sur son front, et murmura :
— Gomment savoir ?
La voix de Bernheimer répondant : « savoir quoi? » le rappela à lui. Il eut un geste de surprise en voyant le banquier près de lui, mais il était pressé par une âpre curiosité :
— Thérèse vous a-t-elle jamais confié pourquoi elle était entrée au couvent? questionna-t-il.
— Quandjelelui ai demandé,elleatoujours prétendu que sa vocation l'avait entraînée... Moi, je n'en ai rien cru. . . Dans ces derniers temps, comme je tâchais de nouveau d'obtenir une explication, elle s'est écriée : Si vous
DETTE DE HAINE. 3i:i
voulez savoir quels ont été mes motifs... demandez-les à M. de Ploërné.
— Elle a répondu cela? Et de quel ton l'a-t-elle dit? Avec colère ? En me maudissant?...
— Non, certes ! elle venait de me parler de vous avec beaucoup d'affection.
— C'est impossible ! interrompit Ilaimond d'une voix étouffée. C'est impossible, ou alors tout est remis en question !...
— Tout?... Mais quoi donc, encore une fois?
— Elle me hait, vous dis-je, elle ne peut que me haïr. Oh! il faut qu'elle me haïsse l... s'écria Ploërné. N'est-ce pas moi qui ai frappé celui qu'elle aimait ! Oui, frappé mortellement... Mais je ne savais pas encore qu'il était aimé d'elle... S'il avait parlé, le misérable, tout était sauvé!... Il s'y est refusé, et je l'ai tué!...
— Tué !... Et elle l'aimait, vous en êtes sûr?...
— Elle me l'a avoué à moi-même... Le soir terrible où je l'ai surprise au rendez-vous que ce malheureux lui avait donné.
— Un rendez-vous, Thérèse? interrompit Bernheimer. Allons ! vous êtes fou !
— Si rhomme n'était pas venu pour elle, pour qui donc serait-il venu? cria Ploërné, hors de lui. Voilà que vous me forcez à poser encore cet horrible problème qui m'a tant de fois torturé le cerveau ! Si ce n'était Thérèse, qui donc alors?
Samue], devant Raimond tremblant et égaré, garda le silence.
— Répondez ! cria le jeune homme. Qu'est-ce que vous croyez?... Ou plutôt, qu'est-ce que Thérèse vous a raconté ?. . .
— Rien, sur l'honneur!
— Alors, que voulait-elle en vous engageant à me demander les motifs de sa claustration?
— Cher ami, n'exigez pas que je vous explique ce •que je ne sais pas... Il est probable que ma filleule faisait allusion au projet qu'elle avait formé d'entrer en religion après la mort de sa mère, projet que vous avez combattu.
— Ce n'est pas celai...
— Alors je ne puis vous donner le moindre éclaircissement... J'en attendais de vous... Vous m'en avez fourni de terribles...
— Qui ne vous ont pas convaincu ?
— Ils m'ont surpris.
— Vous les avez trouvés invraisemblables ?...
— Si Thérèse, comme vous me l'avez déclaré tout ;à l'heure, a elle-même avoue...
Ploërné resta un instant pensif, puis avec un douloureux effort :
— N'a-t-elle pas eu intérêt à le faire?...
— Elle se serait ainsi perdue, de gaieté de cœur?... Ne le pensez pas !...
— Je l'ai cependant pensé souvent. Et c'était pour moi un supplice inexprimable... Vous m'avez, depuis un an, vu souvent triste, préoccupé, morose... Vous pouvez, maintenant, comprendre pourquoi. Il y avait
deux femmes dans la maison où ce misérable venait... Deux femmes, Thérèse et Lydie... Devinez-vous, Bernheimer, ce que je me suis demandé tant de fois, même après l'aveu de Thérèse ?...
— Je vous disais, à l'instant, que vous étiez fou, dit Samuel, mais vous l'êtes, à présent, bien davantage I... Allons, Raimond, ne vous torturez pas ainsi à plaisir... Hélas! Thérèse n'a pas menti, tout me le prouve... Elle a eu une heure de faiblesse... Elle l'expiera par toute une vie de dévouement et de charité... Ne cherchez pas autre chose que ce qu'elle a elle-même ordonné de croire... N'empoisonnez pas votre vie... Vous avez tout pour être heureux... Adieu... Soyez raisonnable.
A ces mots, les yeux de Ploërné s'emplirent de larmes. Il pâlit, prit la main de Samuel, la serra avec force, balbutia :
— Merci, Bernheimer... Adieu...
Et, avec un geste de désespoir, il rentra dans sa chambre. Samuel, très troublé, sortit du cabinet et gagna l'escalier. En descendant, il pensait : A l'heure présente, tout est clair comme de l'eau de roche. C'est Lydie qui est la coquine. Ayant à choisir une coupable entre Lydie et Thérèse, fallait-il que ce pauvre garçon fût ensorcelé pour avoir une hésitation ! Mais est-ce que cela ne crevait pas les yeux que c'était cette ravissante diablesse qui avait fait les cent coups ! Et comme tout s'enchaîne!... L'enragée n'a pu pardonner à Ploërné la mort de son galant, et elle rêve de le faire tuer par
Roquière. Thérèse ne s^'y est pas trompée, elle. Et son exclamation : Elle veut venger « l'autre », est le résumé de l'histoire. Mais pourquoi s'est-elle sacrifiée pour Lydie? Pourquoi a-t-elle avoué une faute qu'elle n'avait pas commise ?
11 se frappa violemment le front avec sa main : Imbécile que je suis! Thérèse aime Raimondî Bouleversée par ses angoisses et par ses soupçons, le voyant décidé à toutes les violences, elle a innocenté Lydie pour tâcher de sauver ce malheureux du désespoir... Oui, ses yeux bleus ne trompent pas, et elle a eu l'héroïsme de sacrifier son amour, son honneur, tout, pour la plus grande satisfaction d'une scélérate qui rit d'elle et ne songe qu'à faire massacrer son mari. Oh ! mais cela ne se passera pas ainsi !
Bernheimer était sorti de la maison. Il monta en voiture et se fit conduire chez lui. Tout en roulant, emporté au trot de son cheval, il réfléchissait : Je tiens les fils de l'intrigue. Lydie, qui est décidément un monstre de méchanceté, a combiné sa vengeance de façon à perdre irrémédiablement celui qu'elle hait. Elle l'engage dans une combinaison financière où il doit laisser sa fortune et sa vie, car s'il est compromis, menacé, je le connais, il se fera sauter la cervelle. Et, dans le cas où il ne prendrait pas cette résolution extrême, elle garde en réserve un gaillard solide qui la débarrassera de lui. Et j'ai été l'agent principal de cette opération. Elle m'a fait aller comme un pantin dont on tire les ficelles... S'est-elle assez moquée de moi?... Avec
Requière, peut-être !... Oh ! si je le savais!... Eh bien! qu'est-ce que je ferais de plus que ce que je suis disposé à faire? Car je ne puis, sans intervenir, permet- Ire que ce drame se déroule sous mes yeux. C'est un devoir de conscience. Mais comment le remplir? Prévenir Ploërné ? C'est impossible. Contraindre Lydie à s'arrêter lorsqu'elle touche presque au but? C'est impossible. Avertir Requière du rôle qu'on lui prépare? C'est impossible. Quoi, alors, quoi? Ah ! La trame est serrée et les nœuds sont bien faits! Il faut pourtant que je trouve un moyen.
11 était arrivé chez lui. Il entra, jeta un coup d'oeil distrait sur son courrier, et s'assit dans le ravissan^t salon oriental où Lydie avait rayonné, comme un astre, le soir de la fête. 11 la croyait alors honnête et naïve : et comme il l'aimait! Cependant la coquette déjà s'occupait de Requière. Avec quelle grâce elle dansait! Tout le monde s'arrêtait pour l'admirer, et au milieu de la feule elle passait comme une reine. Maintenant, ce n'était pas sans un grand déchirement que Samuel faisait la comparaison entre le passé et le présent. Mais il n'était pas là peur s'attarder à des souvenirs, il s'agissait de trouver une combinaison pour défendre Raimond contre le double danger qu'il courait. Celui qui menaçait sa fortune, il n'y avait pas à s'en occuper pour le moment, quoiqu'il fût singulièrement grave. Mais celui qui menaçait son honneur était pressant, terrible, car il pouvait fondre sur lui sans qu'il y fût préparé et l'écraser.
Bernheimer avait beau tourner et retourner le problème dans sa tête, il ne se présentait aucune solution satisfaisante. Tout était péril, agir ou s'abstenir, parler ou se taire. De quelque côté qu'on essayât de s'échapper, il y avait un désastre à craindre. Dire la vérité à Ploérné, c'était le tuer; la lui cacher, c'était laisser à Lydie la liberté de lui tendre quelque horrible pif ge» Jamais, même au temps de ses luttes financières les plus violentes, Samuel n'avait été plus tourmenté. Il s'exaspérait surtout de ne pas découvrir d'issue à cette affreuse situation. Je ne peux pourtant pas abandonner ce pauvre garçon à la merci de ce petit monstre^ se disait-il. Et si je prononce une parole imprudente, je le jette dans le plus atroce désespoir^ sans lui apporter, en compensation, le moindre secours. Et plus il se creusait le cerveau, moins il trouvait le dénouement satisfaisant qu'il cherchait. Bien au contraire les difficultés se pressaient plus nombreuses, les conséquences plus fatales, si bien que, désespéré, mais non découragé, Bernheimer pensa : 11 faut laisser la nuit passer là-dessus. Il était tard ; il dina du bout des dents et s'en alla finir sa soirée au cercle.
Pendant que Samuel se torturait l'imagination pour inventer un procédé qui lui permît d'ouvrir les yeux à Baimond, le hasard se mettait de la partie et préparait la besogne. Ploërné, plus troublé qu'il ne l'avait été depuis un an, car ses vagues inquiétudes prenaient une consistance soudaine, repassait dans sa mémoire les événements qui s'étaient écoulés pendant ces douze
mois, et, avec un serrement de cœur, il leur attribuait une portée et une signification très nouvelles. L'aveuglement amoureux qui lui avait fait approuver toutes les imprudences, toutes les folies de sa jeune femme, se dissipait, et il commençait à juger Lydie avec une sévérité qui le terrifiait. Ses légèretés lui paraissaient» chose inexplicable, très habilement calculées. Tout s'enchaînait très logiquement dans sa façon d'agir et convergeait vers un même but : son malheur. 11 avait la sensation très nette que Lydie suivait un plan de conduite dirigé contre lui. Les froideurs, dont il avait tant souffert et qui irritaient si cruellement sa passion, les exigences de luxe, manifestées par la jeune femme et disproportionnées avec leur revenu, le gaspillage effréné et presque fou, auquel elle se livrait, les encouragements à spéculer qu'elle lui avait donnés, et le redoublement de ses fantaisies ruineuses, comme si elle se fût.appliquée à tarir les sources de la fortune, l'éloignement de plus en plus grand qu'elle lui marquait, tout! tout, enfin, était non pas d'une inconsciente, d'une indifférente, mais d'une ennemie habile et perspicace, qui avait tendu un vaste réseau dans lequel il était enfermé, et dont il ne devait plus sortir.
Il se sentait devenir fou. Il s'efforçait de ne point songer au passé : le présent lui suffisait. Cependant, malgré lui, et quoi qu'il fit pour la chasser, une image l'obsédait : celle d'un homme étendu par terre, sous un hangar dans un jardin et se tordant à l'agonie. Il s'approchait de ce moribond, et tout bas lui demandait :
Laquelle des deux?. . . Et Thomme gardait le silence jusqu'à ce que la mort le prît. Oh ! ce silence effroyable et meurtrier ! C'était lui qui innocentait Lydie et qui condamnaitThérèse. Ou plutôt, n'était-ce pas sa folle passion qui avait voulu que l'aimée fût la chaste et la pure? Il se révoltait contre cette idée, et malgré sa résistance, il revoyait toujours le mourant qui refusait de dire son secret. Sur ses lèvres décolorées passait un atroce sourire qui semblait signifier : Va, tu m'as tué, mais je suis vengé d'avance !
