‹ Deux à deuxChapitre 4 sur 4 · LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C

BUE PIERBE-SARRAZIN, H" 14

Droit d3 traduction ré**r*6

La petite ville d'O.... est une de ces localités exceptionnelles que leur position géographique condamne à rester éternellement en dehors du progrès général. Le chemin de fer le plus rapproché passe à une trentaine de lieues du plateau très-élevé où elle est située, et elle ne communique avec les grands centres de population que par un service de diligences assez mal organisé. Aussi les vieilles habitudes provinciales se sont-elles conservées sur ce coin de terre mieux que dans aucune autre partie de la France; tout le monde y dîne à midi, comme sous l'ancien régime, et les chaises à porteurs n'y sont pas tout à fait passées de' mode.

Quelques maisons nobles et point du tout opulentes, un plus grand nombre de familles bourgeoises et le groupe assez restreint des fonctionnaires du gou-

vernement composaient, il y a quelques années, la bonne société d'O.... Ces honnêtes gens avaient, les uns des appointements, modiques, les autres de petits revenus dont ils vivaient tout juste, sans pouvoir jamais se permettre aucune' dépense en dehors du striGt nécessaire. On n'aurait jamais dansé à 0..., l'on n'y aurait jamais soupe aux bougies, après minuit, autour d'une table de soixante couverts, si une famille bourgeoise, la seule qui fût riche au milieu de cette étroite médiocrité, n'eût ouvert ses salons et donné chaque année plusieurs bals auxquels toute la ville était invitée.

Une singularité peut-être sans exemple s'attachait à cette famille : depuis plusieurs générations, — nombre d'actes notariés en faisaient foi, — les Pauberton n'avaient pas eu de successeur en ligne directe, et c'était toujours un neveu qui, après avoir intégralement recueilli l'héritage, le transmettait à son tour an collatéral de son choix.

En 1815, le colonel Achille Fauberton, l'illustration de la famille, était rentré dans ses foyers avec sa demi-solde et dix-sept blessures qui l'avaient considérablement défiguré. Le digne homme n'était pas sans vocation pour le mariage ; pourtant il eut la sagesse de faire comme ses grands oncles, il resta garçon et appela près de lui son unique neveu, qu'il institua son héritier à l'exclusion de tous les autres membres de sa famille.

César Fauberton avait alors vingt-huit ans; c'était un bel homme, un superbe cavalier, comme disaient les vieilles bourgeoises d'O..,; il avait des traits réguliers, un teint frais et blanc, de grands yeux noirs

à fleur de tête et les plus belles dents du monde. Ses qualités morales répondaient à ses avantages physiques : il avait, — lui-môme s'en vantait, — l'esprit qui platt aux dames; il était enjoué, galant, complaisant, audacieux à propos, et d'une certaine fatuité naturelle que rien né pouvait déconcerter.

Le cblonel se hâta de déclarer à son héritier qu'il entendait le marier, attendu que, s'il restait garçon, la fortune des Fauberton passerait à des parents éloignés qu'il ne connaissait pas et dont il n'avait guère entendu parler. César ne fit aucune objection et assura simplement son onde de sa parfaite obéissance. Celui-ci mit aussitôt en campagne Me Signoret, son notaire, un homme qui, du fond de son étude, voyait clair dans toutes les fortunes et pouvait soupeser toutes lés dots. Il s'agissait de trouver un parti qui fût à la hauteur des trente 'mille livres de rente que le colonel devait laisser à son neveu. Gomme rien de semblable n'existait à 0...., Me Signoret chercha dans toute l'étendue du département. Il se présentait luimême pour entamer les négociations et traitait, muni des pleins pouvoirs du colonel. D'abord tout allait pour le mieux ; il semblait qu'on était d'accord sur tous les points et qu'il n'y avait plus qu'à conclure; mais aussitôt que César était consulté, les difficultés arrivaient en foule : tout en donnant son consentement de bonne grâce, il avait l'art de soulever une multitude d'objections qui rendaient la chose difficile d'abord et bientôt impossible. Sans avouer jamais sa vocation bien déterminée pour le célibat, il parvint ainsi à reculer indéfiniment tout engagement matrimonial ; mais le colonel ne se rebutait pas aisément :

dès qu'un projet de mariage avait avorté, le vieux notaire se remettait en campagne et commençait une nouvelle négociation. Tout cela dura cinq ans passés.

