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Dettes de cœur

Il y a quatre ans» eo hiver, un grand vieillard seo et firais, une de ces figures sérieuses et sereinei

que le peuple nomme si bien figures respectabies, M. de Bierges, conseiller à la cour des comptes» / montait lentement les degrés d'un large escalier rue de runiversiié, faubourg Saint-Germain. Six heures et demie sonnaient» Theure du dinar. Soigneusement enveloppé dans sa redingote ouatée, il posait le pied sur chaque marche à de longs intervalles*

comme un c(»iviTe qui craint d'arriver le premier»

Cependant, telle ne devait pas être sa préoccupa* tioDf puisqu'il avait lu au bas* de sa lettre d'invitation : AotM Hfmê êeuUpawr eauier à l'tMê.

Que pouvait avoir à lui dire la baronne Chaudr^ son hôtesse» et pourquoi ce diner en dehors du mercredi de chaque quinzaine ? Voilà le pi^oblème qu'agitait M. de Biei^es, et qu'il n'avait pas encore résolu, quand, à bout de conjectures et de degrés, il dut s'arrêter au deuxième étage et saisir le bouton du timbre.

M'^ la baronne Gbaudray, femme du célèbre sa«

vanl de ce nom, du baron Cliaudray, membre de l'Institut et de toutes les académies européennes,

était, à quarante-cinq ans, non pas une femme agréabte, mais la plus agréable de toutes les femmes* Grande, grosse et laide, avec une voix charmante et toutes les grâces d'une pariaite maîtresse de maison parisienne, elle avait su attirer et garder clicz elle, bien à elle, le meilleur monde cosmopolite qui, auïtèX6\%, hantait te tmbinét du grand naturaliste, devenu son mari, M. Gbaudray lui avait apporté en dot d^i »U ttt)!s eéttte amfe IRmli^ «bMdtin«s «B Suède, en Russie, en Pologlâé, en Italie, en Ângtch tâire, m ÂUethdgnë. Ghàcuii de g^àitd» nottaè, H Tavait cueilli avec une plante inconnue, péché avœ ûhé cot:|uihe ràre, piqué 4itèc un injecté t)récleut; Jamais Gbaudtay n'était revenu d'une excursion loin^ tîdne, %anà tapportet dnè ôu deui douzaines d^tntè nouveaux, qui devenaient amis éternels en le con-»

naissant homme kprhs Savoir admiré savant. Dit grands voyages, ses campagoes à lui, avaient com-^

; piété la collection ; et son cœur, si grand, si bon qu'il fûi| n'en eût pu contenir davantage ; de même que sa poitrine, un peu maigre, avouons-le, n'eût pu loger une eroiiL de plus dans le médaîUar univeisel qui la constellaîl.

I Unie Ghaudrayi qui &*atait pas tant voyagé^ ap;^ porta moins d'amis, mais plus d'argent dans la communauté* ËUe était veuve d'un lic^be labdcanl de produits chimiques, demi-sa^nt, toujours en arrêt devant son illustre confrère de l'Institut, qu'il four-* nissait d'atseliic et d'alcools* Toutes les décofatiom^

. toutes les betttô connaissances de Gliaudray avaient souvint Mt têmt ratnbilieuse iDart^nde. En sorte qu'elle ne crut pas offenser le défunt en déposant son infltfon atat f^ieds d'un pareil aiiooesseur. Quant i elle, la nouvelle baronne pressentait bien tout ce qtt'èlle gagnetalt au lùarehéi

Mariés depuis dix ans^^le savant et sa baronne n'a^ vfllëM fèÈ Ufie minute regretté leur liberM. Chm^ dray, tout entier, le jour, aux trois règnes, retrouvait ayee benlieur, le soir, un salon oh ces trois règnes étaient représentés par les plus charmantes femmes, * les plus gros diamants et les plus suaves fleurs. La baronne, parée tout le jour de la gloire de son mari^ trônait à son tour une fois la semaine dans ce salon brillant, sa collection à elle; spirituelle, engageante»

tenace dans ses projets, éUe était véiitabtoomitre&io

d'un moade d'iasectes à cravate blaoche ou à corset de satin , les plus précieux et les plus parfaits de la création, à ce que préleadeot les naturalistes.

Telle était Thôtesse qui attendait à dîner M* dd Bierges, et Tavait engagé à venir eauser avec elle. Le

conseiller entrait dans la soixantaine. Homme intelligent , irréprochable, Tieux fleuron d'aristocratie, il avait conquis Tamitié de la baronne eii raidant de sages conseils et d'une aimable médiation lors de soi. mariage avec Ciiaudray. Sans doute, on l'eût souhaité un peu plus illustre, un peu plus ambitieux* Certes, c'était un sujet peu rare qu'un référendaire parmi tant de curiosités vivantes ; mais, nous Tavons dît, la baronne était boime et sensée. Elle savait que M. de Bieiges avait un fils, un vrai tréscur, un héros. Ce fils, âgé de vingt- sept ans à peine, élait si beau, si charmant, si noble et si sage, on le disait si merveilleusemenl lioué, qu'avec un peu d'aide il devait atteindre au faite des gloires humaines, dans une société qui, disons-le, si elle force trop souvent rhomme de génie à replier ses ades, Tencoura^e toujours, au début, à les déployer.

— Oui , dit la baronne au conseiller entre deoit serrements de main bien affectueux, j'ai voulu vous voirde bonne heure aujourd'hui. Grandenouvellef... Mais d'abord, ôtes-vous bien certain que votre ÙU Armand viendra ce soir ici ?

11 me Ta promis , madame t et sans effort ; U

aime avee une sorte de paMOB votre miisMet toqs-

— A la bonne heure I SUt me manquait ce seir, il reoversexail le plus bel édiûce... J'aurai beaucoup de inonde ce soir.

— Ah ! dit le conseilleri à qui ces prolégomèues révélaient la gravité du sujet.

— Oui... le plus de monde possible, car vous sa« yez qu'on a encore du mal à faire sortir de chez eux certains de nos amis depuis cette république.

La baronne soupira. Elle n'était pas républicaine. M. de Bierges sourit, il était républicain encore moins qu'elle^

— Bahl dit-il, est-ce qu'il y a une république? Ne Toyez-vous pas que les pavés sont remis à leur

place ?

Elle daigna sourire à son tour.

— Je me hâte, ajouia-t-elle, de vous instruire quelque peu avant que M. Ghaùdrajr ne nous arme. C'est qu'il ne soupçonne rien de mon petit complot, voj'ez- YOUSf et il ne faut pas qu'il soupçonne; il est rêveur et distrait à ce point qu'il nous vendrait à la première occasion*

— Vous conspirez donc, madame? dit le conseiller.

— Oui, pour vouSi ou plutôt pour votre fils. Écou«

tez-moi.

M. de Bierges ne faisait que. cela depuis un quart

d'heure.

Sachez d'abord « continua la baronne en allant

dmdtm m le btu d« lioteail ta nain Mkkê et pâle

du conseiller» sachez que vous èies mon meilleur ami» et qoe je roua considère coanne un Mce.

.Cette fraternité» la baronne en usait comine formule avec les jeunes gens, ou avec les vieillards : ceux*d, bien flattés d'être ainsi rajeunis; eeux*là»

Irès-honorés dVMre ainsi mûris par la sœur de quarante-cinq ans. Mais, respectée» aimée de tous» M«*Cliaii(lray récoltait toujours quelque gracieuseté en échange de cette avance*

Le conseiller lui baisa la inain.

— Donc, je vous aime, votre fils et vous, dit-elle. Yous, homme sans désirs, sans ûèvre» un peu indolent, tranchons le mot, vous n'accepteriez peut-êt|re rien de moi ; mais votre iiis n'a pas le droit de refuser Vactivité que je veux lui offrir* 11 a été souspréfet avant 1848; il serait préfet ai^ourd'hui sans cette révolution absurde* On pense, non sans raison^ que tout ceci ne durera pas; préparons-nous à bieu soutenir le vent sitôt qu*il nous soufflera en poupe. Combien donnerez- vous à votre Armand pour lemarler ?

— Pour iQ mariQr ? s'écriji M, de Bijerg^,

— Oui,

— Cest selon, madame.

— La femme que j'ai en vue pour lui posséda en propre, aujourd'hui» dix-^huit cent mille francs.

Le omseÀUec bondit sur sa peUte fibaiidfiapiliMaA^^

•»Et je «d» fàtn tptU M «a Mvieadfi inlMrt i

U mort de »e« paieaU, ajouta la bâfouue. \ Mais, iMtaB09 moimura I9 Miittlta

croyez peul-élre plus riche quq je ue suis. L'habî- | tuda de récrao«le« oms goAty fûn^es et la borne ! conduite d'Armand me permettent de paraître mil-lionnaire avec treale petites miQe Uviea de mite. Qu'est-ce que cette goutte d'eau daus l'océau d'or de votre nabab t

— l/a.rgent ne fait rieu à raiiaire, reprit sérieusement ia baionne* La fèinme que je Toudiais voir épouser votre fils est raisouqable, désiatéressue, tout àlaitmAre.

Le conseiller lit ua nouveau bond sur son siège de tortuie.

~ Mûre dit-il en gémissant. Car il ne pouvait g'empAeber de crûidre que la future &*eAt quarante ans. Or, comment maniicster cette appjéliensiou devant une femme de quarante-cinq 9

r— Aussi niûre qu'on peut l'être à dix-neuf ans, interrompit la baronne avee un indulgent sourira»

car elle n*a que dix. neuf ans, ma mariée, rassure^veus» je ne oroia même pas qu'elle les ait encore*

Le conseiller joignit les mains comme ua naufragé eue aa planche de aalut.

— Bile est de plus tiès-joliei très-boane et trèsbien élevée»

— C'est une perle alors I s'écria M. de Bierges. .

Crnj|rez*vnu& donc qu'ici l'on daigne disser ia

€M»liM m le strass? Fi donc I si je niirie wtfe fils,

c'est daas le but qu'il mo bénisse chaque inatio de sa ¥ie« La jeunesse, la beauté, la douceur, l'esprit de sa femme, seront pour lui ; les trois ou quatre mil* lions qu'elle lui apport^ait seront pour son smbi« lion. T&chez qu'il en ait. Je Tai poussé à donner sa démission ea US...

— Rendez-lui justice, madame; sa démission était envoyée quand tous lui en parlâtes.

— C'est vrai. Et puis il s'est biea battu en juin. Je le Yoyais de mes fenêtres, derrière le matelas qui me servait de gabion ; toujours son grand corps abritait mon pauvre petit Gbaudraj, qui, lui aussi, avait voulu descendre dans la rue. Je me suis juré que tout cela serait payé à votre fUs. Vous verrez si je tiens parole.

~ Amie ineomparable 1 s'éeria le conseiller avec

effusioû... Quoi! vous espérez qu'un tel mariage pourrait réussir I

— Pour peu que votre fils plaise à la jeune personne. Ab I voilà, vous souriez» vous êtes on ot^ gueilleuK père, vous ne doutez pas du succès à cette condition* Là, là I... prenez garde, nous avons afEûre à une femme difficile !,.. Aux premiers mots que j'ai prononcés, aux premiers mots que Ton m'a répon^ dus, je n'ai pas jugé la chose aussi aisée que votre fatuité se Timagine.

Le ton légèrement sec avec lequel la baronne articula c^te pbiase calma Téian du conseiller.

— Armand est loin d'être parfait, murmura-t-il; mais je le garaoUs aussi près de la perfection que qui que ce soit en ce inonde. D'ailleurs, ce n'est pas moi qui dis cela» Vous savez, à cet égard» ropimou dd quelques dames... difficiles et connaisseuses.

~ Ëti oui I eh oui l s'écria ea nani la baronne ; mais il ne s*agit pas de ces dames-là. Celle dont il s'agit n'est pas connaisseuse du tout, et cependant elle a ses exigences, je vous en réponds, et cependant it iaut qu'on lui plaise, oui ou non*

^ An moins serez^YOus assez bonne, dit le conseiller, pour nous aider, nous diriger.

NonI non! n'y comptez pas, répliqua la baronne avec une impétueuse franclnse. J'ai promis de ne rien dire, de n'inilueneer personne. Je me suis engagée à faire voir M. Armand de Bierges tel qu'il est, ni plus, ni moins, et aussi naturel qu'on peut le désirer aux bougies d'un salon, sous un babii uoir. Je ne ferai pas un geste, je ne dirai pas un mot qui contrarie ce programme. Il y a plus, vous ailez me promettre, vous, me jurer, entendez-vous bien, que, ce soir, vous n'ouvrirez pas la bouclje à votre fils de ee mariage ou des projets qui s'y rattadient. Allons, jurez, ou il n'y a rien de fait.

Madame. balbutia le conseiller, vous êtes pressante...

— Et pressée, car, je vous le répète, si H. Ghau-

dray arrive, nous nous mettons à table, et adieu

natre conversation. Non, je ne veuz pas que cette

jeune fille soit surprise; elle vaut votre fils, tout au moins, et si je m'occupe d'un contrat de mariage, c'est pour le faire compléleiiient synallagmaiique, comme vous dites, vous autres juristes. Ainsi, rétapiluiuus ; votre clier Âraiand entre, beau et gradcvix comme il est; vous vous laissez gravement serrer ta maiu par lui à quelque table de whist où je vous aurai rivé. Puis, plus une parole de toute la soirée à ce fils pai fait. Autre chose... oelle-là je fîourrais me dispenser de vous la prescrire, vous sadiant délicat et fin comme vous l'êtes : ne regardez pas trop toutes ces jolies têtes blcMides ou brunes qui osciUeront

autour de vous ce soir. Gela vous étonne?... J'ai donc bien tait de parl^, puisque vous ne m-avez pas comprise malgré votre délicatesse... Non-seulement une tille à marier regarde sou futur, mais eUe regarde aussi le beau-père. On tient énormément à la ligure du beau- père; donc vous serez biea regai:dé. N'allez pas croiser vos yeux avec ces beaux yeux-là, qui m'accuseraieqt peut-être de vou& avoir confié leur secret.

— Toutes vos volontés seront scrupuleusement obéies, dit le conseiller*

— Moi, fidèie à m^ promesse, je laisst^^i notre jeune paon faire sa petite roue, je Y y exciterai: ûez« vous à moi. Je ne yeu^ pas qu'il déplaire*

H. de liierges se leva pour remercier chaleareiasèment son «mie»

— Vous n-am pas jutét diUalto atte im atteo^

tueux sourire.

Il étendait la mam, sérieux Goame un tragique*

quand le baron Ghaudray entra bruyaniuieat» non iiana a'entortiUer un peu dans l-épaisae portitoe de tapisserie à bandes de velours qui calfeutrait le boudoir de madame. Apsèi les étônnemenU e4 les poignées de main, on passa dans la saBe à manger, et le (Uner s'aecemplit sans autie pacteilaiilé renuoh quable qu'un redouble ment d'appétit sous lequel M. de Bierges eaotiait peut-être ses paleraeUespréoe* cupatioas» * •

Le monde est pour le monde un attrait suffisant sans doute ; mais la baronne Ctiaudray connaissait l'art d'ajouter à cet attrait des excitations nouvelles. Lectures, musique, apparitions d'étoiles, toiiû^^ quelque friandise intelligente lui servait d'amorce et lui garantissait d'avance un salon bim plein.

Je ne me souviens pim quefie était Tau^orce ce soir- là, mais jamais la réunion n'avait été plus brillante. Par une gelée norwégienne qui diap«iit tes vitras de blapcs panadies {nic#eés, toute la i>eiiu so*

giélé septmtrioiiale B*était doDoé jmdM^tous dm

a baronne. Attirées, sans doute, comme des hermitmf par ce beau froid tout oaliomA, lea Suédoises aux fines épaules , les Russes enfouies sous la ODartie zibeline, les Poloiiaisea éblouissantes de la

fraîcheur d'un sang généreux arrivaient en foule , esc(Mrtées d'im monde de ducs, de princes et de béroa des légendes sarmates et Scandinaves. Cà etl?i quelques noms français se risquaient, froides et timides syllabes, dans le cliquetis solennel des désinences étrangères, et, timides comme leurs noms* les Psk TÎsiennes envahies cherchaient à se grouper pour mieux soutenir le choc de ces vagues moirées, vagues de velours, de diamants et de beauté, qui faisaient à chaque minute leur entrée éblouissante.

TranquiDe et souriante comme une autre Ârophitrite, la baronne donnait à chaque visite quelque bienvenue de cbmx qui se reflétait aussitôt sur le visage des nouveaux arrivés. Puis Amphitrite passait à une autre vague.

