JJ.X
Quelques jours plus tard, Léonce était tout h fait hors de danger; l'amitié dévouée de Philippe et de M. Barquier l'avait environné .de soins, et Blanche était parvenue à le délivrer de la présence de sa femme.
Mme des Glayeux ne quittait plus sa chambre : elle semblait calmée. En effet, elle était dans une sorte de sécurité. Après ce qui s'était passé/ il était probable que Léonce se rapprocherait difficilement de Mme de Fiée. Les soupçons de son beau-frère devaient rester éveillés. Mme Barquier devait être avertie et faire bonne garde.
Glotilde calcula tout cela avec assez de sagacité, et, dès lors, l'espoir obstiné de se rapprocher de Léonce lili revint. Elle le dissimula pourtant et prit sur elle de ne rien précipiter.
Mme Violan la tenait au courant de tous les bruits qui avaient couru dans le monde sur la rencontre du vicomte et de Léonce, et parfois les rapports de la vieille dame lui causaient une cruelle joie.
« Ma chère amie, lui dit un jour Mme Violan, on parle encore de ce duel : il faut absolument que votre mari reparaisse dans le monde pour faire voir qu'il n'est pas mort. En général, on a eu beaucoup de sympathie pour lui ; j'ai entendu des gens qui blâmaient hautement la conduite du vicomte de Fiée. On disait
qu'il avait forcé M. des Glayeux à se battre pour un propos insignifiant. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun des témoins ne s'est expliqué clairement làdessus. Je ne puis pas comprendre comment les choses sont allées si loin. Gela va rompre les habitudes de votre mari. Je me figure qu'il ne se retrouvera pas volontiers avec le vicomte. Toute cette affaire a donné du chagrin à Mme de Fiée : elle est d'une tristesse....
— Vous l'ayez vue? dit Glotilde, dont le regard s'anima.
— Je l'ai rencontrée hier soir chez Mme Barquier. Il n'y avait pas grand monde ; c'était triste. On s'est beaucoup occupé de M. des Glayeux. Chacun demandait de ses nouvelles. Mme de Fiée était venue seule. Vous savez qu'elle a renvoyé son bal : le vicomte l'a priée pour qu'on *ie dansât pas chez elle tant que l'état de M. des Glayeux donnerait quelque inquiétude.
— C'est d'un tact et d'une délicatesse parfaite! dit ironiquement Glotilde.
— D'ailleurs ils sont en deuil de je ne sais quel parent, reprit Mme Violan : cela va admirablement à Mme de Fiée. Je n'ai rien vu de plus touchant et de plus charmant que cette jeune femme mélancolique, un peu pâle et habillée de velours noir : c'est ainsi quelle était hier. A propos, vous a-t-elle invitée à son bal?
— Oui, madame, répondit hardiment Clo tilde.
— Ah ! c'est singulier, » fit étourdiment Mme Violan.
Léonce revenait lentement à la vie, mais il était plongé dans une morne tristesse, dans un abattement profond, quand il songeait aux obstacles qui s'étaient élevés entre lui et Sydonie.
Il considérait avec horreur les liens qui l'unissaient
à Clotilde, et, dès ce moment, il n'eut plus qu'un espoir, qu'une idée fixe : c'était de les briser à jamais. 11 avait violemment refusé de voir sa femme.
« Que me veut-elle? disait-il à Blanche, qui intercédait pour Glotilde : que je lui pardonne? Je le ferai quand j'aurai la certitude que nous sommes séparés pour toujours; qne nous ne nous rencontrerons plus en ce monde. Je n'ai encore aucun plan, aucun projet arrêté pour l'avenir; mais ce que je sais bien, c'est que je serai libre. »
Blanche cachait tout cela à Glotilde. Elle craignait de l'exaspérer, elle attendait que le temps calmât un peu toutes ces irritations; elle trouvait des prétextes pour retenir Mme des Glay eux chez elle ; le plus spécieux était l'état de santé de Léonce ; sa blessure n'était pas fermée, et une émotion vive pouvait encore le mettre en danger.