Pendant ce temps, le beau César eut des succès inouïs près des dames. Aucune vertu ne lui résistait ; il compromit plusieurs filles de bonne maison, brouilla une demi-douzaine de ménages, et poussa par son infidélité une grisette au suicide. Toutefois ces désordres ne faisaient pas de scandale. On était très-indulgent pour ce beau garçon, le meilleur parti de toute la contrée. Les demoiselles surtout qui faisaient leur roman de mariage excusèrent toutes ses légèretés et furent sans pitié pour les pauvres délaissées.

Le notaire venait d'entamer sa dixième ou douzième négociation, lorsqu'un événement imprévu mit an à ces tentatives obstinées : le colonel tomba malade, et bientôt il fut en danger de mort. C'était un vieillard déjà, quoiqu'il a'eût pas un grand âge ; à force de prodiguer sa vie sur les champs de bataille, il l'avait usée, et dès le premier jour de sa maladie il comprit que le terme fatal allait arriver pour lui. Ce jour-là même, après une crise qui l'avait beaucoup affaibli, il dit à son neveu : , « César, nous avons perdu trop de temps;... je risque de m'en aller sans t'avoir marié,... c'est un grand regret pour moi.... Si tu venais à mourir aussi, mon bien irait à des gens que je ne connais pas.... Je ne veux pas cela, mon neveu,... il faut que tu fasses souche. Marie-toi, marie-toi.... A présent il ne s'agit plus de choisir, de calculer la dot, les espé-

rances probables, les charges certaines, comme tu dis toujours ;... bous n'avons plus le temps d'attendre.... Les demoiselles sages et bien- élevées ne manquent pas ici.... Prends celle que tu voudras : quand même elle n'aurait rien, je donne mon consentement, mais au nom du ciel, décide-toi....

— Oui, mon oncle, tout de suite, répondit César abasourdi.

— Eh bien ! choisis.

— Oui, mon oncle, à l'instant, puisque vous le voulez. Toutefois j'aurais besoin de réfléchir un peu, car je me trouve, dans un grand embarras, mon cœur étant libre de toute inclination....

-f- Prends au hasard, interrompit le colonel d'un air presque impérieux ; rien n'empêche, puisque tu n'aimes personne.... — Puis., se ravisant, il ajouta : — On m'avait dit que tu étais amoureux de la belle Emmeline....

— Ah ! bah !... murmura César.

— Tu as rôdé autour d'elle tout l'hiver dernier, poursuivit l'oncle ; j'ai vu bien des choses.... Certainement elle t'aime....

— Bah ! bah ! répéta le beau César.

— Sa dot est des plus minces, dix mille francs peut-être tout compris, poursuivit le vieux Pauberton en s'attachant à son idée ; n'importe ! si tu te sens quelque penchant pour elle, je veux bien que tu l'épouses.... Toyons, es-tu décidé!... Nous pourrions faire la demande ce soir même, et la noce dans dix jours....

— Oui, mon oncle, rien ne s'y oppose, dit César consterné ; je ferai comme il vous plaira. Néanmoins

permettez-moi de vous faire observer que, le père de Mlle Emmeline étant absent, il faudra attendre son retour.

— On pourra toujours faire les premières ouvertures à la mère, répondit le colonel en s'obstinant. Par malheur Signoret n'est pas ici ; mais c'est égal, tu feras la demande toi-même, dès demain....

— Quoi ! moi-môme, en personne ?

— Pourquoi pas?... Va, va, sois tranquille, tu ne seras pas refusé.

— Je le crois bien ! murmura le beau César avec un geste de fatuité superbe et en cherchant dans son esprit quelque moyen d'échapper à ce pressant danger. »

Le colonel retomba épuisé sur ses oreillers et murmura, saisi d'un frisson, subit :

« Voilà l'accès de fièvre qui me reprend...; je me sens très-mal.... César, n'oublie pas ce que je t'ai dit.... Il est inutile d'attendre le retour du père ; lu feras la demande demain....

— Oui, oui, mon oncle, répéta César; ne vous tourmentez pas, tout ira selon votre volonté. »

Le colonel eut une très-mauvaise nuit ; il s'affaiblissait visiblement, et ses traits s'altéraient d'une manière effrayante. Vers le matin, saisi du pressentiment de sa fin prochaine, il appela son neveu, qui sommeillait sur un fauteuil, et dit en lui montrant du doigt la pendule :

« Avant midi, tu iras demander cette petite en mariage.... Nous n'avons plus un moment à perdre....