Enfin Raimond parvint à se défendre contre ce souvenir et resta anéanti, étendu sur le divan de son fumoir, la tête vide et les membres lourds. Une se sentit pas le courage d'affronter les regards de sa femme, et dîna hors de chez lui. Il s'en alla seul dans un restaurant, pour n'avoir pas à causer avec des indifférents de cercle, et rentra de bonne heure dans la soirée. Il craignait de ne pas trouver le sommeil. Mais la fatigue l'accablait. Il dormit jusqu'au matin, comme assommé. A neuf heures, sans avoir ouvert un journal, il sortit à cheval, ainsi que tous les jours. Le temps était délicieux. Le ciel se pommelait de nuages légers, des haleines printanières passaient à travers les massifs du bois, dorés par un clair soleil. Il faisait bon vivre, et les habitués de l'allée des Poteaux arrivaient à la file, cavaliers et amazones, égayés par les premiers rayons. Raimond échangea de loin quelques coups de chapeau et, avide de solitude, s'engagea dans les allées peu fréquentées qui descendent vers Bagatelle. Il mit son che-
val au trot et poussa, le long du champ de courses, jusqu'au pont de Suresncs, puis, par l'avenue de Neuilly, il remonta vers l'Arc de Triomphe. Il allait s'engager dans l'avenue de Friedland pour rentrer^ lorsque, d'un coupé qui filait vers les Champs-Elysées, il vit sortir un bras qui s'agitait comme un télégraphe. Il continuait son chemin , alors la voix bien connue du duc de Bligny, un de ses coadministrateurs du Comptoir, se fit entendre criant :Ploërné, arrêtez! arrêtez donc !... Au même moment la voiture stoppait au bord du trottoir et le duc sautait à terre. Raimond lui tendit la main, mais Bligny continuant ses gestes :
— Eh bien ! Qu'est-ce que vous dites de l'affaire d'hier soir?
— Quelle affaire d'hier soir?
— Comment ! Vous n'êtes pas informé? 'Vous n'avez donc rien lu? Vous n'avez donc vu personne, ce matin?
— Non, en effet. De quoi s'agit-il?
— Eh! mon ami, de la descente de justice qui a eu lieu, hier soir, aux bureaux du Comptoir!...
— Une descente de justice!
— Oui! Un infâme coup du gouvernement, vous pensez bien, pour amener une dégringolade de nos titres... On a saisi les livres, on parle de l'arrestation d'Herzog... Peut-être même serait-il coffré, à l'heure où je vous parle, s'il n'avait pas été appelé à Constantinople pour l'émission de l'emprunt nouveau des chemins de fer bulgares... Va-t-il revenir, maintenant? Et
s'il ne revient pas, qu'est-ce que nous allons faire? Ploërné stupéfait pensait : Voilà donc ce que redoutait Bernheimer. Il était bien informé et se conduisait en ami véritable. Il ne prévoyait pas la catastrophe aussi prochaine, car il ne m'aurait pas laissé un jour de répit.
— Mais .vous ne dites rien ! cria Bli^ny. Vous devez pourtant être aussi atteint que nous tous... Savez-vous qu'à la petite Bourse d'hier soir le Comptoir a fait un plongeon de cinq cents francs?...
— Nous sommes ruinés, mon cher duc, dit froidement Raimond.
— Vous prenez la chose avec une admirable résignation!
— Comment voulez-vous que je la prenne? Il faut tâcher de nous retourner, voilà tout, pour perdre le moins possible.
— Moi ce qui m'enrage le plus, c'est que mon beaupère, M. Moulinet, a prévu la crise depuis six semaines et s'est mis à la baisse. . . 11 perdait tout ce qu'il voulait 1 Et il fallait voir comme je le plaisantais... Il a eu l'estomac de tenir bon... Dieu sait ce qu'il va encaisser maintenant ! Et ce sera à lui de rire de moi...
— Que vous importe ! dit amèrement Ploërné. Il rit : il paiera.
— Mon cher, on ne sait pas où cette afTaire-là peut nous entraîner... Je viens de rencontrer Trésorier qui courait, comme un fou, à son bureau. Il prétend que demain on pourra très bien ne plus trouver à vendre...
Nous sommes clans des mains qui ne nous lâcheront pas.
— Défendons-nous.
— Il faudra voir si c'est possible... Nous nous réunirons dans la journée. Champ-Dieu vient de me l'annoncer.. .Vous serez convoqué par dépêche. . .Comment, vous ne saviez rien? Pauvre ami, je suis fâché de vous avoir porté ce coup vraiment dur! Allons, à tantôt !
Il remonta dans son coupé, et Ploërné continua son chemin. Il trouva dans cette mauvaise nouvelle une utile diversion à son cruel souci. Qu'était pour lui cette plaie d'argent, auprès de la blessure de son cœur? Son atonie allait être heureusement secouée par la nécessité de s'occuper des intérêts du Comptoir. Dans son ignorance des affaires, il ne pouvait admettre que le désastre fût complet, et que cette valeur si prospère dût, en quelques jours, tomber à rien, comme un ballon gonflé, énorme, par le souffle de la spéculation et qu'un coup d'épingle vide traîtreusement en quelques secondes. Il avait hâte de rentrer chez lui cependant, car,dans son esprit soudain ranimé, certains points d'interrogation se posaient bizarres, auxquels il était pressé de répondre.
Le plus important de tous était celui-ci : comment se fait-il que Lydie, qui se disait exactement renseignée par Bernheimer, m'ait poussé à acheter, quand la baisse était à prévoir, et m'ait engagé à accepter de faire partie du conseil d'administrcttion, au moment même où cette situation s'annonçait dangereuse ? Rap-
32t LES BATAILLES DE LA VIE.
prochant cette constatation de tous les souvenirs qui, depuis la veille, torturaient sa pensée, il en venait à se demander s'il n'avait pas, en Lydie, une secrète et épouvantable ennemie. Il en était là, le doux et calme Raimond, qui depuis un an se laissait mener à plaisir par la blanche main de la femme adorée :à la soupçonner des plus infâmes trahisons. Avec un sang-froid terrible il discutait cette hypothèse. Mais une colère raisonnée, la plus redoutable de toutes, commençait à tendre ses nerfs. Il ne comprenait pas, il ne voulaitpas encore comprendre. Et pourtant une clarté toute petite, comme lointaine, s'allumait dansl'obscurité de sapensée. Mais il se refusait à lavoir, il s'en détournait. Il continuait à avoir peur de ce qu'elle lui ferait découvrir.
Il arriva rue Rembrandt, descendit de cheval et, sans changer de vêtements, comme il n'y manquait jamais, il se dirigea vers l'appartement de sa femme. Il pénétra dans le petit salon où la comtesse se tenait habituellement : il le trouva vide. Machinalement il regarda la pendule et vit qu'elle marquait midi moins le quart. Il traversa la pièce et ouvrit la porte de la chambre à coucher. Devant son petit bureau, Lydie écrivait. Elle tourna légèrement la tête, croyant que c'était Leïla qui entrait. Elle aperçut son mari, se leva vivement, non sans trouble, et avec adresse glissa un petit bleu, qu'elle était en train de rédiger, sous la feuille de son buvard. Instantanément son visage se fit aimable, souriant ; elle jugea utile de plaire , et allant au-devant de son mari :
— Gomment, c'est vous, tout botté?... Quelle aima-
ble surprise ! Ou plutôt que se passe-t-il de si inattendu que vous dérogiez ainsi à vos habitudes?
Les yeux attachés à la page blanche sous laquelle le petit bleu avait été dissimulé, Raimond demeurait immobile à quatre pas de lajeune femme. Elle suivait avec inquiétude la direction du regard de son mari, et instinctivement restait placée entre le bureau et lui. On eût dit un combat qui commençait , entre ces deux êtres dont Tun avait toujours été Tesclave de l'autre. Et le tyran, sentant la révolte bouillonner, se tenait en garde.
— Vous ne savez point ce qui se passe? demanda Ploërné d'une voix quil s'efforçait de maintenir calme.
— Non, mon ami, répondit Lydie avec une admirable candeur.
— Vous n'avez rien lu?
— Rien.
Raimond ,d"un coup d'œil, chercha le Figaro et le Gaulois, que lajeune femme parcourait tous les matins en se levant. Il ne les vit pas. Lydie était tranquille : elle les avait laissés dans son cabinet de toilette.
— Eh bien I Le Comptoir s'écroule, l'affaire est très gravementcompromise...Ceux qui ont intérêt à la tuer lui ont porté un coup mortel.
— Ah! Mon Dieu! fit lajeune femme d'un air terrifié, en joignant les mains.
Ce fut siartistement exécuté que Ploërné se demanda un moment si Lydie ignorait réellement la catastrophe.
— Mais comment est-ce possible? miirmura-t-elie> Et sa figure se décomposa, des larmes brillèrent dans ses yeux.
— C'est un fait. Je n'ai pas besoin de vous en expliquer la gravité... Tout ce que je possède... un peu plus même... est engagé dans l'affaire... Je pense que vous ne m'adresserez aucun reproche, carvous partagez moralement ma responsabilité, puisque c'est vous qui m'avez conseillé.
— Êtes-vous sûr que ce soit si grave?
— Je ne puis conserver aucun doute. Mais comment Bernheimer ne vous a-t-il pas avertie, lui qui était à la source des renseignements?
— Il aura été trompé, comme tant d'autres.
Les yeUx de Raimond se voilèrent. Il tressaillit. Lj^die venait de prononcer la première parole décisive. Elle cachait que Samuel l'eût renseignée. Il la pressa de questions :
— Que vous a-t-il dit tous ces jours derniers?...
— Que l'affaire continuait d'être excellente.
— Et qu'il fallait acheter?
— Toujours acheter.
— Vous êtes bien sûre? Réfléchissez avant de parler...
Ne pas affirmer, c'était se perdre. Lydie affirma :
— Mais sans doute.
Raimond serra si fort ses dents qu'elles grincèrent. 11 fit un pas en avant et d'une voix que sa femme n& lui avait jamais entendue :
— Faites bien attention à ce que vous me répondez, dit-il, il s'agit de choses sérieuses...
— Ohl Mon Dieu! fit-elle, en essayant de rire, quoiqu'elle commençât à être gagnée par une étrange peur. Que signifient ces airs déjuge d'instruction?
— Répétez-moi que Bernheimer vous a dit, tous ces jours derniers, qu'il fallait acheter?
— Quelle étrange conversation, et sur quel ton ! s'e'cria-t-elle. Vraiment, vous êtes peu aimable ce matin.
— Vous ne me répondez pas?...
Elle le regarda coquettement de bas en haut, et lui posant ses mains sur les épaules :
— Embrassez-moi. C'est la première fois que vous n'y pensez pas, en entrant chez moi.
Il resta immobile devant elle :
— J'attends votre réponse.
Il fallait absolument se décider, elle avait retardé tant qu'elle avait pu.
— Mais oui, fit-elle d'un air léger, il ne m'a pas dit autre chose.
— Comment donc alors est-il venu, hier, chez moi, me relancer pour me supplier de vendre ?
— Lui?
— Oui, lui ! Et en sortant de chez vous... Il m'a supplié de vendre... alors qu'il vous aurait assuré, à vous, qu'il fallait acheter?... Voilà une singulière façon d'agir! Et je vais, dès aujourd'hui, m'en expliquer avec lui!...
— Vous l'aurez mal compris!...
— N'est-ce pas plutôt vous?
— Moi?
— Il y a 6u une tromperie... Il y a eu des mensonges... Qui en est coupable ?. . . Qui avait intérêt à me perdre ? Car il s'agissait de me perdre, tout simplement ! . . . Ma fortune, mon honneur, tout est engagé dans cette entreprise... Ce serait Bernheimer? Pourquoi? Et par quel singulier hasard, quand il donne le bon conseil, le conseil sauveur, est-ce à moi ? Et quand il donne le conseil perfide, mortel, est-ce à vous? Qui donc a trompé... qui donc a menti?...
Il s'était approché, en parlant ainsi, il la touchait presque. Son visage devenu livide était effrayant, on eût dit un masque de pierre. Ce n'était plus celui que Lydie dédaignait, celui qui était indulgent jusqu'à la^ faiblesse, généreux jusqu'à la folie, et qu'elle appelait, avec cette pitié dérisoire des femmes envers ceux qui ne les oppriment pas : Ce pauvre homme ! Il n'avait qu'un geste à faire pour la saisir, et, pleine d'une inexprimable angoisse, la jeune femme eut le sentiment que, s'il la saisissait, il allait l'écraser. Elle oublia son télégramme inachevé, son bureau ouvert, ses tiroirs béants, tout ce qu'elle avait intérêt à cacher mis à la merci de celui qui avait intérêt à tout connaître, et elle eut un mouvement de recul vers la cheminée. Il marcha d'autant, et la main appuyée, maintenant, sur la tablette où elle écrivait à son entrée, l'œil fixe et dur, la bouche crispée, tout son être débordant de menaces :
— Qui doncamenti et trompé, Lydie? répéta-t-il. Estce Bernheimer ou vous ?