M. de Bierges, le conseiller, perdu, comme il avait été4Sonvenu, à une taUe de irhist, écoutait résonner chaque nom, et, malideusement placé par son amie de hQon à ne voir entrer aucun visage, il continuait ses conjectures, essayant de combiner ratiention qu'un joueur doit à chaque carte qui passe, avec Tat* tenUon qu'un père doit accorder à chaque héritière qui entre.

Mais il ne pouvait voir. Mal lui en prit. U ne ^t

pas la baronne tressaillir légèrement quand Thuissier annonça mesdames et monsieur Dampmesnil ; il ne la vit pas serrer les doigts d'une belle jeune iiUe aux yeux bteus, aux cbeyeux eendrés, qui entrait avec sa mère et son frère» et à laquelle^ tandis que ce jeune boronie eheiebait des yeux la place iAi tt allait eoiH duire ses deux dames» M''^^ Gbaudray trouva moyen de gliaser & roieille :

— 11 n'est pas encore arrivé» ma chère Lucienne. Le père est cette tète blanche qui joue au whist dans le salon bleu et qui tourne le dos à la porte.

Le regard brillant et noble de la jeune flile prit aussitôt la durection indiquée. Puis couime la roule était plus commode et |4us sûre par le salon Ueu^ ces trois personnes s'y aveuturèreai. hà jeune iille qu'on appelait Lucienne, sut trouver un coin plein d*ombre» du fond duquel, masquée par son Irère et sa mère qui ne s*en doutaient pas, elle observa longtemps avec une profonde sagacité le visap^e du conseiller qu'illuminait pleinement le rayon de feu glissant sous rabat-jour.

de Bierges perdait en ce moment» et» sachant

bien qu'il perdait à cause de ses di^traciioos qui de"*sdaient son partner» il souriait* Ce sourire du vieillard était doux et fin, il découvrait des deals eucore fratches. La jeune fille savait que le moment oik la vieillesse rit est celui où la tabatière s'ouvre: elle regarda. Pas de tabatière* Le partner généreux offrit la sienne que M. de Bieiiges reiusa courtoisement. Tout

cet éosemble et châcun de ces détails plurent saos doute à Lucieane Dampmesiûi, car son visage ^'édâira d'une lueur de satisfaction qui la rendit ehanaante. Elle regarda une dernière foia le vîeiUafd qui soupçonnait bien peu cet examen iormidable, ii aouriait toujours. Elle sourit aussi, poussa ua petit soupir joyeux i^t passa dans le grand salon.

LÀ, perdue dans la foutei confondue ayec vingt autres iemmes aussi jeunes, aussi belles qu'elle « lUto Dampoiesnil, qui avait su se mieux placei que M. de Bierges pour voir au visage chaque arrivant, parut donner toute son attention aux Gonveisations ou à Texcellente musique qui caressaient son oreille, et, de fait, ^e n-*écoutait rien, elle ne voyait rien* absorbée tout entière dans cette pensée qu'un nom allait d'une minute à l'autre retentir k cette pwte« une tête, un corps s*encadTer dans cette porte, et qu'au premier aspect de certaine créature humaine

encore inconnue, sa desliiiée ?i elle allait se trouver irrévocablenieni jixée. Ainsi rêvent les jeunes filles.

Ce supplice devait continuer encore* Dix heures, onze heures même passèrent, sans que le nom attendu se fût £ait entendre. Déjà MJ^^ Cbaudrajr fron« çait le sourcil, déjà Lucienne, qui avait échangé aveç' elle plus d'un coup d'œil, s'eliorçait de cacher une impatience voisine du dépit. Quant au conseiller, toute sa diplomatie allait échouer contre la mauvaise humeur que lui causait un retard si malencoa*

tsm^^ Ipisquç ^#^1^ jelôaUxâût à la put» G63 deux roots :

— - Jime princesse Novratzial

T- M» Armand de fiierges I

haïqfu^e (jt à Lucienne un cUu d'œil affectueux et »'ay|i])ça cér^moQieuseineQt au-devaut de la pria* %;es$e, que pré^ntait chez elle {)ouj: la premièr^^ fois ce $qit'lk une noble Potooai^, amie aqcjieqne de Ctiaudray, la pomtesse Sophia Gorlliian^.

y^ffei que le jeune bomme eût pu produire a'|l

eût été annoncé seul, fut aiJSQrL)é par l'admir^^ti^p immense que soulpva^ dans le salon, cette [pruiqçsse

JSovralzif).

L'enibou^ia^me se trad^isijt par de si éclatant» iér

moignages, que M*^® Dampmesnil elle-même se lajsâa distraire à eon^dérer Tétrangère. Sgperstitieuo ,

d'ailleurs, elle n'avait pu s'empêcher de remarquer rétrange coïncidence qui avait lié ces deux noms l'un à l'autre Ja première fois qu'elle les entendait prononcer*

Quant au jeune lioumio qui était entré à la suite

de ce^ dames, il était entré si pâle, s^ embarrasai^

les yeux si confus, si visil)lenienl attirés vors la prin-

- cesse qui le précédait; il avait si coippiaisammeot

disparu dans Torbite de cet astre, que la première ioipression de Lucienne, celle sur laquelle elle comjpftait tant, ne fut, à proprement parler, qu'un désappointemep^ pi une ^oufiranc^.

Cependant son œil clair et perçant ne quitta pas

M. Armand de Bieiges ; elle le vit saluer, gauchement, fauMlle dire? la baronne Cbaudray, traTepser comme s'il marchait sur des pieds de femme les * deux salons pour aller saluer son père; quelque temps il resta près de la table de jeu, cbercbant un soutieni une contenance; toujours ses yeux rêve* naient au groupe de dames russes et «polonaises panni lesquelles trônait la princesse Novratztn. Il serait difûcile d'exprimer la surprise et i embarras de cette jeune fiUe, dont un pareil spectade renversait de fond en comble toutes les idées.

A la fin, Armand se calma, il rencontra quelques jeunes gens de sa connaissance, on causa d'un air plus libre, on circula. L'homme peu à peu reprenait ses couleurs et sa grâce. Peu à peu, aussi, la tranquillité descendait dans les veines de Dampmesnil. Celle-ci, après avoir bien observé la princesse et détaillé son incomparable beauté, avait remarqué en elle ce calme, celte aisance d*un cœur absolument dégagé. Pas une fois lia tète de Novratzin ne s'était tournée vers le salon bleu, tandis que la comtesse Gortbiany, sa compagne, ne quittait pas ce salon du regard, Lucienne se rapprocha, comme par hasard, du fauteuil de la baronne. Celle-ci, par basard aussi, fit signe quelques moments après à M. Armand do Bierges, qui accourut aussitôt. Lucienne se détourna bien vite, et, cacliani son visage, ouvrit son cœur et ses oreilles. Le piège était tendu frescarmoucbe commença.

— Je Fexeiterat à briller ^ avait dit la baroQue au përe.

Celui-ci surveiUail sans affectation le moment où brillerait son fils. Un whist ne dure pas éteméUement. M. de Bierges se trouvant libre quelques minutes après qu'Armand se fut rapproché de la mattresse de la maison, il s'en approcha aussi.

11 eut soin de rester au quatrième rang des hommes qui entouraient ce groupe, et, de là, son visage attentif à intercepter un signe de M™* Ghaudray semblait dire à la protectrice : Vous voyez que je tiens ma parole et que je né puis adresser même un coup d'œil à Armand.

La baronne* voyant toutes' choses disposées pour a réussite de son épreuve, attaqua franchement la situation. Dampmesnil, sur une causeuse adossée au fauteuil, ne pouvait être aperçue d'Armand qu'elle entendrait à merveille. Armand, accoudé sur l'angle de la cheminée, posait en pied sans qu'un seul de ses gestes, sans qu'une seule nuance de sa physionomie pùt échapper à la jeune fille, dont Té-

Tentait indien» en plumes semées de petits miroirs,

réfléchissait le jeuoe homme soixante fois au lieu d'une.

-r Comme vous êtes venu tard, dit la baronne, aui côtés de laquelle était venue s'asseoir la comtesse Gorlhiaoy, spleodide Polonaise aux jeux verts, aux cheveux ardents, aux formes antiques hardiment ciselées dans les plis d'un velours nacarat.

U faisait beau, madame, répliqua Atrmand, les rues sont sèches et le ciel éioilé; je suis venu à pied de mon boulevard de la MadeletM, at je oompte

jn'en relourner de même.

La voix d'Armand était douce, légèrement voilée;

le charuie de la yoix est aussi puissant quq celui de la beauté ; l'amour peut descendre dans un ccaur par

|%tnUe aussi bien que par les jeux.

— Votre salon est brillant ce wr» ajouta le jeune

homme.

— Éblouissantt dit la baronne, ^ les habits noirs

doivent se trouver bien petits..t S'ils étaient au moins en velours 1 r-HiI madame, répondit Armand, les honames

en seraient peut-être moins laids. Mais le lendemain

les femmes auraient imaginé pour elles une étoffe pràs de laqi^elle notre velours serait piteux comme

• aujourd'hui nolie drap.

— Vous a^rez donc bien peu d'imagination, messieurs, dit la comtesse Gorlhiauy. Cependant, paratlie beau, c'est quelque pliosi*.

~tt -

i*- Moiis w WMs fftmaii btaoi OMUM imif

mesdames, dit ^ieux ^pral galaoU

— Vous avez bien Taisons mon général, interrompit Ârmanâ» Voyez donc là->bas M**' la princette Novralzin avec sa robe blanche et ses roses rouges. Habillez un faomme de soie comme les oolîbjris, d'or comme les faisans de la Chine, de lapis-lazuli, d'émeraudes et de diamants comme roiseau-mouche, et placez-moi ce gaillard-là auprès de celle femuie gimple comme un lis, vous verrez sa Ogure I

Vous la trouvez donc bien belle? demanda im* • » » ^ •« •

prudemment la baronne , tandis que la comtesse Gorthi^ny, attentive et frémissante, attendait la ré-

— C'est la beaplé mërop, dit ^rmànà. Gest plus |ue la beauté, c'est vjp^î U y ^ biciUiJt §jx iqois qu'elle à Parfs, je projg, et je l'ai vue,

quelques jours aprè§ s.on arrivée, au bal de raaibassade. Abl mon Dieu, m'écriai-je en l'apercevant ^ vqilà

fepunc! et |e dis Çi^li^ ppujinp si jamais encore

je n'en eusse aperçu. Avoues^, fnesdames, (lue vous

ïi'aveiL jamais, vpuç, çntendu d'impertinence pareille ; * car vous êtes toutes bien belles, et plus belles peutèlre que la princesse. Que youlez-vous, c'est une folie, une infirmité de mes yeux)

^ rénoacé de cett^ é^rauge dédaratioui fai^e à d^mi-voix au centre dq petit cercle, la barqnne se sentit frémir» Elle lança au conseiller un regard de

stupeur tuqad eehii-ei répondit par un geate désespéré. Était-ce ainsi qu'Armand allait briller I La tèie de Lucienne s'abaisaa sur ré?entail« La

comtesse Gorlhiany leva ses grands yeux sur Armand avec une expression intraduisible.

Quant à Tauleur de cet esclandre silencieux, il continuait de poser en cariatide sous la gerbe de

fleurs de lis jaillissant d'une poiiclie du Japon. Rien

ne Tavertissait des énormités qu'il venait de com-

mettre. Son père le fouchoyait en vain de coups d'œil fulgurants, la baronne toussait tout bas. Armand, pareil au juste d'Horace, n'eût pas senti le plafond crouler sur sa tôte.

11^ Gliaudray, en femme habile, en amie vraie, allait cbanger la conversation, et peut-être y eût-il ' eu encore quelque remède au mal. Mais un fâcheux, M« Ghaudray lui-même entra dans le groupe, il revenait de l'autre extrémité du salon, il quittait le quartier des belles Russes, et arrivait encore sous le charme.

— Je gage, dit-il, que vous parlez de la princesse Novratzin, cette merveiUe I

— Vous avez gagné, monsieur, répliqua Armand d'un ton enjoué.

— A-t-on jamais vu pareil enchanteresse ? ajoute le savant mythologique.

— C'est précisément ce que je disais à ces dames, interrompit le malheureux jeune homme à marier.

Il est écrit qa*iL y périra, pensa M^^^ Chaii^

dray.

Ëi elle abaDdonna un sauvetage désormais impossible, après avoir en vain marché sur le pied du baron» qui lui baisa gracieusement la main au lieu de comprendre.

— J'ai, repritril,. connu le prince Novratzin à Tobolsk, il n'était pas marié encore. Gomme homme, il vaut presque sa femme.

— Oh t s*écria quelqu'un.

~A une vingtaine d'années près, interrompit une autre personne, et cette personne c'était Ar* mandl

La baronne, se lerant par un dernier reste de cba-

iité, interrompit le malencontreux apologiste de la princesse. On voyait sous les boudes dorées de Lucienne vermiUonner deux petites oreilles en

ieu.

Le groupe se dispersa, cherchant fortune ailleurs. Quelques cbuchoteurs commentèrent Tenthousiasme d*Armand. La comtesse Gortbiany, longteiops rè- Teuse^ finit par alto rejoindre son amiela belle prin* cesse comme pour lui trouver quelque imperfection en la regardant de plus près.

, Armand était retourné dans le salon bleu, excellent observatoire pour un contemplateur propagandiste. 11 y fut suivi par des jeunes gens, ravis de sa profession de f oi«

Quant au conseiller, pAle de dépit, éperdu de

crainte, il mmreéiiTrdU dâiift le shlon pùvt teàemWbf

par une sécante liabile la grosse baronne rcriàue tbirt entière è seis devbirs de inallresse dë luaiÀon. Là sécante aboutit ; les deux comploteurs ôe rôncoûtrèrént dané un vide favorable.

— Eh bien ! madame ? balbutia le conseiller.

~ Eh bien 1 qu'en dites-vôUs t

J'en tremble encore.

^ U y a de quoi. On eût dit Une gageure;

— Oh! vous avez déployé tant de finesse, tant d'esprit pour le tirer de là» reprit le Conseiller.

~ Mon esprit et ma liuesse ne l'en ont pas tiré du tout, dit la baronne. C'est perdu. La jeune personne en (juoslion était derrière moi, pour bien entendre ce que votre tils dirait de spirituel, et je vous réponds qu*elie a bien entendu.

Le conseiller laissa échapper un soupir.

— Je ne sais pas son impression, car je ne Tai pài questionnée, continua la baronne, mais je la juge diaprés inoi-même, c'est une affaire mâfiquée, moft cher ami.

Cbiidiàray était déjà loin qiiète pferé inforttttv^ se lamentait encore à la même place. Entin, il pHi son parti et se dirigea vers Armand, qui, cette fbis, entouré de gens désintéressés, tirait un véritable feu d^artiflcé aut dépens de la république, laquelte n'eil pouvait mais.

— Oui, grommelait tout bas le conséillet furieuif aie de Tespritl brille, brille I c'est bien le moment!

Aî*niand finit par apercevoir sa tële allougée» bou^ deusë.

'-^feti 1 mon cher père, dit-il avec sollicitude, comme te roiVk triste 1 souffres^tu f

Le pèré, pour toute réponse, le tita du groupe, i— Ah I jé dëVine, continua Anhana, ta as péràn

au whist. On m'a conté tes distractions, ta défaite,

Ttente firaiics ! t)h)digue, tu m'as coûté cé soi^

trente francs! Voilà pourquoi tu ne parles plù§.

— - Je fais des économies de paroles, répondit \é conseiller sèchetaent, aigrement. Et je voudrais pou- Toir mtraper toutes celles qui ont été dites ce soir.

— Gomment? murmura le jeune homme surpris de tse ton M ûtè iselte mine insolites.

J'ai perdu trente francs, continua Timpitojablê vieillard, pour cinq distractions qué j'ai eties ; maiS je connais un spiiUuel jeune hoinme qui n*a pas, ce soir» proliotttBé une syllabe qui ne lui ait coûté vingt

mille lianes. Ce jeune liomme était prolixe aujour-^

d*hui i et j'étaliie à quatre miUiôns sa jperte de ÏA èoirée.

^ Que Tèut-ta dire, mon cher pèreT

Rien que ce que j'ai dit. Yiens^tu retrouver Id tjoulevârd de la Madeleine ?

Armand jeta un regard autour de lui. Cette atmo^ sphère de parfums, d'esprit et de beauté, comment la quitter de si bonne heure? Armand hésita.

Ail I s'éeria te conseiller qui éml surpris tdl vague regard déeoché sur le des dames

russes, j'oubliais : tu yeux rester encore un peu pour regarder M*"^ Novratzio? A ton aise, mon àsm^ à ton aise. Reste, tu en as bien le droit pour tes quatre mîiiioos.