— Ah ! moii oncle ; c'est aujourd'hui vendredi et le 13 du mois ! s'écria César.

— Je l'avais oublié ! murmura le colonel, dont la volonté ne tint pas contre cette objection. Eh bien? ce sera pour demain..., demain matin.... Je verrai les fiançailles, mais je n'assisterai pas à la noce.... »

César se récria contre ces lugubres prévisions, et affecta la plus complète sécurité ; pourtant le médecin venait de lui déclarer que son oncle n'avait pas deux fois vingt- quatre heures à vivre. Me Signoret arriva dans la matinée et passa quelques moments seul avec le malade. Après ce court entretien, le vieux gardenotes sortit de la chambre pour chercher César Fauberton ; celui-ci vint au-devant de lui en disant :

* Eh bien! cela ne va pas plus mal, j'ai grand espoir ; est-ce que vous n'êtes pas très-rassuré aussi, mon cher monsieur Signoret? »

Le notaire haussa les épaules, serra la main de César et lui dit avec un soupir :

« Le testament est entre mes mains ; ce pauvre homme a fait les choses absolument comme feu son oncle Denis Fauberton et son grand-oncle Justin Fauberton, dont j'avais reçu aussi les dernières volontés : savez-vous que vous êtes le troisième neveu que je vois hériter dans cette maison ! »

L'état du malade empirait de moment en moment; sur le soir, il ne parlait plus et semblait plongé dans uq sommeil léthargique. Les domestiques commencèrent à dire des prières autour du lit ; César s'assit à l'écart avec Me Signoret, le front appuyé sur sa main et gardant uft triste silence. Toute la soirée s'é- - coula ainsi. Il paraissait certain que le colonel s'éteindrait dans cette tranquille agonie ; pourtant, au bout de quelques heures, il s'agita tout à coup et avança

les bras en jetant des plaintes sourdes, puis il retomba sur ses oreillers.

« Ah! grand Dieu !... il va passer !... murmura César en frissonnant et en saisissant le bras de maître Signôret.

— Non, non, s'écria celui-ci, relevez-lui la tête.... donnez-lui de l'air.... Faites-lui respirer du vinaigre,... ça le remettra.... »

En effet le malade parut se ranimer. César se rapprocha, lui prit la main et lui dit doucement :

< Mon cher oncle, je suis là.... »

En ce moment, la pendule sonna. Le colorai rouvrit les yeux et dit d'une voix faible, mais distincte :

« Quelle heure est-il ?

— Minuit, colonel, répondit le notaire; comment vous trouvez-vous? »

Il ne répondit pas à cette question, et, tournant les yeux vers son neveu, il lui dit :

« Nous sommes à samedi;... va t'habiller, Signôret t'accompagnera.... Vous irez ensemble demander en mariage cette petite Emmeline.... Va vite, le temps presse.... »

Là-dessus, il fit encore signe qu'il fallait se hâter, et un quart d'heure après il mourut.

Son héritier eut une attitude très-convenable après l'événement. Il vécut fort retiré et porta le deuil une année entière. Après le premier anniversaire, il reparut dans le monde, ou, pour mieux dire, il attira le monde chez lui. A l'exemple de son oncle et de ses grands-oncles, il eut une bonne maison, donna souvent à dîner, et fit des magnificences pour toutes les fêtes officielles. De plus, et comme pour suivre scru-

puleusement ses traditions de famille, il installa chez lui un petit-neveu de son nom dont le colonel n'avait pas même soupçonné l'existence. Dès lors il parut évident à tout te monde que César Fauberton ne se marierait pas, et il fut traité en conséquence: les mères de famille acceptèrent ses politesses avec circonspection; les jeunes dames redoublèrent de coquetteries à son égard, et les grisettes, habituées à considérer tout célibataire comme une proie, bourdonnèrent plus que jamais autour de son élégante personne.

Le petit Fauberton découvert par César était d'une autre branche de la famille, établie dans un autre pays. Le père de cet enfant, un pauvre employé des douanes, était mort depuis quelques années, laissant sa veuve presque dans 4'indigence. Elle demeurait à la campagne et n'avait jamais eu l'idée de s'adresser à ses parents riches, qu'elle ne connaissait que de nom, et qui probablement n'avaient jamais entendu parler d'elle. César obtint de cette pauvre veuve qu'elle vînt chez lui avec son fils et qu'elle tînt son ménage de garçon. IJermance Fauberton était alors une femme d'environ trente-cinq ans, fluette, maladive, sans agrément ni beauté, vieillie par de longs chagrins et usée par une vie matériellement pénible. Elle avait d'ailleurs une tenue si modeste, des allures de vieille femme si prononcées que sa présence chez un homme encore jeune et qui passait, non sans raison, pour un séducteur, ne fit aucun tort à sa réputation.

