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PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cta

RUE PIERRB-SARRAZIN, H« 14

( Près de l'École de médecine)

Droit de tradootion réaervé'

Il y a dans notre France un coin de terre où l'air est doux en toute saison ; les lauriers-roses y fleurissent le long des allées de citronniers ; les prés, dont l'hiver ne flétrit jamais l'herbe touffue, sont semés d'orchis et d'anémones bleues; une puissante végétation jette ses* fleurs et ses fruits même dans les endroits incultes ; le figuier prend racine au creux des rochers ; de grandes tulipes rouges éclatent comme des flammes au bord des sentiers déserts; le fond des ravins est tapissé d'oxalides et de fraisiers sauvages. Des montagnes chauves abritent contre les vents du nord cette plaine riche et fleurie, comme la célèbre 'vega de Grenade; au midi la mer baigne ses bords ; à l'ouest , des collines boisées de pins jusques à leur sommet, ferment Phorizon. La ville d'Hyères, avec son château ruiné, ses maisons étagées sur une pente roide, et ses faubourgs riants, domine cet admirable paysage.

Au-dessous de ses vieilles murailles , les orangers, 372 1

les citronniers, forment d'immenses bosquets d'un vert sombre, couronnés de palmiers dont les feuilles sonores se balancent au moindre souffle du vent.

Beaucoup d'étrangers viennent jouir des tièdes hivers de ce beau pays qui touche aux frontières d'Italie. Beaucoup de malades s'y arrêtent aussi; cet air si doux prolonge la vie des poitrinaires , et c'est là qu'on voit ces rares miracles qui démentent les terribles arrêts de la science : des phthisiques ont guéri à Hyères.

Il y a quelques années déjà qu'une de ces jolies maisons qui élèvent leur toit rougeâtre au milieu des quinconces d'orangers, était habitée par une petite colonie parisienne. Le hasard seul avait formé cette réunion; chacun était arrivé de son côté , et s'était installé sans prendre garde seulement à son voisinage ; mais on fait vite connaissance dans un pays où les distractions n'abondent pas, et l'on" s'y crée plus facilement qu'ailleurs des relations intimes; il suffit pour cela de la proximité, de deux ou trois jours de pluie, et d'une certaine conformité d'habitudes.

Le premier étage de la maison était occupé par un ancien employé supérieur des finances. M. Barquier ne pouvait passer ni pour un homme d'esprit ni pour un homme du monde, encore moins pour un savant ; mais il avait une bonhomie qui lui allait bien, et pour laquelle on l'aimait tout d'abord. Ses manières, sa conversation, ses habitudes, tout était rond comme sa personne, jamais on ne lui trouvait de ces coins anguleux qui froissent et déchirent. Toute sa conduite était comme un système de bienveillance et de conciliation passé en pratique. Il dépassait la soixantaine, et parlait volontiers de son âge , qui lui donnait droit au respect des jeunes gens ; c'était chez lui une sorte de coquetterie. Il avait avec cela des naïvetés fines et spontanées,

comme eu ont les enfants , des boutades de franchise plaisante et de bon goût , aussi ne s ennuyait-on pas avec lui; et, chose plus étonnante, malgré sa singularité, jamais personne ne le trouva ridicule.

Mme Barquier était une femme d'âge problématique; elle riait peu, parlait doucement, se plaignait de ses nerfs sans trop d'exagération , et ne sortait jamais sans voile. Elle avait dû être fort jolie ; mais ni un soin continuel , ni la plus adroite coquetterie ne pouvaient relever les ruines de cette bauté que le temps impitoyable sapait depuis longues années.

Au-dessus de l'appartement de M. Barquier demeurait la veuve d'un avocat à la Cour de cassation. Mme Yiolan était née dans la Cité , d'une ancienne famille parisienne ; elle était de cette race pur sang qui na jamais perdu de vue les tours de Notre-Dame; aussi crut-elle faire un voyage de découverte en venant à Hyères avec ses trois filles.

Elle s'étonnait de ne pas trouver une plus grande différence de mœurs et surtout de couleur entre les Provençaux et les bourgeois du parvis Notre-Dame. Elle commençait chacune de ses phrases par cette formule : Nous autres Parisiens, etc. C'était du reste une bonne femme , tracassière , mais incapable d'une méchanceté à fond. Elle avait fait avec dévouement l'éducation de ses filles, trois insignifiantes petites per* sonnes, pâles, roides, étiolées, et depuis longtemps majeures. Elle les couvait des yeux, elle s'occupait sans relâche de les amuser, de les mettre en relief, de leur chercher un mari. C'était une de ces mères intrépides et dévouées qui ont fait abnégation de tous leurs avantages du moment qu'elles ont mené pour la première fois leurs filles au bal , et dont toute l'activité s'est tournée vers un but unique, celui de les marier;

la tâche n'est pas aisée quand il n'y a , pour amorcer un gendre, que peu de beauté, peu d'agrément dans l'esprit et peu de fortune.

Mme Violan avait compté jusqu'à un certain point sur ce voyage à Hyères ; elle croyait au hasard qui écrit les mariages dans le ciel, et il lui semblait que quelque parti convenable devait se trouver sur son chemin. En effet , dès son arrivée à Hyères , elle put raisonnablement concevoir quelques espérances; deux jeunes gens habitaient le rez-de-chaussée de la maison dont elle avait loué le second étage, deux jeunes gens de Paris, un peu originaux , un peu sauvages , au dire de ces demoiselles, mais de si bon air, de si belles manières, qu'on pourrait leur passer quelques défauts.

L'un, Philippe Lechesne, avait trente ans, mais sa figure, belle et régulière, n'en accusait pas vingt-cinq. Ses cheveux, d'un blond admirable, se dressaient en épi sur un front calme, souriant, et que nul souci n'avait jamais ridé. Sa taille était haute et sa tournure élégante ; peut-être y avait-il un peu d'afféterie dans sa pose et dans son allure ; mais il était si beau, qu'on lui pardonnait volontiers cette petite fatuité. Il avait de l'esprit sans prétention , de l'instruction comme tout le monde, un caractère gai, facile, inconstant et généreux. Son cœur était toujours préoccupé de quelque passion violente et profonde ; mais il avait une tendance fatale à la satiété , et il s'endormait promptement au milieu de son bonheur. Aucune de ses nombreuses conquêtes ne l'avaient longtemps captivé; et, quand une pauvre femme lui reprochait son indifférence ou son infidélité, il ne manquait pas de répondre qu'il en était le plus à plaindre, et que ce n'était pas sa faute. Il s'aimait luimême plus que personne au monde ne l'avait jamais aimé 9 et pourtant il ne passait pas pour un égoïste,

grâce à certaine générosité dans ses habitudes , et à l'inviolable fidélité de ses amitiés. Avec ces éléments de bonheur, Philippe Lechesne eût été heureux, même dans une position difficile et mauvaise ; mais le sort Tayait comblé en le faisant naître riche et indépendant.

Au retour d'un voyage en Italie , il s'était arrêté à Hyères pour toute la mauvaise saison ; mais les habitudes casanières et monotones ne lui allaient pas, il lui fallait le mouvement des voyages ou les distractions d'une grande ville : pour achever patiemment son hiver, il se promenait sur tout le littoral depuis Nice jusqu'à Marseille; et, après dix ou quinze jours d'absence, il revenait se reposer à Hyères de ce qu'il appelait ses pèlerinages. Sans doute il n'eût pas attendu la fin de la saison pour retourner à sa bonne vie parisienne sans son ami Léonce des Glayeux, qui s'obstinait à rester à Hyères jusqu'au printemps.

Une affection qui datait de leur enfance, et une estime profonde unissaient ces deux hommes si différents de goûts et de caractères, et longtemps séparés par leur position dans le monde.

Léonce des Glayeux n'avait pas ce type de beauté mâle et vigoureuse dont on reprochait à son ami d'être un peu vain.

Le malheur de ses premières années lui avait laissé une indélébile expression de tristesse fière et* calme ; on sentait qu'il avait beaucoup souffert ; en effet, c'était un de ces hommes qui, aux prises de bonne heure avec la nécessité, n'ont jamais eu de jeunesse. Il eût vainement cherché un bon souvenir dans toute son enfance, dans toute sa vie de jeune homme si triste, si étroite, si torturée par le besoin. Orphelin et sans fortune, il avait dû son éducation à la générosité d'un parent qui ne voulut pas le laisser tomber dans la classe ouvrière ;

ce bienfait de pure ostentation pesa durement sur le malheureux enfant ; il sentit tout d'abord qu'on le lui reprocherait incessamment s'il ne s'appliquait au delà de ses forces à le mériter. Aussi quels efforts, quelle résignation, quelle obéissance passive I il eût volontiers passé ses nuits au travail; mais il y était plutôt excité par la crainte du blâme que par l'espoir des éloges. Il s'effaçait autant que possible, parce qu'un instinct de fierté lui faisait comprendre que sa position était à la merci d'un homme qui ne lui devait rien et dont un caprice pouvait lui tout refuser. La conduite du bienfaiteur justifiait Ja timidité souffrante du protégé ; jamais un mot affectueux, jamais un regard bienveillant. Lorsque le pauvre Léonce arrivait le premier jour des vacances tout chargé des lauriers du collège et ses prix à la main, le terrible parent se consentait * de dire: C'est bien! tu passeras quatre «jours ici avec tes cousins. Ton uniforme est terriblement râpé aux coudes! Ah çà, tu ne peux donc pas te dispenser de t'appuyer ainsi de tout le bras sur les tables? Va- t'en à la salle à manger, et fais-toi donner une croûte si tu as faim; je ne dine qu'à sept heures.

Léonce saluait les larmes aux yeux, et allait trouver les autres neveux, ses grands cousins, qui le recevaient mal et lui faisaient mauvaise mine les quatre jours de vacance durant.

Ce parent, qui faisait le bien avec si peu de grâce, était notaire h. Paris; il n'avait point d'enfant, mais une nuée de collatéraux attendait son héritage. Les neveux occupaient toutes les places de l'étude, et lorsque Léonce eut fini ses classes, il y entra à son tour comme petit clerc, saute-ruisseau, aux appointements de cent écus, avec la table et le logement.

Alors commença pour lui un esclavage cent fois pire

que celui du collège ; il n'y eut plus ni fêtes, ni dimanches, ni un seul jour de repos. La nécessité plia cette intelligence élevée à un travail aride, assidu, et dont tout le fruit était à peine le nécessaire. Léonce trouva pourtant de secrètes compensations dans cette nouvelle vie: le trait saillant de son caractère était une fierté ombrageuse, inflexible; il se sentit plus à Taise, plus heureux, du moment qu'il put croire vivre de son labeur et ne plus rien devoir à personne. Sa tâche commençait dès le matin et ne finissait que le soir à neuf heures; entré le premier dans l'étude, il eu sortait le dernier; le notaire ne se fiait qu'à lui pour fermer la porte de son cabinet. Alors Léonce regagnait vite sa petite chambre, sa cellule, son chez-lui; là il vivait enfin, il redevenait lui-même. Le pauvre clerc rouvrait ses livres ; il retrempait son esprit dans les trésors de la science et de la poésie; sa vive imagination planait en dehors de cette atmosphère froide et nébuleuse où, elle s'étiolait ; tout ce qu'il y a de beau, de grand, de bon dans la vie lui appartenait par ses désirs. Léonce resta à la hauteur de ses rêves ; il s'habitua ainsi à dédaigner les vulgaires satisfactions qui sont à la portée des plus malheureux; il n'eut point d'amourettes, parce qu'il ne pouvait aimer qu'une femme placée dans les régions de la société où il ne semblait pas appelé à vivre. Son existence était toute contemplative comme celle des dévots; seulement il voyait en ce monde le paradis, auquel il ne lui serait peut-être pas donné d'atteindre. .

Cette vie dura dix ans, au bout desquels il n'y avait qu'une différence dans la position de Léonce, c'est qu'au lieu d'être saute-ruisseau à vingt-cinq francs par mois, il avait la place de troisième clerc et mille écus d'appointements; il devait voir ce modeste bien-être

s'augmenter au renouvellement d'année; mais avant cette époque le notaire mourut. Or, il se trouva dans son testament une ligne pour Léonce des Glayeux : ce parent, qui Pavait tenu durant tant d'années sous le joug, qui ne lui témoigna jamais qu'une amitié si froide, un si médiocre intérêt, lui laissait en mourant, comme à ses proches neveux, une part de sa fortune, vingt mille francs de rente.

Alors Léonce vit le monde ouvert devant lui; ce jour fat beau; c'était le premier d'une nouvelle et heureuse vie; la chaîne tombait brisée, le captif naissait à la liberté.

Les affaires de la succession furent promptement réglées; Léonce aurait pu garder l'étude et agrandir sa fortune par un nouveau travail; mais ce qu'il voulait, avant tout, c'était le repos et l'indépendance.

Il commença à entrer dans le monde, non avec l'emportement d'un reclus qui veut racheter les années perdues et se racquitter avec le passé ; mais peu à peu, en homme qu'une certaine timidité, une grande défiance de lui-même tenait toujours en arrière.

Sa santé avait souffert d'une ue trop sédentaire, peut-être aussi de ce grand changement, survenu tout à coup dans ses habitudes ; les médecins lui conseillèrent l'air du Midi, les voyages. Léonce emballa ses livres et ferma, les larmes aux yeux, !a petite chambre où durant tant d'années il avait vécu isolé, pauvre et dépendant, avec les seules consolations de l'étude. Les souvenirs pâles et insignifiants de sa triste jeunesse l'émurent profondément lorsqu'il abandonna les lieux où elle s'était écoulée. Combien l'avenir lui sembla beau en face du passé !

• Il partit la tête pleine de projets, le cœur gonflé d'espérance. En arrivant à Hyères il rencontra Philippe

Lechesne, le seul de ses amis de collège avec lequel il eût conservé des relations ; ils s'étaient toujours vus de temps en temps à Paris ; mais les continuelles occupations de l'un, les habitudes un peu dissipées de l'autre, ne laissaient guère de temps à leurs relations; elles devinrent d'une grande intimité dès qu'ils se furent retrouvés, et le premier jour Philippe dit à son ami : Puisque tu viens ici pour tout l'hiver, j'y reste décidément, et nous retournerons ensemble à Paris.

Lorsque Léonce fut installé à Hyères, dans un joli appartement dont les portes s'ouvraient sur un jardin planté de citronniers, il se trouva heureux, comme il est donné à peu d'hommes de l'être. Son bonheur ne consistait pourtant qu'en de vives espérances, en la foi qu'il avait au cœur pour tout ce qui est grand, noble et bon. Avec la maturité, la puissance de l'âge, il avait les belles illusions, les fraîches impressions de la première jeunesse ; il s'élançait dans l'avenir avec cette confiance, cette plénitude d'émotions qui jettent de si brillantes couleurs sur les premières pages de la vie. Cependant tous ses projets étaient indécis, ses désirs comme un rêve ; il y avait dans son bonheur quelque chose de vague qui tenait de l'espérance et de la réalité; il se reposait dans le présent en songeant doucement aux biens inconnus que lui gardait l'avenir. Une si

longue captivité avait pesé sur lui ; il s'était si longtemps étiolé dans l'ombre, que, d'abord, le grand air des champs, l'éclat du soleil, impressionnaient trop vivement son organisation.

Lorsque, assis sur la terrasse du jardin, il respirait la brise toute chargée d'un parfum de violette, lorsqu'il élevait son regard vers le ciel d'un bleu si pur et si resplendissant, son cœur battait d'une ineffable joie, les larmes lui venaient aux yeux, il se sentait heureux de vivre.

Léonce se créa bientôt de douces et familières habitudes avec les gens que le hasard avait réunis autour de lui. Après ses journées si bien remplies par Pétude, par de longues promenades, il venait se reposer chez M. Barquier. C'était le moment des bonnes et longues causeries, de la lecture des journaux et de la partie d'échecs. Ces distractions, qui paraissaient fort insipides à Philippe, suffisaient à son ami ; il y apportait toute la bonne volonté d'un homme heureux. Les manières un peu prétentieuses de Mme Barquier l'avaient d'abord gêné ; mais la bonhomie de M. Barquier ne tarda pas h le mettre à l'aise ; il se prit d'amitié pour ce vieillard qui lui témoignait une bienveillance si pleine d'empressement et de grâce.

Mme Violan avait vu avec une secrète satisfaction deux jeunes gens, deux célibataires, s'établir dans la maifeon. Depuis que sa fille aînée avait quinze ans, tout ce qui était à marier parmi les hommes devenait le point de mire de ses espérances, le but de ses attaques discrètes, habiles et persévérantes. Elle déployait prodigieusement de prudence et de finesse dans ces entreprises, qui n'avaient ni confidents ni complices ; car elle n'eût voulu subir aux yeux de personne la honte d'avoir échoué. Ses filles pouvaient se douter de ses

projets; mais elle ne leur apprit jamais par un mot direct comment il fallait la seconder : tout était sousentendu dans ses avis et ses recommandations. Mme Yiolan conçut les plus vives espérances quand elle vit Philippe Lechesne papillonner autour de ses filles, et Léonce des Glayeux faire si assidûment la partie d'échecs de M. Barquier à côté de la table à ouvrage. Il lui sembla que la Providence amenait là, comme par la main, deux maris, ou tout au moins un; jamais occasion plus belle et plus propice ne s'était offerte. D ailleurs le temps pressait; c'était une dernière mise à la grande loterie; l'aînée des demoiselles Yiolan allait avoir trente ans.

Dès lors ce fut chose vraiment admirable que l'art avec lequel Mme Violan sut mettre en relief les qualités, les talents, la figure de ses filles! Sans s'expliquer autrement, elle intima son rôle à chacune; elle les surveilla, elle les poussa, elle les souffla au besoin. Philippe était bon musicien; Zénaïde ne dut plus s'occuper que de son piano : heureusement elle .avait fait dé bonnes études musicales, elle chantait bien, et personne ne trouva ridicule cette fantaisie de passer sa vie les mains sur le clavier, en face d'une partition.

Léonce semblait n'aimer que la lecture ; il se plaisait dans les habitudes calmes et retirées ; Elvire et Louisa se mirent à étudier, à peindre des fleurs et des oiseaux; elles étaient d'une parfaite simplicité de goûts, de manières et de langage. Seulement leur mère tâcha vainement de les pousser à l'enthousiasme qu'éprouvait Léonce pour les beaux aspects de la mer, pour les sites admirables encadrés dans chaque sinuosité du rivage; elles étaient d'une nature trop, vulgaire pour comprendre ces grandes scènes ; elle les admiraient beaucoup moins que les tableaux du Diorama.

Cependant, au bout de plusieurs mois, toute cette diplomatie n'avait abouti à rien : les deux amis ne se doutaient pas «les frais qu'on faisait pour eux, et ils éprouvaient tout juste* pour les trois sœurs cet intérêt, cette bienveillance qui naissent des relations journalières. De leur côté, les demoiselles Violan étaient entrées instinctivement dans les projets de leur mère ; elles s'y prêtaient sans explication et sans commentaire; mais elles avaient fini par se prendre elles-mêmes dans toutes ces manœuvres, et il y avait maintenant dans leur manège bien plus d'inclination que de calcul. Du reste, c'était chose singulière que la réserve et la discrétion de ces demoiselles entre elles et envers leur mère; jamais elles ne se livraient tout à fait dans leurs entretiens les plus intimes ; pourtant elles s'aimaient, et elles étaient parfaitement sûres les unes des autres. Zénaïde avait un sentiment très-vif pour Philippe ; ses deux sœurs aimaient Léonce des Glayeux, mais cela d'une façon réservée, sans élan, sans imprudence", comme elles avaient déjà aimé d'autres fois, sans qu'il y parût le moins du monde.

Les demoiselles bien élevées et tenues de près savent bien comment ou couve a» fond de son cœur ces petites passions qui meurent avant d'éelore : jamais un mot, un regard, une manifestation spontanée ne les trahit ; pourtant elles coûtent des larmes, elles préoccupent les jours et les nuits et remplissent la vie de joie et de langueur. Telle fille sage, irréprochable, et dont toutes les actions pourraient paraître aux regards des moins indulgents, ne se marie qu'après avoir eu trois ou quatre de ces passions-là. Qui aurait le droit de le lui reprocher? Dieu seul et elle le savent.

Mme Barquier avait vu plus clairement que personne dans toutes ces petites menées qui avortaient sous ses

yeux. C'était une femme que l'expérience du monde rendait réservée et indulgente; elle avait eu toute sa vie une profonde pitié des vieilles filles; elle prit à cœur, jusqua un certain point, les projets de Mme Violan; elle les seconda d une manière discrète, occulte, et qui aurait dû les faire réussir si tous les mariages n'étaient écrits dans le ciel. Cependant elle avait par-dessus tout en vue le bonheur de Léonce ; elle avait pour lui cette amitié active et désintéressée, qui est un besoin pour les femmes auxquelles l'amour n'est plus possible.

Depuis dix ans, Mme Barquier tâchait de prendre son parti, et de se ranger franchement et de bonne grâce dans la catégorie des vieilles femmes ; mais c'était toujours les larmes aux yeux qu'elle contemplait les restes de sa beauté, jadis si adulée et si triomphante : le bonheur de plaire, d'être adorée, avait rempli sa vie; quand il vint à lui manquer elle tomba dans un affreux néant ; il lui fallut longtemps pour se consoler de ses cinquante ans, et il lui en resta une certaine mélancolie. Ses manières vives et gracieuses devinrent froides et arrêtées; elle voulut prendre toutes les allures de son âge; elle y parvint. Son cœur seul se surprenait de temps en temps à être toujours jeune.

Ce fut ainsi que, la première fois qu'elle vit Léonce, elle sentit que vingt ans plus tôt il aurait eu son amour, car il y avait en lui ce charme qui parle à l'imagination des femmes, qui les séduit et les subjugue. Mais le ridicule d'une telle passion Pétouffa dans son principe, et Mme Barquier se prit à aimer Léonce de cette amitié vive qui est comme un dernier reflet de l'amour au cœur des vieilles femmes. Mais elle en retenait soigneusement les témoignages trop empressés : un reste de coquetterie lui persuadait qu'elle ne pouvait pas se poser vis-à-vis d'un jeune homme comme une femme

dont les témoignages d'affection seraient tout à fait sans conséquence ; aussi Léonce n'était-il pas à Taise avec elle comme a\pc M. Barquier, bien qu'il sentît combien elle avait pour lui de bienveillance et de bonté.

Quant à Philippe, il tenait beaucoup moins de place dans ce petit cercle, dont ce qu'il appelait ses pèlerinages l'éloignait souvent. Zénaïde et Mme Violan voyaient avec un dépit plein d'inquiétude ces absences, qui évidemment avaient pour motif l'ennui et le besoin de changer de place ; mais tous ces petits chagrins restaient secrets, même entre la mère et la fille, et Mme Barquier fut la seule qui s'aperçut que, les jours de départ, Zénaïde avait pleuré.

On était aux premiers jours de mai, et Léonce songeait à quitter Hyères; il attendait pour partir le retour de Philippe, dont l'absence s'était prolongée cette fois au delà des trois semaines. Ce n'était pas sans regret qu'il allait se séparer des personnes avec lesquelles il avait eu ces relations intimes et journalières, qu'il est si difficile de former à Paris; aussi évitait-il de parler de son départ, et n'en fixait-il pas avec lui-même l'époque précise.

Un soir, Léonce et M. Barquier faisaient comme de coutume une partie d'échecs avant le thé, qu'on servait invariablement à dix heures précises, les trois demoi-

selles Violan étaient assises autour de la table de travail dans leur attitude habituelle, bien mises, bien coiffées, un peu roides, et avec une broderie à la main, pour avoir l'air de faire quelque chose. Elles se ressemblaient à faire peur ; non qu'elles fussent précisément laides, mais il y avait une conformité désespérante dans leurs inflexions de voix, dans leurs traits et dans leur physionomie. C'était comme trois plantes grêles, étiolées et sans sève, réunies ensemble sous la même cloche, ou bien comme ces pâles boutons de rose qui se flétrissent avant de s'être épanouis.

Mme Barquier, enveloppée d'un peignoir dont l'ampleur faisait valoir sa taille encore gracieuse, et coquettement coiffée d'un bonnet à la folle, travaillait sans lunettes à sa tapisserie, au grand dommage de ses pauvres yeux, depuis longtemps affaiblis. A côté d'elle Mme Violan, intrépidement armée d'une bonne paire de conserves, enfilait des perles d'acier pour le réseau délicat d'une bourse destinée à Philippe ; ce petit cadeau, qu'elle n'eût pas permis à ses filles de faire à un jeune homme, était sans conséquence de sa part.

« Monsieur des Glayeux, dit Mme Barquier dans l'intervalle de deux parties d'échecs, avez-vous eu des nouvelles de votre ami?»

A cette question Zénaïde baissa la tête et reprit avec application sa broderie ; les deux autres sœurs levèrent les yeux, et Mme Violan soupira.

« Non, madame; je n'ai pas eu de lettres depuis huit jours, répondit Léonce; cela commence à m'inquiéter.

— M. Lechesne a -des amis à Marseille ?

— Je lui ai entendu dire qu'il n'y connaissait personne.

— Des affaires, peut-être?

— Je ne le crois pas. Sa dernière lettre est si courte, que je me suis vu obligé d'y répondre par trois pages de reproches ; je lui en ai fait au nom de tout le monde; je lui ai dit combien son absence attristait notre petit cercle. Il nous manque en vérité! C'est un si bon garçon! il a tant d'esprit, tant de saillies! et puis des qualités si vraies, si solides!

— Il • est un peu léger, dit Mme Violan d'un air pincé.

— C'est lui qui le dit, répliqua vivement Léonce, lui seul; et soyez sûre, madame, qu'il se calomnie. Si vous saviez combien il est sûr et fidèle en ses amitiés!...

— Et en ses amours? interrompit à. demi-voix Mme Barquier.

— En ses amours? Ah ! vraiment, je n'en sais rien, répondit Léonce avec bonne foi.

— Allons, allons, vous êtes discret, c'est bien, c'est le devoir d'un confident. Si M. Lechesne m'avait dit tout bas certaines choses, certainement je n'en parlerais pas; mais c'est par hasard que j'ai su combien de fois il avait été amoureux. N'est-ce pas, monsieur Barquier, que ce M. Permon, qui est venu nous voir ce matin, le connaît bien?

— Oui, un aimable homme ; sa visite m'a fait grand plaisir, répondit M. Barquier avec distraction, et les yeux fixés sur l'échiquier; il a beaucoup vu M. Lechesne dans les salons de Paris, il en dit un bien infini ; n'estce pas, madame Barquier? tu lui as fait tant de questions!...

— Sans doute, interrompit Mme Barquier; je m'intéresse à tout ce qui regarde M. Lechesne, Savez-vous qu'il a été cinq ou six fois sur le point de se marier? M. des Glayeux pourrait vous le dire sans indiscrétion;

c'est chose connue de tout le monde, et qui, d'ailleurs, ne peut lui faire tûrt dans l'esprit de personne ; car en tout cela il s'est toujours conduit en galant homme ; mais il est bien léger, bien inconstant, votre ami, allons ne le niez point, monsieur des Glayeux.

— Je n'en conviens pas, madame ; rien ne le prouve. Philippe m'a parlé de ces mariages presque aussitôt rompus que proposés. Mais à sa place je n'aurais pas agi autrement. Peut-être comme lui, séduit par la beauté d'une jeune fille, ou bien tenté par des avantages de fortune considérables, j'aurais fait les premiers pas; puis, au moment de sacrifier ma liberté à un caprice, à une misérable ambition d'argent, j'aurais eu peur, je me serais dédit. *

— Ainsi donc, interrompit nonchalamment Mme Barquier, vous êtes inmariable comme votre ami?...

— Non, madame, je n'ai pas dit cela, répliqua vivement Léonce ; je me marierai si jamais je rencontre une femme selon mon cœur. Mais qui comprendra l'amour comme moi? qui m'aimera comme j'aimerai?»

Ace mot, Mme Barquier soupira; la mère et ses filles échangèrent un regard, et M. Barquier avança son premier pion en disant :

« Allons, votre revanche, des Glayeux, et que Dieu vous garde de toute rencontre.... »

Un coup heurté à la porte du jardin lui coupa la parole, les demoiselles laissèrent tomber leur ouvrage, Mme Violan regarda Zénaïde avec quelque inquiétude, et Mme Barquier s'écria :

« Ce ne peut être que M. Lechesne. Les trois pages de reproches ont produit leur effet. »

Léonce s'était levé pour courir au-devant de son ami; une minute après ils rentrèrent ensemble.

« Bonsoir ! eh ! bonsoir, mon cher Lechesne, que je

suis aise de vous revoir, cria M. Barquier en tendant les deux mains au nouveau venu ; savez-vous que nous commencions à être fort en peine sur votre sort....

— Monsieur, dit gracieusement Mme Barquier, votre absence nous a paru bien longue, elle mérite de grands reproches ; mais je demanderai grâce pour vous si vous promettez de ne plus partir.

— Comment vous portez-vous, monsieur Lechesne ? Je vous trouve un peu maigri. La fatigue ne vous vaut rien ; les voyages ne vous sont pas bons, dit Mme Violan avec empressement ; ne vous mettez donc pas près de la fenêtre ; vous avez chaud, le courant d'air va vous enrhumer. Là, venez près de moi. »

Les trois demoiselles saluèrent les yeux baissés, et avec un sourire agréable ; Zénaïde était fort émue, mais elle se contint parfaitement ; Mme Barquier elle-même ne vit pas que la pauvre fille sentait son cœur battre à en perdre connaissance; il est vrai que les deux autres sœurs s'étaient vivement penchées devant elle, et la cachaient en ayant l'air de chuchoter sous ses yeux.

« Nous parlions de vous quand vous avez sonné, dit Mme Barquier en donnant une tasse de thé k Philippe.

— En disiez- vous beaucoup de mal, madame? Je le crains; mais Léonce m'aura défendu, j'en suis sûr; il prend toujours le parti des absents.

— C'est équitable et surtout désintéressé ; mais cette fois il n'y avait pas lieu de vous défendre, personne ne vous accusait.

— Ah! mon cher, ce n'est pas exact, interrompit M. Barquier, on vous accusait d'être un poltron , un grand poltron....

— Comment 1 poltron ! le mot est dur ; et qui donc prétend m' avoir vu trembler ? en quelle rencontre ai-je fui?»

Ceci fut dit d'un ton moitié ironique, moitié sérieux. Toutes les femmes se prirent à rire ; M. Barquier ré» pondit gravement :

• Oui, on dit que vous êtes si poltron, qu'en cinq ou six rencontres vous avez parlementé, puis reculé.. •• A la vérité il s'agissait de quelque chose de plus terrible qu'un duel, il s'agissait de mariage : on dit que vous avez terriblement peur du mariage.

— J'espère me relever bientôt de cette accusation, et fournir la preuve du contraire, répliqua gaiement Philippe; je retournerai à Paris marié.... »

• A cette déclaration, qui n'avait pas l'air d'une plaisanterie, Mme Violan devint toute rouge; Zénaïde baissa les yeux avec la conviction que ceci la regardait, et Léonce interrogea son ami du regard ; mais Philippe s'en tint à cette première manifestation, et, se tournant vers Mme Yiolan, il lui dit, en regardant par contenance son ouvrage :

« La jolie bourse ! N

— Elle vous est destinée, répondit la bonne dame avec une joie contenue ; je travaillais pour vous en votre absence ; voyez, j'ai fini.. ..Voilà pourtant le privilège de l'âge; je puis dire hautement que je me suis occupée d un beau jeune homme, qu'il a accepté un petit cadeau de ma main; ces faveurs-là ne compromettent pas les vieilles femmes.... »

A ce mot de vieille femme, Mme Barquier détourna la tête; il lui faisait toujours mal.

« Mais qu'as-tu donc fait à Marseille pendant ces trois mortelles semaines? dit Léonce en se rapprochant de son ami; tu m'écrivais des lettres de quelques lignes, et qui ne disaient rien du tout ; il fallait que tu fusses terriblement ennuyé pour n'avoir rien à me raconter*

— Au contraire, j'avais tant à te dire, que je ne

savais par où commencer; c'est pour cela que j'ai attendu mon retour.

— Mais que vous est-il donc arrivé, monsieur Lechesne? s'écrièrent toutes les femmes à la fois; raconteznous vite votre voyage.... Voua avez donc vu beaucoup de choses?...

— Est-ce que vous êtes allé visiter la Sainte-Baume, où mourut Magdeleine ?

— Avez-vous fait naufrage en allant voir le château d'If?

— Êtes- vous allé tous les jours au bal, au concert? Avez-vous joué des proverbes?

— Rien, rien de tout cela, répondit Philippe avec une gravité qui ne lui était pas ordinaire; je n'ai à raconter ni fêtes ni voyages. Ce qui s'est passé durant ces trois semaines a décidé du sort de toute ma vie. Mais ces événements tout simples, tout ordinaires, n'ont d'intérêt que pour moi et pour les personnes qui me portent quelque affection.... J'étais loin de prévoir qu'au retour de ce voyage mon sort serait fixé enfin.... »

Mme Violan leva la tête avec une vague frayeur, et laissa tomber la bourse achevée-sur ses genoux. Chacun se tourna vers Philippe avec un mouvement d'attente et d'anxiété.

« Je m'attendais à ces marques d'intérêt, reprit Philippe avec émotion ; on m'a déjà témoigné ici tant de bienveillance et d'amitié, que je savais d'avance combien chacun prendrait part à mon bonheur ; aussi ai-je voulu vous l'apprendre moi-même. Combien j'étais impatient de présenter ma fiancée à Mme Barquier, à Mme Violan, à ces demoiselles, en leur demandant dour elle toutes .les bontés qu'elles ont eues pour moi.

— Comment ! tu te maries ! » s'écria Léonce stupéfait, tandis que les dames balbutiaient à la fois quelques phrases banales et décousues.

Zénaïde s'était brusquement retirée dans l'ombre du vaste abat-jour qui couvrait la lampe; ses deux sœurs lui serrèrent les mains, et s'accoudèrent sur la table en souriant; leur contenance sauva les apparences de cette terrible surprise. Mme Violan comptait machinalement les perles de la bourse ; elle était atterrée.

« Oui, mon ami, je me marie, reprit tranquillement Philippe ; pardon de ne te l'avoir pas écrit; mais, en vérité, tout cela est arrivé si vite, je n'ai pas eu le temps de respirer. Ce n'est qu'avant-hier que mon mariage a été décidé , et depuis quinze jours, que d'espérances! que de craintes! quelle incertitude! je craignais d'être refusé. Enfin, je suis venu à bout de tous les obstacles, de toutes les irrésolutions. C'est décidé , c'est fini; j'épouse une femme charmante, une veuve de vingt-deux ans, Mme Blanche de Fresnay.

— Mais n'est-ce pas à elle qu'appartient le grand jardin à côté de celui-ci? interrompit Léonce.

— A elle-même. Je l'ai rencontrée à Marseille, par hasard; ici je ne l'avais jamais vue, ni toi non plus, Léonce ; tu l'aurais remarquée; il y a tant de grâce, de distinction dans toute sa personne ! Elle a beaucoup d'esprit et un adorable caractère, doux, indulgent, sans aspérités. C'est la femme qu'il me fallait, à moi qui suis si vif.

— Toutes les femmes sont douces, dit Mme Violan suffoquée de dépit.

— Oh! par exemple , fit M. Barquier.

— Mme de Fresnay est arrivée ce soir avec une de ses cousines ; demain je la présenterai à ces dames.

— Et à quand ton mariage ? demanda Léonce encore tout étourdi de cette nouvelle.

— Il se fera dans quinze jours, et j'espère que toute la colonie parisienne honorera mes noces de sa présence.

— Sans doute, monsieur, répondit courageusement Mme Violan, je comptais partir dans les premiers jours de la semaine prochaine ; mais je reste, décidément je reste pour être témoin de votre bonheur. Qui se serait attendu ici à un bal de noces? Voilà une bien agréable surprise pour ces demoiselles, qui n'ont pas dansé de tout l'hiver. Nous enverrons chercher des robes à Marseille, tout ce qu'il y aura de plus frais, de plus élégant.

— Je veux que la fête soit brillante ! s'écria Philippe, je veux qu'on se souvienne d'avoir vu de belles noces dans cette ville d'Hyères, où Ton ne voit guère que de beaux enterrements!

— Oui, ce sera charmant, et nous allons bien nous amuser, » fit Mme Violan presque à bout de ses* forces; elle tremblait en dedans de dépit et de colère, pourtant elle parvint à se contenir, et présentant à Philippe la bourse qu'elle venait d'achever^ elle lui dit avec un certain sourire qui était le plus grand effort de la dissimulation : « Monsieur Lechesne , ceci est mon cadeau de noce, agréez-le, non pour sa valeur, mais pour ma bonne intention.

— Merci, madame, répondit-il en lui baisant la main, il m'est bien précieux, je le conserverai toujours.

— Mme de Fresnay est-elle musicienne ! demanda Mme Barquier, pour dire quelque chose.

— Elle chante admirablement. Nous aurons de la musique tous les soirs, si vous voulez. Mademoiselle Zénaïde, j'ai une grande impatience de vous entendre chanter avec elle le duo de Tancredi. »

La pauvre Zénaïde ne répondit que par une inclination de tête. Mme Violan était humiliée plus bas que terre; il semblait que ses filles fussent enfermées dans un cercle magique dont personne n'osait approcher. En ce moment elle eût accepté un gendre, n'importe

lequel, pourvu qu'elle pût dire en le présentant à M. Lechesne, à tout le monde : « J'ai choisi un mari pour Zénaïde, le voilai »

En désespoir de cause , elle eut recours à un petit mensonge pour soulager son orgueil de*mère, et montrer combien elle était loin du moindre désappointement.

« Il y a de singuliers hasards, dit-elle à demi-voix en se penchant entre Philippe et Mme Barquier; nous pourrions avoir ici deux noces au lieu d'une. J'ai reçu ce matin des lettres de Paris : on me fait une belle proposition de mariage pour Zénaïde ; le jeune homme voyage dans le Midi, il sera ici bientôt, à ce que Ton me marque; mais je ne suis pas du tout décidée.

— On vous demande Zénaïde? dit Mme Barquier avec quelque étonnement, mais il ne faut pas rejeter légèrement des propositions comme celle-là.

— Je ne dis ni oui ni non; nous verrons plus tard; je n'ai encore rien dit à ma fille , ces choses-là Tinquiè- .tent toujours; l'idée qu'il faudra enfin prendre un

mari l'effraye ; lorsque j'en parle, ce sont des tristesses, des pleurs à n'en plus finir ; elle est si heureuse près de moi ! J'aurai moins de peine à décider ses sœurs, je l'espère. Que voulez- vous, c'est un grand amour de la vie solitaire ; si Zénaïde était venue au monde sous l'ancien régime , elle se serait faite religieuse , voilà sa véritable vocation.

— Ah! madame, une personne qui «hante avec tant d'âme la musique profane, dit étourdiment Philippe ; une personne si passionnée pour les chefs-d'œuvre de la scène!

— Ma fille n'a de passion pour rien ; interrompit assez sèchement Mme Violan, elle ne chante que pour me faire plaisir.

— Alors sa vie est un sacrifice continuel, murmura Philippe à l'oreille de Mme Barquier ; la pauvre demoiselle passe tous les jours dix heures devant son piano. »

Les trois sœurs étaient allées prendre l'air à la fenêtre ; elles chuchotaient entre elles avec de petites exclamations et des rires forcés; Dieu sait ce qu'il en coûtait à Zénaïde pour affecter cette gaieté.

« Quel beau temps! s'écria Louisa, pour dire quelque chose à Léonce, comme on sent d'ici la bonne odeur des roses et de la fleur d'oranger !

— C'est comme chez les parfumeurs de la rue des Lombards, » ajouta El vire, qui se souvenait toujours et à tout propos de Paris.

Mme Violan se leva; il lui tardait que la soirée finît, mais résolue à faire jusques au bout ferme contenance, elle attendait le premier coup de onze heures pour remonter chez elle. Léonce et M. Barquier causaient à demi-voix, en promenant une main distraite sur l'échiquier; la nouvelle qu'ils venaient d'apprendre les préoccupait davantage que la partie.

« Mesdames, dit Philippe avec bonhomie, j'ai encore une requête à vous présenter : c'est demain dimanche, la journée sera mortellement ennuyeuse si nous restons en ville : Mme de Fresnay a eu l'idée d'aller dîner au bord de la mer, le lemps est admirable, ce sera une partie charmante , surtout si vous y venez. Daignez faire ainsi votre première visite à ma fiancée, acceptez son invitation; passer un jour ensemble, c'est le moyen de faire bientôt ample connaissance.

— Sans doute, répondit Mme Barquier, en interrogeant du regard la mère et les filles, je serai charmée de faire connaissance avec Mme de Fresnay; son invitation est tout à fait aimable.

— Et je l'accepte avec grand plaisir, ajouta intrépidement Mme Violan : elle était décidée à boire le calice jusqu'à la lie. Mesdemoiselles, voilà pour demain une charmante partie de campagne ; il faudra être prêtes de bonne heure ; nous irons à pied, je suppose; Mme de Fresney, de Fresnoy, de Fresnel, pardon, monsieur, je n'ai pas retenu son nom, veut-elle partir de grand matin ?

— Avant que le soleil soit haut sur l'horizon , à sept heures, si cela vous convient, mesdames.

— Parfaitement, et le lieu du rendez-vous ?

— Ici ; Mme de Fresnay et sa cousine viendront vous prendre.

— Pas du tout , c'est nous qui irons chercher ces dames, pour leur témoigner notre empressement.

— Combien Mme de Fresnay vous en saura gré ! Demain matin je vous annoncerai; le rendez-vous est chez elle, puisque vous le voulez.

— Voilà qui est convenu. Allons, mesdemoiselles, il faut souhaiter le bonsoir à Mme Barquier ; montons vite pour être prêtes demain de bonne heure. »

C'était un bon prétexte pour se soustraire une demiheure plus tôt au supplice de cette soirée. Mme Barquier baisa Zénaïde au front , et serra la main de Mme Violan avec une grande compassion.

« C'est singulier, dit Philippe Lechesne après qu'elles furent parties, ces demoiselles ne sont pas du tout eu* rieuses ; je m'attendais à une foule de questions sur mon mariage, sur la corbeille....

— Elles n'auront pas osé, se hâta de dire Mme Barquier ; pauvres petites, elles sont si discrètes, si timides. Bonsoir, monsieur Lechesne ; tâchez que nos grands joueurs d'échecs aillent se coucher avant minuit. »

Les demoiselles Violan montèrent tristement l'escalier.

« S'il pouvait pleuvoir demain! s'écria Louisa, je me figure que nous allons nous ennuyer, à cette partie de campagne. C'est bien singulier ce mariage! épouser une veuve, et une veuve de province encore !

— Quelles manières! quelle tournure! je vois cela d'ici. Ah Dieu ! quel choix 1 Je n'aurais jamais pensé que M. Lechesne eût si mauvais goût. Au fait , il n'est pas très-bien lui-même ce jeune homme. D'abord, ses yeux ne sont d'aucune couleur.

— Autrefois on appelait ces yeux-là des yeux pers ; nous avons lu cela quelque part, dans la Gaule poétique peut-êjre. »

Mme Yiolan se coiffait de nuit devant sa toilette ; Zénaïde rôdait dans la chambre, en ayant l'air de ranger quelque chose d'une main, tandis que de l'autre elle essuyait furtivement ses larmes. Sa mère , sans la regarder, sans s'adresser directement à elle, semblait pourtant répondre à chacune de ses pensées. Au moment où Zénaïde se disait dans l'amertume de son cœur : J'aimais seule ! il ne m'a jamais aimée! avec quel sang-froid cruel, avec quelle insultante satisfaction il a déclaré devant moi son mariage ! Mme Yiolan s'écria : « M. Lechesne ne pourra être qu'un mauvais mari ; la femme qui lui confie son bonheur est bien folle ! un homme si léger! il ne peut rester en place, il n'aimera pas son intérieur; il lui faudra toujours le monde, les plaisirs; ce n'est pas ainsi qu'on fait un bon ménage. Le choix qu'il a fait prouve du reste son peu de jugement, une provinciale ! Il y en a, dit-on, de fort aimables, je veux le croire, quoique je n'en aie pas encore rencontré. Zénaïde, tu mettras demain ta robe rose et tes brodequins de coutil, ce sera une charmante toilette de campagne ; point de châle, cela nuit à la tournure, et quand on est Parisienne.... Mesdemoiselles, il faut que le pa-

rallèle soit en notre faveur ; tant pis pour M. Lechesne s'il n en convient pas !... Son ami a meilleur goût, il est plus Parisien ; quel charmant jeune homme ! Celui-là ne peut faire qu'un bon choix. Que te disâit-il donc cette après-midi, Louisa , tandis que Vous étiez seuls sur la terrasse ?

— Maman , il m'expliquait les armoiries de la ville d'Hyères.

— C'est fort savant de sa part, dit Mme Violan avec quelque dépit; il t'a aussi parlé ce soir, Elvire?

— C'était pour m'apprendre le nom et les propriétés de cette belle plante que j'ai cueillie hier au bord de la nier. »

Cette fois, Mme Violan se leva en disant avec humeur à ses filles :

t Allons, mesdemoiselles, il faut enfin vous coucher, je suis sûre que demain vous aurez les yeux battus. »

Les deux amis étaient restés seuls avec M. Barquier, ils avaient attendu ce moment de liberté , de véritable intimité pour parler enfin à cœur Ouvert. M. Barquier alla fermer les portes, puis il revint vers Philippe et lui dit en croisant les bras d'un air consterné :

« Comment, mon pauvre ami, vous avez le courage de vous marier !

— Eh ! oui, que voulez-vous, il faut faire une Su, et

puis je suis amoureux; Mme de Fresnay est charmante ; je ne veux pas vous faire son portrait!... Vous la verrez demain.

— Je crois d'avance qu'elle est aimable, belle, ravissante; mais je vous demande un peu ce que cela signifiera quand elle sera votre femme et que vous y serez habitué? Rien du tout, mon cher; il n'y a point de femme qui reste aimable et belle pour son mari. D'ailleurs , il y a tant d'autres mécomptes ; des risques si terribles ; quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent il arrive qu'on s'est parfaitement trompé ; allez, je sais bien cela moi ! j'en suis à ma troisième femme !

— Bon , interrompit Léonce en riant , voilà ce qui s'appelle prêcher d'exemple ; je pensais que vous aviez été toujours fort heureux en ménage.

— Heureux? ah ! mon Dieu, je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi les deux premières femmes que j'ai subies !

— Pourtant vous vous êtes une troisième fois remarié ?

— Que voulez-vous, des circonstances impérieuses , la fatalité; que sais-je? D'ailleurs, je suis comme ces esclaves dont la chaîne, a été 3i profondément rivée, qu'elle fait comme partie d'eux-mêmes; elle leur pèse, elle les fatigue , mais il leur faut ce contre-poids pour marcher, pour vivre. Trois femmes Tune après l'autre ! on va tout droit en paradis après un tel purgatoire.

— Vous exagérez beaucoup votre pénitence, ce me semble ; car enfin Mme Barquier est une femme....

— Il est vrai que c'est la meilleure des trois femmes qui ont été mon partage, interrompit M. Barquier ; nous faisons bon ménage à condition que , ne suivant jamais ma' volonté, je me suis habitué k n'avoir que la sienne ; moyennant cette petite concession, j'ai la paix

chez moi ; mais j'ai passé par de rades tribulations avant d'en venir là. Quelque jour je veux écrire mon histoire ; ce sera d'un bel enseignement pour les célibataires,

— Vous devriez nous la dire d'abord en résumé ; Léonce peut encore profiter de la leçon, interrompit Philippe.

— Vous voulez savoir l'histoire- de mes trois ménages? répondit M. Barquier avec un grand soupir; pour vous en donner une idée, mes bons amis, il suffira de vous faire le portrait de ces dames en trois mots : la première était une furie, la seconde une folle, et la troisième.... »

Il s'arrêta un moment pour chercher Tépithète ; puis il ajouta tout bas :

« Et la troisième a été une franche coquette ; une coquette achevée; là, vous comprenez, achevée.... Eh! ne vous semble-t-il pas que j'ai dû être un homme bien heureux ! »»

Les deux amis hochèrent la tête sans répondre.

« Aussi ai-je le mariage en horreur, reprit M. Barquier en s'animant; quand je vois un homme prêta tomber dans cet infernal guet-apens, je l'avertis de son danger par des cris de détresse. Si l'on m'eût rendu ce service à moi, il y a quelque trente ans, aujourd'hui je serais encore garçon ! Mais j'allai donner dans le panneau en plein, comme un pauvre oisillon. J'étais amoureux quand j'épousai ma première femme , une demoiselle bien élevée, jolie, blanche comme une vestale, toujours les yeux bas, une vraie colombe pour la douceur, les airs plaintifs. Après le mariage ce fut une lionne. Elle se prit à m'aimer avec passion, avec fureur; mes amis, que Dieu vous garde à jamais d'inspirer un tel amour? Il n'y a pas d'inquisition , d'esclavage pire que celui d'un pauvre mari ainsi adoré. Ma femme était horri-

blement jalouse, défiante, susceptible, colère, taquine, opiniâtre par-dessus tout; malheureusement on ne reconnaît ces défauts-là que quand on les a épousés. Si je vous disais que pendant quatre ans je n'ai pas passé un jour tranquille, pas un seul.... Ma femme ne me laissait point de repos ; de manière ou d'autre elle pesait toujours sur moi. Il n'y avait point de répit, point de milieu entre ses exagérations ; elle me suffoquait de sa tendresse , ou bien elle me tourmentait de ses colères, de ses reproches. Elle avait concentré toute son activité dans notre intérieur; j'étais son unique but, Tidée fixe.de tous ses moments; elle s'acharnait à ma garde; elle me surveillait comme son bien, sa propriété exclusive ; elle ne pouvait souffrir qu'aucune distraction m'éloignât d'elle; fût-ce amitié, devoir, bienséance, n'importe ; il fallait , pour avoir la paix , renoncer à tout. Je menais la vie du monde la plus triste dans ce perpétuel tête-à-tête ; je sentis que, s'il se prolongeait on m'enterrerait au bout de l'année. Alors je me décidai à faire quelque chose, et j'entrai aux finances; là du moins j'échappais à ma femme pendant les heures de bureau. J'avais des protections , j'avançai rapidement ; on m'envoya en province avec une bonne recette particulière. Je m'étais figuré que l'inquisition , dont je subissais les interrogats journaliers, deviendrait moins directe et moins pesante lorsque ma femme ne sentirait plus ma fidélité exposée comme à Paris , où elle pouvait perdre facilement la trace de quelques-uns de mes pas. Tous les caquets d'une petite ville allaient lui répondre de moi ; elle n'avait qu'à les écouter pour se convaincre qu'elle ne devait redouter aucune trahison : eh bien! il arriva précisément le contraire. En province, ce n'est, pas comme à Paris, où Ton rend les visites avec des cartes; il fallait voir en personne la femme

do sxras-préfet, celle du maire* plusieurs autres encore ; mon malheur voulut qu'elles fussent jolies. On ferait un livre de toutes les impertinences de ma femme à leur égard ; on ferait un drame de toutes les scènes qui s'en suivirent. J'eus un duel; on divorçait alors, et je ne voyais plus devant moi que cette porte de salut, lorsque ma femme mourut subitement d'un anévrisine, à la suite d'une scène de jalousie effroyable ; ce fut son atroce caractère qui la tua : je mentirais si je disais que je l'ai beaucoup pleur ée.

— Et vous avez eu le courage de renouveler vos vœux de mariage après ce terrible noviciat ! s'écria Philippe. Moi, du moins, je suis garçon; et si je fais une folie, ce sera de gaieté de cœur, comme vous la première fois.

— J'avais cru que, par un équitable système de compensation, la Providence devait cette fois me donner un ange. C'était une niaiserie de ma part; je m'en aperçus au bout de huit jours. Pourtant il faut convenir que ma seconde femme était moins insupportable que la première; c'était tout à fait un autre genre. J'avais épousé la migraine, les maux de nerfs, les palpitations, enfin la maladie permanente et personnifiée. Seulement cette maladie changeait de nom chaque deux ou trois mois. Ainsi j'ai vu tous les jours, face a face, la phthisie, toutes les variétés des fièvres , toutes les affections morbides de l'estomac, et même du cerveau. C'était à rendre un homme fou. Figurez-vous une maison où il n'entre plus que des médecins, une maison où toutes les portes et fenêtres sont closes pour éviter le bruit» l'air extérieur, que saisie encore! Ma femme eût voulu s'enfermer dans une boîte garnie de coton ; elle avait peur du vent, de la gelée, de la chaleur, de la pluie, de tout; elle ne faisait point de visites, parce que les con*

versations la fatiguaient; elle passait sa vie couchée sur une chaise longue, et je n'obtenais pas toujours qu'elle descendit un moment pour se mettre à table. .Si du moins elle avait eu l'air malade; mais non. C'était une monomanie, une rage de médecins , de consultations et de remèdes. Jamais , quand on lui adressait cette formule banale : Madame , comment vous portez-vous? je ne l'ai entendue répondre : Bien. Il fallut en prendre son parti; je me dévouai au rôle d'infirmier. Gela a duré dix ans; j'ai passé dix ans en présence des sangsues, des pilules, des cataplasmes ; c'était chez nous comme dans une officine d'apothicaire. Puis un jour ma femme mourut....

— La pauvre dame était donc réellement malade? interrompit Léonce. Pour vous en convaincre, je crois qu'il ne fallait pas moins que cette preuve , mon cher monsieur Barquier.

— Eh non ! elle ne me convainquit pas, répondit-il vivement ; car ma pauvre femme ne mourut pas de maladie ; elle mourût de ses médecins. Je ne regrettai pas le bonheur qu'elle m'avait donné; mais je la pleurai beaucoup. Au bout d'un an j'épousai Mme Barquier, la meilleure des trois, après lui avoir fait une cour attentive et assidue. J'avais pu me convaincre qu'elle n'était ni emportée ni jalouse ; elle jouissait d'une santé fraîche et fleurie comme sa beauté. Je pouvais, sans me faire trop d'illusion, croire à une amélioration progressive dans les chances que me présentait le mariage. En effet, je trouvai dans Mme Barquier une petite femme vive et enjouée, attrayante et fort occupée de plaire à tout le monde ; même parfois à son mari, quand elle, n'avait rien de mieux à faire. Elle me laissait toute ma liberté, mais elle voulait la sienne ; et pour l'avoir elle ne ménageait pas ma susceptibilité ; elle allait

toujours sans s'inquiéter de ce que j'en penserais, de ce que j'en dirais; et quand il m'arrivait de me plaindre, elle défendait sa position avec beaucoup d'énergie et de raideur. Je me lassai de cette lutte ; je pris mon parti, et je fus dès lors plus Heureux que je ne l'avais jamais été. Ma femme tâchait de me rendre notre intérieur agréable; elle se conduisait avec mesure, avec prudence. Toutes les femmes enviaient sa beauté, ses succès dans le monde; elles la traitaient de coquette, et je trouvais qu'elles avaient bien raison.

« N'importe, je persiste à penser que ce n'est pas là le plus grand malheur qui puisse affliger un honnête homme ; le souvenir des deux femmes vertueuses que j'avais eues me faisait prendre en patience les coquetteries de la troisième ; en vérité, tant que Mme Barquier a été belle, jeune, adorée, il n'y a eu dans mon ménage ni dégoûts, ni querelles, ni ennui. Gela s'est un peu gfcié à présent ; ma pauvre femme a vieilli , et elle ne peut s'en consoler. Elle a bien bataillé cependant contre le temps, elle lui a disputé ses attraits un à un ; elle a puisé à toutes les fontaines de Jouvence , qui ont leur dépôt au Palais-Royal ; l'huile de Ceylan a conservé sa chevelure noire et brillante, l'eau hygiénique de Mettemberg a reculé de quelques années ses premières rides; mais tout prend fin ici-bas, les choses les mieux étayées s'en vont aussi au terme de leur durée ; c'est à quoi Mme Barquier n'a pu se résigner entièrement; elle est triste, ennuyée ; elle ne sait que faire de son temps, et elle l'emploie volontiers à ces petites tracasseries intestines dont les étrangers ne s'aperçoivent pas, et qui mettent au désespoir un pauvre mari. Eh bien! mes amis, ne'voilà-t-il pas de beaux exemples? Mariezvous après cela ! *

Philippe était devenu sérieux.

« C'est vrai, dit-il, il y a dans le mariage de terribles chances; pourtant, en prenant ses précautions, on peut se risquer presque à coup sûr. Tenez, moi, par exemple, je me marie en toute connaissance de cause, j'épouse une veuve qui a rendu son premier mari fort heureux; je crois qu'elle restera la même pour moi.

— Amen ! je le souhaite.

— Et puis je fais aussi un mariage raisonnable, un mariage avantageux; Mme de Fresnay est riche !

— Tant mieux ! en tous cas, cela peut être une compensation.

—Je suis amoureux, très-amoureux.

— Dans un an vous me donnerez des nouvelles de cet amour-là. Écoutez, mon ami, nous pouvons dire cela entre nous, tout bas; nous sommes naturellement inconstants, sujets au dégoût, à la satiété; et les femmes, si aimables avec leurs amants, sont en général si maussades avec leurs maris 1

— C'est vrai. Enfin, h la garde de Dieu I J'ai de bons pressentiments, voyez-vous; je suis né heureux, et j'ai toujours pensé que le sort me donnerait une bonne femme ; je ne la cherchais pas pourtant ; je lai rencontrée : vous verrez, mon cher monsieur Barquier, combien elle est charmante, et vous conviendrez alors que je ne suis pas si fou....

— Parbleu! je l'aimerai tout d'abord, moi; je n'aurai pas peur de trouver le loup sous la peau de la brebis, puisque ce n'est pas moi qui épouse. Allons, puisque le sort en est jeté, n'en parlons plus, et préparons-nous à danser gaiement à la noce. Vous rie dit^s mot, Léogce; vous êtes sérieux, préoccupé; est-ce que l'exemple de votre ami vous gagne? Voulez-vous aussi vous marier?...

— Non, non, pas encore, répondit-il vivement; son-

gez quelle a été ma vie ! je n'ai pas comme Philippe des années de liberté derrière moi. Ma chaîne tombe à ' peine, et déjà j'en prendrais une autre!... Non, non, j'ai été trop longtemps meurtri par d'impitoyables obligations; il me faut mon indépendance tout entière, il me la faut pour le reste de ma jeunesse; non que je veuille la gaspiller en folies brutales, en caprices faciles à assouvir ; car il me semble que tout cela ne vaut pas mi seul regard d'une femme aimée; mais je veux être libre, pour jouir à ma fantaisie de tous ces biens, que je n'ai fait encore qu'entrevoir. Puis, lorsque j'aurai satisfait ce besoin de mouvement, de curiosité de sensations nouvelles, je me marierai, si je ne me tronve pas trop vieux.

— Ton plan est sage et beau, répliqua Philippe, mais qui peut se vanter de gouverner ainsi les accidents de la vie, de planter pour ainsi dire des jalons dans l'avenir? Il faut tenir compte des éventualités: si tu devenais amoureux, par exemple?

— Amoureux! mon bon Philippe, cela ne m'est pas aisé comme à toi. Hélas! où trouver la femme que je pourrais aimer? je ne la verrai jamais qu'en songe, tant mon imagination l'a créée parfaite.

— Oui, tenez-vous-en là, mon cher, dit M. Barquier en croisant ses petites mains sur son gros ventre ; plût à Dieu que j'eusse toujours aimé ainsi dans le vague! moi aussi dans ma jeunesse j'étais comme cela sentimental; j'aimais une fée, une péri, une fille de Selma; car j'avais lu Ossian ; mais je fus perdu dès que je tombai dans la réalité en épousant ma première femme. Quelle poésie dans notre ménage ! des reproches, des cris fort aigres, de misérables taquineries, et puis une femme qui, lorsqu'elle boudait, gardait toujours son bonnet de nuit. Il fallait voir cela, mon cher Philippe !

36 , DEOX A DEUX.

C'est donc demain matin que vous me présentez à votre belle fiancée ! Gomme elle m'en voudrait si elle savait tout ce que je vous ai dit ce soir! mais en vérité cela ne la regardait pas; c'est au mariage que j'en veux et non pas aux femmes. C'est plus fort que moi, je ne puis me retenir quand je vois un honnête homme, un ami, sur le point de se marier; pourtant je n'ai jamais sauvé personne du trébuchet. Léonce, voulez-vous que nous fassions encore une partie d'échecs; j'ai besoin de cela pour ne pas m'aller coucher sur le souvenir de mes deux premières femmes; je n'en dormirais pas de la nuit. »

Une heure plus tard, lorsque les deux jeunes gens furent descendus chez eux, Léonce prit la main de son ami, et lui dit : « Tu te maries donc? cette nouvelle m'a tout bouleversé. Seras-tu heureux?

— Maintenant que nous sommes seuls, je t'avoue que je ne me fais pas illusion, et ,que je n'ose croire au bonheur dans le mariage ; je me marie parce que j'aime Blanche éperdument; mais je me connais et j'ai peur de mon inconstance* Enfin, je tâcherai de rendre ma femme heureuse, même lorsque je n'aurai plus pour elle que de l'amitié. Blanche est d'un caractère égal, contenu, dissimulé peut-être; on a du moins la paix avec ces femmes-là; elles ne font pas de scènes. Tu vois que je juge toutes ces choses de sang-froid. Allons, allons, n'aie pas peur; on ne ferait pas si raisonnablement une folie. Bonsoir, Léonce. »

Il s'en allait fredonnant ; en passant il s'arrêta devant la fenêtre ouverte. Il faisait une nuit admirable ; la lune éclairait en plein la façade blanche de la maison de Mme de Fresnay; chaque ligne se découpait nettement sur le.ciel d'un bleu clair; tous les objets avaient autant de relief qu'en plein jour.

« Voilà où Blanche dort, dit Philippe en montrant une fenêtre derrière laquelle paraissait la faible clarté d'une veilleuse ; qu'elle doit être belle ainsi reposée et endormie sous ses rideaux blancs! Maintenant je traverserais les flammes, je franchirais un abîme pour aller baiser sa main à genoux! »

Gomme il achevait ces mots, une fenêtre voisine de celle qu'il regardait s'ouvrit doucement, et une figure de femme s'arrêta immobile sous les rayons de la luné; les plis d'un ample peignoir tombaient autour de sa taille ; elle avait la tête nue, et sa chevelure détachée flottait comme un voile le long de ses bras.

« C'est Clotilde ! dit Philippe avec quelque surprise. Comment, elle n'est pas encore couchée ; elle ne repose jamais, je crois; quelle tête, quelle activité! Cette fille-là est plus turbulente qu'un écolier en vacances. Vous verrez demain, on lui a laissé prendre de singulières habitudes pour une demoiselle. Maintenant je ne serais pas du tout étonné de la voir sauter par-dessus la fenêtre pour aller chercher des oranges dans le jardin ; cela m'impatiente de la voir là, tandis que sa cousine dort. Bonsoir, mon ami. »

Léonce resta accoudé au balcon de sa chambre ; il regardait toujours cette figure blanche, immobile, et il cherchait à deviner ses traits qu'il ne distinguait que vaguement. Un moment il se plut à la parer des charmes qu'il avait tant de fois rêvés : une taille svelte, des formes délicates, de grands# yeux, de longs cheveux noirs, une peau transparente animée des nuances fugitives d'un pâle incarnat. Au bout de dix minutes, la fenêtre se referma brusquement, et il détourna la tête. Cette apparition ne le préoccupa pas davantage; il s'appuya sur le balcon, et se laissa aller à cette rêverie, à ce demi- sommeil, où, sans penser, on se sent vivre.

Le vent bourdonnait dans les cimes des orangers; le chant du rossignol troublait seul le silence de cette belle nuit; les fleurs dressaient leurs tètes brillantes sous les rayons éclatants de la lune; leurs pétales s'ouvraient comme à la lumière du jour. Des parfums enivrants s'exhalaient des citronniers, des buissons de myrtes, des lauriers-roses, dont les larges touffes se penchaient vers la terre humide de rosée.

« Mon Dieu I murmura Léonce en rouvrant les yeux, que la terre est belle! que l'air est suave! que je suis heureux! »

Le lendemain matin tout le monde fut exact au rendez-vous. Les demoiselles Violan, en petit chapeau de paille, en robe rose et une ombrelle verte à la main, ressemblaient à trois sveltes poupées du Journal des modes* Leur mère suivait, roulant d'un pied encore agile son majestueux embonpoint. M. Barquier donnait le bras à sa femme, qui avait encadré ses rides dans les nœuds rosés et 1% blonde d'une vaste capote. Elle laissait voir le moins possible ses traits si cruellement touchés par le temps; mais elle montrait dans tout son ensemble sa taille encore élégante et fine. Léonce venait le dernier ; une sorte de frayeur instinctive le tenait à distance des demoiselles Violan; depuis l'entretien de la nuit dernière, il avait une certaine

peur des jeunes filles. L'histoire de ce bon M. Barquier l'impressionnait encore.

Philippe avait devancé ces dames ; au moment où elles arrivaient, Mme de Fresnay venait au-devant d'elles. Les premiers compliments furent empressés, sinon sincères; les demoiselles Violan saluaient gracieusement en se pinçant les lèvres, et, sans avoir l'air de regarder, elles virent tout d'un seul coup d'oeil. Cette première inspection les satisfit mal ; il n'y avait pas moyen de se moquer, ni même de trouver un mot de critique. Mme de Fresnay était d'une beauté incontestable,, et sa toilette d'une simplicité élégante semblait avoir été choisie à Paris. Mme Violan fut désagréablement surprise ; elle eut presque regret d'être venue établir le parallèle.

Mme de Fresnay donnait le bras à Philippe. Quand Léonce s'avança, elle lui tendit la main avec un empressement plein de grâce.

< Monsieur, dit-elle, nous ne nous connaissons pas, et pourtant il me semble, en vous voyant, que je retrouve un vieil ami. M. Lechesne m'a tant parlé de vous, il vous aime%comme un frère....

— Madame, répondit-il, moi, je l'aimerai tous les jours davantage pour m'avoir donné une si charmante sœur.

— Allons, allons, s'écria Philippe, il faut partir. Le déjeuner a pris les devants ; nous le trouverons servi au bord dé la mer. Mais où est Mlle Clo tilde?

— Elle mettait son chapeau; la voici, répondit la belle veuve. Mon Dieu, elle est comme les enfants, elle retourne toujours dix fois sur ses pasl »

Léonce leva les yeux pour reconnaître l'apparition de la nuit précédente, il lui sembla que l'image, que parfois il avait rêvée, allait se révéler à lui ; une singulière

émotion remua son cœur. Au bout de deux minutes, une jeune fille parut au seuil de l'hôtel; elle était grande; ses cheveux d'un blond vif retombaient en boucles épaisses le long de ses joues vermeilles; l'ensemble de ses traits frappait d'abord, mais sa beauté ne plaisait qu'à distance.

Léonce sourit de s'être si complètement trompé. Elle est blonde, pensa-t-il; le cœur m'a battu pourtant !

« Mon Dieu, Glotilde, tu n'arrives plus ! dit doucement Mme de Fresnay; nous n'attendons que toi.