M. Barquier levait vingt fois par jour les mains au ciel.
« Mon pauvre ami, s'écriait-il, je croyais avoir été le plus malheureux des hommes, mais votre infortune a surpassé la mienne. Ma première femme valait mieux que la vôtre.... J'eus pourtant aussi un duel par rapport à elle.... Mais je persiste à dire qu'en comparaison de Mme des Glayeux, c'était une colombe.... Et dire qu'il y a encore des gens qui se marient après ces exemples-là!...
— Tous les ménages ne sont pas aussi malheureux que le mien.
— Oui, en effet, regardez autour de vous et vous y verrez beaucoup de couples bien unis!... M. et Mme de Fiée d'abord.... la femme la plus candide, la plus pure, et le plus débauché des hommes.... G'est monstrueux, vous dis-je!
— Hélas I j'aurais été heureux pourtant si le ciel m'eût donné une telle femme !
— Ces hasards-là se rencontrent une fois sur cent mille, mon cher, c'est plus rare qu'un quaterne à la loterie, et l'on ne peut risquer qu'un enjeu. »
On était au commencement de l'hiver ; Léonce dut se résoudre à passer dans sa chambre toutç la mauvaise saison; les médecins lui avaient conseillé l'air du Midi; mais il ne voulut pas s'éloigner de Sydonie. On lui parlait d'elle chaque jour; il ne la perdait pour ainsi dire pas de vue ; il espérait encore puisqu'il était aimé, U y a dans l'amour une puissance, une conscience de tes propres forces que rien n'effraye ; nulle autre passion n'a cette ténacité qui va toujours les yeux fixés au but, se heurtant sans s'arrêter à tous les obstacles et se relevant plus courageuse après chaque revers.
lui
Cependant le vicomte et Mme Barquier employaient toute leur influence pour inspirer à Sydonie le courage de faire un grand sacrifice. Après avoir pleuré avec elle et recueilli d'un cœur plein d'indulgence la confidence entière de ses douleurs et de sa situation , ils en avaient appelé à la générosité de son âme, à l'amour de ses devoirs, à l'intérêt de sa réputation et du repos de Léonce.
« Ma chère enfant , lui disait Mme Barquier , vous
netes pas dévote, et je ne vous dirai pas que vous faites un péché et que vous offensez Dieu en aimant Léonce , je vous parlerai seulement des suites déplorables de cette passion. Pour vous il y va de votre réputation , qui est celle d'une femme sage , irréprochable ; se me dites pas que le blâme du monde vous est indifférent; vous ne sauriez le souffrir; car vous êtes fière, Sydonie. Pour Léonce , il y va du peu de repos et de bonheur qu'il peut encore espérer en ce monde. Vous êtes libre jusqu'à un certain point, vous; mais lui ne Test pas; qui le délivrera de la furie attachée à son sort, de cette femme dont toute la vie est occupée à épier les sentiments et les actions de son mari?... Elle veillera nuit et jour sur lui et sur vous. Dès que vous aurez arrangé avec mille peines une combinaison qui vous rapprochera de vôtre amant, elle se jettera entre vous deux , elle dispersera à grands cris tout l'édifice de votre bonheur, elle poursuivra Léonce de ses plaintes, elle vous outragera de ses accusations et de ses mépris , elle vous mettra au pilori et se posera en victime devant vous. Allez, je la connais bien ; son amour et sa haine sont implacables; Léonce y succomberait et vous aussi!...
— Hélas! que faut- il faire? disait Sydonie l'âme navrée.
— Il faut renoncer courageusement à cet amour, l'étouffer au fond de votre cœur. C'est un cruel effort , je le sais!... Pleurez, ma pauvre enfant, pleurez ! C'est vrai, vous souffrez beaucoup!... Priez Dieu qu'il vous console, qu'il vous donne la force et la patience. »
Alors Mme Barquier embrassait sa nièce, et pleurait avec elle ; car elle aussi avait aimé, et elle se souvenait du mal que font les passions.