Là-dessus il quitta son fils. Armand, déconcerté par ce langage iûcomprébensiUe, ne songea pas même à le reteirir. M. de Bierges soupoa encore, et, fuyant l'csil vigilant de la baronne Chaudraj, il gagna le vestibule, ensevdit son cœur gros dans sa chaude rediDgote et disparut.

11 était un peu plus de minuit Déjà plusieurs fois la princesse ^iovraUin avait consulté d'un clm d'caii la pendule. Elle se leva enfin, fit quelques tours au bras de M. Gliaudray ; la baronne essaya en vain de retenir son plus bel astre* A minuit vingt ntinutes la princesse était partie.

Alors commença la déroute. 11 y a presque toujours, dans un salon, parmi tant d'essences diverses, un intérêt principal autour duquel gravitent, pendant toute la soirée, les éléments les plus rebelles qu*entratne dans son évolution le principe supérieur. Nul n'avoue et chacun sent cette supériorité et cet intérêt. Voilà pourquoi, un quart d'heure après le départ de M'^^^ Novratzin, il s'était iait un vide considérable chez la baronne Gbaudray.

Quelques dames, protestant par leur ténacité contre ces fuites significatives, retinrent jusqu'à une ^ heure des^petits jeunes gens et des courtisans qum- i quagénaires ; mais bient6t tout disparut» il ne cesia

dans le salon que M* Frédéric Dampmesiiil, frère de

Lucienne, accaparé par M. Gliaudiay, M™« Uaïupmesnil la mère, endormie dans son vaste fauleuili et Lucienne qui vint s'asseoir près de la baronne, après avoir vu du coin de Tœii M. Armand de Bierges franchir le seuil de rantichanoibre.

La baronne prit la main de Ludenne, main froide

et fine, aux ongles fermes comme ceux d'un oiseau guerrier.

— Vous me pardonnez, dit la jeune fille, de vous retenir à une pareille heure ; mais j'ai voulu en finir et vous remercier, vous si bonne pour moi.

— En finir surtout, répliqua la baronne avec en* jouemeal, je comprends parfaitement cela.

Lucienne tenait ses yeux baissés, rêveuse plutôt que modeste.

— Pauvre garçon 1 reprit la baronne, A-t-il eu du malbeurl Enfin, vous avez voulu le voir naturel; TOUS Tavez vu. J*espère (jue je ne vous l'ai pas fardé. Mais, avouez*le, quelle triste chance il a euel

Pourquoi? demanda Lucieuae; est-ce à cause de ce qu'il a dit de 11™^ la princesse Novratzin?

— Mais je pense que oui, chère enfant ; Téloge

^u'il en a fait m'agaçait horriblement, quant à moi.

— Elle eSi en réalité fort belle, dit tranquillement

Lucienne. Vous voudrez bien m'eicuser, madame, si je vous questionne, si je vous fatigue; mais vrai*ment je mérite qu'on m'eicuse. Me voiià bien seule

Mi monde, avec celte pauvre mère dont respril décline tous 1^ jours. Voyez 1

Elle montrait la vieille dame souriaal dans son profond sommeil*

— Avec mon frère, plus étourdi que jamais, malgré ses vingt-deux ans, et qui finira par lasser tous les prolecteurs fidèles à la mémoire de moa père«

— Oh!... interrompit la baronne, ne craignez rien de ce côté. Le fils de ramiral Dampmesnil ae lassera jamais rinlérêt public. S'il est un j)eu frivole, •il a de Tbonneuri et, vienne une occasion, il tiendra toujours dignement sa place sur un des vaisseaux qu'a commandés votre illustre père*

Merci pour lui, dit Lucienne émue, et Dieu TOUS entende 1 Alors, ne- parlons plus que de moi. '

—Voyons, ma belle Lucienne... vous vouliez me questionner?..*

• Sur œtte princesse Novratzin... Permettezvous?

— Je vais vous dire tout ce que je sais, et un peu de ce que je ne sais pas. La princesse Galîste No^ vratzin, — elle s'appelle Galiste.

— Un joli nom, dit la jeune iiUe#

— Un nom du dix-septième siècle. N^împôrle I — Caliste était une des pupilles de l'empereur Nicolas. Vous savez que l'empereur de Russie protège comme un père les jeunes lilles orpiieimes de grande no--

ble&sè, uu dont te parents ont rendu d'émioMts

services. U prit Galiste au nombre ses PUI^àUm» et la maria, voilà deux ans, je crois, au prinoe Notrat^ zin» grand seigneur, grand ei prolund générai diplomate, un dei ridies parmi les ridies du vieux parti russe. Toute belle qu'elle soit, tout accomplie qu'ftu la trouve, il paratt, — ceei sous toute réserve, ~ que le prince, noii-seuienient ne fut pas charmé de raUiance, mais qu'il y fit une opposition héroïque. L'empereur tint bon, sa pupille épousa le prince.

— Qui ne s'en est pas repenti, je suppc^e Y demanda Lucienne.

— Ail I... si vous me demandez FoiHnîon du pnnce, je ne saurais vous répondre. Il y a là-des60us tout un mystère. Le général Novratsun voyage toujours; on ne Tapas vu encore deux mois de suite auprès de sa femme. Celle-ci, fière, cabne, eonem* trée, ne laisse rien voir qui trahisse une mésintelligence entre elle et son mari. Lui, courtisan nisse,

cfest tout dire, n'a jamais prolcré une syllabe qui

décelât le ressentiment qu'on Tacouse d'avoir eon-

serve contre la protégée de l'empereur. J'espère que voilà du vague et du positif, choisisse^. Pour les apparences, M™« Novralzin est pcJi laUcnHjiil lii:ureuse ei maîtresse, beaux clievaux, bel bâtel, grandi U-

vrée, grandes m^mières, ^rand train.,.

E^kcelleote réputation, je croîs i

— Irréprooliable. Olil c'est une femme adorée. On se dispute ses regards comme des pauvres s'arrad^e* raient des perles. L'empereur l'a donnée au prince

NovratziOf mais dix autres la meodiaioDU On parle

d'un duc (le... le nom m'échappe, un boyard, une allasse» qui se meurt d'amour. Jeune, beau, irrésistible, il n'a jamais pu obtenir quatre paroles de la priocesse. C'est une femme très-pure» à qui la froideur quelque peu hostile de son mari impose une circouspection de prude. Voilà mes reoseiguemeots; vous suffisenl-ilsT

— Tout à fait. Et je vois que je raisouDais juste» dit la jeune fille avec son sang^froid habituel.

— Voyons votre raisonnement.

" —Vous m'avez cru blessée des paroles enthousiastes qui sont échappées ce soir à M. de Bierges?

Lucienne franchit ce nom sans la moindre hésita* tion t sans le plus léger trouble de ses grands yeux impassibles.

— Ma foi oui» je l'aurais cru» dit la baronne.

— Pourquoi, puisque M"» de Novratzin produit cet effet sur tout le monde» ne l'aurait-elle pas produit aussi sur ce jeune homme?

— ^ Ab! vous êtes trop indulgente» car il s'exprime vraiment trop haut.

— Ce serait une raison pour moi d'être tranquille, répliqua Lucienne. Je suis peu au courant des habitudes d'une passion vive» mais il me semble que les passions sont des secrets» et ne s'exhalent pas coraplaisamment au milieu d'un salon. Tout ce que M. de Bierges a dit de la princesse était naturel, sincère, et, par conséquent» iuolfensif. Je m'appelierms prince

Nomtzfait que pas un root ne m'aurait choqué dans

le panégy rique de sa femme.

— Très-bien.«. dit la baronne stupéfiée par eo flegme allemand,

— Admirer une femme, poursuivit Ludenrie» ce

n'est pas l'aimer. Dire tout haut qu'on l'aime, ce ne serait pas encore un indice d'amour. 11 la trouve la plus belle des femmes... la seule femme qu'il y ait au monde. Cesi peut-être vrai ; je ne puis m'en of*

fenser. Je ne protends pas êlro la plus belle, moi, et quand je le prétendrais, à quoi bon m'irriter?... il ne m"a pas vue, peut-être changerait-il d'avis en me vojanl, acheva-t-elie avec un enjouement plein de noblesse, qui fit passer M"^^ Chaudray de la surprise à radmiration. ^

— Je suis loin de vous contester cela, répliqua la baronne, qui mit toute sa science à prononcer ces mots sans ironie.

Mais Lucienne, esprit-solide et persévérant, ne s'arrêtait pas à des nuances. Ironie ou sincère politesse, elle ne releva pas le compliment de M>»« Gbaudrajr» et poursuivit son syllogisme.

-^Donc, dit-elle, rien ne me prouve que M. de Bierges aime cette dame. Savez-vous quMl en soit amoureux? demanda- t-elle brusquement à son interlocutrice , que cette franche attaque acheva de démonter. Non, n'est-ce pas7 vous me le diriez, si vous le saviez, car vous voulez bien vous intéresser

à moi| et j'en suis siire. D'un autre côlé, la princessci

avec les principes et les sentiments que vous lui cfXf^ naissez, ne saurait être une rivalité dangerwse. Ctependant j*avpue qu'un h(»nme épris d'uae autre femme, même sans espoir, ne serait pas mon fait* Ainsi, réduisons la question à sa valeur ré^e. Ici ¥otre appui m'est encore nécessaire, j^ l'implort, afh condez-moi. Tâchez de découvrir, avec tout votr^^ esprit, tout voire tact, cela vous sera aisé, si M* da Bierges aime la piiDcesse. S'il Taio^e, n'en parlons plus, et la répons^ que je vous drâ sur son oosoi^e est toute l'aile ; si, au contraire, U n aime pas M^^e fjp, walzin, ^ bien...

— Eh bien ? demanda la balunn^, intriguée au suprême degré

— Eh bien! ce jeune homme me convient, dit lAici^e avec son regard calme et son visage nacré. Quant au père, il me plaît beaucoup, et je sùï\s ^up je raimerais.

En disant ces mots, elle se leva, tenant dans ses deux mains les deux mains potelées de la baronne, qui, muette et à demi étourdie, ne trouvait ni un sourire banal, ni une luieiiecUoaàluiXoMrqircfïgiiUie réponse.

La jeune fille alla réveiller doucement sa (n^ m la baîsant au front. GellO'-ci, sans étonne^oent, ça^^s end)arras, se prépara <i.u d^épart. jL.4cienne arraiij)^ MU frère Frédéric aux descriptions entraînantes, merveilleuses de Gbaudra/; il §'agissa4 d^ Xiu^ liannes.

— On ^'amuse tant cKez ¥ûus, dit Luci&ooa au saYant, qu-on en oublie Tiieure et la politesse.

— C'est vrai, mummra la mère, qui 6'étaitsua* pendue au bras de son fils.

Ces deux personnes passèrent devant. Lucienne partit la dernière, aprte avoir serré la main de la baronaOi qui la dévorait des yeux, comme eût fait le baron pour quelque phénomine.

— Qu'y a-t-il, ma femme ? demanda le savant, frappé, malgré sa distractioi^ habituelle, de l'anéan* tissement bizarre où il voyait M*"*^ Ghaudray, ^

Et comme elle ne lui répondait rien, il rentra chez lui en papillonnant.

— Eb bien I murmura la baronne, revenue près de la cheminée, tandis que les valets commençaient à éteindre feu et bougies, j'ai souvent entendu les

hommes dire qu'il est impossible de comprendre

quelque cbose aux femmes* Cela ne m'étonnait pas,

puisque les femmes font tout ce qu'elles peuvent

pour n'être pas comprises de^ hommes. Mais au moius, me disais-je, une femme sait toujours en comprendre une.wtr«)« Ma foi non, impossible, j'y renonce à partir d'aujourd'hui*

£Ue ût quelques pas dans le salon sombre, puis tout & coup :

— Ce pauvre cofiseijler, dit--aUôf moi qui l'avais noyé du premier coup! mais il nagel il nagel il arrivera, en vérité 1 AUumons-lui un pbare i

P Tintrépide mjtUf esse d« maison fiutra dans son

boudoir, 6ta sas gaaU blaacs, B6 oûU à éccire un billet, le perla, le cacheta comme s'iln^était pas deux heures du maiiOt et montrant Tenveloppe satinée à son valet de chambre :

— Que demain matin de bonne heure, dit-elle, celte lettre soit portée chez H. de Bierges.

— Domain i murmura le laquais de mauvaise bu* mear, c*est aujourd'hui I

La nuit était transparente, froide. Le pas des rares

promeneurs attardés dans le faubourg Saint-Germain sonnait haut et sec sur les trottoirs. En sortant de chez M™« Cbaudray, Armand de Bierges, les deux mains dans son paletot doot le collet de velours relevé •lui cachait la nuque et le menton, suivit Iranquilloment la rue de l'Université pour aller gagner le pont de la Concorde.

Il frappait du pied en marchant, et aspirait ayec délices l'air limpide que beaucoup trop de gens s'empressent de remplacer par la fumée d'un cigare. Mais M"** de Bierges, quand elle vivait, avait tant prié son (ils de ne pas imiter les autres, qu'Armand,

par respect d'abord, puis par conviction, avait re« noncé pour jamais à Tinef Cable plai^r d'empoisoDMr ses dents, sa barbe et ses cravates d'un parfum que les plus Canatlques reçoivent avec amour dans leur boucbe, et chassent avec horreur de leur antichambre*

Armand était assez occupé de ses pensées, et sa tiche jeunesse lui fournissait assez de poëae sans qu'il en allât demander à la régie de France. Après la soirée que nous venons d'esquisser, stimulé par les vrais parfums de la séve et de la vie, le jeune honune bondissait plutôt quMl ne marchait; son esprit, son cœilr et son âme avaient butiné uue large provision. Bien n'est fécond et généreux comme ee foyer d'émulation, de progrès i^u'on appelle le monde. ' Ne lui demandes pas le bonheur, mais il vous donne

tou l le reste.

Sans être un honune du mondOt Armand deBierges

aimait les salons, les parures; les femmes dans leur élément, les hommes sur leur théâtre. 11 était de ceux

qui pruftrent la nature vêtue quand elle est vêtue

avec art. Ceux-là se disent qu'ils ont deux merveilles

il admirer au lieu d'une. Peut-être ce jeune homme oisif, sous-f>réfet démissionnaire, Mneur en uniforme de bal, eût-il fait un grand peintre, un écrivain puissant ou un rude militaire; au fond il était tout cela. Ses aquarelles lavées entre deux visites ne le cédaient pas à un ctiei^'œuvre de nos maîtres; seule- I ment, il les gardait au fond d'un carton. Ses vers,

hélasl qui n'm fait pas? étaient d'admirables verst moisis sans avoir été recopiés. Poôte et penseur, il n'avait jamais cédé au désir d'imprimer un volume; pas plus que, jarret d'acier, poignet d^Hereule, œil d'aigle, téte à combinaisons, il n'avait paru le tleuret h la main dans un assaut public. Habitué dès renfonce à briser cliaque résistauce du corps sous la moindre pression de res|)i il, il se portait comme un Titan, et souriait comme Antinous. C'était ua immole prêt à tout, bon à tout, et destiné à ne rien faire, comme il y en a des milliers dans cette pépinière trop dédaignée du monde, qui donnerait autant de Iruits qu'une autre, si l'arbre dont' on a cueilli les fleurs pouvait après fournir les fruits.

Au demeurant, ce jeune homme était digne d'attention. Il ne le savait pas assez pour être fat. Je me trompe, il le savait, mais, nalurelienienl délicat et distingué, il n'eût pu jamais devenir prétentieui* Ces qualités le dominaient dans les plus intimes jouissances. Amoureux, il était timide, non de cette terreur béte qui buisit un adolescent en présence d-uno femme remarquable, mais par crainte de devenir eommun en s'avançant à l'aide de procédés coimus. de qu*<Mi perpètre dans les romans ou les oomédies, ce que racontent les gazettes, ce qui e^t traditionnel dans les chansons, il ne Teùt jamais fait de peur d'éveiller un sourire sur les lèvres de la femme aimée qui eût lu ce roman ou ce journal , vu jouer ce vau* deville et entendu clianter ce refrain d'un Pont-Nuui.

Stiis me mkre^ œodMe d'élégaiice et d« dm^

' liaaié, qui lui avait afiirmé que toutes les cboseâ tteuTM êonX calquées sur des choses vieilles, et quë toute jeune filie est la suite et le commeacemeat d'une graod'mère^ AnnaBd eût fiai par Irourer i comme Werther, la vie une routine, Tesprit un plagiat, la passion un moyen dramatique usé; il en fût venu à ne plus respirer, à ne plus parler, à ne plus rite; il eût été stupide et insupporliable comme ta perfection.

Quelques chocs tant soit peu biutaui: le réreiUèreiit

du sein de ces quintessences, il s'humanisa vers vingt aiiSi U deTint imparfait^ il était sauvé.