— Marchez devant, je vous suis, répondit- elle. J'attends Baptiste, qui est allé chercher là-haut mon fusil de chasse. »

A ces mots, les demoiselles Vioian se regardèrent, leur mère haussa les épaules, et M. Barquier se prit à rire.

« Ma cousine chasse, se hâta de dire Mme de Fresnay ; c'est un peu extraordinaire choz une femme : en général nous avons peur des armes à feu; ces frayeurs tiennent à notre éducation ; mais Glotilde a passé une partie de sa vie à la campagne ; elle monte ^cheval, elle va battre les bois son fusil su/ l'épaule, elle n'a peur de rien.

— C'est peut-être un garçon habillé en femme , murmura Mme Vioian à l'oreille de M? Barquier; au fait, elle est d'assez belle taille pour faire jin grenadier. »

Clotilde prit son fusil, le regarda, fit jouer la détente, et le mit aux mains d'un domestique, en lui disant de se tenir près d'elle tout le long du chemin, et surtout quand on passerait à travers les prairies.

« Mais, mademoiselle, dit Louisa avec une naïveté railleuse, dans les prairies on ne chasse qu'aux papillons, et ce n'est pas avec le fusil, je crois. »

Clotilde la regarda dédaigneusement par-dessus l'épaule et se mit à marcher seule.

« Laisse-la, Louisa, dit tout bas Mme Violan ; il me semble que c'est une jeune personne mal élevée, sans usage ; elle pourrait te répondre une impertinence.

— Oui, maman, répondit docilement Louisa ; je ne lui adresserai plus la parole.

— Voyez, maman, comme elle court, s'écria Elvire; je crois qu'elle nous fuit. *

Mme Violan se tourna pour dire à sa fille aînée : «Zénaïde, ne t'arrête donc pas, marche avec nous; on pourrait croire que tu viens a contre-cœur.

— Je suis déjà fort lasse, répondit la pauvre fille.

— Ah! mon Dieu! voilà Mlle Clotilde qui s'arrête près de M. Léonce, reprit Elvire d'un air stupéfait; il lui offre le bras! Voyez un peu, maman, ils sont de la même taille.

— Mesdemoiselles, dit Mme Violan en mesurant d'un œil satisfait le corsage de guêpe de ses filles, tout le monde n'a pas une taille fine, une tournure élégante ;* en province surtout, ces avantages -là ne se trouvent guère. Mlle Clotilde est belle femme comme doit l'être une campagnarde ; elle ne peut pas paraître autre chose que ce qu'elle est. Il faut convenir que sa présence fait beaucoup valoir Mme de Fresnay.

— Gomme elle accapare M. Léonce ! continua Elvire. Avançons-nous, pour entendre ce qu'ils disent !

— Allez, mesdemoiselles, je vous le permets, répondit Mme Violan en laissant aller le bras de Louisa ; mais ne vous mêlez pas à la conversation ; écoutez , pas davantage; j'ai mes raisons pour cela. »

Les trois sœurs étaient habituées à cette formule ; elles s'y soumettaient sans explications ; cette bonne habitude maintenait une harmonie admirable entre elles

et leur mère; elles lui obéissaient beaucoup mieux en ne la comprenant pas tout à fait.

Glotilde marchait plus lentement, appuyée sur le bras de Léonce. Il y avait de la grâce et de l'élégance dans sa taille, dont la malignité' des demoiselles Violan n'avait remarqué que les proportions trop fortes ; ses traits étaient réguliers , son teint d'une fraîcheur éclatante, mais sa physionomie n'avait pas de charme ; elle manquait de douceur, de finesse, de cette expression de timidité juvénile, le plus puissant attrait d'un visage de dix-huit ans; pourtant, sans l'aimer, sans l'admirer, les hommes la trouvaient belle.

Léonce observait avec étonnement une personne si originale ; il n'avait jamais vu chez une fille ces allures décidées, cette grâce hardie, ce laisser- aller plein de fierté. Ce fut surtout un sentiment de curiosité qui le porta à s'occuper de Glotilde ; il n'éprouvait d'ailleurs pour elle ni goût ni sympathie; elle était si loin du type de beauté que son imagination avait créé !

« Mademoiselle, lui dit-il au moment où elle quittait son bras pour aller reconnaître la trace du gibier au fond d'un ravin : eh ! que vous importe qu'un lapin ait là son terrier parmi les ronces? Pour une si chétive proie, vous risqueriez de vous déchirer les mains et le visage à ces cruelles épines : mais vous n'avez donc nul souci de votre beauté ? »

Elle fut sensible à cette manière de compliment, car elle laissa son bras sous celui de Léonce, en disant:

« C'est vrai, un lapin ne vaut pas un coup de fusil ; j'aimerais mieux tirer une alouette au vol.

— Vous chassez souvent, mademoiselle?

— Oui, à la campagne. »

Louisa saisit le bras de sa sœur avec un éclat de rire contenu.

« Entends-tu, dit-elle, mais où donc chasserait-elle, si ce n'est à la campagne? à moins d,'aller se mettre à l'affût des moineaux entre deux tuyaux de cheminées , je ne vois pas trop quel gibier on peut chasser dans les rues. Quelle sotte !

— Mais la campagne n'est pas pour moi aux environs des villes, continua Glotilde, comme si elle eût répondu aux railleries de Louisa; je ne puis souffrir ces haies bien taillées, ces sentiers bordés de pourpiers de mer, qui serpentent autour des petites propriétés. On ne peut mettre le pied nulle part sans rencontrer aussitôt le maître du terrain où Ton marche ; c'est bon pour la promenade, mais pour la chasse il faut les montagnes, les grandes plaines, où il n'y a ni hommes ni maisons, et beaucoup de gibier.

— Ainsi, vous aimez la vie des champs, la solitude ?

— Oui, pendant quinze jours ou un mois je reste volontiers à la campagne ; mais passé ce temps, je m'y ennuie. Ma bonne grand'mère demeurait dans une terre près des frontières, tout à fait aux bords du Var. C'était un pays de loups. Tout autour de la maison il y avait de grands bois; les paysans n'y allaient qu'avec leur fusil. Il ne venait jamais aucun voyageur dans cette pauvre contrée. C'est là que j'ai demeuré pendant plusieurs années. J'appris à chasser pour me désennuyer, et pour me défendire des bêtes fauves pendant mes promenades ; que de jours passés dans la forêt! que de beaux coups de fusil ! J'ai fait le journal de mes chasses, je vous le montrerai : c'était tout mon plaisir....

— - Et les jours de mauvais temps, que faisiez -vous?

— Je lisais.

— Ah! des livres d'histoire, des voyages?

— Non, monsieur, des romans. »

Ce fut dit avec une parfaite naïveté.

« Elle est franche ! murmura Zénaïde en haussant les épaules ; peut-on dire de pareilles sottises !

— Je chassais, je lisais, et pourtant j'avais encore le temps de m'ennuyer, reprit Glotilde ; les soirées d'hiver sont si longues au coin du feu, sans autre compagnie que ses grands-parents. J'aimais bien ma bonne vieille grand'mère pourtant : c'est elle qui m'a élevée.

— Elle peut s'en vanter ; cette éducation lui fait honneur ! dit tout bas Louisa.

— : Elle m'aimait uniquement, continua Clotilde, elle me gâtait ; mais la pauvre femme n'avait pas bien sa tête, et je ne prenais pas grand plaisir à sa conversation ; d'ailleurs, quand on se voit ainsi tous les jours, à toute heure, on finit par n'avoir plus grand'chose à se dire. J'en étais venue au point de désirer la visite de M. le curé, seulement pour le plaisir de voir un nouveau visage. Ne trouvez-vous pas que j'étais à. plaindre, monsieur ?

— Sans doute, puisque l'ennui vous dévorait ainsi; d'autres à votre place auraient peut-être trouvé l'emploi de leur temps dans la culture de quelque talent. Vous n'êtes pas musicienne, mademoiselle?

— Non, monsieur.

— Et vous ne vous êtes pas occupée non plus de peinture, de dessin?

— J'avais pris des leçons pendant les six mois que j'ai passés en pension, mais je ne me sentais point de dispositions ni de goût. Ma grand'mère m'a bien enseigné tous les ouvrages de femmes ; je sais broder et faire de la tapisserie ; mais en vérité cela ne peut s'appeler une ressource contre l'ennui.

. — Non, car ces petits talents n'occupent guère que les mains ; leur résultat ne satisfait pas l'amour-propre, ils laissent le champ libre à l'activité d'une tête exaltée,

et je crois que plus d'une jeune fille a mûri bien des pensées folles et romanesques en faisant de la tapisserie.

— Eh I oui, c'est vrai ; on fait tout éveillée des rêves qui ressemblent aux contes des Mille et une Nuits.

— Et dans votre bibliothèque de- romans, lesquels étaient le plus à votre goût, mademoiselle?

— D'abord je les trouvai tous admirables, je pleurais en lisant Alexis ou la Maisonnette dans les bois et les Mystères d'Udolpïie; puis tout cela me sembla bien fade ; je ne pris plus plaisir qu'à certains livres qui d'abord ne m'avaient guère plu, Atala, Paul et Virginie; ces deux romans étaient les plus nouveaux de la bibliothèque de ma grand'mère. Plus tard j'en ai lu d'autres, auprès desquels ceux-ci m'ont encore semblé bien pâles. Que de belles pages écrit M. de Balzac ! comme elles remuent le cœur et font venir les larmes aux yeux des jeunes filles ! Pourtant ce n'est pas cemmeje l'ai va dans ses livres que je comprends l'amour.

— Ah! mon Dieu! que dit-elle donc là! fit Louisa stupéfaite. Je ne sais si nous devons écouter plus longtemps.

— Mademoiselle , je voudrais bien connaître vos théories sur l'amour, dit Léonce avec un demi-sourire. C'est une espèce de confidence que je vous demande là, et vous me trouverez indiscret, peut-être ?

— Indiscret ! pourquoi ? Votre question est toute simple ; car il ne s'agit en ceci de rien qui me regarde, je n'ai jamais rencontré aucun des héros de M. de Balzac. Mais voyez-vous, j'ai compris qu'à la place de ces femmes qu'ils aiment, qu'ils trompent, qu'ils abandonnent, je ne me serais pas résignée au rôle de victime. Oui, l'homme que j'aurais environné de tant d'amour, de dévouement, ne me quitterait pas vivante, la

mort seule le délivrerait de moi ; à défaut d'autre vengeance, je lui laisserais ce remords, je me tuerais.

— Vous êtes bien courageuse, mademoiselle, répondit froidement Léonce.

— Heureusement, reprit-elle avec gaieté, le monde où je vis n'est pas peuplé de héros de romans; bientôt l'amour sera pour moi chose défendue ; je vais me marier.

— - Ah !... et c'est une raison?... Elle me semble singulière.

— Elle est au contraire toute simple. On a arrangé mon mariage avec un négociant marseillais, un homme de cinquante ans, un honnête industriel, vieilli dans sa raffinerie de sucre, entre les couffes de Havane et les barils de mélasse. Assurément je n'aurai jamais de passion pour lui , mais je sais mon devoir, je le rem*plirai avec scrupule; je serai une honnête femme, fidèle à son mari, et qui mourrait plutôt que de trahir le serment qu'elle lui aura fait d'un libre et plein consentement. J'ai près de vingt ans, je sais bien ce que je fais ; en me mariant, je n'aurai pas l'excuse de m'être trompée, d'avoir agi avec légèreté , avec inexpérience, de m'être laissé sacrifier, et je ne me retrancherai derrière aucun de ces prétextes dont tant de femmes tirent si bon parti. On dit que j'ai une tête exaltée, un caractère fougueux. Blanche, ma cousine, se oroit obligée 4e me remontrer sans cesse mille choses qui touchent à des niaiseries de convenance; ma vie lui prouvera qu'on peut avoir ce qu'elle nomme des idées romanesques, et rester toujours une femme irréprochable.

— Quelle tirade ! dit Zénaïde, qui n'avait pas perdu un mot de cette espèce de profession de foi. C'est comique; je n'ai jamais entendu un tel pêle-mêle de choses inconvenantes et de grandes sentences ; où prend-elle donc ce qu'elle dit ?

DEDX A DEUX. 47

— Par-ci, par-là, dans de bons et de mauvais livres ; les demoiselles comme cela lisent tout.

— Silence, Louisa; voilà M. des Glayeux qui lui parle en baissant la voix. »

Elles se rapprochèrent encore un peu, le cou tendu, l'ombrelle à la hauteur du nez.

« Si toutes les jeunes filles vous ressemblaient, mademoiselle, disait Léonce, les hommes n'éprouveraient pas de si grandes hésitations. Il faudrait que chacune ht ainsi sa profession de foi, la main sur la conscience ; on saurait au moins à quoi s'en tenir ; mais point, elles sont habituées à une réserve qui, jusqu'au jour du mariage, met leurs défauts et leurs qualités au néant. Au bout de six mois d'une fréquentation habituelle, on ne connaît encore que le son de leur voix et la couleur de leurs cheveux ; tout ce qu'elles disent est si arrangé, si mesuré, qu'on ne peut en vérité les juger à fond sur une surface si pâle et si unie.

— Entends-tu? dit Zénaïde en serrant le bras de sa sœur; c'est à dégoûter de toutes les peines qu'on se donne pour être une personne oomme il faut.

— C'est à la solitude dans laquelle ou vous a élevée que vous devez peut-être cette entière franchise, continua Léonce; prenez garde qu'elle ne s'altère au contact du monde ; c'est une si rare et si charmante qualité ! elle ne sera pas appréciée par les esprits médiocres ; on vous en fera souvent la guerre ; c'est pour cela qu'il ne faut pas la prodiguer hors du cercle intime de votre famille et de vos amis. Pardonnez si je risque ces conseils ; mais, voyez-vous, j'ai quelque expérience, je suis plus vieux que vous; j'ai déjà appris à mes dépens qu'on peut être presque aussi malheureux par ses qualités que par ses défauts. Il n'y a pas encore longtemps que vous avez quitté la campagne, mademoiselle?

— Il y a un an seulement. Après la mort de ma grand'mère, je suis venue demeurer avec ma cousine. Blanche est une charmante personne, que j'aime de toute mon âme; mais nos caractères ne se conviennent pas: elle est si calme, si concentrée, si maîtresse d'elle-même. Je ne l'ai jamais vue en colère.

— Ah!... ceci n'est pas un défaut, par exemple.

— Elle aime tranquillement , sans manifestation. Quand M. Lechesne doit venir, elle l'attend sans impatience ; s'il tarde, elle ne pleure pas, et quand il arrive elle ne s'écrie point, elle ne témoigne rien; seulement elle devient un peu pâle, et on devine que le cœur lui bat.

— Philippe est bien heureux d'être aimé ainsi! » s'écria Léonce avec un soupir.

Glotilde le regarda avec une sorte de tressaillement, comme si ce mot avait eu pour elle un sens clair ; étendu, profond. Peut-être fit-il vibrer quelque chose au fond de son cœur; car elle rougit légèrement, et quitta aussitôt le bras de Léonce pour courir en avant.

« La voilà partie, murmura Louisa; c'est heureux! Et M. Léonce qui poursuit son chemin d'un air rêveur, comme s'il était seul. Ah ! J'avais un pressentiment que cette partie de campagne serait mortellement ennuyeuse.

— Maman , s'écria Zénaïde, voulez-vous prendre mon bras, vous devez être bien fatiguée? »

Léonce se tourna vivement comme un homme qu'on éveille en sursaut, et vint offrir son bras à Mme Violan, qui lui répondit gracieusement :

« Merci, monsieur, ce n'est pas la peine; nous arrivons. »

Tout près de la mer, au bas du coteau que couronne le vieil ermitage de Notre-Dame, il y a un bouquet de pins d'Italie, dont les cimes touffues s'étendent en* larges parasols au-dessus d'une roche plate qui resremble à une immense table. La terre est tapissée tout alentour de plantes des montagnes : la scabieuse, l'œillet sauvage mêlent leurs faibles senteurs au souffle frais de la mer. Çà et là s'élèvent d'épais buissons de troènes et de térébinthes : les reptiles s'abritent au milieu de leurs tiges serrées, d'où s'exhale une légère odeur de musc.

Les ruines d'une petite maison témoignent que ce site pittoresque fut jadis habité ; les semences que la main de l'homme avait jetées sur ce terrain inculte ont germé parmi les plantes sauvages; la caracolle fleurit le long du mur écroulé; un rosier multiflore grimpe jusqu'au-dessus du toit, et retombe en capricieuses guirlandes autour de l'unique fenêtre, à laquelle il ne reste qu'un volet délabré. Le vent murmure incessamment à la cime des pins comme une voix plaintive qui se mêle à la voix du flot expirant sur la grève.

A l'aspect de ces lieux, Léonce s'arrêta charmé ; il n'était point venu jusque-là dans ses promenades solitaires; ce coin de terre, caché dans une échancrure du rivage, n'était guère visité que par les pâtres qui y

menaient leurs troupeaux. En ce moment Léonce eût voulu être seul pour jouir paresseusement, à l'ombre des pins, de ce frais paysage, de cette belle journée de mai si sereine et si parfumée; il tâcha de s'isoler; mais ce n'était pas chose facile au milieu des gens qui l'entouraient; on s'installa à l'ombre des pins, sur des chaises pliantes et les domestiques servirent le déjeuner, un déjeuner où abondaient les friandises et les vins choisis; mais ni la bonne grâce de Mme de Fresnay ni la gaieté de Philippe ne gagoèrent les convives; on causait sans chaleur, on riait du bout des lèvres; il n'y avait point d'abandon, encore moins de bienveillance réciproque entre ces femmes qui se voyaient pour la première fois ; elles se haïrent tout d'abord d'instinct. Or, cela perçait à travers leurs formules polies.

Après le déjeuner, M. Barquier et Mme Violan se mirent à jouer aux cartes; les demoiselles Violan tirèrent de leur sac à ouvrage la broderie qui leur servait habituellement de contenance. Mme Barquier n'avait pas oublié non plus sa tapisserie ; c'était absolument comme dans le salon ; il ne manquait que les bougies et le thé.

Blanche et Philippe causaient à demi-voix avec Lé'once, en dehors du cercle; ils étaient dans cette heureuse disposition qui fait qu'on est content des autres et de soi-même : la vie est si bonne prise de ce point de vue ; en face d'espérances et de projets qu'on forme avec sécurité, sans impatience et sans obstacles ! Blanche était une de ces femmes dont la séduction toutepuissante consiste surtout dans une réserve qui ne dit rien et laisse beaucoup deviner. Jamais ses paroles n'avaient un sens passionné ; mais le son de sa voix était si pénétrant et si doux, son regard avait une expression tout à la fois si chaste et si tendre qu'elle n'avait qu'à

parler et tourner ses beaux yeux vers celui qui l'aimait pour l'enivrer de bonheur et d'amour. Philippe sentait son bonheur avec une sorte d'étonnement , lui depuis si longtemps étourdi, blasé, rassasié, à bout de toute passion ; il voyait reverdir les émotions de sa première jeunesse : il était amoureux comme à vingt ans.

Il y a quelque chose de contagieux dans de telles émotions : Léonce l'éprouva. H ne fut point jaloux du bonhçur de son ami ; mais il l'envia ; il appela de tous ses désirs une autre Blanche aux cheveux noirs, à la voix douce, au regard velouté. Mais en vain il la cherchait devant lui ; tous ces types de femme .étaient trop éloignés de celui élu par son cœur pour que son imagination pût seulement s'y méprendre. Il n'éprouvait nulle amoureuse sympathie pour ces jeunes filles groupées en ce moment devant lui, sous l'ombrage mélo* dieux des pins; elles lui restaient indifférentes, même sous l'influence de cet air tiède, parfumé, et qui portait au fond de 1 ame une molle langueur, une ardente soif d'aimer. Les trois sœurs n'avaient pour ainsi dire point d'individualité. C'étaient comme trois pâles copies l'une de l'autre ; eussent-elles été plus séduisantes, plus relief d'esprit et de figure, Léonce n'aurait pu les aimèf en les trouvant si pareilles. Clôtilde lui semblait au contraire trop remarquable ; il ne trouvait point de charmes dans, sa beauté régulière et trop peu féminine. Elle écrasait de ses proportions colossales les proportions fluettes et effacées des demoiselles Yiolan, qu'elle regardait naturellement par-dessus l'épaule. Ce contraste, à force d'être frappant, devenait presque ridicule.

Combien de passions jalouses et tristes réveille la présence des heureux que fait l'amour dans le cœur des femmes qui ne peuvent plus rien espérer pour leur

propre compte, ou qu'une récente déception a frappées ! Mme Barquier tournait les yeux avec un profond regret vers le passé, vers ces jours de beauté, de triomphante jeunesse, où elle fut aussi adorée ; Zénaïde avait des larmes amères au fond du cœur : elle se sentait découragée, blessée à mort dans ses plus belles espérances de mariage ; elle avait toujours présente à l'esprit Tépithète terrible qui classe irrévocablement lés demoiselles dont la majorité date de quelques années : Vieille fille ! Mais ces douleurs, ces poignantes tristesses étaient sans manifestations. Un salutaire orgueil les retenait dans les plus secrets replis de l'âme qu'elles dévoraient; Mme Barquier semblait seulement préoccupée du jeu de son mari ; Zénaïde souriait comme toujours ; il n'y avait pas un pli sur son front, pas une larme dans ses yeux.

« Il fait bien chaud, dit Glotilde en venant s'asseoir d'un air franchement ennuyé près de sa cousine, est-ce que nous allons rester ici tout le jour ?

— Mais je pense que oui; n'est-ce pas l'avis de tout le monde? On est si bien sous ce bel ombrage! N'as^tu pas un peu causé avec ces demoiselles, ma chère Clotifdet

— Un peu ; mais je ne trouve pas grand'chose à leur dire.

— Tu n'es pas timide, pourtant, et encore moins niaise et sotte. Allons, tu n'y mets pas de bonne volonté.

— C'est vrai. Elles ne me plaisent pas.

— Moi, je les trouve charmantes; et je remercie M. Lechesne de me les avoir fait connaître.

— Toi, tu es toujours contente de tout et de tout le monde. Ne lui en voulez -vous pas, monsieur Lechesne, de cette bienveillance universelle?

— Au contraire ; j'aime cette facilité de caractère, cette indulgence, ce bon vouloir qui couvre les défauts de chacun, et cherche des qualités à tout le monde.

— Mais à quoi bon tant de frais pour des geDS qui ne les valent pas ?

— Pour être admirée, aimée de tous comme votre cousine.

— Ah ! vous n'êtes pas jaloux , fit Glotilde avec étonnement; si vous Tétiez....

— Si je Tétais, je ne pourrais souffrir que Blanche fût aimable pour d'autres que pour moi, n'est-ce pas?

— Sans doute : chaque parole gracieuse , chaque regard qu'elle adresse à un autre, c'est un vol fait à vous....

— Est-elle folle ! interrompit Blanche en riant. Tais-toi, Glotilde ; ne dis plus cela, sinon M. Moutar ne voudra plus t 'épouser, et il n'y aura plus moyen de te trouver un autre mari. »

Elle rejeta sa tête en arrière avec un petit sourire dédaigneux, et s'écria de très-bonne foi :

« Eh bien ! je ne me marierai pas, je mourrai vieille fille. Après tout, ce ne doit pas être un si triste sort; je ne sais pourquoi on le prend si fort en pitié, il a bien ses avantages.

— Puisse-t-il lui advenir ! » pensèrent les demoiselles Violan.

Louisa se pinça les lèvres, et regarda en dessous Léonce qui venait de. s'asseoir à son côté. Il prit un coin de sa broderie, et se mit à le rouler entre ses doigts, en parlant tout bas, en riant, quoique, en vérité, il n'eût rien à lui dire et point de gaieté dans le cœur; mais il voulait se distraire en présence de ce bonheur qui lui faisait envie. Cet entretien, qui n'avait pas grand

ssns, semblait pourtant si animé, que Mme Viplan, dont l'œil vigilant observait tout, oublia d'annoncer un quatorze de dames, et perdit sa septième partie de piquet contre M. Barquier.

Au bout d'un quart d'heure Léonce tourna la tête par hasard ; Glotilde était à quelques pas derrière lui, les bras croisés, la tête penchée ; elle le regardait, et sa physionomie avait une expression singulière. Tout à coup elle se releva brusquement, et prit son chapeau de paille suspendu aux branches d'un térébinthe.

« Où vas-tu donc? lui dit Blanche.

— Là-bas, le long du rivage. Je ne peux pas prendre comme cela racine aux endroits où je m'arrête. Je vais me promener.

— Ne t'éloigne pas trop , au moins.

— Mademoiselle prend-elle son fusil? dit gravement le domestique en le lui présentant; on dit qu'il y a des poules d'eau Ik-bas, dans ce petit bois de tamarins. »

Glotilde arma le fusil de nouvelles capsules et en examina la détente; pute elle le mit en joue. Louisa s'écria :

« Attendez ! attendez !

— Qu'est-ce? dit Glotilde en se tournant.

— Mademoiselle, pardon ; je vous priais d'attendre que je me fusse un peu éloignée. J'ai peur des coups de fusil ; cela me fait mal aux nerfs.

— Oui, oui, attendez que nous soyons loin, » dirent les autres sœurs en se levant.

Glotilde ne daigna pas répondre ; elle passa bravement son fusil en bandoulière, et disparut bientôt entre les buissons. Un peu après on la revit le long du rivage ; elle se dirigeait vers un petit cap bordé de tamarins, dont les rameaux échevelés trempaient dans la mer.

« Ce doit être bien incommode de chasser en robe

de. mousseline, observa Louisa; à sa place je mettrais une blouse.

— Et un chapeau d'homme, » ajouta Elvire.

Clotilde disparut derrière les tamarins, et Louisa murmura d'un air satisfait : « La voilà partie peut-être pour le reste de la journée. »

Cependant le vent commença à souffler du sud-est par courtes rafales, et de gros nuages barrèrent l'horizon. Le soleil était à son déclin, et pourtant il faisait une chaleur lourde et suffocante. Les oiseaux de mer voletaient en rond et rasaient le flot de leurs ailes noires. Quelques voiles blanches fuyaient rapidement au large ; le temps était sombre en pleine mer ; une ligne obscure, et d'où sortaient incessamment des nuages opaques, séparait le ciel et les eaux. En deçà des îles d'Hyères les vagues étincelaient aux obliques rayons du soleil, et leur sourd clapotement commençait à frapper les sinuosités du rivage.

Léonce s'assit à l'écart sous un lentisque ; il tourna son visage au vent salé de la mer; il écouta les bruits confus qui s'élevaient autour de lui, et toute son âme resta plongée dans un attentif et muet ravissement. Il était plus que tout autre sensible à ces grandes scènes, lui, le pauvre clerc de notaire, si longtemps enfermé dans l'atmosphère d'une étude, où il n'eût pas été aisé de deviner, n'importe à quelle heure, s'il faisait soleil ou clair de lune. Il se prit à rêver au passé si misérable et si pâle, à l'avenir si radieux. Cette mer séparée en deux zones, l'une au levant, sombre comme une nuit sans étoiles; l'autre au couchant, resplendissante et sans bornes, lui parut un symbole frappant de sa vie.

Peu à peu les nuages montèrent au ciel, dont l'azur pâlit et s'effaça ; le vent qui susurrait si doucement à la

cime des pins tomba subitement; il y eut un quart d'heure de silence, pendant lequel on n'entendit que les grandes voix de la mer, sourdement répétées par les échos du rivage. Puis tout à coup le vent fraîchit et le tonnerre gronda au loin.

On s'était un moment dispersé pour la promenade ; les demoiselles Violan en étaient à regretter sur ce sol inégal les allées du bois de Boulogne. Mme Barquier remarquait que l'air salin sèche fort*la peau du visage.

Ce coup de tonnerre fut comme un rappel qui réunit tout le monde.

« Il y a de l'orage là-bas, cria M. Barquier ; nous sommes sans parapluies, et dans un quart d'heure il pleuvra ici.

— Il faut sur-le-champ retourner à Hyères, s'écriat on tout dune voix.

— Nous pourrions nous mettre à l'abri ici, » dit Léonce en allant vers la maisonnette.

Il enfonça la porte, qui ne tenait qu'à un clou, et jeta un coup d'œil dans l'intérieur. Il y avait dans un coin un grand tas de plantes aromatiques et quelques fagots de bois d'olivier qui, à la rigueur, pouvaient serVir de sièges.

« Je ne veux pas me réfugier là dedans, s'écria Louisa; il y a peut-être des scorpions, des serpents. J'aime mieux m'en aller en courant jusqu'à la ville. »

Un pêcheur passa au bas de la colline, ses filets sur le dos, le pantalon rayé retroussé au genou, la tête couverte d'un vaste chapeau de paille et la tayollo serrée autour des reins. Il marchait vite et en sifflant.

« Pardon, mon ami, dit Philippe en allant au-devant de lui ; pensez-vous que l'orage vienne sur nous ? »

Le Provençal regarda l'horizon noir et sillonné d'éclairs; il avait compris, mais il ne put pas répondre en

français ; et, après un moment d'hésitation, il dit dans son langage : La chavane ven d'eila; bessai que d'aqui miech houro sera eissi.

« Ah! mon Dieu, je ne le comprends pas! s'écria Philippe ; quel jargon ! qui dirait que nous sommes en France !

— Il vous répond que Forage vient de là-bas, et que dans une demi-heure il pleuvra ici, dit Blanche en s'avançant.

— Ah! merci, mon cher ami; je vous salue. »

Le rustre sourit de cet air sournois et fin, particulier au paysan provençal, et s'éloigna en mettant la main à son chapeau.

« Allons ! allons ! il n'y a pas une minute à perdre, cria M. Barquier en ouvrant la marche. Tâchons d'arriver! Madame Barquier, prends mon bras. »

On fit quelques centaines de pas presque en courant. Tout à coup Blanche s'arrêta et dit d'un air consterné :

«EtClotilde!

— Qui sait où elle est allée? » murmurèrent les demoiselles Violan.

Blanche reprit :

« Il faut l'aller chercher; il faut l'attendre, du moins. Mesdames, regagnez bien vite la ville; moi je reste. »

Le temps devenait de minute en minute plus menaçant. Philippe supplia Mme de Fresnay de ne pas s'exposer à l'orage effroyable près d'éclater sur eux. Alors Léonce offrit de rester, d'aller au-devant de Glotilde, de la chercher, de la ramener; après un court débat ce parti fut accepté.

Les demoiselles Violan avaient une centaine de pas d'avance. Lorsque Blanche les rejoignit, et leur apprit que M. des Glayeux était resté afin d'attendre Clotilde,

elles s'arrêtèrent pour regarder en arrière. Léonce était déjà retourné sur ses pas. Il marchait le long du rivage, et Ton entendit à travers le bruit du vent une voix qui appelait Glotilde. Les trois sœurs échangèrent un regard plein de malice et de dépit.

« C'est bien inconvenant ! » dit Louisa.

M. et Mme Barquier arrivèrent les premiers sans avoir reçu une seule goutte de pluie; cinq minutes après tout le monde les avait rejoints, et l'orage éclatait avec une épouvantable violence. Blanche, debout derrière une fenêtre, regardait avec inquiétude le long du chemin, devenu un torrent. Bientôt la nuit vint ; on ne distingua plus, à la lueur blafarde des éclairs, qu'un immense chaos où le ciel et la mer semblaient se confondre. Les orangers courbaient leurs têtes fleuries sous des torrents de pluie ; ils apparaissaient tout blancs au milieu de ces tourbillons grisâtres; des raies de feu sillonnaient incessamment les nuages, dont les échos immenses répétaient, durant une minute, chaque coup de tonnerre. Verê dix heures l'orage sembla se calmer un peu, et Mme de Fresnay envoya des gens munis de flambeaux du côté de l'ermitage.

On veilla jusqu'à minuit chez Mme Barquier. Les demoiselles Yiolan oublièrent de prendre leur broderie; elles se relayaient pour observer le temps à travers les

vitres ; on eût dit que des cataractes s'étaient ouvertes au ciel; il tonnait sans interruption. Les trois sœurs chuchotaient entre elles d'un air désespéré.

• Qui sait où M. des Glayeux se sera réfugié? disait "Louisa.

— - Et Mlle Clotilde ! Ils se seront infailliblement rencontrés et mis à l'abri dans quelque bergerie; comme c'est pastoral !

— Jamais je n'aurais pensé qu'il pût arriver rien de semblable ; il est vrai que je n'ai pas encore connu quelqu'un comme Mlle Clotilde. A Paris il n'y a pas de ces personnes-là.

— J'avais un pressentiment que cette journée serait malencontreuse. Ce pauvre M. des Glayeux! je suis bien sûre qu'il nous regrette en ce moment; il aimerait mieux être ici à faire tranquillement sa partie d'échecs que de courir les champs avec cette folle.

— Mesdemoiselles , elle mérite certainement tout ce que vous dites d'elle , interrompit Mme Violan avec une affectation d'indulgence; mais, je vous en prie, soyez bonnes et fermez les yeux. Vous devriez remercier Mlle Clotilde de ses défauts, ils vous mettent en relief. Je. vous assure qu'elle a fait beaucoup valoir aujourd'hui vos manières et votre éduôation. »

Tandis que l'on commentait si charitablement chez Mme Barquier tous les incidents de la journée, Blanche était dans des transes inexprimables ; les domestiques envoyés pour chercher Clotilde n'avaient pas été bien loin ; ils s'étaient arrêtés au prochain cabaret et attendaient une embellie pour continuer leur chemin.

Or, l'orage dura jusque vers l'aube. Un peu avant le lever du soleil, le vent d'ouest commença à souffler; les nuages qu'il déchirait fuyaient vers la haute mer; au point du jour quelques étoiles brillèrent et s'effa-

cèrent aussitôt dans 1 azur du ciel rasséréné. Les deux hommes que Blanche avait envoyés repartirent; à moitié chemin de l'ermitage ils rencontrèrent Glotilde.

Blanche ne s'était pas couchée ; elle attendait dans de mortelles inquiétudes. Lorsqu'elle entendit Philippe qui arrivait en s'écriant : « La voici ! voici Glotilde ! » elle alla au-devant de la jeurie fille et l'embrassa en lui disant : « J'étais bien inquiète.... mais d'où vienstu?... »

Glotilde était très-pâle; elle avait la tête nue; son chapeau, qu'elle portait suspendu au bras, ne semblait pas mouillé, non plus que ses vêtements. Ses yeux étaient fatigués et pleins de larmes. Elle s'assit, ou plutôt elle se laissa aller dans un fauteuil, en disant : « Mon Dieu ! que je me sens mal !

— Tu souffres? reprit Mme de Fresnay ; mais qu'astu donc? où as-tu passé cette affreuse nuit? »

Glotilde ferma les yeux et s'appuya de la tête et des bras comme une personne anéantie.

« Étais-tu à l'abri du moins? reprit Blanche en arrangeant doucement les cheveux en désordre de la jeune fille.

— Oui, répondit Glotilde d'un ton bref,

— Et Léonce, 'vous n'avez donc pas rencontré Léonce? demanda Philippe.

-- Non, monsieur, répondit Glotilde.

— C'est inconcevable ! il est allé vous chercher, et il n'est pas encore de retour. Mon Dieu ! quelle horrible nuit ! »

Glotilde se leva en chancelant, et mit les mains à son front, comme quelqu'un qui souffre de la tête. Elle alla jusqu'à sa chambre, appuyée sur Blanche, et se prit à pleurer amèrement. Gela ressemblait à un caprice, à une crise nerveuse? il n'y avait point de motif

à une telle douleur , on ne pouvait pas l'expliquer par les angoisses de la nuit précédente; une jeune fille délicate et timidement élevée en serait morte peut-être; mais Glotilde avait des habitudes dont le seul bon côté était delà rendre inaccessible à. certaines frayeurs; elle avait supporté plus de fatigues et bravé sans peur de plus terribles orages.

« Mais qu'as-tu donc? lui dit Blanche avec étonnement. Toi qui te moques tant des femmelettes, te voilà justement comme elles, ma pauvre enfant. Tu as beau renier ton sexe, tu es aussi femme qu'aucune de nous. Voyons, que t'est -il donc arrivé?

— Rien, fit-elle en essuyant ses larmes; je ne sais pourquoi je pleure. C'est une faiblesse que j'ai pour la première fois.

— Va, ce ne sera pas la dernière , et je ne t'en fais pas un reproche. Ma chère Glotilde, tu serais si aimable si tu voulais être comme les autres femmes.

— Pas à mes yeux, cousine ; excepté toi , je ne connais pas une femme à laquelle je voulusse ressembler. Ces demoiselles Violan, par exemple, je les trouve ridicules....

— Je suis persuadée qu'elles te le rendent bien.

— Ah ! mon Dieu! et pourquoi? »

A cette question d'une naïveté si orgueilleuse , Blanche se prit à rire, et répondit en baisant sa cousine au front : « Je te le dirai si tu veux me promettre de profiter de la leçon. Vois-tu, Glotilde, malgré tes vingt ans, tu n'es qu'un grand enfant, dont j'ai eu tort de prolonger l'inexpérience, moi qui connaissais un peu le inonde. Je t'ai trop étroitement tenue dans notre intérieur. J'avais, il est vrai, mes motifs pour cela; mais à. présent que ton mariage avec M. Moutar est arrêté.... »

Glotilde fit un geste d'impatience et se prit derechef à pleurer , en disant : « Ma pauvre tête est brisée! je ne sais plus ce que je fais ni ce que je dis. Ah! mon Dieu ! que je souffre L . .

— Tu as besoin de repos , dit Blanche en la conduisant doucement vers son lit ; je te laisse; dors bien, dors longtemps. Que je te retrouve ce soir heureuse et gaie comme hier. »

Elle s'éloignait après avoir encore une fois embrassé Glotilde. Mais, se ravisant, elle revint sur ses pas et dit à voix basse : « Toute la colonie parisienne va venir me demander de tes nouvelles et me faire mille questions. Il faut que je sache où tu as passé la nuit.

— Dans cette masure.... sous les pins, répondit faiblement Glotilde.

— Tu y es donc retournée avant l'orage?

— Oui, avant l'orage.

— C'est étrange que tu n'aies pas retrouvé là M. des Grlayeux! » observa la jeune veuve.

Elle sortit à ces mots et répéta en fermant la porte : « Dors, mon enfant, dors jusqu'à ce soir. »

Mais Glotilde, qui s'était tournée vers la muraille comme une personne qui s'endort, se releva aussitôt les yeux ouverts ; puis, s'enveloppant à la hâte d'un peignoir, elle alla s'asseoir près de la fenêtre , et regarda dehors à travers les persiennes. De cette place on voyait le jardin et la façade de la maison où demeurait Léonce. Toutes 'les fenêtres de son appartement étaient encore fermées. Les demoiselles Yiolan se promenaient sur là terrasse l'ombrelle à la main ; à chaque instant elles regardaient avec leurs jumelles sur le chemin de l'ermitage. Elles firent ainsi trois bonnes heures d'observation. Enfin M. Barquier, qui se tenait à une fenêtre du premier étage , sa lunette d'approche bra-

quée aussi sur le chemin , secoua son mouchoir en • l'air. Léonce arrivait du côté de l'ermitage ; il portait en bandoulière le fusil de Glotilde. On le reçut comme s'il revenait de l'autre monde. M. Barquier l'embrassa avec un transport de joie ; toutes les dames étaient émues, curieuses, impatientes de savoir comment il avait passé cette mauvaise nuit. On le pressait, on l'entourait, on le poursuivait de questions.

«Enfin, te voilà! cria Philippe en accourant; quel souci tu nous as donné toi aussi! Mais d'où diable viens-tu? Où étais-tu allé te perdre?

— J'ai passé la nuit là-bas, au bord de la mer, dans une mauvaise cabane. Il faisait un temps si affreux ! répondit Léonce d'un air accablé.

— Glotilde est revenue ce matin , poursuivit Philippe; elle s'était aussi mise à l'abri comme elle a pu. Comment donc se fait-il que vous ne vous soyez pas rencontrés? C'est une fatalité ! La pauvre fille a passé une terrible nuit, toute seule, au milieu des champs, dans une masure qui n'a plus ni portes ni fenêtres. Elle repose à présent. Tiens ! mais comment se fait-il que tu rapportes son fusil?

— Je l'ai trouvé par hasard , répondit Léonce ; je l'ai trouvé à l'endroit où nous étions hier, près de cette masure, sous les pins. C'est là sans doute que Mlle Glotilde s'est réfugiée cette nuit.

— Et tu n'as pas eu l'idée de revenir la chercher de ce côté-là?

— Mon Dieu, non !

— Allons, montez chez vous bien vite, dit Mme Barquier. Vous êtes tout pâle et défait ; il faut vous mettre au lit et rester en repos jusqu'à demain. »

Léonce reconduisit la bonne dame et rentra chez lui aussitôt.

Les trois demoiselles Violan restèrent sur la terrasse droites, la bouche pincée, l'air désappointé.

« M. Léonce est blême comme un mort, dit Elvire; il a certainement gagné une courbature en courant après cette demoiselle Glotilde. Je suis bien contente qu'il ne Tait pas rencontrée.

— Il lui garde rancune, observa Louisa. As-tu remarqué , il ne demandait seulement pas de ses nouvelles.

— Il ne peut la souffrir; cela se voit. Il s'était dévoué par pure politesse.

— C'est bien fâcheux pour nous et pour lui ! Voilà deux soirées perdues! On s'ennuie un peu chez Mme Barquier quand il n'y est pas. Ce sot mariage est venu tout déranger ici. Oh! j'en veux à M. Lechesne ! Va , Zénaïde , c'est un homme bien égoïste et bien léger !

— Je m'en suis aperçue il y a déjà longtemps, répondit-elle avec fierté.

— Mesdemoiselles , cria Mme Violan qui tricotait assise derrière les persiennes, il fait là dehors un soleil à fendre la tête ; vous aurez infailliblement des feux à la peau si vous ne rentrez bien vite ; encore une matinée comme celle-ci et votre teint deviendra rouge et grossier comme celui ti'une campagnarde. »

A cette formidable prédiction les trois sœurs s'enfuirent vers la maison , dont tous les volets se refermèrent. Glotilde pleurait toujours le visage collé aux vitres de sa fenêtre.

Le soir de ce même jour Léonce veillait seul dans sa chambre, la tête dans ses mains, les coudes appuyés sur une table. Il avait renvoyé de bonne heure son domestique, et on le croyait couché depuis longtemps. Tout le monde dormait dans la maison ; il était minuit passé; Léonce alla ouvrir une des portes-fenêtres qui donnaient sur le jardin ; il avait besoin d'air; il étouffait ; puis il revint s'asseoir tristement, et resta là le regard perdu dans le paysage indécis qu'encadrait la fenêtre. La lune à son déclin jetait de mourantes lueurs aux cimes les plus élevées. Entre les sombres touffes de feuillage on distinguait les orangers couverts de fleurs.

Un calme profond régnait dans les airs ; la terre humide exhalait de molles senteurs; c'était une de ces nuits douces et ravissantes pendant lesquelles le rossignol chante jusqu'à l'aube.

Tout à coup un frôlement léger fit tressaillir Léonce; une ombre passa le long de la terrasse, et presque aussitôt Clotilde parut au seuil de la porte, où elle s'arrêta. Léonce s'était levé avec une sorte de terreur ; il demeura un moment muet , le front pâle , les lèvres serrées et tremblantes.

« Mademoiselle.... dit-il enfin, c'est vous!... quelle imprudence !... Si l'on se doutait que vous êtes ici!... 372 5

— Eh bien, dit-elle dune voix brève, que m'importe!... »

Elle s'assit ; Léonce épouvanté alla fermer la fenêtre ; puis il revint près de la jeune fille , et lui dit à voix basse : « Clotilde !... vous auriez moins de colère et de haine dans le cœur si vous saviez ce que je souffre moi aussi.... »

Elle arrêta sur lui un regard sombre et douloureux ; un sourire indéfinissable passa sur ses lèvres pâles; elle murmura en joignant les mains : « De la haine, mon Dieu!... Oui, je devrais en avoir.... C'est une lâcheté de vous pardonner ! c'est une lâcheté d'être venue ! . . . Monsieur, votre conduite aujourd'hui a été celle d'un homme sans cœur!... Vous étiez ici tranquille, vous ne vous souveniez pas qu'une pauvre fille se mourait de honte et de douleur !... Vous l'avez laissée seule avec son désespoir ! . . . Quelle journée ! Croyez- vous que j'aie pu dormir?... Je suis restée seule dans ma chambre, j'ai pleuré.... Oh! qu'il a fallu de courage ce matin pour revenir ici. Combien il m'en a coûté pour renfermer là vérité au fond de mon cœur ! J'ai eu la force de mentir; j'ai caché ma honte et votre infamie; personne ne se doute de mon malheur.... Ce matin, j'étais soutenue par une pensée, un fol espoir; je croyais que vous alliez venir, je vous attendais.... Et tout le jour s'est passé ainsi , puis la soirée.... Oh! monsieur, vous n'êtes pas venu ! vous m'avez abandonnée. ... Mais je serais morte s'il avait fallu passer la nuit ainsi!... Et vous vous étonnez que j'aie osé venir vous chercher!... Mais vous ne comprenez donc pas que je suis au désespoir ! »

Léonce écoutait ces sanglots, ces plaintes véhémentes la tête baissée, le regard fixe, la mort dans le cœur. Son avenir s'écroulait, il voyait ses plus belles, ses plus

chères espérances tout h coup emportées par un de ces funestes hasards qui brisent sans merci les plus heureuses destinées. U n'avait pas balancé, son sacrifice était fait déjà,; mais au moment de le déclarer à cette femme qu'un sort fatal jetait au milieu de sa vie, il éprouvait une sourde irritation, un serrement de cœur qui retenait ses paroles. C'était sa liberté, son bonheur, tout son avenir qu'il allait aliéner d'un mot, et son âme se révoltait en face de ce terrible engagement. Lui, hier si plein de joie, d'espoir, de projets, demain rivé à une chaîne qui devait lui peser jusqu'à la mort ! . . . Et c'était la fatalité, l'occasion aveugle, un instant d'égarement et de délire qui l'avaient si rapidement précipité du haut de son bonheur dans une si misérable situation ; ce fut une cruelle douleur, d'autant plus cruelle, que la plainte était impossible; il fallait, pour être jusqu'au bout juste et généreux, accomplir son sacrifice sans regrets, sans hésitation, avec toutes les apparences d'une passion vive et partagée. Ce courage faillit manquer à Léonce; il se trouvait si malheureux, qu'il n avait plus pitié de celle qui pleurait si amèrement devantlui la faute qu'il allait payer de tout son bonheur. « Vous ne me dites rien, reprit Clotilde après un long silence, vous ne trouvez rien pour moi dans votre cœur, dans votre conscience ! . .. Mais ne voyez-vous pas, monsieur, que je suis votre victime!... N'avez-vous pas peur que j'en finisse tout d'un coup avec un si grand malheur! Si j'avais eu du courage cette nuit je me serais jetée k la mer.... Je n'avais que quelques pas à faire, et tout était fini. Mais cette nuit', un moment j'ai cru que vous m'aimiez, et c'est ce qui m'a perdue..,. Pauvre fille ! je l'ai cru jusqu'à ce soir..., Léonce ! Ah mon Dieu! mon Dieu! je suis bien malheureuse!.. Que deviendrai-je à présent! dites, Léonce? »

Elle se jeta impétueusement à ses genoux, en ajoutant : « Je suis déshonorée, avilie à vos yeux, aux miens.... Je ne survivrai pas à votre abandon; c'est mon honneur et ma vie qui sont à votre merci !... »

Léonce la releva ; ce n'était pas d'elle, c'était de luimême qu'il avait pitié ; car d'un mot il allait lui rendre tout ce qu'elle avait espéré de bonheur en ce monde , tandis que lui brisait à jamais son avenir.

« Cîlotilde , dit-il d'un ton triste et ferme en la faisant asseoir près de lui, si vous m'eussiez mieux compris cette nuit, lorsque avant de nous séparer je vous ai dit simplement que j'étais un honnête homme, vous vous seriez épargné ces doutes , ces exagérations , ces tristes menaces. Je n'ai pas à vous justifier, à vous relever dans l'opinion du monde, il doit nous retrouver demain tels qu'il nous a vus hier. Épargnons-nous des confidences mutiles et humiliantes ; que tout soit réparé sans qu'on sache jamais qu'il y avait quelque chose à réparer : avant ni après notre mariage , personne ne doit savoir quand nous avons cessé d'être étrangers l'un à l'autre, et quel funeste hasard nous a pour jamais liés. »

Ces derniers mots tempérèrent la joie qui avait succédé instantanément au désespoir de Glotilde; ils la blessèrent dans son orgueil et dans le goût très-vif qu'elle avait déjà pour Léonce.

« Un funeste hasard ! répéta-t-elle. Oh ! vous ne me parleriez pas ainsi, Léonce, si vous sentiez quelque chose de ce que j'ai au fond du cœur. Je vous aimerai, moi; je serai heureuse de vous appartenir; c'est une vie de bonheur que je vois, que j'espère.... Mon Dieu! pourquoi restez-vous si triste et si froid après m'avoir consolée!... Voyez; je suis heureuse, je me fie à vous à présent.... Léonce, parlez-moi encore.... Répétez ce que vous venez de me dire pour me rassurer, .pour me

relever de notre faute ! ... Ah î j'ai bien fait de venir ici ce soir! il aurait fallu les attendre encore toute une nuit, ces paroles qui m'ont rendu la vie.... »

Cette véhémence , ces transitions subites , toutes ces démonstrations d'un caractère fongueux, d'une âme passionnée, glaçaient Léonce; il n'avait point de sympathie pour des sentiments si spontanés, si énergiques ; un amour plus contenu l'eût touché bien davantage. Mais son parti était pris; il refoula son désespoir, et dit avec une calme décision :

c Écoutez-moi, Glotilde; il faut que votre sort et le mien soient promptement fixés. Dans la position où nous sommes, les retards ne valent rien pour l'un ni pour l'autre; Vous savez ina position....

— Oui, interrompit-elle, je sais que vous êtes sans parents, d'une famille honorable, que vous avez de la fortune.... Eh! d'ailleurs, que m'importerait d'apprendre le contraire à présent? Quel que vous soyez, je ne puis plus avoir d'autre mari que vous.

— Eh bien! alors, Glotilde, il ne me reste qu'à voir demain votre cousine. Je serai chez elle à midi ; c'est à elle que je parlerai de tout ce qui vous regarde : pas un mot de votre dot, de vos espérances de fortune, je vous en supplie ; ce n'est pas vous qui devez me dire tout cela.... Et maintenant, Glotilde, que vous êtes calme et consolée, il faut nous quitter.... Votre présence ici me fait trembler pour l'honneur de tous deux.

— Ne craignez rien, je n'ai eu ni témoins ni confidents. C'était aisé de venir. Voyez, le jardin de ma cousine touche au vôtre. Je n'ai eu qu'à tirer les verrous de la petite porte. Ah ! comme j'avais peur qu'ils fussent fermés de ce côté-ci !

— Oui ; mais'quelqu'un* pourrait s'éveiller dans la maison et vous entendre. Si votre cousine bu sa femme

de chambre venaient à s'apercevoir que vous avez quitté votre chambre, que vous êtes sortie furtivement. . . . Clotilde, adieu; rentrez, il y va de votre réputation et de mon honneur, puisque je vais vous épouser. »

Elle lui tendit la main et pencha son front vers lui ; il l'effleura de ses lèvres avec une triste émotion, et alla ouvrir doucement la porte après avoir éteint la lampe. Clotilde s'appuyait sur lui ; ils traversèrent silencieusement les allées ; tout dormait, aucune voix, aucun écho ne s'éveilla.

« Adieu, dif encore une fois Clotilde ; adieu, à demain ! Quel tourment de vous revoir au milieu de tant de contrainte ! J'ai encore tant de choses à. vous dire. ...»

Il la baisa encore au front, en répétant : « A demain. »

Et, refermant la petite porte derrière elle, il en poussa les deux verrous.

Lorsque le malheureux se vit seul, et qu'il regarda au fond de son propre cœur, il s'épouvanta d'y trouver tant d'abattement, de dégoût et de tristesse. Il tourna ses yeux brûlants, son front moite au vent frais de la nuit, et sa fièvre se calma un peu; alors il pleura, il pfeura son bonhôur déjà fini.

Le lendemain, de bonne heure, Léonce entra chez son ami qu'il trouva à table avec M, Barquier.

« Mets-toi là, lui dit Philippe; tu vas déjeuner avec nous. »

Léonce refusa du geste, et s'assit en disant avec une affectation de gaieté :

« Vous faites ici sournoisement un déjeuner de garçon....

— Ma femme était mélancolique, je me suis échappé, répondit M. Barquier en se frottant les mains. Oui, oui, je déjeune en garçon aujourd'hui ; et je mange comme il me plaît, et je parle comme je veux, et je peux boire trois petits verres après avoir pris deux tasses de café, et je fumerais même si c'était mon plaisir.

— Que de bonheurs à la fois, s'écria Philippe en riant.

— Les petits bonheurs du célibat, répliqua M. Barquier; je vous prédis que vous les regretterez. Est-ce que vous vous figurez, par hasard, qu'une fois marié, vous serez libre de manger à votre faim et de boire à votre soif? quelle erreur ! Depuis trente ans passés que je vis en ménage j'ai toujours été au régime. Plus votre femme vous aimera, moins vous vivrez à votre fantaisie. Ce que je vous souhaite, c'est qu'elle ait pour vous un attachement placide... .

— Je ne me contenterais pas de si peu ! s'écria Philippe.

— Vraiment ! mon pauvre ami, répliqua M. Barquier en s'animant ; ah ! vous ne savez pas ce que c'est qu'un amour passionné en ménage! Les femmes passionnées, mes amis ! mais il vaut cent fois mieux leur haine que leurs adorations !... La première Mme Barquier m'aimait avec fureur ; elle ne vivait que par moi et pour moi; elle prétendait que j'étais trop heureux d'avoir trouvé une femme dévouée, toute mienne, prête à me suivre en enfer et en paradis : le fait est que j'en serais mort de ce bonheur-là s'il eût duré! Oui, oui, je serais mort véritable martyr de l'amour. . . . » ,

C'était comique d'entendre parler ainsi un vieux bonhomme tout rondelet, coiffé d'un gazon sous lequel passaient quelques mèches de cheveux blancs. Philippe riait de tout son cœur; mais Léonce écoutait M. Barquier la tête baissée, l'air pensif. Au milieu de toutes ces exagérations, il entrevoyait d'amères vérités et il se rappelait avec épouvante l'engagement qu'il avait pris.

« Eh bien! s'écria Philippe, à quoi songes-tu donc? je ne t'ai jamais vu ainsi ! Dieu me pardonne, on dirait que tu es amoureux. »

Léonce remplit un verre et le vida d'un trait ; puis subitement décidé, résolu d'en finir avec ces hésitations qu'il se reprochait, il dit résolument :

« Amoureux ! non, pas encore, et pourtant ton exemple me gagne.

— Ah! mon Dieu! qu'est-ce que ceci ? interrompit M. Barquier en levant les bras au ciel.

— J'ai cent raisons pour me marier, ajouta intrépidement Léonce.

— Avant-hier vous en aviez mille pour rester garçon, répliqua M. Barquier.

— L'exemple de Philippe m'entraîne, reprit Léonce. J'ai compris qu'il valait mieux,, tout d'abord, asseoir ainsi sa vie %que de l'user dans l'incertain et le provisoire. Je suis seul, je veux me marier pour avoir une famille, pour tenir à quelque chose en ce monde; il me faut une femme, des enfants que je puisse aimer; il faut que je

- me marie, vous dis-je! »

En parlant ainsi, il semblait singulièrement ému ; il serrait ses deux mains jointes avec un mouvement convulsif, et son visage, à la fois morne et animé, était fort pâle.

Philippe et M. Barquier se regardaient étonnés, et ne comprenant rien à ces résolutions subites.

« Mon ami, dit enfin Philippe avec un léger sourire, je ne vois rien de très-clair dans tout ce que tu viens de nous dire, si ce n'est que tu es amoureux.

— Sans doute, vous êtes amoureux, ajouta M. Barquier; il faut être amoureux pour avoir conçu en vingtquatre heures de telles idées.

— Eh bien! soit, pensez que je suis amoureux; dites-le bien haut, répliqua Léonce d'un ton bref. Vous savez cela peut-être mieux que moi-même." Quoi qu'il en soit, je veux me marier. »

Il prit encore un verre de rhum, et ajouta gravement en se tournant vers Philippe :

« Je venais pour te parler de mes projets, de mes intentions, et je vais te les dire; notre ami M. Barquier n est pas de trop; j'aurais été converti par ses arguments, si quelque chose avait pu entraîner ma vocation ; mais décidément elle devait tourner au mariage; cela était écrit là-haut. Mon choix est fait ; c'est Mlle Clotilde que je veux épouser.

— Clotilde ! s'écrièrent en même temps Philippe et M. Barquier, frappés tous deux d'une extrême surprise.

— Oui, sa beauté m'a séduit dès que je l'ai vue ; j'aime son caractère vif et franc, ses manières un peu originales. C'est la femme qu'il me fout. Mon cher Philippe, j'ai compté sur toi pour me rendre Mme de Fresnay favorable. D'après ce que je vois, Mlle Clotilde a perdu ses parents; elle est orpheline?

— Ma foi, je fi" en sais rien. J'ignore si elle a de la fortune; il me semble que non. Mais il y a une petite difficulté, mon ami, c'est que son mariage avec un bon négociant de Marseille est arrangé.

— Mlle Clotilde rompra cet engagement, j'ai quelque motif de l'espérer. Veux-tu me conduire aujourd'hui mêmç chez Mme de Fresnay ?

— Mon ami, attendez à demain, s'écria M. Barquier en le saisissant au bras, comme s'il eût craint de ne pouvoir assez le retenir ; réfléchissez encore, dormez là* dessus ; ce ne serait pas trop d'un mois pour y songer. Ce qui est venu si subitement pourrait se passer de même. Vous amoureux! Seigneur, mon Dieu! qui se serait douté que vous aviez un cœur si facile ? Je vous ai vu tout l'hiver d'une indifférence si parfaite pour les demoiselles Violan, qui sont, après tout, de charmantes personnes.

— C'est que mon heure n'était pas venue,» répondit laconiquement Léonce.

M. Barquier joignit les mains d'un air consterné. Il lui sembla dès lors bien prouvé que si son jeune ami revenait de ses intentions envers Clotilde, ce serait pour chercher une autre femme, afin de fixer son avenir, comme il venait de le déclarer. Tout cela semblait assez naturel, d'après les relations étroites des deux amis; on pouvait croire que cette subite résolution était comme certaines monomanies, comme certains actes qui se propagent par l'exemple, et que Léonce allait se marier, ainsi beaucoup de gens se suicident, par imitation.

Après cette première ouverture , Léonce se trouva dans la position d'un homme qui va résolument en avant, parce qu'un abîme vient de s'ouvrir derrière lui.

Mme de Fresnay reçut sa demande avec une extrême surprise et quelque embarras. Il avait à peine laissé le temps à Philippe de la prévenir, et il put voir aisément qu'elle eût mieux aimé ne pas s'expliquer tout d'abord devant lui. Il fallait pourtant en finir; Glotilde avait reçu une promesse dont rien ne pouvait le relever.

« Madame , dit-il après avoir déclaré ses intentions, Philippe, mon plus ancien ami, mon camarade depuis vingt ans, peut me servir de caution près de vous ; il vous dira que je suis un galant homme, capable d'assurer le bonheur de votre cousine, et que je ne vous en impose ni sur ma fortune., ni sur ma position dans le monde. Après vous avoir adressé ma demande, ma* dame, je vous prierai encore d'être mon intermédiaire auprès de Mlle Glotilde. Votre réponse et la sienne vont fixer mon sort. Pardonnez k mon impatience, je voudrais le savoir bientôt.

— Mais ce n'est pas de moi ni d'elle-même que Glotilde dépend , dit Blanche avec embarras, et je ne sais comment répondre à une demande si honorable pour nous : Clotilde a un père; sa mère aussi vit encore ; ils sont tous deux loin d'ici.. ..

— Comment! ils ont donc abandonné leur fille? Elle a été élevée par sa grand'mère , et maintenant elle vit près de vous comme une orpheline : c'est étrange !

— Oui, c'est une étrange et malheureuse situation que la sienne, répondit Blanche avec hésitation. Puis, après un moment de silence, elle ajouta : J'eusse mieux aimé n'avoir jamais à vous parler de Glotilde ni de sa famille ; mais après ce que vous venez de me dire, il n'y a pas moyen de se taire. C'est un devoir de probité que je vais accomplir; il m'en coûte, car peut-être ce sera faire tort dans votre esprit à ma pauvre cousine.»

Léonce secoua la tête; il était d'avance résigné à

tout ce qu'il allait apprendre. Philippe haussa légèrement les épaules ; tout cela lui semblait de la dernière extravagance ; il ne comprenait les mariages d'amour qu'environnés des plus sortables convenances.

« Monsieur, reprit Blanche, je dois d'abord vous dire que Clotilde n a point de dot ; elle n'apportera rien à son mari.

— Je n'avais compté sur rien non plus, madame, et ceci n'est pas un obstacle.

— Plus tard elle aura peut-être une fortune considérable ; son père est armateur à Bordeaux, et il fait de grandes affaires. C'est mon oncle, le propre frère de ma mère, et je dois m'abstenir de dire tout ce que je pense de lui : pourtant, monsieur, il faut bien vous prévenir que c'est un homme sans bonté, sans générosité, sans cœur.... Il n'aime pas sa fille, il ne fera rien pour elle ; il a déclaré déjà qu elle n'avait rien à attendre de lui qu'après sa mort.

— Je souhaite qu'il vive longtemps, répondit froidement Léonce.

— Hélas! l'indifférence, j'allais dire la haine de son père, n'a pas été le plus grand malheur de Clotilde ; elle a une mère aussi ! Cette femme est la cause pre mière des torts de son mari et de la désunion de sa famille. Elle était belle, vive, pleine de talents, et coquette de manière à épouvanter l'homme le plus confiant. Mon oncle fut jaloux; il le lui fit sentir* sans ménagement, avec brutalité peut-être. Un jour elle partit en emmenant Clotilde, qui avait alors six ans. Ses mesures étaient si bien prises qu'on ne sut point ce qu'elle était devenue ; d'ailleurs, mon oncle, qui crut qu'elle avait suivi un amant, ne la chercha pas beaucoup. Il proclama le premier ce scandale, et en parla plus haut et plus longtemps que personne, de manière

à ne pouvoir jamais reprendre sa femme. Pourtant, il n'ignora pas longtemps son sort : se trouvant sans ressource, elle chantait sur un petit théâtre, en province. Quelle vie! monsieur, que de dégoûts! que de honte à surmonter pour en venir là, pour rire et pleurer sur les planches en face d'un public qui a payé en entrant le droit de vous siffler ! Si du moins cette femme avait eu de beaux succès ! si parfois les applaudissements, l'admiration universelle lui eussent fait oublier la fatigue de son travail et les misères de son métier! mais elle n'avait qu'un médiocre talent; elle dut végéter et subir toutes les conséquences de la position qu'elle s'était faite ; il fallut vivre aux regards du public, sur les tréteaux où elle était si résolument montée. Sa fille devait suivre la même carrière, mais quand elle eut dix ans, son père montra qu'il se souvenait d'elle et qu'il savait où la retrouver. Il y eut un procès pour régler définitivement le sort de cette malheureuse enfant; un jugement la rendit à son père, qui ne voulut pas la voir et l'envoya à la campagne pour y être élevée dans de nouvelles habitudes. C'est là que Glotilde a vécu pendant dix ans près de sa vieille grand'mère ; c'est là qu'elle est devenue ce que vous la voyez, une jeune fille qui pour les goûts , les manières et le caractère ne ressemble à aucune autre. C'est une éducation à refaire : voyez, monsieur, si vous avez le courage de vous en charger ; voyez si vous ne craignez pas d'épouser une demoiselle sans dot, sans position dans le monde. J'ai dit toute la vériié, quelle que soit son influence sur vos résolutions, je ne m'en repentirai pas, car j'aurai accompli un devoir de conscience. Si quelque répugnance s'élève en vous , monsieur, il est temps encore de le dire , tout finira ici ; Glotilde ne saura rien, elle épousera un autre homme, qui ne vous vaut pas, sans doute, mais vous comprenez que dans sa

. position elle ne peut choisir. De toutes manières vous resterez l'ami de Philippe, le mien ; nous ne vous en voudrons pas d'avoir reculé ; personne ne vous en voudra, car personne ne saura jusqu'où vous vous êtes avancé. »

Léonce écoutait, le front dans sa main , le regard baissé; son visage ne disait rien, et pourtant il éprouvait la douleur profonde d'un homme qui va prononcer lui-même la condamnation de ses volontés, de ses opinions, de toutes ses espérances; d'un homme qui va mentir à tous ses sentiments dans la plus solennelle circonstance de sa vie : il eut ce terrible courage.

« Non, madame, dit-il, je ne recule pas devant ce que vous venez de me découvrir avec tant de loyauté. Je comprends qu'il vous en a coûté pour remplir ce devoir de probité, et je vous en remercie. A présent mettons ces tristes détails en oubli : que ni vous, ni moi, ni personne ne se souvienne de ce qui vient d'être dit. C'est Mlle Clotilde qui doit prononcer d'abord sur ma demande , ensuite nous réglerons les formalités, les démarches que je dois faire près de ses parents. Tout me , fait espérer que je ne serai pas refusé.... N'est-ce pas, madame, que vous ne prévoyez aucune difficulté ?

— Non, sans doute, » fit Blanche en regardant Léonce avec une singulière expression de tristesse et d'intérêt. Elle avait peur pour lui, elle prenait en pitié la subite et inconcevable passion qui l'entraînait. Léonce comprit ce sentiment et lui en sut gré ; il éprouva une secrète consolation de cette généreuse sollicitude.

« Madame, reprit-il, je mets tous mes intérêts dans vos mains; vous allez me guider, m'aider de vos conseils, de vos démarches. Tout le protocole qui précède les mariages ne m'est pas familier ; pardonnez si je vous en donne le souci. Je serai, je crois, un bon mari, mais

je remplirai gauchement le rôle de fiancé, d'amoureux; aussi ai-je bâte de voir finir cette situation. Je vou* cirais... . »

Il se tut un moment, comme s'il eût hésité à achever sa pensée ; puis il reprit brusquement :

« Je voudrais me marier le même jour que Philippe.

— Comment ! s'écria celui-ci, dans moins de trois semaines ?

— Est-ce impossible?

— Monsieur, dit Blanche en se levant, je vais apprendre k Glotilde que vous lui faites l'honneur de la demander en mariage ; je vais lui dire tout ce que m'inspirera l'amitié que j'ai pour elle, l'estime que j'ai pour vous. Ce soir vous saurez sa réponse. »

A dix heures Léonce n'avait pas paru encore dans le salon de Mme Barquier; on allait prendre le thé sans lui. Les demoiselles Violan entouraient la table et faisaient d'incroyables efforts pour soutenir une conversation tout à fait dénuée d'intérêt. M. Barquier, tristement assis devant l'échiquier, promenait la main sur les pions d'un air distrait, et combinait des coups auxquels il avait pensé durant sa promenade. Parfois sa préoccupation l'emportait; il s'accoudait sur la table en grommelant tout bas :

« Encore un de perdu!, encore un de noyé ! C'est

fini.... il n'en reviendra pas!... Pauvre fou!... l'exemple Ta gagné.... Le voilà pris.... le voilà lié.... Que sa chaîne lui soit légère!... Ce n'est pas ma faute, toujours, s'il s& marie.