Vers cette époque, César Fauberton fut nommé maire d'O..., et bientôt après élu membre du conseil

général de son département. -Ses visées auraient pu aller plus haut; il avait assez d'influence pour se poser en homme politique et arriver à la députation, mais il préféra rester le personnage le plus important du petit monde où il vivait, et il déclara dans son discours d'installation que l'honneur d'être le premier magistrat municipal de sa ville natale suffisait à son ambition.

L'hôtel Fauberton, comme disaient emphatiquement les gens d'O..., était situé au centre de la ville, sur une petite place dont il formait un des côtés. Cet édifice était dans l'origine une vaste maison carrée à deux étages, coiffée d'une toiture en tuiles rouges et proprement badigeonnée à la chaux. Le colonel, qui avait rapporté de ses campagnes d'Italie certaines idées sur les arts, entreprit d'embellir ce grand corps de logis, qui véritablement avait l'apparence d'un moulin à farine. Par ses ordres, la façade fut peinte en jaune, avec des encadrements qui simulaient diverses espèces de marbres; il fit mettre des persiennes vertes à toutes les fenêtres et agrandir la porte d'entrée, dont les deux battante s'ouvrirent désormais toutes les fois qu'il sortait en voiture. Le vestibule était décoré de statues en plâtre; la Diane chasseresse figurait au pited de l'escalier, et le palier du 'premier étage était gardé par un Hercule colossal. Après la mort du colonel, son héritier compléta ces changements et fit venir de Paris un mobilier qui excita l'admiration universelle. Le grand salon était cité comme une merveille de richesse et d'élégance. Toute la ville d'O..*; savait que le lustre coûtait douze cents francs, et les douairières qui, les jours de bal,

faisaient tapisserie pendant huit on neuf heures consécutives, avaient cent fois calculé combien il avait fallu d'aunes de damas cramoisi pour faire les huit rideaux de fenêtres et recouvrir les vingt-quatre fauteuils alignés contre la muraille.

La façade intérieure de la maison donnait sur un vaste jardin. Quand la grande porte était ouverte à deux battants, les passants s'arrêtaient pour contempler de loin ce lieu de délices où il y avait des bancs de gazon, des charmilles, des plates-bandes bordées de buis, et au milieu un jet d'«eau avec son bassin rempli de poissons rouges.

Mme flermance et son fils occupaient l'ancien appartement du colonel, trois pièces dont on n'avait pas changé la décoration et où se trouvaient encore toutes les reliques militaires du vieil officier. Cette partie du premier étage s'ouvrait sur le jardin et faisait suite à une espèce de galerie vitrée qui servait de serre, et où le colonel se promenait autrefois une main sur sa canne à béquille, l'autre main appuyée sur l'épaule de son héritier. Celui-ci n'avait pas changé d'appartement à la mort de son oncle ; il avait mieux aimé rester dans sa chambre de neveu, comme il disait en plaisantant. Cette chambre, située aussi au premier étage, à la suite du grand. salon, excitait au plus haut degré l'admiration de la bonne' compagnie d'O.... Les jours de bal ou de grande réunion, quand le salon était transformé en salle de danse, c'était dans la chambre à coucher que s'établissaient les joueurs pour faire leur partie de boston à un sou la fiche; les pauvres gens avaient des éblouissements lorsqu'ils contemplaient les fauteuils