— Vous osez me faire une pareille question ? cria la jeune femme épouvantée.
— Et vous, allez-vous enfin oser y répondre ? Voilà un quart d'heure que vous tournez dans le vague et Téquivoque. Il est grand temps d'être sincère... Allezvous me contraindre à m'assurer de ce que je veux savoir, autrementqu'envous le demandant?... Va-t-il falloir que j'en vienne à des procédés de police?...
Il avait, en parlant, sans la quitter du regard, tourné du bout des doigts la feuille du buvard, et il tenait le télégramme. Elle poussa un cri et s'élança pour lui arracher la petite feuille bleue. Il tendit son bras en arrière, et plein d'un horrible sang-froid :
— A qui donc écriviez-vous, quand je suis entré?
Elle se jeta sur lui, une seconde fois, avec une souplesse et une force félines, essayant de ressaisir le télégramme en criant :
— Raimond !... Rendez-moi ce papier... Ce que vous faites là est indigne... C'est déloyal!... C'est lâche!... Vous n'avez pas le droit de lire cette dépêche. . . Je ne le veux pas ! Si vous la lisez... entre vous et moi, tout est fini à jamais !
— Je le crains I dit Ploërné avec une atroce ironie. Il l'écarta violemment. Elle alla tomber assise sur un fauteuil, dans une pose ravissante, et la tête cachée sous son bras, elle laissa échapper de profonds et douloureux soupirs. Tout haut Raimond lut : « Mon Maurice
aimé, la mine si bien chargée vient d'éclater. Le Comptoir saute. 11 faut que je vous voie tantôt... Cet imbécile de Bernheimer... »
Raimond n'alla pas plus loin; il poussa un rugissement et, fondant sur Lydie, il la saisit par l'épaule, la planta sur ses pieds, et, levant le poing, comme pour l'écraser :
— Ah! misérable! De quelle boue êtes-vous donc faite?...
Elle eut encore l'énergie de crier :
— Ne me condamnez pas sans m'entendre ! Permettez-moi de vous expliquer!...
— Quoi? Il ne s'agit pas d'expliquer, mais d'avouer! interrompit-il en faisant un geste formidable. Je veux tout savoir. . . L'homme... le Maurice... n'est-ce pas., c'est Roquière?...
Et. comme elle ne répondait pas, la secouant avec rage, il la courba à ses genoux.
Elle murmura :
— Oui.
— Lâche ! Elle n'a même pas le courage de se taire! Elle eut un imperceptible sourire qui promettait un
assassinat. Mais lui, tout au désir de connaître à fond l'exécrable vérité :
— Et autrefois. . . la maîtresse de l'Italien. . . l'amant de Beaulieu... celuiquej'aituéàToulon:lamaîtresse... <i'était vous?
Elle grinça des dents, délivrée de sa peur, reprise de sa colère, car cette fois elle se sentait en droit de haïr:
— Oui, dit-elle, presque orgueilleusement, c'était moi !
Une douleur terrible mordit le cœur de Raimond, douleur faite de sa honte d'avoir cru Lydie innocente, de son repentir d'avoir cru Thérèse coupable. Il vit, de vantluijCemonstre presque triomphant. Sa tôte s'égara une vague de sang monta à son visage, et, jetant un cri furieux, il saisit la criminelle entre ses mains crispées. Elle se débattit, pleine d'épouvante, appelant de toute sa voix, résistant de toute sa force. L'entraînement de la lutte exaspérant la rage de Raimond, il avait renversé Lydie sur un canapé, et, lui tenant la gorge, ilallait l'étrangler, lorsque la porte du cabinet de toilette s'ouvrit et Leïla parut. Elle poussa une rauque exclamation et, sans hésiter, se précipita entre la jeune femme et Raimond. Il la repoussa d'un seul effort. Alors, rugissant comme une panthère, sa face de bronze décolorée parla fureur, elle s'empara d'un long stylet qui dormait sur la cheminée dans une gaine de velours, et le tirant, elle se rua contre celui qui menaçait son idole.
Rendu à lui-même, honteux de son emportement, Ploërné lâchaLydie,etseretournant vers la mulâtresse qui levait la lame claire et aiguë, il lui tordit le bras, lui arracha son arme, et la prenant par la nuque, avec une vigueur athlétique, il la lança, comme un paquet, dans- la pièce voisine; puis revenant à sa femme, qui faisait mine de s'échapper, d'un geste il la rendit immobile. Elle avait eu le temps de réfléchir, et se rap-
pelant l'imniense amour que cet homme lui avait voué, elle jugeahabile de jouer la comédie du sentiment pour tâcher de sortir, sans danger nouveau, de ce terrible entretien. Gomme il restait debout, sombre et pen sif, elle s'approcha doucement, et se laissant tomber à genoux, elle essaya de lui prendre la main, en gémissant :
— Oh! Raimond... Raimond!
Il s'écarta d'elle avec dégoût et d'une voix éteinte :
— Épargnez-vous des hypocrisies inutiles. Je sais maintenant ce que vous êtes... Je regrette mes violences, je ne les renouvellerai pas... Mais il est des choses sur lesquelles il faut que vous m'éclairiez, car il m'est impossible de les comprendre.
Elle se crut sauvée. Il était redevenu maître de luimême. Et il ne devait pas être repris par le besoin de frapper. En somme, elle se trouvait dans la situation qu'elle avait souhaitée, préparée, amenée. Lui, écrasé, réduit àtoute extrémité, frappé moralement et matériellement. Elle, forte, hardie, l'avenir assuré, et libre de retourner le fer dans la plaie qu'elle avait faite au cœur de Raimond. Cependant elle n'était pas encore assez loin de sa rude main pour oser trop de bravade. Elle commença humblement :
— Commandez, dit-elle, je suis prête à vous obéir... Il la regarda, frémissant d'horreur :
— Pourquoi m'avez-vous fait tant de mal? Pourquoi, lorsque je me livrais à vous si confiant et si tendre, n'avez-vous pas eu la charitable honnêteté de vous détourner de moi?... C'était bien facile, il suffisait d'un
mot, et vous ne me revoyiez plus : je repartais, j'allais mourir de chagrin loin de vous.
— J'ai eu peur de votre désespoir et de votre colère... Vous arriviez menaçant, terrible, rouge déjà du sang de l'autre. . . Je n'ai pas eu le courage de parler.
— Et vous avez permis que Thérèse fût accusée?
— Elle s'est accusée elle-même.
— Pour vous défendre, vous protéger, vous refaire une innocence à vous, de sa pureté à elle... Et ce sacrifice immense ne vous a pas semblé démesuré?... Avec un monstrueux égoïsme,vous avez supporté que cette généreuse fille fût offensée, méprisée, lorsque c'était vous qui méritiez les offenses et le mépris... Pas une fois le cri de la vérité ne vous est monté aux lèvres... Vous avez trouvé cela tout naturel !...
Lydie eut un léger haussement d'épaules :
— Sa vocation était le dévouement... Pourquoi l'aurais-je contrariée?
— A la bonne heure ! s'écria Raimond, vous voilà comme je voulais vous voir ! . . . Votre fausse douceur me gênait. Soyez cynique. Montrez-vous perverse... Oh '.Dieu! J'ai besoin de vous voir bien infâme, bien perfide, pour me justifier d'avoir pu, à ce point, me laisser duper par vous!...
— Les injures sont inutiles, dit froidement la jeune femme. Nous pouvons nous expliquer sans ça...
— Vous avez accepté le sacrifice de Thérèse, reprit Raimond sans répondre à tant d'insolence. Vous avez laissé croire qu'elle avait commis la faute. . . Soit! . . . M i4s
33t LES BATAILLES DE LA VIE.
pourquoi m'avez-vous épousé quand il vous était si facile de rester libre?... Pourquoi ce raffinement d'ignominie?...
Lataille de Lydie sembla grandir. Son visage prit une expression de sauvage triomphe, et avec un rire atroce :
— Pourquoi ? Vous me demandez pourquoi je vous ai épousé ? Parce que je vous haïssais ! Parce que devenir votre femme, c'était pour moi le moyen de me venger le mieux et le plus sûrement de vous- Parce que votre amour aveugle et stupide devait décupler le mal qire je m'étais juré de vous faire ! Vous voulez que je me montre à vous sans apprêts. Eh bien! regardez-moi. Ah ! Vous aviez cru tuer impunément l'homme que j'aimais ; vous espériez que son sang aurait coulé sans qu'il TOUS en fût demandé compte? Vous étiez bien imprudent, et vous avez été long à comprendre. Quoi! Il a fallu vous dévoiler tout ce passé pour que vous vous aperceviez que je vous exécrais. Tout ne vous l'a pas révélé : mon attitude, ma voix, mon regard. Quand vous m'approchiez, je frémissais d'horreur. Tout mon être vous était hostile, et si je n'avais pas vu que ma froideur de glace vous torturait, il m'aurait été impossible de rester dans vos bras et de supporter vos caresses. Pendant un an, j'ai enduré ce supplice de vous voir, de vous entendre, de vous subir. Vous pensez bien qu'il fallait que je fusse sûre de pouvoir vous payer tous ces dégoûts en une seule heure. L'heure est venue. Tout ce que j'ai voulu pour ma vengeance est accompli. Je vous ai ruiné, compromis, trahi, poussé à l'abîme. Je
DETTE DE HAIiNE. 335
crois qu'il est payé, le meurtre de mon amant. Vous n'avez pas assassiné impunément cet être si fier, si beau, si noble , et que j'adorais et qui, sans votre féroce intervention, m'aurait épouséel Je vous ai rendu mal pour mal, larmes pour larmes, honte pour honte. Par làdessus, si vous n'êtes pas assez lâche pour vous dérober devant Roquière, il va vous tuer!... Je crois que nous sommes quittes!
Ploèrné avait laissé rouler ce torrent de fiel sans dire une parole. Il regardait Lydie, le visage décomposé par la fureur, les lèvres blêmissantes, les yeux vacillants, ot, devant cette créature, qui n'avait plus rien de la femme qu'il avait aimée, il se sentait pris d'une tristesse profonde. Sa colère s'en était allée, emportée parle mépns. Il dit froidement :
— Vous vous trompez ! Nous ne sommes pas quittes, car vous vous faites illusion sur la valeur morale de celui que vous avez prétendu venger... cet être si beau, si fier, si noble!... Et, si vous croyez qu'il méritait les représailles dont vous vous vantez , il faudra en rabattre. Vous n'avez jamais su comment et où j'avais eu connaissance de sa bonne fortune. Je vais vous l'apprendre... C'était pendant un déjeuner de garçons... Après boire, chacun se vantait de ses succès galants... Et sur la nappe salie, parmi les bouteilles vides, les récits amoureux couraient, accueillis par des éclats de rire... C'est là que ce héros, si fier, si beau, si noble, avec une vanité de commis voyageur, conta, entre deux cigares, son aventure. Oui! comme s'il s'agis-
sait d une fille, aussi librement, il parla de vous. Tout fut décrit : les charmes de la belle, la poésie mystérieuse des rendez-vous, la douceur des nuits dans le jardin... Et le récit était si fidèle, Leïla était si reconnaisable que je frémis de douleur et de colère... Il ne s'agissait plus de mon amour, mais de votre honneur, entendez-vous?... Je ne savais pas si, emporté par l'ivresse de son audacieuse indiscrétion, cet être si fier, si beau, si noble, n'allait pas prononcer un nom qui rendrait la faute publique... Oh! que ne l'ai-je laissé poursuivre, s'enferrer, désigner, sans erreur possible, sa complice L.. Que demalheursj'évitais!...Marage ne me permit pas la patience... Je l'interrompis... je l'insultai...je le frappai, ce lâche qui, après avoir déshonoré une femme, se rétractait, balbutiait, tremblait, effaré, la sueur de l'angoisse au front...
— Vous mentez! cria Lydie. Vous mentez! Vous savez qu'il n'y a pas de preuve de votre infamie!... C'est ce qui vous donne tant d'audace !
— Détrompez-vous... Il y a une preuve, et c'est le mort lui-même qui va vous la fournir... Ah ! Vous avez fondé toute une revanche sur l'estime que méritait ce galant de raccroc, ramassé sur une route, sur le culte que vous lui avez voué... Apprenez donc à le mieux connaître... Ce beau coureur de rendez-vous, ce fier gentilhomme était, vérification faite, quelque chevalier d'industrie forcé de quitter son pays, vivant du jeu, et sans doute d'espionnage, sale personnage qui, après avoir compromis bassement une femme, s'est rétracté,
a écrit qu'il s'était vanté, avait menti et l'a signé de son noble nom...