— Monsieur, vous ne me semblez pas de bonne humeur, dit Mme Barquier; votre partie d'échecs vous manque.

— M. des Glayeux nous est infidèle, dit Mme Violan avec un dépit mal dissimulé; on dirait que c'est un parti pris, qu'il veut s'éloigner de nous. Ces dames se sont emparées de lui. Ëh! bon Dieu, que signifient tous ces empressements pour un homme qu'elles connaissent d'hier ? En vérité , cela s'appelle se jeter à la tête des gens. Demain nous irons faire une visite à Mme de Fresnay, et nos relations ont tout l'air de s'arrêter là. Elle ne me plaît pas, et sa cousine encore moins.

— C'est une personne bien originale que Mlle Glotilde, dit Louisa; elle me fait peur; je lui trouve l'air d'un homme habillé en femme.

— Elle est belle, pourtant, observa Mme Barquier; si elle avait des manières plus convenables, elle me plairait beaucoup.

— Telle qu'elle est, cependant, elle ne plaît à personne. Une femme qui chasse! fi donc! c'est par trop ridicule !

— Une demoiselle qui lit des romans, et qui en parle avec le premier venu.

— Et qui fait des raisonnements à perte de vue sur l'amour.

— En s'adressant à un jeune homme , sans prendre le moindre souci de ce qu'il peut penser d'elle.

— Avant-hier cela s'est passé devant nous.

— Nous l'avons entendue. Dieu merci elle parlait

assez haut pour cela. M. des Glayeux en semblait tout confondu.

— Elle est aussi libre avec un homme que si elle parlait à une femme. Et puis elle court, elle va, elle vient sans se soucier si on la regarde , si on la suit. Je n'ai jamais vu de pire contenance que la sienne.

— Pauvre demoiselle ! dit Mme Violan avec un soupir hypocrite, si jamais on la marie, ce ne sera qu'avec quelque campagnard qui n'aura jamais vu que des paysannes. »

M. Barquier renversa toutes les pièces de l'échiquier, et croisa les bras d'un air impatienté.

« Monsieur, vous êtes ce soir extrêmement maussade, lui dit sa femme ; vous soupirez, vous levez les yeux au ciel ; on dirait que vous avez au bout de la langue quelque chose que vous ne voulez pas. dire. Je sais comme ces démangeaisons vous prennent. Allons, parlez; que se passe-t-il? Êtes-vous fâché qu'on rende justice à Mlle Clotilde ?

— Dieu m'en garde !

— Trouvez-vous que nous soyons trop sévères envers

— Eh! ne vous en ai-je pas dit encore pis? C'est une personne qui a le don de me déplaire souverainement. Elle ressemble. ...»

M. Barquier s'arrêta court; il avait l'habitude de ne jamais achever aucune comparaison devant sa troisième femme.

« Ce pauvre Léonce ! reprit- il après un moment de silence ; j'ai bien peur que l'exemple de son ami lui fasse faire une grande sottise !

— Allons donc! fit Mme Barquier, qui comprit à demi-mot, ce n'est pas possible. »

Les demoiselles Violan laissèrent tomber leur ou- 372 6

vrage; tous les regards interrogèrent M. Barquier avec une sorte d'incrédulité inquiète.

* Oui, continua M. Barquier, incapable de se taire plus longtemps, oui ; c'est étrange, c'est inouï, c'est vrai pourtant: aujourd'hui Léonce a demandé Mlle Glo tilde en mariage!

— Quelle plaisanterie! » fit Mme Violan.

Ses filles se pincèrent les lèvres et secouèrent la tête.

« Est-il possible ! s'écria Mme Barquier. *

— C'est comme je vous le dis! reprit M. Barquier en appuyant sur chaque mot; ce matin Léonce s'est expliqué devant moi; il a dit ses intentions à M, Lecnesne, et ils sont sortis ensemble pour aller chez Mme de Fresnay. Ce soir, à six heures, tout était décidé; Mlle Glotide avait consenti; on allait écrire aux parents....

— Allons donc ! quel conte ! dit Mme Violan en affectant un air dégagé. Vous avez rêvé tout cela, mon* sieur Barquier.

— ■ Plût à Dieu ! Mais vous verrez.. .. »

On sonna; c'était Léonce. Tous les regards se tournèrent vers lui avec une expression d'étonnement et de curiosité qu'il comprit aussitôt. Le sang lui monta aux joues; il salua d'un air froid, presque dédaigneux, car il lui sembla qu'on se moquait de lui, et il s'assit sans rien dire en face de M. Barquier.

Mme Violan toussa deux ou trois fois ; puis elle dit négligemment : « On ne vous voit plus, monsieur des Glayeux; notre petit cercle s'aperçoit fort depuis trois iours que vous lui manquez.

— Et, s'il faut en croire certaines rumeurs, nous allons vous perdre tout à fait, ajouta Mme Barquier. On dit que vous vous mariez; est-ce vrai? Allons, dites; on

ne doit pas faire mystère de ces projets-là à de bons amis comme nous. »

Cette question directe mit tout à coup Léonce à son aise.

« Oui, madame, répondit-il; le bonheur de Philippe m'a fait envie ; son exemple ma entraîné ; nous nous marierons le même jour.

— Monsieur, recevez mon sincère compliment, dit Mme Violan avec le plus grand sang-froid.

•— Monsieur, nous sommes ravies ; recevez nos félicitations, » dirent à la fois les demoiselles Violan.

Mme Barquier affligée et surprise se contint cependant et ajouta avec un soupir : « Je vous félicite, moi aussi; je félicite surtout cellequevous avez choisie. Vous serez un bon mari, votre ménage sera heureux, pour peu que votre femme y mette du sien. Je veux dire à Mlle Glotilde tout le bien que je pense de vous; le discours en sera long. Allons, il est tout simple que vous nous négligiez un peu pour votre fiancée, et je vous sais gré d'être venu finir ici la soirée commencée chez elle. Moi, j'y comptais d'abord; vous voyez, je vous ai attendu pour demander le thé.

— Vous êtes bonne ! dit Léonce en lui baisant la main.

— Et Philippe? dit en soupirant M. Barquier; c'est un homme enterré dans les préliminaires du mariage. D n'a pas voulu venir avec vous, ce soir.

— Mais je n'ai pas pu le lui proposer, répondit Léonce; je n'ai point passé la soirée chez Mme de Fresnay. J'étais allé me promener seul au bord de la mer, du côté des salines.

— Il n'est pas amoureux, pensa Mme Violan; on le trompe sans doute sur la fortune de Mlle Glotilde; il croit faire un mariage d'argent. C'est bon ! je tâcherai

de lui faire parvenir sous main quelques renseignements. Ces pauvres jeunes gens, quels pièges on leur tend ! c'est indigne ! ?

Les demoiselles Violan n'étaient pas encore revenues de leur stupéfaction. Ce coup ne frappait guère que leur amour-propre, et pourtant elles le soutinrent moins fermement que celui qui avait touché au cœur la pauvre Zénaïde. Un profond dépit perçait à travers leur contenance roide, leur éternel sourire et leurs paroles vides. Elles avaient une jalousie furieuse du bonheur de Clotilde, et ce fut à grand'peine qu'elles en continrent l'explosion jusqu'à la fin de cette cruelle soirée.

A onze heures on se sépara; les demoiselles Violan passèrent une à une devant Léonce, en répondant à son salut par de gracieuses révérences; le sourire aux lèvres, un mortel chagrin dans le cœur, elles lui dirent bonsoir d'une voix encore plus flûtée que de coutume.

« Eh bien ! mesdemoiselles, dit Mme Violan en se laissant tomber dans un fauteuil, après avoir fermé la porte de sa chambre.

— Eh bien ! ma mère, répondirent-elles ensemble, M. des Glayeux ne valait pas mieux que son ami ! Allez, tous les hommes sont les mêmes, et nous sommes bien heureuses de ne pas nous marier !

— Quant à moi, dit Zénaïde en venant s'asseoir aux pieds de sa mère, je renonce au mariage ; ces exemples m'en dégoûtent. Je ne ferai plus aucuns frais pour acquérir des talents, pour être aimable. A quoi bon valoir mieux que d'autres, puisqu'on est moins appréciée ! U faut se renfermer dans l'orgueil de soi-même, et en prendre son parti. Le mien est bien arrêté ; chère maman, je vous en prie, ne songez plus pour moi à aucun établissement; je veux mourir fille, oui, vieille fille. Ce mot ne me fait plus peur.

— Nous sommes si heureuses près de vous ! dirent à la fois Elvire et Louisa. Eh ! que nous importe le mariage de M. des Glayeux!

— Je n'ai jamais cru qu'il voulût épouser Tune de nous.

— Ni moi non plus.

— Son caractère est triste, sournois.

— Il prouve par son mariage qu'il n'a pas le sens commun.

— Nous y assisterons très-volontiers s'il nous invite.

— Et avec un parfait contentement de n'être pas à la place de Mlle Clotilde. Tout mon chagrin est d'être obligée de la revoir demain ; elle aura l'air si triomphant!

— Je me figure qu'elle va faire des phrases sentimentales sur le bonheur d'être aimée d'un homme comme M. des Glayeux. Nous subirons le spectacle de cette belle passion.

— M. des Glayeux aura peut-être assez de tact pour ne pas donner dans ces étalages romanesques. Qu'il se marie, c'est bien; mais qu'il affiche les grands sentiments, les adorations, ce serait par trop bouffon, vraiment; je ne pourrais pas m'empêcher d'en rire de tout mon cœur.

— Je ne conçois pas comment une personne si ridiculement originale a pu lui plaire !

— Je l'ai détestée au premier regard que j'ai levé sur elle. '

— Elle est d'une coquetterie effrontée.

— Elle regarde tout le monde du haut de ses prétentions.

— Elle a l'air méchant.

— J'espère bien que son mari ne sera pas heureux.! » murmura Mme Violan.

Elle embrassa ses filles, heureuse encore, au milieu de son chagrin, de les trouver si convenablement résignées; elles s'allèrent coucher d'un air tout k fait content et dégagé; pourtant, lorsque les bougies furent éteintes, elles pleurèrent toute la nuit leur dernier espoir de mariage.

Léonce passa les trois semaines qui précédèrent son mariage comme un homme qui n'a pas toute la plénitude de sa raison. Le trait saillant de son caractère était une parfaite sincérité, et il se voyait forcé de dissimuler, de mentir à ses amis, à la femme qu'il allait épouser, à lui-même. Car, lorsqu'il osait regarder jusqu'au fond de son cœur* le désespoir s'emparait de lui, et il se sentait près de renier le devoir qu'il allait accomplir.

*Pour se soustraire^ à ce supplice, il fuyait, il s'en allait seul, et passait des journées entières au bord de la mer, sous prétexte de compléter un herbier, une collection d'insectes. On s'étonnait de cette manière d'être; mais personne ne soupçonna tout ce que le malheureux avait au cœur de regrets et de désespoir.

Ce qu'il éprouvait pour Clotilde ne ressemblait à rien; c'était la volonté de devenir pour elle un ami, un amant, tout ce qu'elle avait maintenant le droit d'espérer; c'était l'impuissance d'aimer cette jeune fille qui

lui témoignait tant d'amour ; c'était parfois une irritation profonde contre elle. S'il l'avait vue triste, malheureuse comme lui du funeste hasard, de la faute qui les rivait tous deux à la même chaîne, il se fût plus aisément rapproché d'elle ; cette sympathie les eût réunis peut-être. Mais Glotilde était radieuse; elle aimait, elle le laissait voir; elle le témoignait avec toute l'impétuosité de son caractère, et Léonce subissait avec d'inwlontaires froideurs toutes les preuves de cet amour; il s'indignait, malgré lui, d'un bonheur fondé sur les raines de son propre bonheur. Des sentiments si violents, si profonds, sans cesse aux prises avec ses résolutions, donnaient à sa manière d'être quelque chose d'étrange, de ridicule même; il tournait en raillerie toutes choses; il parlait sans conviction, avec des exagérations singulières; il devenait capricieux, taquin; il en convenait, mais il ne souffrait pas volontiers qu'on le lui reprochât.

Philippe observait son ami avec étonnement, et Blanche avec une sorte d'effroi. Seule elle conçut quelques soupçons qui approchaient de la vérité; la prudence l'empêcha de les manifester. Elle n'interrogea pas sa cousine, et hâta de tout son pouvoir l'époque du mariage.

La réponse des parents de Glotilde ne se fit point attendre; ils envoyèrent leur consentement, sans y ajouter une obole. Le père écrivit qu'il ne donnait rien; mais qu'à sa mort on trouverait les intérêts et le capital d'une belle dot. La mère faisait entendre qu'elle serait généreuse si sa position le lui permettait: sa pauvreté était le moindre des malheurs de sa vie déshonorée ; elle le savait, elle ne réclamait aucun de ses droits; sa lettre était comme un adieu, un adieu résigné, honteux, la plus grande preuve de l'avilissement

où elle était tombée; car elle renonçait volontiers revoir jamais sa fille.

L'âme généreuse de Léonce fut touchée d'un si gran< abandon, d'un tel dénûment, de tout ce qui rend heu reuse et sûre la position d'une jeune fille. Glotilde et ai repoussée par sa famille; sans l'amitié de Blanche, ell eût peut-être été réduite à solliciter devant les tribu* naux que la maison de son père lui fût ouverte ; elUj n'aurait trouvé asile dans celle de sa mère qu'au péril de son honneur, et l'homme qu'elle épousait allait être son unique appui en ce monde. Lorsque Léonce la considéra sous ce point de vue, il se sentit tout à coup pour elle plus d'affection et de bonne volonté.

Le jour ou ces tristes lettres arrivèrent, il resta plus longtemps avec sa fiancée, il mit une grande délicatesse à lui faire sentir combien il était touché de la voir ainsi déshéritée de la protection d'un père, des soins d'une mère. Mais ses paroles n'eurent pas beaucoup de retentissement dans le cœur de Glotilde; soit que ces liens de famille lui ayant toujours manqué, elle n'en sentît pas le prix, soit qu'un autre sentiment dominât maintenant toute son âme, elle ne parut pas regretter que ceux auxquels elle appartenait par le lien le plus étroit, le plus imprescriptible, l'abandonnassent ainsi dans la circonstance la plus solennelle de sa vie. Cette indifférence refoula aussitôt le mouvement d'expansion et de sympathie qui avait remué Léonce; il entrevit dans quel moule était jeté le cœur de cette femme; il la devina peut-être tout à fait en ce moment; mais il ferma les yeux, et se dit à lui-même, avec l'énergique résolution d'un homme qui se rattache à sa dernière chance de bonh'eur: qu'il fallait aimer Glotilde telle qu'elle était, une fois qu'il l'aurait épousée.

Les demoiselles Yiolan furent étonnantes de sang-

froid, de dissimulation et d'empire sur elles-mêmes. En présence de ces femmes, qu'elles détestaient cordialement, de ces deux hommes que pendant plusieurs mois elles avaient vus en perspective leurs maris, et qu'un seul jour avait suffi pour leur enlever, pas une parole de colère ou de dépit ne leur échappa. Elles sauvèrent du moins leur fierté du naufrage de leurs plus belles espérances, et personne ne les humilia d'une inutile pitié.

Mme Yiolan éprouva au milieu de son chagrin la consolation d'une certaine vengeance. A force d'aller aux renseignements, elle avait fini par savoir ce que beaucoup de gens ignoraient, l'existence et l'état de la mère de Clo tilde. Bien qu'elle pensât que Léonce en était instruit déjà, elle voulut elle-même le lui dire en manière d'avertissement. Elle y mit l'habileté cruelle d'une mère qui venge ses filles dédaignées. Sous forme d'amitié, avec des protestations d'estime infinies, elle fit entendre à Léonce de ces phrases poignantes qui torturent Tamour-propre et la délicatesse d'un homme, qui vont jusqu'à froisser son honneur. Il l'écouta d'un air impassible, quoiqu'elle le blessât profondément en lui mettant sous les yeux d'une façon si palpable et si vive ce qu'il sentait trop bien déjà, les inconvénients d'un mauvais mariage selon le monde, selon l'opinion de ses meilleurs amis, selon sa propre conviction. Mme Violan fut impitoyable, elle alla jusqu'au bout, elle accabla Léonce de sa commisération, de ses conseils et finit par lui dire :

« Eh bien, monsieur, ne pensez-vous pas qu*il y a

dans tout ceci des choses qui ont dû épouvanter vos

amis pour votre bonheur, et que c'était pour nous un

devoir de vous avertir?

—Madame, répondit-il en détournant la vue et en

tâchant de garder son sang- froid, je savais ces tristes détails, mais mon amour pour Clotilde l'a emporté sur tonte autre considération. Je vous remercie de vos bons soins, et je compte assez sur votre amitié pour croire que vous en garderez le secret. Souvent des paroles dites sans mauvaise intention peuvent avoir un retentissement funeste. Madame, c'est pour ma femme, pour celle qui va porter mon nom, que je vous demande un silence absolu sur tout ceci ; qu'elle ne soit point exposée à rougir de sa famille devant les personnes qui me font l'honneur d'assister à notre mariage.

— Monsieur, répondit fièrement Mme Violan, il n'était pas besoin de me recommander le secret; M. et Mme Barquier auraient un trop vif chagrin s'ils savaient à qui vous allez vous allier; et je respecte trop mes filles pour entrer avec elles dans ces scandaleux détails. »

Léonce sortit de chez Mme Violan irrité, malheureux, profondément découragé. Il s'en alla dans la campagne, marchant au hasard, comme s'il eût espéré échapper parla fuite à sa cruelle situation. Il était mécontent des autres, honteux de lui-même; il s'en voulait de sa faiblesse, des irrésolutions qui torturaient ses derniers moments d'indépendance et de liberté ; il s'en voulait de ne pouvoir prendre résolument un parti. L'image de Clotilde le poursuivait : il la voyait devant lui pour toujours, comme un malheur ou comme un remords. En ce moment il se sentit assailli par des doutes terribles; la voix de sa conscience se tut; il se demanda si l'honneur, le devoir lui commandaient réellement de payer du bonheur de toute sa vie un malheur ignoré, une faute qui n'avait pas eu de témoins. Aucune trace ne restait pour la révéler; elle était ensevelie dans le passé comme tout ce qui est fini, comme les joies, les douleurs, les espérances, les combats, les

folles passions, dont au bout d'un peu de temps il ne reste rien au cœur de l'homme.

La tête brisée par ces pensées tumultueuses, par ce combat terrible où l'instinct de son propre bonheur luttait contre ses généreuses volontés, Léonce erra sur les bords de la mer pendant toute la soirée. Une impulsion machinale le mena jusqu'au bois de pins où il n'était pas revenu depuis cette fatale journée qu'il eût voulu racheter au prix de la moitié de sa vie.

Le ciel était d'une admirable sérénité ; les étoiles rayonnaient dans le voile transparent et bleuâtre étendu sur l'univers; leurs feux tremblants éclairaient la terre d'un faible crépuscule, et se reflétaient dans la sombre mer, dont la voix assoupie murmurait le long du rivage ; des bruits confus animaient cette solitude ; les oiseaux de nuit, perchés au sommet de quelque muraille ruinée, faisaient entendre leur cri monotone; le grillon chantait sous l'herbe humide, et le vent soupirait d'harmonieuses notes à la cime des pins ; les lucioles étincelaient sur les buissons d'églantiers; çà et là de grandes touffes blanches et roses rassortaient entre les feuillages noirs. Léonce s'arrêta ; des larmes brûlantes soulagèrent son cœur; il pleura sur lui-même, car l'aspect de ces lieux avait ravivé sa résolution, et maintenant son parti était irrévocablement pris ; il poussa la porte vermoulue et resta au seuil de la masure abandonnée, qui lui servit d'abri pendant cette fatale nuit.

« Ici, murmura-t-il, je me suis mis à genpux, je lui ai demandé pardon ; ici j'ai fait une promesse que je ne puis plus reprendre sans que cette pauvre fille ait le droit de m 'appeler un lâche, un infâme!... J'ai engagé mou avenir, ma vie tout entière, pour racheter ma faute.... Ne suis-je donc plus un honnête homme, que j'ai hésité à accomplir ce terrible marché!... »

Léonce revint plus calme de cette longue promenade. En passant sous les fenêtres de Mme de Fresnay, il vit encore de la lumière, et il se décida à monter. Philippe venait de sortir. Blanche était seule.

« Monsieur dés Glayeux, comme vous venez tard ! dit-elle avec inquiétude; Glotilde a été bien triste ce soir; demain elle vous boudera, je vous en préviens; elle vous querellera peut-être.

— J'aurai recours à vous, madame, qui êtes si bonne, pour obtenir mon pardon.

— Ce ne sera pas difficile ; mais , je vous en prie , soyez bon, soyez indulgent avec Clotilde; pour votre propre bonheur, sachez comprendre et modérer ce caractère fougueux ; puisque vous l'aimez, cette tâche vous sera facile. Monsieur des Glayeux, c'est une grande science d'être heureux en ménage, et il faut la mettre en pratique dès le premier jour, sinon....

— Sinon l'on fait des fautes sur lesquelles il n'est pas aisé de revenir. Je comprends bien cela, madame.

— Plaise à Dieu que Clotilde le comprenne aussi! Mes conseils ne lui manqueront pas; mais elle est jeune, sans expérience, et.... »

Blanche hésita un moment; Léonce acheva sa pensée.

« Et elle n'a pas été bien élevée, dit-il froidement; je sais tout cela, madame.

— Pour un homme amoureux, vous ne vous faites guère d'illusion.

— Aucune. Aussi n'éprouverai-je point de mécompte. C'est une chance de bonheur qui manque à bien d'autres, et elle me semble fort belle. »

Il y avait une si triste expression de raillerie dans la manière dont ces mots furent prononcés, que Blanche en frémit.

« Monsieur, dit-elle avec une gravité inquiète, pour votre bonheur, pour celui de Clotilde, si vous éprouvez quelque regret, il serait temps encore. »

Léonce secoua la tête, et répondit péniblement:

< Madame, aujourd'hui comme il y a quinze jours, j'aime Clotilde, et je veux l'épouser. Heureusement nous voici au bout de toutes les formalités, de ces interminables délais qui m'ont rendu si malheureux. Mon sort va être fixé enfin.

— Le mien aussi, dit Blanche avec un sourire plein de confiance et d'espoir ; que de bons pressentiments j'ai pour le bonheur de Philippe 1 »

Ce mot frappa Léonce au cœur; il ne fût pas sorti de la bouche de Clotilde. Il s'en alla triste et accablé ; mais le supplice de ses irrésolutions était fini. Le lendemain il subit, impassible, une scène de pleurs et de reproches : c'était à peu près la première que lui faisait Clotilde. Elle n'eut à s'en féliciter ni à s'en repentir ; Léonce resta le même, calme, bienveillant, un peu triste, comme un homme dont le cœur, frappé d'impuissance, ne pouvait plus s'émouvoir. Chacun le vit, et s'en étonna d'autant plus qu'il n'y avait pas moyen d'expliquer comment et pourquoi il épousait Clotilde.

Quelques jours plus tard les deux mariages furent célébrés. Les demoiselles Violan y assistèrent avec une contenance si satisfaite et si ferme, que Mme Barquier elle-même les crut parfaitement consolées. Blanche était recueillie dans son bonheur; Philippe éprouvait la joie un peu bruyante et orgueilleuse d'un homme fort épris; Clotilde était triomphante et heureuse en présence de celui dont le regard tombait sur elle si froid et si triste en la menant à l'autel. Elle n'éprouva nulle frayeur, nulle défiance en ce moment solennel. L'égoïsme de son amour lui ferma les yeux ; elle ne vit que

son bonheur, elle ne sentit que la joie d'enchaîner pour toujours à sa vie la vie de celui qu'elle aimait. Ce fut ainsi qu'elle parvint à l'accomplissement de tous ses désirs, à la possession de tout ce qu'elle avait espéré de bonheur en ce monde. Ce fut ainsi que, sans joie, sans amour, sans espoir d'être heureux, Léonce se maria parce qu'il était un honnête homme.

Après la noce, il y eut un bal auquel toute la ville fut invitée. Les demoiselles Violan y eurent beaucoup de succès; elles avaient fait des frais inouïs de toilette et de grâces mignardes pour remporter ce stérile triomphe, qui au fond ne les consola guère. Blanche, toujours calme et contenue, ne laissait voir qu'à demi sa félicité. Glotilde se posa, au contraire, dans tout l'orgueil de son bonheur. Elle fut d'une joie expansive qui redoubla la tristesse de Léonce. M. Barquier l'observait d'un air consterné. Mine Barquier disait en soupirant:

« Non, non, il ne l'aime pas cette grande fille rousse qui n'a pour elle que ses dix-huit ansl... »

Mme Violan se sentit un peu consolée de ces mariages, en pensant qu'il y avait de grandes chances pour que l'un des deux ne fût pas heureux. Elle se promettait d'épier le premier trouble, la première querelle, pour jeter au travers quelque charitable conseil ; mais elle n'en eut pas le temps ; le surlendemain de la noce, les deux amis partirent pour Marseille avec leurs femmes, après avoir fait leurs adieux à ce petit cercle intime qu'ils devaient retrouver bientôt à Paris.

Une fois que le sort de Léonce fut irrévocablement fixé, il se sentit comparativement plus heureux que pendant les derniers jours qui précédèrent son mariage. Il résolut de se dévouer au bonheur de Clotilde, et de l'aimer autant que cela était en lui. Mais il ne tarda pas à s'effrayer de son impuissance, en découvrant les besoins, les désirs de cette âme ardente, à l'amour de laquelle il ne répondait que par une froide affection. Sa bonne volonté ne pouvait pas aller au delà des soins attentifs, des procédés généreux ; il était sans passion, sans enthousiasme, sans la moindre possibilité d'une émotion qui lui eût fait battre le cœur. D'abord, Clotilde ne comprit qu'à demi ces froideurs involontaires ; elle trouva dans sa propre passion des éléments de bonheur qui lui suffirent ; puis , au bout de quelques jours, elle regarda en dehors d'elle-même; elle observa mieux Léonce, et elle commença à comprendre qu'elle n'était pas aimée selon qu'elle aurait voulu. Avec moins d'emportement dans le caractère et plus de sagacité dans l'esprit, elle eût compris sa position ; elle eût essayé la tâche difficile et glorieuse de raviver ce cœur éteint; elle eût tenté la conquête de son mari. Mais elle ne se douta seulement pas du parti qu'aurait pris une femme plus habile, plus juste et moins égoïste en sa passion.

D'abord, comme Léonce lui inspirait une sorte de crainte, elle sut se taire, et se contenta de bouder. H jugea que c'était un caprice, et n'y fit pas attention. Cette conduite exaspéra Clotilde; néanmoins elle se contint encore pendant quelques jours. Blanche, qui la connaissait bien, avait essayé quelques avis qui furent repoussés avec une sorte d'emportement ; elle se borna dès lors à prêcher d'exemple. Sa conduite avec Philippe était dune adorable coquetterie, d'une merveilleuse sagesse. L'époux était toujours traité en amant; une tendre confiance, point de familiarité, un soin continuel de plaire; des éclairs de passion au milieu d'une chaste réserve. Il fallait une habileté incroyable pour tenir ainsi en haleine l'amour d un homme comme Philippe, pour qu'il pût trouver toujours en sa femme une piquante maîtresse. Heureusement pour elle et pour lui Blanche avait cette science-là.

Clotilde s'y trompa ; tout cela était pour elle d'une délicatesse trop raffinée. En voyant sa cousine passer tranquillement de longues heures loin de Philippe, rompre souvent à dessein leur tête-à-tête, et parfois le forcer à s'occuper d'autre chose que de son amour, elle conçut d'étranges soupçons; ils fermentèrent dans sa tête, sans qu'elle osât d'abord les manifester autrement que par une étrange froideur vis-à~vis de Blanche, et une attention particulière à ne plus quitter son mari.

Un soir, Blanche entra seule chez sa cousine. Clotilde rêvait, le front appuyé dans ses deux mains; son mari, accoudé au balcon, regardait d'un air ennuyé dans la rue.

« Où donc est Philippe? demanda-t-il à la jeune femme qui s'avançait toute gaie et souriante. • — Au bal. Cette distraction vient bien au milieu de

la vie un peu trop unie que nous menons ; il est fort mondain, M. Lechesne, il va s'amuser, et j'en suis ravie. C'est un ami qu'il n'avait pas revu depuis dix ans, qui l'a rencontré, qui l'a entraîné; il ne voulait pourtant pas aller sans moi. Mais je' l'ai décidé, et demain il m'en remerciera.

— C'est inconcevable ! murmura Clotilde.

— En effet, dit Léonce, un bal fait passer agréablement quelques heures quand on n'est pas rassasié d'amusements. Cela rompt les habitudes monotones où l'on est emprisonné chez soi. J'aime le retentissement du monde : parfois je m'y suis jeté tout exprès pour être pressé, coudoyé, étourdi par la foule; quelques heures de ces plaisirs me faisaient mieux sentir les douceurs de la solitude.

— Et le prix des habitudes monotones, ajoute gaiement la jeune femme, le bonheur du coin du feu.

— H est vrai. Heureux ceux qui savent faire une sage distribution de leurs plaisirs, et même de leurs privations! Mon Dieu, Clotilde, ajouta-t-il en retournant vers la fenêtre , pourquoi fais-tu fermer* ainsi toutes les portes? On étouffe ici.

— Je venais vous proposer une promenade sur l'eau, dit Blanche ; le temps est admirable ; nous pourrions aller jusqu'au Faro.

— Très- volontiers, dit Léonce, subitement réveillé de son ennui apathique. Allons ! l'air est si frais le long du rivage ! On est si bien sur cette belle mer, qui vous berce au bruit des rames. Mais pourquoi ne sortonsnous pas ainsi tous les soirs? »

Clotilde mit son chapeau sans rien dire, et s'empara du bras de son mari. Ce mouvement n'échappa point à Blanche : elle se tint à l'écart pour ménager cette susceptibilité ombrageuse, cette jalousie absurde, qui mé- 372 7

connaissait tout sentiment de justice, de délicatesse et jusqu'à ses propres intérêts.

La barque glissait lentement sur 13: mer endormie; les bruits du rivage murmuraient affaiblis dans l'éloignement ; les cloches de la Major bourdonnaient un glas funèbre, auquel se mêlaient le roulement des tambours et les notes aiguës des fifres, qui sortaient du fort Saint- Jean en sonnant la retraite.

Les deux femmes étaient assises vis-à-vis l'une de l'autre sur les coussins de la petite barque ; Léonce se tenait au banc du patron. Le silence de cette belle nuit, le calme des airs, ces lointaines harmonies réveillèrent en lui des sentiments assoupis ; comme lorsqu'il était libre, il rêva les biens encore ignorés de son cœur : une femme qu'il n'avait vue qu'à travers ses songes, l'amour selon lui, plein de poésie, de mystère, d'enchantements divins.

Blanche rêvait aussi, la tête inclinée, dans le recueillement tranquille de son bonheur ; elle pensait à Philippe, maintenant entraîné dans le tourbillon étourdissant du bal ;• et, sûre de son empire, elle attendait l'instant du retour, son heure à elle, son heure d'ivresse et de félicité.

; Glotilde, penchée dans une attitude immobile, regardait son mari, et observait sa préoccupation avec une sourde colère.

A peine si quelques paroles jetées à de longs intervalles troublèrent le silence de cette promenade. Une fois Blanche se prit à regretter tout haut la présence de son mari.

« Sans doute il valait mieux l'amener que de le laisser seul courir au bal, dit sèchement Clotilde; c'est ridicule d'aller ainsi l'un sans l'autre au bout de quinze jours de mariage !

— Mon enfant, dit. doucement Blanche, je snis ton aînée de trois ans; j'ai plus que toi d'expérience, et je te le dis ici, une fois pour toutes, si Ton veut vivre heureux à deux, il faut savoir se séparer souvent et marcher parfois l'un sans l'autre.

— Le conseil est bon pour des gens qui ne s'aiment pas, murmura sourdement Glotilde, et tu prêches trèsbien d'exemple. »

Ce peu de mots avait suffi pour ramener Léonce aux réalités de sa position; il était comme un captif dont on a brusquement secoué la chaîne tandis qu'il faisait son rêve de liberté.

Us rentrèrent silencieusement dans le port ; en débarquant, Blanche marcha près de sa cousine, pour ne point prendre le bras de Léonce ; elle entrevoyait des folies qui lui faisaient honte et pitié. En rentrant elle adressa un bonsoir affectueux à Léonce ; puis, venant vers Glotilde, elle lui toucha doucement le front en lui disant :

«Si tu n'étais pas une folle, je t'en voudrais de toutes ces bouderies. Demain je te parlerai. Vois-tu, cousine, c'est sérieux ceci : il y va de ton bonheur et de celui de ton mari. »

Elle sortit vivement après avoir achevé ces paroles, comme si elle eût craint de se laisser aller à en dire d'autres plus sévères. Clotilde ferma la porte et revint près de Léonce, qui était resté debout près d'une table à feuilleter ses livres.

«Eh! bon Dieu! qu'est-ce? qu'est-il donc arrivé? dit-il en s'apercevant que Glotilde fondait en larmes.

— Je suis bien malheureuse ! s'écria-t-elle au milieu de ses sanglots; j'ai un chagrin qui me tuera.... »

Léonce s'assit découragé. Les choses que lui avait racontées M. Barquier lui revinrent à l'esprit ; il com-

prit les souffrances d'un pauvre homme que sa femme poursuit d'une passion jalouse et acharnée.

« Ma chère amie, dit-il en prenant les mains de Clotilde; voyons, dis-moi pourquoi cette explosion de douleur et de larmes? ne me regarde pas avec ces yeux noyés, ne me parle pas avec des sanglots; pour que nous puissions nous entendre, il faut te calmer d'abord, il faut t'expliquer avec sang-froid.

— Du sang-froid! est-ce possible quand j'ai la mort dans le cœur ! J'étais heureuse, pourtant, il y a huit jours. Quelle illusion ! Léonce, je vois clairement mon malheur à présent : tu ne m'aimes pas !...

— Glotilde, ma conduite a-t-elle mérité un si triste reproche ?

— Non pas ta conduite encore, mais ton cœur!... Ose dire que tu m'aimes d'amour, Léonce ; ose dire que tu partages tous les sentiments que j'ai pour toi !... »

Il garda le silence.

« Eh bien, reprit-elle, tu le vois, avais-je tort? Mon Dieu ! quel malheur est le mien ! »

Elle tomba dans un fauteuil, et se tordit les bras avec des. pleurs et des plaintes frénétiques.

« Vous êtes folle ! dit Léonce avec une froide colère.

— Non, je ne suis pas folle, et pour mon malheurje vois toute Tétendue de ton ingratitude et de ton indifférence pour moi. Votre devoir est pourtant de m'aimer, monsieur ! Je suis votre femme ; la mort seule peut nous séparer. Il y a quelques jours à peine que, devant Dieu et les hommes, vous vous êtes uni à moi pour toujours, et déjà vous méconnaissez des liens si sacrés !. .. J'ai vu iusqu'au fond de votre cœur : je vous suis importune, odieuse peut-être, et pour comble d'infamie, une autre....

— Glotilde, taisez-vous ! s'écria Léonce en se levant.

— Non, reprit-elle, je dirai tout. Je n'accusa personne, excepté vous ; mais n'est-ce pas assez de vous trouver coupable d'intention sinon de fait? Oui, je me plains qu'au fond de votre âme vous me préfériez une autre femme. Vous m'humiliez continuellement par des comparaisons que je ne peux souffrir davantage ; vous la louez à mes dépens ; à chaque instant vous trouvez moyen de me faire sentir que vous aimez mieux son caractère, son esprit, sa manière d'être, et jusqu'à son visage. Croyez- vous que ces mépris puissent être supportés par une femme qui sait ce qu'on lui doit et qui aime son mari? »

Léonce était atterré ; l'injustice de ces soupçons, de ces reproches révoltait toute son âme. Il aimait Blanche d'une paisible amitié ; il avait envié * le bonheur de Philippe, mais sans souhaiter un seul moment de se mettre à sa place. Lorsque Glotilde le vit ainsi morne et silencieux, ne daignant pas répondre à des plaintes si véhémentes, elle se rapprocha de lui et dit avec plus de sang-froid :

« Léonce, vous m'avez fait bien du mal ! ne trouverezvous pas une parole pour votre justification? »

Il mit une main sur sa poitrine, et répondit avec une fermeté triste :

« Glotilde, je jure sur l'honneur que j'ai pour Blanche, pour la femme de mon meilleur ami, l'affection d'un frère. Cessons ce triste débat, ces inutiles comparaisons de vous à votre cousine ; jamais vous ne lui ressemblerez....

— Et vous osez vous en plaindre ! Léonce, je ne vous aimerais pas de toute mon âme, si je lui ressemblais; elle est si froide, si maîtresse d'elle-même.... Non, non, jamais mon cœur ne descendra à cette température glacée. . . . Pauvre Philippe ! . . .

—Ah ! ne le prenez pas en pitié, Glotilde ; mon bonheur ne vaut pas le sien; vous venez de me le faire comprendre. On ne l'aime pas assez, dites-vous ! et si je me plaignais, moi, d'être trop aimé?...

— Léonce ! c'est affreux ce que vous dites là. Vous me reprochez de vous trop aimer ! mais ce sentiment est mon orgueil, mon bonheur, mon devoir! Quoi, l'amour qu'on a pour son mari serait une faute selon vous! oh! non, non ; ce que vous venez de dire vous ne le pensez pas!... Léonce, tu as en toi quelque chose que je ne saurais définir, mais qui me fait un mal affreux, qui me tue, sans que pour cela je t'en aime moins.... J'ai des angoisses sans sujet peut-être, des jalousies sans motif. Il te serait si aisé de me rassurer..*. Oh ! si je pouvais croire que tu ne me préfères aucune femme!...

— Aucune, Glotilde, répondit-il fermement.

— Eh bien , alors tu devrais être heureux, ne rien regretter, ne rien désirer près de moi. Mais ma présence ne suffit pas à ton bonheur, à ta distraction seulement : tu es triste, ennuyé dès que nous sommes seuls. J'essaye inutilement de te tirer de cette apathie qui me désespère : mes paroles, mes tendresses te lassent; tu les souffres, voilà tout; bientôt peut-être tu les repousseras. Mais qu'un étranger vienne se mettre entre nous, aussitôt ton visage s'éclaircit, ta conversation s'anime ; tu semblés t'éveiller de cet ennui où Ton dirait que ma présence te berce. . . .

— Voilà de grandes exagérations, Glotilde, interrompit Léonce; elles m'attristent; j'ai peur qu'en voyant ainsi les choses d'un point de vue si différent, en ne parlant pour ainsi dire pas la même langue, nous ayons grand'peine à nous entendre. Tâchons de réduire la. question à sa plus simple expression. Tu te plains de

mon ennui, de la tristesse de mon caractère > tu te plains de notre intimité, qui te semble trop froide : mais nous sommes, je crois, à la température de tous les ménages, et la plupart des maris aiment fort paisi*blement leurs femmes. Je désirerais que tu te contentasses de ce bonheur tout uni qui consiste dans l'absence des oppositions, des taquineries, des querelles, dans la paix immuable de la vie intérieure. Je voudrais, Cloûlde, que tu cherchasses toujours en moi ton meilleur ami, jamais ton amant.

— 0 mon Dieu, s'écria-t-elle en pleurant, quel néant que votre cœur, Léonce ï Mais ce . n'est pas vrai ce que vous me dites là! tous les "maris ne vous ressemblent pas, hélas ! ce n'est pas ainsi que M. Lechesne parle à sa femme !

— C'est qu'il est amoureux d'elle ! » répondit étourdiment Léonce.

Clotilde sentit ce mot jusqu'au fond de l'âme; il réveilla son orgueil, sa jalousie ; il brisa la dernière illusion de son amour-propre. Dès ce moment elle conçut la volonté ferme et bien arrêtée de ne souffrir autour d'elle aucun point de comparaison, aucune autre intimité que la sienne après son mari. Elle comprit qu'il fallait, pour en venir là, user de dissimulation, et que des paroles emportées, des reproches n'obtiendraient rien. Elle sut contenir le dépit qui lui gonflait le cœur; et, se rapprochant de son mari, elle lui dit avec une feinte humilité :

« Léonce, que faut-il faire pour que tu m'aimes? non d'amitié, mon cœur donne et veut davantage, il veut de l'amour. Ne pourras-tu donc m'aimer ?

— Mais, je t'aime beaucoup, répondit-il tristement.

— Non, pas assez encore ; mais va, cela viendra. Je ferai tout pour te plaire ! Tu vois, déjà j'ai renoncé à

ces goûts qui te semblaient étranges; je suis bien comme toutes les autres femmes tt présent : je ne chasse plus, j'aime la parure, je suis contente qu'on me trouve belle.... »

Elle se mit presque à ses genoux, et ajouta avec une soumission coquette :

« Dis-moi, que faut-il faire encore ? .

— Ma chère amie, répondit-il doucement, il y a de ces choses qu'un mari ne saurait apprendre à sa femme.

— A qui donc faut-il les demander?

— Mais, je ne sais ; à d'autres femmes peut-être.

— A Blanche, par exemple ?

— Tu es si injuste envers elle, que je n'ose presque te dire oui. Clotilde, ne secoue pas ainsi la tête avec un sourire si amer. Ta conduite envers ta cousine n'est pas celle que j'attendais d'un cœur et d'un esprit comme le tien. Tu es ingrate, Clotilde!

— Ingrate ! moi ! fit-elle en rougissant, et les larmes aux yeux de honte et de colère, car le mot était juste.

— Oui, ingrate, reprit Léonce ; ta cousine t'a aimée, recueillie chez elle, quand ta famille t'abandonnait avec une si cruelle indifférence, pauvre enfant! »

Il l'attira sur ses genoux pour la consoler de ce reproche, et la voyant pleurer encore, il crut que c'était de regret.

« Allons ! reprit-il avec une parfaite bonté, il ne faut pas t'en vouloir ainsi à toi-même d'un peu de jalousie envers ta cousine, de beaucoup d'injustice envers moi. Est-ce que Blanche t'en veut? est-ce que je ne suis pas prêt à te pardonner ? Sois bonne et raisonnable, Clotilde ; tu verras que nous serons tous heureux.

— Tous ! mais qui donc encore entre toi et moi?

— Mon ami, mon frère, mon bon Philippe; ta cousine, qui t'aime, qui t'a mariée. C'est là notre famille,

Glotilde; je n'ai point de parents, moi; et les tiens que sont-ils pour nous? hélas 1

— Ma famille, c'est toi, répondit- elle impétueusement ; tu es ma seule affection dans le monde ; eh ! que m'importe tout le reste ! Pourtant, puisque lu le veux, je cacherai mes sentiments, je saurai me contraindre même devant toi. L'étrange chose! une femme qui n'ose pas dire qu'elle aime uniquement son mari 1

— Encore des exagérations ! fit Léonce découragé ; jamais nous ne parviendrons à nous entendre.' »

Il alla respirer un moment au balcon ; Glotilde, incapable dé se contenir plus longtemps, vint derrière lui et le saisit violemment au bras en lui disant d'une voix impérieuse et fière :

« Vous m'^couterez, vous m'écouterez sans hausser les épaules, sans m 'interrompre par vos paroles sèches, glacées, injurieuses. Mais qui pourrait se contenir en présence d'un tel sang-froid? quelle femme à ma place subirait ces avis, ces conseils humiliants ?

— Ah ! vous dissimuliez il n'y a qu'un moment lorsque vous les écoutiez si soumise ? » interrompit Léonce en la regardant en face avec une sévérité triste'.

Il fit deux pas comme pour sortir.

« Où allez-vous? s'écria Glotilde en se jetant entre lui et la porte.

— Je vais faire préparer pour moi une autre chambre que la vôtre. Demain, Glotilde, vous serez plus calme , je l'espère, et nous pourrons nous entendre , d'ici là il vaut mieux ne pas nous parler. »

Elle ne répondit rien, mais passant devant son mari elle ferma la porte à double tour et en prit la clef, puis elle croisa les bras et s'assit d'un air résolu, sans toutefois oser recommencer ses plaintes et ses reproches.

Léonce hésita un moment sur le parti qu'il devait

prendre. Morne, irrité, il restait debout sans rien dire en face de sa femme ; il sentait que toutes les paroles de reproche ou de conciliation seraient 'inutiles. Il dédaignait d'avoir recours à la violence pour rompre cet affreux caractère. Cette circonstance était décisive, il fallait agir avec une fermeté inflexible : Léonce eut le tort de prendre un parti modéré. H ferma les fenêtres et vint s'asseoir silencieusement devant la table, le dos tourné, jm livre dans les mains. Au bout d'une heure Glotilde se coucha sans proférer une parole ; Léonce lut toute la nuit, accoudé sur la table.

Une fois la première parole hostile Jprononcée, une fois la première querelle poussée jusqu'à la menace et à l'injure, tout est dit : on reste sur le champ de bataille; la paix ne se peut plus faire, il n'y a que des trêves, des moments de répit accordés à la lassitude, à la nécessité de retremper ses armes. Léonce l'éprouva; dès lors il dut regretter les bouderies silencieuses, les allusions, les caprices par lesquels sa femme manifestait son caractère pendant les premiers jours de leur union.

Le lendemain de la première scène, Clotilde déclara qu'elle était malade , elle garda le lit huit jours durant avec une persévérance incroyable à se plaindre et à s'empoisonner de pilules et de tisanes. Au bout de huit

jours elle se trouva réellement malade. Blanche fat parfaite de soins et de généreuse discrétion, elle garda le silence sur ce qu'elle soupçonnait, sur ce qu'elle savait. Léonce était profondément abattu ; dès lors il comprit que Glotilde voulait rester seule avec lui et qu'elle y parviendrait. Cette situation arrivait peu k peu et tout naturellement. Philippe était si heureux avec sa charmante femme ! Léonce pouvait-il jeter au travers de ce paisible et charmant intérieur les soucis du sien ? c'eût été imposer à ceux qu'il aimait le mieux le déplorable spectacle de son malheur. Soit fierté, soit faiblesse, il ne put se résoudre à avouer les plaies de sa vie domestique ; il ne voulut pas être plaint , il dévora ses peines, il s'y soumit avec une sorte de résignation inerte.

Des affaires importantes rappelaient Philippe à Paris. Un jour il dit simplement à Léonce :

« Mon ami, je ne sais trop ce qu'a ta femme, mais elle me semble malade, surtout du chagrin de partir avec nous. Quelle tête ! le mariage ne l'a pas changée.

— Que veux-tu ? sa santé n'est pas bonne , c'est ce qui la rend maussade. Je vais tâcher de la guérir, et bientôt nous irons vous rejoindre ensemble.

— Mon pauvre ami, j'avais espéré que nous ne nous quitterions plus! A te parler franchement, c'est là tout ce qui me consolait de ton mariage. Je te voyais attaché au même joug que moi, et contraint d'oublier ces^rojets de voyage, ces plans que nous avions dressés au coin du feu, j'espérais que ton bonheur serait le pendant du mien....

— - Tu es donc heureux ! interrompit brusquement Léonce ; ah ! mon Dieu, c'est donc possible en ménage?

— A dire vrai je n'y comptais pas trop en me mariant; mes défiances subsistaient bien entières; je ne me figurais pas que mon bonheur allât beaucoup au

delà de la lune de miel. Va, je n'avais pas tort, je me connais, vois-tu ; je risquais beaucoup, mais j'ai été plus heureux que sage. Blanche ne m'a pas laissé me rassasier de mon bonheur!... Sais- tu que j'ai des heures, des journées cruelles?... Je suis jaloux, je tremble qu'elle ne m'aime pas. Parfois je la trouve indifférente, légère jusqu'à la cruauté. Elle m'agace, elle me fuit, elle m'échappe avec obstination ; pour vaincre ce caprice il faut une attaque en règle, je redeviens un amant, un séducteur.... Il faut voir.... Oh! mon titre de mari ne me sert de rien ; ce que Blanche veut elle le veut, mais d une façon si charmante, si pleine de grâce qu'en vérité je ne suis pas ridicule lorsque, après m'avoir accordé une heure de tête-à-tête, elle me met à la porte de sa chambre et tire les verrous derrière moi. Quelquefois je reste là, j'écoute, il me semble entendre sa respiration, je l'appelle tout bas, puis enfin je vais me coucher, attendant avec impatience le lendemain. J'ai eu beaucoup de maîtresses, mais aucune ne m'a jamais inspiré un amour si tendre , d'aussi ardents désirs; et pourtant, mon cher Léonce, je vois bien le fond de tout cela; Blanche est une coquette, une fieffée coquette. Oh ! la belle et honnête chose qu'une femme qui s'adonne à ce vice-là en prenant pour victime son mari ! »

Léonce écoutait le front dans sa main.

« Moi, on m'aime! dit-il avec amertume; on m'qjme d'un amour emporté, maladroit. Ah ! si ta femme avait voulu enseigner un peu la mienne !

— Elle doit l'avoir tenté, sois-en sûr ; mais que veuxtu, Clotilde est une de ces natures revêches dont on ne façonne ni le fond ni les formes. Il faut en prendre ton parti, l'aimer telle qu'elle est , le plus que tu pourras, mais ne. pas te mettre à la merci de ses exigences. Je

crains qu'elle ait des volontés fort impérieuses, et qu'elle s'y prenne mal pour te les faire subir. C'est pourtant une personne d'esprit que Glotilde.

— Mais elle a été si mal élevée.

— Elle est bien jeune , l'expérience pourra lui donner plus de modération et de bon sens. Nous tâcherons entre tous de la contenir et de la guider. C'est un malheur que tu te sépares momentanément de nous ; cela va donner à vos relations un certain pli qu'il ne sera pas aisé de rompre plus tard. N'y aurait-il donc pas moyen que tu vinsses avec nous ?

— Tu vois, Clotile est malade, je n'oserais l'obliger à partir.

— Je pourrais retarder notre voyage de deux jours encore si elle y mettait de la bonne volonté , mais depuis qu'on parle de départ son état empire à vue d'oeil.

— Je m'en suis aperçu, répondit tristement Léonce, c'est un parti pris ; tu vois bien qu'il faut que nous restions ici.

— Mais non, je ne le vois pas; et si tu voulais être le maître....

— Si je voulais ! interrompit Léonce avec une sourde irritation; si je voulais! Oui, sans doute.... Mais pas encore.... Quelque jour peut-être.... Oh! alors, elle pliera, sinon je la briserai ! »

Philippe serra la main de son ami , et sortit tout consterné en disant :

« Ce bon M. Barquier n'avait pas tort quand il nous criait : Prenez garde ! »

Le surlendemain , au moment du départ , Blanche vint près du lit de sa cousine pour lui faire ses adieux. Elle écarta le rideau d'une main, et tendit l'autre à la jeune femme, qui se souleva brusquement comme si ce geste l'eût éveillée. En ce moment elle éprouvait non

des regrets, mais quelque honte de ses étranges procédés ; elle était inquiète de l'impression qu'ils avaient dû produire et de la façon dont on les expliquait.

« Ma chère Blanche, dit-elle faiblement, j'espère que nous nous quittons pour peu de temps. Léonce me ramènera bientôt près de toi.

— Tant mieux, cousine; tu seras toujours la bienvenue.

— Je me sens fort malade, Blanche.

— Les médecins m'ont rassurée, ta maladie ne sera rien ; tu guériras dès que ton cœur et ton imagination seront tranquilles.

— Mais je suis tranquille jusqu'au fond de l'âme, je t'assure.

— Adieu, Glotiîde, interrompit Mme Lechesne en lui serrant les mains et en la baisant au front. Adieu !.. .»

Et comme Glotiîde mit son mouchoir sur ses yeux, elle ajouta avec une adorable bonté :

« Veux- tu venir avec nous? Il en est temps encore..,. »

Léonce entrait en ce moment ; il s'assit près du lit. Il avait l'air profondément triste.

« Vèux-tu venir avec nous? répéta Blanche.

— Non, dit sèchement Glotiîde ; est-ce possible î Tu vois comme je suis malade!...

— Adieu, monsieur des Glayeux, interrompit Blanche, adieu. Philippe vous écrira souvent; pensez à nous. Adieu ! »

Léonce baisa la main qu'elle lui tendait ; Philippe entra pour embrasser son ami; il salua Glotiîde, et sans dire un mot il emmena vivement sa femme.

Un moment après on entendit le fouet du postillon et la chaise de poste qui partait au grand trot. Glotiîde se leva brusquement et vint tomber toute faible et chan-

DEUX A DEUX. • lll

celante aux bras de son mari. « Enfin, s'écria-t-elle, enfin nous sommes seuls ! De ce jour seulement il me semble que tu es tout à moi !... Nous allons être heureux!...

— Oui, vous ! » dit-il avec un sombre ressentiment.

Léonce tomba dans une apathie profonde ; toute l'énergie de son caractère se reploya et fit place à un laisser-aller indifférent. Il lui sembla dès lors que ce n'était jamais la peine d'avoir une volonté. Clotilde put l'isoler à son gré pendant les trois mois de leur séjour à Marseille. Ils vivaient seuls, ils ne se quittaient pas ; un amour réciproque eût péri dans ce mortel tête-à-tête , mais la passion de Clotilde s'anima précisément par la froideur de son mari. Elle avait certainement la bonne volonté de réveiller cette âme engourdie, de faire battre ce cœur silencieux ; mais elle tentait cette difficile conquête avec une déplorable maladresse. Léonce avait une manière de sentir exquise , une imagination exaltée et rêveuse , des raffinements de délicatesse dont Clotilde ne se doutait seulement pas. Elle ne comprenait point quels charmes puissants lui eussent prêté plus de réserve et de prudence dans les témoignages de son amour. Jour et nuit elle était là, épiant les sentiments, les impressions de son mari, le comblant de sa tendresse égoïste, se passionnant tandis qti'il s'endormait d'ennui

et de satiété. Les regrets que Léonce avait donnés à sa vie déjeune homme s'étaient un peu amortis; il traînait sa chaîne avec une apathique tristesse, sans effort pour la secouer. 11 se serait comme pétrifié dans ses habitudes vides et paresseuses , si les soucis matériels de sa position n'étaient venus bientôt le préoccuper.

Glotilde n'avait point eu de dot et Léonce, qui passait fort à l'aise ses fantaisies de garçon, n'eut plus que le nécessaire quand il fut marié. Il fallait retourner au travail pour vivre selon sa position et les besoins impérieux de la vanité. Glotilde avait une parfaite imprévoyance pour les choses d'argent; elle était généreuse et ne comptait jamais. Léonce fut d'abord content de lui trouver cette grandeur si opposée aux habitudes mesquines de son éducation , mais cela finit par lui coûter si cher qu'il s'en fût volontiers passé. Il eût essayé de modérer ces goûts de toilette si sa femme lui eût apporté quelque fortune, mais il lavait prise trop pauvre pour oser lui reprocher ses dépenses, et elle n'avait pas une façon de penser assez délicate pour s'en apercevoir.

Lorsque Léonce se vit réduit aux étroites préoccupations, aux soucis mesquins qui avaient tourmenté sa jeunesse, il tâcha de s'en préoccuper, de tourner toute activité vers les besoins matériels de sa position. Ce fut un profond dégoût pour cet homme qui avait un moment joui d'une aulre existence, large, reposée, pleine d'indépendance et d'avenir. D'abord il fut seul malheureux; Glotilde s'était habituée aux tristesses silencieuses de Léonce, elle se contentait des intimités matérielles d'une vie toujours à deux ; son mari était là, seul près d'elle continuellement et partout; elle ne comprenait pas que ses désirs et son âme pouvaient être ailleurs. Elle appelait cela vivre l'un pour l'autre. Aussi

sa jalousie était-elle fort calmée, lorsque enfin ils partirent pour Paris.

La première personne que Léonce vit entrer chez lui le lendemain de son arrivée , ce fut M. Barquier. Le vieux brave homme était suffoqué de joie.

« Enfin, s'écria-t-il en serrant avec effusion la main de Léonce, enfin vous voici ! Comme nous vous avons désiré ! Philippe sera chez vous dans un moment avec sa femme ; ce sont eux qui m'ont averti. Mon pauvre ami, vous me semblez maigri; où donc est votre femme? Déjà sortie peut-être?

— Non, elle ne sort pas seule. Donnez-moi d'abord des nouvelles de Mme Barquier. Comment va-t-elle ?

— Je jie dirai pas toujours de même ; elle vieillit, la pauvre femme, et elle s'en aperçoit. Sa tristesse augmente avec ses cheveux blancs et ses rides; elle ne peut pas absolument en prendre son parti. Cela jette beaucoup de mélancolie dans notre intérieur. J'espère que nous serons plus gais quand cette époque de transition sera passée, et que nous serons décidément vieux tous deux. Mais parlez-moi donc de votre femme. Voyons, là, êtes-vous content ?

— Comme le premier jour, mon cher ami.

— Je vous crois, bien que vous disiez cela d'un air.... Léonce, votre réponse est d'une franchise équivoque. Allons, quoi qu'il en soit, il faut prendre votre parti comme je fais depuis tantôt trente-cinq ans. Bavezvous que Philippe est réellement le plus heureux des hommes ?

— Hélas ! tant mieux.

— Il fait encore une cour empressée à sa femme ; je les vois souvent. Nous sommes tous voisins ; il n'y a qu'un pas du boulevard Montmartre au faubourg Poissonnière. Mon cher Léonce, je veux que vous dîniez

une fois la semaine chez moi avec M. et Mme Lechesne. Nous nous réunirons ainsi à jour fixe ; ce sera encore la bonne intimité de notre petit cercle. Nous aurons aussi de temps en temps Mme Violan et ses filles.

— A-t-il été question pour elles de quelque mariage depuis qu'elles ont quitté Hyères?

— Question toujours ; mais pas davantage. Mme Violan a toujours une provision de ces maris invisibles, de ces propositions fabuleuses dont on berce la maturité des demoiselles. Entre l'état de jeune fille à marier et l'état de vieille fille, il y a une transition de dix ans, dix ans d'une triste vie, j'en conviens. Une femme qui ne se marie pas doit désirer ses quarante ans, comme une femme mariée les redoute. Je ne sais pourtant pas si la pauvre Zénaïde est bien pressée d'arriver à cette époque d'émancipation.

— Elle n'a probablement pas renoncé encore au mariage ?

— Mon Dieu si ; elle l'a déclaré du moins. J'ai soupçonné qu'un dépit, un amour secret....

— Ah ! vraiment, je ne l'en croyais guère capable.

— Elle a aimé Philippe, et ses sœurs.... elles ont pourtant dansé à vos noces.

— Que dites-vous là? J'en aurais comme un remords.... A vous dire vrai, quelquefois il m'était venu à l'esprit que ces demoiselles avaient quelques intentions.... Mais à quoi bon parler de tout cela maintenant? Dieu me garde que Glotilde soupçonnât....

— Ah ! elle est donc jalouse? interrompit M. Barquier.

— Jalouse de son ombre, » répondit tristement Léonce.

Comme il achevait ces mots, Glotilde entra ; elle salua

très-froidement M. Barquier, et dit à son mari : « Ne me feras-tu pas sortir un peu ce matin ?

— Ma chère amie, répondit-il avec une sorte de décision, nous sortirons rarement ensemble maintenant. Tu t'entendras avec Blanche, et vous ferez toutes deux vos courses, vos promenades. La vie de Paris n'est pas comme la vie de province : ici les hommes ont peu de loisir. Tu sais que j'ai le projet de travailler.

— Voilà de beaux et commodes prétextes, murmura dotilde en s'asseyant d'un air boudeur. Je voulais précisément aller chez Blanche.

— Elle va venir avec son mari.

— Ah ! voilà ce qui s'appelle prendre les gens au débotter. »

Elle regarda M. Barquier comme pour lui faire l'impertinente explication de ces paroles. Le vieux bonhomme la salua avec une gravité comique ; Léon rougit jusqu'aux yeux.

« Mon cher ami, dit- il très-haut en prenant les mains de M. Barquier, à présent que nous voilà ici, il faudra nous voir tous les jours. J'irai ponctuellement faire votre partie d'échecs. J'accepte de grand cœur votre invitation à dîner une fois la semaine ; une fois aussi vous viendrez chez moi. Je veux réunir le plus souvent possible mes meilleurs amis. »

Glo tilde était devenue pâle d'étonnement et de colère ; elle avait compté vivre à Paris comme à Marseille, seule à seul avec son mari. Elle se contint pourtant ; Blanche et M. Lechesne entraient.

Les deux cousines s'embrassèrent : l'une arrivait d'un air de bon vouloir et d'empressement ; l'autre était gauchement affectueuse. On sentait qu'elle ne parlait que du bout des lèvres.

Après les premiers compliments, Léonce entraîna son

ami et M. Barquier, sous prétexte de leur faire voir son cabinet. Les deux jeunes femmes restèrent seules.

« Eh bien ! ma chère Blanche, dit Glotilde d un air dégagé, M. Lëchesne te rend-il heureuse? »

Blanche sentit l'occasion propice pour une leçon indirecte, et elle répondit, non avec l'orgueil de son bonheur, mais avec la bonne volonté d'éclairer Clotïlde sur ses propres intérêts :

« Oui, je suis aussi heureuse qu'il est donné à aucune femme de l'être ; car j'ai continué l'amour dans le mariage. Mais, vois-tu, c'est toute une science que ce bonheur-là. 11 faut si peu pour tuer ces belles émotions, ces illusions charmantes ; il est si difficile de maintenir un homme à la hauteur d'une passion exaltée, quand cet homme est votre mari. Avec un amant, ce doit être une fois plus aisé ; les obstacles l'aiguillonnent, les difficultés l'irritent ; il y a dans cette situation quelque chose de provisoire, qui réveille l'inquiétude et les jalousies de la possession. Mais un mari n'a rien à conserver, rien à défendre, et tout naturellement il s'endort dans la certitude et la satiété de son bonheur. D'ailleurs quel prix ont pour lui des satisfactions si faciles? Quel attrait lui ferait désirer ces faveurs offertes, prodiguées, gaspillées dans le tête-à-tête officiel, au milieu duquel on s'assoupit sur le même oreiller? C'est comme des primeurs dont la rareté fait tout le prix; dès ' qu'on peut les avoir presque pour rien, on les dédaigne, on n'en veut plus.

— Ainsi tu considères l'amour comme un fruit défendu qu'il faut élever en serre chaude? interrompit Glotilde avec un sourire incrédule ; mais on se prive ainsi de ses propres jouissances, de son bonheur, pour faire celui d'un autre.

— L'expérience m'a appris que tout s'achète, et que

ces privations, cette continuelle défense de soi-même, cette résistance à la pente qui nous entraîne vers la satisfaction de nos passions ont des compensations immenses. Mais laissons ces vagues théories pour l'exemple. Crois-tu que si j'eusse laissé M. Lechesne se rassasier de son bonheur ce bonheur durerait encore? Crois-tu que si je me fusse montrée à lui nuit et jour, à toute heure, telle que je me trouvais, il m'aimerait toujours? En vérité, j'admire les exigences de certaines femmes I Elles font des frais pour tout le monde, excepté pour leurs maris ; elles se montrent à lui dans un laisseraller, dans un déshabillé dont elles auraient honte devant un homme sans conséquence ; et puis elles s'étonnent, elles se plaignent de n'être pas aimées. Ces pauvres maris ont d'étranges et tristes privilèges ! Pour eux on ne prend pas la peine d'être à toute heure bien mise et bien coiffée ; pour eux on dédaigne les formules à l'usage du monde bien élevé ; on a sans scrupule des familiarités impertinentes, des mots qu'on ne dirait pas à un domestique. Combien de fois j'ai entendu des femmes s'impatienter et crier à leur mari pour une petite contradiction : Allons donc, tu es stupide!

— Mais les maris usent aussi largement de cette épithète, interrompit encore Glotilde.

— Oui ; mais assurément c'est la faute de leurs

— Ainsi donc, selon toi, il faudrait, pour être heureux en ménage, vivre dans un cérémonial comme celui de la cour, et se faire bien prier pour donner sa main à baiser à son mari.

— Mon Dieu ! tu exagères ; tu ne me comprends pas. Mais dis, toi, qui agis autrement, es-tu plus heureuse que moi? »

Cette question si simple réveilla dans l'âme de Glo-

tilde l'irritation qu'elle éprouvait lorsque Blanche était entrée ; elle rougit, et les larmes lui vinrent aux yeux. « Oui, j'étais heureuse, dit-elle; mais je sens que mon bonheur va finir ici. Si tu savais quelle a été ma vie durant quelques mois ! J'étais folle de croire que cela pourrait durer en dehors de l'isolement où nous vivions. Léonce ne me quittait pas ; il ne voyait que moi, il ne parlait qu'à moi. J'étais sûre que nulle femme ne me volerait un seul de ses regards. Tu n'es pas jalouse, toi ; tu ne peux te figurer quel supplice c'est de voir l'homme qu'on aime uniquement vous oublier au milieu des préoccupations du monde. Mais je ne le subirai pas, non, je le jure; et si Léonce tente de quitter son intérieur pour reprendre ses habitudes de jeune homme, s'il veut vivre en mari-garçon, la lutte sera terrible...,

— Mais je ne vois rien encore qui puisse faire pressentir cela, interrompit Blanche. M. des Glayeux voudra vivre comme tout le monde, avec une raisonnable liberté, rien de plus.

— C'est déjà trop. Tiens, crois-tu que je serais contente de le voir en face des demoiselles Violan. Elles ont toujours des- compliments à la bouche quand il est question de lui, et elles se moquent de moi ; va, je l'ai vu. Si nous étions restés plus longtemps à Hyères, je n'aurais plus souffert que mon mari les visitât.

— p Tu aurais eu tort ; ce sont des personnes fort insignifiantes et nullement à craindre. Toi, jalouse des demoiselles Violan ! voilà bien ce qui s'appelle se faire des croix de paille.

— Et ce vieux M. Barquier ; je ne le puis souffrir.

— C'est pourtant un digne homme, et qui aime fort ton mari.

— Eh ! que m'importe ; je ne puis souffrir toutes ces

influences qui ont la prétention de s'immiscer entre un mari et sa femme. Je suis sûre que M. Barquier est capable de donner à Léonce des conseils contre moi....

— Tu te méfies donc de tout le monde, Glotilde ?

— Je me méfie de tous ceux qui veulent s'insinuer dans l'intimité de mon mari; je veux les en repousser. C'est mon droit, je pense.

— Ton droit î puisses-tu ne jamais éprouver que notre droit n'est rien quand nous ne sommes plus aimées. C'est Pamour seul qui fait notre empire ; si tu es sûre de celai de ton mari, tu peux tout exiger ; mais s'il n'est pas amoureux, prends garde ! »

Glotilde avait une âme trop fougueuse, des volontés trop roides et trop violentes pour profiter de ce bon avis. Le même soir elle fit à Léonce une scène terrible, parce qu'il était sorti seul une partie de la journée, et qu'après dîner il avait été voir Mme Barquier.