à clous dorés, les rideaux bleu de ciel, la pendule monumentale et toutes les autres magnificences de ce séjour. Ils ne manquaient pas de jeter aussi un coup d'œil dans le boudoir qui complétait l'appartement réservé de César Fauberton. Cette seconde pièce, très-petite, était égayée par une tapisserie à grandes fleurs roses; un divan d'étoffe pareille régnait à l'entour, et il y avait en face de la porte une espèce de bureau en acajou, orné de bronzes dorés et fermé par une serrure à secret. Ce meuble, qu'on appelait sous le premier Empire .un bonheur du jour 9 attirait particulièrement l'attention des invités, qui l'examinaient avec de petits sourires mystérieux : on prétendait qu'il contenait des compartiments invisibles, des cachettes introuvables, et que c'était dans ses profondeurs que le galant célibataire tenait ses archives amoureuses. Cet homme heureux écrasait naturellement tout le monde de sa supériorité; nul ne pouvait lutter contre ses avantages. Il faisait venir de Paris ses habits, ses gants et jusqu'à ses pommades; lufseul dans la ville d'O.... avait des bottes vernies et portait au petit doigt un cachet monté en bague. Ces richesses et ces élégances faisaient plus d'effet sur les imaginations féminines que des avantages naturels bien autrement solides ; les plus jeunes et les plus beaux étaient éclipsés par César Fauberton, et il poursuivait sans rivaux le cours de ses bonnes fortunes.

Il en fut ainsi durant nombre d'années ; ce don Juan bourgeois avait pour ainsi dire oublié et fait oublier aux autres le nombre déjà très-élevé de ses printemps. Pourtant des signes non équivoques Ta-

vaient averti que ses avantages s'amoindrissaient : il avait' dû faire venir de Paris, outre ses breloques et ses gilets, un cosmétique pour remonter la fraîcheur de son teint, et en même temps il s'était trouvé dans la nécessité de s'adresser à un artiste en cheveux, lequel Jui avait expédié son chef-d'œuvre, un toupet qui s'adaptait sahs ressorts ni blanc d'œuf.

Le beau César arriva ainsi, sans s'en douter, à l'état de vieux garçon. Tandis qu'il vieillissait, reniant qu'il avait appelé à recueillir son héritage devenait un homme. Par bonheur pour tous deux, ils ne s'en apercevaient ni l'un ni l'autre. Le premier conservait son attitude de protecteur bienveillant et disait encore en parlant de son neveu :

« C'est un enfant délicat, j'aimerais qu'il fût plus vif, plus tapageur, mais d'ailleurs je suis content de lui. »

Le second, subissant l'influence de tout ce qui l'environnait, se sentait complètement effacé par son oncle et se dirait à lui-même, en toute humilité, qu'il ne 'parviendrait jamais à lui ressembler. En effet, Théodore Fauberton ne possédait aucun des avantages traditionnels delà race dont il semblait destiné à être le dernier représentant. Ses traits étaient fins vt l'ensemble de sa personne agréable ; mais rien en lui ne rappelait la grande tournure du colonel, ni la belle figure de son oncle César. Il manquait aussi totalement de la fatuité superbe, de la galanterie raffinée et de tous les autres moyens de séduction qui avaient valu à ce dernier tant de conquêtes. Ses manières étaient réservées, presque timides ; il lui semblait que la personnalité de son oncle le réduisait à

rien. Bien que ses professeurs ne fussent pas de trèshabiles gens, il avait reçu une éducation suffisante, et il lui restait de ses études classiques un certain fond d'instruction et le goût des choses littéraires; mais, comme la plupart des jeunes gens qui n'ont pas à s'inquiéter de leur avenir, il ne travaillait plus depuis qu'il avait quitté le collège. Une longue habitude d'oisiveté l'avait rendu incapable d'une application soutenue; il n'aimait que les œuvres de pure imagination et ne lisait guère que les poôtes et les romanciers* Sa mère, dont la tendresse, quoique excessive, n'était point aveugle, blâmait ce désœuvrement et ne savait comment y remédier. Parfois elle avait d'inquiètes prévisions, et elle lui disait avec une douce sévérité : « Va, si nous n'étions pas dans un pays où il n'y a absolument rien à faire, je l'obligerais bien à travailler. »

Un matin, à son lever, César Fauberton jeta par hasard les yeux sur Talmanach, et presque malgré lui il constata que ce jour-là même il accomplissait sa cinquante-neuvième année. Ce chiffre .l'attrista comme une mauvaise nouvelle; il détourna la tête avec un soupir et dit à Gascarel, son valet de chambre, un honnête garçon qui le servait depuis vingt ans : .

« J'ai mal dormi, je me trouve mauvais visage ce matin.

— Monsieur me semble frais comme une rose, répondit Gascarel sans la moindre intention railleuse. »

Ce mot rasséréna sur-le-champ le vieux garçon; il se cambra dans sa robe de chambre, noua la cordelière de soie qui serrait sa taille, passa la main dans son toupet, et murmura, après avoir jeté un coup d'oeil sur la glace :

« Ma foi! je n'étais guère mieux à trente ans.