Ses discours impressionnaient vivement la jeune
femme ; elle se roidissait contre l'instinct de son cœur; elle s'excitait à faire un grand sacrifice pour sauver son honneur et le repos de Léonce. Il y avait dans les paroles de sa tante des vérités dont elle étaitHJonvaincue. Elle avait une grande foi dans ces conseils , à la fois indulgents et sévères; elle comprenait qu'ils étaient dictés par une amitié tendre et vigilante.
Le vicomte secondait les intentions de Mme Barquier. Il se passait, d'ailleurs , des choses qui lui causaient de grandes inquiétudes et pouvaient motiver une résolution qui eût à jamais séparé Sydonie de Léonce. M. de Fiée se ruinait; bientôt, peut-être, il serait forcé de quitter Paris.
Un jour le vicomte entra de bonne heure chez sa belle-sœur. Son air attristé frappa Sydonie; elle pâlit, son cœur se serra ; car elle comprit que le moment de prendre une résolution était arrivé.
« Ma sœur , dit le vicomte en la faisant asseoir près de lui, j'ai peut-être à me reprocher de ne vous- avoir pas parlé plus tôt de mes inquiétudes.... Gustave fait des folies; je crains qu'à notre insu il ait dévoré toute sa fortune et peut-être compromis la vôtre.
— Eh bien! mon frère, répondit tranquillement Sydonie , nous quitterons cet hôtel et ce grand train de maison; il me restera toujours de quoi vivre; au couvent je ne manquais de rien , et pourtant je n'avais qu'une pension de dix-huit cents francs.
— Sur vos cinquante mille livres de rente , c'était modeste l Mais cela ne peut plus se passer ainsi maintenant.... U faut prendre un parti, ma chère Sydonie; cette vie de Paris ne vaut rien à Gustave ; ici rien ne pourra empêcher ses folies ; il faudrait retourner à la Guadeloupe. »
Mme de Fiée baissa la tête; elle s'était attendue à
cette proposition; elle était même déjà habituée à Tidée de ce départ; mais la force lui manqua pour s'y déterminer sur-le-champ.
* Ma sœur, reprit le vicomte avec douceur, croyezmoi, vous serez plus heureuse là-bas. Vos chagrins finiront quand vous ne serez plus sous l'influence d une situation qui chaque jour les ravive.... Vous demeurerez sur votre habitation, j'y vivrai près de vous, je vous donnerai mon fils, l'enfant de notre pauvre Léonide; il sera le vôtre.... Songez aux peines que vous avez souffertes ici, et vous ne regretterez pas de les laisser derrière vous. Ne serez-vous pas heureuse de revoir notre cher pays?... C'est là que vous vous sentirez revivre.... Ici votre cœur ne guérirait pas.... Chaque jour amènera de nouvelles souffrances, et vous ne serez pas la seule malheureuse, Sydonie.... »
Elle était déjà résolue, peut-être; mais le courage lui faillit pour le déclarer ; elle se taisait épouvantée , car le mot qu'elle allait dire devait être irrévocable. Mme Barquier arriva sur ces entrefaites , et elle seconda puissamment les intentions du vicomte; Sydonie, navrée de douleur, demanda jusqu'au lendemain pour se déterminer.
La malheureuse jeune femme sentait que c'en était fait, et qu'elle était à jamais séparée de Léonce ; elle céda au sort qui élevait entre eux de si insurmontables barrières ; elle se laissa emporter par le flot qui menaçait de la briser sur de si formidables écueils. Elle sacrifia son amour moins à son devoir, à sa propre tranquillité qu'au repos de Léonce,
« Mon frère, dit-elle le lendemain au vicomte, ma résolution est prise.... je partirai.... Nous retournerons pour toujours à la Guadeloupe ; mais, par grâce, que ce soit bientôt!... A présent c'est fini! vous le voyez, j'ai
accompli mou devoir.... Aidez-moi, soutenez-moi de votre amitié, de vos consolations.... Ah! je suis bien malheureuse I... »
Mme Barquier ne la quitta plus dès lors; elle l'encouragea, la releva de sou abattement ; elle parvint a l'exalter jusqu'à la hauteur de son sacrifice. Sydonie se résigna fermement; elle subit ses douleurs avec la consolation intime de souffrir pour Léonce, avec la ferme conviction qu'elle ne cesserait jamais de l'aimer.