La première cause peut-être des extravagances de Glotilde, c'était le désœuvrement. Gomme elle ne possédait aucun talent, ses occupations n'avaient aucun but. Elle travaillait machinalement à sa broderie, à ses chiffons ; elle tracassait ses domestiques, elle bouleversait sa maison, sans parvenir à trouver l'emploi de ses heures.

Parfois elle sortait, elle traînait son inquiétude et son

ennui au hasard; pour se distraire, elle entrait chez les marchands, et, par vanité bien plus que par coquetterie, elle faisait d'énormes dépenses. Sa conduite envers son mari était absurde. D'abord elle avait impérieusement exigé qu'il renonçât à toute autre intimité que la sienne. Quand elle vit qu'il ne tenait point compte de ses volontés, elle s'humilia, elle pria. Mais la chaîne était trop lourde, Léonce en était trop cruellement fatigué pour ne pas la secouer résolument. Il persista à ne point Renfermer chez lui, en tête-à-tête avec sa femme, pendant les heures de loisir que lui laissait son travail d'homme d'affaires. Glotilde était parfaitement libre de l'accompagner dans la plupart des maisons où il allait; mais si, par mauvaise humeur, par caprice, elle voulait rester, il n'en tenait point compte et sortait seul.

La jeune femme faisait alors des scènes terribles et ridicules ; elle attendait son mari fort tard, et quand il rentrait elle allait au-devant de lui avec des pleurs et des reproches. Mais il souffrait trop lui-même pour s'émouvoir à ces plaintes, son âme leur était à jamais fermée. Il subissait, impassible, les mornes douleurs d'un homme condamné à vivre sous le fléau d'une femme jalouse, dévorée d'orgueil, d'un cœur sec et d'un esprit, faux.

Glotilde voyait sa cousine, mais sans intimité, dans ses moments de découragement et de détresse, pour lui faire des confidences. Une fois la semaine, pourtant, elle recevait ce qu'elle appelait la société de son mari. Jamais cette nature ombrageuse et revêche ne put se prêter à ces relations qui deviennent à la longue de solides amitiés. Elle ne comprenait pas les sentiments paisibles, elle ne pouvait éprouver qu'un amour ardent, jaloux, inplacable; malheureusement pour son mari, cette puissance d'aimer s'était concentrée sur lui.

Tous ceux qui virent de près une telle femme eurent bientôt pour elle un grand éloignement; l'indulgente amitié de Blanche ne se rebuta pas; mais elle se tenait à l'écart, attentive, et toujours prête à venir au secours d'un malheur si mérité.

Cet état de choses se soutint à peu près de la même manière pendant une année environ. Les apparences étaient encore passablement gardées par Glotilde, et aucune scène n'avait mis au grand jour les plaies de ce triste ménage. La jeune femme ne boudait son mari que chez elle ; et, comme ils avaient la même chambre, comme on les voyait partout ensemble, ni dans leur intérieur ni dans le monde on ne sut combien ils étaient désunis. Mais Glotilde avait couvé trop de haine, un ressentiment trop envenimé contre tous ceux que son mari aimait, pour ne pas éclater publiquement quelque jour. Comme cela arrive ordinairement avant les grandes tempêtes, un calme sourd régnait depuis quelque temps ; le souffle emporté des querelles conjugales s'était apaisé; il n'y avait qu'un malaise silencieux, et cette lourde tristesse qui préside à la vie de gens qui ne s'entendent pas.

Un jour qu'il devait y avoir du monde chez M. Barquier, Clotilde dit à son mari, avec cet air de mauvaise humeur résignée qu'elle avait dans ces moments de calme :

« Je suis souffrante ; s'il n'était pas trop ridicule de vous voir aller chez M. Barquier, tandis que moi je reste seule ici, je renoncerais bien volontiers à cette soirée, je me mettrais au lit.

— Cette indisposition subite ne me semble pas assez sérieuse pour que je vous serve de garde -malade, répondit Léonce. Sans doute, si vous étiez véritablement souffrante, je resterais; mais ceci me semble un caprice....

— Il faudrait donc que je fusse à l'agonie pour que vous vous privassiez de sortir ! Il fait un froid cruel, j'ai la fièvre; n'importe, je vous accompagnerai chez M. Barquier^ pour vous sauver le blâme d'un mauvais procédé à mon égard.

— Mon Dieu, ne vous gênez pas ; personne, je vous le jure, ne songerait à me blâmer. D'ailleurs, pour rassurer tout à fait votre susceptibilité, je vous dirai que si vous ne venez pas chez M. Barquier, je n'irai pas non plus.

— Tu resteras ! fit-elle avec explosion.

— Non, répondit-il froidement; je sortirai pour une affaire que j'aime mieux ne pas renvoyer à demain. Je vais écrire à M. Barquier pour nous excuser. »

Le reste de la journée s'écoula sans orage. Après le diner, Léonce sortit,. et sa femme l'entendit dire dans l'antichambre : Je rentrerai tard ce soir.

Alors elle regretta de n'avoir pas insisté davantage pour connaître l'emploi de son temps. Sa tête travailla; elle conçut mille soupçons vagues et si dénués de probabilité, qu'elle les repoussait aussitôt.

C'était un pitoyable et douloureux spectacle que celui de cette jeune femme rôdant autour de sa chambre, les bras croisés, le regard fixe, soupirant et pleurant au milieu de cette affreuse préoccupation. Tantôt elle marchait vite ; tantôt elle s'arrêtait et se parlait tout haut à elle-même, proférant des menaces et des malédictions.

Tout à coup il lui vint un soupçon qui la cloua un moment immobile à la même place : si Léonce était allé chez M. Barquier ! si, pour se débarrasser d'elle, il avait feint seulement de renoncer à cette soirée!... Les affaires n'étaient qu'un prétexte !... elle était trompée, trahie. Léonce ne pouvait être que là ; elle savait

bien qu'il n'avait pu accepter aucun autre engagement. Ce n'était pas jour d'Opéra, le seul théâtre où il allât. Gomment n'avait- elle pas compris plus tôt qu'elle était jouée? comment s'était-elle laissé prendre à un prétexte aussi maladroit? *

Toutes ces pensées se heurtaient dans sa tête ; elle tremblait, elle serrait son mouchoir sur sa bouche pour étouffer s?s sanglots. Onze heures sonnèrent en ce moment : probablement Léonce ne rentrerait qu'après minuit.

« Non, certes, je ne l'attendrai pas ! » dit Clotilde en sonnant avec violence.

La femme de chambre parut une veilleuse allumée à la main.

« Je ne me couche pas, je vais sortir, dit Mme des Glayeux; donnez-moi ma robe. Eh bien, pourquoi me regardez-vous d'un air hébété? ne m'entendez- vous pas! je vous demande ma robe de satin noir et mon fichu de point d'Angleterre.

— Madame n'est pas coiffée, observa la femme de chambre,

— Vous allez faire mes nattes.,.. Mais non, ce serait trop long; je mettrai une coiffure. Mais dépêchez-vous, dépêchez-vous donc ! ne voyez-vous pas que je suis pressée? Qu'on aille tout de suite chercher une voiture. Mon Dieu ! que de lenteurs ! »

Un quart d'heure après, Clotilde entrait dans le salon de Mme Barquier. Il y avait là trente personnes; on faisait de la musique : Zénaïde chantait avec Blanche le duo de la Norma; Léonce était debout au coin du piano.

Madame des Glayeux s'arrêta au seuil de la porte, sa grande taille habillée d'une ample robe de satin noir , sur laquelle un châle de dentelle était jeté de travers ;

ses longs cheveux tombant tout défrisés sur ses joues pâles de colère lui donnaient l'aspect le plus étrange ; on eût dit réellement une folle échappée à la vigilance de ses gardiens.

Au léger trouble que produisit son arrivée, Léonce tourna la tête ; il devint pâle aussi en reconnaissant sa femme.

Mme Barquier s'était levée pour al 1er au-devant d'elle ; et , la faisant asseoir près de la porte , elle lui dit avec une parfaite aisance :

« Madame , voilà deux agréables surprises : nous ne comptions ni sur vous ni sur M. des Glayeux ce soir.

— Mon mari cependant ne s'est pas fait longtemps attendre, à ce que je vois, » répondit très-sèchement Glotilde; et son regard flamboyant s'arrêta sur Léonce, qui avait repris sa première attitude au coin du piano. Clotilde ne s'apercevait pas que tous les yeux se tournaient vers elle avec une surprise moqueuse ; elle n'entendait rien , elle ne voyait rien ; la tête lui tournait , son cœur battait avec une horrible violence.

« Vous êtes fort pâle , madame ; vous trouvez-vous mal?... dit encore Mme Barquier avec le même sangfroid.

— Je suis malade, ce n'est rien.... Je me trouve bien , répliqua Clotilde sans savoir ce qu'elle disait.

— Voulez-vous passer dans ma chambre , madame ? il y fait moins chaud qu'ici, dit Mme Barquier, qui craignait réellement quelque scène ridicule et scandaleuse.

— Je vous remercie , madame.

— C'est le froid* qui vous a saisie dehors. H est dangereux de passer ainsi brusquement d'une température glacée à la grande chaleur. »

Clotilde ne répondit rien. Mme Barquier alla vers

Léonce et lui dit tout bas : « M. des Glayeux , passez dans ma chambre , il n'y a personne ; n attendez pas la fin du duo.

— Merci, madame, merci, j'y vais,» répondit-il d'une voix altérée. Un moment après il alla droit à sa femme, et lui présentant le bras il lui dit tout bas , et avec un accent qu'elle ne lui avait jamais connu : « Venez, madame. »

Us entrèrent ensemble dans la chambre à coucher de Mme Barquier , et Léonce ferma la porte derrière loi.

«Ne partons-nous pas? dit Clotilde un peu intimidée.

— Non , certes , madame , fit Léonce avec une froide colère; vous ne m'emmènerez pas. Reposez-vous un moment , reprenez vos sens , car vous avez l'air d'une folle; et j'ai rougi pour vous de votre apparition. Remettez-vous , ensuite vous rentrerez au salon.

— Monsieur , dit Clotilde d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre calme et solennel , vous m'avez lâchement trompée.

— Assez, madame, interrompit-il; assez. Je ne souffrirai pas vos injures. Si vous m'eussiez paisiblement demandé une explication je vous l'aurais donnée ; mais une justification, jamais..,. Séchez vos yeux, calmez-vous.... »

H montra du doigt la pendule.

« Dans dix minutes il faut rentrer au salon.

— Non , s'écria-t-elle ; non , je n'y rentrerai pas ! Je ne retournerai jamais dans ce monde, où vos négligences me blessent , où vos-dédains m'humilient. Vous De me traînerez plus après vous comme une triste victime obligée de subir le spectacle de vôtre infidélité!... Les femmes que vous me préférez ne jouiront pas de mon humiliation et de ma détresse ! »

Léonce alla vers la porte sans répondre. Clotilde se jeta au-devant de lui, les bras étendus.

« Une scène ! dit-il en la ramenant violemment à sa place, une scène ! Vous ne la ferez pas.... »

En ce moment Blanche entra tout inquiète et effrayée.

h Eh bien! que se passe-t-il ici? s'écria-t-elle en voyant Clotilde renversée dans un fauteuil, les bras roidis, la figure décomposée , et Léonce menaçant devant elle.

— Blanche, il me tue!... Je me sens mourir.... Il n'a pas seulement pitié de moi!... dit la jeûne femme d'une voix éteinte.... Léonce , emmenez-moi....

— Vous êtes libre de rentrer chez vous , dit-il ; quant à moi je ne sortirai d'ici que le dernier. Ma chère cousine , restez près d'elle , je vous en supplie, et conseillez-lui de se calmer, sinon je lui pardonnerai difficilement cette ridicule scène.

— Oh! mon Dieu! s'écria Blanche épouvantée; où en êtes- vous venus!... Allons! tu le vois, ma pauvre enfant, il faut du calme, de la raison. Prends une fois pour toutes le parti de vaincre tes susceptibilités , de les dissimuler au moins. Les exigences , les reproches emportés ne t'ont pas réussi : prends d'autres moyens ; de l'indulgence , de la modération , et Léonce te reviendra. Voyons, veux-tu que je te ramène ; on dira qu'une indisposition subite t'a forcée de rentrer chez toi. Clotilde, tu ne me réponds pas.... Tu me repousses. Mais tu es donc folle!...

— Folle! interrompit-elle. C'est cela!... Voilà le mot qu'ils ont sans cesse à la bouche!... Suis-je folle pour aimer mon mari ? pour ne pouvoir souffrir qu'on m'enlève son amour , sa présence , ses soins , tout ce qu'il me doit?... Mais qu'ai -je donc fait pour que tout le monde se ligue ainsi contre mon bonheur !

— Mais qui songe à te faire la moindre peine ?.. .

— Va, ce n'est pas toi, je le sais; mais les autres , tous les autres. ... Oh ! je suis bien malheureuse. .. . Per- ■ sonne n'a de bienveillance pour moi ici../. Cette vieille coquette de Mme Barquier , ces pies-grièches de demoiselles Violan me haïssent.... Ah! je leur rends bien.... Mon parti est pris; je ne veux plus les voir, je ne veux plus retourner dans le monde. Je m'enfermerai chez moi ; mon mari n'osera pas m'y laisser toujours seule, peut-être!...

— Quelle tête ! murmura Blanche découragée. Mais où comptes-tu en venir avec ces résolutions désespérées?

— Je ne sais; mais du moins j'aurai satisfait l'aversion que je porte à ce monde cruel qui a fait mon malheur ; j'aurai rompu-des relations qui me sont pénibles, qui m'excèdent. »

Quelqu'un se glissa dans la chambre sur la pointe du pied : c'était M. Barquier ; il se doutait de tous les sentiments de Clotilde pour lui , mais, il n'en avait pas grand souci.

C'était un homme aguerri par ses trois mariages , et capable d'aborder sans crainte une scène furieuse.

« Madame, dit-il d'un air simple, êtes- vous mieux? on est inquiet pour vous. Mme Barquier va venir voir comment vous vous trouvez ; elle m'envoie pour savoir si vous désirez quelque chose.

— Rien, monsieur, rien. Je vais rentrer chez moi; je n'attends que M. des Glayeux.

— Vous nous l'enlevez de si bonne heure !...

— Pensez-vous , monsieur , qu'il serait convenable qu'il restât ici lorsque je serai chez moi souffrante , malade?...

— Mais si vous Py engagez , madame , pourquoi pas?

Cette indisposition n'est rien, soyez-en sûre.... Voulez-vous que nous appelions le docteur? il est à la bouillotte.

— Non, monsieur , je n'ai confiance qu'en mon médecin. Voulez-vous me faire le plaisir d'aller dire à M. des Glayeux que je l'attends.

— J'y vais, moi, dit vivement Blanche, qui prévoyait ce que Léonce allait répondre.

— Mais, madame, vous me semblez beaucoup mieux, insista M. Barquier; si vous passiez au salon.... »

Elle ne répondit rien. Il se hasarda à dire encore : « Gela serait d'un bon effet....

— Il y a donc quelque mauvais effet à craindre? interrompit-elle avec violence. En vérité, monsieur, je vous remercie de m'en avertir. Eh I que pensent, que disent les gens bienveillants qui s'occupent de moi dans votre salon? Conseillent-ils à M. des Glayeux de rester et de me laisser partir seule?

— C'est une de ces circonstances frivoles auxquelles personne ne fait attention, et qui n'ont pas besoin de conseils, répondit M. Barquier sans s'émouvoir.

— Vous vous trompez, monsieur ; il y a là dedans des gens qui voudraient bien me voir hors d'ici, à condition que mon mari resterait....

— Ah! madame, voilà des soupçons qui font tort à votre jugement.

— Je sais ce que je dis, monsieur. Il y a des gens qui ont pris à tâche d'éloigner mon mari de moi ; par leur influence il me néglige.... Tandis qu'il va chez eux, je reste seule tout le jour, le soir encore....

— Ceci prouve que Léonce a en vous la plus grande confiance ; la confiance est le lien des bons ménages. Vous êtes bien sûre de votre mari, et je dois dire qu'il est aussi sûr de vous; il me Ta dit maintes fois; il

n'est pas jaloux ; c'est comme moi pour Mme Barquier....

— Mme Barquier ! interrompit Glotilde exaspérée ; mais, bon Dieu! qui pourrait en être jaloux? Elle aura tantôt l'âge des Parques ! . . .

— Eh ! eh ! il y a des gens qui préfèrent encore les Parques aux Furies, répondit M. Barquier avec une tranquillité railleuse; et, si j'étais on enfer, je serais de leur avis. Madame, je vous baise les mains.

« C'est tout à fait la première Mme Barquier, murmura-t-il en sortant. Ah ! pauvre Léonce.,.. »

Blanche revenait seule; M. Barquier haussa les épaules d'un air de triste compassion, et lui dit en passant:

« Elle est folle ! •

— Glotilde, viens, je vais te ramener, dit Mme Lechesne en lui prenant les mains.

— Et Léonce?

— Tu 1 as blessé, irrité ; il faut laisser passer sa colère. Il est bon, il t'aime au fond ; soumets-toi à son exigence ; essaye une fois de plier, et tu verras qu'il te reviendra. Allons....

— Je reste, dit Glotilde en se rasseyant, je reste ; jamais je ne rentrerai ici ; il ne parviendra à m'y ramener de gré ni de force ; mais aujourd'hui nous en sortirons ensemble. »

Elle s'enveloppa dans son châle, et sans dire une parole, sans paraître seulement faire attention à Blanche, qui s'épuisait en prières et en raisonnements, elle attendit que son mari fût prêt à partir. Mme Barquier vint deux fois à la porte ; Blanche alla toujours au-devant d'elle pour lui dire que sa cousine était souffrante, et excuser une si étrange conduite.

Ces prétextes ne servirent à rien; personne n'en fut

la dupe. Les demoiselles Violan en chuchotèrent beaucoup, et leur mère dit assez haut :

«■ Décidément, voilà un jnauvais ménage ! » Léonce s'était mis à l'écart près d'une table de jeu. Philippe et M. Barquier venaient souvent à lui ; leur discrétion respectait cette situation embarrassante; pourtant M. Barquier ne put s'empêcher de dire :

« J'ai passé par ces épreuves-là! Dieu vous donne de la patience, mon cher Léonce !

A minuit et demi, Léonce demanda une voiture et alla chercher sa femme dans la chambre de Mme Barquier. Elle le suivit sans proférer une parole. Blanche la reconduisit, et dit tout bas à Léonce :

a Elle est malade.. . . ménagez-la, mon Dieu ! Demain j'irai chez vous de bonne heure. »

Us montèrent en voiture. Clotilde ne pleurait plus ; on ne l'entendait soupirer ni se plaindre ; elle était comme anéantie. Son mari en eut pitié; il lui dit doucement :

c Que de mal vous nous faites à tous deux, Clotilde ! . • . »

Elle ne répondit rien à ce reproche, qui apportait comme un pardon ; mais elle prit les deux mains de Léonce et les serra sur sa bouche. Cette démonstration de repentir et d'humilité le gagna tout à coup.

« Allons, dit-il attendri, point de ces regrets exagérés; tout est déjà oublié. »

Ils descendirent. Glotilde monta rapidement l'escalier, appuyée sur le bras de son mari; son cœur battait de joie. Elle crut avoir ressaisi son empire, elle crut que Léonce avait faibli sous l'ascendant de sa fermeté, et qu'il ne lui restait qu'à faire ses conditions pour tout obtenir.

Elle renvoya sa femme de chambre, et, venant s'asseoir près du feu à côté de Léonce, elle lui dit :

« Tu veux que je sois encore heureuse?

— C'est mon désir, c'est la condition de mon propre bonheur !

— Eh bien! plus de ces affreuses querelles.

— Je ne demande pas mieux ; la paix est un besoin pour moi; ces agitations me fatiguent, me brisent.... Je ne suis pas fait pour la résistance.

— Et tu te rends de lassitude. J'aimerais mieux qu* ce fût par conviction, par dévouement.... Tu as été bien cruel pour moi ce soir!.., En as-tu du regret, Léonce? Oui, je vois cela dans ton regard..,. Ne me dis rien,.., je te crois.... C'est fini tout cela, fini comme je le voulais, n'est-ce pas?

— Oui, répondit-il en lui serrant la main; heureusement il n'y avait que de bons amis autour de nous pendant cette cruelle scène :• Blanche, M. Barquier, la bonne Mme Barquier.... Ils excuseront tout. Demain nous irons ensemble les voir....

— Gomment? interrompit Glotilde.

— Oui, nous irons dîner chez Mme Barquier ; il faudra être aimable pour elle, c'est une si bonne femme....

— Ainsi donc, interrompit encore Glotilde^ vous ne voulez rien changer à votre manière d'être? Vous voulez vivre dans le monde.... Ah! j'avais au contraire espéré que nous reviendrions à nos premières habitudes.... »

Léonce la regarda avec une triste surprise.

« Eh quoi! dit-il, aviez -vous cru m'y ramener ce soir? »

Elle mit ses deux mains k son front comme pour y briser ses pensées ; puis, le regard plein de larmes et de reproches, elle s'écria :

« Oh! que ne suis-je folle comme vous dites!... je perdrais du moins de vue mon malheur ! J'oublierais ce qui fait maintenant mon désespoir : le bonheur des premiers jours de notre union!... Dis-moi, pourquoi m'y avoir accoutumée, puisque tu devais me l'ôter? Puis-je oublier quelle a été notre vie pendant cinq mois?... Toujours ensemble.... Mes mains ne quittaient pas les tiennes, ni mon regard le tien.... Je suivais tous tes pas, j'épiais toutes tes pensées; personne ae me volait seulement une heure de ta présence, et tu t'étonnes que je ne puisse plus vivre, maintenant que les distractions du monde , d'autres affections sont entre nous; maintenant qu'il me faut être seule?... Mais il serait absurde de croire que je m'y accoutumerai.... Léonce, je vous aime comme on n'aima jamais peut-être; car j'ai concentré sur vous toutes mes affections; je n'ai point d'amis, point de parents, point d'enfants; je n'ai que vous, et l'immensité de mon amonE vaut peut-être le sacrifice de quelques amitiés banales. Léonce, je ne veux point de partage, il faut choisir entre le monde et moi. Retournons en province; allons recommencer les habitudes où je fus si heureuse, sinon.... »

Léonce croisa les bras et dit froidement :

« Eh bien! sinon?

— Sinon notre existence sera un supplice, notre intérieur un enfer. ... Choisissez ! »

Ce dernier mot fut dit avec une ferme décision. G'é-

tait, en termes fort clairs, la paix ou la guerre offerte à un homme qui venait de déclarer que la paix était son premier besoin. Léonce fut blessé de cette pitoyable tactique, toute l'énergie de sa résistance s'éveilla, et il dit avec fermeté :

« Il est un troisième parti, un mezzo termine, auquel vous n'aviez pas songé, Glo tilde. Les conditions de bonheur que vous vous êtes créées ne sont, pas les miennes ; vous êtes malheureuse près de moi, je ne suis pas heureux près de vous; eh bieni séparons-nous. »

Elle se rejeta en arrière avec une sourde exclamation ; ce mot la frappait d'une crainte qu'elle n'avait pas encore conçue; un moment elle ne put parler.

« C'est cela, dit-elle enfin dune voix tremblante ; le moyen est, certes, commode ! Une séparation ! et vous croyez que je pourrais y consentir.... Me laisser chasser de votre maison....

— C'est au contraire moi qui partirais....

— Oh! non, non! pas tant que je serai vivante.... La mort seule peut nous séparer, Dieu fasse que ce soit bientôt ! Oui, je voudrais mourir.... Quelles illusions je me faisais encore!... Ah! je n'avais pas vu jusqu'au fond de votre cœur! Je croyais qu'il y restait encore quelques sentiments de générosité, de justice, de respect humain.... Une femme de vingt-deux ans, seule, abandonnée dé son mari. ... Eh ! que dirait le monde?... Mais vous n'avez donc nul souci de mon honneur?...

— Je dois y tenir, madame ; il m'a coûté cher ; je l'ai payé de tout le bonheur de ma vie, » interrompit Léonce avec une sombre colère.

A ce reproche terrible Clotilde pâlit et baissa la vue. H y eut un moment de silence.

« Il serait sage de nous séparer, au moins pendant quelque temps, reprit Léonce; je voyagerai....

— Ma place est près de vous, interrompit Glotilde d'une voix ferme; j'y resterai.... Si vous partez, je vous suivrai.... Je suis votre femme... Léonce, ne me mettez pas au désespoir.... Ce sont mes droits que je défends, que je réclame....

— Vos droits ! interrompit Léonce avec amertume. Vos droits! savez~vous ce qu'ils sont?

~» Je 6ais ce que vous devez à votre femme, monsieur; vous lui devez votre protection, votre fidélité, votre amour.... Voilà mes droits.

— Vous vous trompez, Glotilde, dit-il froidement ; en vous épousant, je vous ai donné le droit de porter mon nom, d'habiter ma maison, de vous asseoira ma table; rien de plus. Voilà les droits que vous pouvez réclamer, et dès aujourd'hui je vous déclare que vous n'en avez plu» d'autres. Aux yeux du monde notre existence restera en commun, mais nous serons séparés de fait; c'est ma volonté, Glotilde; ma volonté, entendez-vous? Il faudra vous y soumettre ; car je dis comme vous : Sinon!...

— Eh bien! sinon?

— - Sinon vous verrez que si j'aime la paix je ne crains pas la guerre, et que dans cette lutte, où l'un de nous deux succomberait, ce ne serait pas moi. »

A ces mots il prit un flambeau et s'avança vers la porte.

« Où allez- vous? dit Glotilde éperdue.

— Chez moi ; votre chambre n'est plus la mienne. » Elle essaya de le retenir ; mais il la repoussa, et alla

s'enfermer dans son cabinet, où il passa le reste de la nuit. Le lendemain il fit arranger une chambre qui avait sa sortie particulière sur l'escalier, et que plusieurs pièces séparaient de celle de Glotilde.

Léonce avait une grande bonté d'âme et beaucoup de générosité ; mais le fond de son caractère était une certaine roideur qui ne pliait jamais après le parti pris* Il fut très-malheureux de la situation violente où l'avait jeté le caractère indomptable de sa femme ; mais ni les larmes, ni les reproches, ni les instances emportées de Glotildenelui arrachèrent une concession. Cependant ces luttes, ces effroyables tracasseries d'intérieur empoisonnaient sa vie ; il ne trouvait de tranquillité et de consolation que dans l'amitié de Philippe , dans le spectacle de son heureux ménage, et dans la société du bon M. Barquier ; là il se reposait, il respirait à Taise ; il ' était libre.

Glolilde menait une étrange vie ; elle passait ses jours et ses nuits à dévorer des romans et à écrire à son mari de longues lettres, qu'il jetait au feu sans les, lire.

Madame Violan et ses filles venaient régulièrement tous les quinze jours lui faire une visite. D'abord elles avaient trouvé un accueil glacial, et il fallait tout leur sang- froid pour tenir bon contre les propos aigre-doux, les airs ennuyés de la jeune femme. Mais elles se consolaient du mariage de Léonce en voyant de près son ménage ; il leur semblait que c'était un équitable châtiment de ce choix qui les avait tant humiliées. Glotilde finit cependant par leur faire moins mauvais vi-

sage, parce qu'elles lui rendaient compte de la conduite de Léonce dans les maisons où elles le rencontraient souvent. Dieu sait dans quelles charitables intentions ces dames racontaient minutieusement ces détails , que la jeune femme écoutait avec une indignation concentrée et une jalousie furieuse. Gomme elles exaltaient la beauté , l'élégance des femmes qui venaient chez Mme Jkrquier ! combien elles prenaient plaisir à raconter les succès de M. des Glayeux !

« Mais, en vérité , vous n'êtes pas jalouse! finissait toujours par dire Mme Violan. Je vous admire de vous enfermer ici comme une recluse, et de laisser papillonner votre mari autour de tant de jolies femmes. Permettez-moi de vous dire que cela n'est pas prudent.... La fidélité des hommes est si fragile!... Voyez-vous, à votre place je ne m'y fierais pas ainsi; je me tiendrais plus près de mon mari, je le garderais mieux. »

Et le soir, quand Léonce rentrait, il y avait des pleurs, des reprochés, de sourdes menaces. Le malheureux succombait à cette vie, tout ensemble troublée et monotone : il fuyait sa maison; il laissait Clotilde à ses plaintes, à ses violences, à ses folles douleurs.

Blanche.ne l'avait pas abandonnée ; elle essayait de la ramener à des sentiments modérés, a des procédés raisonnables; mais son influence échouait contre cette nature rebelle. D'anciens soupçons revinrent à l'esprit de Clotilde, et quelques circonstances futiles les fortifièrent. Le hasard fit que Léonce rencontra deux ou trois fois Mme Lechesne chez sa femme ; alors il s'y arrêtait, au lieu, d'îiller s'enfermer chez lui comme d'habitude, et Clotilde remarqua qu'il avait l'air bien plus libre, plus animé, plus heureux que dans leurs

tristes et courts tête-à-tête. Un jour elle dit brusquement à sa cousine :

« Sais-tu, Blanche, que si j'étais jalouse je pourrais soupçonner mon mari de me haïr parce qu'il t'aime ?

— Es-tu folle ! fit Blanche stupéfaite.

— Tu n'est pas de moitié dans cette infamie, Blanche, je le sais bien, autrement je ne te parlerais pas ainsi...; mais tu as été légère, imprudente, ei* recevant les visites si longues et si fréquentes de Léonce ; il a vu de trop près ton intérieur pour ne pas s'être aperçu que tu n'aimes point ton mari, et il aura pu concevoir des espérances....

— Je n'aime pas mon mari ! interrompit Blanche ; mais qui est-ce qui a pu te faire penser une telle absurdité ?

— Ta manière d'être avec lui; ah !. cela date de loin, du premier jour de votre mariage.... C'est toujours comme auparavant , un cérémonial , une réserve ; en vérité le pauvre homme doit trouver son rôle de mari bien court !

— Oh ! non , car il a gardé son rôle d'amant, répliqua Blanche; va, j'aime mon mari, je l'aime mieux que tu n'aimes le tien.

— A Dieu ne plaise que je t'accuse de mon malheur ! dit Glotilde en s'animant; mais Léonce! Va, je le connais bien , je connais bien la perfidie et l'immoralité profonde des hommes.... Est-ce que leur imagination respecte rien? Que leur importe de tuer une femme, de déshonorer un ami quand il s'agit de satisfaire leurs passions!... Léonce t'aime, te dis-je, ou plutôt il te désire; c'est un caprice de sa tête, de ses sens.... Va, il n'y a pas de quoi en être glorieuse.... A présent tu es avertie , Blanche , il m'en coûte de te parler ainsi , mais je le devais ; tu sauras ainsi ce que tu as à faire. ...»

Cette étrange manière de formuler d'indignes soupçons , le sang-froid avec lequel cette femme se posait dans son droit et dans son devoir en proclamant une absurde calomnie, révoltèrent Blanche.

« Eh quoi ! s'écria-t^elle , ta pensée a osé aller jusque-là!... Mais tu ne crois donc à rien, ni à l'honneur, ni à la délicatesse , ni à la sécurité des relations entre «deux amis, deux frères?... Tu ne comprends donc pas que je ne peux jamais être qu'une sœur pour Léonce?... Oh! ne répète jamais ceci , non pour nous, mais par respect pour toi-même.... J'aime mon mari, Clotilde ; nous sommes heureux, ne touche pas à notre bonheur, n'essaye pas de le détruire après avoir brisé le tien.... »

Blanche parlait ainsi la rougeur au front, les yeux pleins de larmeB ; un sentiment de frayeur et d'indignation l'avait saisie à l'aspect dune telle folie; puis, plus maîtresse d'elle-même , elle reprit :

« Quelque jour tu te repentiras d'avoir ainsi calomnié ton mari, ta meilleure, ta seule amie; je te le pardonne, tu es jalouse.... Je ne reviendrai plus ici; nous ne nous reverrons pas jusqu'à ce que tu aies besoin de moi; alors tu me rappelleras, et aussitôt je serai là; pauvre tête ! »

Cette modération mit Clotilde hors d'elle-même; son orgueil ne put souffrir que Blanche l'humiliât d'une telle générosité ; elle s'en vengea sur-le-champ en lui disant, avec une dédaigneuse violence :

« Eh bien! soit; ne nous revoyons jamais, cela vaudra mieux que des relations qui depuis longtemps pèsent à toutes deux.... Dieu fasse que la conduite de mon mari ne change pas bientôt mes soupçons en certitude.... J'ai trop tardé peut-être à manifester ces peines, que depuis si longtemps je dévore seule; j'au-

rais dû ne pas mettre une si patiente discrétion dans mes plaintes. Tandis que , renfermée chez moi , je souffre, je compte les heures de mon supplioe, Léonce parcourt tranquille et gai le cercle de ses connaissances; il va chez ses amis , qui ne sont plus les miens; il s'y installe pendant des journées entières; il s'y trouve mieux que dans.sa propre maison ; et nulle part on ne se souvient de moi ; personne ne lui dit : « Votre < femme vous attend , elle pleure , elle espère votre « présence comme la seule joie, le seul bonheur qu'elle « ait au monde ; que faites-vous ici?.. . 3»

« Mais non , il vaut mieux encourager cette monstrueuse indifférence; il vaut mieux dire, avec une pitié moqueuse , que je suis folle d'aimer ainsi içon mari.... Mais je pourrais vouloir me venger enfin de tant d'humiliation et d'outrages !... »

A cette espèce de menace, Blanche se leva, et, regardant sa cousine avec dignité , elle lui dit :

«Prends garde, Glotildel c'est sur toi quefretom* berait cette vengeance!... »

Blanche était à peine sortie que Léonce rentra chez loi accompagné de M. Barquier. Glotilde vint à sa rencontre et lui dit , avec plus de douceur et de familiarité qu'il n'y en avait d'habitude dans leurs rapports:

« Mon ami, je voudrais bien aller ce soir au specta-

cle; tu choisiras celui qui te plaira le mieux, peu m'importe à moi lequel , je m'y amuserai toujours.

— Ma chère amie , répondit Léonce avec une surprise pleine d'embarras , car il était moins fort contre les cajoleries que contre une .scène, je le voudrais bien; mais j'ai presque disposé de ma soirée ; Philippe m'attend à dîner, et on ne sort de table que fort tard

• chez lui.

— Qu'importe! j'attendrai.

— Il y aurait moyen de tout concilier ; allons dîner ensemble chez Philippe , et ensuite nous irons tous à l'Opéra.

— Non pas ! fit sèchement Glotilde.

— C'est pourtant fort convenable ce que je propose là»

— Oui, pour vous , non pour moi. Il faut que vous ayez une grande horreur d un tête-à-tête avec votre femme pour ne pas vous y résigner , même en plein théâtre.' Soit, je resterai.... »

Elle rentra brusquement chez elle; Léonce haussa les épaules en disant tristement : « Quelle tête ! »

M. Barquier ne s'étonna point : ceci lui rappelait ses tribulations passées.

« J'ai été malheureux comme cela au temps de la première Mme Barquier, dit-il avec un soupir de commisération; eh bien! sur la fin j'étais près d'en prendre mon parti, j'avais trouvé une certaine manière de m'isoler chez moi.

— Vous n'aviez pas une scène tous les jours!

— Plutôt deux qu'une , mon cher , et puis des pleurs.... C'était devenu une habitude chez ma femme, une habitude invétérée, comme chez la vôtre.... J'ai en horreur ces femmes qui sont toujours en larmes, c'est la pire espèce , l'espèce nerveuse. Elles ont inventé les

spasmes. Après avoir sangloté une demi-heure, il leur en vient à coup sûr. Gela trouble un pauvre mari la première fois, mais on s'y habitue.

— Jamais je ne m'habituerai à voie unô femme se poser vis-à-vis de moi en victime, et m'accuser de son malheur en faisant le mien par de folles et stupides exigences. Elle veut de l'amour, elle m'en demande avec prière, avec menaces, comme si je n'avais qu'à « mettre la main à mon cœur pour lui en donner.

— Que voulez-vous! elles sont toutes ainsi, seulement chacune a sa manière d'exiger qu'on l'aime. Allez, je les connais bien : je vous en ai dit long sur ce chapitre-là, et je pourrais encore vous apprendre des choses.... Vous les verrez dans un livre que je médite.

— L'Avis aux célibataires?

— Eh! non, c'est aux femmes que je m'adresserai. Je veux les enseigner : ne riez pas. Vous verrez si j'ai de belles théories à leur service. Je prétends venir en aide aux pauvres maris.

— Dieu vous le rende !

— Mais ils doivent s'y prêter un peu.

— Eh! que ne ferait- on pas pour avoir la paix, seulement la paix?

— Voyez-vous , il y a plusieurs manières d'acheter cette belle concession , et quand on est décidé à tous les sacrifices, on l'obtient à coup sûr.

— Même avec une femme comme la mienne ?

— Oui.

— Et le moyen?

— H consisterait tout simplement à mettre votre âme au diapason.de la sienne, et d'aimer comme elle avec emportement, d'être jaloux avec fureur, délasser sa passion par la vôtre. Au bout de trois mois d'une telle vie, elle en serait rassasiée, elle n'aurait plus pour

vous qu'un amour fort raisonnable ; mais je ne. répondrais pas que tout ce qu'elle vous retirerait ne fût aussitôt reporté sur un autre.*..

— Sur ce dernier point, vous vous trompez, je crois. Clotilde restera sage, par orgueil, par entêtement, par sécheresse d'âme. Hélas! mon ami, j'en suis au point de ne plus attacher un grand prix à ce qu'on appelle la vertu d'une femme; la mienne m'en a dégoûté. La raideur de son caractère, l'obstination de ses exigences me révoltent plus que des torts d'un autre genre. Je lui pardonnerais plutôt des coquetteries, des imprudences même , que ses emportements et ses cruelles tracasseries. J'aurais pu aimer avec tendresse, avec passion, une femme qui m'eût rendu momentanément malheureux par légèreté, par faiblesse; son repentir eût effacé ses torts, nous eussions pu recommencer notre amour.... Mais avec Clotilde, il n'y a ni paix ni trêve, rien n'assouplira cette nature de fer; si je plie, elle me tiendra courbé jusqu'à terre; si je résiste, elle se brisera plutôt que de céder..,. Quelle alternative!... »

Dès que M. Barquier fut sorti, Clotilde fit demander à son mari si elle pouvait se présenter chez lai. Ce début solennel présageait une scène; Léonce prit son parti, et regardant la pendule qui marquait cinq heures, il dit à la femme de chambre : « Que madame me fasse

le plaisir de venir tout de suite ; il faut que je sorte à cinq heures et demie. »

Clotilde entra chez son mari, la douleur au front, les yeux rouges de pleurs, les mains jointes.

« Eh bien , Léonce , dit-elle en se mettant devant lui, je viens, maintenant qu'il n'y a plus personne entre nous, vous demander votre dernière résolution.

— Quelle résolution? Bon Dieu ! quel appareil pour une question aussi futile ! Tâchons de la réduire à sa plus simple expression , et laissons de côté les paroles exagérées. Vous désirez que je vous mène ce soir au spectacle , j'y consens très- volontiers , pourvu que cela ne dérange pas trop mes projets, et je vous propose, pour tout concilier, de venir dîner avec moi chez Mme Lechesne , ensuite nous irons tous ensemble à l'Opéra. N'est-ce pas le programme que je vous ai donné tantôt?

— Et que j'ai refusé. J'irai seule avec vous au spectacle, ou je resterai ici.

— Eh bien, vous resterez, dit Léonce en se levant.

— Monsieur, s'écria Clotilde prête à lui barrer le passage, vous êtes sans égards, sans pitié, sans justice!... Vous me faites mourir 1... Qu'osez-vous me proposer? de me laisser traîner à votre suite dans une maison où l'on n'a pour moi ni égards ni bienveillance, où je serai témoin de tous les frais qu'une coquette fait pour vous, et des sentiments que vous professez pour elle à la face du mari le plus niaisement confiant....

— Est-ce de Blanche et de Philippe que vous voulez parler? interrompit Léonce indigné.

— A moins que ce ne soit de M, et de Mme Barquier ? » répliqua ironiquement Clotilde.

Léonce fut effrayé de ces accusations. Malgré eur

absurdité, elles pouvaient compromettre le bonheur et la réputation de Blanche. Philippe était jaloux de sa femme , et il avait souvent fait à son ami des confidences qui prouvaient une certaine propension à prendre ombrage même dune invraisemblance- Une fois ce doute, ce triste soupçon jeté sur leur intimité, elle devenait circonspecte , gênée , hérissée de difficultés et de réticences; Léonce n'eût plus osé se montrer pour Blanche un ami dévoué , un frère.

« Eh bien , dit Glotilde , vous semblez étonné que j'aie pu voir de loin toutes ces trahisons; mais le cœur dune femme est habile à deviner ses rivales.... Vous savez si je me suis jamais trompée sur le compte de Blanche : maintenant je vous avertis qu'elle ne vous aime pas, qu'elle ne vous aimera jamais....

— Jamais d'amour, je le sais bien; eh! lui ai-je jamais demandé d'autres sentiments qu'une amitié de sœur? Souvent, il est vrai, j'ai envié le sort de Philippe, la tranquillité de son heureux ménage; j'ai regretté que ma vie ne ressemblât pas k la sienne.... Je suis si malheureux! nous sommes si malheureux tous deux, Glotilde! »

Il cacha son visage dans ses mains, et retomba accablé sur le siège qu'il venait de quitter. Glotilde vint s'agenouiller devant lui , et lui dit tout bas : « Si tu voulais, nous serions si heureux, Léonce'!..: Je te garderais ici près de moi toujours.... Le monde ne serait plus rien pour nous; je ne trouverais plus entre nous ces amitiés importunes qui nous ont- séparés; nous vivrions pour nous seuls.... Si tu savais comme je t'aime, Léonce!... Oh! si ton cœur battait à l'unisson du mien!... Si tu étais dévoré du même amour!... Tu comprendrais alors mes douleurs, mes larmes, mes jalousies.... Oui, je suis jalouse, jalouse de ton cœur,

dé tes caresses , de ta présence, de tout ce qui était à moi, et que tu m'as retiré !... Oh ! si je croyais qu'une autre.... Mais non!... Je l'ai soupçonné, je ne l'ai jamais cru. Oh ! malheur, malheur à celle qui l'aurait cet amour, que tu me refuses ! ... »

Léonce avait senti sa fermeté mollir aux paroles passionnées et suppliantes de Glotilde. Mais cette menace, qui leur servait de corollaire, le ramena sur-le-champ à ses résolutions.

« Vous avez trop de véhémence dans le cœur et dans" l'imagination , dit-il en relevant sa femme ; pour que nous puissions nous entendre, ma chère Glotilde, il faut que vous ne me parliez pas à genoux comme si j'étais votre juge, votre bourreau ou votre Dieu.... Il faut que nous soyons au même niveau, à la même température ; voyons, calmez-vous, quittez ces airs échevelés ; parlons raison , si c'est possible ; faisons-nous mutuellement quelques concessions , et tâchons de nous accorder sur la simple question de savoir si nous passerons la soirée ensemble. Voulez- vous m'accompagner chez votre cousine?

— Je te l'ai dit , Léonce , il faut que ce soir tu choisisses entre Blanche et moi.

— Vous êtes pourtant revenue de ces indignes soupçons?...

— Oui, peut-être ; mais, vois-tu , je suis jalouse de ton amitié comme de ton amour; ne me sacrifieras-tu donc jamais rien?... D'un côté, Blanche et son mari; de l'autre, ta femme.... Il faut choisir. Dis, avec qui veux-tu aller ce soir, Léonce? »

Elle tremblait, elle frissonnait comme si elle eût attendu un arrêt de vie ou de mort ; mais son attitude était à la fois suppliante et résolue. Léonce la regarda avec tristesse et pitié ; tous deux s'étaient levés. 372 10 •

« Eh bien î répéta Clotilde , avec qui veux-tu aller ce Boir?

— J'irai seul ! » dit-il froidement; et il sortit.

Le lendemain, Mme Violan vint en visite du matin chez Clotilde. Elle devina bien vite, a. la physionomie sombre et animée de la jeune femme, quelque scène récente ; le souvenir de ses trois filles dansant au bal de noee de Philippe et de Léonce lui revint à l'esprit, et elle se dit, en tressaillant d'aise dans son for intérieur : * Va, pleure ! tu nous as éclaboussées de ton bonheur insolent... . A notre tour de t'humilier aujourd'hui !... »

Et prenant les deux mains de Clotilde, elle continua tout haut d'un ton affectueux :

« Bonjour, chère dame, qu'il y a longtemps qu'on ne vous a vue! Le bonheur de votre intérieur vous fait donc oublier vos amis, le monde, tout? Voilà ce qui s'appelle un heureux ménage!... On ne rencontre plus M. des Glayeux. Hier nous avons passé la soirée chez Mme Lechesne , il n'y était pas. Qu'en aviez* vous donc fait, ma toute belle?

— Il est sorti fort tard pour voir quelques personnes.... Des visite» indispensables.... Je l'ai laissé aller seul.

—.Mais ce soir?... Tenez, je regrette d'être une vieille femme qui n'a plus d'autre rôle que de mener

ses filles, j'aurais été avec vous. Il y a vingt ans j'étais folle de ces parties-lk....

— Quelle partie? interrompit Glotilde; je ne vous comprends pas, madame.

— Allons donc ! est-ce que vous voulez en faire un mystère? il n'y a rien de mal à cela, surtout quand on est conduite par son mari.... Vous ouvrez de grands yeux.... Voua oubliez donc? G'est aujourd'hui la micarême.

— Eh bien?

— Eh bien ! vous allez tous au bal de l'Opéra, c'est convenu depuis avant-hier, et la soirée que devait nous donner Mme Barquier est renvoyée à samedi....

— Je l'avais oublié, dit froidement Glotilde.

— En ce cas, j'ai bien fait de vous le rappeler; il est temps de songer à vos préparatifs. Avez-vous un domino? »

Mme des Glayeux secoua la tête.

« Je ne veux pas aller au bal masqué de l'Opéra, dit-elle; on prétend que c'est une cohue, un endroit de fort mauvaise compagnie , et où il ne va que des filles....

— Ah ! fi donc! quel mot avez-vous dit là ! Et quand même ce serait vrai, ma chère, il ne serait pas plus sage de laisser votre mari y aller sans vous. D'ailleurs, vous serez là avec toute votre société: Mme Lechesne et son mari, M. et Mme Barquier....

— Gomment, celte vieille folle aussi?

— Eh! mais, comme vous la traitez ! fit Mme Violan; c'est une charmante femme, et qui n'a d'autre tort que de ne pouvoir vivre avec ses cinquante ans.

— Je ne puis la souffrir.... Nous ne nous voyons plus; vous le savez bien....

— Mais non. Je ne vous ai plus rencontrée chez:

elle, c'est vrai; mais comme j'y vois toujours votre mari....

— Ce n'est pas une raison.

— Il me semble que si; dans un bon ménage....

— Eh ! madame, qui vous dit que nous faisons bon ménage? interrompit brusquement Glotilde.

— Est-il possible ! fit Mme Violan en affectant une grande surprise; après un mariage d'amour!... Ah! c'est si difficile d'être heureux à deux, de s'entendre toujours : c'est ce que je dis à mes filles chaque fois qu'il se présente un parti.... Il n'y a pas de sort plus tranquille, plus doux que celui d'une jeune personne dont le cœur est libre. Elle ne doit pas se presser de choisir ; car elle échange presque infailliblement sa liberté, son bonheur, contre de lourdes obligations et de pénibles devoirs.... Et vous en êtes là, pauvre chère dame?... Que je vous plains!...

— Oui, je suis à plaindre, répliqua Glotilde révoltée de cette compassion ; il n'y a pas de pire sort que celui d'une femme mal mariée, si ce n'est celui d'une vieille fille!...»

Mme Violan sentit le trait et se pinça les lèvres; un peu après, elle prit assez sèchement congé de Mme des Glayeux. Léonce rentra tard; il se mit silencieusement à table, et ne dit mot ni de la scène de la veille ni de ses projets pour le soir. Glotilde vit tout ce mystère avec une indignation furieuse ; mais elle parvint à se contenir et à ne pas laisser soupçonner à son mari tout ce qu'elle savait. Aussitôt après le dîner il entra chez lui; au bout d'une demi-heure il traversa le salon , déjà habillé pour le bal. Glotilde lisait, accoudée à la cheminée.

« Ah ! vous sortez si tôt ? dit-elle nonchalamment et en posant son livre ; bonsoir, monsieur.

—Bonsoir, ma chère amie; vous êtes charmante ce soir, s'écria-t-il surpris et enchanté de cette modération; que j'aime à vous voir ainsi souriante! Quel est le beau livre qui vous inspire de si gracieuses manières ? »

Il regarda et lut cette phrase d'un roman écrit comme l'Apocalypse: a Va, le monde est ouvert devant toi, « tâche de t'y réfugier contre mon amour, essaye de te « dérober à l'étreinte de ces bras que tu as brisés en « me repoussant! Mon âme volera échevelée sur tes « traces; mon souvenir se glissera comme une lance « acérée jusqu'à ton cœur ; je me lèverai menaçante et « implacable pour te poursuivre dans la veille et dans « le sommeil; je ne te quitterai ni en la vie ni en la « mort, et quand tu ne seras plus, je me coucherai à « tes côtés dans ton sépulcre pour y dormir avec toi « durant l'éternité! »

« Quel pathos! dit dédaigneusement Léonce; ma chère amie, ne vous endormes pas, je vous prie, sur ces mauvaises pages; j'aurais peur de les retrouver demain dans votre mémoire. »

A ces mots il lui retira doucement le livre des mains, et lui fit de la tête un signe d'adieu. Elle se pencha vers lui, et le retint en disant d'un air tout ensemble tendre et impérieux: « Où vas-tu donc, Léonce? Dis-moi.... je le veux. ... je t'en prie. ...

— Ah! je suis resté un moment de trop, » s'écria-t-il en s'enfuyant.

Clotilde retomba sur son fauteuil les bras croisés, la bouche serrée: « Va, va, murmura -t-elle, moi aussi j'y serai! »

Un moment après elle se leva.

« Faites monter le concierge, dit-elle à sa femme de chambre; ensuite vous apporterez ici mon châle, mon chapeau ; je vais sortir.

— Faut-il aussi demander une voiture?

— Non.

— Qui suivra madame ?

— Personne. »

La femme de chambre se retira avec un certain sourire, et en répétant: * Personne! Si elle était dame de charité, je pourrais croire que c'est pour quelque bonne œuvre, mais....

— Approchez, Maurisset, dit Clotilde au concierge qui se tenait à la porte sa casquette à la main; approchez : j'ai à vous donner une commission qui vous prouvera la confiance que j'ai en vous; je la paye d'avance. »

Elle lui tendit une pièce de vingt francs; il la salua jusqu'à terre en avançant toujours la main, et, comme Clotilde le regardait étonnée, il dit fort bas: « C'est une lettre à porter?...

— Non, Maurisset, non. Mais à minuit il faut en bas une voiture et que personne ne sache qui Ta demandée. C'est vous qui tirerez le cordon. Gomprenez-vous bien? •

— Madame peut se fier à moi quant au zèle et à l'intelligence, même j'éteindrai la lampe de l'escalier un quart d'heure plus tôt, crainte de quelque rencontre.

— C'est bien ; allez. »

Dès qu'elle eut congédié le concierge, Clotilde sortit seule, à pied, pour aller acheter un domino, qu'elle apporta secrètement chez elle et qu'elle se hâta de cacher.

Glotilde se mit an lit comme de coutume et renvoya sa femme de chambre. Avant minuit elle se leva; les domestiques s'étaient retirés; il n'y avait plus à craindre aucun témoin indiscret. Mme des Glayeux passa chez son mari, et se mit en homme ; elle était presque de la même taille que Léonce, et, quand elle fut ainsi habillée, elle ressembla tout à fait h un hardi et beau cavalier. Après avoir passé son domino noir, elle était si parfaitement déguisée que même sans masque on eût hésité à la reconnaître. Elle se promena un moment devant les glaces pour essayer son rôle, et il lui sembla que personne ne soupçonnerait une femme sous ces habits, qu'elle portait avec tant d'aisance. Les plis de l'ample domino dissimulaient sa taille plus menue et plus cambrée que celle d'un homme ; la barbe du masque, soigneusement baissée, lui cachait le bas du visage; le son de sa voix aurait seul pu la trahir, si elle eût oublié de la monter d'une octave au-dessus de son diapason naturel.

Maurisset attendait mystérieusement, blotti dans un coin de sa loge, et la main au cordon. Glotilde frappa un léger coup au carreau, et dit tout bas : « La voiture? »

Maurisset sortit un bougeoir à la main, et, reculant d'un air stupéfait, il balbutia : « Monsieur, était-ce

pour vous? Mais comment se fait-il?... Je ne vous ai pas vu entrer....

— C'est bien, interrompit la jeune femme rassurée par cette méprise et en parlant toujours d'une voix de fausset, je rentrerai vers trois heures.

— Mais madame ne m'avait point donné Tordre.... et même elle ne m'avait pas averti, je croyais que c'était pour elle-même.... »

Glo tilde souleva la barbe de son masque en disant : « Allons, Maurisset, le cordon, je suis pressée.... Quelqu'un pourrait rentrer et se douter de quelque chose.

— Ah! mille dieux I s'écria-t-il, il n'y a pas de risque.... monsieur lui-même ne reconnaîtrait pas madame. »

Malgré l'audace de son caractère et l'énergie de ses volontés, Glotilde n'entra pas sans trouble au bal de l'Opéra. D'abord son regard ébloui ne distingua rien au milieu de cette foule sombre et compacte qui bourdonnait dans le foyer. Une longue file de dominos régnait le long des banquettes: le regard seul était vivant sur leur figure de satin ou de velours noir, quelques-uns portaient des rosettes bleues ou rouges pour se faire reconnaître. Les promeneurs faisaient le tour du foyer d'un pas immobile; on se pressait, on s'étouffait; le bal était magnifique.

Glotilde chercha inutilement son mari pendant une heure, elle n'aperçut pas non plus M. Barquier ni M. Lechesne ; tout k coup il lui vint h l'esprit que peutêtre ils étaient venus en domino ; alors tout espoir de les reconnaître était perdu, ils avaient passé peut-être vingt fois devant elle sans qu'elle se fût doutée de leur présence, et tous les frais de ce coup de tête étaient perdus.

Mme des Grlayeux frémit à ce soupçon; elle pleura

sous son masque d'impatience et de rage; pais, harassée, étourdie, n'en pouvant plus, elle tomba au coin d'une banquette et regarda machinalement. Quelques femmes d'une tournure équivoque s'arrêtèrent devant elle avec intention ; Tune d'elles lui jeta tout bas quelques mots auxquels elle ne daigna pas répondre. Une autre lui toucha légèrement le bras en disant :

« Est-ce toi que je cherche?

— Non, je te suis inconnu.

— Qu'importe ! si sans t'avoir jamais vu je t'avais deviné?

— Je t'en défie.

— Tu es seul ici?

-Oui.

— Pourquoi donc y es-tu venu?

— Pour y chercher quelqu'un.

— Que tu n'as pas trouvé ?

— Non.

— Et que tu espères encore? Adieu, beau ténébreux, bonne chance! *

Glotilde se renfonça dans le coin de la banquette, et détourna ses regards fatigués du flot qui roulait devant elle. Bientôt elle fut distraite de sa morne préoccupation par la conversation de deux personnes qui vinrent s'asseoir près d'elle. L'une était en domino noir, l'ample capuchon cachait entièrement son cou et ses épaules; mais on devinait une femme k sa taille d'une molle cambrure, à ses petites mains finement gantées, à ses pieds plus petits encore, qui débordaient à peine les plis traînants de sa robe de satin. Un parfum d'élégance et de bon goût embaumait cette mystérieuse toilette et faisait deviner la jolie femme, la femme riche et comme il faut. L'homme qui l'accompagnait était un de ces bons jeunes gens qui jouissent du bal, de leurs

succès, de leurs amours, de leurs conquêtes, avec la plénitude de leur vingt*cinq ans; il poursuivait la dame de sa curiosité et de ses galanteries empressées ; mais tant de jolis mots, de compliments et de déclarations d'amour semblaient sans succès.

c Monsieur, dit la dame d une voix flûtée, assez de fadeurs comme ceci; je ne suis pas venue au bal pour m'entendre répéter ces choses-là toute la nuit....

— Et pourquoi donc, madame, y venez-vous, si ce n'est pour tourner la tête à quelques malheureux, pour vous laisser dire que vous êtes charmante, adorée.... belle. .. . car je devine votre beauté à travers ce masque odieux....

— Je viens au bal de l'Opéra une fois par an, pour le seul plaisir de dire pendant toute une nuit tout ce que je pense, répliqua fort sérieusement la dame; j'y viens pour être sincère et vraie, pour mettre mon esprit et mon âme à nu trois ou quatre heures durant.... Ce n'est pas trop une fois l'année....

— Voilà une singulière façon de s'amuser au bal masqué.

— C'est un plaisir, c'est un bonheur; vous en conviendrez si vous considérez le rôle que les femmes jouent dans le monde. Voyez quelle contrainte pèse sur nous; nous sommes fausses et dissimulées par obligation, par état. Dans le monde, et à visage découvert, qui dit la vérité? Ni vous, ni moi, ni personne, monsieur. Si,' par exemple, je vous eusse rencontré dans un salon, eussé-je osé vous dire, après un quart d'heure de conversation, que vous me semblez beau, spirituel, de bonnes manières, et qu'une femme pourrait vous aimer!... Ce serait inconvenant, et qui pis est ridicule. Eh bien, ici, je vous le dis en face, comme je vous dirais que vous êtes un sot si vous m'eussiez paru tel....

A l'abri de ce masque, je pense tout haut, et telles sont les immunités qu'il me donne et les privilèges qu'il vous accorde, que je vous répondrais sur toutes choses avec une sincérité qui n'existe nullement dans mes rapports avec mes amis les plus intimes et les plus chers. Que voulez-vous, c'est un besoin d'épanchement, de confiance, d'entière franchise qui me prend une fois l'année....

— Ainsi, madame, si vous aimiez quelqu'un, vous l'avoueriez?...

— Je l'avoue....

— Ab ! j'ai donc un rival, madame?

— Oui.

— Eh bien! parlez-moi de l'amour que vous avez pour lui, si vous ne voulez pas que je vous parle de l'amour que j'ai pour vous. Ceci me guérira peut-être d'une blessure qui menaçait de devenir fort douloureuse. Vous ne me croyez pas?

— Mon Dieu si; car je sais tout ce que l'imagination a de caprices, et de quel besoin d'émotion le cœur des hommes est tourmenté.

— Vous l'avez éprouvé aussi, madame?

— Oui, et j'ai aimé....

— Vous aimez encore?

— Est-ce d'amour? dit-elle d'une voix plus basse, je ne sais; mais il est un homme au monde qui m'est cher par-dessus tous les autres. J'ai pour lui une tendresse dévouée, profonde, exempte d'exigence et de jalousie. Ses succès font mon orgueil, son bonheur est ma joie, ses peines me dévorent. Je partage involontairement ses aversions, ses sympathies; je vis par lui et pour lui.... Et personne autour de nous n'a pu se douter de ma préoccupation, de mon idée fixe, de mon amour!... Je l'ai caché au fond de mon cœur; il y res-

tera jusqu'à mon dernier jour, j'en emporterai le secret dans la tombe. Croyez-vous, monsieur, que j'eusse pu vous faire une telle confidence autre part qu'au bal masqué?

— Oui; car je suis d'une discrétion inviolable. Mais c'est ce dont vous vous souciez peu, madame; au fait, que vous importe.... Si cependant je venais à vous reconnaître hors d'ici ?. . •

— Je ne le crains pas, dit-elle avec un soupir.

— Je me souviendrai si bien du son de cette voix douce et quelque peu voilée....

— Ce n'est pas ainsi que je parle sans masque.

— Je n'oublierai pas ces yeux, dont les prunelles noires éclatent sous le velours.... ni la forme de ces mains, plus blanches sans doute que le gant qui les couvre.... Mon imagination vous a créé un visage que je dois retrouver....

— Ne l'espérez pas. Dans le monde, cependant, il est possible que vous rencontriez un jour quelque figure de fantaisie semblable a ce type; mais, prenez bien garde!... » La dame s'interrompit subitement, et regarda la pendule, qui marquait deux heures.

« Adieu, dit-elle en saluant du geste son confident inconnu ; vous m'avez donné votre parole d'honneur de ne pas me suivre, de ne pas chercher à savoir qui je suis, j'y compte.

— Je vous obéirai, madame, dit le jeune homme avec quelque dépit; mais c'est à une condition.

— Laquelle?

— C'est que vous reviendrez ici Tan prochain me dire si je puis espérer la survivance.... Oh! j'ai de la patience, et fallût-il attendre dix ans , je me résignerais ....

— Dix ans! fit la dame. Ah! bon Dieu! monsieur, si vous saviez ce que vous dites là !... »

Elle s'enfuit a ces mots, et Glotilde la suivit machinalement des yeux jusqu'au moment où elle prit le bras d'un homme qui avait l'air de l'attendre sous la pendule. Mme des Glayeux se leva d'un bond pour les suivre. Cet homme, c'était Léonce.

Il y avait encore beaucoup de monde dans les corridors; Mme des Glayeux eut quelque peine à se frayer un passage jusqu'au couple qui descendait pour faire le tour de la salle. Léonce souriait en écoutant sa compagne penchée à son bras ; elle était charmante de taille et de tournure ; il y avait, dans l'ensemble de sa personne , une grâce , une certaine dignité coquette qui faisait naître l'envie de deyiner ses traits. Mais elle se cachait avec un soin inexorable, et la longue barbe de son masque ne laissa pas entrevoir un seul moment le contour de son visage.

Un peu après ils montèrent dans une loge. Glotilde vint s'asseoir dans la loge à côté, et ne les perdit plus de vue. Ils parlaient trop bas, et la musique était trop bruyante pour, qu'elle pût les entendre. Mais elle les voyait de près, elle devinait une causerie familière, animée, rieuse. Pourtant ces gens-là n'avaient pas l'air d'être trop à eux-mêmes. Léonce semblait s'amuser fort tranquillement, comme un bon mari qui promène sa femme au bal masqué. On eût dit qu'il se reposait dans ce calme tête-à-tête. La dame s'occupait de lui sans affectation ; on devinait qu'il y avait de l'habitude dans leurs relations, et qu'ils n'en étaient pas à ces empressements qui décèlent les premiers temps d'une passion. Clotilde supporta ce spectacle pendant une heure. Enfin, le visage de M. Lechesne parut au fond de la loge. Alors Léonce et sa compagne se levèrent.

Glotilde était déjà dans le corridor; elle attendit encore une minute. Léonce parut, le domino noir à son

bras : « Il fait cruellement chaud ici, dit-il à la dame, je craing que vous soyez bien fatiguée.,.. Décidément nous avons perdu votre mari.... Je vais vous ramener.... »

Clotilde les suivit un moment; puis, folle de colère et de jalousie, elle avança la main. La dame jeta un léger cri.

« Qu'est-ce ! fit Léonce en se tournant ; et il vit derrière lui un domino qui le saisit au bras.

— Monsieur, dit-il froidement, que me voulez-vous? »

Mme des Glayeux fit une sourde exclamation, et toucha le masque de la femme qui était au bras do son mari....

« Insolent ! » cria Léonce avec un geste de menace.

A ce mot, Clotilde s'élança, arracha le masque du domino noir, et jeta un grand cri en le regardant en face : c'était Mme Barquier.

Alors Léonce leva aussi la main, et dit d'une voix creuse, tremblante, et qui fit frémir tous les spectateurs de cette scène :

« Otez votre masque, monsieur.... Je ne veux pas y toucher.... Otez-le.... Votre carte, monsieur, voici la mienne. . . . Nous nous rencontrerons encore une fois. ...»

Et comme Clotilde tremblait et reculait, il lui cria :

« Lâche, tu as peur !... Tu n'as de courage que pour insulter une femme I. .. »

Philippe se mit entre eux. En ce moment Blanche et M. Barquier arrivèrent.

« Sortons, au nom du ciel, sortons, dit Mme Barquier d'une voix mourante; venez, monsieur des Glayeux!... »

Il ne l'écouta pas, et revenant vers Clotilde, qui avait reculé jusqu'à la muraille, il répéta avec une colère furieuse :

« Votre carte, monsieur!... »

Et n'obtenant aucune réponse, d'un revers de main il enleva le masque en s'écriant :

« Je vous ai souffleté, monsieur!... vous battrez-vous maintenant?...

— Glotilde ! . . . s'écria Blanche en lui mettant les deux mains devant le visage comme pour la cacher. Ah ! malheureuse! »

Il y eut un moment de stupéfaction; puis Léonce s'approcha de sa femme et, lui montrant l'escalier avec on geste impérieux, il dit :

« Marchez devant moi ! »

Ils descendirent ensemble sous les yeux de la foule, que cette étrange scène avait assemblée.

Mme Barquier avait remis son- masque, Blanche et son mari l'emmenaient.

« Mais qu'est-ce donc? qu'est-il arrivé? dit M. Banquier, qui les suivait tout essoufflé et stupéfait.

— Vous l'avez vu, monsieur, répondit froidement Mme Barquier, c'est M. des Glayeux qui a failli avoir une affaire parce que j'ai été insultée.... Il a levé la main sur l'insolent...; heureusement c'était sa femme 1

— Ah! mon Dieu! et que te voulait-elle?

— Mais.... je n'en sais rien.... peut-être... % elle est fort jalouse....

— Bon ! reprit M. Barquier de plus en plus étonné ; et elle a imaginé.... allons, cette femme est décidément folle!... »

Léonce était monté en voiture à côté de sa femme ; pas un mot ne fut échangé durant le trajet. Clotilde, le visage caché dans son mouchoir, semblait frappée d'une morne stupeur. En arrivant, elle trouva le concierge qui l'attendait.

« C'est fièrement jouer de bonheur! dit-il en paraissant au carreau de sa loge; quatre heures bientôt! Monsieur aurait pu rentrer, et il n'aurait eu qu'à se douter de quelque chose. C'est imprudent ça....

— Monsieur rentre avec moi , répliqua Clotilde «n rougissant de honte et de colère ; éclairez-nous.

— Ah ! vous craignez le blâme et le mépris de ces gens-là? lui dit tout bas Léonce; mais, madame, il faut avoir le courage de ses sottises. »

Quand ils furent chez eux, elle le suivit jusque dans sa chambre.

« Que me voulez-vous? lui dit-il avec une sombre violence; qu'avons-nous à nous dire? Rien, car les reproches comme les regrets seraient inutiles. Rentrez chez vous, demain vous saurez ma résolution.

— Léonce, répondit-elle humblement, j'avoue que j'ai l'apparence d'un grand tort à votre égard....

— L'apparence seulement !

— Oui , si vous vouliez m'écouter, si vous vouliez me croire....

— A quoi bon! est-il possible que nous puissions jamais nous entendre.... Laissez-moi, laissez-moi, madame, ne m'irritez pas par vos explications, par vos excuses.... il n'y en a point qui puisse réparer ceci.... laissez-moi, vous dis-je..,.

— Non, dit-elle, vous prendriez quelque résolution contre moi.... Léonce, ne me repousse pas.,.. Veux-tu que je t'avoue mon tort, que je te demande pardon à genoux....

— C'est inutile ! dit-il en la repoussant avec une colère mêlée de pitié, ne vous humiliez pas ainsi, Clotilde, il n'est plus temps.