— C'est l'opinion de tout le monde, dit vivement

Cascarel; monsieur est toujours le même, témoin la ceinture de ses pantalons ; depuis que je suis à son service, elle n'a pas varié d'un centimètre. »

Cette observation profonde acheva de mettre le vieux lion en belle humeur ; il reprit l'almanacb, égratigna machinalement la date qu'il voulait oublier, et dit en appuyant un peu plus loin son ongle rose, luisant et long comme celui d'un empereur de la Chine :

« Décidément je donnerai mon premier bal dans dix jours, pour la fête de sainte B£rbe, patronne des artilleurs ; la garde nationale sera flattée ; les canonniers viendront en uniforme : ce sera d'un joli effet.

— Monsieur n'attend pas le carnaval ? dit Gascarel étonné.

— Que veux-tu î je suis pressé de m' amuser, répondit-il en se renversant au dossier de son fauteuil et en se regardant dans la glace de sa toilette avec de petits airs de tête satisfaits et glorieux ; j'ai écrit à Paris pour avoir un habit à la dernière mode. Je tiens à ne pas être mis comme le premier venu le jour de cette fête ; j'ai commandé aussi un gilet trèsélégant et tous les accessoires, même un flacon d'eau de verveine pour le mouchoir,

— Monsieur fera sensation, dit Cascarel avec une c'onviction sincère.

— Je le crois, » répondit sérieusement César Fauberton.

Dès le lendemain, Cascarel, accompagné d'un valet de ville en tenue, allait d'une maison à l'autre, distribuant les invitations de M. le maire, et recueillant partout des adhésions empressées. Quoique l'étiquette

règle Ions les rapports dans les petites localités, et que chacun tienne rigoureusement son rang, certaines familiarités sont admises à l'égard des inférieurs ; Gasçarel laissait ordinairement le messager municipal dans \e corridor qui servait de vestibule, et pénétrait jusqu'au salon, sa lettre à la main. On ne se levait pas pour le recevoir, on ne lui offrait pas un siège ; mais la maltresse du logis s'écriait :

«Bonjour, Gasçarel; nous sommes tous charmés de vous ^oir. Gomment va 1* santé de M. le maire? Toujours à merveille, n'est-ce pas? Vous apportez de sa part une lettre d'invitation ? Merci. Quel homme pour organiser une fête et faire les honneurs de chez lui! Assurément nous acceptons, et avec grand plaisir. Dites-lui qu'il peut compter sur nous et que nous arriverons de bonne heure. » .

Cascarel distribua ainsi une quarantaine d'invitations. Après sa tournée daïis le beau quartier de la ville, il lui restait encore une lettre.

« Celle-ci est pour les Signoret, dit-il en la montrant au valet de ville ; c'est la première fois que monsieur leur envoie une invitation.

.• — Pourtant M. Signoret est employé à la mairie, et Mme Signoret a été une très-belle femme, » répondit naïvement le valet de ville.

La famille Signoret habitait une vieille maison près du rempart, à l'extrémité d'une longue ruelle sombre et tortueuse qui côtoyait l'hôtel Fauberton et débouchait sur la grande place. Cascarel allait soulever le petit marteau de fer et frapper discrètement ; mais en ce moment la porte- s'ouvrit, Mme Signoret sortait : ce fut elle-même qui reçut la lettre d'invitation.

« C'est hjen ; je vous remercie* » dit-elle simplement au valet de chambre.

Puis elle baissa lé vieux voile noûr attaché su* sa capote de paille noire, et poursuivit sockchemin.

Uû instant après, Théodore FauberKwa passa lentement devant la maison des Signoret, et gagfea le carrefour voisin, où il s'arrêta, afin, de lire \me affiche placardée depuis quinze jours. Celte occupation l'absorbait si complètement qu'il n'aperçut pas Cascarel et son acolyte» lesquels, mieux placés, que M pouvoir ce qui se passait chez lès Signoret, distinguaient derrière une fenêtre du premier étage le profil charmant d'une jeune fille dont la main venait d'entr'ouvrir furtivement les volets. Elle avança la tète entre deux pots de giroflées qui masquaient ta perspective, et demeura immobile, les yeux tournés vers le carrefour.

« Eh ! eh ! ces amoureux ! dit le valet de ville avec 'un gros rire.

— J'y vois ctehv & présent, murmura Cascarel i-tfest M. Théodore qui a donné l'idée de cette* lettre d'incitation. Il fait l'amour avec Mlle Camille; son onete ne s'en doute pas.