— La preuve! La preuve! interrompit Lydie avec fureur.
— Elle ne m'a pas quitté depuis un an... Car elle était la condamnation de ce misérable, et ma justification à moi.
11 chercha dans son portefeuille une feuille de papier, et la dépliant, il la tendit à la jeune femme :
— Vous voulez avaler cette fange , jusqu'à la dernière parcelle? Tenez, gorgez-vous-en donc!
. Les doigts tremblants, les yeux égarés, le teint verdi, elle prit la déclaration, la lut à deux reprises, laissa échapper un sanglot de douleur humiliée, car tout l'échafaudage de sa rancune croulait, l'assommant sous ses débris. Raimond sortait innocent, généreux, grandi de cette épreuve, et le mort. . . oh! le mort!... Il valait mieux chasser son souvenir, tant il était lamentable et dégradé. Elle s'approcha de son mari, et d'une voix brisée :
— Je suis unemalheureuse! Tout ce que j'ai conçu et exécuté est abominable. Je désespère de pouvoir expier mes fautes. Mais si atroce qu'ait été ma conduite, vous voyez que je me croyais une excuse... ^e ne fais pas appel à votre pitié... Je vous ai méconnu, sacrifié, blessé cruellement... Tout ce que je vous demande, c'est de me laisser réparer, autant que je le pourrai, le mal que je vous ai fait.
— Et comment?
— Cette spéculation qui vous ruine, m'a enrichie.., ,1'ai plus d'un million réalisé... Prenez-le et servezvous-en pour payer ce que vous devez.
— C'est impossible. Je suis ruiné, et par vous : cela me plaît.
— Au moins... Oh! Laissez-moi vous en supplier!... Oubliez l'homme auquel j'écrivais... M. de Roquière...
Il la regarda froidement :
— Ceci; madame, ne saurait vous regarder : c'est une question d'honneur.
— Oh! je sais bien que je suis indigne!... Mais je l'ai trop bien choisi, ce complice ! Vous n'ignorez pas combien il est redoutable ! ... Je vous en prie ! . . . Que j'aie été à lui, ou non, est-ce que celaa de l'importance, après ce que vous savez, maintenant?...
— Cela n'a, en effet, aucune importance pour vous... Mais cela en a pour moi... J'ai tué le premier... Je vais tâcher de tuer le second.
— Mais c'est lui, malheureux, qui vous tuera.
— Ça, madame, c'est mon affaire.
— Mais votre vie est précieuse !
Raimond se leva avec violence :
— Pour qui ?
— Pour Thérèse, qui n'a jamais cessé de vous aimer !
Il fit un mouvement terrible :
— Je vous défends de parler de cette sainte, chaste et généreuse fille... Vous souillez son nom en le prononçant!
Elle se tut et resta accablée devant lui. Au bout d'un instant elle dit :
— Que m'ordonnez-vous?...
Il répondit d'une voix sourde :
— De me délivrer de votre présence.
Elle eut un geste de résignation désespérée et murmura :
— Je sais donc ce qu'il me reste à faire.
Elle jeta un dernier regard sur Raimond, le vit impassible et morne, jugea qu'il n'y avait plus rien à espérer de lui. Alors, ouvrant la porte de son cabinet de toilette, elle sortit. Il demeura à la même place, pendant un assez long temps, prêtant l'oreille aux bruits vagues qui venaient de la pièce voisine, en proie aune torpeur désolée. Puis tout à coup, comme une flamme soudaine, une idée jaillit dans son cerveau obscurci, et l'illumina. Les dernières paroles de Lydie: «Je sais ce qu'il me reste à faire , » lui parurent avoir une signification mortelle. Une rapide vision lui montra, de l'autre côté de la muraille, la jeune femme étendue, convulsée par le poison, se débattant dans une affreuse agonie. Sa chair se souleva, une dernière fois, pour cette femme qu'il avait tant aimée, une force instinctive le poussa en avant, il voulut ouvrir la porte, il la trouva fermée. Il s'élança dans le corridor, pour gagner l'autre issue : fermée aussi. Une sorte de frénésie s'empara de lui. Il prit son élan, et, d'un coup d'épaule, fit sauter la serrure. Il regarda affolé autour de lui : le cabinet de toilette étaitvide. Divers vêtements, du linge, une échar-
pe de soie, traînaient parterre abandonnés, lôs tiroirs de la commode s'offraient béants. Une caisse de fer, dans laquelle Lydie serrait ses bijoux et ses valeurs, n'avait pas même été refermée. Tout accusait les fouilles hâtives, le pêle-mêle brutal d'un départ précipité. La porte donnant sur l'escalier de service était seulement poussée, la large draperie d'étoffe qui la masquait flottait encore. La jeune femme n'était peut-être pas dans la rue. Raimond eut une amère crispation des lèvres, il laissa échapper un rire douloureux ; puis à haute voix :
— Et j'ai pu croire qu'elle songeait à mourir!... Elle \ ne pensait qu'à fuir... Ce sera, par le monde, une coquine de plus!...
Il eut un geste de menace, et sombre, rentrant chez lui:
— L'amant paiera pour deux!
Dans l'embrasure de la. fenêtre du cabinet de son gendre, debout, tant son énervement est complet, sans se lasser, malgré la longueur du temps écoulé, M™* de Saint-Maurice guette le retour de Ploërné. Elle pleure. mais elle ne songe plus à se plaindre. Ses préoccupations futiles ont disparu, dissipées par de véritables et cruels soucis. Elle connaît l'indigne conduite de sa fille, elle sait que Lydie est partie, sans penser à lui dire adieu, et, depuis deux jours, elle n'a reçu ni une lettre, ni une dé; êche, lui apprenant ce qu'est devenue la fugitive. Leila l'a accompagnée, mais où? La maison, si pleine de mouvement la veille encore, est maintenant silencieuse comme une tombe. Bernheimer, dès le matin, est venu cherclier Raimond, auquel il sert de témoin avec l'amiral Régnaud. Le banquier est entré chez sa vieille amie, l'a trouvée levée, coiffée, grelottante, quoique assise devant le feu, et tremblante de fièvre autant que de chagrin.
Déjà il a passé, la veille au soir, deux heures avec elle, pour lui expliquer, avec ménagement, la situation affreuse dans laquelle estplacéPloërné. La pauvre femme n'a trouvé ni une parole pour excuser sa fille, ni une parole pour l'accabler. Elle n'a su que répandre des larmes, et offrir tout ce qu'elle possède pour faire face h la grave situation financière. Mais Samuel, sur ce point, l'a promptement rassurée. Il a, depuis cinq jours et sans même en parler au mari de Lydie, préparé une énorme contre-partie, en s'engageant à la baisse sur le Comptoir. Tout ce que Raimond perd d'un côté, il le regagne de l'autre. Bernheimer, qui pouvait encaisser des millions, en spéculant contre l'affaire dont il a e'té le directeur, a gardé une neutralité bien méritoire. Mais ce qu'il a refusé ouvertement de faire pour son compte, il l'a fait pour le compte de Raimond, et, avec une hardiesse qui rappelle les grands jours de sa carrière, il a donné des ordres formidables.
Lorsque celui à qui il avait nui si gravement, sans le savoir et sans le vouloir, lui a appris combien il est malheureux, le vieux sceptique a frémi jusqu'au fond de lui-même. 11 s'est senti encore plein de scrupules : avec tristesse et joie, devant cette catastrophe, il a constaté que, dans son cœur, la petite bête n'était pas morte. Avec une chaleur d'esprit, une conviction d'âme profondes et complètes, il s'est mis à la disposition de Raimond, promjettant d'arranger ses affaires, et lui Tendant la fermeté dont il a besoin pour venger son Jionneur.Car la rencontre avec Roquière, impérieuse-
ment exigée, menace d'être exceptionnellement grave.
Le jeune homme , adonné à tous les sports, est aussi redoutable le pistolet au poing que l'épée à la main. Ses témoins ont fait toutes les instances compatrbles avec leur mandat, afin d'obtenir qu'on se battit à l'épée. Ils savent que leur ami, en brave et galant homme, voudrait ménager Ploerné. Si le pistolet est choisi, tout ménagement sera impossible. Il faudra tuer pour ne point être tué. Mais Bernheimer et l'amiral Régnaud ont reçu des instructions formelles. L'arme imposée est le pistolet rayé. Le tir doit avoir lieu à volonté. La distance stipulée est de vingt-cinq pas, avec faculté, pour les combattants, d'avancer chacun de cinq pas. Ce sont des conditions tellement rigoureuses, même en si grave circonstance, que les amis de Roquière ont demandé à en référer à leur client. Roquière a tout. accepté. Il ne se reconnaît le droit de refuser aucune des aggravations du danger que son adversaire a cherchées. Il est triste parce qu'il se voit dans l'obligation de blesser sérieusement Raimond. Quant à Ploerné, comme à Toulon, sa volonté de se venger est telle, qu'il a la conviction qu'il tuera Roquière. Peut-être sera-t-il tué aussi : tant mieux ! 11 souffre tant que la mort pour lui sera une délivrance. La rencontre est pour dix heures du matin à Billancourt, dans une propriété particulière.
Derrière la vitre, les yeux fixés sur la rue, depuis bien longtemps, M"^ de Saint-Maurice, en proie à des angoisses véritablement maternelles, attend le retour de
Raimond. Onze heures et demie ont sonné à la pendule. Depuis une heure au moins, le combat doit être terminé. Billancourt n'est pas si loin qu'on n'en puisse revenir, dans une voiture, en trois quarts d'heure. Que se passet-il ? Quel maliieur est arrivé ? Aux tristesses de l'abandon dans lequel Ta laissée Lydie, faudra-t-il ajouter l'horreur de la mort tragique de Raimond? N'est-il que blessé? A-t-on renoncé à le transporter, et va-t-il être nécessaire de courir vers une maison inconnue, pourl'y retrouver, inanimé, sanglant? Et suffoquée par l'épouvante, M'"^ de Saint-Maurice oublie sa fatigue, ses malaises, pour ne penser qu'au danger de celui qu'elle aime comme un fils.
Cependant une voiture, de son rapide roulement, a ébranlé le pavé de la rue. Elle oblique vers la maison, elle s'arrête. Bernheimer en descend. Il est seul. M™^ de Saint- Maurice, terrifiée, s'élance au-devant de lui, courant, ce qu'elle n'a pas fait depuis vingt ans. Mais Bernheimer a gravi l'escalier si vivement qu'elle se trouva face à face avec lui dans le vestibule. Elle tend les bras vers son ami, n'osant l'interroger. Il parle :
— Rassurez-vous ! Il est vivant 1
L'émotion de la vieille dame est si forte que, sans Bernheimer qui la soutient, elle tomberait par terre. Son inquiétude calmée a brisé sa force nerveuse. En un instant elle a senti sa fatigue, ses jambes ont cessé de la porter et maintenant assise sur une haute chaire gothique, elle ne sait plus que pleurer en gémissant :
— Oh ! mon Dieu ! Quel bonheur! Oh ! mon Dieu !
DETTE DE HAINE. 3to
Cependant le visage de Bernheimer reste sombre.
— Ne vous félicitez pas si vile, ni tant. Il est vivant. . . Mais il est grièvement blessé... 11 faut faire préparer sa chambre. . . Je suis venu en avant pour prendre des dispositions.
— Blessé ! . . . Mais comment ? Mais où ?
— Il a un bras cassé et une balle dans la poitrine.
— Dans la poitrine!...
— Oui. . . On n'a pas pu l'extraire. . . Elle a dû vraisemblablement contourner les côtes, et se loger dans le dos. Tout près, hélas ! peut-être, trop près de la colonne vertébrale...
— Oh I mon Dieu î reprend, consternée, la pauvre vieille dame... Oh I mon Dieu!
— Oui, c'est là le point inquiétant... Le bras cassé, ce n'est rien...
— Rien ! Grand Dieu I Rien...
— Dans cette maison de campagne froide et désorganisée, notre chirurgien, l'excellent Pélicier, n'a pas pu s'assurer assez complètement... II a voulu ménager Raimond, pour que nous pussions le ramener...
— Mais comment avez-vous fait?...
— Dans une tapissière, sur des matelas suspendus au moyen de cordes comme un hamac : une idée de l'amiral , ça !.. . Et au pas !
Il y eut un silence. M""^ de Saint-Maurice, en proie à une inquiétude qui lui coupait la respiration, le visage tout pâle, murmura avec un accent de haine étrange, chez une femme si inoffensive :
— Et l'autre? M. de Roquière?...