Bâttrapons-le dans la rue de rUniversilé, qui est longue et qu'il n'a pas encore quittée. Sa téte^ un peu alourdie par le noiiibre et la diversité des pensées qui Teecupent, communique insensiblement aux jambes sa pesanteur et sou embarras.

— Que voulait dire mon père avec ses gros jeux fâchés? se demandail Armand. Il était fâché tout de bon. Que luiai-je fait? Quel sens reuforment ces niols menaçants : Quatre millions perdus! Comment puis-je bien ce soir avoir perdu quatre millions? fit, enfin, quel rapport peul-il exister entre l'intempérance de langue que mon pèi-e me reprocbe, et ii'^^ ia princesse Novratzin, dont il m'a lancé le nom comme une pierre, et à qui je n*ai jamais, pas même ce soir, adressé une parole?..,

La fait est que le jeune homme n'avait jamais parlé

à la princesse. Par ^ite de ses instincts de poésie» il choisissait bien lorsqu'il se choisissait un thème. Celui-là était le plus poétique de tous, et Armand le savait si bien, qu'il n'avait jamais songé à le traiiei en prose. Aimé , recherché partout et mattre en dix occasions de se faire présenter à la princesse qu'il retrouvait dans plusieurs salons, quMI y recherchait, faut-il le dire, car pour être délicat, il n*étail pas insensible, il s'était contenté de la voir, de Tadmirer; il n'avait pas une fois salué de façon à attirer son regard, pas une fois élevé la voix pour frapper son oreille.

El pourtant, par une bizarre coïncidence, dix fois

au muiiis, la comtesse Gorlhiany, Tamie ou soi-disant telle deM>^ Novratzin, s'était trouvée aux côtés d'Ar* niaud, l'avait vu, écoulé, frôlé au passage dans une de ces traversées audacieuses au milieu d'uo groupe do jeunes gens, comme s'en permellent les femmes de haute volonté, de vue basse, à qui la nature et trente-cinq ans ont donné de gros bras et des épaules iosdentes.

Or, quoi de plus facile, si Armand Teût bien voulu, que d'établir un va«-et-vient ?

Les yeux de la comtesse une fois arrêtés au pas* sage, — et ils ne semblaient pas éloignés de voidoir Lien s'arrêter, — la conversation une fois liée, le droit de saluer une fois acquis, Armand eût abordé l'amie polonaise, seule d'abord, pui'sau bras de l'amie russe. U eût iini par placer un mot d'importance, puis deux,

puis obl6DU tout ce qu'on oblieat lorsqu'on le de^

. mande : civilités, caquelage, droit de \isite peut-cire. N'est-ce pas là de quoi rendre un liomme bien heu^ rcux? Ainsi débutent, dil-on, les plus sérieuses amours. Mais ce procédé de commis voyageur amou* reux, plaçant ses échantillons et engageant la pratique, répugnait au jeune homme. 11 aima mieux éviter les grands yeux verts de la comtesse Gorlhiaoy que d'attirer les beaux, yeux noirs de la princesse Novralzin, de bien beaux yeux, pourtant, dont la chaude prunelle émettait la lumière au lieu de la refléter. -

Pourquoi mon père m'en voudrait-il, continua Armand dans son monologue, de la déclaration que j'ai faite au sujet de M^^ Novratzin ? Qui ai-je pu blesser, si ce n'est U^^ Gk)rthidny? En sa qualité d'amie, elle doit être jalouse, et mes éloges lux auront percé le cœur. Tant mieux, je n'aime pas les yeux verts.

Ain^i condut Armand ; et je condus, moi, que le

monologue est parfaitement dans la nature. Puissent se rassurer tous ceux qui se permettent d'en intro-

dune sur le théâtre; et que leurs monologues leur soient pardonnés, s'ils sont utiles à l'action et courte.

Tant que le jeune homme couimenia la mauvaise humeur et les aigres paroles de son père» tant qu'il

chercha l'énigme des quatre niilUons perdus, il marcha lentement et le front penché comme Hippolyte. Mais

bientôt, rtiulu à uc point latiguer le cerveau pour

trôtirer VeTpUcaUoii qui i aUeudaii dans quelque»

minutes au domicile palemel, boulevard de la Madeleine, ArmaBd feleta la iêto, ei respira forteiuaat pour bieu se persuader à lui-même qu'il tie soupirait pas, et que ce soupir a'étaii pas la dernière preasiûa magnétique du souvenir de M™* Novratzin.

Plusieura pas reteaUreul derri^e lui au moment oU il aUait quitter la rue de VUniversîté pour débouobet SUT la plaoe Bourbe». Quelques gros nuages venaient du sud, le vent soufflait, une sorte de rafale assaillit l'homme et bouleversa le paletot* U n'y avait plus une âme en bas ni une étoile en haut.

Au mdme instant, Armand se sentit entouré par trois hommes, dont l'un, lui faisant obstacle par devant, tandis que les autres le flanquaient étroitement, lui dit d'un Ion bref et pourtant poli:

Êtes- vous M. Armand de Bierges ?

- Mais oui, répliqua- t-il surpris et peu rassuré de

fie voir connu par de telles gens, à une telle heure. • — En ce cas, continua Vhomoie, je vous arrête au

nom de la loi.

Armand avait bien remarqué qu'on l'arrêtait; mai* l'idée ne lui était pas venue que ce pût être au nom de la loi.

~ }e ne suppose pas que vous cberchiest à résister, reprit celui qui avait parlé, et que Vimmohilii^ d'Armand semblait oontrarier,

— Non, sans doute, dit le jeune homme ; néanr moins, Je croyais avoir entendu dire que,pour arréifl^

mèise en république.

Mm^r, nous vfwtm pou? habitude de

parlementer dans la rue, objecta l'obstacle. Voijs atez, MM dfmte, d«s raisons à faire valoir, et de boanea. Nous autres» nous avous un ordre eu bonne fcmne. Saivez-nous.

^ Ob me conduit-on? demanda le jeune homme.

Je voudrais le savoir afin de prévenir mon père, qui sera bien affligé, bien inquiet, si je ne rentre pas»

Et Armand, moins stoïque qu'il ne Teût cru, se sentit légèrement troublé par Tidée du chagrin qu'éprouverait cet ami sans pareil.

Pendant ce colloque, plus court que le plus court monologue, une voiture était sortie de Tombre, oii Armand ne soupçonnait pas qu'elle fût cachée. L'un des alguazils ouvrit la portière, un autre poussa doucement le prisonnier dans l'intérieur; le chef, expert et habitué, était déjà entré par Tautre portière* Un seul agent accompagna ce chef, le dernier resta dans la rue. La voiture partit rapidement.

Comme tous ces événements s'étaient accomplis en une ou deux minutes, ie prisonnier, abasourdi, n'avaitpasmtaie remarqué de quel côté on se dirigeaiti U fit un mouvement pour s'en rendre compte*

—Veuillez ne pas remuer, monsieur, lui ditl'agent principal assis à sa droite»

*-îEuûa, ou me conduit-on el pourquoi m'arrête-

t~oa? Je ne suis pas ua lualfaileuri s*écria le jeune homme.

• — Ail ! ne criez pas, inlerrum^il le voisia. ~ MoD père m'aiteadi

— Oa préviendra nionsieur voire père, si vous êtes . retenu ; mais il est possible que vous ne le soyez pas. C'est même probable.

— Je serai toujours retenu au moins cette nuit»

dit Armand,

— Un peu de silence, monsieur, dit le gardien la«-

couique.

Armand se lut. U clierckait à obsenrer, à la dérobée, le visage, l'aiiitude de ses compagnons. Jamais examen ne fut contrarié par des ténèbres plus opar

ques. Les vitres élaienl levées, et la buée des haleines les avait dépolies. Armand se résigna. Après tout, la république n'était pas celle de Venise. Un commissaire quelconque n'était pas inquisiteur ou membre du conseil des Dix, et la prefecluic de poUce ne donnait pas sur le canal Orfano.

La voi lure, après avoir roulé vingt uiinutes environ, s'anôta brusquement, et Armand, secoué par le choc, tomba sur Tépaulc de son compagnon de droite,

La même manœuvre eut lieu. Ouverture simultanée des deux portières; le prisonnier, attiré hors de Tune, se trouva descendu et conduit par son gardien le long d'une allée dont la porte avait été ouverte sans qu'Armand s*en rendit compte. 11 cLteicba bien à explorer les Ueux, mais tout ce qu'il put ^^^ir, 04)

fut qu'on pénétrait dans un vestibule noir dont il sentit sous ses pieds la dalle polie. On le menait par * un Jjras, on lui prit la main pour la poser sur une rampe, on l'aida complaisamment à monter les mar^ cdies d'un escalier étroit,

— Où diable suis«je? murmura*t^il à demi-Yoix.

— Cliutl dit sévèrement racolj te.

On aniya enfin à un palier. Ce n'était plus de la dalle, mais du parquet que le jeune liomme trouva sous ses pas. Une tiède atmosphère succédait à Tair piquant de Tallée, à Tair frais aussi du petit escalier.

Alors le gardien d'Armand, le poussant comme pour le guider dans un corridor, lui lit apercer ou une faible lumière dans Téloignement.

— Allez toujours droit devant vous, dit-il d'un ton de voix si bas qu'Armand s'en étonna, lui quis'atten« dait à tout. Allez jusqu'à la lumière que vous voj ez.

— £t vous? demanda Armand, est-ce que vous n'j venez pas avec moi ?

— Ob I moi, répliqua l'homme plus bas encore, je n'ai pas besoin là. Je reste ici, pour ne pas entendre ce que vous dira la personne chargée de vous parler.

Celte réponse satisfit le prisouiiier. Évidemnieut, on venait de l'amener chez quelque chef supérieur de la police ou devaui quelque dirocleur de maison de force, auprès duquel Talguazil n'était qu'un atome. Armand n'bésila pas, il se dirigea sur ia lumière qu'il entrevoyait.

La iialuic du sol changea encore une lois : un bon

tapis succéda au parquet. Armand avança, toujouii

guidé par le fil lumineux; il entendit une porte se refermer derrière lui et, naturellement, il ne s'en inquiéta pas, après rexplication qui Yenait de lui être fournie.

Enfin il arriva à cette lumière après avoir traversé deux cliambres, que ce rayon brillant divisait deux parties sombres.

Hais cette clarté sortait d'une armoire à glace qui ne faisait que la réfléchir. La lumière véritable, il fallait l'aller cbercber encore plus loin : Armand la vit Sans une pièce à gauche. Cette fois, c*éUiit bien réellement une lumière douce et pàle, tamisée par le cristal dépoli d'un globe revêtu d'un de oes aliai» jours en papier de dentelle bleue qui retombent en quatre pans plissés et moelleux.

Armand constata, non sans étonnement, que la chambre était belle, meublée avec un goût exquis; il vit uu feu doux conime la lampe rougir le treillis de laiton d'une cheminée de marbre blanc ; le tapis était d'une riche moquette à larges palnnes violacées, la tenture, de damas de soie jaune broché. Plusieuts fauteuils, capricieuses nouveautés de formes et d'étoffes diverses, nombre de fantaisies éparses sur une table de Boule accusaient chez M. Tadministrateur, chez le haut fonctionnaire des goûts trop di&^ cats pour ne pas rassurer un prisonnier homme du monde, et un prisonnier innocent.

Craignant de regarder autour de lui avec trop

d'indiscrétioii et diarmé intérieurement d'être assez

connu et assez apprécié pour qu'on l'abandonnât sans gardes dans le salon même du magistrat chargé de prononcer sur son sort, Armand se réduisit à une re$« pectueiise immobilité. Il choisit un siège dans le coin de la cheminée le plus obscur, le plus éloigné de toute table et de tout objel. Puis, non sans avoir ré« fléchi sur la convenance de s*ass(?oir ou de rester dehouif il décida que s'asseoir était une manière plus significative et plus courtoise de témoigner sa sécurité, sa tranquiUité de conscience. 11 s'assit, non sans plaisir. Le fauteuil était excellent et rendu bien meilleur encore par une longue soirée, passée debout cliezM°ic chaudray et par Témotion de cette arresta* tion imprévue.

Le corps une fois satisfait, Tesprit fonctionna plug à Taise, Armand récapitula mentalement ses pecca* dilles. Avait-il conspiré? Non. Avait-il provoqué quelqu'une de ces plaintes maritales ou paternelles qui amènent un jeune homme chez le lieutenant de police comme chez un confesseur? Non. 11 se rappela bien quelques misères; mais tellement éloignées en date, que la république n'avait rien à y voir, sous peine de se mêler des affaires d'autrui. — La république... Ah 1 par exemple, Armand sa reprocha d'e^ avoir souvent parlé avec irrévérence ; ce soir môme, il l'avait encore passablement maltraitée; mais comment oserait-elle s'ai^peler république si elle ne permettait à tout h) monde les plus complètes privautés?

Ce raisonnement parut assez boa au jeune liomme, à la conditioa toutefois que le fonctionnaire qui allait l'interroger ne réclamerait pas la réciproque en faveur de ladite république.

Comme il se retournait sur sa chaise, inquiété par réventualité de cette fâcheuse réciproque, il sentit sous sa main une étoffe que son mouvement un peu brusque avait probablement entraînée et arrachée à quelque meuble voisin. C'était un magnifique jupon brodé, un cheX-d'œuvre à trois rangs d'entre- deux,

Armand prit bien précieusement cet objet, que, grâces à Dieu, nous pouvons nommer en français sans effaroucher personne, et que pas un poète, il y a quarante ans, n'eût osé appeler autrement que lîssti, que pas un Anglais, aujourd'hui, n'oserait nommer d'une façon quelconque. 11 prit, dis-je , avec un extrême soin ce merveiUeui: jupon, et se prépa«rait à le déposer sur un canapé, lorsque la porte du boudoir s'ouvrit ; une femme parut, sa main, albâtre diaphane, entre une lumière qu'elle tenait et son visage, — une femme aux cheveux bruns, à demi dé* roulés sur ses épaules^ une femme vêtue d'un long

peignoir de batiste blanche dont la ceinture flottait»

' — une femme qui murmurait une phrase mélancolique de la Reine de Chypre, — une femme qui, découvrant le jeune homme à trois pas d'elle, poussa un cri auquel répondit un cri d'Armand, — une femme que celui-ci appelait naguère la seule iemnie qu'il y eût au monde, la princesse Galiste Novraizin.

Et tandis que pélriûée, et larée à la vue du jeune hommet elle posait en tremblant sa bougie sur le piano et frappait l'une dans l'autre ses petites mauis; tandis qu'Armand, un nuage sur les yeux, collait sa main au marbre pour secouvaiinre qu'il vivait bien, soudain, à la porte par laquelle était entré Armand, et que ni lui ni la princesse ne regardaient, un homme de baute taille, d'une belle figure froide et blanche, \étu d'une longue redingote de voyage , s'arrêta, croisa les bras, contemplant cette scène, et dit d'une

, voix calme en pur français :

— Mes compliments, madame.

— Mon maril balbutia la princesse ciirayaùte de pftleun

— Le prince Novraizin ! articula Armand, quisen- , tit un frisson courir malgré lui sur. ses épaules, ou

suis-je donc, et que signiUe tout ce qui se passe l

YI

— le regrette bien» dit le prince aTee impattibi*

lilé| de causer lant d'embarras à loul le monde. Mois enfio» je tenais à voir et j'ai vu»

— Et quoi donc? s'ccclala princesse. Ce que vous t07e2, le comprenez-vous bien, monsieur ? Quant 4 moi, je douLc encore si je ne fais pas uu affreux ré?e.

— Comment, madame, reprit-il, vous douiez?

Gomment, tous n'êles pas ici, dans votre boudoir^ dans voire cliambre, pour ainsi dire, car la porle en est à deux pas, el tout ouverte ? <Jk)mment, vous n'êtes pas en peignoir de nuit, singulière tenue, par parenthèse, pour recevoir une visite de cérémonie? Je dis cérémonie, parce que monsieur est en toilette. Mais enfin, il est trois lieures du matin, c'est un étrange moment pour rendre des visitée.

. La jeune femme considéra son mari et Armand avec une expression de curiosité avide qui touchait à régaremeal. Le jeune Iiom*me commençait à sortir . du chaos, il sentait que c'était à son tour de parl^^ «- P'abord» monâit^ujr, dit*ii, je ne rends pas uqo

Tisite à tnadamei puisque je n'ai pas rhonneur de la coonaltre.