— C'est, inutile de le lui dire, observa le factotum municipal.

— Oh! certainement, répondit Cascarel en haussant les épaules. Qui sait comment il prendrait la chose ?... Hier encore il me disait : « Les jeunes gens d'aujourd'hui sont comme le chaste Joseph, les femmes leur font peur. Ça fiait pitié, l'attitude qu'ils ont auprès d'elles. Mon ne*ea ne sait que teur ottriu ses respects ; pour moi, je suis charmé de le voir aussi

L'ONCLE CÉSAR. ig

&ge, mais il est certain qwe dans te monde on te trouve ridicule. »

La faœilleSignorct apparierait ai la bowae bourgeoisie du pays. M. Scipion Signoret, quoique simple commis à la mairie, était le propre neveu du vieux notaire qui jadis s?était doivné tant de peine pour marier César Fauberton. M* Signoret était mort depuis nombre d'années, laissant une centaine de mille francs à partager entre une nuée de collatéraux. Scipion Signorfet eut pour s» part la maison pafrimoniale et un petit bien de campagne qui rapportait environ cent écus. Alors, quoiqu'il fût déjà classé parmi les vieux garçons, il se maria. Sa femme n'était pas non plus de k première jeunesse; pourtant elle lui donna cinq filles, qu'on élevait dans lamaison comme dans un couvent. L'aînée avait dix^sept ans accomplis, et ses quatre petites sœurs jouaient encore à la poupée;

Camille Signoret était comme ces fleurs.de cactus qui, longtemps renfermées dans des boutons d'un vert lividerdéploient en une seule nuit leurs splendides • pétales. Pendant s©n adolescence , elle était à peine jolie ; puis elle était devenue , presque sans transition,, une jeune fille parfaitement belle. Son visage* sa taille, toute sa personne, étaient d'une beauté correcte, éclatante, incomparable, en face de laquelle on ne pouvait se trouver sans être ébloui; mais il n'était pas facile de contempler à loisir cette merveille, ni même de l'admirer un instant de près. La femille Signoret ne sortait guère que le dimanche pour aller à l'église, et parfois à la promenade dans les endroits les moins fréquentés. On apercevait bien

à la messe paroissiale la belle Camille agenouillée au milieu de la nef; mais son père, sa mère, ses petites sœurs, et Suzette, la servante du logis, formaient autour d'elle une sorte de rempart, et comme elle assistait à l'office divin avec beaucoup de recueillement, on ne voyait rien que la passe de son chapeau, qui touchait presque le bord de son livre d'heures, et le bout de ses mains gantées ressortant des larges manches de sa robe. A la promenade , elle marchait près de sa mère, sans s'écarter d'un seul pas, et conduisant sa plus jeune sœur. Il n'y avait pas moyen de l'aborder ni de lui parler, car personne n'avait accès au logis, et elle ne paraissait jamais seule dans la rue. Ces obstacles n'avaient pas découragé Théodore Fauberton. Il s'était violemment épris de Caipille la première fois qu'il l'avait vue, et, ne trouvant aucun prétexte pour pénétrer dans la maison, il se mit à faire la cour à l'espagnole, dans la rue, sous les fenêtres, la nuit, le jour, malgré le . vent, la neige et la pluie, déclarant son amour par • ses assiduités, et se contentant du bonheur d'entrevoir parfois à travers les vitres un vague profil, à demi caché par les boucles légères d'une chevelure blonde. Camille ne tarda pas à comprendre le langage muet de cet amour, et son cœur fut bientôt touché. Tandis que Théodore lisait les vieilles affiches , elle gagnait furtivement sa chambrette, et, tout émue et palpitante, elle l'observait, cachée derrière les volets. Le jeune homme devina promptement qu'elle était là, et dès lors une sorte d'intelligence s'établit entre . eux. Ils se donnaient tacitement des rendez- vous, ils avaient des conversations muettes , et plus d'une fois