La nouvelle du prochain départ de M. et Mme de Fiée se répandit bientôt : le vicomte mettait une grande activité dans les préparatifs de ce long voyage; ce fut lui qui régla les affaires de son frère : elles étaient dans un tel désordre, que la fortune même de Sydonie pouvait être compromise. M. de Fiée fut docile comme un homme qui a fait des fautes et qui est à la merci d'autrui. Il reçut avec assez d'insouciance la proposition de quitter Paris : « Oui, pourquoi pas? dit-il, je commence à me lasser de cette Babylone; il y fait un froid cet hiver!... Moi, d'abord, je suis bien partout; d'ailleurs j'emporte la satisfaction de m'être amusé.... non vraiment, quand même je serais ruiné de fond en comble, je trouverais que ce n'est pas payer trop cher!...
— Ainsi donc, lui dit son frère, si cette vie était à recommencer, tu recommencerais %
— Parbleu ! je le crois bien! » répondit M. de Fiée avec un grand sang-froid.
Mme Violan ne s'était point pressée d'aller apprendre à Mme des Glayeux le départ prochain de Sydonie ; un jour cependant elle lui dit :
« Mme de Fiée s'embarque dans les premiers jours du mois prochain pour la Guadeloupe, avec son beaufrère et son mari; ils vont partir pour le Havre. »
A cette nouvelle, Glotilde ressentit le premier mouvement de joie qu'elle eût connu depuis longtemps; elle triompha, car elle comprit qu'elle était pour quelque chose dans cet événement.
« C'est un astre qui s'éclipse, reprit Mme Violan ; personne n'oubliera qu'il a brillé un moment sur l'horizon des salons de Paris. Je puis vous le dire k présent, ma chère belle; parfois j'ai soupçonné votre mari d'avoir une passion malheureuse pour Mme de Fiée....
— Cela m'est assez indifférent ! répliqua Glotilde d'un air sec... Pourquoi donc, madame, ce soupçon vous est-il venu à l'esprit? qu'avez-vous vu ? . — Mon Dieu! rien; mais il me semble que cela ne pouvait pas être autrement, et qu'un homme comme M. des Glayeux devait aimer une femme comme Mme de Fiée.
— Vous savez pourtant, madame, que son cœur n'est pas fort impressionnable, répondit ironiquement Glotilde ; six mois durant il a été sous les feux combinés de trois astres qui n'ont pu allumer dans son cœur la moindre étincelle. ...
— La porte de M. des Glayeux est donc toujours défendue? interrompit Mme Violan, à laquelle cette allusion directe fit monter la rougeur au front; mais cela me paraît un Qxcès de précaution au bout de deux
mois passés. S'il était visible, je vous aurais priée de me conduire chez lui pour lui souhaiter le bonjour, chère dame.
— Il ne veut voir que moi, répondit intrépidement Glotilde.
— Je croyais qu'il était tout le jour en compagnie de M. Barquier, dit Mme Violan avec intention ; on chuchote même certaines choses dans le monde. C'est indigne ! on a prétendu que depuis sa blessure M. des Glayeux n'a pas voulu souffrir que vous entrassiez dans sa chambre.... Ma chère, il y a de méchantes langues!...»
Glotilde ne sentit qu'à demi toutes ces taquineries : elle était absorbée dans une satisfaction profonde ; le départ de Sydonie la délivrait de ses plus cruelles douleurs ; elle crut être près de ressaisir la position dont elle avait désespéré; elle se dit qu'elle pouvait encore reprendre ses droits quand cette femme ne serait plus entre elle et Léonce. Alors elle fit des rêves, des projets de bonheur, selon elle ; il lui sembla qu'elle parviendrait à s'emparer entièrement de son mari, et à rompre ses amitiés comme elle avait brisé ses amours. L'expérience avait modifié jusqu'à un certain point son caractère : elle avait appris à dissimuler, à attendre, et cette fois elle ne précipita point les nouvelles tentatives qu'elle méditait; elle s'enferma, et laissa son mari dans la sécurité de leur séparation volontaire ; mais elle veillait sur lui ; la nuit elle était là, arrêtée au seuil de cette chambre où Léonce ne lavait plus laissée pénétrer, et, souvent, dans le jour elle épiait l'arrivée de Philippe ou de M. Barquier pour surprendre quelques mots de leur conversation.