~Âh I répliqua le mari, cette fais avec une ironio «mèret ah 1 vous ne connaissez pas madame? C'est peu ingénieux et peu poU ; mais enfiin, dans la po« silion où vous êtes, on n^est \m tenu d'avoir da t'imagination. Pourtant, si vous ne connaissez pas madame, pourquoi vous trouvé- je chez elle ï

— CTost ceque j'allais vous demander, dit Armand. Sans doute, s'écria M™® Novratzîn, pourquoi î Eh l monsieur, eh t madame, répondit le jeune

homme, j'7 suis parce qu'on m'y a conduit. Vous m'assurez que je suis chez madame, je veux bien vous croire ; mais je croyais être ailleurs.

— Vraiment I où donc? dit le prince toujours ir6> nique.

— Chez le magistrat qui m'a fait arrêter.

Cette réponse si simple et, nous le savons — ^ si sincère, arracha un rire mauvais au masque glacé

du prince.

~ Qu'est-ce encore que cela? murmura-t-il.

— Cela, c'est la vérité, dit Armand le sourcil froncé. Je revenais d'une soirée, je rentrais chez moi bien tranquille, on m*a arrêté au nom de la loi, jeté dans un carrosse et amené ici.

— - Ici, coniine cela, dans le boudoir de madame? . — Ici, comme cela, dans le boudoir da madame, répondit le jeune hoiiime qui commençait à se fatiguer de jouer un rOie ridicule.

— xVu noiu de la loi? continua le prince.

— Je Tai dit.

On compread si M'^^® NoTratzin oumit» peodaDi cette scène, les yeux et les oreilles.

— Eh bien, monsieur, reprit le mari, j'ai eu tort de TOUS reprocher tout à Theure la sléiilité de votre imagioatioD, car la voiia qui fonciionne, et courageusement. Mais la iantaisie môme doit avoir un côté vraisemblable. Raisonnons ; on vous a arrêté et amené ici?

— Oui.

— Qui cela? des hommes ; où sout ces hommes?

— Là, dans voire antichambre.

— Je viens de traverser l'antichambre, et je n'ai vu personne.

— Cependant, je ne suis pas arrivé ici tout seul.

— Pourquoi non?

— Le moyen? dit Armand.

— Le moyen? vous Taviez, monsieur, et le voici qui tombe de la poche de votre paletot; tenez.

En effel, Armand, par politesse, s'était débarrassé de son paletot en entrant dans le boudoir. 11 tenait ce vêtement yliù en deux sur son bras, et quelque chose venait de s'échapper de la poche, ainsi que lo disait Novralzin.

— Un def I murmura le jeune homme.

— Oui, monsieur, la clef de la petite grille.

— Quelle petite grille? dit Armand, saisi d'inquié* tude et de stupeur.

— Allons, aHoiis, interrompit le prince avec bau«

leur, c'en est assez. Madame, vous la coDûoissez bien» celte entrée dérobée, dont seul je croyais avoir une clef particulière. Quant à vous, luousieur, vous la cannaissez aussi, puisque vous êtes entré par là. Je pense qu'après un éclaircissemeat aussi complet, nous n'allons plus jouer la comédie ni les uns ni les autres. C'est le momeal des graudes franclûses. Je commence*

Armand, les poings serrés, le visage contracté par

une terreur qui n'excluait pas une violente colère, prit la résolution de ne plus prononcer un mot sans avoir compris tout à fait. La princesse avait lancé à son adresse quelques regards irrités, méprisants; elle semblait, de l'indifférence de sa neutralité première, avoir passé à une offensive menaçante.

— Si ces gens là, pensa Armand, n'étaient point princes et riches à millions, je dirais qu'ils m*ont tendu un guet-apens comme j'en lis quelqueloiâ dans la GazeUe des Tribunaux^ et que le mari va me fain» signer des billets à ordre.

— Madame, reprit Novralzin, je n'ai plus affaire qu'à vous. Si monsieur est ici, ce n'est certainement pas sans y avoir été appelé. Laissons-le d'abord, et à nous deui.

Sur cette apostrophe brutale et nette qui établissait

à nouveau toute la situation, la princesse poussa un grand cri, et ses yeux noirs lancèrent un formidable

éclair. Mais le niari, sans s'émouvoir, lui imposa silence du geste.

— Oui, dit-il, monsieur a défendu madame, et madame défendrait volontiers monsieur. Mais qu'elle se défende d'abord, ou plutôt, non. J'avais donné cours, cela se conçoit, à une indignation qui, je le sens, a été prolixe. J'ai descendu à des détails, à des interrogatoires ridicules, relevons la question. Que prétendez-vous dire pour vous justifier?

— Pour me justifier ! s'écria la princesse en fureur.

— Pas de cris. Vous ne criiez pas tout à l'heure avec monsieur!

— Oh ! horreur 1 s'écria Caliste en se cachant le visage.

~ Votre figure cachée n'est pas une réponse.

— Je ne répondrai pas du tout, dit la jeune femme avec véiiémence, en regardant son mari en face.

— Vous aurez tort, madame, car moi je vous accuse et sans subtilités. J'arrive de cinq cents lieues pour vous trouver en faute, et vous êtes en faute... Ne m'interrompez pas, puisque vous ne voulez pas répondre. J'arrive, sach^int que vous oubliez tous vos devoirs, sachant que vous êtes un sujet de scandale pour le monde à qui vous devez faire respecter mon nom. J'arrive, parfaitement instruit et de vos démarches et des démarches de votre amant.

— De... murmura-t-elle, suffoquée par un flot de sang généreux qui empourpra son noble visage.

— Ne rougissez donc pas du mot,,. Ce n'est pas le

mot qui est le crime t Oui, je sais tout ce que tou0 iaiies..* je sais, idée par idée» tout ce que vous pènseZi et vous voyez si j'interpr&te juste, puisque yarrive ici en pleiu rendez- vous.

Un rendez-Toust s'écria Armand bon de kii k son tour; car le boule versemeot et la soulixauce de • la princesse ayaient remué son cceur.

— U est dit que aous ne nous parlons plus, interrompit le prince en le regardant ayec arrogante par^ da2>sus l'épaule.

Armand pâlit et tressaillit.

— Et moi j'ordonne à monsieur de ne me pas dé^ fendre, dit Galiste les lèvres tremblantes, le ne le connais pas, je ne Tai jamais vu, je ne lui ai jamais parié.

— Ah! dit Novralzin avec son pâle sourire.

-r- Jamais! reprit avec force la princesse ; cette arrestation, ces prétextes, cette présence inexplicable, cette clef, je repousse, je démens, je nie tout ) et que Dieu me foudroie, si je comprends.

— Allons donc I dit Novratzin^ voilà ce que j'attendais. Vous niez .-c'est téméraire, c'est inijinident,

' madame. Vous niez que depuis votre arrivée à Par}a« vous soyez allée à tous ies bals, à loutes les réuniomi

ob vous saviez rencontrer monsieur Y Voua niez ces

innocents rendez-vous, ccuiime vous niez celui-ci, qui Test moins! Hais en vérité, madame, avoues dono

quelque p( tiie lLoso pour qu'on vous croie un peu.

Avouez iioM au moins le oommeroe éibéréf spirituel

d/d deux âmes; avouez doncramitié» puisque vous êtes décidée fcnier Vamour, malgré la maladresse de celle eulrevue eu pciguoir à trois heures du nialin»

— Monsieur, je vous jure... s'écria Armand déses- péré par 1 état où ces msuUes si peu méhlées jetaient la malheureuse femme.

— Monsieur, remarquez bien que je vous oublie, riposta le prince, cette fois si insolemment et avec un tel accent de mépris, que le jeune homme per* dit contenance et marcha sur lui les bras croisés.

— Prince, dil-il, je ne sais pas si voua m'oubliez ou non, mais je sais que ma patience est à bout. J*ai fait» pour rester calme, des efforls qui m'ont conduit à une invincible résolution. Vous parlez trop pour ne pas mentir, pas assez pour m'éclâirer ; il faut que cela finisse. Vous ne supposez pas que je vais passer en revue tous les griefs que vous avez ou que vous n'avez pas contre madame. Je suis las de ce rôle, qu allez-vous faire de moi?

Le prince voulut parler.

. — Je n'écoulerai plus rien, dit Armand, qu'une réponse catégorique. Voulez-vous que je vous attende demain daus un eudroil bien neutre, où nous trouverons moyen de nous expliquer ? Non ? ce n'est pas cela qui vous convient ? Vous pi t iérez le tcrraiu où vous êtes, celui de votre domicile, du domicile conjugal dans lequel vous trouvez un amant , car vous persistez à m'appeler Tamant demadame. Très-bien^ en ce cas, je ne connais que deux issues ù la situa-

lîon. Envoyez chercher un commissaire de police, ou jetez-moi par une fenélre. Sans vous doimer cette peine, je sauterai. J'ai pour madame, que je ne connais pourtant pas, uo teirespectpque,ren{er fût-il au l)os de votre fenêtre avec toutes ses fournaises, je sauterais dedaos pour éviter de la compromettre. Ah l ce D*est pas encore cela qui vous amnge, continua le jeuoe liomme, en lisant sur le visage deNovratzin une sombre et farouche eipression... Tout Russe que vous êtes» vous avez peut-être envie de proiiler du bénéfice de In loi française, elle permet au mari de tuer l'amant : c'est une loi très-agréable. Eh bien, monsieur, soyez tranquille, et ne vous gênez pas, je ne pousserai pas un soupir; s'il vous faut la mort d*un homme pour perdre madame, car vous voulez la perdre, je le sens, vite tirez le couteau du mougik ou le pistolet du boyard. Dépêchons*nous, je suis prêt, je vous altendsj

Armand, Tborome distingué qui fuyait avec tant de soin le tliéàlce dans les ciioses de la vie, ne se doutait guère qu'en ce moment il représentât dans sa sublime beauté le plus splendide héros de drame qu*on eût jamais applaudi sur la scène. I^a princesset électriséc par ce dévouement qu'elle senlit sincère, s'élança vers son mari comme pour lui arracher des mains Tarme qu'elle tremblait d'y voir briller, ilais Novratzin, frémissant et implacable, la repoussa, considéra Armand avec une sorte d'adniiralion, et lui dit:

— 5ft —

~ Monsieur, je ne suis venu que pour convaiDcro Dadame. Elle est coii?aiiicue.

— NuUemeatl s'écria Ârmând.

^le m'adresse à ellot poursuivit le mari avee calme. Madame, vous aimez M. Armand de Bierges, soit* ie ne yoos dis pas eela seulement parce que je Tai trouvé ici ; mais parce que sa pensée babj te en TOUS, parce que vous la mêlez à toute votta vie* AIp* Ions, ne luttez plus; vous voyez que je ne veux point passiotmer le débat. Prouver est tout ee qtte je me propose. Vous n'y avez pas réussi, vous autres, en protestant de votre innocence, moi je prouve. J'oktiecle à monsieur son admiration pour vous, dont il ne se cache à personne, sa def de la grille et sa préettiee dans voire appartemeuL Je vous objecte, à vous, ceci : tenez 1

- Et il tira de son portefeuille une feuille d'ivoire enveloppée dans du papier de soie.

— Reconnaissez-vous ce ura\ on? dit-il en découvrant le dessin pour le faire voir.

Caliste pâlit; elle joignit les mains avec épouvante, puis les étendit comme pour saisir la plaque ) m^sto prince se recula et la garda.

~ Qu'est-ce donc, demanda Armand, que cette preuve?

U croyait se parier à lui-mémot le pauvre garçon, mais, dans la surprise où le jetait la consternation de ||me itovratzin, il avait parlé tout haut.

— Eh, mon Dieu, répondit le prince, ce n'est pas

un mystère : c'est tout bonnement votre p<»trait, dessiné par madame, et qui est trop ressemblant pour n'avoir pas été fait d'après nature et trop par-* Mt pour n'avoir pas coûté au modîto et à rcrlîate ont

grand nombre de séances.

Oli Un. f*écria Oal»të en m tordant les bras avec

désespoir, et eile toml)a écrasée sur un sofa« cacUant aon visage dans les plis du eoussin de soie.

Armand non moins sai^, et ceUe lois frappé d'une peur superstitieuse, regarda, en homme effaré, la princesse qui ne niait plus et le mari qui enveloppait tfanquiUementla pièoe de conviction et l'enfeimùt dan^ le portefeuillOf

Il y a magie, mttrmura-t«il,

— La magie de Tamour, interrompit Novratanea grimaçant un sourire. C'est ce qu'il fallait démontrer, comme on dit en géométrie. J'ai ûni. MonsieuTt ni duelf ni commissairot ni assassinat, vous êtes libre, et comme vous avez la clef de la grille, rien ne s'oppose à ce que vous partiez si bon vous semble.* Quant à \ous, madame, je ne ferai ni procès, ni scandale. Vous êtes libre également, nul ne m'a vu entrer, nul ne me verra sortir, vous n'aurez à parler de ma visite à personne. Je rejoins deux de mes amis que j'avais amenés à tout hasard, et qui témoigneront au besoin de ma modération et de ma convenance dans toute celte affaire. Ah ! madame, j'avais donc un {assentiment quand je relusais avec taul d'iiiDiblauce votre main que noire auguste em*

pereur m'a contraint a accepter. Que dirait-il, Tem-pexeuTt s'il saTaii la conduite de sa pupille ? Mais,

rassurez-vous, je la lui tairai. Je la lairai à luut io

moode, si yous ne me forces pas, par quelque tort

nouveau, à rompre ce silence.

La princesse s'était releTée peu à peu; elle écou^

tait, béante, elle dévorait chaque parole.

— J'appellerais un tort, et un tort grave, reprit Novratzin d'un ton significatif, les tentatives que

vous feriez, soit pour me suivre, soit pour venir me rejoindre. Et comme je vous promets de ne rien dire à Tompereur, j'appellerais tort aussi toute démarche que vous hasarderiez pour vous justitier près de lui, quand je ne vous aurais pas accusée Vous m'avez compris; je répète cependant : vous êtes libre; nous le sommes tous deux; adieu, madame; ' adieu pour jamais 1

En parlant ainsi, le prince salua sa femme, et Iraversant d'un pas rapide tout le chemin qu'avait parcouru Armand pour arriver dans ce malheureux

boudoir, il disparut en un moitaent.

La princesse était restée debout, dans la même

atlitude sui)pliante et inteirogalive. Elle suivait de rœil machinalement cet homme, qui s'effaçait peu à

peu dans les ténèbres.

Dès qu'elle n'entendit et ne vit plus rien, elle sembla reprendre connaissance et comprendre pour la première fois sa situation. Elle fondit en larmes,

et a|)erceYant Armand qui se faisait petit dans son angle.

— Esl-il possible! s'écria-t-elle avec fureur; vous êtes «Dcore ici, monsieur.

Armand eût donné sa vie» à la condition de dispo raitre dans une trappe.

— Je pars, madame, dit-il, je pars.

~ 11 est bien temps» quand je suis perdue, san*

glota la inailieuruusu femme.

~ Mais, madame, au moins ne m'accusez pas, dit

le jeune homme avec désespoir. Vous savez bien que je ne suis pas coupable.

— Eh quoil s'écriart-elle , vous n'êtes pas ici, peut-éire7

— Vous n'ignorez pas comment j'y suis.

— Oui, ce conte ridicule.

*- Mais, madame, ce n'est pas un conte, c'est la simple véiité.

— Monsieur, dit-elle avec dignité, vous avez corn mis une abominable action, une traiiison en vous înlroduisant chez moi. C'est là une audace bien criminelle et qui me perd, comme vous voyez; mais ne déshonorez pas votre crime par un plat mensonge. Je vous hais coupable, je vous mépriserais stupide.

~ Quoi 1 vous ne me croyez pas, madame ?

Elle haussa les épimleB*

Quoi ! vous supposez que c'est moi qui me suis introduit ches( vous?

— toè —

Bte réom d'an mi regard éê iprineesse.

— Mais je ne savais pas seulemenl que votre hùUA

•At deiii portes, iMdaÎM» dit Armand»

~ Et celle dei?

— On glMfo ctaMma fiodiê. OaiT les homraes

qui m'ont ameué, saas doute. Voyons, mn/iynn^ ^ ipoasfaligaezpat àineregardffriiiin; je ne ménie peul-èlre pas votre pardon, mais je ne ittéciie pas non plus votre colère. Madame, je vous jure sur la vie de mon père, c'est sérieux, comprenearie himk que j'ai été arrêté, voituré è vatn porte, iatrodui! chez vous, sans avoir seulement soii[)Çûnaé qu'on me meoàt aiUeins qu*ai prison» Madame, j'ai pu vous admirer beaucoup, mais de radmiralion à i'ôs» calade il jr a trte<*loÎD« Tout ce qui vous mîv» est allïeux ; vous êtes viclime d'uu malentendu, d'un Suet-apens, si vous voulez; mais ne m'aecueeE pas, je n'y suis pour rien, et je vous affirme que je voudisais au prix d'une bonne blessure, au prix de plus

que cela encore, n'avoir pas servi de prétexte à Tes*

Glandre qui a eu lieu tout à rbeure.