— Tu veux donc te venger, me punir, Léonce, tu veux m'accabler davantage encore de ton indifférence, de ta haine.... Tue-moi alors! Finis d'un seul coup tous ces tourments ; mais n'as-tu pas peur de mon désespoir, je mène une si misérable vie.... Il est si aisé de mourir;... mais je ne mourrais pas seule....

— Vous me poignarderiez ! dit Léonce en haussant les épaules, cela ne se fait plus que dans les mauvais romans sur lesquels vous vous endormez toutes les nuits.... Allons, rentrez dans votre chambre, tâchez de dormir, et demain....

— Eh bien ! demain. ...

— Demain nous serons moins irrités, moins malheureux qu'aujourd'hui, et nous commencerons, je l'espère, une meilleure vie.

— Tu me pardonnes donc! »

Il lit signe de la tête que oui. Elle jeta ses deux bras autour de lui; alors il la repoussa doucement, et la baisa au front en lui disant :

« Adieu, Clotilde ! »

A ce geste, à ce mot, elle tressaillit d'une indicible joie ; elle crut que Léonce faiblissait, qu'elle l'empor- 372 il

tait enfin. Elle se laissa ramener dans sa chambre sans résistance, et dit en entendant Léonce refermer sa porte :

« Encore cette nuit.... mais demain....»

Léonce ne se coucha pas, il passa le reste de la nuit à écrire et à arranger ses papiers. Vers huit heures il envoya chercher une voiture pour prendre ses malle6; un quart d'heure après il sortit à pied.

Les fatigues et les émotions de cette cruelle nuit avaient brisé Glotilde; comme toutes les personnes d'une organisation forte, elle avait passé d'une véhémente agitation à une sorte de repos léthargique. Un lourd sommeil pesa sur elle durant plusieurs heures; elle ne s'éveilla qu'à midi.

« Mon Dieu!... dit -elle en se soulevant d'un air effaré, j'ai dormi trop longtemps.... Il est sorti peutêtre!... »

Elle sonna a casser les cordons, et en même temps ses regards tombèrent sur une lettre posée à son chevet. Elle L'ouvrit et se rejeta en arrière en poussant un grand cri. La lettre ne contenait que ces mots :

« Je pars, Glotilde, il le faut pour que cette horrible lutte finisse. Je veux mon indépendance , mon repos; je les veux à tout prix , vous le voyez. Je m'en vais pour longtemps, peut-être; nous avons besoin tous deux de ce répit : vous serez plus tranquille loin de moi; je serai moins malheureux loin de vous, et la paix pourra suivre ce moment de trêve. Nous nous retrouverons lorsque le temps aura guéri nos profondes blessures, lorsque l'absence aura calmé les emportements de votre amour et de votre jalousie. Jusque-là restons complètement séparés; perdons, s'il se peut, le souvenir de nos cruelles souffrances.

« J'ai prévu vos besoins et j'y ai d'avance pourvu en

partageant avec vous mon revenu; mon notaire est chargé de vous en compter la moitié.

« Je ne vous écrirai pas et je désire que vous gardiez le même silence. Je vous quitte sans haine; j'ai tout pardonné, à condition que tout est fini. N'essayez pas de me suivre, de me retrouver. Si vous le tentiez, vous le pourriez peut-être; mais, je le jure, vous m'auriez revu pour la dernière fois!... »

Après ces longues et terribles luttes, l'âme reste affaissée et meurtrie sans autre désir, sans autre besoin que celui d'un complet repos. Léonce l'éprouva. Sa première pensée avait été de quitter Paris pour faire un de ces grands voyages auxquels il avait souvent songé dans des temps plus heureux, quand il était libre et seul. Mais il ne sentit plus l'élan et l'enthousiasme qui animaient ses projets d'autrefois. Quelles émotions, quelles idées puissantes et nouvelles eût-il demandées aux ruines de la civilisation ancienne, aux forêts vierges, aux merveilleux paysages du nouveau monde, lui dont l'imagination s'était flétrie et l'esprit éteint dans les mesquines dissensions, dans les sourdes et continuelles tracasseries de la vie conjugale? Il regarda au loin d'un œil attristé, et ne vit nulle place où il pût complètement oublier cette lourde chaîne rivée à son avenir, comme l'anneau de fer à la cheville du galérien. Il lui

sembla que nulle part ne refleuriraient ses belles espérances, ses illusions, ses rêves de bonheur et d'amour, et il résolut de demeurer là où quelques affections l'entouraient du moins, où ses amis viendraient le visiter dans sa solitude et son exil volontaire.

M. Barquier avait une charmante maison de campagne aux bords de la Marne, près Saint-Maur ; Léonce s'établit un peu plus loin dans un joli pavillon, assis au milieu d'un pré et ombragé de tilleuls. C'était une retraite solitaire, impénétrable aux visiteurs indifférents. L'enclos, boFdé de grandes haies, s'étendait jusqu'au bord de l'eau ; devant le pavillon deux grands carrés, semés pêle-mêle de fleurs et d'arbustes, formaient un jardin que traversait un faible ruisseau ; plus bas il y avait une petite prairie verte, touffue, et où croissaient quelques grands saules. -Tout était frais, paisible, silencieux, dans cet étroit domaine inaccessible à tous les retentissements du monde ; les eaux et les bois murmuraient seuls alentour.

Léonce se reposa doucement dans cette solitude; il s'y sentit peu à peu revivre. Ses impressions d'autrefois se ravivèrent; la poésie, les beaux-arts lui sourirent encore ; il recommença une vie calme, contemplative, bercée des vagues désirs , des rêves passionnés de sa première jeunesse. Ses soucis passés cessèrent de le préoccuper ; il oublia à l'abri du port la longue tempête où son bonheur avait péri; mais il ne tarda pas à être tourmenté de cet ennui du cœur qu'engendrent Tisolement et l'absence des passions. Ses amis les plus chers lui restaient pourtant; Blanche et son mari savaient le lieu de sa retraite, et venaient le visiter. M. Barquier s'était établi à la campagne pour le voir plus souvent; et depuis cette cruelle scène de l'Opéra, Mme Barquier lui témoignait, par ces soins attentifs et

réservés, que les femmes entendent si bien, qu'elle ne se souvenait plus de l'outrage dont il n'avait pu la défendre.

Léonce n'allait guère chez M. Barquier. H craignait que quelque rencontre fortuite ne trahît son incognito, et que Glotilde apprît de la bouche de Mme Violan, ou de tel autre visiteur indiscret , que son mari , au lieu de voyager en Italie ou en Suisse, s'était tranquillement installé à deux lieues de Paris. D'ailleurs Léonce avaitt pris en dégoût ce monde indifférent , qui se serait occupé de lui par désœuvrement et non par sympathie ; il redoutait le contact des gens qui , de près ou de loin , connaissaient sa femme , et qui auraient pu lui parler d'elle. Cette réclusion allait à sa situation d'esprit ; il vivait en ermite; le travail et la méditation remplissaient toutes ses heures ; il tâchait d'endormir son activité.dans de paisibles et monotones habitudes.

Il y avait derrière le pavillon qu'habitait Léonce une jolie maison de campagne qui n'en était séparée que par un étroit chemin. Le mur peu élevé laissait apercevoir au delà des bosquets touffus un grand parterre mal entretenu qui s'étendait jusqu'au perron. La maison semblait inhabitée; les fenêtres du premier étage restaient toujours closes; l'herbe croissait dans les allées et jusqu'au seuil de la porte. Cependant une des fenêtres du rez-de-chaussée s'ouvrait tous les matins, et un store s'abaissait à la place de lapersienne; jamais personne ne se montrait ; mais souvent , vers le soir, Léonce entendait les sons éloignés d'un piano. La distance était trop grande pour qu'il pût jouir de cette musique; il ne saisissait que quelques notes vagues, affaiblies, et que le vent capricieux apportait à travers les feuillées. Parfois, le matin, une vieille négresse faisait lé tour du parterre, elle cueillait des fleurs, et ar-

rangeait tin bouquet avant de rentrer. Léonce la voyait de ses fenêtres, et il l'observait avec une singulière curiosité ; il lui semblait que ce bouquet si frais, si brillant, était destiné à quelque jeune femme recluse, malade peut-être, et cachée derrière ce store toujours baissé.

Un soir, Léonce vit avec quelque surprise les fenêtres de cette maison abandonnée s'illuminer successivement; de grandes ombres se dressaient et passaient derrière les rideaux; le vestibule était éclairé, et la porte ouverte à deux battants laissait apercevoir les gens qui allaient et venaient dans l'intérieur. Léonce regarda un moment de ce côté ; puis il vint s'asseoir en face de la fenêtre, et commença une lecture. Il s'était accoutumé à cette musique éloignée, qui se faisait entendre chaque soir à pareille heure ; il attendit avec une sorte d'inquiétude que ces sons plaintifs et doux se réveillassent ; mais le vent seul bruissait dans le jeune feuillage des tilleuls; tout se taisait, tout dormait au bord de l'eau et sous les sombres bosquets. Il était près de minuit.

Léonce se mit à sa fenêtre, et respira l'air frais de la nuit, tout chargé de l'odeur des bois. Il faisait sombre ; les étoiles scintillaient voilées sous de légers nuages ; les prés, les eaux, les grands arbres se confondaient dans un douteux crépuscule. Les regards de Léonce se tournèrent vers la maison ; les fenêtres étaient encore ouvertes, et formaient comme autant de cadres lumineux ; peu à peu toutes ces clartés s'éteignirent ; la porte se ferma ; il n'y eut plus de lumière que sou» le store baissé du rez-de-chaussée.

Tout à coup une voix, qui semblait s'élever du parterre, cria : « Sydonie ! »

Personne ne répondit.

* Sydonie ! cria la même voix d'un ton plus bref et plu» élevé, Sydonie! »

Un écho éloigné répéta : Sydonie ! puis tout se tut. * Un moment après Léonce entendit au delà du mur de clôture quelqu'un marcher à travers le feuillage.

« Restons ici, dit une voix de femme, je ne veux pas rentrer.

— Vous voulez rester dehors toute la nuit.... Seigneur mon Dieu ! c'est pour en mourir ! dit une autre Yoix moins fraîche et moins jeune; venez, madame, rentrons, je fermerai bien les portes, je resterai près de vous.

— Il ferait ouvrir, il te renverrait.... Célestine, j'ai peur de lui....

— Mais que va-t-il dire?... Que lui répondrez-vous quand il vous demandera pourquoi vous n'avez pas passé la nuit dans voire chambre ?

— Je n'en sais rien.... mais j'ai horreur de le voir.... Je ne veux pas qu'il me parle, qu'il me regarde seulement.... Ah ! mon Dieu! j'espérais qu'il ne viendrait plus!...

— Il s'en ira demain.... Allons, prenez courage, madame, rentrons.

— Mais il est là !

— Eh bien vous lui tiendrez tête.... Il ne s'obstinera pas à vous voir pleurer toute la nuit peut-être.

— Ah ! ma pauvre Célestine ! si tu savais comme je crains toutes ces scènes !... Je suis malade, mes forces s'en vont.... j'avais plus de courage autrefois. » v

D y eut un silence ; Léonce n'entendit plus rien que de légers bruits dans le feuillage , comme si quelque oiseau l'eût froissé de ses ailes ; puis la même voix, effrayée et plaintive, s'écria :

« Célestine, ah! mon Dieu ! il vient de ce côté.... il nous cherche....»

Un homme .s'avançait le long du parterre; il tenait

d'une main une lanterne, de l'autre il menait en laisse un chien qui sautait et aboyait avec fureur. Léonce frémit d'indignation et de pitié , il eut peur de quelque scène atroce ; mais il fut presque aussitôt rassuré en entendant cet homme crier, entre de bruyants éclats de rire:

« Holà ! [madame ! holà! Sydonie! Rog est à votre piste.... il va vous débusquer. G'est plaisant d'aller à la chasse de sa femme , et de braconner à minuit sur ses terres!... Tout beau, Rog!... Ah! ah! mon chien vous sent là-bas!... Apporte, apporte, Rog!... » «

Le chien s'élança et battit le bosquet, les deux femmes s'enfuirent vers la maison, poursuivies par les aboiements de Rog et les éclats de rire de son maître.

« Ces femmes ont eu peur ! quelle brutale plaisanterie ! » s'écria Léonce en quittant brusquement la fenêtre.

Le lendemain M. Barquier et sa femme vinrent voir Léonce; il était encore préoccupé de l'étrange scène dont il avait été témoin, mais il ne se hâta point de la raconter ; il dit seulement à son ami :

« Je serais heureux d'avoir là quelque bon voisin , mais je n'ai pas encore entrevu les habitants de cette jolie maison ; je ne sais même pas à qui elle appartient.

— Cette maison dont le jardin touche au pavillon ?

Elle appartient à un de mes neveux, répondit M. Barquier.

— Ah! et vous ne me l'aviez pas dit 1 interrompit Léonce avec étonnement.

— C'est que je ne me souviens volontiers ni de la parenté ni du voisinage. Mon neveu est un fou , un mauvais sujet, un homme dont la conduite est révoltante. Je suis indulgent, mais il a dépassé toutes les bornes.

■^ Vous ne m'aviez jamais parlé de ce neveu.

— Je m'en occupe le moins possible ; c'est pourtant le fils de ma propre sœur. Nous ne nous voyons plus depuis longtemps, je ne sais même s'il est encore à Paris.

— Vous avez été peut-être un peu sévère pour lui, dit Mme Barquier ; je conviens qu'il menait joyeuse vie, trop joyeuse vie, mais enfin ces torts-là ne nous regardaient pas.

— Je n'ai pas fermé ma porte à mon neveu.

— Non, mais vous lui faisiez des sermons»...

— C'est pour cela qu'il venait toujours aux heures où l'on ne me rencontre pas. Il te faisait sa cour, madame Barquier; tu le défendais avec une vivacité....

— C'est un fou, mais il ne manque pas de certaines qualités. D'abord il est homme d'honneur.

— Cela va sans dire.

— Il a de la franchise, une grande facilité de caractère, une générosité sans bornes.

— C'est-à-dire qu'il dit tout haut des choses que d'autres n'oseraient pas avouer tout bas, qu'il va avec tout le monde, et qu'il ne compte jamais. Madame Barquier, vous êtes pour lui d'une indulgence!... Si j'étais tant soit peu jaloux. ...

— Allons donc ! fit-elle avec un petit sourire, comme

au temps de ses belles années; allons donc ! ce que tous dites là n'a pas le sens commun, vous n'en pensez pas un mot. .. . Lorsque Gustave venait me voir, moi aussi je lui faisais la morale.

— En tout cas cela ne lui a pas profité.

— C'est vrai ; il s'amuse trop monsieur votre neveu, surtout pour un homme marié....

— Comment ! il est marié ! interrompit Léonce, que ces détails intéressaient ; et sa femme , comment supporte-t-elle tout cela?

— Elle ne le supporte pas du tout. Ils sont séparés. Je ne la connais pas, mais j'ai une grande idée du caractère et de Pesprit de cette jeune femme ; sa conduite a été admirable de résignation, de fermeté. C'est une histoire singulière que la sienne. Le neveu de M. Barquier, Gustave de Fiée, est créole de la Guadeloupe. Il y a quatre ans, au moment de venir se fixer en France, il épousa dans son pays une jeune fille qui lui apportait près d'un million de dot. Ils partirent aussitôt après leur mariage; leur projet était d'habiter Paris, mais ils s'arrêtèrent d'abord à Bordeaux.

« Il paraît que dès lors la conduite de M. de Fiée a été d'une incroyable licence. Sa vie était une orgie perpétuelle. Il passait dehors ses jours et ses nuits; il avait de ces liaisons effrontées qui font éclat, et on le rencontrait partout en si mauvaise compagnie, qu'une femme honnête eût rougi d'être saluée par lui. C'est pourtant un homme d'esprit ; il a eu d'assez bonnes manières : cela se voit encore, mais le contact de certaines gens lui a laissé comme un arrière-goût de tabac, de musc et de vin de Champagne.

« Cependant, au milieu de ses désordres, il respectait son intérieur et n'amenait personne chez lui. Sa femme avait l'air d'ignorer pourquoi il passait presque

toutes les nuits dehors , et d'où il venait après qu'elle Pavait inutilement attendu toute une semaine. Jamais elle ne lui adressa ni questions ni reproches; jamais elle ne se plaignit de l'abandon où il la laissait ; mais un jour elle partit avec sa femme de chambre, une vieille négresse qui lui est fort dévouée. Son mari , en rentrant, ne trouva qu'une lettre qu'il m'a montrée , car c'est de lui que je tiens tous ces détails.... Une femme capable d'écrire ainsi à un tel mari doit avoir l'âme bien grande et bien généreuse....

— Que disait donc cette lettre ? demanda Léonce avec nn singulier intérêt.

— Mon Dieu! il n'y avait pas de belles phrases; Mme de Fiée disait sans aigreur, sans violence à son mari, qu'elle ne se trouvait pas heureuse près de lui et qu'elle allait essayer d'une autre vie. Elle demandait une petite pension pour vivre dans le couvent qu'elle choisissait pour retraite , abandonnant le reste de son revenu comme une superfluité dont M. de Fiée devait profiler. Tout cela sans ostentation de générosité, .d'une façon calme et ferme , comme je n'aurais jamais pensé qu'une si jeune femme fût capable de le dire.

— Et son mari ne courut pas aussitôt après elle ?

— Non, il vint à Paris. Je vous laisse à penser quelle vie il y a menée. D'abord nous les voyions souvent. M. Barquier l'engagea à acheter cette propriété , voisine de la nôtre ; nous croyions que Mme de Fiée viendrait l'habiter, mais Dieu sait quelles femmes son mari y a amenées à sa place ! C'était un scandale effroyable. M. Barquier sermonnait son neveu; je lui représentais ses torts plus doucement; mais il a fini par se lasser de venir chez nous recevoir des conseils. Je suis sûre qu'il nous trouvait les grands parents les plus ennuyeux.... N'importe, je ne lui en veux pas, et s'il pou*

vadt s'amender un peu, je tenterais dé le réconcilier avec sa femme. J'ai un grand désir de la connaître ; elle m'intéresse par sa position, par son malheur.... Vous figurez-vous cette jeune femme sans famille, sans amis, seule dans un pays étranger, et réduite à aller chercher un asile dans quelque triste couvent, où elle enterrera peut-être toutes les belles années de sa vie ? J'ai souvent sougé à elle; je lui veux du bien, je l'aime sans l'avoir jamais vue. Pauvre Sydonie !...

— Sydonie ! répéta Léonce avec émotion ; mais, madame, c'est fort étrange tout cela. ... Je crois que Mme de Fiée est ici, chez son mari....

— Et depuis quand? interrompit M. Barquier ; souvent j'ai regardé de ce côté, et la maison m'a semblé inhabitée.... Voyez, tout est fermé.

— Oui ; pourtant depuis un mois environ j'ai vu tous les jours une vieille négresse faire le tour du parterre; on entend souvent la musique d'un piano bien avant dans la nuit , et il y a de la lumière derrière ce store baissé. Hier soir les fenêtres étaient éclairées , et j'ai entendu là-bas, sous les arbres, une voix d'homme appeler Sydonie'; c'était celle de M. de Fiée, sans doute.

— Est-ce qu'il serait allé chercher sa femme? s'écria M. Barquier, est-ce qu'il l'aurait ramenée? Et tu n'as pas su cela, madame Barquier ?

— Qui me l'aurait dit? Il y a si longtemps que nous avons tout à fait perdu de vue M. de Fiée! U est tombé pour nous dans la catégorie de ces parents dont on n'a des nouvelles que par les lettres de faire part de mort ou de mariage : au jour de l'an, cependant, vous avez échangé des cartes.

— Madame Barquier, je suis d'avis que nous allions voir cette jeune femme aujourd'hui même.

— Gomment , sans l'avoir fait prévenir de notre visite!

— Entre proches parents est-ce que cela est indispensable ?

— Qui sait si elle sera contente de nous voir?

— Mais je n'en doute pas. Puisque son mari s'est dispensé de nous la présenter, il faut bien que nous fassions les avances. Tu avais un grand désir de la connaître, moi aussi je me sens de l'inclination pour elle. Je lui donnerai de bons conseils.

— Oh ! je n'en doute pas : vous êtes fort pour le conseil, monsieur Barquier.

— Eh bien ! allons tout de suite.

— Demain il sera temps ; je veux prévenir votre nièce de notre visite. Elle sera ainsi plus à son aise en nous voyant. Monsieur des Glayeux, ne venez-vous pas dîner avec nous aujourd'hui? Nous n'aurons personne, certainement.

— Si vous m'en répondez ?

— Sans doute ; et d'ailleurs pourquoi redouter ainsi le hasard d'une rencontre?... Je sais bien qu'à votre place....

— Hélas ! madame, il y va de toute ma tranquillité, répondit tristement Léonce ; la solitude m'est si

— Eh bien! quand même on saurait.... N'êtes-vous pas le maître de rester seul où bon vous semble?

— Non, madame ; non, pas encore.... Quelque jour, s'il plaît à Dieu, et à l'ajde d'une bonne séparation de corps et de biens, j'aurai le droit d'être seul; mais en attendant il faut que ma femme ne me retrouve pas ; sinon.... Et l'on dit que nous autres hommes nous sommes indépendants, que nous avons fait les lois pour nous!...

— Allons, allons, interrompit doucement Mme Barquier; venez, je vous emmène d'autorité; je ne veux pas que vous restiez seul en face de ces noires idées.... Voici tantôt deux mois que vous vivez comme un chartreux; ce régime de pénitence et de solitude ne vous vaudrait rien à la longue. Il faudra reparaître un peu dans le monde, ou faire tout de bon votre voyage d'Italie.

— Ou bien quelque autre grand voyage outre-mer, dit Léonce avec un sourire triste ; j'y ai pensé. »

Après le dîner, Mme Barquier se mit à son secrétaire pour écrire ; M. Barquier se promenait dans sa chambre d'un air content, et oubliait sa partie d'échecs pour s'occuper de sa nièce.

« Je ne pardonne pas à Gustave ce dernier trait, disait-il ; ne pas daigner nous faire savoir l'arrivée de sa femme ! Sans doute il ne lui a pas seulement parlé de nous; il a eu peur des conseils que j'aurais pu lui donner, comme si je me mêlais jamais des querelles de ménage....

— Eh mais! il me semble que ce sont les seules dont vous aimiez à vous occuper, interrompit Mme Barquier; c'est par bonté d'âme, pour les arranger....

— Comme si j'avais jamais pu y parvenir ! Tu sais bien,' chère amie,, que ce n'est pas mon système de

mettre le doigt entre l'arbre et Fécorce ; c'est tout au plus si je risque parfois quelques avis....

— Dont personne ne profite.

— C'est vrai : n'est-ce pas, Léonce?

— Mon Dieu! j'en suis un triste exemple, voulezvous dire ?

— Allons, ne revenons pas là-dessus ; comme je vous l'ai dit cent fois, mon ami, chose faite, conseil pris.

— Vous pourrez adresser ceci en manière de consolation à Mme de Fiée.

— Cette pauvre petite femme! Nous aurions pu ignorer encore longtemps qu'elle était ici, qu'elle demeurait à un quart de lieue de nous; je détournais toujours la tête en passant devant cette maison, et si par hasard vous ne m'eussiez demandé à qui elle appartient... Mais, mon cher Léonce, depuis un mois vous savez qu'elle est habitée sans avoir jamais vu de près ou de loin vos voisins? Vous n'êtes pas curieux!...

— Mais si, parfois jusqu'à l'indiscrétion, je l'avoue. Souvent j'ai regardé ces fenêtres fermées, et je me suis mis en observation pendant des heures entières avec l'espoir d'apercevoir enfin dans le parterre quelqu'un autre que la négresse ; souvent j'ai passé une partie de la nuit à écouter cette musique lointaine ; mais personne n'a paru. Hier soir, pour la première fois, les portes se sont ouvertes, et j'ai vu partout de la lumière....

— C'est étrange ! Ma nièce ne quitte donc jamais sa chambre? Elle est là comme en réclusion; mais c'est une manie.

—A présent j'ai un vif désir de connaître Mme de Fiée.

— Eh bien! venez la voir demain avec nous.

— Si j'osais!

— Eh pourquoi pas ? Gela nous rendra service à tous. Il sera fort embarrassant de lui parler de son mari, et nous ne pourrons guère nous en dispenser si nous sommes seuls avec elle ; mais la présence d'un étranger coupera court à cet entretien. Madame Barquier, il faut écrire à ma nièce que nous lui présenterons un de nos bons amis et son proche voisin.

— Je lui dirai que nous devons à M. des Glayeux de savoir qu'elle est ici.

— Mais, madame, cela va lui sembler étrange, interrompit Léonce; elle pourra croire que je me suis occupé d'elle, que j'ai profité du voisinage pour m'enquérir de ce qu'elle est, de sa façon de vivre, et Dieu sait!... Je n'ai pas fait la moindre question... D'ailleurs, à qui me serais-je adressé , à moins que mon domestique n'eût des intelligences avec sa soubrette?... Mais il n y a pas apparence, et je vous l'ai dit, de près ou de loin, je n'ai jamais entrevu Mme de Fiée ; j'ignorais jusqu'à son existence.

— Comme vous vous défendez I interrompit en riant Mme Barquier. Est-ce que vous seriez amoureux de ma nièce sans la connaître? Au fait, cette situation a quelque chose de romanesque, et je suis sûre que depuis un mois votre imagination s'est mise en frais; cette musique nocturne, cette femme obstinément enfermée....

— Mais pouvais-je savoir si c'était une femme? — Vous l'aviez deviné, convenez-en.

— C'est vrai; mais j'ignorais si elle était jeune et belle; parfois je me la figurais vieille, décrépite, une vraie fée Urgèle, et je me raillais moi-même de ma curiosité Tout cela, voyez-vous, c'était du désœuvrement

— Sans doute, et vous allez vous guérir de cette préoccupation en voyant Mme de Fiée. Je me la figure un peu étrange de tournure et de manières ; faisant des confitures, des agnus et disant son chapelet comme au couvent. Elle doit être dévote et aller à confesse, ne fût-ce que pour soulager son cœur de ses plaintes contre son mari. Au confessionnal, elle peut décemment avouer qu'il est un mauvais sujet.

— Il en convient assez haut lui-même pour que sa femme ne s'en taise pas, dit M. Barquier.

— Ceci va vous raccommoder avec lui.

— Pourquoi? Nous ne pourrons le rencontrer que chez sa femme, et, selon toute apparence, il ne lui fait que de rares visites. Voilà encore un ménage ! Cette fois le mari a tous les torts. Mais comment Mme de Fiée a-t-elle consenti à venir voir de près les folies de son mari?.„ Les femmes sont bizarres!... J'ai .toujours soupçonné celle-ci d'avoir une passion pour ce mauvais sujet

— Vous vous trompez! interrompit vivement Léonce.

— Eh! qu'en savez- vous? » fit M. Barquier un peu étonné.

Pour rien au monde Léonce n'eût raconté ce qu'il avait entendu la veille; sa loyauté lui faisait un devoir de garder inviolablement le secret de cette conversation qu'il avait pour ainsi dire épiée et surprise ; il se contenta de répondre :

« Il est impossible que cette pauvre femme aime un homme qui l'a si outrageusement délaissée.

— Voilà une mauvaise raison, répliqua M. Barquier. Je persiste à croire que Mme de Fiée aime son mari; sinon pourquoi serait-elle ici? Une fois qu'on a fait les frais d'une résolution, on la tient quand le cœur laisse faire la tête.

— Mme de Fiée a dû obéir aux volontés de son mari, s'il lui a plu de ne pas la laisser dans son couvent : elle le craint peut-être...?

— Laissez doncl la plus timide ne plierait pas ainsi : toutes les femmes sont fortes contre l'homme pour lequel elles n'ont point d'amour.

— Le couvent est un triste séjour; Mme de Fiée devait s'y ennuyer.

— En tout cas elle n'aurait fait que changer de clôture. Madame Barquier, ne t'avise pas de lui écrire de belles phrases, cela l'effrayerait; je me figure que c'est un de ces esprits droits et simples, qui prennent tout au pied de la lettre ; tâche de te mettre à sa portée.

<~ Tenez, on ne peut y mettre moins de prétention soit pour le fond soit pour la forme.

• « Ma chère nièce,

« Votre mari a oublié de vous dire que vous avez ici * de bons parents, fort désireux de faire votre connais- « sauce. Nous vous aimons sur le bien qu'il nous a dit « de vous, et nous serions déjà allés vous voir, si nous « avions appris plus tôt votre arrivée. Nous irons demain « vous faire notre visite, et je vous demande la permis- « sion de vous présenter un de nos meilleurs amis; « c'est lui qui nous a appris par hasard que vous êtes « ici, et je veux l'en remercier devant vous. A demain « donc, ma chère nièce; votre oncle vous baise les «mains, et votre tante vous embrasse.

« Louise Barquier. »

— Bien ! dit M. Barquier, c'est d'une familiarité qui doit la mettre à l'aise. Elle verra tout de suite que nous sommes de bonnes gens. Je l'aimerai beaucoup pour peu qu'elle s'y prêle, et si elle voulait me croire....

—Elle viendrait à bout des folies de son mari, n'est-ce pas? Tenez, monsieur Barquier, ne vous mêlez pas de cela; point de questions* point de conseils à votre nièce; vous n'avez pas la prétention de convertir M. de Fiée; il restera ce qu'il est quand même : laissez sa femme en prendre toute seule son parti ; elle y parviendra bien sans votre assistance.

— C'est égal, je veux lui donner indirectement quelques bons avis ; je ne suis pas son oncle pour rien, peut-être.

— Léonce, vous chargez-vous de lui faire remettre demain matin cette lettre?

— Mon domestique la portera, et Mme de Fiée la recevra à son lever.

— Nous irons vous chercher dans l'après-midi pour faire notre visite.

— Soit, répondit-il nonchalamment, puisque vous pensez que je puis me présenter....

— Si cependant cela vous contrariait, interrompit malicieusement Mme Barquier, si vous aviez d'autres projets...?

— Des projets, il y a longtemps que je n'en ai formé aucun auquel je puisse attacher le moindre intérêt.

— Vous vous trompez, monsieur des Glayeux; aujourd'hui même celui de cette visite....

— Eh bien, oui, c'est vrai; elle fait événement dans ma solitude; la vie que je mène est si monotone!... »

Mme Barquier regarda Léonce en face et lui dit gravement : « Vous êtes dans une disposition d'esprit et de cœur qui me ferait trembler pour votre tranquillité si nous allions aborder une jolie femme ; heureusement pour vous que Mme de Fiée est une personne fort sage, fort estimable, médiocrement spirituelle et passablement laide....

— Qu'en savez-vous, madame? qui vous Ta dit? interrompit vivement Léonce.

— Son mari. Il m'a fait d'elle un portrait peu séduisant ; c'est, dit-il, une petite femmes frêle, maladive, sans tournure et sans charmes.

— Quel dommage! s'écria étourdiment Léonce; je me figurais qu'elle était belle ! »

« Quel silence ! quelle solitude , dit M. Barquier en poussant la grille ; ne vous semble -t-il pas que nous arrivons au château enchanté de la Belle au bois dormant? Le jardin est comme un cimetière de campagne: il y a plus d'orties que de fleurs. »

En effet, la maison semblait inhabitée; il régnait alentour un air de solitude et de désolation. L'herbe croissait entre les dalles de la terrasse ; une charmante statue de l'Amour gisait renversée devant son piédestal; les fleurs du parterre séchaient sur leurs tiges, et de grandes mauves embarrassaient les allées.

«Il n'y a certainement personne ici ! s'écria Mme Barquier; quel abandon, quelle tristesse. »

Léonce monta le perron et sonna avec un certain battement de cœur. Aussitôt la porte s'ouvrit et le visage de la vieille négresse se présenta.

« Entrez, messieurs et madame, dit-elle avec une humble révérence , puis elle alla ouvrir une porte au

fond du vestibule et ajouta , avec un nouveau salut : Madame est là. »

M. Barquier entra en donnant le bras à sa femme, Léonce les suivait; tous trois s'arrêtèrent frappés de surprise à l'aspect de la personne qui venait au-devant d'eux : c'était une jeune femme d'une beauté frappante. Gomme la plupart des femmes créoles, elle avait le teint pâle et uni, les cheveux très-noirs, la taille élevée et flexible. Ses traits réguliers avaient une expression charmante de douceur et de timidité. Elle était vêtue d'une simple robe de mousseline bleu pâle , dont la nuance allait admirablement au suave incarnat de son teint.

«Ma nièce, madame de Fiée?... balbutia M. Barquier en saluant jusqu'à terre.

— C'est moi , mon oncle, répondit-elle en lui donnant la main avec effusion ; puis elle se tourna vers Mme Barquier, qui était stupéfaite, et s'écria : Ma chère tante ! que je suis heureuse de vous voir!... »

Elles s'embrassèrent , et Mme de Fiée reprit d'une voix émue : « C'était à moi d'aller au-devant de vous ; mais j'ignorais.... M. de Fiée m'avait dit que vous n'étiez pas à Paris, que vous voyagiez tous les étés.... Il vous croit bien loin d'ici....

— Bien , bien , je lui pardonne puisque nous vous avons trouvée, interrompit M. Barquier; ma nièce , permettez que je vous» présente celui qui nous a donné la bonne nouvelle de |qtre arrivée, c'est M. des Glayeux, un de nos bons amis.1»

Elle aperçut alors Léonce , et le salua en baissant les yeux, comme si elle e\H été plus intimidée par sa présence que par celle de ses grands parents.

Mme Barquier n'avait pas été maîtresse d'un premier mouvement de surprise et presque de chagrin :

l'aspect de cette fleur de jeunesse, de cette éclatante beauté l'avait attristée subitement ; mais bientôt maîtresse d'elle-même, elle répondit à l'accueil de sa nièce par des témoignages empressés ; elle alla jusqu'à l'exagération pour cacher tout ce qui s'élevait en elle de regrets et de sentiments amers.

On s'assit dans un vaste salon que Sydonie semblait avoir arrangé avec les souvenirs de sa vie créole. Une natte couvrait le parquet , plusieurs plantes des tropiques fleurissaient dans de grands vases en faïence bleue; çà et là traînaient quelques-uns de ces jolis ouvrages en feuilles de latanier que fabriquent les noirs; un hamac suspendu au plafond faisait face à un large fauteuil treillissé et Pair était tout imprégné d'un parfum d'aromates et de bois des îles. Un faible jour régnait dans cette pièce fraîche et sonore ; on se surprenait à y parler tout bas comme dans une église ou dans la chambre d'un malade.

M. Barquier fut si fort impressionné par ce qu'il voyait , qu'il ne dit mot durant un quart d'heure. H y eut un peu de gêne et d'embarras pendant les premiers moments. Mais peu à peu Ton se mit à l'aise , et aux paroles indifférentes et polies succéda le laisser aller d'une conversation plus intime et plus de confiance qu'on ne devait en attendre de gens qui se voyaient pour la première fois.

« Ma nièce , dit franchement Mme Barquier , vous êtes ici fort tristement , cette maison semble inhabitée tant vous y tenez peu de place.

— Elle est assez grande pour qu'une famille nombreuse pût y demeurer. Mais je suis seule , répondit Sydonie avec un mélancolique sourire.

— A présent que nous vous avons trouvée , nous vous verrons souvent. Je veux vous tirer de cette solitude,

je veux vous distraire, vous amuser.... Mais quelle étrange idée de s'enterrer ainsi à la campagne fenêtres et portes closes, sans voir le soleil ! . . . Pourquoi fuir tous les regards quand on est jeune, brillante , toute belle ? Mon enfant, il ne faut se cacher ainsi que quand on est à faire peur. Et voilà tantôt quatre ans que vous menez une telle vie , soit au couvent, soit ici? Comme le temps a dû vous paraître long!... »

Sydonie secoua la tête avec un geste nonchalant , et dit d'une voix triste :

« Oui, c'est vrai, depuis mon arrivée en France....

— C'est le plus beau pays do la terre , pourtant ! Vous vous êtes sans doute arrêtée quelques jours à Paris avant de venir vous enfermer dans cette solitude?

— Non , ma tante. C'est ici que M. Fiée m'a d'abord conduite.

— Ah ! et vous vous êtes laissé amener sans résistance ; mais c'est d'une soumission exemplaire !

— Elle ne m'a rien coûté, je vous assure. Je suis faite pour la vie paisible et retirée, je n'en ai pas connu d autre. A la Guadeloupe je demeurais sur mon habitation; en France je suis presque toujours restée au couvent. Gomment aimerais-je le monde ? Qui m'aurait appris à y vivre? J'y serais mal à l'aise, moi pauvre sauvage. La tête m'y tournerait d'embarras et de frayeur.... Pardon; je vous étonne.... Mais, hélas! c'est bien vrai ce que je dis là : je ne suis pas faite pour une existence plus brillante , et je l'avoue humblement....

— Ce sont vos religieuses qui vous ont inspiré toutes ces défiances, interrompit Mme Barquier; elles vous auront rendue dévote. . . .

— Non, point du tout, ma tante; cela ne m'a pas été possible. Avez- vous été élevée au couvent? »

La bonne dame fit un geste négatif.

« Alors, ma tante, vous ne pouvez pas savoir comme on s'y ennuie, s écria naïvement Sydonie. Quel triste séjour !

— Mais celui-ci ne me semble pas beaucoup plus gai; vous y êtes encore plus seule....

— N'importe ! il n'y a point de tourière, et, si je voulais sortir, la porte est ouverte; il ne faudrait pas attendre la permission de Mme la supérieure....

— Vous vous étiez soumise à cela ?

— Mon Dieu oui, ma tante !

— Et vous avez passé trois ans sous ces verrous?

— Hélas! où serais-je allée? »

Elle se repentit aussitôt de ce mot, qui accusait indirectement son mari, car elle se hâta d'ajouter :

« j'aurais pu suivre à Paris M. de Fiée ; mais il aime le monde autant que je le redoute. J'eus peur des obligations qu'allait ni'imposer notre position de fortune, un grand train de maison, des relations nombreuses, tout cela m'enraya ; j'allai au couvent par timidité, par paresse, pour ne pas jouer mon rôle de maîtresse de maison. ... M. de Fiée ne vous avait-il pas dit cela, ma tante ?

— Oui, à peu près, répondit M. Barquier. Il y a longtemps que je ne l'ai vu, monsieur mon neveu ; un ou deux ans, je crois....

* — Il a voyagé, dit vivement Sydonie, et à notre arrivée il vous croyait encore en Provence ; c'est ce qui Ta empêché d'aller vous rendre ses devoirs.

— Il sera toujours le bienvenu chez moi, surtout si vous l'accompagnez, ma nièce. »

Mme de Fiée ne répondit à ces paroles que par une inclination ; et, se tournant tout à coup vers Léonce comme si elle se fût reproché de n'avoir pas encore fait

attention à lui , elle dit les yeux baissés :

c Monsieur, vous êtes mon voisin; je vous remercie devons en être aperçu. En vérité, je ne conçois pas comment vous m'avez vue, car je ne sors jamais....

— Je vous avais devinée, madame, « répondit Léonce d'une voix qui donnait un sens à ces paroles d'une assez fade galanterie.

Elle le remercia d'un sourire , et reprit sa conversation avec Mme Barquier,

Certainement , il est des sympathies qui se révèlent au premier mot, au premier regard ; ce n'est pas seulement dans la friperie sentimentale de quelques romans qu'on rencontre ces exemples d'un amour spontané. Parfois des passions, longtemps indolentes ou assoupies, s'éveillent tout à coup, .comme éclate un incendie ; c'est comme une maladie aiguë de l'âme ; son invasion est d'autant plus brusque et plus intense, qu'on est davantage sous l'influence de certaines prédispositions. Léonce éprouvait depuis quelque temps cet ennui, cette langueur, qui suivent ou précèdent les grandes crises morales : son heure était venue; il se sentit atteint dès qu'il eut levé les yeux sur Mme de Fiée; elle frappa à la fois son imagination et son cœur par l'étrangeté de sa situation et le charme ineffable de sa personne. Léonce fut moins ébloui de sa beauté que séduit par la naïveté piquante de son esprit et la grâce nonchalante de ses manières.

Il eut pourtant une contenance si froide et si distraite pendant cette première visite, que M. Barquier lai en voulut de n'être pas plus aimable ; il se donnait mille peine pour le faire parler, pour le mettre en relief; mais Léonce était trop profondément livré à ses propres émotions pour calculer l'effet qu'il produisait sur Mme de Fiée ; il commençait à aimer, et il ne son-

geait pas encore à plaire. Il ignorait d'ailleurs toutes les coquetteries, dont les hommes tirent aussi bon parti que les femmes; il était neuf à tout ce manège de séduction, si bien pratiqué par les gens qui n'ont pas grand'chose au cœur; car il avait toujours dédaigné de faire des frais pour plaire à des femmes pour lesquelles il n'éprouvait rien.

Tandis que M. Barquier s'agitait, le questionnait, l'interpellait, Léonce demeurait immobile, le regard vague et distrait, et le sourire aux lèvres. Au lieu de parler, il écoutait la voix de Mme de Fiée. Jamais il n'avait rencontré une femme qui pût être comparée h Sydonie, et pourtant il croyait reconnaître ce type plein de charme, d'élégance et de simplicité ; c'était celui qu'il avait déjà aimé dans ses rêves d'espérance et de bonheur.

Mme Barquier regardait sa nièce avec une admiration pleine de tristesse ; il n'y avait point d'envie au fond de son cœur; mais elle regrettait sa jeunesse, elle se souvenait d'avoir eu vingt ans comme Sydonie. Alors elle aussi avait de longs cheveux noirs, des yeux veloutés, Un frais sourire ; alors elle marchait fière et légère, tout enivrée de sa beauté. A ce souvenir vif et profond elle soupira, et deux larmes vinrent à ses paupières flétries.

« Ma chère nièce, dit -elle, croyez-moi, n'enterrez pas dans cette solitude vos belles' années, vous en auriez du regret plus tard. Il faut peu à peu vous accoutumer au monde. D'abord je veux que vous fassiez de la toilette. »

Sydonie se regarda avec un geste charmant de surprise et de naïveté ; elle sembla dire : « Eh 1 ne suis-je pas belle ainsi?

— Vous êtes charmante, reprit Mme Barquier, mais la toilette vous embellira encore....

— Ah ! Satan ! dit tout bas M. Barquier.

— Et puis il faut sortir de cette apathie, continua Mme Barquier; comme les belles fleurs vous avez besoin de grand air, de soleil, et ici vous êtes toujours à l'ombre.

— Avec quelques réparations cette habitation serait charmante, observa M. Barquier, et si vous vouliez seulement faire ouvrir les fenêtres, sabler les allées et arrache^ les orties du parterre....

— Je n'ai d'abord songé qu'à m'installer dans ce salon et k l'arranger selon mes habitudes ; puis je n'en suis plus sortie ; à peine si j'ai jeté un coup d'oeil dans les autres pièces; cela me serre le cœur de traverser ces chambres froides et vides.... Ce salon me suffit.

— Mais pourtant, ma belle nièce, vous n'êtes pas ici en passant....

— Qui sait! fit-elle tristement....

— Comment ! vous voudriez nous quitter ?

— Quelque jour je retournerai à la Guadeloupe...

— Au bout du monde, dans un climat où les femmes sont vieilles avant trente ans ! . . .

— Ah ! ma tante, si vous saviez comme le ciel est beau là-bas!... comme la terre y est riante! interrompit Sydonie, dont le regard s'anima. Ici, il fait froid, toute la nature est pâle, terne, misérable!... Qui me rendra la splendeur de notre ciel, la verdure de nos savanes!... Oh non ! votre France n'est pas si belle que mon île !

— Elle a le mal du pays, pensa M. Barquier.

— Vous ne me parlerez pas ainsi quand vous serez acclimatée parmi nous, dit Mme Barquier ; pour cela il faut d'abord vous créer des habitudes moins casanières. Nous commencerons votre éducation mondaine à la campagne ; dès demain je vous emmène pour

quelques jours. Vous serez tout à fait en famille; nous n'aurons que quelques personnes intimes....

— Merci de votre bonne intention, ma chère tante, répondit Sydonie avec quelque embarras; je ne l'accepte pas complètement : M. de Fiée pourrait venir....

— Eh bien! il vous trouvera chez nous, et il sera le bienvenu ; nous serons charmés de sa visite.

— Je voudrais pourtant le prévenir; ma tante j'irai vous voir, je passerai avec vous quelques heures, puis vous me ramènerez. ».

Mme Barquier n'insista plus, elle se leva en disant :

« Soit , ma chère belle , vous dînerez avec nous et le soir nous vous reconduirons ; maintenant nous allons vous laisser reposer de notre longue visite. »

Alors Léonce se rapprocha de Mme de Fiée, et balbutia quelques mots pour lui demander la permission de revenir. Mme Barquier remarqua le trouble et l'empressement avec lesquels il accomplit cette simple formule de politesse, et elle lui dit :

« Mais c'est convenu, nous vous prendrons toujours en passant. Adieu, ma chère, ajouta-t-elle en baisant Sydonie au front. Adieu, à demain. »

Ils sortirent, et M. Barquier s'écria en mettant son chapeau de travers :

« J'ai été si étonné que j'en ai perdu la parole. Concevez-vous M. de Fiée?... Nous dire que sa femme était laide! Quel effronté mensonge!... Et pourquoi?... Mais de quels yeux la voit-il donc ?

— Gomme tant d'autres maris voient leurs femmes, répondit Mme Barquier ; des yeux de l'habitude, de l'indifférence....

— C'est impossible ! s'écria Léonce.

— Savez-vous, mon cher ami, que Mme de Fiée a dû vous trouver fort insignifiant, observa M. Barquier;

vous étiez silencieux comme le mandarin de la porte chinoise. »

Léonce hocha la tête en souriant, et ne répondit rien. M. Barquier recommença un de ces longs monologues dont il avait l'habitude.

« Eh bien ! dit Mme Barquier sans regarder Léonce yous ne me dites pas quelle impression a produite sur vous Mme de Fiée?

— Gomment vous l'exprimer, répondit-il d'une voix animée, qu'elle est belle et touchante ! Pour la première fois j'ai compris tout ce qu'il y a de puissance dans le regard et le sourire d'une femme!...

— Prenez garde ! dit Mme Barquier d'un air mélancolique, je vais croire que vous êtes amoureux de Mme de Fiée.

— Eh! quand cela serait? fit Léonce, emporté par un besoin d'expansion ; étais-je donc condamné h, ne jamais sentir battre inon cœur ? »

Ce mot fit un mal affreux à Mme Barquier ; il éveilla en elle de poignants regrets, d'irrémédiables douleurs.

« fiélas ! pensa-t-elle, il l'aimera ! et c'est moi qui l'ai conduit comme par la main au-devant d'elle ! »

Léonce rentra chez lui dans une disposition morale qu'il n'avait jamais éprouvée ; c'était une émotion recueillie, une joie douce, un vague bonheur. Il lui sem-

blait qu'un astre radieux s'était levé sur lui et illuminait sa vie jusqu'ici terne et solitaire.

Quand le soir vint, il s'assit près de sa fenêtre ; les tilleuls courbaient sous le vent leurs cimes embaumées, et à travers ce doux bruissement s'élevaient quelques notes plaintives; alors Léonce ne détourna plus ses regards des clartés tremblantes qui apparaissaient au delà des bosquets. De temps en temps une ombre semblait traverser l'espace lumineux encadré par la fenêtre, et se perdre dans les longs rideaux blancs.

Léonce voyait maintenant Sydonie dans ce vaste salon si sombre et si parfumé, son imagination la suivait au milieu de ses habitudes empreintes de tant de nonchalance et de tristesse ; il se la figurait assise devant son piano, ou penchée sur ces belles fleurs dont les chaudes senteurs lui rappelaient son pays, ou bien encore mollement bercée dans ce hamac où elle aimait à s'endormir. Il se souvenait de la scène du jardin, de ce qu'il avait entendu, et son âme était bouleversée de compassion et de joie. Il voyait jusqu'au fond la situation de Sydonie, il comprenait que le secret de 6a vie solitaire, étrange, était l'éloignement profond qu'elle avait pour son mari.

Bien avant dans la nuit, les lumières s'éteignirent, et la musique cessa de se faire entendre; alors seulement Léonce se décida à quitter sa fenêtre : Demain ! à demain ! murmura-t-il en regardant encore au delà des bosquets, elle dort maintenant Sydonie, la belle Sydonie!... »

Léonce sortit dès le matin pour aller voir M. Banquier : il trouva son vieil ami sur le chemin du pavillon.

« J'allais chez vous, dit-il; chez moi, la place n'est plus tenable; ma femme est malade....

— Ah! mon Dieu! et qu'a-t-elle donc?

— Des spasmes, des maux de nerfs, que sais-je! Gela ne lui était jamais arrivé. Ah ! quelles tribulations !... Mais puisque vous voilà, je veux bien retourner, nous nous réfugierons dans la salle de billard.

— Mais savez-vous, mon cher ami, que si je vous connaissais moins, je croirais que vous êtes un égoïste? Gomment, parce qu'une pauvre femme souffre, vous la fuyez, vous désertez votie maison ?

— Si c'était quelque bonne fièvre, le choléra ou bien la peste, je resterais; mais, mon ami, on voit bien que vous ne savez pas ce que c'est que les maux de nerfs! Cela rend une femme intolérable; depuis hier soir, Mme Barquier fait enrager sa femme de chambre, son médecin, tout ce qui l'entoure, et moi tout le premier; elle se désole, elle s'emporte, elle dit qu'elle va mourir, puis elle pleure ; c'est à rendre un homme fou ! Que voulez-vous que je fasse à cela? »

Léonce, affligé de ces nouvelles, fit demander à Mme Barquier la permission d'entrer un moment chez elle ; il la trouva étendue sur sa chaise longue, et à peu près invisible sous le triple rang de dentelles qui lui encadrait le visage; elle tourna languissamment la tête en apercevant Léonce, et dit d'une voix faible : « Je suis bien malade, monsieur des Glayeux. » Jusqu'à un certain point elle ne mentait pas ; la pauvre femme s'était imposé la veille une cruelle dissimulation; elle avait horriblement souffert pendant cette visite qui avait laissé de si douces émotions au cœur de Léonce; des regrets impuissants, une amère jalousie lui dévoraient le cœur; elle enviait la beauté juvénile et brillante de Sydonie; elle considérait avec une nouvelle horreur sa propre décadence, ses rides, ses cheveux grisonnants, toutes les marques que le temps im-

pitoyable avait laissées en passant sur ses attraits. Mais à ces douleurs instinctives de la vieille coquette se mêlaient les sentiments plus équitables de la femme du monde, de la femme d'esprit. Elle en voulait à son cœur d'être resté si jeune, si palpitant sous les ruines de sa beauté ; elle était honteuse de le sentir encore battre; et, pour comble de malheur, elle comprenait que ses souffrances étaient ridicules. Elle avait eu la force de dissimuler son dépit #t ses larmes ; elle avait trouvé des paroles affectueuses et bonnes pour Sydonie ; mais elle était déjà à bout de son courage et de sa volonté; elle sentit avec effroi qu'elle allait haïr cette jeune femme, qui peut-être était déjà aimée de Léonce; elle eut un profond éloignement pour les relations intimes et habituelles que la parenté devait naturellement établir entre elles.

Ces agitations, ces tortures morales, eurent un effet terrible; en rentrant chez elle, Mme Barqtiier se trouva mal réellement ; il fallut, au milieu de la nuit, envoyer chercher un médecin. M. Barquier, horriblement inquiet, courut au-devant de lui.

« Docteur, dit-il, je crois que ma pauvre femme a une attaque d'apoplexie.... A son âge on ne doit pas encore mourir.... Pauvre chère belle !... Elle a cinq ans de moins que moi !... Vous la sauverez, docteur!... »

Ils entrèrent ensemble chez h malade.

« Eh bien ! comment la trouvez-vous? s'écria M. Barquier avec une grande anxiété. *

— Ce n'est rien, répondit le docteur, des spasmes, une crise nerveuse . . . ,

— Au diable! fit M. Barquier en colère; votre serviteur! je vais me coucher puisque ce n'est que cela.... »

Lorsque Mme Barquier fut un peu revenue à elle,

son premier mouvement fut d'éloigner les femmes qui la soignaient; elle ne retint que le médecin.

c Docteur, lui dit-elle d une voix brève, je vais vous parler comme à un confesseur ; c'est une peine morale qui m'a mise dans l'état où vous me voyez; pour me guérir il faut que je m'éloigne.... Envoyez-moi aux eaux.... »

Le docteur prit du tabac, et répondit gravement : « C'est devant M„ Barquier qu'il faut faire cette ordonnance?

— Oui; demain vous reviendrez.... Je veux partir bientôt, tout de suite....

— Aussitôt que vous pourrez supporter le voyage, dans deux ou trois jours. Ceci n'est absolument rien. Ce bon M. Barquier avait une frayeur.... Je l'ai trop tôt rassuré, peut-être.... Si j'avais pu préyoir cette envie d'aller aux eaux!... Demain je viendrai vous faire mon ordonnance motivée ; d'ici là beaucoup de calme et quelques cuillerées de votre potion. »

Le lendemain, l'obligeant docteur entra presque en même temps que Léonce dans la chambre de Mme Barquier.

« Oh! oh! dit-il, une visite! Ceci n'est pas selon mon ordonnance; eh bien,, madame, comment avezvous achevé la nuit?

— Mal, docteur; mes crises ne se sont pas renouvelées, mais je suis anéantie ; ma pauvre tête est si lourde, que je ne sais où lajaire reposer ; je souffre partout. . .. » .

Léonce se leva tandis que le docteur tétait le pouls de Mme Barquier, et comptait les pulsations sur sa montre à secondes.

« Monsieur des Glayeux, dit la malade avec un profond soupir, voulez-vous me faire le plaisir de dire à M. Barquier que je le demande?

— Ma femme et le docteur trament quelque projet, » dit M. Barquier en secouant la tête.

Léonce était affligé de cette maladie subite; mais il faut avouer que c'était moins par intérêt pour Mme Barquier que pour l'obstacle qu'elle mettait à ses projets de la journée; il s'était fait d'avance un si doux espoir de passer quelques heures avec Sydonie !

Au bout d'un quart d'heure M. Barquier rentra tout essoufflé.

« Ah ! mon ami, s'écria-t-il, mes tribulations ne finiront jamais! Savez-vous quelle ordonnance vient de m'intimer le docteur?... Il envoie Mme Barquier aux eaux d'Aix, et il faut partir sur-le-champ.... Moi qui avais compté passer si doucement tout l'été à la campagne !... Vous devriez venir avec nous. »

Léonce demeura stupéfait.

c Voilà une détermination bien prompte, dit-il; le docteur vous impose ce voyage peut-être un peu légèrement.

— Il est à cheval sur son ordonnance, et Mme Barquier est fanatique dans sa confiance en lui; dès qu'il a parlé, c'est comme un oracle; depuis quelque trente

ans il est son médecin; allez, ils se connaissent bien

Que peut un pauvre mari contre sa femme, quand elle est ainsi assistée par la Faculté? Rien ; je l'ai appris au temps de la seconde Mme Barquier : quand le docteur avait parlé, tout était dit.... Allons, venez faire vos adieux à ma femme ....

•-*■ Comment! mes adieux!...

— Le docteur la ramène ce matin même à Paris; il prétend qu'il ne saurait lui donner ici les soins dont elle aura besoin jusqu'au moment du départ.... Quand je vous dis que ces choses-là n'arrivent qu'à moi !

— En effet, dit Léonce, qui aurait pensé hier....

Mine Barquier a été si aimable, si gaie pendant cette visite....

— Ah ! Et ma nièce qui devait venir aujourd'hui ! décria M. Barquier ; c'est vous, Léonce, qui vous chargerez de lui annoncer tout ceci..,. C'est une fatalité !.. . Vous irez trouver Mme de Fiée de notre part; vous le voyez, le temps me manque; dites-le-lui bien.... Entendez-vous ce maudit docteur ? Il fait mettre les chevaux. . . . On ne me donnera seulement pas le temps de déjeuner.

Mme Barquier sortait de sa chambre, affublée d'un manteau, d'un grand voile, appuyée des deux bras sur le docteur et sur sa femme de chambre. Léonce vint à elle d'un air assez froid :

« Madame, dit-il, quel départ précipité ! Je ne pensais pas, en venant vous faire mes adieux.... »

Elle inclina la tête comme une personne accablée, et ne répondit rien.

« N'avez- vous point d'ordres à me donner pour Mme de Fiée? ajouta Léonce.

— Ah! j'oubliais, balbutia Mme Barquier d'une voix altérée.... C'est vrai.... Dites-lui combien je suis désolée de partir sans la voir.... Je lui écrirai d'Aix. Adieu, monsieur des Glayeux. »

Elle lui tendit la main, et monta en voiture, le cœur brisé, les yeux pleins de larmes.

« Ouais ! pensa le docteur, est-ce que ce serait là l'objet de son dernier amour?... Elle fait bien d'aller aux eaux, la pauvre femme ! »

Un quart d'heure après. Léonce, encore tout étourdi de ce départ imprévu, retournait seul au pavillon. La veille encore il eût vivement souffert de cette séparation; mais le sentiment qu'il éprouvait pour Sydonie était déjà si exclusif, que l'espoir de la revoir le consola sur-le-champ de l'absence de ses amis. La commission dont il s'était chargé l'autorisait à se présenter le jour même chez Mme de Fiée. Depuis la veille, le moment où il allait la retrouver était son idée fixe ; que lui importait le reste du monde, pourvu que le chemin fût libre pour arriver jusqu'à elle.

Il faisait un temps doux et serein, de frais parfums s'élevaient des grandes haies, le narcisse et la renoncule des prés commençaient à s'épanouir le long des eaux; partout fleurissaient le doux mois de mai. Léonce s'arrêta au bord de la Marne, sous un vieux saule dont il aimait l'abri. Près de là s'élevait le pavillon avec son toit rustique, son perron de bois comme celui d'un chalet, ses vignes en espalier, et son étroit jardin couronné de roses ; un peu plus loin, la maison de Mme de Fiée apparaissait entre les grands massifs de marronniers et de tilleuls, avec ses combles ardoisés, où les hirondelles bâtissaient leurs nids; sa pièce d'eau verdâtre et son parterre inculte : l'ombré de ses bosquets atteignait jusqu'à l'humble maisonnette, qui semblait

s'abriter à ses pied. Léonce regarda longtemps ce frais paysage; puis, le cœur palpitant, la tête préoccupée de pensées tristes et douces, il prit le chemin qui menait chez Mme de Fiée.

La négresse se promenait dans le parterre ; citait une vieille femme, couleur de suie, aux lèvres saillantes, à la chevelure laineuse, un véritable épouvantail, coiffé d'un madras; mais elle avait une physionomie intelligente et bonne qui éclaircissait sa laideur.

Léonce s'approcha d'elle, et la pria d'aller prévenir Mme de Fiée qu'il venait pour la voir.

« Si monsieur voulait attendre un peu, répondit la négresse ; madame dort. . .

— Comment ! serait - elle malade ? interrompit Léonce.

— Non, monsieur ; c'est une habitude de notre pays, de dormir aussi pendant la grande chaleur du jour. Madame ne l'a pas perdue, quoique.... ici il ne fait jamais chaud. »

La négresse dit ces paroles avec une espèce de frisson, et en sortant de l'allée où Léonce s'était mis à l'ombre.

« Comment ! dit-il, vous trouvez qu'il fait trop frais sous les arbres?

— Je suis mieux ici; cela fait tant de bien un peu de bon soleil.

— Votre bouquet est bien chétif, observa Léonce en regardant les fleurs que la négresse venait de cueillir; il n'est pas digne d'être offert à Mme de Fiée.

— Les roses sont passées, et il n'y a pas d'autres fleurs ici.

— J'en ai vu de bien rares dans le salon de Mme de Fiée; des cactus magnifiques.

— Ah ! ce sont des fleurs de notre pays. Madame

avait toujours entendu dire qu'il n'y a rien au monde qu'on ne puisse trouver à Paris ; et dès son arrivée elle a demandé qu'on lui envoyât toutes ces plantes; mais elles ne sont pas si belles que celles de nos savanes. -* Mme de Fiée ne sort donc jamais? dit Léonce en regardant autour de lui; elle ne vient jamais jusqu'ici?

— Quelquefois, le soir, quand on n'y voit plus ; elle se promène un peu.

— Elle n'aime donc pas* le grand air, le soleil ?

— Non, .pas le soleil de France. Quand elle voit les champs, elle pleure en se souvenant de la Guadeloupe.

*— Ah ! elle regrette beaucoup son pays?

— C'est qu'elle était bien heureuse lk-bas. Elle était servie et obéie comme une reine, et puis tant aimée ! Ah ! c'est qu'elle était bonne pour les pauvres noirs; il y .en a quatre cents sur l'habitation, et ils se seraient tous fait tuer pour elle. Aussi quelle désolation quand ils l'ont vue partir ! mais elle retournera.. .. »

Ce mot frappa douloureusement Léonce.

« EJi quoi ! s'écria-t-il, bientôt? »

La négresse fit un petit signe affirmatif, et dit, en montrant la fenêtre : « Madame est éveillée, elle a entendu parler, sans doute ; je vais annoncer monsieur. »

Sydonie se leva avec un certain trouble en voyant entrer Léonce, et le salua avec cette grâce indolente qui accompagnait tous ses mouvements. Elle était vêtue d'un ample peignoir de mousseline des Indes qui traînait sur ses petits pieds chaussés de babouches vertes, et ses longs cheveux formaient une natte retenue par de grandes épingles d'or. Cette simple toilette allait admirablement à la beauté régulière et suave de Sydonie. Léonce fut ébloui en la revoyant.

« Madame, dit-il, je viens vous exprimer tous les regrets de Madame votre tante ; hier «oir elle s'est trouvée subitement indisposée, et il a fallu la ramener à Paris aujourd'hui même.

— Ah ! mon Dieu ! et je n'ai pas été prévenue à temps! s'écria Sydonie; ce matin je serais allée la voir; elle a été si bonne, si affectueuse pour moi pendant cette première visite .. .

— M. Barquier m'a chargé aussi, madame, de vous dire combien il lui en coûtait d'interrompre sitôt des relations à peine commencées et qui devaient lui être si agréables. Cette absence sera longue peut-être; le docteur parle d'envoyer Mme Barquier aux eaux d'Aix. «

Sydonie laissa tomber sa tête sur sa main, et dit avec un mélancolique sourire :

« J'aime déjà ces bons parents, j'espérais que j'avais trouvé une famille; mais il est écrit là-haut que je dois vivre seule.... »

Il y avait tant de tristesse et de résignation dans l'accent et la physionomie de Sydonie/ que Léonce en fut touché jusqu'aux larmes.

« Hélas! madame, dit-il, je comprends bien l'ennui et les mornes douleurs de l'isolement complet où vous vivez; car moi aussi je suis seul.

— Seul au monde ! dit-elle avec une.compassion profonde.

— Oui. Mais du moins je ne vis pas comme vous, madame, je ne me suis pas fait une prison de ma retraite. Je passe mes journées dans les bois, au bord des eaux; l'aspect de cette nature calme et souriante repose mon imagination et me rend presque heureux. Mais vous, comment pouvez-vous vivre ainsi dans l'ombre éternelle de cet appartement, sans sortir, sans

marcher, comme une pauvre recluse condamnée à cette terrible existence? Pourquoi fuyez-vous pour ainsi dire la clarté du jour?

— Pourquoi ? dit Sydonie en levant sur Léonce un regard abattu, pourquoi? me comprendrez-vous si je vous le dis?... Hélas! c'est parce que cette terre étrangère ne ressemble pas à mon pays, parce que je ne reconnais pas ces arbres, ces fleurs qui croissent dans vos champs. Mon cœur se serre, et les larmes me viennent aux yeux quand. je regarde votre ciel d'un bleu si pâle.... Oh! monsieur, si vous connaissiez ces douleurs-là, cet ennui, ces ardents désirs de respirer l'air de la terre où Ton est né !... Tout ce qui la rappelle cause une amère joie;. il y a des sons, des parfums qui enivrent et brisent l'âme ; ils sont comme un écho, une émanation de la patrie 1 Hélas ! vous ne me comprenez pas, vous qui n'avez jamais souffert les peines de l'exil !

— L'exil! répondit Léonce, il est partout où l'on- vit seul et sans affections. »

Sydoniè avait détourné la vue pour cacher une larme qui roulait sous ses longs cils. Son attitude était pleine de langueur et d'abattement; les bras croisés, affaissée sur elle-même, et la tête inclinée, elle semblait retomber dans son état habituel d'anéantissement. Mais cela ne dura pas, et, se ranimant tout à coup, elle dit : « Vous n'avez jamais quitté votre pays, monsieur?

— Non, madame; je n'ai voyagé qu'en France; mais j'ai souvent formé le projet de passer outre-mer, et quelque jour peut-être.... Vous êtes ici à la Guadeloupe, ajouta Léonce en regardant autour de lui.

— Oui, répondit-elle en se levant pour lui montrer ses fleurs. Voyez-vous ce cactus à fleurs rouges, il fleurit dans les ravins de la Soufrière ; cette espèce de li-

seron odorant est commune au quartier de la Capesterre. Voici un pied de cafier. Pauvres plantes ! elles végètent ici ; il leur manque notre soleil. »

Léonce respira les parfums faibles et doux qui s'exhalaient de ces fleurs étiolées; puis il dit doucement : « Si j'osais, madame ! ... »

Elle le regarda d'un air surpris, et lui fit signe par un sourire d'achever".

« Si j'osais, reprit-il, je vous proposerais de venir vous promener pendant un quart d'heure dans le jardin. »

Elle s'approcha de la fenêtre, et regarda un moment dehors, comme pour s'habituer au grand jour; puis, revenant vers Léonce, elle lui dit : « Je le veux bien, allons.... »

Il lui offrit son bras. Elle était éblouie et tremblante comme un convalescent qui essaye ses premiers pas. La négresse fit une exclamation çle joie en la voyant descendre le perron, et s'écria dans son langage créole :

t Ah ! moi bien content ! Taitesse à moi après sortir enfin!

— Viens, Gélestine, suis-nous, » dit-elle en s'arrêtant pour respirer.

Le grand air lui donnait comme des vertiges ; elle pâlit, et s'appuya des deux mains au bras de Léonce. Il la soutint et lui dit doucement : « Ce n'est rien, vous êtes comme une pauvre prisonnière qui sort des ténèbres d'un in-pace; marchons bien lentement. »

Il la conduisit le long des allées, à l'ombre des tilleuls; le soleil baissait à l'horizon, et jetait des teintes snaves dans le feuillage d'un vert naissant ; le vent apportait la senteur des grappes d'acacias; une faible brame commençait à s'étendre comme un voile transparent sur cette belle vallée,, où. la Marrie indolente roule ses eaux.

Sydonie s'assit au fond du bosquet; elle était languissante, fatiguée, et plutôt étonnée que triste. Léonce/ debout à côté d'elle, la regardait avec une émotion profonde ; pendant longtemps ils ne parlèrent ni l'un ni l'autre ; tous deux étaient comme recueillis dans leurs impressions. Enfin Léonce dit avec l'accent d'une tendre sollicitude : « Cette courte promenade vous aura fait du bien ; vos yeux s'habituent à l?aspect de cette terre étrangère ; vous ne les détournez pas pleins de larmes.