Léonce avait été bien plus tôt informé que Glotilde du prochain départ de Mme de Fiée ; ce fat Blanche
qui vint lui en donner la triste nouvelle. Léonce Técouta avec une émotion de surprise, mais sans manifester aucun autre sentiment. La bonne Blanche s'était attendue à lui porter un coup douloureux, et elle avait environné cette révélation de beaucoup de précautions et de ménagements. Elle s'était hâtée pour devancer M. Barquier; elle craignait l'effet d'un premier mouvement d'étonnement et de douleur ; mais Léonce lui dit seulement :
« Voilà un prompt' départ!... et vous n'avez su cela qu'hier soir, ma chère cousine? »
Blanche fit un signe affirmatif.
« Il ne l'aime donc plus ! pensa-t-elle en le voyant si calme; pauvre Léonce; hélas! tant mieux !... »
Une heure après M. Barquier arriva tout consterné.
« Eh bien ! s'écria-t-il, voici bien un autre malheur !... on ramène ma nièce à la Guadeloupe!... Cette pauvre femme ! C'est un secret que Mme Barquier gardait depuis huit jours, il a éclaté hier soir.... Au diable mes neveux ! ils peuvent partir ou rester, à leur fantaisie, je ne m'en inquiéterai pas. Mais Sydonie !... cette séparation me va au cœur.... J'aime ma nièce ; j'ai l'habitude de lavoir, je ne peux plus me passer d'elle.... C'est comme ma fille, une fille dont je serais bien fier.... Ah ! si réellement j'étais son père, elle ne partirait pas, elle ne resterait paslongtemps en de si indignes mains ! . . . Le vicomte est un excellent homme, je le sais ; mais son frère!... Si Ton m'écoutait, une bonne séparation de corps et de biens mettrait Sydonie à l'abri des sottises de son abominable mari.... Mais elle n'a pas de caractère; elle se laisse emmener.... Pauvre victime, elle pleurait pourtant hier soir !... »
Pendant ce flux de paroles, Léonce réfléchissait, le regard fixe et la tête baissée.
«Mais il faut du temps, dit~il, pour se préparera un si long voyage ; Mme de Fiée ne partira pas avant le printemps prochain .... d'ici là. . . .
— Point du tout!... le vicomte met une grande activité à arranger les affaires de son frère; il s'agit de vendre un mobilier immense et de payer de grosses dettes ; cela sera bientôt fait, en ne marchandant avec personne. Gustave ne se mêle de rien, il met à profit les dernières semaines de sa vie parisienne.... Sydonie partira bientôt pour le Havre avec son beau- frère ; mais M. de Fiée a déclaré qu'il resterait ici jusqu'au moment de s'embarquer; il ne s'en va, je crois, qu'à son corps défendant....
— Que ne reste-t-il? dit Léonce.
— Seul? ce n'est plus possible. Il est à peu près ruiné, et le vicomte ne souffrirait pas qu'il entamât la fortune de sa femme ; au train qu'il menait, en deux 011 trois ans elle serait dévorée.
— C'est différent, dit Léonce avec le même sang-froid. Ma première sortie sera pour aller chez Mme de Fiée; je veux lui faire mes adieux.
— Nous irons ensemble dans quelques jours, quand vous voudrez. Elle sera heureuse de vous revoir en pleine convalescence ; si vous saviez dans quel chagrin votre danger l'avait mise!... Elle ne se pardonnait pas d'être la cause innocente de ce malheur; elle était dans des angoisses mortelles ; dès que j'arrivais elle venait audevant de moi les larmes aux yeux, elle tremblait de m'interroger, et quand je l'avais rassurée elle me prenait les mains, elle me remerciait comme si je lui eusse rendu la vie. »
Quelques jours plus tard Léonce annonça qu'il irait passer sa convalescence dans le Midi ; mais il ne s'expliqua pas sur l'époque de son départ. Chaque soir il
avait la fièvre ; il était encore très-faible, et on ne lui permettait pas de quitter la chambre.