— Mais enfui, si je vous croyais, dit-elle, à qu^es

suppositions ne serais-je pas^orcée de me litrerf 6i

effet les gens qui vous ont arrêté, eomme vous dites, vous ont amené ici, comme vous prétendez i s'ils vous ont glissé une clef de chez moi» ce ne sont pas des agents de la police, Snân qui s^minUs, M que voulaient-ils? Voyous ! du sens commun, de la lumière' *

— - Eh quoi ! vous en êtes encore à hésiter, dit Armaad, vous ne sentez pas que louta celte embûche

était tendue pour vous perdre.

~ Mais» par qui ?

— Si vous rignorez, madame, comment vouleztow que je le sache?

— • Mais, monsieur, si l'on s'est servi de vous pour • ue perdre, ou avait donc quelques raisons... Pourquoi vous plutôt qu'un autre... Ah!... Vous vous ' taisez. Vous savez trop combien vos imprudents pa- I négyriques, faits 1 tiàute voix, et débités sans déli- I catessOt yom savez trop combien votre afiectation k ▼enfar partout oh j'étais, ont pu me «mipromettre. Croyez-vous que sans cela on vous eût choisi pUUÛt que le preiDîer venuf

~ Mais, madame, réfdiqua Armand piqué du re* proche, et eepmidant fort ému des paroles qu'il diatt hasarder, mes louanges, mes assiduités, si expansivas, si compromettantes qu'elles fussent, ne vous amraient I jamais compromise autant que ce p(»rtrait, le prin^ cipal argummt de Totie marû Bt ce portrait, ww ne me Uattribuerez pas, je pense i CWUstc frémit et se tut à son tour«

Car enfin, cootinua-t-il, si vous persistez h dire que mon arreslatîmi et la iameuae def srat de moa invention, le portrait n'en est pas, il n'a pu tom* bor dans les mains du prmce Novratzia sans que

vous sachiez pourquoi et comment.

Galîste râléchit quelques mornenÉ» du moiM

Armand crul qu'elle réfléchissait, tant son front se pencha dans l'ombre, Uni sa répoase mit de temps a francliir ses lèvres. .

~ 11 ae faudrait pas, murmura-t-elle d'une voix altérée, attacher à ce prétendu portrait plus d'importance qu'il n'en mérite. Autant vaudrait que vous prissiez au sérieux les étranges accusations de mon mari... Nul mieux que vous n'en connaît l'inanité.

Armand s'inclina.

- — Ce portrait, dit-il, aura été fait exprès pour les besoins de la cause, comme on dit, et glissé chez TOUS, madame, ainsi que la clef avait été mise dans mon paletot.

Elle le regarda fixement avec une noble candeur.

— Non, dit-elle, non, je ne sais pas mentir^ je ne veux pas mentir : le dessin est de moi.

. Armand tressaillit et osa la regarder à son tour»

^Mais peut^on appeler cela un destin? inter^ rompit vivement Galiste, un portrait I par exemple 1 quelques hachures tout au plus, brodant un trait à peine croqué, une pochade... insigniliante»

— 0ne charge, dit naïvement Armand, une charge comme tout le monde en fait, je comprends, madame, une charge n'est pas un portrait.

Ce troisième élan de grandeur d'âme frappa visi-* blement la princesse; elle ne put retenir un coup d'cBii attendri qui, si Armand l'eût saisi au vol^ Veùi indemnisé de 1^1 ^

Monsieur, dit Calisle, qui ne voulut pas être vaincue en géuéxosilé, charge ou portiaUi ce dessia de moi, est, comme tous le dites, la cause principale de ce qui m'arrive : vous avez raison* Mais eutiu io mal est fait. Je me demande comment je pourrais TOUS tirer de remi)arras où. vous étesi et dans mon irooble assez naturel» je ne le Tois pas, je ne vois rien» qu'une perspective effrayante devant laquée reculent mes regards»

El moi, madame, répondit Armand louclié de la pftleur et du désordre de cette femme incompa:-» rable, uioi qui suis bien troublé aussi» et incapable de vous donner le moindre renseignement, le moindre conseil; je vous jure cependant que jamais» quand j 0 serai mettre de moi et de mes idées, vous ne m'ap* pellerei en vain à votre aide... disposez de moi, et...

Caliste se leva brusquement. Ces paroles d*amitié réveillaient en elle la femme évanouie depuis ia ca* tastropbe de l'entretien.

— Monsieur, dit-elle d'une voix tremblante, mais empreinte d'autorité, je vous demande pardon d'avoir uiontré devant vous tant de faiblesse. Nous ne nous connaissons pas ; nous ne devons jamais nous revoir ; et voilà que nous causons encore, ici, chez moi, dans ce coupe-gorge où vous m'apparaissez maintenant comme une vision monslrueuse.

~ liais» madame» nous cberchions bien naturellement à nous éclairer ruurauUubUi i'évuiuuiuat qui nous ^ réunis*

»^ Nous nê somsiei pas à notre plaçât mlanoiiH

piWelle serelroidussaût par degré» Moi, à peine vôtu«, je rougis; tous me gèoez, tous dis* je. YoiiiU» vous retirer, monsieur. Uq moment de plus, ceUe gène sera une torture.

Armand obéit, il recula aussitôt, s'inclina plein dd tespect et voulut sortir ; mais la trouble de la princesse Tavait gagné, il ne se reconnaissait plus dans la tenture et les portières de œ boudoir : pareil à Mathan, le traître d^Àlhalie, il se tiumpa de sortie el se dirigea tout simplement vers la porte de Ul chambre à coucher; il en franchit le seuil.

^ Monsieurl s'écria Galisto avee un bond qui acheva de faire perdre au jeune liomme le peu de . sens qxA lui restaité

— Pardon, pardon, dit-il, c'est que je ne sais plus od je suis; par où m'm aller? indiquafr4e XBoi^ madame.

Elle prit la lampe « et traversant le bmidoir d'iui

pas rapide , marcha devant lui , éclairant le chemin.

Le vent de ce eorridor, dont la prMii^ porte avait

été laissée ouverte, repoussait les larges manches du fin peignoir de Galiste; feroée de porter à deut nains la lampe trop lourde pour cinq de ses doigta Iréles, la princesse ne pouvait croiser plus Mroile* ment sur son sein la batiste légère qui flottait et parfois découvrait ses bras et ses épaules, et son ooa poli caressé par des boucles d'ébène.

Cette lampe finit par jouer set rMe, eommê 11

arrive presque toujours dans les mauvais moments de la vie* ob le genre neulra prend parti malicieu* sèment contre le masculin et le féminin. EUe s'étèi« suit à rissue du corridor.

Galiste ne put retenir un cri de chagrin et de colère.

Elle venait de sentir la main d'Armand» perdue

dans ces ténèbres.

— Hélas! madame t dit«*il, nous jouons de malheur, je ne sais pas où je vais.

— L'escalier est devant vous, murmura-t-elle à

voix basse.

11 s'y précipitai au risque de se briser la téte sur

le mur ou de sauter par-dessus la rampe.

— Une fois en bas, ajoula«t-elle émué de Ten*tendre se heurter et tiébuclier ainsi, tournez à gauclio jusqu'à la grille.

Il avançait courageusement dans la spirale maudite de cet égrugeoir que certains architectes appellent escalier do service. Tout ci coup l'idée lui vint qu'il restait encore cette grille à ouvrir. 11 s'arrêta et le dit.

~Mais, répliqua-t^elie du baut de l'escalier, n'avez-

vous pas la clef? vous Tavez ramassée sur le tapis.

C'est vrai, madame^ mais je ne puis pas la garder, il faut bien que je vous la rende.

~ Jetez-la en dedans quand vous serez dehong répliquante princesse avec impatience»

Armand piqué par cette intonation commepar .ua

coup d'aiguille, s'élança dans l'ombre, franchit l'allée, trouva la petite grille, l'arracha plutôt qu'il ne l'ouvrit, lança la clef avec rajge à travers les barreaux et prit sa course, comme un fou^ sans regarder en arrière^

VU

Il courait ainsi dans le faubourg tlu Roule que sou instinct de Parisien venait de reconnaître. Bientôt» il trouva, non sans délices, sa maison du boulevard, le portier» son large escalier» et l'appartement de l'entresol, où veillait, enTaUendant, le fidèle Joseph, son vieux valet de cbambrOé Celui-ci avec un sourire protecteur promit à Armand que M. de Bierges le père ignorerait l'heure de sa rentrée. Il l'installa dans sa cliam])re tiédie par un bon feu de l)raise ; Armand congédia vite Joseph sous prétexte d'écrire quelques lettres pressées; il s'enferma et se mit au lit.

Ohl comme il eût voulu dormir i Mais la chaleur du sang développait en son cerveau les souvenirs et . les idées. Toute l'histobre de la soirée, tout ce monde de figures et d'événements traversait et défilait obstinément derrière ses paupières» qu'il essayaii de tenir .fermées. Armand, des souvenirs, passa aux projets.

11 m laisserait pas sans éclaircissemôats celte m^^sté* rieuse affaire ; on n'arrèto pas impunément un horn^ me eu plein Paris, se disait-iU Une voiture se l'etrouve j'ai des amis à la préfecture de police , j'en ai un au parquet* Je coûterai raventure» oa lera uae enquèle. Un ou deux des ravisseurs seront arrêtés. Ils décèle* ïoni les auteurs de la machiûàtioD« . ' Quant à la princesse, elle ne conserve plus de doutes

- sur mon innoceuce, pensait le jeuue lioxnme. Quelle aventure I quelle radieuse beauté ! Que va-t-elle de-^ venir cette pauvre lemuie V OU 1 sans doute, elle a de^ ressources , des amis puissants: Elle ne se laissera pas écraser ainsi sans résistance.

Ce mari, ajoutait-il, quelle bête féroce I quelœill comme on sent sous ces formes d'emprunt,, assez adroitement copiées dans TOccident, la sauvage bru<* taillé du barbare. Et celle sauvagerie même, comme elle est mêlée d'hypocrisie et d'astuce.

Armand se rappelait avec colère les différentes phases de la scène oîi cet homme avait joué le pre-

, naier rôle, et le sang, au lieu de se calmer, s'allumait insensiblement dans son cœur»

— Bah! reprenait ensuite le jeune homme, des droits sont des droits, et ce n'est pas la faute de ce prince russe si je suis surpris chez lui à li ois heures ^ du matin, entre un jupon et un peignoir. La situation était équivoque ; ce pi luce-là eût pu me régaler d'un

* coup de pistolet... Décidément » il y a de la civilisa*

tion plus (|u'on ne pense chez ces gens du JSord.

Maiûteaant, d'où part le complot ? Quel eoaemi ai-^ je ? Est-ce un ennemi de moi ou de la princesse ? voilà le point essentiel àélucider. J'y arriverai par tous les moyens en mon pouvoir ; Wntérêt de cette cliar-» manteiemme, le mien y sont engagés. C'est qu'elle est perdue, si je ne lui viens en aide. Cette rupture avec un mari pareil, qui sait si ce n'est pas un boule-^ versement de position, de fortune t Que de reptiles inconnus à un habitant du boulevard de laMadeleme peuvent s'agiter au fond de ce marais hypeilioréen I

Soyez donc amoureux, pensait-il eiisuile, et qu'il vous tombe de pareilles tuiles sur la té te. Si j'eusse été auiouieux de celle leiume-là; quelle cataslropbel Cest à faire frémir.

Elle a dit : Kous ne devons jamais nom revoir» Je

te crois , parbleu bien. 11 ferait beau se revoir après

un. événement pareil. C'est loul à fait impossible. Que se dire? que faire ? Voilà une femme qui ne me pardonnera jamais d'avoir été vue en peignoir do batête. Elle a des bras délicieux. Et quelles épaules fines et jeunes ! C'est une bien jolie femme.

Armand se rappelait les colères de la prinoessét cette lampe éteinte, cette rencontre forcée dans les ténèbres. 11 frissonnait et passait vite à un autre ordre d'idées. Il s'avouait naïvement qu'un abîme infranchissable venait de s'ouvrir entre lui et cette femme. 11 prenait avec lui-même l'engagement soleupel de ne point faire ira pas pour s'en rapprocher.

Qa voit si ce jeuue liumuie était lo^al et lioiiuélt?,

Il âT«it à peu près pensé à tout, excepté au poiut prindpaly et, dam ce pèle-mèle de noires phalènes qui rassaillaient et qu*U combattait avec la résignaiiou du déœpoir, il ii'aperce?ait pas le seul papilkm Uanc, symbole d'espérance, qu*un optimiste, qu'un homme content de soi» qu'un fat eût aperçu avant tout autre,

! eût aperçu tout seul. Armand ne songeait pas à ce ' portrait dessiné loin de lui , sans lui, dans l'omble-

! d un cœur plein de mémoire, où chaque détail de son tisage vivait, assez profondément empreint pour ve-

i nir se décalquer sous le craj on au premier ordre do la pensée»

I Epuisé de conlradiclions, de tressaillements, de projets, d'angoii»s6S, Armand tinit par s'endormir aux premières lueurs de Taubt*. Ce sommeil fuL court, I agité; mais, pareU au bon serviteur silencieux, noo- ' turne, qui, pendant le repos du maître, range douce- , ment k maison troublée après une orgie, et replace en son lieu chaque chose égarée, ce bienfaisant sommeil ralraichit une tête dévastée, rendit au juge-> ment sa lucidité ordinaire, et quand Armand s'éveilla, le logis spirituel était en ordre à ce point, que, au premier regard, le maître aperçut distinctement toute la situation.

Plus de ténèbres , plus d*équivoque. Comme s'ils eussent été trempés dans une lumière crue, les événements de la nuit surgissaient un à un, en plein relief, revêtus de leur couleur naturelle et br41ant de i icur véritable slgnillontion»

Les projets fiévreux de riosomme t<»nbaieat devant celle raison blanche, Xroide. Rechercher les auteurs du complot, questionner la police, les mi^istrais, pourquoi? Baconter une aventure à peine croyable et donner des détails humiliants pour tous les acteurs, pourquoi ? Comproniellrc tout à fait une iemme à moitié perdue, Taccabler du pavé de Touis pour écraser une mouche qui peut-être était déjà envolée, pourquoi, pourquoi? Ce point d'interrogation, terrible conclusion île chaque plirase, ne faillit point de venir se poser devant chacune des idées qui, daijs son noir cauchemar, avaient paru si lumiiiouscs au pauvre jeune homme.

Ainsi, pas de recliercliesà faire, pas de démarches : oubli, silence surtout. La conspiration dirigée tout entière contre la femme ne pouvait atteindre en quoi que ce fût le prétendu amant.

Prétendu. Ici, par un étrange phénomène, le point de vue d'Armand se trouvait changé. Ce qu'il apeicevait hier, il ne le voyait plus ce matin ; mais ce qui, hier, lui avait écliappé, rayonnait et ressortait écla* . tant. Amant delà princesse, avait dit le mari; eh bieni oui, le mari avait raison. Une femme qui des* sine de souvenir le portrait d'un jeune homme, d'un jeune liomme beau, séduisant, distingué; unefemmo qui cache ainsi ce portrait, et qui rougit, qui pAlit ainsi quand on le découvre, c'est une femme qiii aime. Une femme quiaimeaun amant. L'homme aimé cbi ramant de cette femme. Je suis Tamaut de la

. kj u^ .o l y Googl

princesse, se dit Armand avoc stupeur, mais aussi ayec orgueil et délices, et tout à coup il sentit batCiQ un cœur qu'il éUuL loin de soupçonner quelq^ues heures auparavant.

Aussitôt le voile tombe, le passé s'éclaire. Ces soirées où elle arrivait radieuse^ enchanteresse ; ces rencontres fortuites que lui a reprochées son mari, cette affectation même de ne pas regarder Armand, de ne jamais lui adresser une parole , elle qui dessinait son portrait de souvenir 1 ' bien plus , cette assiduité de la comtesse Gorthiany, amie intime, confidente sans doute, et dont les avances I étaient pourtant bien significatives : cette dernière preuve t la présentation inutile de M°^^ Novratziu chez la baronne Chaudray, et tout le manu^(3 de l'amie, et Tavidilé de celle-ci à écouter les louanges passionnées données & la beauté de la princesse, louangesqu'ellereportaitcertainementàleuradresse..» Plus de doute, il est aimé, il a été aveugle, il serait ingrat.

