ACTE III
LUCIENNE
Oh! voilà un compliment des lèvres. Cependant, vous avez raison d'être indulgent pour les jeunes filles. On ne doit jamais les juger sans appel ; leur situation est si difficile et si fausse, dans le monde où on les admet, et où elles comptent pour rien ! On leur permet à peine d’écouter, jamais de parler, on les blâme de se taire. Elles pensent, par exemple ; on n’a pas encore pu les en empêcher. Mais si elles témoignaient qu’elles pensent! — Quoi! dirait-on, une jeune fille! Nous voyons tout, nous comprenons tout, et l’on passe auprès de nous sans nous voir, on ne se donne pas la peine de nous comprendre. Nous aurions bien de l’esprit comme les femmes qu’on admire et qu’on aime; nous aurions même du cœur : mais du cœur et de l’esprit, c'est pour nous comme des diamants et des plumes, les jeunes filles n’en portent pas. Cela leur est défendu.
HENRI
Mademoiselle, voire cœur, c’est votre parfum ,* vous l’exhalez sans le vouloir. Quant à l'esprit, cet esprit d’à-propos et de bienveillance, cette observation, ce tact, cette sérénité modeste, si je ne les avais pas remarqués, moi que vous
avez secouru si délicatement ce matin, je ne serais pas
aveugle, je serais ingrat.
LUCIENNE
Monsieur...
HENRI
Seulement, on a plus ou moins de chance dans la vie. Quelquefois on passe près d’une perle sars la voir. On est
bien à plaindre. Mais quelquefois on est plus à plaindre encore, on l’a vue et il n’est pas permis de la ramasser, (n «lue
et s'éloigne.)
LUCIENNE, tristement.
Une femme répondrait.
LA BARONNE, à Fleuri.
Eh bien? Quoi de nouveau? Vous êles tout singulier.
HENRI
Je suis mécontent, madame.
Que vous a t-elle dit, mon Dieu?
HENRI
Tout ce qui peut ravir un homme.
LA BARONNE
Et vous avez répondu?
HENRI
Rien.
LA BARONNE
Parce que?...
HENRI
Parce qu’un homme délicat ne peut pas dire à une femme si riche qu’il la trouve aimable.
LA BARONNE
Ainsi, parce qu’elle a le malheur d’être riche, on ne l’aimera jamais, et jamais on ne le lui dira. Oh! vous êtes absurde.