Bcrnheimer répondit frémissant d'une horrible saiisfaction :
— Oh ! Lui. .. Il est mort !
M""® de Saint-Maurice joignit les mains et dit :
— Dieu est juste !
Son regard devint fixe : on eût dit qu'il cherctrait dans l'espace, au lointain, celle qui avait laissé derrière elle tant de ruines, de tristesses et de deuils.
— Allons, ma bonne et chère amie... Ne perdons pas notre temps... Occupons-nous de notre pauvre enfant... Il souffre cruellement.
— Oui, vous avez raison... pardonnez-moi...
Et se remettant sur ses jambes, M""^ de Saint-Maurice s'élança avec une activité que nul ne lui avait jamais vu déployer.
La grande porte de l'hôtel , un quart d'heure plus tard, s'ouvrait pour laisser entrer dans la cour une horrible voiture de déménageur, sur le siège de laquelle, à côté d'un cocher en blouse, coiffé d'une casquette de peau de lapin, était assis l'amiral Régnaud. Enunclin d'oeil, ilfutàterre,etcommetout le personnel de la maison se pressait inquiet et curieux sur les marches du perron, le vieil homme de mer fronça les sourcils, gonfla les lèvres, prit ce que ses officiers appelaient sa figure de vent debout, et d'un ton qui n'admettait pas de réplique :
— Allons I Le valet de chambre, un valet de pied, et le concierge, pour porter le matelas. . . Les autres, qu'on me tourne les talons, et vivement!...
L'escalier se trouva libre, comme par enchantement. Le chirurgien, un grand beau garçon à barbe noire, taillée en pointe, descendait de la voiture, et Bernheimer arrivait en hâte.
— Eh bien ? Gomment est-il? demanda le banquier anxieux.
— Il vient de perdre connaissance, dit le docteur Pélicier. La fatigue a eu raison de son énergie ... Il faut le monter, sans perdre un instant.
— Allons ! dit l'amiral.
Très doucement les cordes qui suspendaientles matelas furent déliées, et par le derrière de la voiture abaissé en plan incliné, funèbre colis, Raimond fut descendu. Il* était d'une pâleur livide, et sur les linges qui lui couvraient le haut du corps s'élargissaient des taches de sang. Son manteau, jeté sur ses jambes, lui montait jusqu'à la ceinture. Sans l'affirmation rassurante du chirurgien, on eût pu croire que Ploôrné était mort. Avec des précautions infinies, les six hommes gravissaient l'escalier, afin d'éviter le moindre choc au blessé. Arrivés dans la chambre, ils posèrent le matelas par terre. M^'^^de Saint-Maurice, épouvantée par cette lugubre entrée, s'était réfugiée près de la cheminée, dans un coin, regardant, de ses yeux agrandis par l'horreur, son neveu, ceux qui le portaient, les maculatures rouges du pansement, incapable de bouger, incapable de parler.
— Mettez-le-moi au milieu de la chambre, dit le chirurgien. C'est là qu'il sera le mieux.
Il s'agenouilla près de son blessé, lui mouilla les tem-
pes avec de l'eau de Cologne, lui fit respirer un flacon. Une légère rougeur monta aux joues de Raimond. Il ouvrit les yeux, jeta un regard autour de lui, reconnut sa chambre, ses amis, et dans son coin, figée de terreur, il aperçut M'"'' de Saint-Maurice. Il fit un mouvement de tête qui appela invinciblement la pauvre femme prés de la couche de douleur. Elle poussa un gémissement et se laissa tomber à genoux, balbutiant :
— Mon pauvre enfant!... mon cher enfant!...
Il eut la force de lui sourire, il souleva sa main valide, qu'elle prit entre les siennes et embrassa avec de profonds sanglots. Elle sentit qu'on la relevait. Elle entendit la voix de Bernheimer qui lui disait :
— Allons, chère madame, il ne faut pas rester ici... Il va y avoir une sérieuse opération à faire... Raimond vous a vue ; il sait que vous êtes là, que vous ne l'abandonnerez pas... C'est tout ce qu'il faut... Maintenant venez avec moi.
Il l'emmena. Gomme ils sortaient, ils croisèrent le professeur Rameau que le docteur Pélicier avait envoyé chercher dès l'issue du duel.
— Tenez, dit Bernheimer à la vieille dame, en lui montrant l'illustre praticien, voilà le salut qui entre dans la maison... Si notre cher enfant doit vivre^ c'est celui-là qui le tirera d'affaire.
Dans l'appartement de M™** de Saint-Maurice, il s'efforça de la calmer, de l'occuper, pendant que se prolongeait la sinistre séance, au milieu d'un silence effrayant que troublait à peine, de temps en temps, un pas furtif,
un bruit de porte ouverte et fermée, plus effrayant encore. Voyant M™^ de Saint-Maurice tremblante, l'oreille aux écoutes, impossible à distraire de son affreuse préoccupation, Samuel eut l'audace d'essayer de lui parler de sa fille. Alors cette femme si médiocre, qui n'avait jamais eu de volonté, dont l'unique souci avait été sa santé, fit preuve d'une autorité d'esprit et d'une fierté de cœur qui surprirent étrangement le banquier :
— Vous voyez ce que cette malheureuse a amené par sa folie... Son mari est mourant, un autre homme, presque aussi coupable qu'elle, est mort. . .Et aulieu de maudire ses égarements, d'essayer de les expier par une humilité et un dévouement de toutes les minutes, elle est partie, elle court les chemins. . . Voilàoù sa futilité, sa coquetterie , son égoïsme l'ont menée !.. Oh ! j 'ai ma part de responsabilité dans ses fautes : j'ai été trop faible avec elle, je l'ai trop aveuglément aimée... Elle était si jolie, si douce, elle paraissait si bonne !.. .Mais je remplirai mon devoir : ma place est ici près de ce pauvre garçon si malheureux et que j'aime... Entre lui et Lydie, je n'hésite pas. . . Je ne connais plus cette ingrate. . . Je donne, aux yeux du monde, mon appui moral à son mari. . . C'est tout ce que je puis faire, hélas ! pour compenser les chagrins dont ma fille l'a abreuvé I... Si Raimond veut me garder dans sa maison, si ma présence ne lui est pas trop pénible, je vivrai à ses côtés.
Elle s'interrompit, fit un geste de désespoir, et d'une voix étouffée :
— Hélas î je forme des projets ! Sais-je seulement si
nous avons un avenir?... Ce pauvre enfant survivra-t-il à ses cruelles blessures? Ne vais-je pas, privée de ma fille, être encore privée de mon fils?
M™^ de Saint-Maurice se remit à pleurer. Elle fut interrompue par rentrée d'une femme de chambre précédant l'amiral, qui arrivait la figure détendue :
— Ces messieurs viennent de retirer la balle, dit-il avec satisfaction. Yoilà déjà un résultat important obtenu... Elle étaitdescendue vers la hanche, faisant un trajet très périlleux... Mais Rameau affirme qu'il n'y a point d'organe essentiel lésé. . . Une côte cassée, des muscles coupés, de grands désordres, mais rien d'inguérissable..»
— Quel bonheur !...
— De la fièvre, par exemple, quoiqu'il ait perdu beaucoup de sang...
— Et que lui fait-on maintenant?
— On lui met le bras dans un appareil qui va l'immobiliser jusqu'à raccommodage complet.
— Peut-on entrer dans la chambre? ditBernheimer.
— Oui ; Ploërné vient de vous demander.
— Laissez-moi vous accompagner? supplia M"^® de Saint-Maurice.
— Oh ! madame, je vous en prie, pas d'agitation autour du blessé, rien que des gens calmes... Sa vie en dépend !...
— Je le regarderai seulement, de la porte.
Dans son lit, maintenant, Raimond était étendu, les yeux fermés, comme s'il dormait. Par terre, une cuvette pleine d'eau ensanglantée , des bandes défaites
^l rouges. Sur la table, une caisse d'outils terrifiants, encore ouverte. Une violente odeur d'acide phénique et d'iodoforme saturait l'air. La croisée, derrière le store baissé, était entre-bàillée. Devant la cheminée, Rameau rajustait ses manchettes et causait à voix basse avec sonjeuneconfrère.Bernheimer,à pas légers, s'approcha du lit. Le blessé souleva ses paupières, ses yeux troubles se fixèrent sur le banquier. Il le reconnut, et dune Toix à peine distincte il dit :
— Bernheimer... Le Comptoir?...
Une anxiété était sur son visage. Au milieu de ses douleurs, malgré sa faiblesse, la pensée de sa responsabilité financière l'obsédait.
— N'ayez aucune inquiétude, dit Samuel. Je réponds de tout. . . Votre situation sera liquidée intégralement. . . J'ai pris mes dispositions en conséquence.
Un rayon de joie passa sur le front de Ploërné. Il murmura :
— Merci.
— Ne songez qu'à guérir. . . Vous avez de bons amis . . . une bonne mère...
A ces mots, qui lui rappelaient Lydie, Raimond fronça les sourcils, il devint plus pâle et des gouttes de sueur perlèrent à ses tempes.
— Vous m'agitez mon malade, dit le docteur Pélicier, en saisissant Bernheimer par le bras.
11 l'amena près de Rameau qui prenait son chapeau.
— Il ne faut pas qu'on quitte M. de Ploêrné, dit le grand homme. Mais il ne faut pas qu'on le fatigue.
— Sa belle-mère?...
— Jamais de la vie !... Plus tard, quand il sera hors d'affaire.
— Moi ?
— Vous, si vous voulez... Eh bien! Et la Bourse?
— Ah! LaBourse, elle se passera de moi aujourd'hui, comme votre hôpital s'est passé de vous, ce matin... Vous avez vos internes, moi j'ai mes secrétaires.
Rameau serra la main du banquier, salua M°"^ de Saint-Maurice, et sortit en disant :
— Je reviendrai à six heures.
La journée fut mauvaise. La fièvre, devenue très forte, tourmentait le blessé. Il restait immobile. Sa faiblesse ne lui permettait pas de bouger. Mais son visage était très rouge, et sa respiration oppressée sifflait dans sa gorge. Malgré les défenses des chirurgiens, M™^ de Saint- Maurice s'était installée dans la chambre de Raimond, et muette, assise au pied de son lit, elle le regardait avec une tendre pitié. Lui, l'avait bien reconnue, et, comme elle lui donnait une cuillerée de la potion qu'il devait prendre, il avait posé ses lèvres sur les mains de la vieille femme qui s'était mise à pleurer silencieusement. Bernheimer, craignant un redoublement d'agitation pour Ploërné,avaitreléguéM°ï^ de Saint-Maurice auprès de la cheminée et avait pris sa place au pied du lit. Ils étaient restés ainsi, toute la journée, sans prononcer une parole, écoutant le souffle haletant du blessé, le servant, le surveillant, mais bien impuissants à le soulager. Il ne se plaignait pas, quoique son état fût douloureux. Qu'é-
tait cette douleur cependant comparée à celle qu'endurait son cœur?
A la tombée du jour, la fièvre augmenta, et Raimond laissa -échapper quelques paroles à voix basse. Bernheimer lui ayant demandé s'il désiraitquelque chose, il répondit: Rien, seulement je brûle. A l'heure annoncée, les chirurgiens revinrent. Ils visitèrent l'appareil; tout était en ordre. Mais l'état général leur parut mauvais et leur figure devint soucieuse. Dans le cabinet du comte, après avoir rédigé une ordonnance, ils laissèrent voir leur inquiétude à Bernheimer :
— Il se prépare une mauvaise nuit... Qui est-ce qui va rester auprès de M. de Ploërné?Y a-t-il ici une personne de confiance qui puisse vous suppléer?. . . Ne parlons pas de M"^ de Saint-Maurice, ses forces n'y suffiraient pas... Les domestiques?...
— Braves gens, mais des domestiques.
— Voulez-vous un interne ou une infirmière? demanda Pélicier.
— Que diriez-vous d'une sœur? demanda Bernheimer.
— Va pour une sœur, dit Rameau. D'où la ferez-vous venir ?
— Bon ! Soyez tranquille ! J'aivotre affaire, on ne trouvera pas mieux.
— Soit. Alors, à demain matin.
Ils partirent. Samuel rentra dans la chambre, et attirant dans un coin M""^ de Saint-Maurice :
— Ces messieurs pensent qu'une garde est indispen-
sable, et m'ont chargé delà choisir... Restez auprès de notre malade jusqu'à mon retour.