Oui, il serait ingrat, si cette femme qui Taime, et I qui est perdue pour cela, il l'abandonnai t sans secours et sans défense. Souvent un cœur chaste s'offense d'être poursuivi indiscrètement, mais un cœur tendre ne pardonne pas qu'on le délaisse; être délicat dans I les soins qu'on lui rend, voilà le point essentiel. Armand, lancé à toute vapeur dans cette voie sans limites, fit en peu de secondes un incalculable cliemin. Était-il toujours dans le vrai? Il n'y songea pas

tm moment Ce n'était plus sa téte rafraîchie qui te

guidait : c'était un cœur palpitant et embrasé qui entraînait tout lo système.

Il est rare que Tamour ne cherche pas immédiate- , ment son équilibre ; c'est la loi de toute force supé- 1 rieure. L^équilibre de rainour, c'est la liaiue. Armand sentit aussitôt tomber la sienne en contre^poids. U

ïùle du mari, suspect li abord, devint odieux, infâme. Lui seul avait intérêt à torturer aiosi sa femme. U'tibord, il était coupable d'espionnante, c'est iitt bien grand crime aux yeux des amants. M. Novratzia j avait découvert les assiduités d'Armand, il avait | soudé le cœur de Caliste, il avait payé quelque femme I de chambre pour intercepter des lettres, et celte I créature n'avait pu intercepter que le portrait : elld < Tavait volé et envoyé au mari. Armand se rappela | toute la haine de I«<Iovraizin pour la femme quel'ein* pereur lui avait donnée, il se \à rappela d'autant mieux qu'il l'avait lue, quelques heures avant, dans ses yeux, et Texpression de ce sentiment bien dis« i tihct de la colère lavail frappé pendant la scène du boudoir.

Cette antipatliie ])our une femme adorable devait conduire le prince à lui créer des torts, quand bien même elle n'en eût pas eu. Elle en avait, Armand le confessait volontiers; mais ces torts légers, comment les prouver? Le portrait sufiisait il? évidemment, M« Novratzin méditait quelque coup décisif contre la princesse. Peut-élru contre le principe même d'un

nariage e%6ctét Comneiit s y méprendre d^apr^s lot paroles qu'il avait prononcées si amèrôs» si inenar

I çantes sous une enveloppe de clémence et de dMain? Comment ne pas deviner que, redoatant rinterven' tien de Tempereur en faveur de ta prineene» sa pupille, il ae forgeait d'avance une arme pour couibattre les Tédamattons et les ptaintes que celle pupille Adresserait au souveraiu prolecleur 1 De là le giiel**apenS|de là cette ftusae arreatatioo» cette in** iroducUoQ dans la maison de la princesse. Plus de douta : pourquoi ces portes complaisamment on^ vertes devant lui, ces valets écartés, tous les obstacles levés par miracle ? Pourquoi cette apparition du

■ prince à point nommé ? Pourquoi enfln, comble do machiayâique perfidioi cette clef accusatrice que les agents du traître avaienljetée dans la poche d'Armand, tandis qu'ils le poussaient devant eux le long du cor«

ridor?

Ob t mais, s'il en était ainsi, et il en était ainsi, sans

• nul doute, l'affaire ne pouvait en demeurer la. Quoi I Armand, un galant homme, un homme 1 laisserait s'accomplir paisiblement une pareille infamie! il se laisserait, lui, mannequin làcbe et liéte, promener incessamment par la main de ce Tartare devant les jfêux etiarés d'une femmo tremblante !

Et cette femme, après Taycir aimé, le craindrait, et, après ravoir craint, le mépriserait I Allons donc 1 Le démon qui chauffait en riant cette chaudière

, grondante qu'on appelle une tète d'amoureux, se dé«

pécha d'y glisser un grain d'orgueil. L'amour n*eût

pas suffi peut-être à faire oublier la raison. Mais l'amour ménage au moins Tobjet aimé; Torgueil, lui, n'aime rien et ne ménage rien.

— *Abl se dit Armand sous cette infernale in-» ^ lluence^ voilà donc pouiquui ce colosse me regardait par-dessus répaule: il se moquait demoi« Petit pantin, je fonctionnais au bout de son fil. Ce jaloux d'un 1 nouveau genre me savait trop niais pour faire la cour ; & sa femme, et il m'amenait chez sa femme! Il me } mettait la clef daos la poche 1 11 roulait de gros yeux» pour me faire peur, apparemment, puisqu'il me connaissait pur de toute intention comme Galiste Tclait de toute faute. j

Armand appelait déjà la princesse: Galiste. j

— Eh bien, reprit le jeune homme en bondissant hors de son lit, les choses ne se passeront pas tout à fait comme cela. Oui, homme de l'Ukraine, je suis amoureux de ta femme; oui, tu es un imprudent de m'avoir appris le chemin de sa maison, et une brute de m'avoir révélé le secret de son cœur. Tu te mo^ quais de moi, cette nuit, et moi, naiT, je m*emplissais d'une nourriture de bergeries, je broutais Tamouc immatériel ; attends» attends, à mon tour de rire.

11 en était à ce point d'exaltation et s'habillait eu j tremblant de fièvre et de colère, quand M. de Bierges -, le père entra rayonnant dans sa chambre, une lettre azurée à chiffre d'argent d'une main, renvèloppo parfumée de l'autre.

YIII

Le conseiller, sous rempite de ce parfum et à trar vers cet azur, voyait en clair tout ce que son fils Toyait en sombre. U Tint souriant au jeune hommot

lui tendit la main et lui dit :

— Tu es frais ce matin comme une rose.

Le iail est qu'Armand n'était pas rose, mais rouge.

— On Toit que tu as dormi comme il faut, i^oula le père avec la même perspicacilé. Tu es bien lieureui; moi, je n'ai pas fermé Toail.

— Ali! taiil pis, cher père, tant pis, dit Armand moitié tendre, moitié distrait.

— Oui, tu es heureux, reprit le conseiller, heureux en tout»

— Bah ! (lit Armand, surpris de ces paroles accentuées avec une affection singulière* En quoi donc

suis-je si heureux que cela?

— Tout ce qui devrait teperdre teréussit^ Armand.

— Tu crois?

— Sais^tu qu'hier, à minuit, tu avais perdu quatre

millions?

, —Tiens» c'est vrai, je l'avais oublié, s'écria le

jeune homme avec un sourire, tu me Tavais dit

pourtaat.

— Et tu ne voulais pas y croire, mon enfant, tu avais foi dans ton étoile 1 Parbleu 1 tu avais bien raison, tes millions sont retrouvés.

— Ah bah ! par qui ?

— Par une femme charmante, douée de toutes les qualités physiques et morales, qui vaut un peu mieux, je suppose, que la madame Novratzin, dont tu faisais hier si imprudemment Tétoge.

Armand tressaillit comme si on Teùt touché avec un fer rouge.

— Uqh Dieu oui, continua paisiblemei^t le fiw^ seiller, une amie arrangeait hier cette affaire-là pour toit ot tout maf ctiait à plaisir quand tu as l)ouleversé tout avec cette profession de foi en faveur de la princesse» Malheureux 1 il parait, dit à voix basse H. de Bierges, il paratt que k future t'entendait i

Et les yeux du conseiller expriϏraot une boc&eur

qui ne laissait pas d'être comique; mai$ Arn^aad Vêlait arcèlé au moU

— La future I répétt441 surpris.

— Ta future, mon enfant, celte que le éesIkM notre charmante amie la baronne.

— On me destine... dit Armand suffoqué.

<— Oui, ton imprudence dont je tremUais n'a "rien changé à la situation. Ma jeuue personne n'a heureusement rien entendu* J*en reçois Pavis à Piratant d9

diaudray. Etœlleiite femme t Déj entons ën

bouoe heure, veux-tu ? parce qu'il faut que j'aille la remercier en ton nom et au mien.

— La remercier de quoi l dit Armand avec ua re« gard oblique.

— Eh bien l de ce mariage qui se présente.

Mais...

— QuoîT

— le ne suis pas prêt du tout àme marter^ répti«*

qua Armand avec résolution.

Le conseiUar, un moment étourdi, r^arda le fisage pâlissant de son fils, et fronçant le sourcil :

— Ah 1 murmura-tril froidement avec une variété d'intonalions qui faisait de celte interjection un poëme en une quantité de syllabes.

Armand aimait tendrement son père ; il avait la {dus entière contiance dans son jugement et son aptitude aux affaires; il lui eût abandonné le maniement d'une liste civile de nabab, liais selon l'habitude des jeunes gens , qui peut-être n*ont pas tout \ laW tort| il croyait l'expérience moins nécessaire qu'on ne pense à la réussite des affaires de coeur. L'eipé* rience donne des conseils et modère la passion. La passion y force aveugle, n*arriverait jamais au but si elle n était sourde par-dessus le marché. Ët enfin, la passion, a son rMe en ce monde comme la foudre;

Or, en cette circonstance, Armand. ne voulait rien confier à M. de Bierges de l'aventure nocturne, d V bord parce que le conseiller lui eût prodigué les avis^

ensuite pwee qu'a eût été dévoré d'iaquiéludes sur les »uUes. avis, Armand n'en voulait pas ; les inquiétudes, il les eût éparguées à sou l'ère au prii des reûoucements les plus douloureux. Ce qui revenait tout droit à ee raisonaerneut fameux d uncoatempocaia :

< Je u iiime i a5 les conseib et j'easuis content, parce que si je les aimais, je les suivrais, et que je ne veux pas les suivre. »

Aiusi, devinant au sourcil tendu, aux soupirs étouffés de sott pète, que le refus de ce raanage lui serait iniiuiiaent sensible et le conduirait à miUe snpposiUoDs; sachant que le nom de la princesse, piouuncc un instant avant, servirait de texte à ces conjectures désobligeantes, Armand se lu\ta d'amor- Ut par des protestations de tendresse et une apparente oonûance le coup porté aux chimères matrimoniales du conseiller.

— Cher père, lui dit-U, à quoi bon me manef comme cela sans dire gare l Serait-ce que lu es las de moi, las d'être libre et heureux?

cesse-t-on d'être libre quand on se marie, rér pliqua le pète encore effarouché, on est libre à deux, voilà tout, et c'est je crois plus moral que d'être esclave à trois, quatre ou cinq personnes. D'ailVeOTS, dûUoo cesser d'éUe libre, je n'y vois pas d'incouvénient, quand on l'a été trop.

— Trop ? dit Armand d'un air câlin et enjoué qui lui léusaîssait toujours d'ordinaire. Ai-je donc abusé? me le reproches-lu aujourd'hui, après m'avoirsi souvent donné mon $aii$feeii. A t'entendre, à te Toir, on me prendrail pour le don Juau du festin do Pierre. AU(»is, cher p^, tu es oonseilter» tu n'es pas

commandeur.

M. de Bierges ne se dérida pas.

— Je voudrais bien savoir, murraura-t-il, qu'il peut y avoir de si précieux au fond d'un esprit, je ne dis pas d'un cœur, qui refuse quatre millions.

Lk l s'écria Armand, heureux de celte faute paternelle, voici M. de Bierges, le sloïque, le Gui lus de la cmt des comptes, l'impitoyable censeur des hommes d'argent, qui croit pailer mariage à soa iiis et ne lui parle que millions.

Il savait, le rusé, combien le père capitulerait vite, l^atlu par son propre canon.

Le conseiller rougit légèrement.

— Il ne s'agit pas d'argent, dit-il embarrassé. Si j*énonce un chiffre, c'est faute de pouvoir prononcer un nom. Ce nom, il m'est interdit de le produire. Voilà pourquoi je le représente par une dot. Au fond, je n'y tiens pas, à la dot, tu le sais bien.

— Alors, SI tu n'y tiens pas, interrompit Armand vicloneux à peu de irais, n'en parlons plus.

— Mais je tiens aux quahtés, aux mérites, je tiens à une femme accouipiie, comme celle dont il était question.

L'imparfiU nniur* ua peu Araumd} il embrafisa son père.

— * Quelle lemme» ditHil, Auia les mérites et les qoaKtéi da mon ami, de mon oompagnra, du seul que je veuille avoirS Quelle iemme te xemplaceraU» aehefa4-jl, éiiro aérieuseiseiil an nUieu de sa oomé* die, parce qu'il savait bien qu'il disait la vérité. ■

— Alors, dit H. de Bierges oomplélenefit gagné, tu m veux pas te marier ; tu ue te umieras jamais ?

— Je M dis pas jaioais.

— Moi, je le dis. Jamais tu ne trouveras uae occa-» slo» pareiUe, et d'aîHeors, ajoata-t^il soperbement» quand tu le voudras je ne le voudrai plus.

Ârmvaà se garda bien de diacater celle finfaron*

uade.

^ Cher père, dit-il, ce que ta décideras sera Um^ jours ma volooté. Aujourd'huit vois-tu» je suis mal disposé au mariage. Il y a dans Tair une foule da petites fantaisies de jeune homme.»* Ohl.»* faotaiaies pures, sois tranquille. Il y a surtout une soif de liberté ineitioguible pour le moment. Laisse-moi boire.

— C'est fort joli, répliqua le conseiller, mais nous allons atoir l'air de girouettes tis-è-m de M"* GbaiH dray. Moi, d'abord, je ne m'engage j^nà à l aller refuser; faishen ton affaire. Ta veux les bénâ^oeSf prends les charges.

Armand croyait son procès gagné. 11 s'applaudissait de la Tacilité du triuu'^lio, Mais avec les vieux joi^r

leurs, il y a toujours ua coup secret, uae botte 8ft« Tante à craindre. Darès l'apprit du vieux Eutelle*

— Je te laisse mattre de toî-niéaie, lui dit le père

uQ le qui liant, uu homme de too âge doit savoir se Gouduire. Mais sou?lens-toi que je ne veui pas entendre parler de scaodale, souvieus-toi que je n'admets pas les liaisons illicites, songe enûn que toute femme qui n'est pas libre, je veux dire toute feiuiiic mariée, et il souligna ces mots, sera traitée par moi en ennemie morlelle, si je la Irou^e dans le chemin que ma fantaisie, à moi, s'était tracée pour ta fortune el ton bonheur.

Armand frémit en entendant ces paroles. Le conseiller ne devait pas s'en tenir là.

— Va doue chezM"* Chaudray,conlinua-t-il, pour

ta dégager et expliquer tes raisons. ïrouvesr-en de

passables, afin de ne pas choquer une personne aussi bonne que spirituelle, tâche surtout de ne paraiixe ni vicieux, ni incple.

Oui^ cher père, dit Armand, compte sur moi.

— £t toi, ne compte pas sur les prmcesses» ripealate vieux Vurlhe en toomiut le des pour £ran» thit le seuiU

n est rare que le premier mouvement, si terrible quand ou I0 heurte^ m puisse être détourué par uue sage ineriio. Armand fut bien embarrassé par celte sortie de sou père. U trembla que sou secret naissant n'eût déjà 616 deviné par les yeux de ce prétendu myope. Mais comme la jeunesse est aussi prompte à se rassurer qu'à s'alarmer, tant elle se fie à ses ressources, comme elle poursuit énergiquement ses desseins, même insensés, parce qu'elle se connatt la force de les mettre à exécution, le fils oublia en dix secondes de Té?erie et les recommandations et les menaces voilées de son mentor, et ne se souvint plus que d*un amour qui parlait déjà plus haut que toute prudence, et d'un amour- propre plus exigeant encoro que Tamour.

Obéir à la princesse, c'est-à-dxrô garder Timmobilité, le silence, et ne pas revenir sur le passé, impos* sible. Cette première barrière francbie, commeut conduire jusqu'au plein succès les opérations d'un siège? Armand ne manquait pas d'imagination, il avait de la stratégie. Ce n'était pas un homme h commettre des fautes ban^ profit. 11 chorcliu.

— Si —

En première ligne des auxiliaires, il trouvail la comtesse Gorlbiany, cette même Polonaise aux yeux verts si dédaignés la veille encore. M'»" Gorlhiany, amie de la princesse et complice présumable de ses petits secrets, devait savoir le mot de l'énigme. Un mtretien avec cette dame n'était pas une infraction aux tacites engagements d'honneur qu*Armand avait contractés envers M^^* Novratsin. Celle-ci avait dit: « Nous ne nous reverrons jamais. » Elle n'avait pas dit ; c Vous ne verrez jamais M"^* Gortbiany. » De œ côté, mille avantages, si Ton savait se faire écou*' ter; rien de perdu ^ Ton échouait; l'entrée était iadle. Des relations de monde à cultiver, une confidence toujours ûallcusc faite par un homme jeune el adroit, auquel avaient été prodiguées les avances. Armand n'avait à redouter que le reproche d'indiscrétion. 11 Uvrait le secret de Galiste* Mais la comtesse ne le saurait-elle pas de celle-cî, ce secrei? Rien à dire si on ne l'avait pas instruite ; toute la science se réduisait à proportionner la con(i(lencc aux révélations que la princesse pourrait avoir faites à son amie» Armand se crut assez fort pour liasardcr une attaque d'après ce plan.