— Il est vrai, répondit-elle, je me sens moins douloureusement accablée; je n'éprouve pas cette horrible tristesse qui m'a serré le coeur lorsqu'une fois je suis descendue jusqu'ici... »

Puis elle ajouta après un moment de réflexion : « Ah! c'est que je n'y suis pas seule. »

Léonce ne la remercia pas de ce mot, il le retint au fond de son cœur.

«Vous demeurez près d'ici, monsieur? reprit-elle. Est- ce que vous êtes mon plus proche voisin ? »

Il lui.montra de loin le pavillon.

« Ah! tant mieux! dit-elle.

— Vous me permettrez donc parfois de venir troubler votre solitude? je ne l'oserais sans une permission expresse.

— Pourquoi? Parce que j'ai dit hier, devant vous, que j'étais sauvage; mais je n'ai peur des gens qu'au premier abord, et me voici maintenant fort accoutumée à vous, monsieur. Allons un peu plus loin, » ajouta- 1elle en se levant.

Ils descendirent lentement jusqu'au bord de la Marne, et allèrent s'asseoir sous le vieux saule où Léonce se reposait souvent,

« Eh bien ! dit-il , ne trouvez-vous pas que cette terre est belle aussi? Sera t-il impossible qu'elle vous

fasse oublier votre pays? Ne sauriez-vous aimer notre France ! Elle est aussi votre patrie. »

La jeune femme jeta un long regard autour d'elle/ et dit en joignant les mains : « La patrie est là où sont nos liens de famille, nos affections; ici je n'en ai point.... » , *

Puis , comme s? elle se fût repentie de cette espèce de confidence , elle ajouta : « J'avais de jeunes amies qui m'étaient bien chères, il a fallu les quitter, je les regrette.... Et ces lieux où j'ai passé toute mon enfance, j'y songe sans cesse.... Les pauvres noirs m'aimaient, j'avais grandi au milieu d'eux; ils m'appelaient la bonne petite maîtresse.... Si vous saviez comme mon habitation est belle et riante ! c'est un paradis ! Cependant la maison n'est pas vaste et ornée comme celle-ci ; il n'y a point de statues, point de chemins sablés; mais quelle profusion de friïîts et de fleurs!... Tout alentour il y a de beaux ombrages, des lataniers, de grands tamarins; puis, au delà, des champs que baigne la mer, et les cimes des mornes qui touchent les nuages...»

— Et c'est là, madame, que vous avez passé votre enfance ?

— Oui, une heureuse enfance! Quels souvenirs tristes et doux j'en ai gardés ! »

Elle pressa ses deux mains sur son cœur. Léonce sembla l'interroger encore du regard.

« Ma mère vivait alors, reprit- elle. J'avais douze ans quand je l'ai perdue.

— Et vous êtes restée seule , dans une habitation éloignée , au milieu de cette population d'esclaves?

— Seule avec la gouvernante française qui m'a éle^ vée, et que bientôt, hélas ! j'ai perdue aussi. Mais que pouvais-je craindre?... Les noirs ne sont pas mé-

chants, monsieur. Les miens étaient d'ailleurs les plus heureux de la colonie ; ils avaient pour moi un respect plein d'affection : la nuit et le jour j'allais seule parmi eux sans frayeur; un geste suffisait pour me faire obéir, moi, faible enfant, isolée, et dont toute la force consistait dans cet ascendant moral qui soumet l'esclave à son maître. Ma gouvernante et moi nous étions les deux seules femmes blanches et libres qu'il y eût sur l'habitation ; nous vivions au milieu de trois ou quatre cents noirs, et jamais je n'eus à punir une simple désobéissance. Pauvres noirs, ils m'eussent donné leur vie pour le peu de bien que je leur faisais!»

La négresse pleurait en entendant parler ainsi de son pays.

« Va, Gélestine, nous y retournerons! » lui dit doucement sa maîtresse. #

Le soir arrivait , la brise soufflait plus fraîche dans les rameaux du saule; Sydonie frissonna : « Ah! s'écria-t-elle, il fait froid! »

Sa négresse lui jeta un châle sur les épaules en disant : « Madame va être malade comme l'hiver !

— Rentrons, s'écria Léonce; si j'avais pu penser que vous souffriez de la fraîcheur....

— Oh! ce n'est rien, répondit Sydonie devenue tout a coup très-pâle; je suis comme une pauvre plante élevée en serre chaude, le froid me saisit.... C'est si cruel le froid!... »

Elle prit d'elle-même le bras de ' Léonce , et ils regagnèrent la maison en -causant , non comme des gens qui se connaissent depuis un jour, mais avec une sorte d'intimité franche et affectueuse. Sydonie mit dans cet entretien l'abandon d'un esprit simple, ardent, et longtemps refoulé dans ses propres impressions ; elle prit

plaisir à entendre Léonce; elle eut tout de suite confiance en lui , car elle vit qu'il la comprenait bien 7 et que, comme elle, il n'était pas heureux.

Léonce revint chaque soir chez Mme de Fiée; mais ni la solitude où ils vivaient, ni la liberté de leurs re-' lations, ne l'enhardirent à lui parler de son amour; il ne le témoignait que par son assiduité et par de tendres et de délicates attentions; il craignait d'effaroucher cette vertu à la fois si confiante ef si rigide.

Il ne lui avait pas fallu longtemps pour connaître à fond l'âme et le caractère de Sydonie ; c'était une personne parfaitement franche , point glorieuse de sa rare beauté, insouciante pour les succès de vanité, douce et patiente jusqu'à l'inertie ; mais il y avait une volonté sous sa faiblesse lorsque quelque sentiment vif s'éveillait en elle , et il était aisé de voir que ce cœur indifférent recelait le germe des passions qui jettent de si brillants reflets et de si mornes lueurs dans la vie. Son éducation avait été sévère , et il lui en restait des idées très-arrêtées sur les devoirs et la vertu des femmes. Parfois elle laissait échapper une plainte sur son isolement, mais elle évitait soigneusement tout ce qui pouvait, même indirectement, jeter quelque blâme sur la conduite de M. de Fiée : on voyait que c'était de sa part un parti pris de ne parler de lui que pour dire le

peu de bien qu'elle en savait. Son adresse sur ce point était singulière; elle trouvait toujours le moyen d'excuser l'absence de son mari et l'abandon où il la laissait.

Léonce s'y serait trompé peut-être, et il eût été bien malheureux s'il n'avait pas assisté à l'étrange scène du jardin; mais il se souvenait des terreurs de Sydonie et des brutales façons de M. de Fiée.

Il se trouva d'abord si heureux dans cette nouvelle situation, que les moindres circonstances qui venaient en rompre l'uniformité lui causaient une commotion douloureuse. Il craignait tout ce qui lui rappelait sa vie passée ; il eût voulu dater tous ses souvenirs du jour où il avait vu pour la première fois Sydonie. Lorsque Philippe et sa femme venaient le visiter, il songeait au passé, à l'avenir, et il avait peur; son bonheur lui semblait suspendu entre deux abîmes. Par un sentiment de réserve dont il ne se rendait pas bien compte , il évita de parler à ses amis de Mme de Fiée, et ses relations avec elle restèrent ignorées de tout le monde.

L'existence de Sydonie était bien changée aussi depuis qu'elle connaissait Léonce. Elle était peu à peu sortie du" sombre ennui qui la dévorait ; son esprit et son âmè s'étaient ravivés; elle se rattachait à des habitudes depuis longtemps perdues; les occupations dont elle s'était détournée dans son apathie eurent encore de l'intérêt pour elle ; une invincible tristesse ne pesa plus sur toutes ses heures ; la présence de Léonce remplit sa solitude; elle connut combien il lui devenait cher, mais dans l'innocence et la fierté de son cœur elle ne s'effraya point de ce sentiment ; Léonce était pour elle un ami, un frère, et elle avait trop de confiance en lui pour soupçonner qu'il voulût devenir son amant.

Sydonie n'avait d'ailleurs aucune expérience ' dn

DÇUX A DEUX. 207

monde ni des hommes ; tout ce qu'elle en savait, elle l'avait appris dans des livres , et de là lui venaient sur certaines questions des idées exagérées; elle croyait aux serments , aux grands sacrifices , et à beaucoup d'autres choses fort passées de mode.

Sa manière d'être avec Léonce était tout à la fois expansive et réservée : elle lui disait des choses intimes et charmantes ; elle se laissait aller devant lui à toutes ses impressions de joie, de tristesse, d'enthousiasme; mais le fond de son âme, le secret de ses douleurs et de ses affections, restait toujours caché; et quand Léonce faisait quelque vague allusion aux événements qui avaient brisé sa propre vie, elle ne l'interrogeait pas.

Un jour cependant qu'il semblait plus attristé que de coutume , elle lui dit simplement :

« Vous n'êtes pas heureux; mais n'est-ce pas un peu voire faute ? Le genre de vie que vous avez choisi ne vaut rien : vous vous êtes volontairement privé des plus douces joies de ce monde; vous êtes seul chez vous; comment avez-vous pu vous condamner à cette solitude? L'isolement est comme une rouille qui ronge et détruit nos plus belles facultés. H faut que la pensée de l'homme trouve des échos autour de lui ; il faut que ses émotions rencontrent de promptes sympathies, sinon son imagination et son cœur s'éteignent. Vous n'avez point de famille , mais vous pourriez en trouver une; n'avez -vous donc jamais pensé que vous seriez bien plus heureux si vous aviez une femme? »

Léonce détourna la vue , et répondit après un moment de silence :

« J'en ai une.

— Ah ! vous êtes marié ! fit Sydonie avec un étonnement profond et en pâlissant un peu ; mais votre femme, où donc estrelle?...

— Nous étions si .malheureux ensemble, que je l'ai quittée.... Ses torts étaient ceux d'un affreux caractère ; elle n'en a pas eu d'autres, mais ils m'étaient insupportables.... Peut-être ai -je manqué de patience, de générosité; peut-être devais-je tenter d'amollir cette nature de fer par une plus longue indulgence : cela m'a été impossible.

— Impossible! pourquoi?

— Parce que je n'aimais pas Mme des Glayeux. » Sydonie sourit et soupira profondément à ce mot;

elle l'avait bien compris. Cette conversation s'arrêta là et ne fut jamais reprise.

Une autre fois Mme de Fiée se laissa aller à dire les circonstances qui avaient environné son mariage. Une profonde amertume perçait à travers la modération de ses paroles; elle ne se plaignait point, elle n'accusait personne : mais il y avait dans son regard, dans le son de sa voix, comme un reproche qui s'adressait au sort aveugle, à sa fatale destinée.

v C'est le hasard qui a fait mon mariage, dit- elle ; et la première fois que j'ai vu M. de Fiée, j'étais bien loin de penser que je l'épouserais un mois plus tard.

— Il faut souvent moins de temps pour se connaître et s'aimer, répondit péniblement Léonce.

— Mais au bout d'un mois je connaissais à peine M. de Fiée, et il ne m'aimait pas du tout, répliqua-t-elle.

— Et vous avez consenti?...

— J'ai fait ce qu'on a voulu, sans regrets, sans défiance, presque sans y songer. Il n'y a rien de sérieux dans la vie à quinze ans; rien, pas même le mariage. Le mien fut décidé dans un bal....

— Comme une partie de plaisir, entre deux contredanses, dit Léonce avec amertume: c'est du moins mettre gaiement son enjeu à cette redoutable loterie.

— On le mit pour moi, et je laissai faire, voilà tout. Oh! je ne savais pas alors comme aujourd'hui les chances que je courais ! et puis, je n'eus pas le temps d'y songer.

—M. de Fiée était toujours là?...

— Eh ! non, non, monsieur, il se laissait marier aussi.

— Qui donc en prenait le souci?

— Son frère aîné, le vicomte Edouard de Fiée. 11 avait épousé depuis deux ans une de mes amies d'enfance, une jeune fille dont la famille vivait sur une habitation voisine de la mienne, et ils allaient passer en France. Après ma mère et Mlle Finon, ma bonne gouvernante, Léonide de Fiée est la personne que j'ai le plus aimée. Son mari l'avait emmenée à la Trinidad quinze jours après leur mariage, et je l'avais bien regrettée pendant cette longue absence. Pensez quelle fut ma joie en la revoyant ! mais elle venait faire ses adieux à sa famille, et nous allions encore nous séparer pour longtemps, peut-être pour toujours. Nous ne nous quittions guère en attendant; nous faisions ensemble des parties de mer, des promenades; nous ne pouvions nous passer l'une de l'autre. Le jour de naissance de Léonide arriva, et son père voulut donner un bal ; c'était comme une fête d'adieu. Il y eut des amis et des parents qui firent plusieurs lieues pour y assister; je n'avais jamais vu une réunion aussi nombreuse et aussi brillante. Je dansais, je m'amusai* comme une heureuse jeune fille de quinze ans, qui n'a jamais connu que des peines d'enfant. Au milieu de toute cette joie, je fus cependant saisie d'une tristesse dont Léonide me demanda la cause.

« — Hélas ! lui dis-je, quand je pense que pour la dernière fois nous figurons ensemble à la même contredanse!...

« Elle m'embrassa et puis se prit à rire, en me disant comme par une inspiration subite :

« — Si tu voulais, nous ne nous quitterions pas....

« — Gomment? lui demandai-je étonnée.

* — M. de Fiée a un frère, épouse -le, et tu viendras en France avec nous.

« — Je veux bien, répondis-je étourdiment ; ensuite, me 'ravisant, j'ajoutai: Mais je ne le connais pas.

« — ill est invité pour ce soir; son frère lui a écrit à la Pointe; mais la mer est mauvaise depuis deux jours; qui sait s'il viendra? »

« Il était alors plus de minuit.

« — Mon Dieu ! il n'y a pas apparence, lui répondisje d'un air indifférent.

« — Tiens, le voilà! » s'écria- 1- elle en me montrant un jeune homme qui venait d'entrer. Un quart d'heure après je ne pensais plus à tout cela : mais Léonide s'en souvint, et, deux jours plus tard, mon mariage avec M. de Fiée était arrêté. Je l'épousai juste un mois après.

— Vous aviez eu le temps de le connaître, de l'aimer, pendant un mois d'asiduité, de relations habituelles, dit Léonce avec effort.

— Mais je ne le vis plus, au contraire, dès que les paroles furent données; il retourna à la Pointe-à-Pitre pour régler définitivement quelques affaires.

— Gomment put-il vous quitter?...

— Je vous ai dit qu'il n'avait point d'amour pour moi; il faisait un mariage de convenance. — Ah! c'est impossible!

— C'est tout simple, répondit-elle naïvement; alors je n'étais pas comme aujourd'hui.

— Gomment?

— Non, personne ne me trouvait belle; j'étais brune,

petite, toute frêle, un vrai bambou habillé; je ne plaisais pas, surtout au premier coup d'œil....

— En effet, M. de Fiée avait dit à Mme Barquier que vous étiez laide. Pardon, -j'avais cru, en vous voyant, que c'était de sa part une mauvaise plaisanterie....

— Non, il disait vrai; ma personne lui parut tout d'abord assez déplaisante.

— Sa vue ne produisit pas sans doute le même effet sur vous? »

Sydonie fit un petit mouvement d'épaules et répondit: « A' peine si j'osais lever les yeux sur lui, et même, à présent, je ne me rends pas bien compte des impressions que je ressentis alors; j'étais comme étourdie, je n'avais pas le temps de me reconnaître au milieu des préparatifs de mon mariage et du départ qui devait immédiatement le suivre.... D'ailleurs ce n'était pour ainsi dire pas M. de Fiée que j'épousais, c'était sa famille, sa famille que j'aimais, et à l'intimité de laquelle j'étais habituée. J'avais trouvé dans Léonide une sœur, et son mari aussi était déjà un frère pour moi; c'est un homme si bon, si généreux, si juste que le vicomte de Fiée, il a une si belle âme!... je devais passer ma vie avec eux, ne plus les quitter.... »

Elle se tut, les larmes la gagnaient ; puis, après un silence, elle ajouta : * Tous ces projets ne devaient pas s'accomplir. Le jour même de mon mariage, Léonide tomba malade; une semaine après, elle mourut....

— Ah! mou Dieu! s'écria Léonce, et alors?...

— Alors sa famille voulut garder l'unique enfant qu elle laissait ; son. mari resta à la Guadeloupe, et je suis venue en France seule avec M. de Fiée; j'aurais dû rester aussi....

«-Quelques jours vous retournerez dans ce pays quo

vous regrettez, dit Léonce avec une amère tristesse ; c'est l'espoir de votre cœur, le but de tous vos désirs. Heureux ceux qui voient ainsi un coin du monde où la vie leur serait bonne ! Heureux ceux qui espèrent et qui veulent ! . . .

— Eh quoi ! ne pouvez-vous plus vous-même espérer un peu de bonheur? Ne tournez-vous jamais les yeux vers l'avenir, en désirant de retrouver quelque chose que vous regrettez dans le passé?

— Non, répondit-il en soupirant profondément, je ne regrette rien; il n'y a pas un jour, une heure que je voulusse recommencer dans les années qui sont derrière moi; je ne jette qu'en tremblant un regard sur l'avenir; je suis découragé. »

Léonce commençait à s'étonner du silence de M. Barquier, lorsqu'il reçut de lui la lettre suivante, datée des eaux d'Aix :

« Mon cher Léonce, je vous écris depuis huit jours, et j'en suis à la huitième ligne d'une lettre que j'ai laissée sur la toilette de Mme Barquier. Nous sommes' tant de monde ici que je n'ai qu'une seule chambre dont ma femme a envahi les trois quarts; j'ai défendu le terrain pied k pied ; et me voici actuellement retranché entre un petit lit et deux chaises de paille,

qui composent tout le mobilier à moi appartenant. Mme Barquier a peur, je pense, que je vous conte les secrets de notre intérieur; car, chaque fois que j'ai pris la plume, elle a trouvé aussitôt moyen de m'interrompre; si bien que, voulant vous écrire enfin, j'en suis réduit à faire furtivement ma correspondance entre deux draps. Au reste, mon cher Léonce, tout ce que j'ai k vous dire est comme le De profundis d'un pauvre mari captif dans les plus profonds abîmes de cet enfer, qu'on appelle le mariage.

« Il paraît, mon ami, que je suis destiné à éprouver toutes les variétés de tribulations dont la vie conjugale est susceptible ; j'ai subi la femme jalouse, la femme vaporeuse, la femme coquette, et maintenant j'ai en perspective la femme dévote. Oui, mon ami, Mme Barquier est sur le point de se convertir ; elle songe à son salut, et, en attendant, elle me fait donner au diable : il y a dans tout ceci quelque chose qui dépasse la connaissance que j'ai des femmes en général, et de la mienne en particulier.

« Si Mme Barquier n'avait pas cinquante ans passés, je lui soupçonnerais un amour dans le cœur, . tant elle est dolente, fantasque, et portée aux grandes résolutions. Vous l'avez connue paisible, indulgente, un peu triste*, encore bien dans le monde, prête à prendre son parti et à se classer franchement parmi les vieilles femmes qui n'ont plus d'autres prétentions que de bien faire le thé et d'être de première force au whist ; eh bien ! la transition n'a pas pu se faire, et Mme Barquier est revenue sur ses pas de dix ans.

« A notre départ de Paris, je la croyais malade; mais je m'aperçus bientôt que tout cela n'était qu'un grand chagrin déguisé sous le nom d'affection nerveuse. Elle tomba dans des tristesses incroyables ; sa femme

de chambre l'entendait pleurer toute la nuit; elle avait des distractions, des colères, sans sujet; elle parlait souvent de la mort, et faisait des projets de voyage comme si nous étions d'un âge à faire le tour du monde. Or ces tristesses et ce besoin de mouvement ne m'ont jamais trompé : quand le corps ne peut rester en place, le cœur est malade.

« Cela continua pendant les premiers temps de notre séjour ici, et j'en étais nécessairement témoin, ne pouvant me réfugier nulle part; car, dans ces maudits châteaux de cartes qu'on appelle des maisons de bain, il n'y a jamais de place pour tout le monde, point de solitude ; bon gré mal gré, il faut vivre ensemble. Mme Barquier parlait déjà d'aller aux eaux de Plombières ou bien aux Pyrénées ; peu lui importait le lieu, pourvu que nous changeassions de place. Mais nous avons rencontré ici un homme qui a pris tout à coup plus d'empire sur elle que je n'en eus jamais ni moi ni personne au monde; cet homme, mon ami, c'est un vieux capucin qui l'a déjà deux fois confessée.

« Vous tombez des nues, n'est-ce pas, mon cher Léonce? Peut-être igno riez-vous qu'il y eût encore des capucins; venez ici, et vous en verrez un avec son froc de gros drap fauve, ses sandales et sa ceinture de corde. Je vais vous étonner bien davantage en vous disant que ce moine est un homme d'esprit, et que si j'étais J)lus grand seigneur, j'en ferais volontiers mon aumônier. Il est ici pour prendre les eaux; et comme il a fait vœu de pauvreté , il va au bain des indigents et demeure à l'hôpital. Mme Barquier lui a parlé un jour par désœuvrement, et il lui a dit des choses qui L'ont fort touchée sur les vanités du monde et l'amour de Dieu.

« Ces idées-là ont germé dans une tête vive, dans un

cœur qui ne sait plus où se prendre ; Mme Barquier est tombée dans une dévotion qui me fait trembler: elle se lève matin pour aller à la messe, elle lit des livres que je n'avais jamais vus chez nous, elle ne parle que de retraite et de bonnes œuvres, et n'a plus d'autre distraction que de me prêcher; aussi ne s'en fait-elle pas faute. Elle voudrait me convertir: hélas! j'ai le malheur dé n'avoir pas commis d'assez grands péchés pour en faire pénitence, et j'ai souffert en ce monde un purgatoire qui doit me compter pour l'autre vie.

« Oh ! les femmes ! les femmes ! mon cher, elles conservent jusqu'à la fin les emportements et les faiblesses de leur cœur; elles ne se calment pas comme nous avec l'âge, et leur imagination n'a jamais de rides; il faut qu'elles meurent quand elles ne peuvent plus ranimer les cendres de leurs amours, et qu'elles ne savent devenir ni joueuses ni dévotes.

« Nous serons de retour à Paris vers la fin du mois, et vous verrez si j'ai rien exagéré: Mme Barquier ne veut plus porter que du noir, et je me figure qu'elle mettra sa maison sur un nouveau pied ; nous aurons des concerts et plus de bals; nous serons envahis par les congrégations : que Dieu me soit en aide !

« Allez voir de ma part ma belle nièce, et dites-lui que notre première visite sera pour elle; Mme Barquier doit tous les jours lui écrire....

« Je compte vous retrouver à votre ermitage, et je ne vous demande pas des nouvelles de la vie que vous y menez. . . . Heureux les sages !

« Mme Barquier ne me pardonnerait pas de vous avoir écrit tout ceci ; le respect humain la retient encore; elle ne fait pas étalage de sa dévotion, car elle sait bien que nous vivons dans un temps où les conversions ne font plus honneur ; le monde les regarde comme

une apostasie, et il est impitoyable pour ceux qui le renient.

« Adieu. »

Deux ou trois jours plus tard, Mme de Fiée' reçut une lettre de sa tante; c'étaient quelques phrases banales, des excuses, des protestations d'amitié, et des compliments fort aimables pour M. de Fiée, comme s'il eût dû se trouver là pour les recevoir. Il n'y avait pas un seul mot relatif à Léonce : il fut blessé de cet oubli évidemment volontaire; dès lors il prévit que Mme Barquier serait hostile à son amout, et qu'elle interviendrait comme un obstacle entre lui et Sydonie.

Les jours s'écoulaient avec une constante uniformité, et pourtant jamais la vie de Léonce n'avait été si pleine, si agitée; c'était un bonheur, un tourment, des alternatives de douleur et de joie auxquelles ses facultés suffisaient à peine.

A la première quiétude de son amour avaient succédé des espérances, des désirs, une vague frayeur de n'être jamais aimé. Il essayait de voir jusqu'au fond du cœur de Sydonie, et ce cœur lui semblait vide, impuissant, à jamais glacé. Elle était heureuse de sa présence; elle lui disait de ces paroles affectueuses et tendres qui viennent de l'âme, mais il y avait dans ces témoignages

quelque chose de paisible, de parfaitement ingénu, qui désespérait Léonce. Sydonie semblait si sûre de lui et d'elle-même, qu'il était parfois tenté de croire qu'elle le regardait comme un homme sans conséquence. La jeune femme n'avait nulle frayeur de ces longs têteà-tête où un homme jeune, beau, dévoré d'amour, lui parlait d'une voix si émue et avec de si tendres regards. Souvent le soir, appuyée au bras de Léonce, seule avec lui sous les allées profondes où leurs pas n'éveillaient point d'écho, elle lui disait :

« Qu'on est bien ici !... restons encore.... la nuit est plus belle que le jour.... Pourtant j'aurais peur, monsieur des Glayeux, si je n'étais pas avec vous. »

Léonce aurait compris cette candide confiance- dans une jeune fille ; mais elle l'étonnait dans une femme de vingt ans ; il en était tout à la fois fier et malheureux ; elle lui imposait un inviolable respect; mais il en éprouvait aussi une sorte de dépit.

Cette vie durait depuis un mois ; depuis un mois rien n'était venu troubler la solitude de Mme de Fiée; son mari ne .donnait pas signe d'existence j elle semblait oubliée de l'univers entier, lorsqu'une brusque secousse la réveilla tout à coup au milieu de l'innocence et de la sécurité de son bonheur.

Un soir Léonce ne rencontra pas Sydonie dans l'allée où elle avait coutume de venir au-devant de lui ; saisi d'un vague effroi, il traversa en courant le parterre, et il s'arrêta tout éperdu à l'entrée du salon ; elle était là, assise devant une" table, le front dans sa main, et comme affaissée dans une profonde rêverie. Au bruit é que fit Léonce , elle se leva vivement , passa son mouchoir sur ses yeux, et se rassit aussitôt en le saluant d'un air triste et troublé. Il entra en tremblant, et vint s'asseoir à quelques pas d'elle; il y eut un moment

de silence, puis Léonce dit d'une voix a peine articulée .:

« Mon Dieu î qu*est-il donc arrivé ?. . .

— Rien, oh! rien de fâcheux, » répondit Sydonie; et, cachant son visage dans son mouchoir, elle fondit en larmes.

Léonce , hors de lui, se rapprocha les mains jointes.

« Madame, s'écria-t-il , au nom du ciel, qu'avez vous? que s'est-il passé? A qui le direz- vous? si ce n'est à moi.... Ne suis-je pas votre ami?

, — Je suis une folle , répondit -elle en tâchant de retenir ses pleurs; je souffre, j'ai le cœur serré.... je ne sais pourquoi....

— Gomment! vous pleurez sans motif? Personne n'est arrivé, rien n'est venu?

— Une lettre, dit-elle avec effort, une lettre dont je devrais être contente !

— Ah! une lettre ! fit Léonce sans oser demander d'où elle venait.

— C'est mon beau-frère qui m'écrit, dit Sydonie après un long silence ; il s'est figuré des choses qui ne sont pas vraies ; il croit que je ne suis pas heureuse ; il veut que ma position change....

— Est-ce que cela dépend de lui ? murmura Léonce.

— Oui jusqu'à un certain point; il est le chef delà famille. Ses intentions sont bonnes, j'en suis reconnaissante, mais elles m'effrayent. Tout ce qui pourrait changer mon sort me fait peur....

— Vous êtes donc heureuse ?

— Oui, répondit-elle avec mélancolie; je sens que je m'accoutume à mon exil.... N'y a-t-il pas des éléments de bonheur dans toutes les situations?... Mais Dieu ne veut pas me laisser ce peu de repos! ..

— Vous voufc défendrez ! s'écria Léonce.

— Hélas ! répondit-elle en soupirant, il est malaisé de se défendre des bonnes intentions de ceux qui nous aiment.... Et d'ailleurs, il n'y a pas longtemps encore, n'avais-je pas moi-même voulu.... c'est moi.... J'ai écrit.... j'ai dit que je voulais retourner à la Guadeloupe.

— Eh bien!. votre beau-frère à répondu qu'il vous attendait? dit Léonce en pâlissant.

— Non ; ma lettre, et plusieurs choses qu'on lui a rapportées en les exagérant l'ont décidé au contraire à venir lui -même.

— Et il arrivera bientôt? .

— Avant l'hiver; il ne restera que quelques mois en . France; ce n'est qu'un long voyage.»

— Vous repartirez avec lui? dit Léonce avec une profonde amertume; vous retournerez dans ce pays que vous aimez, que vous regrettez!... Après cette courte épreuve , vous allez retrouver le bonheur d'autrefois. »

Elle fit vivement un geste négatif et répondit en regardant Léonce avec une expression qui le troubla jusqu'au fond de l'âme :

« Depuis ce matin je suis bien malheureuse.... »

Il lui prit les mains et s'écria le cœur palpitant d'une soudaine joie :

« Depuis ce matin? vous avez donc peur de partir?... peur de me quitter?... »

Elle ne répondit pas et resta un moment les yeux baissés, les mains dans celles de Léonce. Alors il ajouta à voix basse et en se mettant à genoux:

« Sydonie, je vous aime.... »

Elle serra faiblement la main qui retenait la sienne/ et fermant les yeux, elle parut se recueillir dans un sentiment de bonheur ineffable ; puis après un silence

elle se dégagea doucement et dit avec un accent de tendresse, en arrêtant sur Léonce son beau regard plein d'émotion :

« Maintenant laissez-moi seule.. .. adieu.... et comme il demeurait dans la même attitude, elle répéta plus vivement en joignant les mains : Adieu.... »

Un 'autre qui Peut moins aimée serait resté; Léonce obéit à ce geste suppliant.

« Adieu, dit-il, puisque vous le voulez; adieu.... à demain.... » et il s'en alla.

En rentrant chez lui il trouva une lettre de M. Barquier, qui lui annonçait son arrivée et celle de sa femme ; ils étaient depuis deux jours à Paris.

Le lendemain matin, d'assez bonne heure, M>. Baruier lui-même entra chez Léonce.

« Eh bien! s'écria-t-il, me voici enfin; je n*avais pas espéré que ce fût sitôt.... Mais quand Mme Barquier a quelque chose en tête.... une volonté de femme, de dévote, cela va droit et vite à son but.... Ah! quel apprentissage je fais là!... Et vous, mon ami, comment allez-vous! Je vous trouve maigri....

— Oui, peut-être un peu ; ce n'est rien. . — Vous menez pourtant ici une vie de chanoine ; une maison riante et proprette, un jardin où j'ai vu les plus beaux raisins et point de femme !

— Vous ne me dites pas si Mme Barqaier est guérie de ses maux de nerfs. Gomment va-t-elle?

— Je vous ai écrit ce qui en était ; je la ramène tout à fait dévote ; elle a pris décidément le noir, et déjà elle travaille à faire des conversions : en ce moment elle est occupée d'une bonne œuvre.

— Quelque visite de charité?

— Eh non ; savez-vous ce qu'elle a entrepris hier?. .. d'amener aujourd'hui M. de Fiée chez sa femme, et ma foi elle y a réussi....

— Gomment! que dites -vous? interrompit Léonce dont le visage se couvrit d'une. pâleur subite.

— Oh! c'est toute une histoire.... Mais dites-moi d'abord si vous avez revu quelquefois Mme de Fiée? C'est une charmante femme, n'est-ce pas?

— Charmante !

— Elle vous a bien accueilli?

— Parfaitement! Eh bien! vous disiez.... MmeBarquier s'est occupée d'elle?

— Elle a pris à cœur la situation de cette jeune femme, et elle a résolu de la remettre avec son mari ; c'est une idée fixe qui Ta préoccupée pendant tout notre voyage. En arrivant, elle a écrit à M. de Fiée, et il est venu. C'est mon neveu, mon propre neveu ; mais j'avais résolu de ne pas intervenir; je n'ai point la rage de faire aller tout le monde par paires comme les colombes; j'ai seulement écouté.

« D'abord il faut vous dire que mon neveu n'est pas changé du tout. Mme Barquier a débuté en lui racontant notre visite à Mme de Fiée , et elle lui a reproché doucement de ne nous l'avoir pas présentée aussitôt qu'il l'eut tirée du couvent.

« A ces mots il a répliqué :

«Mais, belle tante, ma femme ne veut venir nulle

« part avec moi; elle me trouve de trop mauvaise com- « pagnie.... »

« Le texte du sermon était tout trouvé ; MmeBarquier est partie de là. Oh 1 elle prêche bien ; mais elle a affaire au pécheur le plus endurci.... Il lui a répliqué des choses qui m'ont fait dresser les cheveux sur la tête, à .moi qui ne suis pas un saint. Enfin , Mme Barquier Ta décidé à venir aujourd'hui avec elle faire une visite à sa femme. Je les ai laissés aller ensemble, et je suis venu vous chercher pour déjeuner avec nous. M. et Mme de Fiée seront des nôtres; nous passerons la journée chez moi : n'étes-vous pas curieux de voir de près ce couple-lk ?

— Très-curieux, » répondit Léonce sans savoir ce qu'il disait.

Et il se laissa emmener sans avoir la force de faire aucune question-, ni assez de sang-froid pour répondre aux exclamations de M. Barquier. Son âme était frappée des plus tristes pressentiments; il éprouvait une sourde irritation, une colère concentrée; il était outré de la part que Mme Barquier prenait à cet incident qui détruisait la sécurité de ses relations avec Sydonie; il ressentait une amère impatience, une farouche curiosité, en songeant que dans quelques monients il se trouverait en face de M. de Fiée.

M. Barquier allait devant lui et parlait seul avec de grands gestes; il poursuivait ses plaidoyers contre lemariage.

En arrivant il s'arrêta droit devant Léonce, et lui dit en manière de péroraison :

« Je pose en fait que les vœux religieux, contre les* quels on a tant et si violemment déclamé, n'étaient ni aussi imprudents ni aussi absurdes que ceux qui lient les époux : avant de les prononcer on avait du moins un

temps de noviciat. Ne pensez -vous pas comme moi, Léonce?

— Certainement , » répondit-il d'un air distrait et animé.

Us s'assirent sous les grands marronniers de la terrasse.

« Mme Barquier est donc tout à fait convertie ? dit Léonce d'un ton bref; cela se voit au zèle charitable qu'elle met à faire ce qui ne la regarde pas. Gomment, a peine arrivée elle s'est occupée d'amener M. de Fiée en présence de sa femme ! Ehl pourquoi? Dans quel but? Espère-t-elle qu'ils pourront, par ses conseils, faire meilleur ménage ?

— Elle ne me l'a pas dit, mais je suis sûr qu'elle veut les remettre ensemble.

— Ah! dit Léonce avec une amertume contenue, pour le plus grand bonheur de votre nièce, sans doute !

— Et pour le salut de son mari. Il mène tout seul une si damnable vie !... Tenez, le voici.... »

Léonce se tourna vivement vers l'avenue : un cavalier arrivait au galop. •

« Eh quoi ! il vient tout seul? s'écria Léonce en jetant sur M. de Fiée un regard plein de curiosité, de jalousie et de dédain.

— Monsieur mon neveu est beau garçon, et il se tient bien à cheval, observa tranquillement M. Barquier; c'est à peu près son seul mérite ; les femmes aiment ces mauvais sujets-là, pourtant.... »

M. de Fiée mit piedà terre, jeta la bride de son cheval aux mains d un domestique, et dit d'une voix enrouée :

« Bonjour, mon oncle, l'heure du déjeuner est passée ; mais vous voyez, ce n'est pas moi qui suis en retard.

— Et votre femme, et la mienne? demanda M. Barquier.

224 DEITX A DEUX.

— Elles arrivent dans la calèche; j'ai mieux aimé venir à cheval.... Ouf! j'aurais étouffé entre elles deux! et puis je n'aurais pas pu allumer mon cigare.

« En usez-vous, mon oncle? » ajouta-t-il en tirant sa boîte.

Et, sur son refus, il se tourna vers Léonce, qui s'inclina froidement et remercia du geste.

M. de Fiée prit une chaise et se mit à fumer, le nez en l'air, les jambes étendues, etles yeux à demi fermés. Léonce jeta alors sur lui un coup d'oeil rapide ; il avait la tête belle, la taille haute et carrée : ses cheveux roux, abondants et frisés, donnaient quelque chose de léonin à sa physionomie. Ses traits étaient réguliers; mais la débauche en avait déjà altéré les lignes pures et belles ; on sentait qu'un souffle immonde avait passé par ces joues empourprées, sur ce front plissé, sur ces lèvres pâlies. L'attitude de M. de Fiée était nonchalante, toute sa personne avait quelque chose d'affaissé ; son regard seul, expressif et vivant, décelait à la fois la paresse d'esprit, les faiblesses emportées, et le triste sangfroid d'un homme dominé par les passions brutales.

M. Barquier avait la meilleure volonté de faire bon accueil à son neveu, mais il ne savait comment s'y prendre pour aborder quelque raisonnable sujet de conversation avec un homme comme celui-là. Le moment n'eût pas été bien choisi pour risquer un sermon ; la présence de Léonce empêchait M. Barquier de dire certaines choses qu'il avait depuis longtemps sur le cœur ; il en était réduit à parler de la pluie et du beau temps. Entre autres propos insignifiants, il lui arriva de dire :

« Mon neveu, je vous sais un gré infini d'avoir décidé Mme de Fiée à venir passer la journée en famille....

— Oh ! ce n'est pas moi, répliqua M. de Fiée en se-

couant la cendre de son cigare; c'est ma belle tante qui vous l'amène ; je ne sais vraiment comment elle a pu apprivoiser ainsi tout d'abord ce caractère chagrin et sauvage. Sydonie ne serait pas venue avec moi, je l'en eusse priée inutilement, je n'ai pas la moindre influence sur elle : c'est tout simple....

— C'est tout simple ! Pourquoi ? demanda M. Barquier en haussant les épaules.

— Ah! je vous l'expliquerai quelque jour, répliqua M. de Fiée avec un petit éclat de rire ; en attendant, supposez ce que vous voudrez. Croyez que Sydonie est revêche, entêtée, indomptable, vous approcherez de la vérité.

— Comment! comment! un ange, une femme qui vous laisse tranquille, vous la calomniez, mon neveu ! C'est comme quand vous disiez qu'elle était laide....

— Ah ! voilà! interrompit-il, j'ai l'air d'un menteur ; et pourtant je n'ai dit que la vérité. Je ne pouvais pas prévoir cette métamorphose, qui a fait d'une chenille un brillant papillon. Sydonie a changé de figure. Dieu sait si elle était belle quand je l'épousai! C'était une sotte et insipide petite fille, presque laide....

— Elle est bien changée, en tout cas !

— Elle est devenue belle, voilà tout, dit M. de Fiée d'un air presque dédaigneux. Elle a des traits charmants, une taille parfaite ; mais ce n'est pas une femme attrayante, tant s'en faut. Il y a dans toute sa personne un certain parfum de pruderie qui glacerait l'homme le plus enflammé !... Moi, je n'aime pas les bégueules ; les femmes honnêtes m'ennuient. *

A cet étrange propos, Léonce et M. Barquier se regardèrent.

M. de Fiée reprit en s'animant :

« Les femmes honnêtes ! mais je les ai en horreur ! 372 15

Elles décorent leur humeur chagrine, leur naturel maussade, leur triste impuissance du nom de sagesse ; elles se renferment dans le sot orgueil de leur vertu, comme s'il y avait quelque gloire à se priver de toutes les joies de ce monde. Lorsque je rencontre quelque femme honnête sur mon chemin, je détourne la tête ; son aspect m'irrite ....

— Vous vivez de manière à ne pas vous trouver souvent en leur compagnie, interrompit brusquement M. Barquier.

— C'est vrai ! vous devriez faire comme moi, nuon oncle, vous mèneriez plus joyeuse vie, » répliqua M. de Fiée en rallumant son cigare.

Léonce gardait un silence dédaigneux. Sa première impression, en se trouvant en face du mari de Sydonie, avait été une ardente jalousie ; maintenant il n'éprouvait plus pour lui qu'une froide aversion.

M. Barquier s'était éloigné pour donner quelques ordres. Léonce laissait tomber la conversation. Pourtant M. de Fiée lui dit, encore entre deux bouffées de tabac :

« Monsieur joue au billard, sans doute?... Ce sera un moyen de passer la journée. »

Au bout d'un quart d'heure la voiture parut à l'entrée de l'avenue.

« Voici ma femme, » dit M. de Fiée en bâillant.

Ce mot fit un mal affreux à Léonce. Il se leva vivement, et, passant devant M. de Fiée, qui se levait aussi d'un air ennuyé, il dit:

« Ne vous dérangez pas, monsieur, je vais donner la main à ces dames pour descendre de voiture. »

Il s'avança le cœur palpitant; son regard plongea de loin au fond de la voiture. Mme Barquier arrivait seule.

Le premier mouvement de Léonce fut une amère surprise ; mais il sentit aussitôt qu'il aurait beaucoup souffert en revoyant Sydonie à côté de son mari, et il lui sut gré de n'être pas venue.

Mme Barquier aborda Léonce avec une certaine émotion , et lui dit vivement : * Mon Dieu, la solitude ne vous a pas été bonne, monsieur des Glayeux ; je vous trouve changé. Quant à moi, Dieu m'a fait bien des grâces; je reviens guérie de cette cruelle maladie.

— M. Barquier m'en avait donné la bonne nouvelle, et j'en ai éprouvé une vive satisfaction, » répondit assez froidement Léonce.

Mme Barquier avait déjà "la tenue d'une personne détachée du monde ; elle s'était dépouillée de tous les artifices qui, naguère, étayaient les ruines de sa beauté ; elle portait pour toujours le deuil de sa jeunesse et de ses charmes. Une robe noire, un chapeau de couleur sombre, et une croix attachée au cou avec un ruban, formaient son humble toilette. Léonce comprit qu'elle s'était réellement et à tout jamais convertie ; il n'y avait pas moyen de revenir d'une si complète métamorphose.

« Eh bien! belle -tante, et ma femme où est-elle? dit nonchalamment M. de Fiée.

— Elle est restée; je vous dirai tantôt pourquoi, répliqua Mme Barquier d'un air satisfait.

— Un. caprice! cela ne m'étonne pas. Mon oncle, quand je vous disais qu'elle est revêche et de méchante humeur !... Elle n'a pas voulu venir précisément, parce que je l'en avais priée.... Corbleu! quel ange!... C'est un ange rebelle, convenez-en du moins....

— Monsieur, interrompit Mme Barquier d'un ton solennel, votre femme est restée pour faire ses préparatifs de départ ; elle retourne avec vous à Paris ce soir.

— Gomment ! dit M. de Fiée d'un air stupéfait, mais

sans aucune nuance de satisfaction ou d'humeur, Sydonie consent à venir chez moi, chez elle!... Quelle résolution subite....

— Elle m'a fait part de son intention dès que nous avons été seules, je l'y ai encouragée; la solitude où elle vit ne vaut rien à une jeune femme ; elle le sait, elle veut en sortir.

— Que ne le disait-elle plus tôt !

— Il est encore temps, » répliqua Mme Barquier en regardant Léonce.

Il avait pâli , mais nul autre signe ne trahit sa douleur et son étonnement.

M. Barquier regarda sa femme de travers, et, passant derrière elle, il lui dit en colère :

« Voilà des gens qui vont être bien heureux ensemble!... De quoi vous mêlez-vous!.... »

Sydonie était courageusement partie ; elle avait cédé moins à l'ascendant de Mme Barquier qu'au remords qui la poursuivait depuis qu'elle avait compris qu'elle aimait Léonce. Elle était pénétrée du sentiment de ses devoirs : elle se reprochait les entraînements involontaires de son cœur et elle avait résolu de les expier par le sacrifice de ses relations avec Léonce; lorsque, après toute une nuit de l'armes et d'hésitation, elle vit arriver son mari et Mme Barquier, elle crut que le ciel en-

voyait à sa faiblesse un moyen de saint, et elle prit son parti avec fermeté ; pourtant son cœur était brisé; elle comprit que c'en était fait peut-être de ses résolutions si elle revoyait Léonce : elle ne le revit pas ; au moment de partir elle lui envoya ce billet par sa négresse :

« Adieu, je ne devais pas vous revoir : regardez au fond de votre propre cœur, et vous comprendrez en quel état est le mien. Hélas! quelle lumière fatale m'a éclairée! Que ne puis-je croire encore à l'innocence de notre amitié!... Adieu, vous que j'ose cependant appeler encore mon ami ; adieu, vivez heureux. »

Pendant toute la nuit qui suivit cette cruelle journée, Léonce ne rentra pas chez lui; il erra sans but aux environs de sa demeure. Il regardait la maison de Sydonie ; il écoutait, comme si des sons accoutumés eussent dû se faire entendre, et ses larmes coulaient pénibles et brûlantes.

L'aspect de ces lieux où il avait été si heureux près de Sydonie, où elle le laissait seul, lui causait une douleur inexprimable; il n'entrevit de consolation et de soulagement que dans un prompt départ ; son isolement lui faisait horreur.

U n'avait aucun plan , aucun projet arrêté ; mais son instinct l'entraînait là où il devait trouver Sydonie; à peine s'il songea qu'il y rencontrerait aussi Qotilde.

Par une étrange inconséquence, il ne sentait plus sa chaîne maintenant ; il avait presque oublié ses ressentiments; tout ce qui n'avait pas trait à Sydonie s'était effacé de son cœur : il se souvenait de sa femme sans frayeur et sans irritation; elle lui était indifférente comme le reste du monde ; il lui semblait que désormais il ne pouvait être heureux ou souffrir que car Sydonie ;

toutes ses facultés s'étaient concentrées dans cet unique amour.

Le lendemain Léonce était à Paris; sa première visite fut chez Philippe.

« Monsieur des Glâyeux, s'écria Blanche en venant à lui avec empressement, vous êtes venu!... Est-ce que vous avez reçu quelque nouvelle?...

— Aucune, » répondit-il étonné de cette question, et de l'air triste et animé de Blanche.

Philippe lui serra la main et 'lui dit simplement : « Nous t'allions trouverai est arrivé un malheur qui ne* te touche pas personnellement, mais dont le contrecoup te sera terrible. Le père de ta femme a fait banqueroute.

— Je n'avais pas compté sur sa succession, répondit Léonce avec une indifférence qui n'était pas feinte.

— Si ce n'était qu'une question d'intérêt.... je sais que tu prendrais aisément ton parti ; mais c'est un plus grand malheur; il s'agit dune banqueroute frauduleuse.....

— Ah! cet homme s'est déshonoré! interrompit Léonce avec le même sang-froid.

— Nous avons été atterrés à cette terrible nouvelle; le malheureux subira toutes les conséquences de sa spéculation infâme ; il a été arrêté...

— Il ira probablement aux galères. ... Que justice lui soit faite ; cela ne nous regarde pas. Je suis son gendre, il est vrai; niais de près ni de loin je ne connais cet homme : il n'y a rien de commun entre nous....

— Mais Glotilde ne peut oublier qu'il est son père, dit Blanche en venant vers Léonce d'un air suppliant : elle est bien à plaindre !... La laisserez-vous supporter toute seule ce malheur?... Oh ! non ; vous serez tel que je vous ai toujours vu , bon et généreux ; vous

reviendrez.... Votre présence consolera cette pauvre femme.... Je sais qu'elle a eu de grands torts ; mais il faut pardonner enfin.... D'ailleurs elle est bien humiliée à présent; vous la trouverez bien changée....

— Vous l'avez vue? interrompit Léonce.

— i A la première nouvelle de son malheur, je suis allée chez elle.... Hélas! c'est moi qui lui ai appris.... Le coup a été terrible. Glotilde est fière : elle a des sentiments élevés, et cette infamie, qui rejaillit sur elle, lui cause un profond désespoir- Elle est abattue, anéantie : n'aurez-vous pas pitié d'elle?...

— Elle ne souffre que dans son orgueil : une telle blessure guérit vite, répondit Léonce. Allez, je la connais bien ; elle n'eût pas pleuré la mort de son père : ils étaient étrangers l'un à l'autre.... N'importe! Je ne la laisserai pas seule en un tel moment : le monde, pourrait croire que son malheur m'éloigne d'elle. Me voici prêt à revenir.

« Ah ! que n'est-elle riche, haut placée, et moi dans la pauvreté , je pourrais me séparer d'elle ; mais ce serait une lâcheté de quitter une femme qui n'a ni fortune, ni famille, ni rien de ce qui donne une position indépendante. Aujourd'hui même je retournerai chez moi. Ma bonne cousine, allez prévenir Glotilde ; tâchez que tout se passe avec calme.... Je ne veux pas que Mme des Glayeux fasse ^une scène de reconnaissance et d'attendrissement : je crains ces démonstrations emportées. Dites-le-lui bien.... Qu'il ne soit question ni de ses torts, ni de son repentir, ni de ses bonnes résolutions : les souvenirs du passé m'importunent ; l'avenir, je n'y veux pas songer.... Il faut que nous vivions au jour le jour.

— Mon pauvre ami, dit Philippe, quand Blanche fut sortie, tu n'es pas aussi bien marié que moi !

— Ton bonheur est toujours le même?

— Oui , le bonheur d'un amour malheureux. Je n'ose le dire qu'à toi.

— C'est à peu près inouï en ménage.

— Eh bien ! j'en suis là. Vois-tu, j'aime ma femme avec passion : j'en suis jaloux avec fureur; j'éprouve, après deux ans de mariage, les joies, les souffrances, les émotions indicibles d'un premier amour. Si tu savais comme Blanche est avare des témoignages de sa tendresse ! En vérité , elle me traite presque comme tout le monde. Parfois je suis désespéré, furieux ; mais d'un mot elle me rend le bonheur, et, somme toute, je suis le plus heureux des hommes.... Je te semble fou, n'est-ce pas? Tu ne comprends pas cela, toi, qui n'as jamais été amoureux? »

Léonce secoua la tête, et dit en soupirant : « Si, je comprends I »

Léonce aborda sa femme comme s'il l'avait quittée la veille. Elle le reçut sans aucune de ces démonstrations qu'il redoutait. Il la trouva fort changée : elle avait perdu cette exubérance de vie et de sanlé qui lui donnait naguère une éclatante fraîcheur. Sa physionomie avait une singulière immobilité ; son regard élait fixe, et sa parole lente.

Léonce fut touché de la retrouver en cet état ; mais

il la connaissait trop bien pour se livrer tout haut au sentiment de regret et de commisération qui s'élevait en lui. Il se contenta de lui dire : « Ma chère Clotilde, je sais tout. Une grande peine vous a frappée : que puis-je faire pour l'adoucir ? S'il s'agit de quelque démarche, de quelque sacrifice qui soit en mon pouvoir, demandez-les-moi : je suis prêt à vous satisfaire. »

Elle secoua la tête. Un sentiment indéfinissable d'irritation , d'attendrissement et de joie retenait ses paroles. Elle se renfonça dans le fauteuil qu'elle avait quitté un moment pour aller au-devant de Léonce, et loi dit d'une voix brève, à peine intelligible, et en arrêtant sur lui son regard fauve :

« Enfin, c'est vous, Léonce ! Il était temps ! Un peu plus tard, vous m'eussiez trouvée morte.... »

U ne répondit pas à ces paroles , qui lui semblèrent encore une exagération; et, prenant la main de sa femme , il lui dit affectueusement :

« Clotilde, je ne repartirai pas; car j'espère maintenant que notre vie sera tolérable. Cette absence de quatre mois a laissé à nos douleurs le temps de se calmer ; je reviens vers vous avec de bonnes intentions et des paroles de paix. Aidez-moi à rétablir ce que vous avez si follement détruit : mon repos et votre propre tranquillité. Soyez pour moi une amie, une sœur.,..

— : Ah ! je ne vous appartiens plus à d'autres titres ? interrompit- elle avec un froid sourire. Vous me répudiez donc, monsieur?

— Notre union a été si malheureuse, qu'un divorce de fait existe depuis longtemps entre nous. Sans que cet état de choses ait le moindre retentissement, nous pouvons le contimier : c'est notre seule chance de bonheur.

— Ainsi donc, femme sans mari, veuve quand vous

êtes encore vivant, il ne me restera de notre union que le droit de m 'appeler Mme des Glayeux!,.. Vous me laissez votre nom : c'est en effet la seule chose que vous ne puissiez pas m'ôter.... Vous me direz que je suis libre ; que l'indépendance absolue où vous me laissez vaut quelque chose.... Eh ! que voulez-vous que je fasse de Cette liberté? Me croyez -vous capable d'en profiter pour prendre un amant?

— Je ne crois rien, répliqua sèchement Léonce.

— Gela vous serait indifférent peut-être; mais j'ai plus de souci de votre honneur que vous-même. Je n'aurai jamais d'amant, monsieur ; je n'aimerai jamais un autre que vous : je vous le jure I

— Hélas ! quelle folle présomption est la vôtre , Glotilde ! répondit tristement Léonce. Est-ce que votre amour ou votre haine dépendent de vous? Est-ce que vous pouvez dominer les sentiments de votre cœur? Jurez que vous n'appartiendrez jamais à un amant, et je pourrai vous croire; mais ne répondez pas de ne point vivre, de ne pas souffrir, de ne pas mourir pour lui : car, malgré vous, cela peut arriver. . . .

— Ah ! vous croyez maintenant qu'on, peut mourir pour avoir trop aimé? fit-elle en le regardant fixement. Autrefois vous ne compreniez pas si bien l'amour, Léonce !

— Il est vrai, » répondit-il.

Après un moment de silence, Glotilde reprit :

« Je ne vous demande pas quelle a été votre vie

pendant cette longue absence : vous me tromperiez

peut-être....

— Vous tromper !... Eh ! pourquoi? Quelle nécessité m'y oblige ? Si vous me questionniez, je ne mentirais pas : je me tairais.

— Vous ne me diriez pas même où vous êtes allé,

où vous avez vécu, sans .vous souvenir seulement que j'existais, sans daigner seulement m'écrire une seule fois?... »

U fit un geste négatif.

« Eh bien ! moi, je puis et je veux tout vous dire, reprit-elle avec le ressentiment et l'orgueil de ce qu'elle avait souffert, et de l'exemple qu'elle avait cru donner. Ma vie ne craint pas de paraître à tous les regards : elle est restée irréprochable. Depuis votre départ, monsieur, je vis seule et enfermée dans cette chambre ; je n'en ai pas passé le seuil, je n'ai parlé à personne. U fallait me cacher pour pleurer votre abandon. Croyez-vous que j'aurais volontiers souffert les conseils officieux de Blanche, la compassion hypocrite de MmeViolan «t les observations malignes de ses filles?. .. J'ai fermé ma porte et je vous ai attendu dans cette réclusion volontaire, qui devait durer autant que votre

—Il fallait en sortir, ne fût-ce que pour votre santé.

— Ma santé ! Vous voyez ce qu'elle est devenue : j'ai tout à fait perdu le sommeil.... Je ne m'endors maintenant qu'avec de l'opium.

— Quel affreux régime !

— Mon médecin dit qu'il tue bientôt : c'est ce que je voulais !

— J'avais espéré vous retrouver plus calme, mieux éclairée sur les conditions qui pouvaient rendre notre intérieur supportable, dit tristement Léonce; mais, je le vois, il faudra nous quitter encore....

— Non ! s'écria-t-elle en étendant les mains comme pour le retenir; non! Dites, que voulez-vous? Votre indépendance dans le sens le plus illimité ? Eh bien ! soit.... Votre chambre à vous, où je n'aurai pas même le droit d'entrer? Vous l'aurez. Je serai ce que vous

voudrez : votre amie , votre sœur , une servante , rien dans votre maison.... Je m'y soumets; mais ne partez pas! »

Cette soumission spontanée n'inspira nulle confiance à Léonce, il sentit qu'elle n'était pas une garantie, mais il ne la repoussa point.

* Ma pauvre Glotilde ! dit-il, nous sommes allés trop loin.... A quoi bon ces prévisions? Avant devenir ici, je l'ai dit à votre cousine: je veux vivre au jour le jour.... Imitez-moi. »

. Il se leva.

« Embrassez votre sœur, » lui dit-elle en s'efforçant de sourire.

Il la baisa au front, et sortit.

Glotilde le suivit des yeux, et dès qu'il eut refermé la porte elle retomba sur son fauteuil, en versant des torrents de larmes. La contrainte qu'elle s'était imposée n'eût pas duré un moment de plus ; elle était à bout de sa dissimulation. « Va, s'écria-t-elle, essaye de me quitter encore!... Jamais.... Nous sommes ensemble jusqu'à la mort.... Tune m'échapperas plus.... Mon Dieu ! il est mon mari pourtant cet homme qui me repousse.... Je suis sa femme.... mais son amour.... je ne l'ai pas.... je n'ai rien, plus rien.... Et s'il en aimait une autre!... Oh! non, non, il ne serait pas revenu.... »

« Elle est toujours la même, pensa: Léonce en s'en allant ; pauvre folle ! »

Ce fut là toute l'impression qui lui resta de cette entrevue. Il avait le cœur rempli d'une trop vive préoccupation pour subir quelque autre influence; tout ce qui était étranger à Sydonie ne le touchait plus; elle était son idée fixe, l'arbitre souverain de ses peines et de ses joies; il n'avait qu'un but, qu'un espoir, celui de la

revoir ; et il eût volontiers payé de la moitié de sa vie une heure de la présence de Sydonie, une heure de ce honneur qui lui avait été tout à coup retiré. Les obstacles qui l'en séparaient lui causaient une douloureuse impatience, les résolutions de Sydonie l'épouvantaient ; mais il gardait au fond du cœur une consolation ineffable, un souvenir qui guérissait ses douleurs, la certitude d'être aimé.

Un soir Sydonie sommeillait étendue sur une chaise longue, devant sa fenêtre; une veilleuse éclairait faiblement la chambre; les persiennes entr'ouvertes laissaient apercevoir les arbres du jardin, un coin du ciel et le visage paisible de la lune.

La négresse, accroupie sur le tapis, ressemblait à une figure de bois d'ébène; son attitude était immobile; son regard fixe et morne se perdait au delà du cadre étroit que formait la fenêtre ; elle contemplait la lune qui montait au ciel, et allait revoir son pays. Combien de fois elle avait dansé la nuit sous ses blancs rayons, au son du tam-tam, ou bien, marché le long des savanes, avec quelque pauvre noir, son bon ami !

tJn léger coup frappé à la porte ramena la négresse de 6es souvenirs, et fit tressaillir Sydonie; c'était Mme Barquier qui arrivait. Elle vint tout doucement s'asseoir près de la chaise longue, et dit à voix basse :

« Eh bien ! mon enfant, comment allons-nous aujourd'hui?

— Mieux, ma tante, répondit Sydonie en se soulevant d'un air l'anguissant; je ne souffre pas; j'éprouve seulement une grande faiblesse.

— Vous me faites tous les jours la même réponse; toujours cela va mieux, et pourtant je vous retrouve là, étendue, sans courage et sans force. Il faut sortir de cette langueur, mon enfant; il faut vous distraire; dites- moi ce que vous voudriez, ce qui pourrait vous amuser, vous intéresser un peu. »

Sydonie réfléchit un moment, et dit en secouant la tête : « Je ne sais, ma bonne tante. »

Mme Barquier fit signe à la négresse de sortir; puis, prenant affectueusement les mains de sa nièce, elle lui dit : c Vous avez du chagrin, Sydonie ; un chagrin dont vous ne parlez à personne et dont je ne sais pas la cause...- Je conviens qu'il se passe presque sous vos yeui des choses dont vous devez souffrir; mais il me semble que vous en aviez pris votre parti.... »

La jeune femme fit vivement un signe affirmatif.

« Vous ne souffrez pas de la conduite de M. de Fiée, reprit Mme Barquier, et vous regrettez d'être venue. La vie que vous meniez à la campagne était pourtant bien triste.... »

Sydonie ne répondit pas, et rougit faiblement.

« C'est de vous-même et spontanément que vous avez pris la résolution de revenir, continua Mme Barquier; vous avez agi sagement, car votre situation n'était pas sans danger. Heureusement que votre cœur est lent à aimer, Sydonie, et que M. des Glayeux n'est pas un séducteur....

— Oh ! ma tante, interrompit-elle, vous avez pu supposer....

— Je n'ai rien supposé, ma pauvre enfant, rien absolument. Vous ne seriez point partie si vous eussiez aimé Léonce ; vous n'aviez encore pour lui que la bienveillance qu'on a pour tout le monde; mais votre cœur aurait pu s'éveiller enfin; il était temps de partir; ne vous en étiez-vous pas aperçue? N'avez-vous jamais soupçonné que Léonce vous aimait ? »

Sydonie ne lui répondit que par une exclamation et un signe de tête qui n'était pas tout à fait une négation.

« Je l'ai vu aujourd'hui, continua Mme Barquier, il m'a fort demandé de vos nouvelles : il s'est présenté deux ou trois fois chez vous.

— Je ne veux voir personne, personne absolument, répondit Sydonie avec résolution; les visites me fatiguent, je n'en reçois aucune ; je ne peux pas faire exception pour M. des Glayeax. »

Il n'entrait pas dans l'esprit de Mme Barquier qu'on pût volontairement, et pour accomplir un devoir, renoncer à satisfaire une passion; elle n'avait jamais été capable d'un tel sacrifice, et elle ne comprenait pas qu'on pût prendre une résolution contre son propre cœur. Ses soupçons se dissipèrent; elle chercha ailleurs les causes de cette mortelle langueur où elle voyait Sydonie.

« Mon enfant, dit-elle, ce qui vous tourmente, c'est le vide, l'ennui du cœur; j'ai été jeune, moi aussi; comme vous j'ai langui dans l'attente et la soif des passions.... Hélas I si vous saviez quel bonheur amer elles donnent ! . . . quelles plaies elles laissent -au cœur ! . . . Je suis vieille, ma chère Sydonie, et pourtant il y a bien peu de temps que j'en suis guérie.... C'est l'amour de Dieu qui m'a touchée enfin, et qui m'a consolée. . . . Chaque jour, je me détache davantage du monde, et des vaines satisfactions auxquelles je mettais tant de prix autrefois; toute mon âme s'est tournée vers Dieu; et

je trouve dans ce nouvel état des douceurs infinies. Toutes mes heures sont remplies par la prière et la pratique des bonnes oeuvres; je ne m'ennuie plus, je ne regrette plus ma beauté ni ma jeunesse. Si vous pouviez aussi vous réfugier dans la dévotion, ma chère enfant... .*

— Hélas! ma tante, j'ai essayé; mais je ne peux pas, je suis trop jeune apparemment, répondit naïvement Sydonie.

— Il faut pourtant bien que vous vous occupiez a quelque chose ; par malheur, vous n'avez point d'enfant! »

Sydonie ne répondit rien.

« Gela viendra peut-être , reprit Mme Barquier ; en attendant, je suis d'avis que vous alliez un peu dans le monde. Il n'y a rien de pis pour une jeune femme que la solitude où vous vivez; ma maison n'est pas ce qu'elle était autrefois, pourtant nous aurons quelques soirées, vous y viendrez. Je ne vais plus au bal ni au théâtre, mais votre oncle pourrait vous y conduire.

— Merci de vos bonnes intentions, ma tante; plus tard nous verrons, j'essayerai de suivre vos conseils, répondit Sydonie en laissant retomber sa tête sur ses oreillers.

— C'est demain dimanche, observa Mme Barquier; ne voulez-vous pas venir à la messe, c'est d'obligation, et puis cela vous distraira toujours un peu.

— J'irai avec vous, ma tante.

— Alors je viendrai vous prendre. Voulez-vous la messe du prône?

— Mais c'est à vous de décider.

— r Je ne vous mènerai pas à Saint- Vincent de Paul; c'est trop vide, trop pauvre ; la religion n'y parle pas aux «sens, et moi-même je n'y prie pas si bien que dans

ces églises sombres où le culte a encore quelque magnificence. C'est là qu'on se prosterne avec ferveur en présence de 'Dieu. Et après la messe, ma chère Sydonie, ne voudrez-vous pas venir avec moi jusqu'à Saint- Maur? c'est une promenade de" deux heures.

— A Saint-Maur? non, ma tante, vous irez seule, répondit-elle, l'aspect de ces lieux me ferait mal; j'y ai souffert....

— Pas plus qu'ici, pauvre ange ! dit Mme Barquier en la baisant au front; mais cette épreuve finira : tous les jours je demande à Dieu dans mes prières la conversion de M. de Fiée.... S'il pouvait devenir un bon mari ! »

La négresse entr'ouvrit la porte et regarda d'un air inquiet.

« Qu'est-ce, Gélestine? que veux-tu? demanda Sydonie avec un léger tressaillement.

— C'est monsieur, il vient de rentrer; il a demandé si madame était seule.

— Je m'en vais, dit Mme Barquier.

— Restez, restez encore, ma bonne tante, s'écria Sydonie en se relevant, il n'est pas onze heures, ne me quittez pas si tôt.

— Non, je vous laisse, vous avez besoin de repos; et puis je veux dire un mot en passant à M. de Fiée. Il est si rare de le rencontrer.... Bonsoir, ma chère Sydonie ; que je vous trouve demain moins abattue et moins pâle.... » -

Elle sortit à ces mots.

« Gélestine, ferme les portes, et tiens-toi ici près de moi, dit Sydonie avec une sorte de terreur; s'il allait venir!... »

Un vaste salon et une antichambre séparaient la chambre à coucher de Sydonie de la chambre de son mari. Mme Barquier trouva M. de Fiée chez lui, étendu sur une causeuse, le cigare à la bouche, et l'air endormi.

« Belle tante, s'écria- t-il, je ne m'attendais pas au plaisir de vous voir; vous daignez venir me dire bonsoir?

— C'est merveille de vous trouver à cette heure.... répondit-elle. Vous alliez ressortir peut-être?

— Mon Dieu non; je suis horriblement fatigué.... J'ai passé la nuit dernière au bal chez une dame aimable . Nous étions là une douzaine de fous, et nous nous sommes amusés.... C'était ravissant.... Si je ne craignais de vous scandaliser , je vous raconterais des choses.... Vivent les dames de l'Opéra ! il n'y a qu'elles pour ces fêtes-là. Je n'ai jamais rien vu de mieux....

— Vous avouez ces choses-là avec un sang-froid S... "interrompit Mme Barquier.

— Oh! ma belle tante, je n'ai pas la prétention de passer pour un saint; je suis jeune, riche, bien portant et philosophe; je prends la vie par ses meilleurs côtés; je me livre à toutes ses satisfactions ; mes principes de conduite se réduisent à ce seul mot : Jouir. Au bout du compte, je ne crois pas me repentir jamais d'avoir

mal employé mon temps; j'ai une morale à moi, je liens pour bonne toute action qui ne fait tort à personne. Je suis un mauvais sujet, c'est vrai; mais je n'ai fait de mal à qui que ce soit au monde; je n'ai point d'ennemis ; il n'y a pas beaucoup de gens vertueux qui puissent «n dire autant. Allez, je ne suis pas si fou que j'en ai l'air, belle tante !... et la preuve, c'est que je me trouve heureux....

— Mais'votre femme? interrompit encoite Mme Barquier.

— Ma femme? je ne sais si elle comprendrait cela; je ne le lui ai jamais dit.

— Elle n'est pas heureuse.

— Mon Dieu ! que voulez-vous que j'y fasse? s'écria M. de Fiée avec beaucoup de bonne foi.