Sans donner d'autres explications, il sortit. Sa voiture attendait à la porte depuis le matin : il sauta dedans, après avoir ordonné au cocher de le mener au couvent des Dames de la Passion. Il allait chercher sa filleule. L'idée lui était venue de mettre la vie de Raimond sous la protection de Thérèse. Personne ne le soignera mieux qu'elle, pensait-il, en roulant grand train vers la rue S3int-Jacques. Et puisque cette coquine l'a à moitié tué, il faut que cet ange le sauve. Mais voudra-t-elle me suivre? Si elle refusait, elle ne serait pas la fille admirable qu'elle est. Oui, dût-elle en souffrir cruellement, elle acceptera la tâche de dévouement que je vais lui confier.
Le coupé s'arrêtait devant la grande porte : il descendit, sonna. Mais, dans la loge de la tourière, première difficulté : l'heure réglementaire pour voir les pensionnaires était passée. Il fallait revenir le lendemain à partir de midi. Bernheimer ne s'embarrassait pas pour si peu : il demanda à parler à la supérieure. Là, seconde difficulté : la Mère était à l'office. Il était impossible de la déranger. Dans trois quarts d'heure elle sortirait de la chapelle. Mais ce serait pour se rendre au réfectoire et surveiller le repas delà communauté.
Bernheimer, enlacé dans le réseau des règlements, tenta un nouvel effort : il s'agissait d'une question de vie ou de mort. Il était indispensable qu'il parlât à la supérieure, ne fût-ce qu'une seconde, à son passage. Il attendrait dans la cour, s'il le fallait. Son regard résolu
DETTE DE HAINE. 3o5
indiquait à la lourière qu'il resterait de gré ou de force. Or, il était dans la cour, à d^ux pas de la porte de la chapelle : il n'avait qu'un pas à faire pour se trouver près de la galerie couverte qui communiquait avecle couvent. La religieuse eut peur de l'énergie de ce gros homme : elle le laissa entrer et promit de prévenir la supérieure.
Un temps assez long se passa, la nuit était close, et dans ce parloir, à lui familier, mais envahi par l'obscurité, Samuel se sentait devenir triste. Une cloche tinta faiblement, serrant le cœur du boursier; il pensa que s'il réussissait à emmener Thérèse, Raimond était sauvé, que si la jeune fille ne le suivait pas, le blessé allait mourir. La porte s'ouvrit donnant passage à la Mère. Elle s'avançait, précédant une sœur qui portait une lampe.
— Vous avez insisté pour me parler, monsieur, ditelle d'une voix douce. L'heure me presse : je vous serai reconnaissante d'être bref.
Bernheimer, en quelques mots, se nomma, expliqua le cas urgent, la pensée charitable, précisa que M'" Letourneur était mandée par sa tante. La religieuse l'écoutait impassible. Elle répondit :
— Puisque j'ai fait une première infraction au règlement en vous recevant, je ne puis vous refuser d'en faire une seconde en appelant M"*" Letourneur au parloir. Ce que vous souhaitez est très louable, le but de notre association est de secourir les affligés et d'assister les malades. Vous me demanderiez une de mes sjœurs pour
soigner votre blessé, je vous la donnerais, mais M'^^Letourneur est libre ; il convient donc de la consulter. Elle seule peut consentir ou refuser. Je vais vous l'envoyer.
Bernheimer s'inclina en signe de remerciement, il prit son portefeuille, et roulant un billet de mille francs entre ses doigts, il le tendit à la Supérieure en disant :
— Ma sœur, permettez-moi de tenir compte à vos pauvres de votre bonté pour moi.
La sœur inclina sa tête, avec un reconnaissant sourire, et sortit. Au bout de quelques minutes Thérèse parut. Elle était très troublée, et quand Samuel lui prit la main, il sentit qu'elle tremblait.
— Qu'y a-t-il donc, parrain? demanda-t-elle.
— Il y a, ma chère petite, de grands malheurs.. . Mais je ne veux pas perdre de temps à te raconter l'événement par le menu. Il faut que je te dise ce qui presse : tu es courageuse, n'est-ce pas? On peut te parler sans ménagements.
11 s'arrêta, car il la vit qui pâlissait terrifiée. Elle ne put supporter son silence. Et, le cœur débordant d'anxiété, elle s'écria, comme s'il n'y avait au monde qu'un sujet de préoccupation pour elle :
— Il s'agit de Raimond?
— Oui.
— Il est mort!
— Non ! Blessé seulement !
Elle poussa un cri, plein à la fois de douleur et de reconnaissance, et joignit les mains, en prière.
— Ta bonne tante est affolée, épuisée. 11 faut veiller ce pauvre garçon : sa vie dépend du dévouement avet lequel il sera soigné. On ne peut demander un zèle de tous les instants à des étrangers... J'ai tout de suite pensé à toi...
•Thérèse avait écouté Bernheimer avec étonnement. Elle expliqua d'un trait sa pensée :
— Et sa femme? Et Lydie?...
Samuel baissa le front et dit :
— Elle n'est pas là...
— Partie?
— Oui.
— La malheureuse !
Suffoquée par l'émotion, Thérèse aspira fortement l'air, et regardant le banquier :
— Eh bien! Parrain, vous avez bien fait de venir me chercher... Partons!
— Oh! Chère petite, je n'avais pas douté de toi. Il la serrait sur son cœur. Elle se dégagea :
— Ne perdons pas de temps.
— As-tu besoin d'emporter quelque chose?
— Mon manteau. Demain j'enverrai prendre ce qu'il me faudra. Descendez dans la cour et attendez-moi : je vais parler à notre Mère et je suis à vous.
Ils sortirent, lui par le vestibule, elle par la petite porte intérieure. A peine était-il sur le pavé, marchant de long en large, devant l'entrée, qu'à travers l'ombre il vit Thérèse arriver. Elle était vêtue de son costume de novice, coiffée de sa cornette ; une grande mante grise
la couvrait jusqu'aux pieds . Elle tendit un laissez-passer àlatourière, et, suivie de son parrain, elle gagna la rue. En voiture, alors Samuel lui raconta les tristes événements qui avaient eu cette sanglante solution. Il dut omettre bien des détails pour ménager la pureté de la chaste fille. Mais elle connaissait assez la perversité de Lydie pour combler les lacunes du récit de son parrain.
— Oui, c'était ma crainte, dit-elle gravement. Je prévoyais qu'elle rendrait Raimond malheureux. Mais que pouvais-je faire? La dénoncer? En étais-je capable? Et puis n'était-ce pas causer sur-le-cljamp les désastres qui m'effrayaient tant? Il n'y avait même plus la chance que le temps apaisât les esprits, assagît les cœurs et arrangeât toutes choses. La catastrophe immédiate, voilà ce que j'amenais en révélant la vérité à ce pauvre garçon.
— Et tu as préféré te laisser soupçonner, te laisser accuser, et disparaître. Le couvent a été pour toi le refuge, dans ta détresse morale.
— Refuge bien doux, bien calme, bien salutaire, que j'aime et que je ne quitterai plus.
A cette affirmation par laquelle Thérèse formulait tout un plan de conduite, Samuel aurait eu beaucoup à répondre. Il jugea opportun de se taire. La voiture s'arrêtait à la porte de l'hôtel de la rue Rembrandt. Ils entrèrent, et, au haut de l'escalier, Thérèse trouva sa tante qui lui tendait les bras. Elle lui rendit ses caresses avec une sincère effusion. Mais son premier mot fut pour s'informer du blessé :
— Comment va-t-il ?
— Pas bien. Il est très brûlant... Et il me semble qu'il a un peu de délire...
— Conduisez-moi près de lui.
Dans la chambre faiblement éclairée par une lampe de nuit, sur son lit, Raimond était étendu toujours immobile. Les veines de son front se gonflaient et son visage était comme tiré sous l'effort de la fièvre. Ses lèvres s'agitaient sans bruit, articulant des mots qu'elles ne prononçaient pas. Il paraissait parler intérieurement. Ses paupières étaient closes. Une sueur perlait à ses tempes. Lajeune fille, avec une douloureuse émotion, s'approcha du lit. Le malade ne fit aucun mouvement. Du bout de ses doigts légers elle lui toucha le poignet, dont l'artère battait durement. Il ouvrit les yeux à ce frais contact et fixa sur Thérèse un regard trouble. Elle prit alors, sur latable, la potion et versa une cuillerée qu'elle lui fit boire, en le soulevant avec précaution. Il sourit, s'étendit doucement et dans l'ombre des rideaux murmura à voix basse :
— Merci, ma sœur.
— Il ne m'a même pas reconnue ! dit Thérèse, et cette fois, le cœur déchiré, car elle se rendait compte de la gravité du péril, perdant sa courageuse fermeté, elle ne dut retenir ses larmes.
Mais elle n'était pas de caractère à céder longtemps à sa faiblesse. Elle se remit et , très résolument, elle s'entretint avec sa tante et son parrain des mesures à prendre pour que Raimond eût constamment l'un d'eux au-
près de lui. Il fut convenu que la jeune fille veillerait, la première, le blessé. Une femme de chambre se tiendrait à sa disposition dans la pièce voisine. Bernheimer rentrerait chez lui, et reviendrait seulement vers dix heures du matin, afin d'assister à la visite des chirurgiens. Pour prendre des forces, Thérèse consentit à se mettre à table avec M'^e de Saint-Maurice et Samuel. Il était huitheures et demie. Le repas fut court et triste.
A dix heures, Thérèse était seule dans la chambre, assise au pied du lit. Elle avait fait une longue prière et offert sa vie à Dieu en échange de celle de Raimond. La première partie de sa veillée s'écoula paisiblement. L'aspect du blessé était le même. Cependant, il commençait à parler tout haut. La potion, donnée régulièrement, semblait sans effet sur son agitation. Obsédé par le souvenir de l'horrible combat, il en retraçait, en quelques phrases brèves, les péripéties tragiques et Thérèse frissonnait, comme si l'acte épouvantable se passait devant elle.
Elle sut ainsi comment Roquièrc, sûr de son coup, tirant dès le signal donné, avait abattu son adversaire. Elle put ensuite se figurer Ploërné couvert de sang, le bras droit pendant inerte, se relevant par un suprême effort de volonté. Elle le voyait revivre le drame : il prenait son pistolet de la main gauche, marchait jusqu'à sa limite, et là, formidable, croyant mourir mais décidé à tuer, mettait à l'amant de Lydie une balle dans la tête. Elle entendit les atroces exclamations du blessé, ses cris de souffrance, son cri de triomphe. Ensuite,
oubliant le duel, il ne pensa plus qu'à celle qui en avait été la cause. Et le nom de sa femme revenait sans cesse sur ses lèvres. Tantôt il l'appelait d'une voix tendre, lui parlant de son amour; tantôt il lui adressait des supplications, des reproches et des menaces.
Thérèse était bouleversée de cette passion qui semblait seule retenir encore la vie dans ce moribond, et qui se prouvait aussi tenace par ses faiblesses que par ses violences. Pas une fois, son nom à elle ne vint aux lèvres de Ploërné. Il l'avait oubliée, elle n'existait plus pour lui. C'était Lydie, rien que Lydie, toujours Lydie ! Et dans le silence de la nuit, Thérèse, sûre de n'être ni vue ni entendue, soulagea son cœur oppressé en des sanglots éperdus. Gomme elle s'efforçait de reprendre son calme, le visage caché dans ses mains, la voix de Raimond se fit entendre :
— Qui donc pleure, près demoi?demanda-t-il sourdement.
Il regardait, les yeux fixes, cherchant à percer l'obscurité. Thérèse se leva et, s'approchant du blessé, elle lui porta aux lèvres la potion qui devait le calmer. Il but, mais saisissant la jeune fille par sa large manche, il la retint près de lui et répéta :
— Ma sœur, pourquoi donc pleurez-vous, près de moi?...
Elle ne répondit pas, craignant de faire entendre sa voix, de troubler le blessé, de le jeter dans une nouvelle crise. Il fit un effort, se souleva avec un grand soupir, et murmura si bas qu'elle l'entendit à peine :
— Quelle femme peut pleurer près de moi , si ce n'est Thérèse?...
D'un mouvement brusque elle se dégagea, mais, en se détournant, elle exposa son visage à la faible clarté de la lampe. Raimond poussa une exclamation, et dit :
— Thérèse! c'est donc toi?... Oui, c'est vrai, tu peux revenir, maintenant qu'elle n'est plus là !... Thérèse, pauvre Thérèse! Je t'ai soupçonnée, torturée. . . Oh ! Pardonne-moi !...