« Tu veux voyager? lui dit Philippe; eh bien! Blanche et moi nous t'accompagnerons ! Si Clotilde.... . — Clotilde ! interrompit Léonce, non, je le jure, elle ne me suivra pas. Mais, mon ami, je partirai seul. .. . Tu sais mes projets d'autrefois; qui sait jusqu'où j'irai!...
— Au bout du monde, peut-être ! je le comprends quand il s'agit de fuir une femme comme la tienne.
— Oui ; il n'y a que deux moyens de briser cette effroyable chaîne, la fuite ou la mort.... Je vais m'exiler pour longtemps, pour toujours, peut-être....
— Et tu espères cacher ton départ à ta femme jusqu'au dernier moment?
— Oui, mes bons amis ; mes mesures sont bien prises. Vous allez me garder le secret ; ce n'est qu'à vous que je ferai mes adieux.
— Hélas! dit le bon M. Barquier, si je n'avais pas soixante ans et plus, je vous accompagnerais, mon cher Léonce ; mais à mon âge il faut rester au coin de son feu, et subir sa femme jusqu'au bout.... »
Le jour du départ de Mme de Fiée était fixé. Léonce avait publiquement annoncé qu'il irait le soir même lui faire ses adieux; il l'avait dit au vicomte, qui était venu le voir pour lui serrer une dernière fois la main.
Léonce n'essaya pas de voir Sydonie sans témoins; il demanda au contraire à M. et à Mme Barquier de les accompagner dans la dernière visite qu'ils devaient rendre le soir même k leur nièce.
Dans la matinée Mme Violan vint faire une visite à. Glotilde et elle lui apprit que Sydonie partait le lendemain pour le Havre.
« Je suis allée hier soir lui faire mes adieux, dit la bonne dame ; cela m'a serré le cœur. Mme de Fiée a embrassé ces demoiselles avec des paroles pleines d'amitié ; ces pauvres petites avaient les larmes aux yeux.... M. de Fiée était là; je ne l'avais jamais vu chez sa. femme : c'est à peine s'il s'est levé, et il n'a pas daigné nous reconduire.... Quel homme! c'est comme un pourceau devant une perle !... »
Dès que Mme Violan se fut retirée, Maurisset entra.
« Madame, dit-il d'un air mystérieux, monsieur va faire ce soir sa première sortie; François est allé retenir une voiture de remise pour sept heures. Il s'est arrêté dans la loge, et je l'ai fait parler un peu. Monsieur a eu la fièvre toute la nuit dernière et ce matin : il était tout défait. Le médecin est venu- et lui a défendu de sortir, mais il n'a pas tenu compte de l'ordonnance, et quand François lui a respectueusement fait observer qu'il serait plus prudent de sortir pour la première fois dans le jour, il s'est fâché et il a voulu faire à sa têle. »
Glotilde sourit amèrement en écoutant ce rapport circonstancié. « Ah! il va lui faire ses adieux, pensat-elle, ses derniers adieux!... Eh! que m'importe!... tout sera fini, ils ne se verront plus jamais, jamais.... Elle part, et je reste !... »
Une joie furieuse faisait battre son cœur; elle leva les yeux sur la pendule pour compter combien d'heures encore Léonce et Sydonie respireraient le même air,
puis elle songea à cette mer immense, qui bientôt allait les séparer.
c Demain, murmura-t-elle , demain je retrouverai Léonce.... cette femme sera partie pour toujours !
— Il y a aussi une lettre, reprit Maurisseten fouillant dans ses poches, une lettre d'une belle écriture, avec le timbre de Marseille... . la voilà. »
Clotilde s'empara de la lettre et l'examina soigneusement : elle était carrée, avec un gros chiffre sur le cachet, et des traits à main levée enjolivaient l'adresse. Cette lettre semblait tellement insignifiante que Clotilde hésita ; mais le cachet peu solide se détacha sous sa main, et alors elle lut :
« Monsieur,
« En réponse à la chère vôtre du 18 de l'écoulé, nous vous annonçons que, d'après vos ordres, nous avons arrêté votre passage pour la Guadeloupe sur le kick français la Rosalie , de la portée de 270 tonneaux de jauge, qui partira le 5 courant sous le commandement du capitaine Biaise Millon. Ce navire, reconnu d'une marche supérieure, a une dunette très-commode pour les passagers.