— Eh mais ! il me semble que vous y pouvez quelque chose; il ne faut pas la négliger si ouvertement... . Elle ne se plaint pas de vous, elle ne m'a fait aucune confidence ; mais je me figure que sa tristesse vient d'un sentiment d'orgueil, de jalousie; la publicité de vos infidélités ; l'abandon où vous la laissez ont dû la blesser dans sa fierté, dans ses sentiments pour vous.... Prenez garde!... si jeune et si belle, elle ne manquera pas de vengeurs ! Votre conduite avec elle est d'une maladresse inouïe, d'une négligence impardonnable; on ne vous voit jamais chez elle.

— Est-ce ma faute? interrompit M. de Fiée; croyezvous que je puisse entrer chez elle quand je veux?

— Elle vous boude ; mais ce n'est rien ; un mari sait comment on vient à bout de ces résistances-là.

— Oui-da, un mari ! » fit étourdiment M. de Fiée. Mme Barquier le regarda avec étonnement; il avait

jeté son cigare et se croisait les bras avec un rire muet ; « Ah! fit-il, ceci vous étonne, belle tante »

La bonne dame haussa les épaules.

« En effet, la chose est incroyable, poursuivit M. de Fiée en ricanant; il y a eu pourtant des exemples.... j'en ai trouvé dans l'histoire de France : le roi Philippe Auguste et la reine Isemberge ! En ce temps-là on prétendit que c'était un maléfice. » «

Mme Barquier se prit h réfléchir.

a Je ne m'attendais certes pas à ceci, dit-elle enfin ; votre femme était bien triste, bien abattue ce soir; elle avait pleuré; je venais vous avertir de ces symptômes qui ne présagent jamais rien de bon, entendez -vous; j'espérais que vous y pourriez quelque chose; mais ce que vous dites a bouleversé mes prévisions. Bonsoir, mon neveu, je reviendrai demain. »

M. de Fiée renvoya son valet de chambre ; il était accablé de fatigue, et il ne pouvait dormir. Sa tête était lourde; l'atmosphère lui semblait suffocante. Il vint respirer un moment à sa fenêtre. Une certaine confusion régnait dans ses idées; il éprouvait les hallucinations d'un homme enivré d'opium.

Peu à peu le silence de la nuit, le vent qui soufflait humide et frais sur son visage, calmèrent ses sens ; il sembla s'éveiller d'un lourd cauchemar ; ses idées prirent un autre cours; il releva la tête, et son regard s'arrêta sur les fenêtres de la chambre de Sydonie. Les

persiennes étaient restées entr'ouvertes, et une faible clarté apparaissait entre les doubles rideaux.

« Elle dort, et sa négresse la garde, » murmura M. de Fiée.

Un moment après, il se glissa le long du balcon qui régnait sur la façade du jardin, et, s'arrêtant devant la chambre de sa femme, il regarda.

Sydonie était assise sur sa chaise longue ; la clarté de la lampe placée sur la cheminée tombait en plein sur son visage et donnait à son teint une blancheur mate. Ses longs cheveux dénoués descendaient sur îses épaules, et par moments elle les rejetait en arrière comme si leur poids l'eût fatiguée. Elle était enveloppée d'un peignoir de batiste dont l'ampleur cachait entièrement son corps gracieux, et ses petits pieds reposaient sur un tabouret de jonc. Il y avait dans son attitude, dans sa physionomie une tristesse ardente et pleine de passion ; ses mains d'albâtre étaient croisées sur ses genoux; son regard fixe avait de sombres lueurs; elle semblait recueillie dans la contemplation d'un objet invisible et absorbée dans un ravissement mélancolique. La négresse dormait, accroupie, sur le tapis.

M. de Fiée considéra un moment ce tableau ; puis il poussa la fenêtre et entra brusquement. A sa vue, Sydonie jeta un cri et se leva. La négresse, réveillée en sursaut, se glissa derrière sa maîtresse en roulant ses yeux jaunâtres, et tâcha de dissimuler sa présence dans l'ombre du paravent de laque déployé autour de la chaise longue.

c Eh bien! eh bien! s'écria M. de Fiée, est-ce que je vous fais peur !

— Assurément non, balbutia la jeune femme en regardant la pendule; mais je ne vous attendais pas; il est si tard.

— Il est minuit, l'heure à laquelle les gens comme il faut vont dans le monde, répliqua M. de Fiée; je viens achever la soirée #chez vous. Asseyez-vous donc. On m'a dit que vous étiez souffrante.

— Je suis bien , très-bien, » répondit Sydonie en tâchant de se remettre.

Mais sa physionomie trahissait ses secrètes impressions; elle était pâle, elle tremblait et détournait les yeux.

M. de Fiée s'adossa à la cheminée les bras croisés, en- face de Sydonie, et lui dit avec amertume :

« C'est étonnant, l'effet que ma présence produit ici.... Vous tremblez comme si vous aviez devant vous un monstre prêt à vous dévorer. Allons, calmez-vous.

— Mais je suis calme, monsieur, je suis très-calme, répondit Sydonie d une voix éteinte.

— C'est inouï ! poursuivit M, de Fiée toujours du même ton âpre et railleur; il semble que nous jouons ici la Belle et la Bête ; et je me croirais véritablement un monstre si quelques jolies femmes n'avaient daigné me dire le contraire. Savez-vous, madame, que votre manière d'être à mon égard est très-blessante.

— Je n'ai jamais eu l'intention de vous offenser, vous le savez bien, répondit Sydonie avec plus de sang-froid ; je vous en supplie, monsieur, évitez-moi tous ces reproches que je ne mérite pas. . . . Moi, je ne vous dis jamais rien.... Dieu me garde, hélas! de vous irriter!... je me rends justice ; je suis une pauvre femme fort simple d'esprit; je ne me plais que dans la solitude, et mon plus grand désir est de vivre comme j'ai vécu jusqu'ici, seule et tranquille ...

— Je comprends, je comprends, interrompit M. de Fiée avec une espèce d'éclat de rire ; ainsi vous petf sez que cette situation doit durer toujours. »

La jeune femme fit un geste affirmatif. Alors M. de Fiée reprit :

c Vraiment!... Eh bien ! je vous demande la permission de vous prouver le contraire. Ma chère Sydonie asseyez- vous là et causons. »

Il s'assit familièrement, la tête renversée , le coude enfoncé dans les coussins. La jeune femme se rapprocha de la cheminée et resta debout. Si en ce moment son mari eût continué à lui parler d'un ton radouci, et manifesté quelques bons sentiments ; s'il eût tenté de la gagner par quelques semblants de tendresse , sans doute elle se serait jetée à genoux suppliante et désespérée , en s'accusant de ne pouvoir accepter son repentir et répondre k son amour. Peut-être même, entraînée par la droiture naturelle de son caractère, par sa rare candeur, peut-être lui eût-elle avoué qu'elle aimait Léonce, mais M. de Fiée n'était pas homme à ménager la situation ; il n'eut pas même la pensée d'essayer de séduire sa femme. Après un silence, il se tourna vers la négresse et lui dit simplement :

« Va-t'en, Gélestine. »

A cet ordre formel , Sydonie recula d'un pas en s'écriant :

« Non, monsieur, qu'elle reste .... j 'ai besoin d'elle ....

— Va-t'en, Gélestine, » répéta M. de Fiée en élevant la voix.

La négresse demeura impassible et muette à la même place. Alors M. de Fiée la prit par les épaules et la jeta à la porte , puis il vint tranquillement repfendre sa place. Les conseils de Mme Barquier lui revenaient à l'esprit; son amour-propre et sa passion le poussaient; cependant il ne se hâta point. Après avoir roulé lentement une cigarette, il jeta un coup d'œil autour de lui et dit avec un léger bâillement : « Je ne sais comment

vous pouvez vivre au milieu de toutes ces fleurs. On est ici comme dans une serre chaude. »

En effet, la chambre à coucher de Sydonie était comme le salon de Saint-Maur, toute remplie de plantes exotiques; des touffes de gardénias, de volcamerias roses répandaient dans l'atmosphère leurs émanations violentes et suaves. M. de Fiée se redressa d'un air alangui, et regardant le tabouret de jonc sur lequel il avait posé son pied étroit et cambré comme celui d'une femme, il reprit :

« Voilà un meuble que je reconnais ; il était dans votre chambre , à la Guadeloupe. Vous voyez que j'ai bonne mémoire. C'est sur ce tabouret que vous vous mettiez à genoux pour faire votre prière.... Vous en souvenez- vous, Sydonie?... »

Elle ne répondit pas , et M. de Fiée poursuivit d'un ton plus animé :

« Il me semble vous voir encore ; vous étiez un pauvre petit être chétif , une enfant.... A présent vous êtes une merveille de beauté..., A présent je vous aime.... »

Il se tourna vers elle et voulut lui prendre la main ; mais la jeune femme recula avec un geste d'effroi et resta droite en face de lui, le coude appuyé au marbre delà cheminée. Elle était fort pâle; ses cheveux noirs retombaient sur sa robe blanche et la couvraient comme un manteau de deuil; dans cette attitude , et avec cette physionomie, elle était d'une beauté morne qui glaça tout à coup M. de Mée. Il la considéra un moment en silence, puis changeant subitement de ton, il reprit d'un air railleur:

« Eh ! eh ! voilà comment vous accueillez ma déclaration! Vpus me trouvez bien audacieux, n'est-ce pas? Vous êtes indignée.... Ceci est du dernier comique....

un mari réduit au rôle d'amoureux transi!... N'importe! au risque de vous déplaire je reste ici cette nuit.... »

A ces mots il s'allongea paresseusement sur la chaise longue; bientôt ses yeux se fermèrent, et il se mit à dire comme quelqu'un qui rêve en s'endormant :

« Venez là, Sydonie.... venez près de moi.... je le veux.... Allons! soyez aimable et parlez-moi.... »

En ce moment le visage de la négresse parut au balcon entre les rideaux. Sydonie mit un doigt sur sa bouche, et lui montra M. 3e Fiée qui répétait assoupi :

« Viens, parle-moi, Sydonie.... là, tout bas.... »

La négresse entra doucement et se mit à chanter sur un ton monotone et plaintif, comme pour bercer M. de Fiée....

« Oui, c'est cela.... chante, chante toujours, balbutiat-il. Reste là.... toute la nuit.... près de moi.... ma belle Sydonie.... »

Et il s'endormit comme un homme qui ne s'était pas couché la veille.

Mme de Fiée s'en alla sans bruit, et se retira dans le salon ; un moment après Gélestine vint la trouver et lui dit familièrement :

« Il repose comme un jecco entre deux planches ; taitesse, vous pouvez dormir tranquille jusqu'au chant du coq. »

H faisait grand jour quand M. de Fiée se réveilla.

« Eh bien, donc ! s'écria-t-il en soulevant sa tête encare alourdie, j'ai dormi! Sydonie.... »

Il fit un mouvement comme pour la chercher près de lai.

« Monsieur, me voici, dit-elle en paraissant dans une toilette du matin, simple et soignée; n'allez -vous pas maintenant rentrer chez vous? »

M. de Fiée se leva d'un air confus et irrité; il y aurait eu peut-être une scène, si le plus léger sourire eût passé sur les lèvres de Sydonie, mais elle resta sérieuse et ajouta simplement :

« Vous avez mal dormi sur cette chaise longue, allez vous reposer encore un peu.

— J'y vais, répondit-il brusquement. Bonjour, madame. »

Dès ce moment , l'indifférence de M. de Fiée pour sa femme se changea en un sentiment étrange, qui participait à la fois de la haine et de l'amour. Il éprouvait en la voyant une sorte d'irritation ; il la fuyait. Mais il songeait à elle souvent ; quand elle n'était pas là, son imagination la dépouillait de tout ce qui le blessait en elle ; il ne lui laissait que sa grâce, sa beauté divine, et il se passionnait pour cette image à la fois réelle et fantastique. C'était un caprice, une convoitise d'autant plus ardente que rien ne pouvait la satisfaire. Pour s'en distraire , M. de Fiée menait une vie effrénée ; ses prodigalités n'avaient point de bornes ; il y allait en homme dont la santé, la jeunesse et la fortune seraient inépuisables.

Sydonie persévérait inexorablement dans ses résolutions , mais elle se mourait de tristesse et de douleur. Dans la première exaltation de ses remords et de son sacrifice, il lui avait semblé qu'elle serait consolée par

l'accomplissement même de son devoir, et que, xlans les souvenirs qu'elle emportait au fond de son cœur, il y avait du bonheur pour toute une vie. .

D'abord elle se reposa dans la sécurité de cette situation; elle osa se livrer entièrement à. son amour, parce qu'il était renfermé au plus profond de son cœur, parce qu'elle était résolue à ne jamais revoir Léonce ; elle l'aima avec l'élan et la ferveur d'une âme pure, chaste, et que nulle autre passion n'avait jamais troublée ; mais ces émotions intimes et solitaires s'épuisèrent promptement , et Sydonie resta livrée à cette langueur mortelle, à ce vide affreux que laisse l'absence de ce qu'on aime.

, Mme Barquier tenta vainement de la tirer de cette douloureuse apathie : la jeune femme ne put se tourner vers Dieu ; elle passait volontiers de longues heures à l'église ; elle y pleurait, elle y priait, mais c'était en sougeant à Léonce.

M. Barquier venait souvent chez sa nièce ; elle ne s'éveillait qu'alors de la morne langueur oi\ elle étaijt plongée; la présence de son oncle lui causait une émotion indicible : elle Técoutait le cœur palpitant ; ses pa • rôles les plus insignifiantes avaient un sens pour elle : c'est qu'il était le seul qui lui parlât de Léonce. Le vieux bonhomme était devenu à son insu un mystérieux moyen de communication entre les deux amants; ils s'entendaient, ils se répondaient par sa bouche. De combien de douleurs, de regrets , il devint ainsi sans s'en douter le confident! Combien de fois les larmes vinrent aux yeux de Sydonie, tandis qu'il répétait des choses à peu près insignifiantes pour lui, et qui avaient un si grand sens pour elle ! Souvent il lui disait :

« Ma nièce » quand vous serez mieux et que vous verrez un peu de monde, j'amènerai chez vous M. des

Glayeux; je ne le vois pas une fois qu'il ne me demande de vos nouvelles. Savez-vous qu'hier il s'est encore présenté à votre porte ? »

Une fois il lui dit :

« Hier soir je suis allé voir Léonce, il paraissait trèssouffrant....

-^- Il est malade? demanda Sydonie avec une secrète angoisse.

— Non, mais il languit ; il aurait besoin de mouvement. Je lui ai proposé de voyager, mais il s'obstine à ne pas vouloir quitter Paris ; voilà ce que je ne conçois pas !»

Souvent aussi M. Barquier disait à Léonce :

« Je viens de voir ma nièce. Elle m'inquiète; je n'entends rien à sa manière d'être : elle est triste, elle souffre, mais évidemment ce n'est pas des procédés de son mari ; elle ne l'aime pas, elle ne s'occupe pas de lui. Si je n'étais sûr que personne ne l'approche, je pourrais croire qu'elle a quelque amour dans le cœur; mais si elle avait un amant, nous le verrions peut-être.... Tenez, c'est étrange ! elle regrette le temps où elle vivait à Saint-Maur enfermée avec sa négresse, dans ce grand salon où nous l'avons trouvée ; elle en parle avec un certain attendrissement, elle s'en souvient tous les jours ; elle a dessiné une petite vue des bords de la Marne, un vieux saule.... et pourtant elle ne veut pas retourner là-bas.... Mme de Fiée est la moins capricieuse entre toutes les femmes ; toutes ces inconséquences tiennent peut-être à un état maladif. »

Léonce écoutait tous ces détails avec d'indicibles battements de cœur ; malgré les cruelles résolutions que Sydonie avait prises contre lui, il était sûr d'elle, il vivait avec l'espoir delà retrouver un jour. Cette préoccupation habituelle lui donnait une singulière attitude

vis-à-vis de Glotilde : autrefois la lutte était vive,. incessante; maintenant Léonce traversait impassible toutes les tempêtes de la vie domestique ; des reproches qui naguère le révoltaient, le mettaient hors de lui et faisaient éclater des scènes violentes, n'obtenaient plus de sa part qu'un dédain silencieux et distrait ; Clotilde n'avait plus même le pouvoir d'éveiller en lui un sentiment de colère. Elle comprit avec un affreux dépit à quel dernier degré d'impuissance elle était tombée, mais elle ne se découragea pas. L'amour qu'elle avait pour son mari était une passion égoïste , ardente, implacable, que rien ne pouvait éteindre ni modérer. Elle appelait cela du dévouement, de la constance, mais ce n'était en réalité qu'une monstrueuse obstination. Son âme était incapable des sentiments tendres et affectueux; elle n'aimait personne d'amitié ; elle ne croyait pas aux devoirs que lui imposaient ses liens de famille ; à peine si le sort de son père l'avait un moment préoccupée ; et lorsqu'un jour Léonce vint, tout empressé, tout ému, lui dire que le malheureux s'était évadé de sa prison et qu'il échapperait du moins à l'infamie d'un jugement qui pouvait l'envoyer aux galères, elle reçut cette nouvelle de sang-froid.

Elle vivait tout à fait retirée du monde, qu'elle n'avait jamais aimé, parce qu'elle n'y avait pas obtenu les succès qui eussent flatté son orgueil. Une mauvaise honte, une envieuse jalousie l'éloignaient de Blanche ; elle ne la voyait que rarement. Elle ne suivait pas Léonce ; mais elle l'attendait, et elle savait bien où le retrouver. Elle l'environnait de son espionnage, elle savait tous ses pas ; elle observait attentivement ses démarches les plus insignifiantes. Mais elle mit assez d'adresse dans cette inquisition pour qu'il ne s'en aperçût pas. Ses lettres, bien qu'elles lui arrivassent après avoir passé nar les*

mains de Clotilde, étaient intactes ; en rentrant dans sa chambre, il ne soupçonnait point que les papiers épars sur son bureau venaient d'être fouilles, visités un à un, et qu'on épiait souvent ce que deviendrait une fleur, ou bien quelque nouvel objet de fantaisie jetés sans dessein sur sa toilette.

Cette observation minutieuse et attentive amena Clotilde à un certain point de sécurité ; elle vit que son mari n'avait point de maîtresse ; d'où çlle conclut qu'il n'avait aucun amour au fond du cœur. Alors elle se mit en tête de le séduire; elle tâcha d'être coquette ; mais c'était un rôle trop fort pour elle ; il n'allait ni à son esprit ni à ses moyens, et tous ses efforts n'aboutirent qu'à lui donner une physionomie ridicule. Elle ne comprenait pas que toute illusion devient impossible quand on s'est montrée sous un certain aspect à un mari. Léonce gagna quelque chose à ce nouveau système ; il ne vit plus chaque jour sa femme en larmes et en bonnet de nuit, et les querelles ne finissaient pas avec de si grands éclats de voix.

Mme Violan s'aperçut avec un certain dépit de ces amendements. Clotilde affectait devant elle un grand enthousiasme pour son mari ; elle le proclamait l'homme du monde le plus aimable et le plus digne d'amour.

A ces propos Mme Violan répondait d'un ton aigredoux : « C'est bien heureux qu'il vous soit ainsi revenu, chère dame ! vous ne faisiez pas si bon ménage l'an dernier; mais aussi n'était-ce pas un peu de votre faute? Vous le laissiez aller avec trop de confiance ; il faut tenir les hommes, ma chère. Le monde est peuplé de coquettes.... M. des Glayeux était le point de mire de beaucoup d'attaques chez Mme Barquier; il allait de très-jolies femmes dans cette maison. »

Et Clotilde ne pouvait s'empêcher de répondre :

* Mais je n'y ai jamais rencontré que de laids visages. D'abord, Mme Barquier n'aime pas les jolies femmes,

vous le savezbien

— Mais non, interrompit Mme Violan en pensant à ses filles, je l'ai vue faire toujours très-bon accueil à de charmantes personnes.... »

Un mois s'était écoulé depuis que Sydonie avait quitté Saint-Maur, lorsque le vicomte de Fiée arriva de la Guadeloupe. G'étoit un homme de trente*cinq ans environ, d'un visage triste et sévère, et d'un esprit peu brillant; il avait des façons de parler hautaines, mie attitude flegmatique et impérieuse, mais au fond il était bon et juste.

Sydonie revit son beau-frère avec une pénible émotion ; sa présence lui rappela une fatale époque de sa vie, des affections éteintes dans une tombe et le pays vers lequel elle avait si souvent tourné les yeux avec de si amers regrets. Elle pressentit que l'influence de cet homme qui allait se poser près d'elle en protecteur changerait quelque chose à l'existence%ut à part qu'elle s'était faite, et que le moment où il lui faudrait prendre • un parti décisif était peut-être venu ; mais elle s'était brisée dans un premier effort, et toute son âme se révoltait à l'idée de repasser la mer, de quitter à jamais le pays où vivait Léonce.

Le vicomte de Fiée aborda Sydonie avec une sorte de stupéfaction ; il ne retrouvait plus dans cette belle jeune femme l'enfant qu'il donna pour épouse à son frère. « Vraiment, ma sœur , dit-il , en osant à peine l'embrasser , si vous n'étiez venue au-devant de moi, je ne vous eusse pas reconnue.... Vous êtes belle ! »

Elle sourit et soupira à ce mot : « Hélas! dit-elle, je suis bien changée, mon frère, je ne suis plus la jeune fille insouciante et gaie qui dansait de si bon cœur sous les tamarins.... Qu'il y a longtemps !.. . Nous étions plus heureux alors!...

— Notre pauvre Léonide ! dit le vicomte dont la voix s'altéra à ce souvenir, elle n'a pas été remplacée : je ne veux pas me remarier; Sydonie, vous adopterez mon fils ; et si quelque jour vous avez des enfants, tous vivront comme des frères....

— Votre fils sera le mien, mon unique enfant, répondit Sydonie en lui tendant la main, vous me le donnerez et vous ne nous quitterez plus.

— C'est avec l'espoir de retrouver une famille que je suis venu en France, dit le vicomte avec une profonde émotion, je m'attendais à cet accueil, ma bonne Sydonie. »

Il y eut un silence, puis le vicomte reprit : « Et Gustave? »

Mme de Fiée ne répondit rien.

« Je sais tout, poursuivit le vicomte en soupirant; pardonnez-moi, Sydonie, pardonnez-moi de vous avoir donné un tel mari:

# — Mon frère, dit Sydonie avec une grande bonne foi, la conduite de M. de Fiée est scandaleuse, humiliante pour moi ; mais je mentirais si je disais qu'elle me rend malheureuse.... »

Le lendemain malin, lorsque M. de Fiée rentra, il

trouva son frère qui l'attendait ; c'était la seule personne an monde qui eût jamais eu quelque influence sur lui, et il se troubla en le voyant.

« Ah ! te voici enfin! dit le vicomte ; je t'attends depuis près de vingt-quatre heures.

— Ehl eh! mon cher, c'est la vie de Paris, répondit M. de Fiée en tâchant de prendre un ton dégagé ; on ne rentre pas chez soi tous les jours. Si j'avais su ton arrivée, tu m'aurais trouvé ici certainement; mais voilà trois semaines que je t'attendais sans jamais te voir venir. D'ailleurs, ma femme était là pour te recevoir. Tu as dû être surpris en la voyant?...

— Oui, elle est devenue bien belle.... Mais est-ce que tu remarques cela, toi ?... Est-ce que tu prends garde à ta femme? dit ironiquement le vicomte.

— Certainement, répliqua M. de Fiée; je ne suis pas de ces maris fanfarons et vantards qui ont la manie de faire envie à tout le monde, et dont la gloriole consiste à promener partout leur Hélène, en ayant l'air de dire: « Voyez la belle femme!... c'est la mienne!... » Mais je m'aperçois très-bien que Sydonie est une des plus jolies femmes de Paris. Malheureusement elle ne se soucie pas assez de sa beauté : je le lui dis souvent. Mie est sauvage, elle fuit le monde ; je t'assure que ce n'est pas ma faute ; si elle voulait je la mènerais....

—Dans le monde où tu vas n'est-ce pas? interrompit sèchement le vicomte.

— Non, à dire vrai, non ; mais je me serais parfois sacrifié.

— Voilà un dévouement : tu consentirais à voir la bonne société !

— Si tù savais comme c'est ennuyeux!... s'écria M. de Fiée avec une franchise cynique. Les gens que connaît ma femme ont un je ne sais quoi qui me pétrir

fie. C'est d'abord notre respectable oncle M. Berquieç, un vieux bavard qui déblatéra sans cesse contre le mariage, et qui cependant est à cheval sur le chapitre des bonnes mœurs : puis sa femme, une belle âme, bien charitable, humaine au pauvre monde, qui n'a pas gardé en avare le trésor de sa jeunesse et de ses charmes , mais qui a voué aux oeuvres pies sa cinquantaine. Sa maison est pleine de vieilles filles et de petits jeunes gens bien sages ; on n'y danse pas ; c'est un lieu tout . parfumé dedévotion. Pourtant j y conduirais ma femme, si elle voulait.

— Elle ne veut donc pas?

— C'est une manie , elle se dit malade, et ne quitte pas sa chambre.

— Combien donc qu'il y a de temps que tu ne Tas vue?

«-" Ma foi, je n'en sais rien, répondit M. de Fiée avec embarras; huit jours peut-être.... mais elle ne s'aperçoit pas de mon ahsence. Ne va pas croire pourtant que nous sommes, mal ensemble. Notre ménage est au contraire des plus paisibles; jamais un mot !... Je te . jure que Sydonie ne m'a jamais adressé l'ombre d'un reproche...,

■—Je le crois.

-T- Et qu'elle n'est pas malheureuse....

— C'est ce que je verrai.

— Allons donc, vas-tu lui monter la tête, et parler bien haut devant elle de ce que les gens comme mon cher oncle appellent mes torts? Mais je t'assure qu'elle a déjà d'assez bons conseillers pour cela, et cette bonne Mme Barquier elle-même.... Ces dévotes ne valent rien du tout ;. je me suis trop fié à celle-ci.

^•Est-ce que tu aurais à lui reprocher quelque trahison?

— Non ; mais dans le fond de mon âme elle se moque de moi.

— Par exemple !

— Je sais ce que je dis.

— • Pourtant il n'y a rien de bouffon dans tout ceci, dit sévèrement le vicomte ; un ménage désuni *Y d'un côté, une belle jeune femme reléguée dans un coin de sa maison , réduite à s'y enfermer pour n'être pas témoin de la vie scandaleuse de sou mari ; de l'autre, un libertin, marchant la tête haute, étalant aux regards dç tous le spectacle de ses folies, et se dispensant même de les cacher à sa femme....

— Çà, que voudrais-tu donc que je fisse? interrompit M. de Fiée avec une sorte de violence. Quel est le bat de cet interrogatoire et de ce sermon ? Qu'exiges- tu?

— Mon Dieu ! pas grand'chose : que tu rentres chez toi avant le jour, que tu paraisses quelquefois à table, que tu vives, jusqu'à un certain point, comme les honnêtes gens. A ce prix, je te promets de faire ta paix avec Sydonie. »

M. de Fiée haussa les épaules.

« Je ne m'en soucie pas, dit-il; mais n'importe, j'essayerai. »

La présence du vicomte amena un prompt changement dans les habitudes de Sydonie. Elle sortit malgré elle de son inaction et de son isolement. Son beau-

frère était toujours là, attentif, empressé, soigneux de ses distractions et de ses plaisirs. Il y eut une espèce de coalition formée contre ses plans de retraite. M. et Mme Barquier secondèrent le vicomte; et la jeune femme ne put résister à toutes ces instances, auxquelles se joignirent les désirs de son propre cœur. Elle forma pourtant de sages et fermes résolutions ; elle se promit de ne revoir Léonce que bien entourée, et de n'avoir avec lui aucun entretien que tout le monde ne pût en- .tendre.

Et puis elle se disait, que cette idée fixe, si tenace dans la solitude, s'effacerait peut-être au milieu des distractions et du mouvement d'une vie plus en dehors. Elle tâchait de s'intéresser d'avance à tout ce qu'elle allait rencontrer d'étrange, de nouveau, de frappant pour un esprit neuf comme le sien. Mais une arrièrepensée dominait à son insu toutes ses préoccupations; c'était l'espoir de rencontrer, de revoir Léonce.

La saison d'hiver approchait, les soirées devenaient plus longues, on ne dansait pas encore, mais quelques salons s'étaient rouverts; Bien que Mme Barquier eût à tout jamais renoncé au bal, elle ne s'était pourtant pas tellement retirée du monde qu'elle ne voulût plus réunir chez elle ses nombreuses connaissances ; elle attachait même une grande importance à les retenir malgré les nouvelles habitudes de sa maison, et elle ne désespéra pas d'avoir quelques fêtes où les plus mondains s'amuseraient encore, quoiqu'elles eussent un certain cachet d'austérité.

Mme Barquier se décida à donner une soirée de musique, après en avoir conféré d'abord avec son directeur, puis avec M. Barquier, qui, tous deux par hasard, se trouvèrent du même avis. C'est là que Sydonie devait naturellement faire son premier pas dans le

monde. Mme Barquier avait de très-brillantes connaissances, et c'était une occasion de leur présenter Mme de Fiée avec une certaine solennité.

Sydonie se prépara à cette soirée avec une grande émotion. Elle s'occupa de sa toilette avec un intérêt qui fit sourire Mme Barquier.

« Prenez garde, mon enfant, lui dit-elle, vous allez devenir coquette.

— Ne craignez rien, ma tante, je sais bien que non, » répondit ingénument la jeune femme.

Elle ne mentait pas ; elle était indifférente aux hommages, à l'admiration du monde ; c'était pour un seul qu'elle voulait être belle; c'était à Léonce que s'adressaient toutes ces intentions de succès.

H avait été sous-entendu que ce serait le vicomte qui mènerait sa belle-sœur. M. de Fiée ne paraissait pas se soucier de l'invitation de ses grands parents, comme il les appelait toujours. Cependant il y avait de notables amendements dans sa manière de vivre ; il continuait bien à passer à peu près toutes ses nuits dehors, mais il ne se dispensait pas de paraître à table; et parfois il restait en tiers durant une partie de la soirée entre son frère et sa femme. Mais une sorte de malaise présidait à l'intimité de ces trois personnages. M. de Fiée avait des idées et souvent un langage qui décelaient le monde où il vivait; ni son esprit ni ses manières ne se trouvaient plus à l'unisson des gens comme il faut.

Son humeur était changée aussi ; il avait des bouffées d'une gaieté bruyante et de mauvais goût, ou bien il tombait dans de silencieuses bouderies. Ordinairement il traitait sa femme avec une politesse indifférente, puis tout à coup il avait avec elle des familiarités impertinentes ; il faisait le mari de mauvaise humeur, et

semblait braver l'indignation du vicomte, toujours présent à ces sortes de scènes.

Mme Barquier avait prié Sydonie d'arriver de bonne heure pour sa soirée de musique ; elle voulait la présenter d'abord à son petitcercle intime. La jeune femme se mit à sa toilette aussitôt après dîner ; jamais elle n'avait pris autant de plaisir à se parer ; elle souriait avec émotion k sa beauté ; elle perdait peu à peu cette défiance d'elle-même qui l'avait si longtemps éloignée du monde. Elle sentait avec un secret orgueil, avec une joie intime, qu'elle allait paraître la plus belle aux regards de Léonce, et pour la première fois elle comprenait le bonheur d'être jeune, brillante, comblée de tous les dons de la nature et de la fortune.

Le vicomte attendait déjà dans le salon lorsque Sydonie sortit de sa chambre.

« Eh bien ! mon frère, me voici sous les armes, lui dit-elle d'un petit air glorieux. Partons-nous pour cette grande revue. »

Le vicomte la considéra un moment et s'écria :

« Vous voilà telle que je voudrais vous voir toujours, le sourire sur les* lèvres. Chère petite sœur, ce soir vous êtes heureuse.

—7 Heureuse!... dit-elle en rougissant, non; mais je suis contente.... »

En ce moment M. de Fiée parut à la porte du salon ; il était entré chez lui aussitôt après le dîner, et sa femme le croyait sorti.

« Eh bien! dit-il en mettant ses gants, êtes-vous prête, Sydonie? Partons-nous?»

Le vicomte fit un mouvement, et regarda sa bellesœur sans répondre.

«Comment! est-ce que vous venez? dit-elle avec étonnement.

DÉOX A DEUX. 263

— Sans doute; ne suis-je pas invité?

— Comme vous n'aviez pas manifesté l'intention d'accepter....

— Il faut bien que j'accompagne ma femme la première fois qu'elle va dans le monde ; c'est convenable...,

— Tu n'avais pas besoin de te gêner, dit le vicomte; je t'aurais excusé auprès de Mme Barquier.

— Je suis, parbleu, bien aise d'aller voir de près toutesces momies! s'écria M. de Plée, avec une bruyante explosion de gaieté; j'aurai plaisir à voir comme on s'amuse dans ce monde-là. »

Sydonie était devenue tout à coup triste et réservée ; la présence de M. de Plée lui causait toujours un certain malaise. Elle était révoltée de la familiarité avec laquelle il affectait de la traiter dès qu'il y avait quelqu'un entre eux; elle craignait encore plus sa belle humeur que ses maussaderies, et c'était en tremblant qu'elle le voyait venir à cette soirée.

« Je suis prête, dit-elle, en prenant le bras de son beau-frère; nous avons promis d'arriver de bonne heure.

— Madame, vous êtes parfaitement bien mise, dit M. de Plée en s'arrêtant devant sa femme, comme pour donner un coup d'œil d'inspection à sa toilette ; je vais faire des jaloux. Eh ! eh ! il n'y a pas de quoi ; n'estce pas, Sydonie? »

Elle rougit et balbutia : « Mon Dieu ! monsieur, comme vous êtes gai ce soir.... Vous avez de ces compliments ironiques....

— Maussade! va! » fit M. de Fiée en la menaçant familièrement du geste.

Sydonie serra le bras de son beau-frère, et sortit les larmes aux yeux.

H y avait beaucoup de monde chez Mme Barquier ; quand Sydouie traversa le salon conduite par son beaufrère ; tous les regards la suivirent ; un court silence remplaça le bourdonnement des conversations; puis un murmure d'admiration parcourut le cercle.

Sydonie resta un moment debout près de Mme Barquier; elle était habillée avec une simplicité Magnifique ; sa longue robe de moire blanche ondoyait autour d'elle en reflets argentés ; une délicate guirlande de clématites formait une couronne sur son front pur ; elle ne portait point d'autres bijoux qu'un bracelet de diamants et d'émeraudes. Les demoiselles Yiolan ellesmêmes l'admirèrent et se turent; car c'était une de ces beautés incontestables que les autres femmes ne peuvent dénigrer sous peine d'être soupçonnées d'une envieuse jalousie.

« Voilà une belle personne, » dit Mme Violan ; puis elle ajouta tout de suite en se penchant à l'oreille de Zénaïde : « Elle n'est pas plus heureuse pour cela, s'il faut en croire certaines paroles échappées à Mme Barquier. Voilà son mari : c'est ce gros garçon qui a le visage si enluminé. Il a bien l'air d'un mauvais sujet.

— Voyez donc , maman , comme il s'établit sur cette causeuse, les jambes étendues, les bras pendants ; c'est d'un sans façon!...

— Quelle tenue! un homme san,s manières , dh! fi donc ! cela me ferait refuser le plus beau parti. Tout le monde ne pense pas ainsi ; voilà pourquoi tant de demoiselles trouvent à s'établir bien ou mal ; il est fort aisé de se marier quand on n'a pas la prétention de choisir.

— Vous croyez, ma mère, » dit Zénaïde en soupirant.

Mme Barquier présenta sa nièce à toutes les femmes de sa société intime; Blanche vint s'asseoir à côté de Mme de Fiée, et l'entretint longtemps avec cette bonté gracieuse qui était son plus grand charme. La jeune femme répondait timidement à ces prévenances et s'efforçait de paraître calme et gaie , mais malgré sa volonté elle était dominée par une préoccupation profonde, et elle ne songeait qu'à celui qu'elle s'attendait à rencontrer le premier dans cette fête. D'abo,rd elle le chercha des yeux parmi les groupes qui l'environnaient, et quand elle eut compris qu'il n'était pas encore là , elle l'attendit avec une douce impatience ; mais à mesure que le temps s'écoulait, elle sentait une secrète inquiétude se mêler à son espoir. Sans se l'avouer, elle était venue avec la certitude de voir Léonce, et la pensée qu'il perdait cette occasion, unique peut-être de la rencontrer , la jetait dans un étonnement et une douleur inexprimables. Distraite, agitée, le cœur rempli d'un trouble amer , elle n'osait plus regarder la pendule et se disait avec angoisse : « H est près de minuit.... il ne viendra pas.... il ne m'aime plus.... ah! ne l'ai-je pas voulu!... Ne me suis-je pas volontairement éloignée de lui.... Il a bien fait de ne pas venir ce soir.... Il n'a fait quem'obéir.... Est-il possible, mon Dieu, qu'il m'ait si vite oubliée ! »

Lorsque minuit sonna la lueur d'espoir qui lui restait

s'éteignit, et elle tomba dans un mortel abattement. Tout ce qu'elle voyait , tout ce qu'elle entendait, produisait sur elle un effet douloureux. Sa vue se troublait; le cercle de femmes déployé autour du salon semblait tournoyer sous ses regards éblouis ; la respiration lui manquait et elle se sentait défaillir.

Depuis le commencement de la soirée elle était restée à la même place devant une fenêtre qui s'ouvrait sur le balcon et dont l'embrasure était cachée par de doubles rideaux. De temps en temps une bouffée d'air venait de ce côté , apportant le léger parfum des fleurs d'automne et des feuillages déjà jaunis du jardin. La jeune femme se tourna pour aspirer ces fraîcheurs salutaires et écarta machinalement le rideau qui empêchait le vent nocturne de souffler librement sur son visage moite et brûlant. Aussitôt une pâleur subite se répandit sur ses traits et elle demeura sans haleine, les yeux baissés, le cœur palpitant d'une indicible joie. Léonce était là près d'elle; il ne s'était pas montré , mais il ne l'avait pas quittée depuis le commencement de cette soirée , où il était arrivé avant elle.

Longtemps ils ne se parlèrent pas; enfin Léonce quitta sa place et vint saluer Mme de Fiée , en lui disant d'une voix émue :

« Je me suis inutilement présenté plusieurs fois chez . vous, madame, j'ignore si vous l'avez su...,

— Oui , monsieur , réf>ondit-elle en tâchant de contenir son trouble, je vous en remercie.... j'étais malade, bien souffrante.... On vous l'a dit, sans doute.... »

Léonce prit la place que Mme Lechesne venait de laisser vide à côté de Sydonie , et continua d'une voix plus basse :

« J'ai bien souffert, moi aussi.... La crainte de vous déplaire , m'a empêché d'insister quand je suis allé chez

• vous.... C'est h peine si j'ai osé accepter ce soir l'invitation de Mme Barquier; mais je savais que vous viendriez , et le désir de vous revoir Ta emporté sur tout. Me le pardonnez-vous? »

Sydonie ne répondit rien; les battements tumultueux de son cœur étouffaient ses paroles ; elle tourna sur Léonce un long regard : c'en était fait, ils venaient de s'entendre et de se retrouver.

« Hélas ! reprit Léonce d'une voix suppliante, ne renoncerez-vous pas à cette cruelle résolution qui m'a éloigné de vous si longtemps?... Je ne vous demande que ce que vous accordez aux plus indifférents, le bonheur de vous voir, d'entendre le son de votre voix.... Rappelez vos souvenirs , et vous trouverez que je suis digne de votre confiance.... Pourquoi me fuyez- vous? que craignez-vous? Nous étions libres et seuls à Saint- Maur.... mon amour ne vous a-t-il pas respectée?... J'ai tant besoin d'être consolé par votre présence ! Depuis que votre beau-frère est arrivé , je suis tourmenté d'une affreuse crainte.... Mon Dieu! avoir le cœur plein de tant de choses , et vous les dire si froidement!... Ne vous reverrai-je donc que sous les yeux de ce monde malveillant et curieux qui interprète la contenance , le regard , et jusqu'aux paroles qu'il n'entend pas.... Quelle effroyable contrainte!,.. »

En parlant ainsi, Léonce conservait une physionomie indifférente; rien dans **>n attitude ne trahissait les profondes émotions de se . âme. Sydonie, moins maîtresse d'eHe-même, n'osait lever les yeux; elle détachait distraitement de son beau bouquet de jasmin des Açores des fleurs que Léonce ramassait une à, une ; le trouble qu'elle éprouvait donnait à son charmant visage une expression de souffrance. Heureusement pour elle cette dangereuse situation ne dura pas longtemps;

Mme Barquier s'approcha , Léonce se leva aussitôt : et elle prit sa place.

« Ma chère belle, dit-elle à Mme de Fiée, je crains que vous ne vous amusiez pas. Que vous disait donc M. des Glayeux? vous Pécoutiez d'un air presque malheureux.

— C'est que je ne savais que lui répondre, répliqua Sydonie avec une franchise qui était, peut-être à son insu, une grande ruse et le meilleur moyen de tromper le, regard clairvoyant de Mme Barquier ; M. de Glayeux m'embarrassait; je me trouve toujours à court avec les gens d'esprit.

— C'est que vous n'avez pas encore appris à dire des niaiseries, mon enfant ; cela viendra à mesure que vous verrez davantage le monde. Il y a une certaine manière de parler agréablement à vide , qui est d'un fort bon usage avec les indifférents : c'est la conversation ordinaire des cercles et des visites. »

Mme Barquier n'avait quitté ni sa robe noire ni sa petite croix; mais elle faisait toujours admirablement les honneurs de son salon , et l'on ne s'apercevait pas que la dévote avait remplacé la femme du monde; il y avait même chez elle quelque chose de mieux ordonné, de plus confortable; c'était un luxe tourné à la parfaite satisfaction de certaines jouissances délicates et relevées ; la musique était ravissante, les lustres jetaient de tranquilles lueurs sur une profusion de fleurs rares ; ,il y avait une recherche exquise dans le choix des mille friandises qui circulaient incessamment sur les plateaux de vermeil. L'air était comme inondé d'harmonie, de douces clartés et de parfums suaves. Personne , pas même les jeunes femmes , ne regretta les plaisirs plus animés du bal.

M. Barquier vint donner le bras à sa nièce et la

promena avec orgueil dans ses salons. En passant devant M. de Fiée , il lui dit tout bas : « Mon neveu , vous et moi nous faisons bien des envieux en ce moment : chacun proclame votre femme la plus belle personne du monde.

— J'en suis bien aise, » répliqua sèchement M. de Fiée.

Léonce se tint k l'écart pendant le reste de la soirée. 11 éprouvait des émotions trop vives, une préoccupation trop ardente pour soutenir l'entretien le plus insignifiant. U n'adressa la parole à personne ; pas même aux demoiselles Violan, qu'il voyait errer d'un salon à l'autre comme trois ombres malheureuses. Les pauvres filles étaient fort délaissées ; elles avaient une certaine attitude indolente et humiliée qui faisait presque pitié; on comprenait qu'elles désespéraient du mariage. Leur mère* seule avait gardé une ferme contenance : elle était comme ces chasseurs intrépides, encore attentifs et immobiles à l'affût longtemps après le soleil levé, et qui veulent absolument lâcher leur coup de fusil, n'importe sur quel gibier.

Il était deux heures lorsque Sydonie partit. Au moment où elle montait en voiture, elle vit Léonce descendre lentement l'escalier; il venait la suivre d'un dernier regard. Elle se pencha à la portière, et il la salua.

« Est-ce que vous connaissez ce personnage? » dit négligemment M. de Fiée.

Sydonie se rejeta au fond de la voiture et répondit :

« C'est un ami intime de mon oncle.

— Il a Pair d'un séminariste avec ses grands cheveux et son regard en extase.

— M. Barquier nous a présentés l'un à l'autre, dit le vicomte ; c'est un homme spirituel et de très-bonne compagnie que M. des Glayeux.

— Ah ! c'était souverainement ennuyeux chez ma tante ! reprit M. de Fiée en bâillant; j'ai dormi, Dieu me pardonne! Qu'as-tu fait à la bouillotte, Edouard?

— Presque rien; on jouait gros jeu pourtant.

— N'avez- vous pas prélevé la part des pauvres? continua M. de Fiée. C'est étonnant que ma vénérable tante n'ait pas songé à imposer les brelans au profit de ses charités; ces bonnes âmes font argent de tout, et puis cela fait honneur de dire : « Je sanctifie tout ce « que je touche , et les joueurs eux-mêmes font le bien « chez moi en se damnant. »

— Mme Barquier ne met pas tant d'ostentation dans ses bonnes œuvres, interrompit Sydonie; depuis quelque temps vous êtes mal pour elle, monsieur.

— C'est qu'elle m'ennuie; elle a maintenant, comme son mari, la rage de prêcher les gens. Ma parole d'honneur ils sont inabordables; je ne serais pas allé chez eux ce soir si je n'eusse été sûr que deux cents personnes seraient entre nous. Cordieu! j'en veux au moine qui a converti notre tante! »

Sydonie n'écoutait plus; il lui tardait d'être seule. Lorsqu'elle se retrouva dans sa chambre, il lui sembla que tout était fini pour elle en ce monde, et tandis que sa négresse la déshabillait, elle pleura devant son miroir. Une amère tristesse avait promptement succédé à ces courts instants de bonheur , et le souvenir de Léonce revenait plus impérieux, plus poignant; elle avait emporté au fond du cœur son regard, sa voix, toutes ses paroles.

« Hélas 1 se disait-elle, je n'ai vu que lui; s'il n'eût pas été là je serais restée triste et indifférente.... Ah! je donnerais toutes ces fêtes pour une de nos soirées de Saint-Maur!..; Qu'il faisait doux sous les grands arbres au bord de l'eau!... »

Le lendemain Mme Violan alla voir Glo tilde.

« Bonjour, ma chère amie , lui dit-elle avec effusion ; comment tous* portez-vous ? comment se porte votre mari? je l'ai vu hier soir, mais je n'ai pu lui demander ni de ses nouvelles ni des vôtres, nous ne nous sommes pas parlé ; il y avait foule chez Mme Barquier.

— Léonce est pourtant rentré de bonne heure, répliqua Glotilde en affectant un ton dégagé.

— Il était deux heures moins un quart quand nous sommes parties, et il est resté après nous. La soirée n'a pas dû se prolonger beaucoup plus longtemps; Mme Barquier aime à se coucher d'assez bonne heure pour ne pas manquer la messe du prône le lendemain. Cela n'empêche pas que ses réunions soient fort bril-* lantes. Que je vous ai regrettée hier ! Vous avez donc tout à fait renoncé au monde ?

— Vous savez que je ne vais plus chez Mme Barquier, répliqua sèchement Glotilde.

— Tenez, je ne vous conçois pas, dit Mme Violan en prenant un air de bonhomie ; votre mari est tout de cette maison, et vous affectez de vous en retirer : il y a là-dessous quelque chose, convenez-en. Parfois j'ai parlé de vous à Mme Barquier ; j'ai essayé de savoir quels étaient ses sentiments pour vous, j'eusse voulu opérer un rapprochement ; mais elle est dune réserve

extrême sur votre compte : elle ne dit rien de vous ni en bien ni en mal, d'où je conclus qu'il y a entre vous quelque grand motif de rupture ; je suis fâchée d'ajouter que la présence continuelle de M. des Glayeux dans cette maison a l'air de vous donner tous les torts ; dans votre intérêt je vous conseille de faire à Mme Barquier quelques avances. . . .

— Jamais, interrompit Glotilde, jamais ! Mme Barquier a eu des torts à mon égard que je ne peux pas lui pardonner.

— Et vous êtes bien sûre de n'en avoir aucun, vous? dit Mme Violan avec un certain regard en dessous.

— Non, répondit Glotilde sans hésiter; car elle vit bien que la vieille commère ne savait rien.

— Alors la conduite de M. des Glayeux est quelque chose d'abominable.

— N'est-ce pas? s'écria Glotilde en prenant un air de victime ; ce n'est pas que je me plaigne de Léonce; il est parfait pour moi ; mais il a des amitiés qui me révoltent, d'autant plus que je ne les comprends pas. Qu'y a-t-il de commun entre un homme jeune et spirituel comme lui, avec ce vieux radoteur de M. Barquier ?

* Quel plaisir trouve-t-il dans la société de cette vieille femme qui a porté des rubans roses jusqu'à cinquante ans passés et qui maintenant a l'air d'une béguine avec sa robe noire et sa petite croix ? Il y a là-dessous quel1 que chose que je ne conçois pas....

— La maison de Mme Barquier est encore fort agréable, observa Mme Violan; on y rencontre beaucoup de jolies femmes.

— M. des Glayeux n'a aucune passion dans le cœur; j'en suis assurée, dit vivement Glotilde.

— Eh ! eh ! ma chère, on ne peut jamais répondre de ces choses-là ! Qui sait ? »

Glotilde regarda Mme Yiolan en face, et l'interrogea d'un geste inquiet et défiant.

« Oh ! je ne sais rien, reprit la vieille dame ; je n'en suis pas même à une simple conjecture. M. des Glayeux avait l'air préoccupé hier soir ; il s'est tenu à part ; je l'ai vu longtemps debout dans l'embrasure d'une fenêtre. Quand je dis que je l'ai vu, c'est que je savais qu'il y était; car il affectait de se tenir derrière les rideaux. Il n'est sorti de là que pour venir saluer la nièce de MmeBarquier

— Je n'ai jamais entendu dire que Mme Barquier eût une nièce, interrompit Glotilde....

— Gomment 1 votre mari ne vous a pas parlé de Mme de Fiée, une créole, belle comme le jour? C'est étonnant ! Je l'ai vue hier pour la première fois. Mais M. Barquier m'avait fait cent fois son portrait, il n'exagérait pas, elle est ravissante.... Une femme de vingt ans, blanche comme un lis, avec des cheveux noirs magnifiques; et puis, une tournure, une grâce.... Elle a fait sensation....

— Et Mme Barquier lui a présenté Léonce? interrompit Glotilde.

— Mais non. Us se connaissaient déjà sans doute, puisque M. des Glayeux est venu la saluer comme je viens de vous le dire.

— Et cette nièce a un mari ?

— Un assez vilain homme, ce me semble; il est un peu roux d'abord; ensuite il ne fait aucun frais pour plaire. Je serais fort étonnée que sa femme l'aimât....

— C'est son devoir pourtant.

— Malheureusement ce n'est pas là une raison infaillible; il est si impossible d'aimer certains maris I G'est ce que je dis tous les jours à' mes filles ... Aussi, ces pauvres petites sont-elles dans une défiance. . . .

— Elles ont tort! car il faut se décider enfin.... C'est si triste de vivre et de mourir fille....

— Et c'est vous qui me dites cela ! répliqua Mme Yiolan avec une feinte bonne foi; vous êtes un modèle de patience et de vertu, chère dame ; car enfin, cela se voit, vous n'êtes pas heureuse. M. des Glayeux est un homme parfait pour tout le monde, excepté pour vous; votre indulgence voudrait en vain le nier; ses procédés sont ceux du mari le plus indifférent.... Je ne suis pas aussi bonne que vous ; si une de mes filles était ainsi délaissée, j'arracherais les yeux à mon gendre.... Oh ! cela ne se passerait pas certainement comme chez vous.... Pauvre chère dame! allez, je vous plains!...

— Mais je vous assure que je ne me trouve pas malheureuse, dit Glotilde animée de dépit et d'indignation. Qui vous a priée de faire sur ma situation ces étranges commentaires? Qui vous dit que je suis délaissée? Les torts de mon mari ne sont qu'apparents.... Il m'aime, je le sais.'... Je n'aurais qu'à dire un mot, et il me sacrifierait toutes ces amitiés qui me blessent ; mais ce mot, je ne le dirai pas, et cela ne nous empêchera pas de faire très -bon ménage.

— Oh! comble de vertu ! fit Mme Violan en aspirant une prise de tabac ; vous êtes la première femme qui m'ait offert un si bel exemple de dissimulation.

— Mais je ne mens pas, s'écria Glotilde exaspérée; je vous dis que je suis heureuse, très-heureuse....

— Tant mieux ! dit Mme Violan d'un air peu convaincu, tant mieux ! Je dirai cela aux gens qui vous plaignent.

— On me plaint? Ah! je ne le savais pas. Eh! qui donc s'occupe ainsi de moi?...

— Votre cousine, d'abord. L'autre jour elle a dit devant moi : « Depuis près de trois semaines je n'ai

« pas vu cette pauvre Glotilde ; elle s'enferme chez « elle. »

— Il est vrai, ma porte lui est défendue....

— A Mme Lechesne ! Vous êtes donc brouillée avec elle aussi?...

— Non, mais je ne veux pas la voir.

— C'est différent. Pourtant vous serez exposée à la rencontrer dans le monde. On parle d'un bal que doit donner Mme de Fiée; votre cousine y sera, et vous y viendrez sans doute ?

— Comment ces gens donnent des bals ! interrompit dédaigneusement Glotilde.

— Pourquoi pas? Us ont un fort bel appartement dans la Chaussée-d'Antin.

— Ils sont donc riches?

— Quatre-vingt mille livres de rentes! dit Mme Violan en appuyant sur le chiffre. Mme de Fiée a eu un million de dot. Sa maison sera fort agréable Phiver prochain ; il faut absolument que M. des Glayeux vous y conduise.

— Nous verrons, » répliqua Glotilde en affectant une grande indifférence.

Pourtant toutes les paroles de Mine Violan lui restèrent sur le cœur; elle ressentit une vague jalousie, une aversion instinctive contre cette belle jeune femme que Léonce devait retrouver dans le monde. Les traits sous lesquels on l'avait peinte restèrent dans sa mémoire ; il lui sembla qu'elle la reconnaîtrait sans l'avoir jamais vue.

Dès que Mme Violan l'eut quittée, elle s'en alla dans la chambre de Léonce; et sans aucun soupçon arrêté elle fureta partout avec encore plus de soin que de coutume. Cette perquisition n'avait eu aucun résultat. Clotilde allait se retirer lorsqu'elle avisa quelques fleurs

de jasmin cachées sous une feuille de papier, où Léonce avait écrit cette seule ligne, qui semblait être le commencement d'une lettre :

« Je serais bien malheureux si je ne vous avais retrouvée que pour un moment ! ... »

Glotilde relut deux fois ces mots d'un œil ardent et fixe ; puis elle murmura :

c Ceci s'adresse à une femme.... Ces. fleurs.... il les garde parce qu'elle les avait touchées. . , . Ah ! il l'aime. . . . J'ai donc une rivale?... Et, dans ma stupide confiance, je le croyais indifférent pour toutes les femmes comme pour moi. .. Ah! je me vengerai d'elle et de lui!... Ah! il l'a retrouvée!... Mais où donc s'étaient-ils connus?... »

Léonce ne rentra qu'à minuit; Glotilde l'attendait chez lui, à genoux et le visage caché dans ses mains. Il recula en la voyant.

c Ah ! murmura-t-il, voici une scène !... »

Et comme elle ne changeait pas d'attitude, il lui dit doucement :

« Que faites-vous donc là, Glotilde? allons, relevezvous, rentrez dans votre chambre, demain nous nous parlerons....

— Demain ! interrompit-elle ; et cette nuit comment la passerai-je?... comme tant d'autres nuits, dans les larmes.... Croyez-vous que de telles douleurs puis-

sent être supportées longtemps?... Oh! non, non.... Léonce, c'est moi qui viens à mon tour vous dire : Cette vie est un supplice qui ne .peut pas durer !...

— Il finira quand vous voudrez, répondit-il vivement; je suis prêt à faire tout ce qui pourra assurer votre tranquillité et votre bonheur.... Plût à Dieu que vous m'eussiez parlé ainsi plus tôt!... Voyons, Clotilde, ou voulez-vous aller?... comment voulez-vous vivre?... Grâce au ciel, les embarras d'argent ne seront pas un obstacle; je puis encore vous donner la moitié de mon revenu, plus encore si ce n'était pas assez....

— Ainsi donc vous me laisseriez partir?...

— A Dieu ne plaise que je vous retienne malgré vous! Je suis juste, Glotilde, la vie que vous menez ici est fort triste....

— Vous en convenez, interrompit^elle.

— Je n'ai jamais eu la prétention de vous prouver quovous étiez une femme heureuse; vous avez beaucoup souffert, je le sais.... Mais, convenez- en aujourd'hui, c'était votre faute.

— Ma faute à moi, ma seule faute? »

Léonce se tut un moment, puis il répondit :

« Nul ne peut être juge dans sa propre cause ; mais, la main sur la conscience, il me semble que oui ; dans ces cruelles luttes, vous preniez toujours l'offensive; je me suis défendu....

— Bien défendu! interrompit-elle ironiquement; le champ de bataille vous est resté.

— Au contraire, j'ai battu en retraite, j'ai fui.... Mais k quoi bon rappeler tout cela, Glotilde? Le passé n'est plus à nous; qu'importe à présent ce qu'il a été.... Vous voyez que je fais bon marché de mes rancunes ; imitez-moi. Allons, parlez-moi de vos projets; tâchons de nous entendre une fois dans votre vie; c'est possible,

puisqu'il s'agit d'une chose à laquelle nous apportons tous deux la même bonne volonté. »

Clotilde vint s'asseoir près de son mari, et le regarda longtemps sans répondre, avec une expression ardente de douleur et de prière; il y avait de la colère, de l'amour, une farouche résolution au fond de ses prunelles sombres. Léonce lui avait déjà vu cette phyjsionomie-là.

« Hélas! dit-il découragé, que me voulez-vous donc?

— Tout ce que vous me refusez, répondit-elle avec une explosion de larmes. Léonce, je ne vous parle pas des blessures de mon amour-propre, de tout ce que ma fierté doit souffrir de votre indifférence : ceci n'est rien auprès de mes autres douleurs.... Oh! quels tourments sont comparables à ceux d'un cœur méprisé.... Je ne veux plus me contenter de la part que vous me faites dans votre vie.... Léonce, à défaut de ton amour, il me faut ta présence ; il me faut l'apparence du bonheur que je n'ai pas.... je veux être près de toi, à ma place, à la place dont nulle femme n'a le droit de me chasser....

— C'est ainsi que vous entendez une nouvelle vie plus calme, plus heureuse ! interrompit-il.

— Oui; je réclame la position que j'ai follement abandonnée; je veux retourner avec toi dans le monde; ce n'est que sous ta protection que je peux m'y montrer; je suis ta femme; je porte ton nom; me renieras-tu? »

Les sentiments de justice et de générosité s'éveillaient aisément dans l'âme de Léonce ; les larmes de Clotilde lui firent mal. En la voyant ainsi suppliante et brisée, il éprouva comme un remords, et au fond de son cœur il pleura sur elle et sur lui.

Mais Clotilde ne devina point son silence, et elle reprit avec un geste de sourde menace : « Prenez garde!

si vous vous obstiniez à me repousser, je pourrais croire.... »

Léonce releva la tête et dit froidement :

« Que croiriez-vous?

— Je croirais que vous me reléguez ici, parce que vous ne voulez pas mettre face à face votre femme et votre maîtresse. »

Ce mot changea subitementles dispositions de Léonce; il n'éprouva plus ni compassion ni remords; Glotilde venait de perdre, par sa déplorable maladresse, le dernier avantage de sa position. Gomme il ne répondait rien, elle réprit avec une ironie furieuse :

« C'est un reste de pudeur de votre part ; vous ne voulez pas mettre une femme honnête en présence d'une femme perdue..., »

Léonce pâlit à cet outrage ; jamais les emportements de sa femme n'avaient soulevé en lui une aussi terrible colère ; il y avait dans ce qu'elle venait de dire une vague allusion, qu'il ne devaitjamaispardonner.il éprouva pour la première fois un désir de vengeance, une impitoyable volonté de briser toutes les «espérances qui pouvaient rester dans le cœur de Glotilde.

Elle sentit promptement qu'elle était allée trop loin, et, se penchant vers Léonce, elle lui dit d'un ton radouci :

« Mais comment veux-tu que je reste sans soupçons quand tu me repousses ainsi ! Je serai plus tranquille quand nous vivrons davantage ensemble. J'ai eu des torts, j'en conviens ; mais, je les réparerai ; je suivrai les conseils de Blanche .... »

Elle se mit presque à genoux, et reprit avec une feinte soumission :

« N'est-ce pas ce que tu voulais, Léonce? Va, rien ne me coûtera pour t'obéir et te plaire.... Je veux re-

conquérir tout ce que j'ai perdu.... Tu m'y aideras un peu .... Si tu savais comme je t'aime ! ... »

Elle avait pris une des mains de Léonce, et elle la pressait de sa. bouche.

« Écoutez-moi, dit-il froidement, je ne veux pas vous tromper, je n'ai rien à vous donner en échange de votre amour; non, plus rien. Je ne vous ai jamais aimée; je n'avais de sympathie ni pour votre esprit, ni pour votre beauté ; pourtant je me serais attaché à vous comme à une bonne sœur, si vous eussiez été meilleure. Mais vous m'avez rendu horriblement malheureux, et mon cœur s'est éloigné de vous.. .. Rien ne peut le ramener, car je ne crois ni à votre dévouement ni à vos bonnes résolutions. Vous m'aimez pour vous, non pour moi,

Glotilde Il y a dans votre passion quelque chose

d'égoïste, de farouche qui me fait peur. Ne tournez plus vos espérances et vos efforts vers un but que vous n'atteindrez pas; restons ce que nous sommes depuis longtemps, ou bien séparons-nous tout à fait ; il n'y a plus qu'à choisir entre ces deux partis. »

Glotilde avait laissé aller la ïnain de son mari ; elle gardait un morne silence ; son regard fauve étincelait ; ses lèvres étaient blêmes et serrées....

« Afin que nous nous entendions une fois pour toutes, reprit Léonce, j'ai posé nettement la question, c'est à vous de la résoudre ; il s'agit de rester ou de partir ; vous resterez ou vous partirez aux conditions que je viens de vous faire. Elles sont irrévocables.

— Je mériterais mon malheur si je les acceptais, interrompit violemment Glotilde ; ah ! vous êtes bien fort contre moi, maintenant 1... mais je devine aisément le motif de ces volontés inexorables.... C'est l'amour que vous avez pour une autre femme qui vous les inspire.... Vous me trompez lâchement, monsieur!

— Non, interrompit Léonce, non ; car je vous déclare ici que j'ai dans le cœur un amour ardent....

— Ah! vous l'avouez, s'écria Glotilde avec une stupéfaction qui déborda un moment toutes ses autres impressions; vous aimez! Et le nom de cette .femme, le direz-vous aussi?

— Non ! répondit Léonce, je ne vous le livrerai pas. . . .

— Mais je le saurai, s'écria-t-elle ; je saurai quelle est la femme que vous seriez bien malheureux de n'avoir retrouvée que pour un moment. ...

' — Ah ! vous êtes venue visiter mes papiers, interrompit Léonce d'une voix irritée ; vous avez profité de mon absence pour surprendre le secret de mes lettres ! . . . C'est une action infâme!...

— Tiens ! s'écria Glotilde en tirant de son sein les fleurs et la lettre commencée qu'elle foula aux pieds; tiens! je te les rends.... Va, tu ne m'as rien appris, je savais tout.... »

Léonce s'était levé aussi ; il prit Clotilde au bras, et dit en lui montrant la porte avec un geste violent :

« Sortez!... je vous défends de rentrer ici!... sortez!...» r

Elle recula jusques au fond de la chambre, et s'accouda sur la: cheminée, daos l'attitude de quelqu'un qui ne cédera qu'à la force. Ses cheveux flottaient épars et hérissés comme une crinière; son œil étincelait, elle avait la beauté terrible et farouche d'une lionne.

Léonce avait repris un peu de sang-froid; il lui dit plus' doucement :

« Allons, retournez dans votre chambre.... Finissons cette effroyable scène.... »

Et comme elle ne bougeait pas, il ajouta :

« Alors, c'est moi qui sortirai d'ici, pour toujours, cette nuit même.... »

Clotilde s'élança entre lui et là porte, et, désignant du doigt une boîte ouverte sur le bureau, elle s'écria :

« Tes pistolets sont là.... Ils sont chargés.... N'as-tu pas peur que je veuille en finir?..; »

Il tenta de la repousser, et dans cette espèce de lutte le pied lui glissa ; il tomba sur ses genoux. Clotilde mit la main sur les pistolets, et dit d'une voix sourde :

c J'ai assez de cœur pour achever d'un coup ma vie et la tienne. Ne le crois-tu pas?... »

Il s'était relevé, et il répondit en la regardant en face :

« Je crois que vous êtes un monstre.... Je crois que vous êtes capable d'un crime qui vous enverrait à l'échafand! »

Clotilde frémit à ce mot terrible ; elle eut peur d'ellemême; et, sans répondre une seule parole, elle milles deux mains à son front avec un geste désespéré, et se précipita hors de la chambre.

« Maurisset, dit Clotilde au concierge, qui était monté pour recevoir ses ordres, vous m'apporterez toutes les lettres, même celles de faire part; tout cela ne doit passer que par vos mains et par les miennes. Vous surveillerez en bas ; si l'on emportait une malle, un portemanteau, vous savez que vous devez suivre.... Est-il venu du monde ce matin pour M. des Glayeux?

— Personne autre que ce vieil original; Madame

sait?... Il passe sans demander, et quand Monsieur n'y est pas, il ne laisse point de carte.

— Est-il resté longtemps ?

— Je ne l'ai pas vu ressortir.

— C'est bien, allez.

— Monsieur Maurisset, dit la femme de chambre, qui épiait la sortie du concierge en ayant l'air de ranger quelque chose dans le salon; monsieur Maurisset, il y a du vent à la mer; Madame s'est promenée toute la nuit....

— Voilà une femme folle de son mari! Allez, il n'y en a pas beaucoup qui feraient comme ça des frais pour savoir si on leur est fidèle. Gela lui coûte toujours une cinquantaine de francs par mois.

— C'est plus qu'elle ne me donne de gages; pourtant je surveille Monsieur, moi aussi.... Et puis j'ai un mal ! Madame a la parole fort haute.... Cela fait pitié ; car enfin elle n'a pas plus d'éducation qu'une épicière ; elle ne sait pas dire deux mots aux gens.... C'est pour cela qu'il ne vient guère de visites ici.

—Madame n'a pas un caractère agréable, c'est vrai ; mais elle paye comme un agent de change.

— Oui, elle vous paye, vous; mais moi!... Elle n'a pas d'ordre ; mes gages sont toujours en arrière ; si Monsieur savait cela.... C'est lui qui est aisé à servir et de bon compte.... Allez, Madame a beau faire, ce n'est pas pour elle que je le trahirai; si je me doutais qu'il la trompait elle n'en saurait rien.

— Vous seriez bien fine d'y voir quelque chose: moi, d'abord, je n'y vois que du feu.... Monsieur est sage comme une fille, il ne rentre guère passé minuit; le jour on sait à peu près où il est; je l'ai suivi par ordre de Madame, et elle n'a pas été plus avancée : il allait chez son cousin le notaire, où il a un intérêt dans

l'étude, ou bien chez le vieux monsieur qui vient souvent. Il n'y avait pas le mot à dire; pourtant Madame fait des scènes....