Elle se taisait; il reprit avec une agitation croissante :
— Pourquoi ne veux-tu pas me répondre?... Est-ce que tu es un fantôme, comme ceux que je voyais, il n'y a qu'un instant, devant mon lit?... Reste en tous cas... Tu ne me fais pas de mal, au moins, toi. . . Tu me plains. . . Si tu voulais me parler, il me semble que je serais plus tranquille... Si tu étais là, vraiment, près de moi, il me semble que je souffrirais moins... Tu étais le bon ange. . . Et si tu reviens, le malheur va s'en aller. . . Thérèse... aie pitié... Réponds... Es-tu là, debout dans ma chambre, ou est-ce que je rêve encore, comme tout à l'heure, si douloureusement?
Elle comprit que le silence devenait plus dangereux qu'un aveu, et posant sa main sur le bras brûlant du blessé :
— Oui, Raimond, dit-elle, apaisez-vous : c'est moi. J'ai quitté mon couvent pour venir vous soigner...
11 l'interrompit :
— Ton couvent... C'est par ma faute que tu y es en-
trée... Promets-moi que tu n'y retourneras plus... Il ne faut pas que tu me quittes, vois-tu... 11 n'y a que toi qui puisses me sauver. . .
— Je ne vous quitterai pas; soyez en repos... etvous guérirez...
— Ohl guérir, peut-être... Mais oublier... Oublier! Thérèse... je suis si malheureux!
Des larmes coulèrent de ses yeux, aussitôt bues par le feu de ses joues. La jeune fille, avec un geste maternel, lui passa sur le visage un linge parfumé, lui redressa ses oreillers, et, doucement, avec un sourire :
— Il faut dormir, pour que vos médecins puissent demain me faire des compliments.
— Mais tu resteras...
— Oui, si vous m'obéissez.
II ne parla plus, agita deux fois la tête, en signe d'acquiescement, et, au bout de quelques instants, sa respiration, plus égale, annonça qu'il avait cédé au sommeil.
Le lendemain matin, lorsque Rameau et son jeune confrère Pélicier arrivèrent rue Rembrandt, ils trouvé rent leur blessé dans un état plus satisfaisant. La fièvre avait disparu, et les blessures présentaient un favorable aspect.
— Cette plaie de la poitrine, en somme, n'est point si sérieuse qu'elle en avait l'air, dit Rameau. C'est la rupture de la côte qui nous gênera le plus... Mais dans un homme sain, comme l'est M. de Ploèrné. la nature offre des ressources merveilleuses. . . En somme, tout va bien... Je reviendrai ce soir encore... Mais à partir de
demain je crois que vous pourrez vous passer de moi.
Il sembla que Thérèse eût, comme le lui avait dit Raimond, ramené la chance heureuse. Toute inquiétude, au bout d'une semaine de soins, fut complètement dissipée, et le blessé commença à reprendre des forces. Mais avec la vie il retrouva le chagrin. Le souvenir de son malheur, le souci de sa situation financière le persécutaient. Il n'en voulait parler ni à M""" de Saint-Maurice, ni à Thérèse. Bernheimer eût pu lui donner des éclaircissements, et il semblait s'ingénier a, ne jamais rester dans sa chambre sans qu'une des deux femmes fût présente. Enfin, n'y tenant plus, Raimond s'ouvrit de ses préoccupations à la jeune fille :
— J'ai besoin de causer avec ton parrain, dit-il. Il a eu la bonté de s'occuper d'arranger mes affaires. Il faut que je sache où tout cela en est. Tu comprends, n'est-ce pas?Il semble fuir une explication, dans la crainte, sans doute, de me fatiguer. Mais tu sais que je suis en état, maintenant, de l'entendre et de lui répondre. Comme il me serait difficile d'aborder ce sujet de conversation devant ma tante, qui pourrait s'en émouvoir, rends-moi le service de l'emmener, sous un prétexte quelconque, lorsque Bernheimerviendra. Une fois que j'aurai liquidé cette affaire-là, je serai tranquille.
Thérèse, quine savaitpas lui refuser grand'chose, promit de faire ce qu'il demandait, et l'après-midi même, exécuta la petite manœuvre projetée. Samuel dut donc rester entête àtête avec PloërnéetjVivement questionné» .'épondre sans détours :
— Je désirais ajourner cet entretien, jusqu'à votre complète guérison, dit-il à son ami ; mais puisque vous êtes si pressé, je me résigne : causons.
— Où en est ma liquidation?
— Terminée.
— Dans quelles conditions?
— Vous avez tout payé... Et il vous reste vingt mille francs de rente.
— Gomment peut-il me rester quelque chose? Je m'étais engagé au delà de mes ressources, et on n'avait appelé que la moitié du capital?
-^ Ça, c'est le résultat de mon industrie.
— Expliquez-moi...
— Vous voulez tout savoir?... A quoi bon? Contentez-vous de ce que je vous dis. .. Vous ne connaissez pas les affaires, vous l'avez bien prouvé... On vous a volé quatre millions, comme si on vous les prenait dans votre poche... Je vous en ai rattrapé quatre autres, faute desquels on vous aurait parfaitement exécuté à la Bourse, sije ne m'étais pas mis entravers... Vous sortez du Comptoir nu comme un petit Saint-Jean, mais plus honorable encore, si c'est possible, qu'avant d'y entrer. . . Car vous avez tenu vos engagements, au delà même de ce qui était juste. . . Qu'est-ce que vous voulez savoir de plus?
— Qu'est-il advenu de la responsabilité du conseil d'administration?...
— Il a été mis hors de cause... Les gérants seuls et ce coquin d'Herzog ont été retenus... Mais ne vous
préoccupez pas d'eux... Ils sont retors : ils s'en tireront.
— Et cette maison où nous sommes, à qui appartient-elle?
— A votre belle-mère, par qui je l'ai fait acheter... Ainsi vous pouvez vous rétablir tranquillement... Vous n'êtes pas menacé d'expulsion.
— Comment reconnaître jamais ce que vous avez fait pour moi?
Le front de Samuel se rembrunit :
— Ne parlons jamais de reconnaissance, dit-il. Vous ne me devez rien. C'est moi, au contraire, qui suis encore en reste avec vous... J'ai beaucoup de reproches à m'adresser... Oui, je n'ai pas toujours agi au mieux de vos intérêts... J'étais sous la domination d'une autre personne, très habile, dont je n'avais pas alors deviné les ruses et pénétré les véritables sentiments... J'ai contribué à vous faire du mal... oh! très innocemment... Mais le résultat est là... Et il est désastreux!... Je m'accuse donc, et j'ai de bien cruels regrets... C'est triste à mon âge, et avec mon expérience : j'étais captivé, ensorcelé, j'avais abdiqué toute volonté, perdu toute sagesse... Et de très mauvaises pensées m'ont traversé l'esprit... Je vous prie, mon cher Raimond, da me les pardonner.
Le blessé l'avait écouté sans l'interrompre, perdu dans une profonde rêverie. Il ferma les paupières, passa la main sur son front, comme pour chasser une image importune, et d'une voix altérée :
— Qu'ai-je à vous pardonner? Ne suis-je pas aussi
coupable, n'ai-je pas été aussi faible que vous? Je sais quelle fascination elle exerçait sur l'esprit et sur le cœur... J'ai été sa victime, comme tant d'autres.... Mais vous, au moins, vous avez eu le mérite de voir clair au moment critique... Moi j'ai été aveugle jusqu'au bout.
Il se tut un instant; puis il reprit d'un ton plus bas, comme s'il avait honte :
— Et savez-vous ce qu'elle est devenue?
— Oui, répondit Bernheimer hésitant et contraint.
— Ohl Parlez-moi franchement... J'aborde ce sujet avec autant de répugnance que vous, et c'est pour la première et la dernière fois... Ainsi, disons aujourd'hui tout ce qu'il y a à dire...
— Eh bien! En quittant Paris, elle s'est rendue à Nice... De là elle a gagné Florence. En ce moment elle est à Naples.
— Seule?
— Avec la mulâtresse qui est partie d'ici à sa suite.
— Vous affectez de ne pas me comprendre. Je vous demande si elle est seule?
— Oui.
— De quelles ressources dispose-t-elle? Pendant notre terrible explication, elle m'a déclaré qu'elle avait spéculé heureusement. Est-ce exact? Il ne peut me convenir de la laisser sans «argent, ce serait préparer des excuses à sa mauvaise conduite.
— Rassurez-vous! s'écria Bernheimer vivement. Elle est plus riche que vous î
— C'est ce que je souhaitais. Un dernier mot : portet-elle toujours mon nom?
— Non. Elle se fait appeler la comtesse de Saint- Maurice.
— C'est bien!
11 tendit la main à Bernheimer et, dans une loyale étreinte, les deux hommes scellèrent la plus sincère amitié.
Quelques jours plus tard, Raimond put se lever et passer la journée assis dans un fauteuil. Ce fut une joie pour Thérèse de le voir, le bras en écharpe, encore pâle, très faible, mais debout. Elle s'ingénia de cent façons à le distraire de ses sombres préoccupations. Souvent elle y réussit. Lydie disparue, ils se retrouvaient tels qu'autrefois. Lui, dès le premier instant, avait rencontré sur ses lèvres le tutoiement affectueux. Elle, par sa délicate tendresse, éloignait de l'esprit de Raimond les impressions mauvaises. M""® de Saint-Maurice, d'abord surexcitée par l'émotion, était tombée ensuite dans un accablement profond. Elle ne parlait jamais de sa fille, vivait sans sortir de son appartement, et ne reprenait un peu d'animation que quand Thérèse était auprès d'elle. La jeune fille se partageait entre son blessé et sa malade, allant de l'un à l'autre avec une activité intelligente et une égalité d'humeur souriante qui ne se démentirent jamais. Elle faisait l'admiration de Bernheimer :
— Tu n'as jamais été plus sœur de charité que depuis ta sortie du couvent, lui disait-il.
Et comme elle avait quitté sa robe grise et remis ses vêtements d'avant son noviciat, il ajoutait en riant :
— Tu es un ange laïcisé !
Cependant Thérèse ne renonçait pas à ses projets de claustration ; et lorsque Raimond, au bout d^ quarante jours, fut complètement guéri, elle manifesta très nettement rintention de retourner à son couvent.
— Je n'ai plus rien à faire ici, maintenant, dit-elle à Bernheimer. Tant que Raimond a eu besoin de soins, ma présence pouvait s'expliquer, à partir d'aujourd'hui elle deviendrait incompréhensible.
— Mais ta pauvre tante, qui est si faible...
— Sa vie n'est point menacée...
— Tu lui donnes un secours moral inappréciable. Tout ce que son parrain lui répondit, et la thèse était
facile à soutenir, la trouva inébranlable. Elle avait décidé de quitter l'hôtel de la rue Rembrandt : elle le quitterait. Samuel ne fit plus de résistance. Il ne se sentait pas de force à triompher de ce doux entêtement. 11 alla à Raimond et lui confia la résolution de Thérèse.
— Ce que vous m'annoncez ne m'étonne pas , dit Ploërné, et je m'y attendais. Vous ne comprenez pas la détermination prise par votre filleule. Elle est cependant toute simple. Elle agit comme elle doit agir. Mais fiez-vous à moi du soin de la faire changer de projet.
— Comment y réussirez-vous?
— Je lui démontrerai qu'en restant*elle accomplira un devoir.
* Le soir même, après le dîner, lorsque M'"^ de Saint-
Maurice fut rentrée chez elle, Raimond, demeuré seul au salon avec Thérèse, se leva et dit :
— 11 fait une belle soirée : veux-tu que nous descendions au jardin?
Thérèse mit une écharpe en blonde sur sa tête, un mantelet sur ses épaules; et ils descendirent. Le printemps très hâtif avait amené de lourdes chaleurs. C'était à la fin d'avril, et il faisait doux comme -en été. Ils longèrent, pendant quelques minutes, en se promenant, la petite pelouse bordée de massifs de lilas qui s'étendaft entre les murs des hôtels voisins. Le ciel était resplendissant d'étoiles, et une odeur délicieuse embaumait l'air.
— Veux-tu que nous nous asseyions? demanda Raimond.
— Vous n'êtes pas encore très solide, dit Thérèse en souriant, et vous voulez en faire trop tout d'un coup.
— Non ! Je suis tout à fait bien. Mais j'ai le désir de causer avec toi de choses sérieuses, et je pense qu'il vaut mieux que nous nous arrêtions... D'ailleurs, cette conversation, le soir, dans le jardin, est-ce que cela ne te rappelle rien?
— Si. Cela me rappelle l'entretien que nous avons eu ensemble lorsque, avant l'arrivée de matante de Saint- Maurice, j'ai voulu entrer au couvent.
— Tu as bonne mémoire. Eh bien ! chère enfant, la situation est la même. Tu veux encore aller au couvent, et moi je voudrais t'en empêcher.