Le malheureux ! Tel homme cuirassé n'est vulnérable qu'à un endroit, et le coup le frappe à cet en« droit ; tel autre a cent issues à prendre pour sortir d'un mauvate pas, il prend justement le sentier où Tattend son ennemi. Armand se hâta de courir cliez ,U seule personne qui put le peidre hien sûrement*

H avait préparé un arsenal et déployé le génie de Vaiiban pour péaélrôi dàus o&ki^ iorleresse. U y pénétra hien iriompbanl, sans voir qu'on lui en ouvrait la porte toute grande» comme aux reuarUâ te trappe de rassommoir.

La comtesse demeurait aux Cbamps-Él^séea ; Ar« manJ le savait pour l'avoir entendu répéter nombre de Ibia par la dame, aux jours heureux uù eUe semblait solliciter une visite, dont ce vainqueur, à son tour, allait prendre sans permission i initiative» U m fit annoncer, il fut introduit

Nous avons dit que la comtesse aux yeux verte était belle, et sans doute bien des gens admiraient sa beauté ; dans notre histoire, cette beauté, présentée ious un jour oblique, perd la plus grande partie de son charme. Certain laux air de trattre l'empêchera toujours de réussir chez les collectionneurs de portraits de femmes. £t cette apparence première, le frms prima^ était précisément ce qui avait sauté aux yeux d'Armand, ne fût-ce que par opposition avec la noble et délicate nature de M»* Novratzin.

Misérable assujettissomeot, honteuse fascination de Tamour! Armand foulant le tapis de la comtesse s'était décidé à la tiouver ravissante. U s'était dit, qu'aprto tout, des yeux verts sont Irieus le sohr; que Junon, dans Homère, a les yeux glauques, et que cette couleur est bien plus distinguée que le ndr, te bleu et le châtain, puisqu'elle est plus rare.

H s'était répété k satiété ^e si les yeux d(

Gorthiany lui semblaient un peu durs, c'est parée

qu'il ne les avait jamais forcés à s'adoucir; et oubliant, le mallieureux, que jamais une femme ne ocm** seul à être repoussée, même lorsqu'elle fait des avances pour le compte d une amie; oubliant que toute rancune féminine se satisfait tôt ou tard, il arrivait, que dis-je ? il accoutait se jeter dans la gueule de rhydre occupée depuis sf longtemps à mâcher à tUe wa terrible ressentiment.

n étidt trop ému, trop concentré dm» wm Mée pour remarquer l'accueil qui lui lut fait, accueil dontr m homme flrold se fftt épouf mlé m point de regagner immédialemeat le vestibule. C'était, avec un sourbe d*ogres^, nn oNgnement d'yeux et mie bon* elle eu cœur qui semblaient dire : Petit, pelit.«t«' comme aa poulet le coiitoier de la fable.

Armand donna en plein dans le panneau, il oubiiii même de dierdm un préte^tte à sa i^îaita et d*exou« ser ses froideurs passées.

— Madame, dit^il aprèsles premières civilités, vous ne serejL point surprise de me voir aujourd'hui, si vou^ êtes, comme j'en suis sûr, une véritable amie de M"* la princesse Novratzinj certain événement, dont peut-être vous avez connaissance^ justiûe la démar* che que je me permets...

Toute la diplomatie d'Armand se réduisit à atten* dre une réponse. La comtesse qui voyait chaque manœuvre de ce pauvre enpemii ne daigna pas riisw avec lui,

— 8ft — -

Je crois savoir» dil-ette» révénement «uqud vous laites allusion. J*ai, ce malio, vu la princesse.

Voilà aussitôt Armand qui se lance. Elle sait tout, doac elle est pour la priacesse uoe amie dévouée. Rien à craindre, on peut hasarder la conQdence entière. Ville gaguée 1

— Eh bien I madame, reprit-il en s'approchant de lacomtesset eu cherchant à fasciner ses y euxglauques, que pensez-vous de cette étrange aventure?

GortUiany, qui déjà n'était pas trop engageante»

sembla passer du ticJe au glacial. Elle fit une sorte de moue compliquée d'un mouvement d'épaules, et se tut.

^ Une perfidie» n'est-ce pas, continua le jeune

homme.

— C'est selon, dit la comtesse, avec une circon* spectiun de sibylle.

Armand ne devina rien encore cette fois.

— Ne pensez- vous pas comme moi, madame, reprit-il, que c'est une invention de... du... d...

U s'arrêta devant un regard dur et tranchant.

— De qui? dit M«*» Gorthiany.

— Je pense que nous nous comprenons, murmura

Armand se rapprochanl encore, ia comtesse se cambra en arrière.

— Je ne sais uop, dit-elle, je ne ciuis pas.

Armand, saisi de surprise,* commença un peu tard

à observer le jeu de ce masque à ressorts ; il eût bien

voula s*arrêter en diemiDi mais la trappe était retombée.

— Je se saisis pas bien votre idée , monsieur, reprit la Polonaise attaquant à son tour ; vous attribuez cette invention... vous l'appelez ainsi^ à quelqu'un... •

— A quelqu'un que je suppose intéressé à tendre des pièges, dit Armand courageusement ; à quelqu'un que vous feignez de ne pas connaître, par discrétion sans doute, madame, car vous le connaissez parfai* tement, surtout si vous avez causé ce matin avec voire amie.

La comtesse sourit d'un seul coin des lèvres, et

répliqua :

— Peut-être bien.

Armand se figura que la glace allait se rompre ; un dernier coup, tout devait céder.

— M. le prince Novratzîn, n'est-ce pas? dit-il.

La comtesse aussitôt changea de visage. Ses yeux prirent une expression hautaine et menaçante. On eût dit une de ces batteries que démasque un pirate lorsqu'il se croit assuré de la prise.

— Monsieur, prononça- t-ellc d'un ton mesuré, sec, dans lequel perçait toute sa joie de pouvoir assouvir une vieille haipe, vous oubliez que M. le prince Novratzîn est mon ami, et vous lui prêtez gratuitement

une bien vilaine aelion.

Armand bondit sous la commotion de cette terrible bordée.

^Wiï quoit s*éaia»t-ii» vous parler siacèrement* madame?

— Qui vous doaue le drou, monsieur^ de supposer le conlraire?

Mais vous disiez» que ce maUu,jrous avie^i vu la princesse.

~ AssurémeuU £li bieu?

Cet : Eh bieni fit froncer le sourcil au jeune

homme.

— Une amie TÔrftatyle, dit-il, partage ordinairemenl les idées de sou amie. Or, je crois pouvoir supposer que la princesse sail & quoi s'en tenir mt ce guei-apens nocturne.

— La pridcessc, reprit ¥»• Gorthiany de plus en plus faoslUe, a'esi pas dupe de ce qui lui esl arrivé. Elle trouve, comme moi, Tliistoire du fiacre et l'histoire de la def trop invraisemblabies. Ce soût des hallucinations qu'on accepte bien un peu la nuil, mais qui s^évanouissent avec le jour.

—> Ainsi, murmura le jeune homme stupf fait, lei idées de voire amie sont diaugées?

— En a-t«elle réellement conçu d'autres ?

— Celle nuit elle paraissait deviner Tauleur du complot.

— Elle le devine encore maintenant.

— Et c'est T...

— Ce n'est pas son mari, voilà qui est certain, dit la comtesse avec un accent tellement dur, tdiement proYOcanti que le jeune bomme eu rougit de odère»

Soû mari l*aiine ; s*il eât jaloux, c'est par excès d'à* mour ; tfto, raime aussi êt fera toot pour rélahlir fai booQe harmonie dans son ménage. Vous auriez dono d'autant p\m mauvaise grâce, lOMsienr, k persislor daiis vos accusations contre ie prince, que vous êtes en feoe de ea meiMeare amie, j'ai ea rhoimeiir de Vous le dire, et que vous n'êtes pas irréprocdabie envers M. et M*** NôvratEîn.

— C'esl-à-dixe, s'écria Armand, que voilà les choses letouniées encore une fois, et que Fou m'accise, nm^ de celte turpitude.

~ liéoag»-vou8| dit la comtesse en souriant tonl à fait.

Armand se leva. Ses lèvres tremblaient » il faisait

craquer ses gants sur ses mains crispées. Toute son antipathie pour cette femme se réveillait avec ftireur, H la trouvait hideusCi il brdidit de le lui dire, il allait édaler.

Par bontieur, il s arrêta, cédant à riiabitude d'une bonne éducation et au point d'honneur qui com* mande le respect envers toute leniuie assez làclie pour insulter un homme.

— Alil je comprends, dit-il, et je vuis quelle part j'ai à vous taire dans tout ceci. Votre visite à M""* la princesse a porlé ses fruits. Très -bien, madame; vous avec agi en véritable amie de M. le prince Novratzin, et vous vous dites i'amie de sa femme! Soit. J'ai d'autres iûi'tsi; pour moi ces deui amitiés sont ln« com^atiblest i;;b bieal madauio, puisque Ton m9

croit l'auteur de cette iolamie, de cette brutalité co«

saque, c'est à moi de prouver qu'on a meoli. Je dé^rais étouffer l'affaire, je prenais sur mon tempé^ rament, sur ma conscience, pour êlre agréable à . H"* la prinoesse; je m'étais contenu en présence de ce plat hypocrite votre ami. Les choses changent, puisqu'on retire les paroles obligeantes qui m'avaient été dites. Maintenant je déclare, moi, celte ûclioa honteuse, déshonorante I Je suis soupçonné, je suisiQsullo ; prenez garde! ^

— Ebl monsieur, répondit la comtesse avec un mauvais rire, que m'importe à nioi! C'est à la princesse qu'il faut compter vos douleurs* Vous veaes

me rendre visite et me demander mon opinion; je

vous la dis. Puis, vous criez comme si j'étais la cause

de ce qui vous orrive,

— Ge n'est pas k la princesse que je conterai ce que vous appelez mes douleurs, dit Armand, pâle de se contenir si looglemps. Une femme ne les guérirait point. D'ailleurs, Je vois à votre visage rayonnant que votre amie me fermerait sa porte; c'est con« venu déjà, n'est-ce pas? Non! je m'en prendrai au véritable auteur, au véritable traître, au véritable lâche; mon honneur est intéressé à prouver que je n'ai pas commis ce crime, je le prouverai,

— Vous ne prouverez rien du tout, interrompit! i toujours en ricanaut, la lemme aux yeux verts.

— Oh ! je trouverai votre prince Novratzin 1 s'écria Armand eia^péré.

— Vous iriez trop loin pour liop peu.

— Je le Irouverai, vous dis-je, continua le jeune homme» quand je devrais l'aller chercher dans uu gouffre aussi profond et aussi noir que votre âaie... Madame, excusez-moi &i Je vous parle ainsi, sans qu un liomme soit là pour me répondre; mais vous raconterez la scène à votre ami, et il vengera le tout ensemble.

— Monsieur I murmura la comtesse enfin touchée, vous m'offensez, et vous parlez de votre honneur 1

— Vous avez raison» madame, dit Armand les dmts serrées et la poitrine haletante. Je n'ai plus le droit de parler de mon honneur tant que je ne l'au-

I rai pas réhabilité. Hais vous pouvez dire à votre amie, à cette femme qui me calomnie, qu'avant Imit jours ce sera fait. Oui, madame, je pars pour rattraper le priuce. Dans huit jours au plus tard, demain, ce soir, si je puis, M. Novralzin m'aura signé la réparation la plus complète de son injure, ouilm'âura lue, si je ne le tue moi-même. C'est là un dénoûment qu'on n'avait pas prévu. Adieu, madame, et si vous vous intéressez à ce cher prince, si votre amie s'intéresse à son cher époux, ne vous trompez ni Tune ni l'autre dans vos prières, ne priez pas pour la bonne cause. Adieu I

11 i)artit sur ces mots, laissant la comtesse frappée d'un saisissement qui tourna bien vite en terreur. liUe s'était cru la griffe assez puissante contre ce pe-

lit adveriaira } mais rb^ène, en sa forodi ne vaut

lamais le lionceau.

Eq effeU la coaitease ne poutait $*atteiidie à on

pareil dénoùmont de la scène. Humilier celui qui Favait dédaignée, le renverser à jamais du haut d'es* pérances dans lesquelles elle n'était pour rien, voilà ce qu*eUe avait comploté de faire. Gomment deviner que ce petit bourgeois parisien, cet avocat frotté de fonctionnaire, allait se jeter comme cela tout de suite sur là grande épée (l*hn officierf

Un duel ! un scandale I était-ce bien dans le pio-* gramme de la conspiration f Que dirait le priflfoe f Approuverait-il qu'on eût poussé les choses aussi loin. Certainement le duel n'aurait pour tu) qu'on iésulial heureux, c'était un vainqueur infaillible. Mais Galiste? heureux ou malheureux, le rdsidtat ne Faccablait-il pas?

À cette pensée, le démon qui habitait chei la femme aux yeux verls alluiua son feu de joie qui tint empourprer les joues de la eomtesse.

Caliste, accablée, déshonorée; Calisle, cette amiô it eli6re, cette beauté sans rivale, eetfe fvolégée de

rempdreuf, eette reiae de perfection, qui^ après

ravoir eni[)êiliL'C d'être princesse en épousant NovraUÛD, rempêchûLi d'èire aimée par Armand, celle Calisle à jamais perdue : quel succîsf quelle joie I

Et ce triomphe si doui, on Toliliendrail sans ef<* fort. On ifaforaît pas même hm>m de remuer te doigl comme pour liériler du mandarin de la Clùae. Armand, dans sa fougue [/assiomiée, ferait la cataslropLe à lui seul. Se luire» ne pas éveiller un soup* çon chez Calister laisser Armand coarit et le temps marcher, voilà loul ce qu extgoail le dumou de sa eomplaisante hôtesse.

Mais tel n'étail pas le programme arrêté par le destin»

Ait moment où Armand sortait de chez la comtesse , il poatâit être deux heurès. Un grand coupé bien, attelé de deux chevaux noirs , montait au pas rarenne des Chamrps-Élysées. Armand, s'approdiant

du trolloir pour realier dans sa voilure de louage,

pleogea involontairement les yeux dans cette boite

doublée de soie orange. Il y aperçut la princesse, qui, brisée de fatigue, se faisait promener lentement

au grand air, cl, en passant devant la maison de son

amie, se pencliail pour regarder les fenêtres par un mouvement bien naturel.

Armand, sous le coup de sa querelle avec la Polo* naise et de son indignation contre Caliste , lança un furieux coup d*œil à celle-ci, accompagné d* un geste si expressifi si meoraçant, si désespéré, qu'il fat pour

la pauvre femme une révélation sinistre comme un éclair.

Puis il sauta dans sa Toiture qui, en tournaot,

croisa celle de la princesseï et alors, se retrouvant «vee elle, porti^ à portièrot il ne put s*empécher de lui jeter ces mois» exiialés d'un coeur au dés^ espoir:

— Avant huit joursi madame, avant huit jours I Et il disparut.

Galisle yàlil. Elle sentait qu'Armand venait de voir la comtesse. Cette colère, oe bouleversement d'une nature qu'elle savait douce, tendre, énimemment eultiYée, lui firent craindre soit un malentendu, soit

une perfidie. Caliste avait déjà souffert, elle connaissait le monde. £Ue connaissait surtout son amie. Sa i bonté n'était pas de la naïveté. Elle jugea prudent d'éclaircir sur-le-champ son soupçon. Saisissant le cordon du cocher, dont eUe secoua le bras avec une vivacité insoUte :

— Ghez la comtesse, cUU*eIle au valet de pied, qui

s'était précipité du siège.

^ Quelques instants après, Caliste pénétrait chez son amie et la surprenait dans la méditation décrite au début de ce chapitre.

Elle ne rusa point. Son cœur était gonUé, sou œil brillant; elle lisait je ne sais quelle joie féroce sur les traits delà Puloaaiàe, et cette joie insultait à sa souffrance. Sans répoîidre aur compliments mêlés de surprise qui lui étaient adressés ;

— M. de Bierges sort d'ici ? dit-eUo.

La comtesse tressaillit.

— Je vieos de le voiit conlinua Calisle ^ il m'a parié.

Ces mois : a il m'a parlé, » échappés peut-être à la seule préoeeupaticm, furent nuques* Gor-

lliiany perdit un moment contenance.

— Ea vérité 1 ditreUe» avec la rage dese voir dégue.

Mais ce trouble achevait d'éveiller les défiances de la priAcesset il lui commaudait la circoospeetioD. £Ue savait trop peu de chose pour parler beaucoup» il s'agissait d'eu apprendre davantage.

^ Esplique»-iDoi> dit-eUe, ce qui s'est passé entre

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