— Ah ! les maîtres, comme c'est adonné à ses passions! observa la femme de chambre en haussant les épaules. Allons! la sonnette. Il n'y a pas moyen de parler un moment. »

Aux premiers mouvements de colère et de jalousie furieuse qui avaient fait explosion dans l'âme de Glotilde, succédaient un implacable ressentiment, une féroce curiosité, des doutes, des incertitudes terribles. Ses soupçons se portaient sur toutes les femmes dont elle connaissait l'existence et le nom, et sa jalousie irrésolue flottait entre plusieurs probabilités. Elle se décida à aller aux renseignements chez Mme Yiolan; c'était la seule personne qui lui eût jamais été bonne à quelque chose dans ses investigations.

« Quelle agréable surprise ! s'écria la bonne dame en voyant venir Clotilde les joues pâles et les yeux rouges; mesdemoiselles, c'est Mme des Glay eux; laissez là vos pinceaux et votre musique. ...»

Les trois demoiselles Violan vinrent embrasser Clotilde du bout des lèvres.

« Chère dame, c'est un miracle de vous voir, dit Louisa; et votre santé? Je vous trouve un peu pâlie. . . .

— Je suis très-bien; je ne me suis jamais mieux portée, répondit-elle en affectant une tranquille satisfaction; la solitude où je vis me va fort; je m'y repose tout doucement, tandis que vous vous livrez aux plaisirs du monde....

— Nous sortons peu, dit El vire; maman n'accepte que les invitations choisies; elle ne nous mène que dans les maisons très comme il faut ; cet hiver nous n'irons en soirée qu'une ou deux fois la semaine!...

— Nous sommes si agréablement chez nous, reprit Louisa. Quelle douce vie que la nôtre ! des habitudes paisibles, les distractions de l'étude, les amusements du monde, une bonne mère, de bons amis et point de mari, c'est le paradis sur terre !

— Louisa, dit gravement Mme Violan, vous me faites de la peine quand vous témoignez cette antipathie pour le mariage.

— Pardon, maman, c'est plus fort que moi, cela m'échappe; je ne puis pas m'empêcher de dire que je n'ai qu'un souci, c'est la erainte de changer d'état.

— Cette crainte vous tourmentera moins de jour en jour, dit aigrement Glotilde.

— Comment va M. des Glayeux? se hâta de demander Mme Violan.

— Parfaitement. Je vous remercie ; je l'ai laissé chez lui.

— Je lui en veux depuis la soirée de Mme Barquier, dit Louisa; il était d'une distraction! Dieu me pardonne, je crois qu'il a passé devant nous sans nous reconnaître.

— Il n'est pas venu vous saluer? s'écria Glotilde.

— Gomme on salue tout le monde en passant. Tous ses empressements ont été pour la nièce de Mme Barquier.

— Ah! cette dame créole?

— Oui. Une bien belle personne....

— Elle tombe ici comme des nues; nous n'en avions jamais entendu parler. Est-ce qu'elle arrive de son pays?

— Je ne le crois pas; elle a habité longtemps un couvent....

— Ah! elle avait quitté son mari?...

— Apparemment.

— C'est édifiant. Et dans quel couvent s'était-elle enfermée?

— Je ne sais; il y a déjà quelque temps de cela. Elle a habité dernièrement une maison de campagne à Saint-Maur ; elle vivait comme dans un ermitage, ne voyant jamais personne. C'est Mme Barquier qui Ta décidée à paraître enfin dans le monde. »

Les soupçons de Glotilde se détournèrent de Mme de Fiée, car elle ne vit pas quelles relations antérieures avaient pu exister entre elle et Léonce.

Louisa s'était aperçue avec une maligne joie qu'un sentiment d'envie s'élevait dans l'âme de Clotilde. Elle reprit charitablement:

« Mme de Fiée aura cet hiver de fort belles soirées; son apparition a fait sensation chez Mme Barquier; elle avait une toilette ravissante.

— Je n'ai jamais vu une chevelure comme la sienne, ajouta Elvire; figurez-vous, madame, une double natte qui lui faisait deux fois le tour de la tête.

— Elle avait une robe de moire blanche, dit Zénaïde ; le blanc sied très-bien aux femmes qui ont une taille élégante.

— L'ensemble de cette toilette était ravissant, reprit Louisa, comme pour résumer les opinions ; il n'y manquait rieïi, il n'y avait rien de trop ; tout était en harmonie, tout, depuis les diamants jusqu'au bouquet de jasmin. »

Clotilde releva la tête à ce mot.

« Un bouquet de jasmin! interrompit-elle, mais c'est horriblement commun .

— Le jasmin desAçores?... répliqua Louisa. Je vous assure que non, madame; et la preuve, c'est qu'à la soirée d'avant-hier le bouquet de Mme de Fiée a été remarqué; personne n'en avait un semblable. »

Glotilde tomba aussitôt dans une grande distraction ; elle entendit à peine les commentaires plus ou moios bienveillants des demoiselles Violan; et Louisa s'aperçut avec dépit que tous les traits qu'elle lui décochait glissaient sans l'effleurer .

Clotilde sortit de chez Mme Violan en emportant au cœur un aiguillon envenimé ; sa tête brûlait et s'égarait; d'affreux projets de vengeance traversaient son esprit, et elle les rejetait aussitôt comme insuffisants à sa jalousie et à sa haine. Elle marcha au hasard; elle avait besoin d'air, demouvement;elle se sentait devenir folle. On ne s'étonne de rien dans les rues de Paris ; pourtant les passants remarquaient cette jeune femme, d'une mise élégante, d'une beauté sévère, qui marchait comme un gendarme ou une lady du Northamptonshire.

Glotilde descendit ainsi les boulevards et la rue de la Paix. En arrivant à la grille des Tuileries, elle se trouva face à face avec sa cousine. Blanche s'en revenait seule de chez Mme de Fiée.

« Eh ! bon Dieu! s'écria-t-elle en passant son bras sous celui de Clotilde, c'est toi !.. . D'où viens-tu ? qu'astu? que t'est- il arrivé? tu es toute bouleversée. Viens t asseoir, et tâche de te calmer.... Il me semble qu'on te regarde.... »

Elle entraîna Glotilde dans le jardin , et toutes deux se mirent à l'écart.

Mme des Glayeux n'éprouvait aucun sentiment de confiance et d'amitié pour Blanche, mais il y avait dans son cœur un trop plein de colère et de douleur qui déborda. Elle raconta, avec plusieurs réticences, la cruelle scène de la veille et les aveux de Léonce.

« Il t'a dit cela ! s'écria Blanche consternée ; il a eu tort.

— Oui, il m'a déclaré qu'il aimait une autre femme ....

J'en avais la preuve, et pourtant je doutais encore.... Il a pris soin de me convaincre.... Avec quel horrible sang-froid il m'a avoué sa trahison....

— Et cette femme ! tu soupçonnes qui elle est ?...

— Je ne soupçonne plus rien; je sais tout. Cette femme, tu la connais ; c'est la nièce de Mme Barquier, Mme de Fiée....

— C'est impossible, interrompit Blanche; il ne m'avait, jamais parlé d'elle.... Il ne la connaissait pas avant cette soirée.

— Tu te trompes; ils se sont rencontrés déjà; elle demeurait à la campagne, aux environs de Paris....

. — Alors il y aurait déjà quelques mois? dit Blanche en se souvenant tout à coup de Saint-Maur.

— Eh bien ! reprit Glotilde avec amertume, tu le vois; cette intimité de la famille Barquier a porté ses fruits.,.. L'instinct qui me faisait haïr ces gens-là ne me trompait pas.. . . J'avais un pressentiment que leur maison me serait funeste.... Voilà où j'en suis pour avoir souffert patiemment que Léonce y retournât.... »

Mme Lechesne avait rapidement rapproché certaines circonstances et fait des conjectures; elle n'eut plus aucun doute. Pourtant elle dit à Glotilde :

« Je persiste à croire que tu t'abuses ; ce n'est pas de Mme de Fiée que Léonce est amoureux.... Il ne t'a pas avoué cela.... Quelle preuve en as-tu?... »

Clotilde ne voulut pas avouer comment elle avait trouvé la lettre commencée' et les fleurs détachées du bouquet de Sydonie; elle se contenta de répondre :

« Va, j'en suis sûre, et bientôt les preuves ne me manqueront pas.

— Tu auras tort de les rechercher.

— Je suis arrivée au dernier degré du malheur que j'avais prévu! s'écria Glotilde; quelle situation!...

— Il faut en prendre ton parti, car ceci est sans remède à. présent, dit Blanche après réflexion ; voyons, récapitule les chances de bonheur et les bons côtés de ta position, et tu connaîtras qu'il faut te résigner. Léonce ne t'aime plus, il aime une autre femme, c'est un grand malheur sans doute ; mais tu n'y peux rien; ni tes larmes, ni tes soumissions, ni ton amour, ni tes plaintes, ni tes emportements ne changeront son cœur, ne te rendront son amour; il faut y renoncer ; tu te débattrais vainement contre l'indifférence de Léonce ; ce que tu redemandes n'est pas en son pouvoir. Tâche de te faire, pour un temps du moins, une vie en dehors de la sienne ; attends avec patience, avec calme, qu'il revienne vers toi, et peut-être un jour retrouveras-tu plus que tu n'as perdu. Tu ne me comprends pas ; ce conseil t'irrite.... Mais quel sera ton avenir si tune le suis pas? Tu n'as pas le choix; souviens-toi d'ailleurs de ce que tu dois à Léonce.... il t'a donné son nom, une position dans le monde.... Gela vaut quelque chose ; songe à ce que tu serais sans lui, songe quelle est ta famille....

— Achève, dit Glotilde avec une sombre irritation; achève, reproche-moi d'être la fille d'un banqueroutier.

— Je ne te le reproche pas, ma pauvre Glotilde ; je te plains d'avoir une telle famille ; et j'ajouterai que c'est un malheur dont tu dois dédommager Léonce, fûtce par les plus douloureux sacrifices....

— Le sacrifice de -tous mes droits d'épouse ?

— Que sont-ils du moment que tu n'es plus aimée ?» Glotilde détourna la tête avec un geste emporté. « Assez de' tes consolations et de tes conseils ! répondit-elle, ils agrandissent la plaie au lieu de la fermer; tu es comme ces guérisseurs impitoyables qui appliquent sur tous les maux le fer et le feu.... Merci ! merci !... je me

souviendrai de tes bons avis.... On dirait, certes, que Léonce te les avait dictés ; il semble parler par ta bouche.... Vous vous entendez toujours bien, je le vois.... » Elle se leva à ces mots, et, saluant sa cousine avec une dédaigneuse colère, elle s'en alla.

Sydonie s'était laissé entraîner dans le monde ; mais elle y portait un cœur où l'amour dominait les préoccupations de la vanité ; elle regrettait toujours la vie solitaire et cachée, et le tranquille bonheur dont elle avait joui à Saint-Maur : pourtant elle retrouvait partout Léonce ; mais ils étaient sous lès yeux de témoins clairvoyants et curieux ; rarement l'occasion s'offrait d'échanger une pensée intime, de laisser dire au regard tout ce que l'âme ressentait.

Cette situation n'était pas sans douceur cependant : Léonce était heureux et fier lorsqu'au bal un murmure d'admiration saluait l'arrivée de Sydonie, lorsque la foule se pressait à sa suite comme sur les pas d'une reine.

Il était heureux surtout de la retrouver dans l'intimité de ses relations habituelles. C'étaient de douces soirées que celles qu'il passait dans le salon de Mme de Fiée, où se réunissait le bon M. Barquier, Philippe, dont l'esprit était si fin et si enjoué, la charmante Blanche et Mme Barquier, que sa dévotion ne rendait pas trop austère.

On causait autour de la table, couverte de dessins et d'albums; parfois Léonce faisait une lecture, ou bien Blanche se mettait au piano et chantait quelque air brillant, quelque romance à la mode.

Sydonie écoutait languissante, animée et Pâme remplie d'un vague bonheur. Rarement ses regards se levaient sur Léonce , mais toutes ses paroles avaient un sens qui s'adressait à lui ; elle s'abandonnait sans remords à cet amour dont toutes les satisfactions étaient encore innocentes ; elle se rassurait en considérant la pureté de ses sentiments et la chasteté de sa vie.

Le vicomte de Fiée ne quittait pas sa belle-sœur ; il semblait surveiller sa tranquillité, son bonheur, avec la sollicitude d'un père ; il la protégeait d'une manière occulte contre M. de Fiée ; il était toujours là entre elle et lui.

Quand elle était triste il s'inquiétait et lui disait avec sollicitude : « Qu'avez- vous, ma sœur? il faut- me le dire, vous n'avez pas de meilleur ami que moi. »

Alorsla jeune femme lui répondait les larmes aux yeux:

« Je ne me trouverai pas tout à fait malheureuse tant que vous serez là, cher frère ; promettez-moi de rester toujours ici.

— Je vous le promets, pauvre chère enfant, je resterai aussi longtemps que vous aurez besoin de ma présence, tant que Gustave ne sera pas pour vous ce qu'il devrait être, un.hon mari.... »

M. do Fiée avait pourtant modifié jusqu'à un certain point ses habitudes; il ne disparaissait plus de chez lui pendant des semailles entières ; il découchait même assez rarement ; il est vrai qu'il ne rentrait guère qu'au jour.,

' Il «avait d'étranges procédés avec Sydonie, et, pour quiconque ne savait pas le secret de ce ménage, ils

étaient inexplicables. M. de Fiée affectait en public des airs familiers jusqu'à l'impertinence; on eût dit qu'il prenait plaisir à mettre ses prérogatives en évidence ; quand il y avait du monde chez Sydonie ; il ne manquait pas de venir chuchotera son oreille quelque observation insignifiante; il jouait avec son éventail; il s'emparait de ses bouquets ; il la persécutait de ses plaisanteries ; tout ce manège finissait dès qu'il n'y avait plus personne ; et entre eux, dans leurs courts tête-à-tête, M. de Fiée gardait toujours un ton sec et ironique. Ordinairement alors il disait à sa femme d'un air dédaigneux : « Vous avez été fort maussade ce soir..., »

Heureusement ces choses-là ne se renouvelaient pas tous les jours ; M. de Fiée s'ennuyait horriblement dans les soirées intimes de sa belle tante, comme il lappelait ironiquement; il fuyait surtout Léonce, dont il se moquait volontiers et qu'il avait surnommé le sigisbé de Mme Barquier.

Le vicomte traitait son frère avec froideur; il dédaignait de lui faire des représentations, ni même une simple observation sur ses prodigalités, sur la publicité de ses liaisons avec certaines femmes, et sur l'éclat de ses folies.

Mme Barquier surveillait de près sa nièce. C'était un Argus dont les cent yeux voyaient tout alentour de la jeune femme, et ne laissaient approcher personne. Elle se doutait des sentiments de Léonce; mais elle ne soupçonnait rien de ce que Sydonie avait au "fond du cœur; en ceci son expérience la trompait. Blanche, mieux éclairée, avait gardé le silence même avec Léonce; une fois seulement elle lui dit : x

Méfiez- vous de Glotilde; elle soupçonne qui vous aimez.

« Elle a soupçonné jusqu'à Mme Barquier, répondit Léonce en haussant les épaules.

— Ce n'est plus de la tante qu'elle est jalouse, » répliqua Blanche.

Léonce s'inquiéta peu de cet avertissement; il n'avait pas revu sa femme depuis cette cruelle "scène qui lui avait laissé mn si profond ressentiment, et il comptait pouvoir rester ainsi longtemps séparé d'elle sous le même toit. Chacun avait son appartement, son monde, ses habitudes à part, et, en y mettant de la bonne volonté, il était aisé de ne pas se rencontrer.

Clotilde s'était attendue à quelque résolution violente. Elle avait veillé nuit et jour sur son mari ; elle était prête à le suivre s'il était parti. Quand elle vit qu'il restait, elle désespéra tout à fait de lui ; car elle comprit qu'il ne craignait plus ces plaintes, ces menaces, ces querelles, qui naguère l'impressionnaient si douloureusement. Elle menait ainsi une étrange et malheureuse vie; son cœur était bourrelé de mauvaises passions; elle- faisait d'infernales spéculations, d'atroces projets de vengeance ; elle s'accoutumait à envisager une mort violente comme le seul dénoûment possible au lugubre drame de sa vie. Mme de Fiée était encore plus que Léonce son idée fixe ; cette femme si jeune, si belle, si enviée lui inspirait une effroyable haine, une féroce curiosité.

Léonce n'aurait pas été si indifférent aux menaces de Clotilde s'il avait connu le fond de son âme sèche, égoïste, implacable; il avait jugé son esprit faux, son caractère indomptable ; mais il ne comprenait pas qu'il y avait quelque chose qui allait jusqu'à la folie dans cette tête-là.

Mme Violan était devenue, à son insu, l'espion de Clotilde; pour le seul plaisir de tourmenter Mme des Glayeux, elle lui rapportait minutieusement une foule de détails qui, au fond, n'avaient d'intérêt et de sens

que pour une femme jalouse. La bonne dame était impitoyable quand elle entamait certain sujet de conversation ; elle ne tarissait pas ; elle tournait et retournait lentement son arme au cœur de Clotilde ; elle la blessait cruellement dans ses passions les plus emportées, l'orgueil et la jalousie. La jeune femme haïssait profondément cette amie officieuse qui, sans avoir l'air de s'en douter, la laissait toujours désespérée, et pourtant elle recherchait le supplice de ces longs entretiens , où il n'était question que de Mme de Fiée. Elle parvint ainsi à la connaître , à pouvoir juger son esprit, sa figure, ses habitudes, comme si elle l'avait vue souvent. Les demoiselles Violan secondaient admirablement leur mère; elles avaient une cruelle déception à venger, et le malheur de Clotilde ne leur semblait pas encore expier suffisamment son mariage. Cependant ni les unes ni les autres ne s'étaient doutées des senti-, ments de Léonce pour Sydonie, et il n'y avait aucune allusion dans leurs récits.

Un jour Mme Violan vint voir Clotilde avec ses trois filles ; ce formidable bataillon carré entoura la profonde causeuse, où Mme des Glayeux était à demi couchée, et la conversation roula aussitôt sur son thème ordinaire ; les demoiselles Violan y allaient avec un instinct et des rancunes de vieille fille ; chacun de leur trait touchait au but.

« Madame, dit Louisa, c'est désespérant que votre santé ne soit pas encore remise ; la saison des bals est tout à fait venue

— Mme de Fiée nous donne un bal de samedi en huit: ce sera magnifique, continua Zénaïde.

— Elle a un si bel appartement , ses salons sont décorés avec tant de goût!...

— Ces gens-là doivent avoir une fortune immense,

ajouta Elvire , Mme de Fiée avait mis ses diamants au bal de Mme de G....

— Elle était toute rayonnante, «poursuivit Mme Violan.

Clotilde écoutait, le regard sombre, les lèvres contractées ; les trois sœurs sourirent et s'écrièrent Tune après l'autre :

« Je ne l'ai jamais vue si belle qu avant-hier chez Mme Barquier, avec sa robe de mousseline blanche et des rubans bleus à la tête, une toilette de pensionnaire.

— Rien ne peut la parer, c'est elle qui pare tout ce qu'elle porte.

— Elle a été charmante pour nous; elle s'est approchée pour me parler de son bal....

— Ma chère belle, dit Mme Violan en se tournant vers Clotilde, n'y aurait-il donc pas moyen que vous y vinssiez? Mme de Fiée ne manquera pas de vous envoyer une invitation. Avez-vous déjà échangé vos cartes de visites?

-— Non, répondit sèchement Clotilde, ce n'était pas à moi d'aller au-devant d'elle.

— M. des Glayeux, qui est de toute cette maison, arrangera cela.... Et puis, tenez, dans votre intérêt, c'est convenable : il y a de l'affectation à se retirer ainsi de toutes les personnes que voit votre mari, et cela peut vous faire tort : il y a tant de gens malveillants!...

— Eh ! bon Dieu ! madame, qui s'occupe de ces choses-là? Mme de Fiée, peut-être....

— Mais non, ce n'est pas elle assurément, on ne lui a jamais parlé de vous....

— Peut-être quelle ignore jusqu'à mon existence, interrompit ironiquement Clotilde.

— Mon Dieu ! ce ne serait pas impossible, répondit la vieille dame avec bonhomie; moi d'abord, voyant que vous ne mettiez pas d'empressement à la connaître, je ne lui ai rien dit absolument. Sa tante affecte de ne point s'occuper de vous. Quant à M. des Glayeux, il ne prononce jamais votre nom, et réellement beaucoup de gens peuvent croire qu'il n'est pas marié....

— Cette supposition est absurde ! interrompit vivement Glotilde. Eh ! ne suffit-il pas d'une langue comme celle de M. Barquier pour faire la biographie complète de tous les gens qui vont chez sa nièce ! Allez, il n'aura* rien omis en racontant la vie de M. des Glayeux ; et, comme j'y tiens naturellement une place, Mme déliée sait bien que j'existe,

— Oui, répondit Mme Violan, toujours du même ton, elle le sait comme cela vaguement, mais elle ne pense pas à vous, car sans cela je suis sûre qu'elle vous aurait déjà fait quelques avances. Cette connaissance vous serait bien agréable; c'est inconcevable que M. des Glayeux ne se soit pas empressé de vous la procurer.

— C'est moi qui m'y suis refusée.

— Vous avez eu tort, grand tort, pour les raisons que je viens de vous dire; il faut revenir là-dessus, chère dame, et demander à votre mari de vous conduire à ce bal.... Si vous n'y venez pas on le remarquera certainement.

— Oui , répondit Glotilde en se relevant d'un air décidé, j'irai! »

Léonce , en rentrant le soir , trouva chez lui ce billet •de Glotilde :

«Monsieur, il y a samedi prochain un bal chez Mme de Fiée, vous y serez, je veux vous y accompagner. »

Léonce répondit sur-le-champ :

« Madame , vous ne connaissez de près ni de loin Mme de Fiée; vous n'avez reçu aucune invitation pour son bal, et je ne vous y conduirai pas. »

Un quart d'heure après il reçut la lettre suivante :

«Une invitation adressée à vous seul serait une insulte pour moi, monsieur; et ce serait une lâcheté de votre part de ne pas la relever. Permis à vous d'aller sans moi dans les maisons dont je me suis volontairement retirée; mais je réclame le droit de vous accompagner dans celles où nous ne nous sommes pas encore montrés ensemble : c'est à vous de m'y présenter. J'accepterai l'invitation que Mme de Fiée ne se dispensera pas de m'adresser dès qu'elle aura reçu les cartes de visites que j'ai envoyées en votre nom et au mien. »

Léonce froissa cette lettre avec une sourde colère , et alla sur-le-champ répondre à sa femme. Elle ne s'était pas attendue à le voir venir , et en ce moment plus que jamais elle comprit son impuissance; elle ne lui inspirait même plus un sentiment de crainte.

« Madame , quelles sont ces folies ? dit-il en lui montrant la lettre ; vous voulez que je vous conduise chez Mme de Fiée ? Mais avez-vous donc oublié qu'elle est la nièce de Mme Barquier? Avez- vous oublié cette odieuse scène de l'Opéra? Pouvez-vous maintenant vous retrouver en face d'une femme que vous avez si cruellement insultée? Je n'y consentirai pas; car la honte en serait pour vous, non pour elle.... Il m'est pénible de vous rappeler ces choses-là; mais vous m'y avez forcé. »

A cette déclaration, prononcée d'un ton bref et ferme, Clotilde resta un moment interdite; elle sentit que Léonce lui opposait des motifs de résistance trop fondés pour qu'elle pût les nier; et, comme tous ceux qui ne veulent pas convenir d'un tort évident , elle se jeta surle-champ hors de la question.

« C'en est trop , s'écria-t-elle en pleurant, je ne puis plus supporter cette vie.... Je m'en irai....

— J'ai l'espoir que vous serez alors plus heureuse ; et si je désire que vous preniez ce parti , c'est encore bien plus pour vous que pour moi.

— Je le crois! Que vous importe ma présence ici, j'y tiens si peu de place !... Vous souvenez-vous seulement qu'à quelques pas de vous la triste victime de votre infidélité souffre et se meurt !

— Mon Dieu! où prenez-vous ces phrases-là.... interrompit Léonce ; on ne les trouve que dans les mauvais romans? Tâchons de rentrer dans le positif et souffrez que je règle encore prosaïquement vos intérêts. En quel lieu que vous alliez vivre, je vous abandonne la moitié de ce que je possède.

— Je vous remercie , monsieur , interrompit dédaigneusement Clotilde ; je n'ai pas besoin de vos bienfaits pour vivre, j'ai des ressources.,..

— Ah! fit-il étonné; et puis-je savoir?...

— Je ferai comme tant d'autres femmes , réponditelle en marchant vivement, les bras croisés, la tête haute; je gagnerai ma vie par mon travail.... Croyezvous que je ne saurai pas prendre un parti malgré vous? Ah! vous vous tromperiez.... Savez-vous ce que je ferai? on dit que j'ai la voix assez belle; eh ! j'irai bien chanter dans les rues , sur les places publiques et je promènerai la soucoupe ; peut-être quelque jour vous rcnconrerai-je à la porte d'un café et recevrai-je votre offrande. »

Léonce Técoutait consterné.

« Elle est décidément folle! pensa-t-il.

— Vous verrez, reprit-elle en s'animant, vous verrez si j'ai besoin de vos bienfaits ! Tous les états sont honorables quand on les fait honorablement.... Je serai chanteuse ambulante.

— Je ne m'y oppose pas , répondit-il tranquillement; mais je vous engage à réfléchir encore. »

Elle s'arrêta surprise; elle avait pensé que cette déclaration atterrerait Léon ; c'était une menace dont elle avait seulement voulu voir l'effet.

« Ah ! pensa-t-elle , de ce côté-là encore il est invulnérable! et aussitôt elle reprit furieuse : Peu vous importe le chemin que je suivrai , pourvu que je m'éloigne de vous ! . . . que je laisse le champ libre à vos amours ! . . . Vous irez vous vanter de mon malheur à votre maîtresse...; n'osera- t-elle pas venir ici prendre la place que j'aurai laissée vide? Pourquoi pas? elle peut bien quitterson mari comme vousaurez quitté votre femme. .. , Je me réjouirai d'entendre dire : «Mme de Fiée est pu- « bliquement la maîtresse de M. des Glayeux!... »

— Taisez-vous ! interrompit Léonce avec un geste de menace ; taisez-vous ! Je ne souffrirai pas que vous in-

insultiez une telle femme de vos atroces suppositions!...»

Elle se prit à rire en le voyant hors de lui.

« Ah! s'écria-t-elle , crains-moi maintenant!... Je te frapperai dans celle que tu aimes ! ... Je perdrai Mme de Fiée!...

— Malheureuse ! » s'écria Léonce avec un mouvement qui fit reculer Glotilde ; mais sa main retomba aussitôt, etil ajouta avec une profonde amertume : * Votre contact engendre les mauvaises passions!... L'influence de votre atrocœcaractère m'a gagné!... J'ai failli commettre une action indigne.... J'ai levé la main sur vous.... Le souvenir d'une autre femme m'a retenu à temps ! ... »

Il sortit, et Glotilde s'écria, en le suivant du regard :

« Va , je me vengerai!... »

« Ma tante, dit Sydonie avec un certain trouble, savez-vous que Mme des Glayeuxm'a envoyé des cartes?

— Elle a osé! s'écria Mme Barquier.

— C'est étrange, n'est-ce pas?... Je ne la connais pas; mais on dit que c'est une personne.... Vous la connaissez, ma tante?

— Je ne vous en dis rien, parce qu'il ne faut pas mal parler du prochain.

— Il n'est donc pas possible d'en dire le moindre bien ? »

Mme Barquier secoua la tête.

« Mais pourquoi donc M. des Glayeux l'a-t-il épousée? demanda Sydonie en hésitant.

— Parce qu'il était amoureux d'elle , apparemment.» Ce mot fit mal à Sydonie; pour la première fois un

vague sentiment de jalousie s'éveilla dans son cœur.

Alors Mme Barquier raconta sans se faire prier l'histoire du mariage de Léonce. Sydonie l'écouta avec un sentiment pénible d'étonnement et de curiosité.

« Ma tante , dit-elle attristée , que d'inconséquence dans le cœur des hommes!... Ce qu'ils adorent aujourd'hui ils le fouleront aux pieds demain.... Est-il possible qu'ils puissent ainsi donner et reprendre leur amour!... Ah! ce n'est donc que dans le cœur des femmes que ce sentiment est impérissable.

— Vous croyez cela , mon enfant, dit Mme Barquier en regardant Sydonie avec quelque surprise , vous comprenez l'amour.... Vous l'avez donc éprouvé?...

— J'y ai songé, répondit-elle en rougissant.

— Prenez garde, ma chère Sydonie, cela vient en y pensant, et vous seriez bien malheureuse....

— Je le sais dit-elle ! en levant au ciel ses beaux yeux pleins d'une mélancolique résignation.

— Avez - vous compris le motif des avances de Mme des Glayeux ? reprit Mme Barquier.

— Mais à peu près, ma tante.

— Elle veut venir chez vous.

— Je le vois bien.

-*- C'est ce qu'il faut empêcher absolument; le moyen est tout simple , il ne s'agit que de lui faire une impolitesse ; demain vous lui enverrez des cartes de visite, pas davantage ; point d'invitation pour votre bal ; elle verra peut-être ce que cela veut dire. »

Quand Sydonie fut seule elle pleura, car elle n'avait

plus la même foi en l'amour de Léonce ; elle se demanda si elle était bien réellement aimée, si elle ne se faisait pas illusion sur ces témoignages muets , les seuls qui leur fussent permis au milieu de tant de surveillance et de contrainte. Elle se rappela minutieusement les rares occasions où Léonce avait pu lui adresser un mot, un regard qui fût pour elle seule, et il lui sembla quelle était toujours aimée; mais cette certitude ne suffisait plus à son bonheur.

Deux jours plus tard le vicomte était sorti pour toute la soirée, en emmenant son frère; la porte était défendue ; Sydonie veillait seule et livrée à elle-même ; sa négresse., accroupie devant le feu, la regardait tristement. Peu à peu elle se rapprocha et lui dit, en la tirant doucement par le bas de sa robe :

« Madame, vous êtes triste.... Vous pensez toujours à quelqu'un qui ne vient pas....

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que dis-tu là !... interrompit-elle; ne me parle jamais de lui.... je ne veux pas qu'il vienne ici. »

Un instant après quelqu'un entra dans le salon, et Sydonie s'écria toute pâle et tremblante :

« Écoute, Gélestine!... Qui donc parle de l'autre côté!...

— M. des Glayeux demande si Madame est visible un moment, dit un domestique en entrouvrant la porte : il insiste beaucoup ; je n ai pas osé prendre sur moi de le laisser entrer sans l'ordre exprès de Madame....

— Reste! murmura Sydonie en retenant la négresse; reste là dans le boudoir. »

Elle se leva, M. des Glayeux entrait.

« Pardon, madame, d'avoir insisté quand votre porte était défendue à tout le monde, balbutia Léonce; mais j'avais besoin de vous parler sans aucun délai. »

Sydoriie le regarda avec une surprise pleine d'inquiétude ; il avait l'air si triste , si malheureux , qu'elle vit bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle lui dit doucement, après un moment de silence :

« Je vous écoute.... Mon Dieu! qu'avez-vous ? »

Il la contempla dans un muet ravissement ; son front s'éclaircissait : ses lèvres pâles s'animaient d'un sourire.

« Que votre présence me fait de bien ! lui dit-il ; quelle amertume ne serait par effacée par un de vos regards ! Votre voix endort les mauvaises passions.... J'avais besoin d'éprouver cette influence toute-puissante ; je suis si à plaindre !...

— Hélas! que venez-vous donc me dire? » interrompit Sydonie avec effroi.

Il se taisait encore,' comme absorbé dans les émotions que cette situation réveillait en lui. Il parcourait du regard la chambre à coucher de Sydonie; il souriait attendri en reconnaissant les corbeilles de. feuilles de latanier, les petits meubles de bois des îles, et les fleurs dont il avait respiré les parfums à Saint-Maur.

« Eh bien 1 reprit Sydonie , manquez -vous de confiance à présent?... Vous veniez me parler de quelque peine qui vous a frappé bien cruellement sans doute, car vous semblez bien malheureux !...

— Oh ! oui, s'écria-t-il tout à coup, ramené à ses douleurs; plaignez-moi, Sydonie!...

« Vous savez que je suis marié, continua-t-il péniblement : une fois , une seule fois, je vous ai parlé de cet affreux malheur.... J'ai épousé une furie.... Notre union a été un de ces supplices auxquels les forces humaines ne résistent pas longtemps.... Quand je vous ai connue, une séparation violente m'en avait délivré ; mais, en revenant ici, j'ai retrouvé ma chaîne.... Les scènes

d'autrefois se sont renouvelées. Mme des Glayeuxn'a pas pu comprendre que nous étions séparés irrévocablement ; la haine est préférable à son infernal amour ; elle s'est acharnée à me poursuivre de sa jalousie, de ses cris, de ses menaces. Elle a conçu contre Mme Barquier, contre tous les amis qui me sont chers, une haine implacable; elle s'est retirée de leur société; mais vous, elle veut vous voir.... Elle trouvera un prétexte.... J'ai tremblé que bientôt, demain peut-être, elle se présentât ici, et je venais vous prévenir.... Madame, je vous en supplie, que votre porte lui soit fermée.... Elle ne doit jamais paraître devant vous !.. . »»

Sydonie écoutait dans une morne attitude.

« Vous l'avez pourtant aimée cette femme ! dit-elle avec l'accent d'un triste reproche,

— Jamais! oh! non, jamais! je le jure! s'écria Léonce; je ne devais aimer qu'une fois! *

Il resta un moment recueilli dans les émotions tendres et profondes de cette situation ; la présence de Sydonie effaçait tout ce qu'il y avait dans son cœur de douleur et d'irritation ; comme autrefois il se trouvait heureux ; l'espoir et le courage lui revinrent ; il lui sembla que le malheur était impossible pour celui qui était aimé de Sydonie.

Elle était là, le front dans sa main, rêveuse et troublée ; les battements rapides de son cœur soulevaient la mousseline blanche, dont les plis onduleux flottaient autour d'elle ; sa beauté rayonnait d'une divine expression de tendresse et de mélancolie.

« Nous sommes encore à Saint-Maur, dit Léonce en la regardant avec amour ; votre ami, votre frère est encore là seul, près de vous.... »

Ce souvenir acheva de vaincre les résolutions de la ieune femme; ses yeux se remplirent de larmes ; elle

secoua la tête et répondit tristement : « Oui , pour une heure, peut-être....

— Mais il y aura du bonheur pour longtemps dans le souvenir de cet unique moment, répondit Léonce en lui prenant la main. Sydonie, faites que j'emporte en vous quittant beaucoup de confiance et d'espoir; j'en ai besoin pour vivre, pour supporter les peines affreuses de ma position.... Si vous le voulez, je ne serai pas malheureux ; vous me consolerez de tout.... Ah! tant que vous serez là, que vous me regarderez ainsi, je défie un sentiment amer de pénétrer jusqu'à mon cœur : il ne peut rien qu'aimer, il y suffit à peine.... Sydonie, parlez-moi comme autrefois quand vous marchiez appuyée à mon bras sous les bosquets de Saint-Maur.

— Hélàs ! dit-elle, qu'est devenu ce temps où je vivais sans regrets et sans remords ! Qui me rendra la sécurité, les paisibles joies de ma solitude!... J'ai à peine entrevu le monde, et déjà je désire retourner sur mes pas.... Je suis épouvantée quand je considère mon isolement.... Je n'ose pas dire tout haut que je souffre, que je me meurs. . . . Il faut cacher mes larmes, il faut que personne ne me comprenne.... Je suis l'esclave malheureuse des devoirs que j'abhorre! Oh! la liberté! la liberté !

— Ma bien-aimée , lui dit Léonce en se mettant à ses genoux , mon cœur comme le vôtre a poussé mille fois ces cris de désespoir et de détresse ; j'ai secoué ma chaîne comme un furieux; je me suis meurtri en essayant de la briser; mais l'amour m'a consolé; j'ai emporté votre image dans l'enfer, et elle a été un talisman qui éloignait le feu et les flammes qu'une furie attisait autour de moi.... Elle est comme un astre levé sur ma vie; tant que je marcherai éclairé par ses rayons,4 je ne saurais périr.... Oh ! si vous m'aimiez comme je vous

aime, Sydonie, nous pourrions être heureux, car notre bonheur est en nous. Il serait possible d'écjiapper a la surveillance d'un monde jaloux, et parfois, comme ce soir, seuls ici.... Dites-moi, vous le voudrez, je reviendrai.... Voyez, je suis soumis à vos genoux.

— Vous ne me parlez plus comme à Saint-Maur, dit-elle en soupirant et en détournant la vue ; alors c'était une paisible amitié. '

— Hélas ! le mot seul est changé ; alors comme aujourd'hui c'était de Pamour.

— C'est mon ami que je veux retrouver, dit-elle en le forçant doucement à se relever ; ce n'est qu'en lui que j'aurai confiance. »

Il s'assit près d'elle, et elle lui laissa une de ses mains. Ils parlèrent ainsi longtemps, si longtemps que minuit allait sonner quand ils se séparèrent.

XLIK

Au moment où la porte se refermait derrière Léonce, une femme, assise sur la borne au coin de la maison voisine, vint droit à lui, et prit son bras en disant : « Je voulais une certitude, à présent je l'ai! » Léonce serra avec une rage silencieuse le bras qui tenait le sien, et entraîna violemment Glotilde. Le temps était sombre ; les passants devenaient rares et les voitures descendaient rapidement les rues qui aboutissent à la chaussée d'Antin. Léonce marchait au hasard,

et emmenait Clotilde sans dire une parole. Us s'en allèrent ainsi jusqu'à la rue Blanche où il demeurait; alors la jeune femme rompit le silence.

« Eh bien! dit-elle haletante, voilà une heureuse soirée pour vous!... Un pressentiment me lavait dit!... Ah! ah! j'ai surveillé votre bonheur!... les mesures étaient bien prises,... Une fois le beau-frère et le mari dehors, vous aviez le champ libre.... Un tête-à-tête de trois heures!.... Les domestiques n'ont pas manqué à leur consigne; il n'y avait pas moyen de forcer la porte.... On ne m'a pas laissée entrer moi....

— Vous êtes venue! interrompit Léonce en s'arrêtant et en repoussant avec violence le bras de sa femme ; vous avez osé !.. .

— Oui, j'ai osé monter chez Mme de Fiée, où je savais que vous étiez. Sous un prétexte très- vraisemblable et très-poli, je venais la voir; j'étais curieuse de connaître enfin cette femme.... J'étais bien aise de voir la contenance que vous auriez, en nous trouvant en face lune de l'autre. ... Je n'ai pu avoir cette satisfaction. Un insolent laquais m'a répondu effrontément que Madame n'y était pas.... Mais je n'étais pas femme à abandonner la partie.... J'ai demandé une plume, et j'ai écrit.... Ma lettre ira du moins à son adresse.... »

Léonce frémit, et s'écria, les yeux étincelants, la main levée :

« Malheureuse !

— Ah! ah! dit Clotilde avec une espèce d'éclat de rire ; tu croyais m'avoir foulée aux pieds impunément ! Tu te trompais, Léonce.... je me suis vengée; tu deviendras aussi à plaindre que moi.... J'ai fait justice de ton infidélité. Cette femme ne jouira pas de son triomphe.... Je la briserai.... Son bonheur sera bientôt en ruines comme le mien.... Dès ce soir la guerre

est déclarée, une guerre ouverte.... une guerre à mort!...

— A qui avez- vous écrit? demanda impérieusement Léonce.

— Tu le sauras plus tard, demain... . D'ici là tu as le tems d'y réfléchir.... Tu passeras cette nuit comme j'ai passé tant d'horribles nuits, dans les soupçons, l'anxiété, l'effroi du lendemain ! ... »

A ces mots elle voulut reprendre le bras de Léonce; mais il la repoussa et lui dit :

« Marchez devant moi.... marchez seule.... »

Le même soir, un peu après minuit, le vicomte de Fiée rentra chez lui. Sydonie venait de se coucher; elle s'était hâtée pour éviter de dire bonsoir à son beaufrère ; elle avait besoin de toute la nuit pour se remettre de Témotion que lui avait laissée la présence de Léonce.

Un domestique attendait endormi dans l'antichambre.

« Personne n'est venu pour moi? demanda le vicomte.

— Il y a seulement une lettre pour Monsieur. C'est une dame qui Ta laissée avec la recommjmdation trèsexpresse de la remettre ce soir à Monsieur. » '

Le vicomte prit cette lettre et regarda l'adresse; elle portait le nom de M. de Fiée, sans nulle autre désignation. Un moment il hésita à rompre le cachet, pensant que peut-être ce billet, plié de travers et d'une assez mauvaise écriture, n'était pas pour lui.

« Cette dame a écrit ici, reprit le domestique; elle a fort recommandé que Monsieur eût la lettre ce soir même. Elle avait d'abord voulu parler à Madame ; mais la porte était défendue. C'est une grande belle femme, qui a l'air un peu extraordinaire.... »

Le vicomte avait décacheté la lettre, et il lut :

« Monsieur,

« Votre femme vous trompe, elle a un amant; cet' « amant, c'est mon mari. Elle Ta reçu ce soir, et en* ce «moment ils sont enfermés ensemble. En ceci* nous « avons un intérêt égal ; il y va de votre honneur et du « bonheur de toute ma vie. Je vous ai dénoncé cette in- « trigue ; c'est maintenant à vous de la rompre, et de « venger notre injure.

« Clotilde des Glayeux. »

Le vicomte serra cette lettre ; puis il dit au domestique :

« M. des Glayeux devait venir pour moi ce soir, n'at-il pas parlé à Madame ?

— Pardonnez-moi, Monsieur ; j'avais Tordre de refuser tout le monde; mais M. des 'Glayeux a fort insisté. Alors je suis allé prendre les ordres de Madame, et il a été reçu.

— C'est bien, dit le vicomte; demain, dès qu'il sera jour, vous qotrerez chez moi. »

Il s'enfernra dans sa chambre, et passa une partie de , la nuit à écrire et à arranger ses papiers. Avant de se coucher il mit sous enveloppe la lettre de Clotilde avec ce billet.

a Monsieur,

« Un mari est responsable des torts dont on ne peut « pas demander raison à sa femme; la vôtre a calom- « nié Mme de Fiée, et j'exige une réparation. Cette « lettre, adressée à mon frère, est tombée par hasard « entre mes mains, elle m'impose le devoir de venger

« ma belle-sœur; le nom que je porte m'en donne le « droit. Nous nous rencontrerons aujourd'hui à midi « au bois de Yincennes. Je vous laisse le choix des armes.

« E. de Flée. »

Le lendemain, de bonne heure, le domestique chargé de ce message, se présenta chez M. des Glayeux.

« Vous ne trouverez personne de levé là-haut, dit Maurisset en paraissant au carreau de sa loge ; il faut revenir.

— C'est pour une lettre pressée; je vais toujours monter; on finira bien par m* ouvrir.

— Une lettre ! mais je me chargerai de ça, dit le concierge en lâchant son balai; donnez.

— J'ai Tordre de monter, et de m'assurer qu'elle a été remise entre les mains de M. des Glayeux.

— Mon cher ami, c'est absolument comme si vous la lui aviez vu décacheter de vos propres yeux; dans une petite heure je la lui monterai.

— Je vous dis que c'est pressant, et qu'il faut la lui remettre de suite.

— : En ce cas, le plus sûr, c'est que je monte moimfrne ; j'irai frapper à Importe de la femme de chambre, qui est une bonne fille ; elle se lèvera pour me faire plaisir; mais il- faudra que vous gardiez un petit moment la loge, attendu que Mme Maurisset est allée chercher son lait et qu'elle reste toujours trois quarts d'heure. Les femmes, quand c'est en train de parler, surtout avec les laitières, ça ne finit plus ! Allons, où est-elle cette lettre pressée, Bourguignon? Vous êtes de la Bourgogne, vous...; ça se connaît à l'accent, pays!...

— C'est vrai, toujours ! Tenez la voilà la lettre.

— G'est-y un mystère ça ! se dit Maurisset en clignant l'œil; il y a quelque chose là-dessous.... Cette

fois j'ai peut-être mis la main dessus...; cette pauvre dame ! il faut bien que je gagne mon argent....

— C'est vous ! s'écria la femme de chambre en colère; qu'est-ce qui vous prie de venir carillonner si matin?...

— Il faut que je parle à Madame, dit Maurissef d'un air important 1

— C'est cela! on ne dort plus ni jour ni nuit dans cette maison ; ça retombera sur moi quand vous l'aurez éveillée.... Elle est déjà d'assez mauvaise humeur. Cette nuit il y a encore eu des cris....

— Tiens, tiens, ils sont pourtant rentrés ensemble passé minuit, comme deux tourtereaux.

— Ah ! bien oui ! Madame a voulu suivre Monsieur dans sa chambre; elle était comme une folle.... tellement que je n'ai pas osé paraître. François dit que Monsieur était tout pâle; Madame avait le visage allumé, au contraire.... Ils sont entrés en se disputant; c'est-à-dire, Madame disait des atrocités à Monsieur. Il s'est enfermé, alors elle est venue dans sa chambre, et j'ai attendu encore une demi-heure qu'elle me sonnât.... Si vous l'aviez vue, Maurisset !... Je ne sais pas ce qui lui est arrivé; mais elle avait marché certainement; ses souliers de satin oreille de nègre étaient tout crevés, s^ robe avait de grandes éclaboussures ; une si jolie robe qu'elle m'a promise....

— Elle était pourtant sortie en voiture, observa Maurisset; qui sait où elle est allée chercher Monsieur !... Hier elle avait un air.... Il'y a bien des choses là-dessous.... D'abord, Monsieur n'est pas ce qu'il faudrait, et c'est ce qui la rend tracassière; elle a tort pourtant.... Mais ces femmes, qui n'ont rien à faire, il faut bien qu'elles se montent la tête sur quelque chose. . . . Assez là-dessus...; les affaires des maîtres, il ne faut

pas en parler; ça ne nous regarde pas.... Allez dire à Madame que je suis là... . »

Glotilde ne s'était endormie qu'au jour.

«Maurisset! qu'est-ce? que veut-il? s'écria-t-elle effrayée ; qu'il entre tout de suite.

— Madame, c'est une lettre, dit le concierge, une lettre pour Monsieur; comme ça avait un air de mystère, la voilà.... »

Mme Des Glayeux lut en pâlissant.

« Le domestique qui a apporté la lettre est en bas, reprit Maurisset; il attend.

— Qu'il s'en aille .... Il n'y a pas de réponse. . . . Diteslui seulement que la lettre est remise.... » murmura Glotilde en retombant anéantie sur ses oreillers.

Elle n'avait pas compris ainsi les suites de sa dénonliation ; la vengeance qu'elle espérait lui échappait ; le mal qu'elle avait voulu faire retombait sur elle; alors elle se repentit, elle s'accusa d'avoir manqué son but ; elle pleura de frayeur et de rage, en songeant qu'il y avait dans ce duel chance de mort pour Léonce. Elle ne savait à quel parti s'arrêter, et le temps s'écoula dans ces terribles irrésolutions. A dix heures elle avait encore entre les mains cette fatale lettre.

Léonce avait passé une affreuse nuit ; il allait sortir pour se rendre chez M. Barquier et lui confier la scène de la veille, lorsque celui-ci arriva tout blême et consterné.

« Mon pauvre ami, lui dit-il en l'abordant, le vicomte de Fiée vient de me venir trouver pour cette terrible affaire; il faut que cela s'arrange.... Ce duel serait une atroce folie.... Deux hommes d'honneur aller se couder la gorge pour les noirceurs d'une femme jalouse!... ^

— Un duel! je ne vous comprends pas, dit Léonipe stupéfait; au nom du ciel, expliquons-nous!... i

— N'avez- vous pas reçu ce matin une lettre de mon neveu, le vicomte île Fiée?

— Non.

— Elle a pourtant été remise ici ce matin. » Léonce sonna violemment; puis, impatient, hors de

lui, il sortit de sa chambre, et appela à haute voix ses domestiques. La femme de chambre se présenta toute tremblante.

« On a apporté ce matin, ici, une lettre pour moi, dit Léonce; où est-elle?...

— Oui, peut-être, Monsieur.... on l'aura mise avec les journaux, balbutia la femme de chambre ; je vais voir chez Madame. »

Clotilde parut tremblante à la porte du salon. Cette lettre, dit-elle, la voilà.... Par mégarde je l'ai décachetée.

Léonce la lui arracha et la parcourut rapidement....

« Non, certes; non, je ne me battrai pas ! s'écria-t-il. Je ne me battrai pas contre un homme qui défend Mme de Fiée !... Si quelque misérable l'eût calomniée devant moi, j'aurais puni son insolence.... Je suis prêt à faire et à signer toutes les réparations qu'on exigera....

— Le vicomte m'a laissé entrevoir qu'il n'y en avait qu'une qui pût le satisfaire, dit M. Barquier, qui était venu sur les pas de Léonce.

— Laquelle? je suis prêt, vous dis-je.

— Malheureusement elle ne dépend pas de vous ! » Léonce regarda sa femme, qui restait adossée à la

porte, les bras pendants, mornes, échevelée, dans un état à faire frayeur et pitié.

« Madame, dit M. Barquier en allant résolument à elle, comprenez-vous ce que cela veut dire?... M. le vicomte de Fiée m'a montré la copie de cette dénonciation infâme, écrite de votre inain, signée de votre nom. . . .

C'est vous qui devez déclarer que vous avez calomnié Mme de Fiée.

— Moi, jamais ! interrompit Glotilde en se dressant; que ma main se dessèche et tombe avant de signer cette rétractation ! J'ai dit la vérité, je la maintiendrai....

— Mais ceci peut coûter la vie à votre mari! » s'écria M. Barquier.

Glotilde ne répondit pas alors. M. Barquier ajouta.

« Le vicomte est un homme d'un caractère violent, inflexible pour ce qui touche à l'honneur. Il a senti jusqu'au fond de l'âme l'outrage fait à sa belle-sœur; il n'acceptera point d'autre réparation que celle qu'il demande; si vous la lui refusiez, madame, un duel serait inévitable.... Est-il possible que vous hésitiez!...

— Je n'hésite pas, je refuse.... » s'écria Glotilde. M. Barquier vint droit à elle, et, la regardant en face,

il lui dit :

« Vous êtes une méfchante femme ! »

Léonce s'était assis, le front appuyé dans ses mains; il laissa M. Barquier menacer et supplier tour à tour Glotilde ; il assista sans proférer une parole à ce terrible débat, où les résolutions implacables, la jalousie effrénée de sa femme , ne cédèrent pas.

Midi approchait, Léonce se leva après avoir lu encore une fois la lettre du vicomte.

« Venez, mon ami, dit -il à M. Barquier; je vais faire tout ce qui dépendra de moi pour éviter cette rencontre ; si elle a lieu, ce n'est pas le défenseur de Mme de Fiée qui succombera.... Je déclare ici devant vous, devant cette femme qui m'envoie peut-être à la mort, que je ne profiterai d'aucun de mes avantages. J'ai le choix des armes ; nous nous battrons au pistolet; je. ne tirerai pas. Cette déclaration que je ne peux faire sur le terrain, vous vous souviendrez que je l'ai faite ici,

mon vieil ami ; et si je meurs vous la répéterez à Mme de Fiée.... Allons! je vais chercher Philippe, il viendra, et, s'il le faut, vous serez mes deux témoins. Quoi qu'il arrive, cette affaire ne doit avoir aucun retentissement.

— Grand Dieu du ciel ! est-il possible ! s'écria M. Barquier; mads^me, nous laisserez-vous partir?... Mais dans deux heures, peut-être, je vous ramènerai votre mari mort.

— Il ne mourrait pas seul I » répondit-elle d une voix sourde.

Lorsque la femme de chambre eut entendu sortir Léonce et M. Barquier, elle se hasarda à entrer dans le salon, et elle trouva Glotilde étendue sans connaissance sur le parquet. Une violente attaque de nerfs suo céda à ce profond évanouissement. La femme de chambre, effrayée, appela du monde; on accourut, Maurisset lui-même monta.

« L'enfer est dans cette maison ! lui dit la femme de chambre ; toutes les fois que vous venez parler secrètement à Madame, il y a des scènes.... Il faut que ça finisse.... Qu'est-ce que cela vous ferait de lui mentir un peu!...

— Pauvre chère dame ! -elle est déjà bien assez trompée autrement, dit Maurisset d'un air hypocrite.

— Ce sont des imaginations qu'elle a dans la tête , elle se forge tout cela, et vous soufflez, vous soufflez le feu, vous, vieux scélérat!... La voilà à la mort maintenant.... Si ceci finit mal, c'est vous qui en serez la cause....

— Ça n'est pas vrai !... répliqua-t-il. La preuve c'est que, sans me mêler de rien, je vais chercher le médecin. »

Sydonie n'avait pas eu le moindre soupçon de ce qui s'était passé. Son beau-frère n'avait pas paru à déjeuner; et pour la première fois depuis son arrivée il n'était point entré le matin chez sa belle-sœur. La jeune femme en fut surprise, mais point inquiète. Les souvenirs de la veille absorbaient sa pensée et remplissaient son cœur d une secrète joie. Elle aimait, elle était aimée; ce mot résumait tout son bonheur; elle s'y laissait aller ; elle ne voyait rien au delà ; ses remords se taisaient; elle avait transigé avec ses résolutions et le danger de cette situation n'était pas évident pour une âme chaste comme la sienne. Elle croyait sincèrement à l'innocence de son amour; Nul douloureux pressentiment ne l'attrista ; et lorsque bien avant dans l'après-midi elle entendit revenir son beau-frère, elle se leva joyeuse pour aller au-devant de lui.

Le vicomte entra pâle et agité ; il s'assit près de Sydonie, et la considéra un moment avec une grande tristesse.

« Mon frère! que vous est-il donc arrivé? s'écriat-elle effrayée....

— Je voudrais pouvoir vous le cacher, répondit-il, c'est un grand malheur!... Sydonie ! vous avez été lâchement outragée ....

— Qui? moi! moi ! grand Dieu!...

— Oui. Une lettre adressée à votre mari et que j'ai reçue.... Il fallait que cette calomnie infâme lût sur-lechamp démentie.... C'est ce que je n'ai pas obtenu.... Alors j'ai exigé une autre satisfaction. Je l'ai demandée au mari de cette femme qui vous avait insultée.... »

Sydonie se rejeta en arrière avec un gémissement de surprise et d'horreur. « Ah ! s'écria - 1 - elle, Léonce ! . . . vous vous êtes battus !... Il est mort !...

— Ah ! il était donc vrai ! . . . vous l'aimiez ! . . . murmura le vicomte avec un douloureux étonnement.

— Il est mort!... répéta-t-elle égarée, il est mort!... Ah! je mourrai, je mourrai bientôt moi aussi.... Vous nous aurez tués tous deux!...

— Non, il n'est pas mort, dit le vicomte avec plus de compassion que de colère, il vivra, je l'espère.... sa blessure n'est pas mortelle.... »

Sydonie eut moins de force pour supporter la joie de cette espérance qu'elle n'en avait eu dans le moment d'une si horrible douleur. Elle joignit les mains et leva les yeux au ciel avec une faible exclamation ; puis elle s'évanouit.

Le vicomte, effrayé et désolé, appela Gélestine et l'aida à secourir la jeune femme. Ils la portèrent près de la fenêtre ; ils lui jetèrent de l'eau froide au visage et promenèrent sous ses narines un flacon de sels ; enfin elle rouvrit les yeux et, la mémoire lui revenant, elle murmura en regardant le vicomte :

« Vous m'avez dit la vérité?... il vit encore?

— Oui, je vous le jure, répondit-il; vous n'aurez pas l'affreux regret d'être la cause innocente de sa mort.... pauvre chère enfant, je suis au désespoir.... quelle situation!...

— Pardon, mon frère! s'écria Sydonie avec des sanglots.

— Oui, je vous pardonne.... je ne vous ferai point de reproches, » répondit-il les larmes aux yeux.

Peu à peu ils se calmèrent, et le vicomte obtint de Sydonie la confidence entière de ce qui s'était passé entre elle et M. des Glayeux.

Il ne s'était pas attendu à un attachement si fort, si dévoué, et en môme temps si chaste.

Quoiqu'il n'eût pas grande expérience des passions, il comprit que dans les dispositions où était Sydonie elle pouvait faire quelque imprudence irréparable , et il tâcha de lui faire envisager avec quelque sang-froid sa situation :

« Vous n'êtes point compromise, lui dit-il, M. des Glayeux s'est conduit en homme de cœur.... Cette affaire n'aura point de retentissement.... Il a été convenu qu'on en parlerait dans le monde comme d'une chose qui m'est tout à fait personnelle.... Votre nom ne sera pas prononcé.... Qui pourrait trahir les déplorables circonstances qui ont amené cette rencontre? Mme des Glayeux? Elle ne l'osera pas.... elle se taira dans son propre intérêt.... Allons, prenez courage, ma pauvre Sydonie.... »

Cette indulgence eut un grand effet sur Sydonie ; elle se serait probablement révoltée si le vicomte lui eût sévèrement parlé de ses devoirs; elle eût été capable, dans la première exaltation de sa douleur, de prendre quelque résolution violente ; mais elle céda docilement à des conseils qui ne la blessaient pas dans son amour.

Le vicomte la quitta après l'avoir encore suppliée d'être calme, de ne faire aucune imprudence pour avoir des nouvelles de Léonce ; il promit d'envoyer fui-même plusieurs fois par jour chez le blessé.

A la première nouvelle de ce malheur, Mme Barquier accourut chez sa nièce ; elle s'était doutée que

Mme des Glayeux avait provoqué cette funeste rencontre entre Léonce et le vicomte de Fiée.

Elle trouva Sydonie enfermée avec sa négresse ; le vicomte venait de sortir..

« Eh bien ! ma pauvre enfant, dit-elle, vous avez eu aujourd'hui une terrible secousse.... Quel malheur !... J'ai été saisie lorsque M. Barquier est venu méprendre que le vicomte et Léonce s'étaient battus.... Mais qu'est-ce que cela veut dire? Savez-vous pourquoi?... Sydonie, je me suis figurée que Mme des Glayeux était pour quelque chose là-dedans, et, bien que M. Barquier me l'ait nié, je le crois encore.... Comme vous êtes pâle et défaite !... Il ne faut pas vous affecter ainsi, ma chère belle. Votre beau-frère est sain et sauf, et grâces au ciel, la blessure de M. des Glayeux n'est pas dangereuse. »

Sydonie se jeta dans les bras de sa tante.

« Vous en êtes sûre, bien sûre ! s'écria-t-elle, il n'y a pas de danger !...

— On en a la certitude à présent.... La balle n'a pas pénétré fort avant.... Si rien n'entrave la guérison, elle sera prompte.... M. Barquier n'avait pas quitté le blessé depuis ce matin \ c'est lui qui vient de me raconter tous ces détails ; il était un des témoins. Des hommes dont les relations avaient été jusqu'à présent si bonnes, s'égorger ainsi!... Cela fait horreur !.. . On a parlé d'un propos inconsidéré , d'un malentendu ; que le monde y croie, à la bonne heure ; mais, pour moi qui connais Mme des Glayeux, il y a d'autres motifs.

— Vous ne vous trompez pas, ma tante , dit Sydonie dont le cœur débordait. La malheureuse!... je lui pardonnerais, moi, le mal qu'elle a voulu me faire.... mais sa jalousie a assassiné Léonce ! . . , »

Mme Barquier ouvrit de grands yeux et prit les mains de sa nièce. -

« Ma chère enfant, dit-elle, c'est par rapport k vous que le vicomte a provoqué M. des Glayeux ? Ouvrezmoi votre pauvre cœur.... je le vois navré.... Serait-il possible que vous aimassiez Léonce?... Mais ce n'est pas le moment de vous parler de tout cela.... il faut d'abord s'occuper d'éloigner tout soupçon.... Votre beau-frère?...

— Il sait tout, ma tante, je lui ai tout dit.

— Votre mari? »

Sydonie secoua la tête.

« C'est bien , c'est prudent , reprit la tante, il doit croire ce que croira tout le monde.... A présent que me voilà rassurée, tâchez de vous remettre un peu.... puis vous me confierez tout, et nous aviserons ensemble à ce qu'il vous reste à faire, ma pauvre Sydonie. Allons, ne craignez rien, je vous comprendrai, je serai indulgente.... Hélas! moi aussi j'ai eu mes. peines !... »

Tandis que ceci se passait chez Mme de Fiée, Blanche et son mari étaient près du lit de Léonce, qu'on avait transporté chez lui, non sans danger. Le docteur s'était retiré après avoir posé le premier appareil, et il avait donné beaucoup d'espérance ; la blessure n'était pas profonde, aucun des organes nécessaires à la vie

n'avait été lésé; mais des accidents graves pouvaient survenir; il fallait au blessé une grande tranquillité d'esprit, un repos absolu.

Lorsque Clotilde avait vu revenir son mari, porté comme un corps mort, elle s'était jetée au-devant de lui avec des cris de désespoir.... Alors Léonce s'était tourné vers M. Barquier, et lui avait dit d'une voix éteinte :

« Mon ami.... éloignez cette femme.... qu'elle me laisse du moins mourir tranquille !... »

H fallut presque employer la force pour écarter Clotilde ; enfin Philippe et M. Barquier parvinrent à la faire rentrer dans sa chambre où ils l'enfermèrent : c'est là que Blanche la trouva une heure plus tard.

« Quelle insolence! quelle cruauté! s'écria-t-elle en s'élançant au-devant de sa cousine.... On m'éloigne du lit de mon mari... . ma place est près de lui... . c'est mon devoir de le soigner.... on ne m'éloignera pas de Léonce.... je veux le voir!

— Écoute, ditBlanche avec autorité, veux-tu le tuer?. . . Alors va.... les portes sont ouvertes.... » Clotilde s'arrêta.

« Il est entre la vie et la mort, reprit Blanche ; sa blessure est affreuse.... Le docteur donne pourtant beaucoup d'espoir.... c'est ce que je venais te dire. »

Clotilde joignit silencieusement les mains; ses larmes coulaient rares et pénibles : elle avait l'air si profondément malheureux, que Blanche en eut pitié.

« Je sais tout, lui dit-elle ; tu as fait une action infâme.... Si du moins tu pouvais t'en fepentir!... Vois le mal irréparable que tu as fait; considère ce que tu es devenue.... où t'ont conduite tes mauvaises passions...'. Dis, n'as-tu dans l'âme aucun remords, aucun regret?... »

Glotilde secoua la tête, et répondit d'une voix sourde :

« Si tout le monde avait rempli ses devoirs connue j'ai rempli les miens, je ne serais pas si malheureuse.... C'est la faute d'autrui qui est retombée sur moi.... c'est l'infidélité de Léonce que Dieu punit.

— C'est ainsi que tu te repens! » s'écria Blanche consternée.

On ne put pas empêcher Glotilde de se traîner jusqu'à la chambre de son mari; elle s'assit derrière la porte et demeura là comme anéantie. . On allait, on venait autour d'elle sans qu'elle y prît garde; elle répondait à peine aux paroles que Blanche venait de temps en temps lui adresser à voix basse ; mais si Léonce faisait un mouvement, s'il se plaignait, elle se relevait et venait écouter.

Philippe et M. Barquier voulurent veiller pendant la première nuit. Blanche resta aussi. C'était un triste tableau que l'intérieur de cette chambre de malade. Léonce, pâle, affaibli, la tête rejetée en arrière, reposait péniblement. Sa respiration courte et fréquente annonçait une violente fièvre; Philippe, accoudé au pied du lit, suivait avec anxiété les progrès de cette crise; un peu plus loin, Blanche et M. Barquier veillaient silencieux ; et dans l'ombre, près de la porte, se tenait Glotilde, les cheveux épars, la tête basse, immobile comme un bloc. Au dehors, il faisait un temps affreux; la pluie fouettait contre les fenêtres ; bien qu'on fût au mois de novembre, le tonnerre grondait, et sa voix sinistre se mêlait au bruit monotone des eaux qui tombaient par torrents.

Cet état de l'atmosphère agit sur le blessé; la fièvre s'alluma et il tomba dans un délire effrayant. D'abord c'étaient des cris sourds, des paroles confuses. Il s'agitait avec des plaintes inintelligibles, il essayait de se

lever, et retombait aussitôt épuisé ; puis tout à coup son geste devint rapide, animé, sa voix brève et sonore; il parut livré à d'étranges hallucinations.

« Mçn bon noir, dit-il en s'adressant à Philippe, va avertir ta maîtresse que je suis ici.... Ne comprends-tu pas ?.. . Est-ce que tu n'appartiens pas à Mme de Fiée ?. . . Est-ce que tune sais pas où elle demeure?... Je vois d'ici, entre les arbres, les murailles blanches d'une habitation! C'est la sienne. Elle est retournée en Amérique, je l'ai suivie.... Sydonie! la voici!... Là-bas, sous les manguiers.... Elle m'attend.... J'y vais! j'y vais, Sydonie !... ma bien-aimée ! . . . »

Il retomba haletant; ses amis effrayés entouraient son lit. Glotilde s'était approchée ; elle écarta brusquement le rideau, et regarda Léonce. Il tourna les yeux vers elle sans la reconnaître ; elle lui parla, il ne l'entendit point.

« Il va mourir! » dit-elle en laissant retomber le rideau et elle s'assit près du lit.

Pendant toute la nuit, Léonce eut un délire- sourd, interrompu par de longues faiblesses ; il s'agitait avec de véhémentes exclamations; il appelait Sydonie; d'autres fois il se soulevait furieux et commandait impérieusement qu'on chassât une femme dont il ne voulait plus dire le nom.

Il semblait que la mort dût suivre promptement ces formidables symptômes. Leur intensité fut telle, que la blessure de Léonce se rouvrit et qu'il survint une hémorragie. Le blessé ne parlait plus que comme dans un rêve ; puis un court évanouissement survint, et après cette crise il devint tranquille.

Alors Blanche emmena sa cousine, qui semblait tombée dans une sorte d'hébétude.

« Mon Dieu! s'écria-l-elle épouvantée, quel exemple

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terrible! Glo tilde, tes fautes te coûtent cher : la vie de Léonce, peut-être ! . . .

— Qu'il meure ! murmura Clotilde, puisque ce n'est pas pour moi qu'il doit vivre!... J'aime mieux le voir mort qu'infidèle!... »

Philippe et sa femme quittèrent vers le matin cette maison de deuil; Léonce reposait encore, la fièvre était tombée ; M. Barquier restait près de lui pour le soigner et surveiller Clotilde. En rentrant chez elle, Blanche considéra d'un regard attendri tout ce qui l'environnait; il y avait autour délie comme un parfum de bonheur et de tranquillité.

« Nous sommes heureux, nous ! » s'écria Philippe, en la serrant dans ses bras.

Elle s'appuya sur son épaule et lui dit doucement z

« Oui, nous n'avons pas gaspillé notre bonheur; c'est encore comme le premier jour ; voilà pourtant trois ans passés que nous sommes mariés!...

— Ma belle Blanche, dit Philippe en la retenant, tu m'aimes?... »

Elle fit signe de la tête que oui, et tenta faiblement de se dégager des bras qui la gardaient.

« Ah ! reste là! reprit Philippe avec transport; reste là; notre bonheur est si grand!... n'en sois pas si avare!... »

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