^- C'est impossible.
DETTE DE HAINE. 37r
— Et pourquoi donc ?
— J'ai déjà répondu « non •>, à mon parrain.
— Ton parrain ignorait les résolutions que j'ai prises et que je dois te faire connaître. Je vais partir, Thérèse. L'existence me serait impossible à Paris, je n'ai plus les ressources nécessaires pour y vivre comme parle passé, et d'ailleurs je sens la nécessité de me dépayser : j'ai été trop malheureux ici. Si tu quittais la maison, notre tante se trouverait donc abandonnée, et tu sais qu'elle a besoin de soins et d'affection... Toi seule peux veiller sur elle et l'aimer, puisque celle qui aurait dû remplir ce devoir s'y est dérobée... Veux-tu m'accorder encore cela, ma chère Thérèse? Je sais que je te demande un nouveau sacrifice, après tant d'autres auxquels tu as consenti avec un véritable héroïsme. Hélas I tu le vois, on n'exige beaucoup et toujours que de ceux qui sont bons... Mais c'est leur vertu de ne jamais résister à un appel fait à leur générosité.
Thérèse, le front penché ne répondit pas. Elle réfléchissait, douloureusement absorbée. Elle avait, en écoutant Raimond, vu s'évoquer devant elle le passé : ses tristesses, ses jalousies, ses colères, son désespoir, tout ce qu'elle avait enduré pour l'amour de celui qui était là, auprès d'elle, et qui pouvait disposer de sa vie. Jamais, depuis que la mauvaise femme avait paru à ses yeux, elle ne s'était senti l'àme si calme, si sereine, si heureuse. Elle avait sauvé autrefois Raimond en se substituant à Lydie pour l'infamie : elle venait de le sauver encore aujourd'hui en se substituant à Lydie pour le
dévouement. Cet homme aimé si passionnément, dans le secret de sa pensée, elle avait fait pour lui tout ce qui était humainement possible, et elle avait la joie profonde de l'entendre l'en remercier. Ce fut pour ce cœur exquis un moment de triomphe délicieux. Elle versa des larmes, qui coulèrent sur ses joues, brillantes, dans la nuit, comme deux sillons d'argent.
— Thérèse, tu pleures? dit Raimond en lui prenant la main.
— Laissez, fit-elle. Gela me fait du bien.
Il la regardait, et les paroles de Lydie pendant leur terrible et dernier entretien lui revenaient à la mémoire : « Thérèse n'a jamais cessé de vous aimer. » II admirait le fier visage de la noble fille, et avec douleur il pensait : J'ai passé à côté du bonheur sans le voir. C'était elle qu'il fallait choisir. C'était à elle qu'il fallait tendre la main. Mais je n'ai eu de regards que pour l'autre, je n'ai rêvé que la possession de l'autre. Et maintenant il n'est plus de recours possible. Je suis lié à cette infâme, et Thérèse est séparée de moi pour toujours.
La voix de la jeune fille interrompit sa méditation.
— Je ferai ce que vous souhaitez,dit-elle. Je renoncerai à rentrer au couvent et je vivrai auprès de ma tante... Cependant si... celle qui est partie, revenait, consentez à me rendre ma liberté... Car il me serait vraiment par trop pénible de me retrouver en sa présence.
— Oui, si elle revient, tu seras libre... Mais elle ne reviendra jamais.
Thérèse hocha la lête avec un air de doute inquiet ; puis se levant :
— 11 est tard : rentrons.
Et le long de la petite allée, où les lilas, ranimés par la fraîcheur du soir, embaumaient, ils regagnèrent la maison.
Depuis deux ans, Raimond voyageait. Ce marin, qui avait parcouru toutes les mers, visité tous le« pays lointains, connaissait mal l'Europe. 11 avait longé les côtes pendant ses croisières, relâché dans les ports; mais l'intérieur lui était resté fermé. Il commença par l'Espagne, passa au Maroc, gagna l'Algérie. Après une excursion jusqu'à Figuig, il se dirigea vers Constantine et Tunis. 11 laissa de côté l'Italie où il craignait de rencontrer Lydie, traversa la Grèce, et, par la mer Noire, monta en Russie. 11 séjourna successivement en Suéde, en Allemagne, et, en dernier lieu,il se fixa en Angleterre, où il comptait de puissantes relations. 11 vivait très modestement, dans une pension ayant refusé l'hospitalité qu'on lui offrait. La solitude lui était précieuse. Il avait des heures de profonde mélancolie. Seules les lettres de Bernheimer, qui lui envoyait très régulièrement des nouvelles de Paris, parvenaient à le rasséréner. Toujours et très ingénieusement le bon Sam trouvait moyen de lui raconter ce que faisait et pensait Thérèse. La jeune fille n'avait jamais écrit à Raimond, et cependant celui-ci était renseigné sur tout ce qui la concernait.
374 LES BAtAILLES DE LA VIE.
L'existence de la jeune fille s'écoulait régulière jusqu'à la monotonie, auprès de sa tante toujours plaintive. Une promenade de deux heures en voiture, avec la vieille dame, était sa seule distraction. Elles allaient au Bois, s'arrêtaient dans l'allée de la Reine-Marguerite, pour ne pas se mêler au mouvement mondain de l'allée des Acacias, marchaient quand le temps le permettait, remontaient en voiture et rentraient. Quand Bernheimer venait, Thérèse parlait de Raimond à son parrain. C'était son seul plaisir.
Ainsi, entre ces deux êtres séparés par la fatalité de la vie, Samuel servait de trait d'union et s'y employait avec soin. Il se rendait parfaitement compte du travail qui se faisait dans l'esprit de Ploërné. Pour le loyal Breton, l'amour ne pouvait exister sans estime. Et, comme un fruit pourri se détache de l'arbre, son amour pour Lydie était tombé de son cœur. Quant aux sentiments de sa filleule, Bernheimer les connaissait. Il enrageait de voir ces deux jeunes gens souffrir loin l'un de l'autre, et il cherchait un moyen de les réunir. Mais il se heurtait à des obstacles insurmontables. Un jour, il avait dit à Thérèse :
— Je ne comprends pas Raimond d# ne pas chercher à reprendre sa liberté.
Thérèse leva la tête, mais garda le silence.
— Que doit-il àcettfe coquine, en somme? Ne pourrait-il point divorcer?
— A quoi cela lui servirait-il ? dit la jeune fille avec tranquillité. La liberté qu'il retrouverait serait une li-
berté factice. Il serait dégagé légalement, mais son engagement moral subsisterait toujours. Pour ceux qui croient à l'éternité des liens contractés par le mariage, le divorce est inutile.
— Ainsi, selon toi, il n'y a que la mort de sa femme qui puisse le libérer? dit Samuel avec un soupir. Alors il y a des chances pour qu'il traîne le boulet jusqu'à son dernier jour.. . Car toutes ces scélérates ont une santé de fer! Il est vrai qu'en Italie il fait beaucoup de vent, qu'on construit mal... et dame, une bonne cheminée sur la tête!...
— Je prie tous les jours pour qu'elle vive et se repente, dit simplement Thérèse.
— Bravo ! fit Bernheimer.
Depuis ce jour Samuel ne chercha plus de solution usuelle à la triste situation dont souffraient silencieusement Thérèse et Raimond, mais, dans le secret de sa pensée, il lui arrivait souvent d'adresser des invocations à une vague providence distributrice des naufrages, des incendies et des accidents de chemin de fer.
La troisième année de son exil commençait, et Raimond revenait de chasser chez lord Fitz-Gerald, dans les environs dinverness, lorsqu'en arrivant chez lui, à Londres, il trouva sur sa table les lettres qui l'attendaient depuis plus d'une semaine. Une large.enveloppe, dont l'adresse était de Bernheimer, attira son regard. Il la prit avant toutes, et l'ouvrit. Elle contenait une lettre et un fragment de journal. Il commença la lecture de la lettre, mais aux premiers mots il pâlit, sa vue se
troubla, il lui sembla qu'autour de lui tout devenait noir. Il passa la main sur ses yeux et reprit à haute voix, comme s'il voulait se convaincre qu'il ne se trompait pas : « Mon cher Raimond. J'ai une triste nouvelle à vous communiquer. Elle m'est envoyée par mon correspondant de Naples, et concerne votre femme. Prise de la fièvre typhoïde, il y a un mois, elle a succombé la semaine dernière. Le Carrière di Napoli, dont je vous envoie un extrait, vous donnera des détails... »
Il laissa tomber la lettre, et, d'une main tremblante, déplia le fragment de journal. Un simple fait-divers emphatique sur la mort de cette « ravissante Française qui avaitétépendantdeuxans,àNaples,lajoiedesyeux...Le mal implacable, malgré les soins passionnés du prince D..., avait détruit cette adorable créature... Détail touchant : une mulâtresse, qui l'avait élevée et ne la quittait jamais, n'avait pu supporter la douleur de la perdre, et avait été trouvée, le lendemain, morte auprès du cercueil. »
Raimond s'assit et resta à rêver jusqu'au soir. Son domestique, en entrant dans sa chambre, inquiet de ne point le voir sortir pour dîner, le trouva le front appuyé sur sa main, livré à une douloureuse méditation. Rappelé à lui-même, le comte reprit la lettre de Bernheimer dont il n'avait point continué la lecture : « Je connais trop votre cœur, poursuivait Samuel, pour douter que vous éprouverez une sincère douleur. Vous l'avez ardemment aimée, et si grandes, si renouvelées qu'aient été ses fautes, c'était une adorable femme,
envers laquelle sa grâce et sa beauté rendaient, hélas ! l'indulgence facile. Elle vous avait bien fait souffrir, mais je suis sûr que vous ressentiez pour elle plus de pitié que de colère. En lisant ma lettre, vous pleurerez : moi j'ai pleuré en apprenant sa mort. M"*^ de Saint- Maurice a supporté ce coup terrible mieux que je n'aurais pensé. Il est vrai que Thérèse, en ces tristes jours, a été admirable d'attitude et de langage, et a su imposer la résignation à celle pour qui elle est, depuis deux ans, une véritable fille. Et maintenant, mon cher ami, ne pensez-vous pas que votre exil a assez duré?[ia destinée ne vous en marque-t-elle pas clairement la fin? Ne croyez-vous pas que vous devez à Thérèse une réparation de ce qu'elle a souffert pour nous tous? S'il y a une justice au monde, celle-là a le droit d'être enfin récompensée. Vous savez qu'elle est assez courageuse pour continuer à supporter sa rude épreuve, et à nous prouver qu'il y a certainement des anges dans le ciel, puisqu'on en peut trouver sur la terre. Mais vous qui, d'un mot, la pairiez si bien de tout ce qu'elle a jusqu'ici enduré, persisterez-vous à vous taire? Vous avezpassé, c'est vous-même qui me l'avez dit, à côté du bonheur. Mais, plus favorisé que tant d'autres, le bonheur vous a attenduet vous attend toujours. Vous n'avez qu'à étendre la main pour le saisir. Si vous y êtes décidé, répondez-moi, un mot, un seul, et je saurai ce qu'il faudra dire à Thérèse. Sinon, adieu, et ne revenez jamais, n Raimond demeura un moment immobile, pensif, dans l'ombre qui descendait. Il lui semblait voir, dans le
lointain de sa pensée, une figure pâle, éclairée par des yeux noirs et dont les lèvres adorables, tristement souriantes, murmuraient : «Eh ! quoi ! toi aussi tu vas être infidèle I... Je ne serai donc pas la seule qui aurai reçu ton serment?... Pourquoi m'as-tu reproché d'être changeante, puisque tu peux être oublieux? Entre ta nouvelle compagne et toi, ne crains-tu pas que j'apparaisse? Ne te rappelleras-tu pas toujours la douceur de mes baisers, la langueur de mes regards? Ne suisje pas entrée en toi pour toute la vie? »
Et l'attrayante vision se rapprochait, presque à le toucher, il en respirait le troublant parfum, il en admirait la voluptueuse pâleur. Raimond fit, pour repousser la dangereuse apparition, un geste qui rompit le charme. Au lieu d'une figure exquise, il ne vit plus qu'un masque grimaçant, exacte ressemblance de Lydie telle qu'il l'avait vue pour la dernière fois. Elle lui fit horreur. Et aussitôt évoquée à sa place se montra la suave et angélique figure de Thérèse.
Alors il n'hésita plus, et fort de sa conscience, sûr de son cœur, il écrivit à Bernheimer ces seuls mots ; « Je reviens. »
Les Abymes-Paris, 1890-1891.
Paris. — Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères. —27271.
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