« En attendant l'honneur, etc. »
Clotilde laissa tomber cette fatale lettre, et mettant les deux mains à son front, elle resta immobile et comme foudroyée; puis elle murmura avec de sourdes exclamations :
«Ah! ils se retrouveront!... il ne renonce pas à cette femme!... il la suit au bout du monde!... il l'aime!... Rien ne les séparera donc que la mort I... »
Maurisset effrayé s'était glissé hors de la chambre ;<
Glotilde s'enferma, et passa toute la journée dans des alternatives de désespoir et d'anéantissement. Dès ce moment une idée fixe surgit à son cerveau, et le martela sans relâche ; c'était la certitude que nulle puissance humaine ne saurait séparer Léonce de Sydonie. Elle comprit l'immensité des sentiments d'amour et de haine que Léonce avait dans le cœur, et tout espoir s'éteignit en elle. Alors elle songea à la mort, et elle s'y résolut.
LVÎ
A sept heures Léonce sortit de chez lui en voiture pour se rendre chez Mme Barquier»
Un moment après Glotilde entra dans la chambre de son mari et ouvrit les tiroirs du bureau avec une fausse clef qu'elle avait depuis longtemps. Les pistolets de Léonce étaient là.
« Ah ! murmura Glotilde en les tirant de leur boîte, je n'ai pas oublié comment on manie les armes !... »
Elle examina soigneusement la détente des pistolets et les rechargea ; puis elle les cacha sous son manteau, et elle descendit.
« Madame ne m'avait point donné d'ordres, dit Maurisset en ouvrant le carreau de sa loge, je n'ai pas osé prendre sur moi de suivre monsieur.
— C'était inutile; je sais où il est, » répondit-elle.
Il faisait un froid rigoureux, les pavés étaient couverts de neige ; Paris se taisait, les voitures roulaient
silencieusement sur cet épais tapis, qui assourdissait tous les bruits.
Glotilde, couverte de son manteau et le visage caché sous un voile, sortit à pied, et gagna la Chaussée-d 'Antin. Avant d'entrer chez Mme de Fiée elle remarqua que le remise de Léonce n'était pas à la porte.
« Il a renvoyé la voiture.... murmura-t-elle ; ils sont enfefmés, peut-être. . . Elle l'aura reçu secrètement. ...»
Elle frappa avec un horrible battement de cœur, et demanda Mme de Fiée.
« Au premier, par le grand escalier,» répondit le concierge sans se déranger.
Glotilde monta ; le sang-froid lui était tout k coup revenu ; en ce moment elle recouvra toute la netteté de ses perceptions, toute sa présence d'esprit; une force singulière l'anima ; elle ne vit plus devant elle qu'un quart d'heure de vie et sa vengeance.
Tout le désordre d'un départ régnait chez Mme de Fiée; les domestiques étaient dispersés; la négresse numérotait des malles dans l'antichambre.
Mme des (xlayeux releva son voile en entrant, et ramena soigneusement son manteau sur son bras gauche.
« Mme de Fiée? demanda-t-elle d'une voix faible. Je viens pour une commission.; puis-je lui parler?
— Je ne sais ; madame n'est pas seule , répondit la négresse en jetant un coup d'œil sur la chaussure mouillée de Glotilde et sur le manteau , aux plis duquel fondaient quelques flocons de neige.
— Vous venez peut-êtrepour emballer les chapeaux,» reprit-elle en se ravisant....
Et , comme Glotilde fit un signe affirmatif , elle ajouta :
« Vous arrivez bien tard..,. Tenez, tout est là.... Ge n'est pas la peine de déranger madame. »
La porte dû salon était ouverte ; une bougie veillait sur la table couverte de cartons. Clotilde entra et s'assit sans ôter son manteau ; et , comme la négresse la regardait d'un air étonné , elle lui dit :
< Je suis venue vite ; permettez que je me repose un moment....
— Sans doute , sans doute, » répliqua la négresse en entrant dans la chambre de Sydonie.
Un moment après elle ressortit, et la porte resta entr'ouverte.
« Madame vous prie d'arranger très-solidement ses 'chapeaux, dit-elle ; ils vont faire dix-huit cents lieues; s'il vous manque quelque chose, du fil, des épingles , appelez-moi, je suis là.... »
Elle retourna dans l'antichambre . Au bout d'un moment Clotilde se leva et entra sans bruit dans la chambre à coucher. Il n'y avait point de lumière , mais un faible rayon de clarté apparaissait entre les portières baissées d'une seconde pièce où régnait le plus profond silence.
« Je ne m'étais pas trompée, pensa Clotilde, ils sont là ensemble 1... »
Elle referma la porte de la chambre et poussa doucement le verrou; puis elle s'avança et regarda à travers la fente que laissaient les deux portières entrouvertes.
Sydonie était assise en face de la porte devant une table chargée de papiers. La lampe, couverte d'un vaste abat- jour, jetait autour de sa tête de molles lueurs. Elle était blanche et immobile comme une belle statue .de marbre; ses mains jointes reposaient sur un livre ouvert devant elle; ses yeux rêveurs ne regardaient rien. De l'autre côté de la table un homme écrivait, la tête baissée ; l'ombre de l'abat-jour ne laissait distinguer que la silhouette de sa chevelure....
Glotilde se trouvait enfin en face de Sydonie; elle la considéra un moment avec une curiosité atroce et la joie furieuse d'une vengeance sûre : cette beauté enviée, cette fleur de jeunesse, tant d'avenir, tant d'amour, tout allait périr sous les yeux de Léonce....
Nulle frayeur, nul remords ne s'éleva dans l'âme de Clotilde ; elle leva un de ses pistolets et visa le front de Sydonie, par-dessus cette,' tête inclinée dont la balle allait presque traverser les cheveux. En ce moment un bruit de voix se fit entendre dans le salon; Clotilde lâcha précipitamment la détente.... Elle ne vit plus rien.... Une brusque secousse avait renversé la table, la lampe s'était éteinte en tombant; des cris plaintifs et d'affreux gémissements répondaient aux cris qui retentissaient à la porte de la chambre qu'on ébranlait à coups redoublés.
Alors Clotilde vit que son heure était venue : elle mit une main sur sa poitrine, à l'endroit du cœur, et lâcha son second coup.... Au même instant la porte tomba, et on pénétra dans la chambre.
Clotilde était encore debout et adossée au chambranle de la porte ; elle leva les bras avec frénésie en s'écriant :
« Je suis vengée.... je suis venue à leur dernier rendez-vous.... elle va mourir!
— Mourir! qui va mourir?» cria Léonce, qui s'était précipité dans la chambre avec M. et Mme Barquier.
A cette voix, k l'aspect de son mari, Glotilde tomba sur ses genoux avec un sourd gémissement, et Sydonie s'élança du boudoir sanglante , échevelée.
Léonce la soutint ; elle murmura défaillante :
« Je ne suis pas blessée.... mais M. de Fiée.... il est mort peut-être.... je l'ai vu tomber.... on Ta assassiné; là.... devant moi....»
Et elle désignait d'un geste égaré la porte du boudoir.
M. Barquier prit un flambeau, et relevant la portière , il éclaira l'intérieur du boudoir. Le corps de M. de Fiée gisait étendu par terre; sa tête avait été horriblement fracassée ; il ne donnait plus signe de vie.
Glotilde essaya de se soulever, et, regardant devant elle d un œil éteint, elle vit qui elle avait tué. Alors elle se roidit, et murmura dans une dernière convulsion :
«Je les ai délivrés..:. Léonce.... cette femme.... libres tous deux !... »
Il y eut un moment de silence ; personne n'osait s'avancer. Glotilde était retombée la face contre terre; elle ne bougeait plus; la négresse s'approcha enfin et dit en lui soulevant la tête :
« Elle est morte!... »