Camille laissa tomber dans la rue de petits bouquets que Théodore se hâtait de ramasser et de cacher dans son gilet après les avoir baisés. Heureusement le quartier où se passait cette intrigue innocenta était presque désert; les pauvres gens qui l'habitaient allaient aux champs dès le matin, et ne rentraient que pour se coucher. D'ailleurs la maison des Signoret faisait le coin de la ruelle, ef les fenêtres du salon où se tenait la famille n'avaient pas vue sur le carrefour. Grâce à cette réunion de circonstances , les tentatives amoureuses de Théodore ne s'ébruitèrent pas, et Mme Signoret elle-même ne vit rien qui pût éveiller ses soupçons. Depuis trois mois environ que leurs amours avaient commencé, les deux amants ne s'étaient vus de près qu'une seule fois pendant quelques minutes. Celait un dimanche, après midi ; la famille Signoret avait fait une longue promenade à travers champs, et s'en revenait par des sentiers peu fréquentés, bordés de haies d'aubépines et de prunelliers dont les premières gelées avaient déjà roussi le feuillage. A moitié chemin, on fit halte pour se reposer un peu et goûter avec des échaudés. En cet endroit, le sentier se rétrécissait encore entre deux talus verdoyants qui formaient comme de longs bancs de gazon adossés aux grandes haies d'aubépines derrière lesquelles on entendait le bêlement des troupeaux épars dans les pâturages. " c On est bien ici, dit Mme Signoret en distribuant les échaudés que Suzette portait dans son panier; il n'y passe jamais âme qui vive. »

Presque au même instant, un bruit de pas annonça que plusieurs personnes approchaient.

« Ah! grand Dieu ! voici du monde! reprit Mme Signoret en se retournant presque effrayée; aUonsnous-en*

— Ma foi non ! fit le bonhomme Signoret en croisant ses jambes; les petites sont fatiguées, et moi aussi. Qu'est-ce que cela nous fait d'ailleurs d'être rencontrés par des paysans? »

Il n'avait paS achevé que M. César Fauberton et son neveu parurent au fond du chemin. A leur aspect, Mme Signoret et ses filles se levèrent précipitamment, et l'employé municipal ôta son chapeau en murmurant tout interdit :

« C'est M. le maire.... Allons, allons, ne soyez pas si effarées.... U va passer tout droit devant nous; faites4ui la révérence. »

Mais César Fauberton, au lieu de poursuivre sa route après avoir fait un léger salut, s'arrêta court en disant d'un air agréable :

« Bonjour, mon cher Signoret; comment vous portez-vous? Et madame Signoret? je suis charmé de la rencontrer. Voilà votre petite famille ; cette belle demoiselle est votre aînée, n'est-ce pas? Je vous fais mon compliment ; elle a une figure ravissante.

— Vous êtes bien bon, monsieur le maire, balbutia Signoret en saluant coup sur coup. »

Durant cet échange de politesses, Théodore était demeuré à deux pas derrière son oncle, le cœur palpitant de surprise et d'amour. Camille baissait les yeux, elle était pâle d'émotion, et ses genoux tremblaient. Les petites filles décontenancées se serraient autour d'elle avec un mouvement timide, et Mme Signoret, droite au bord du chemin, semblait pétrifiée.

I/OWCLE €ÉSAÏU 23

* An revoir, mon cher Sigiwïret; mesdames, je vous souhaite le bonjour, reprit César Fauberton avec un geste de &te familier; ne vous attardez pas, je crois que nous aurons de la pluie avant ce «tir.

— Je te crois aussi, monsieur le maire, répondit Signoret en renouvelant ses salutations; nous allons rentrer au {dus vite. Monsieur le maire, je vous présente «es très-humbles devoirs. »

Les deux amants ne s'étaient rien dit, non pas Même des yeux, tant leur émotion était vive. Rien ne les trahit, et personne ne se douta de ce qui se passait dans leur Ame. Quand les Fauberton eurent disparu an détour du chemin, Signoret se tourna brusquement vers sa femme et lui dit aigrement :

* Sais-tu, Lttine, que tu es d'une timidité ridicule! Gomment! tu restes là, droite comme un cierge, sans répondre un seul mot à M, le maire ! Ce n'est pourtant pas une si grande affaire de débiter quelques politesses aux gens qui tous abordent. Tu as vu comme je m'en suis tiré !

— C'est pour cela que je vous ai Wssé parler, répondit la pauvre femme avec douceur. *

Ce fut environ un mois plus tard que César Fauberton songeai donner son premier bal, et la lettre d'invitation était en quelque sorte la conséquence naturelle de cette rencontré. Scipion Signoret prit un air radieux en la recevant des mains de sa femme.

« Enfin nous allons reparaître à notre rang ! s'écriat-H ; voilà bien des années que je n'ai été dans le monde, et cela par ta faute, madame Signoret. Tu t'es obtinée à rester chez toi et à m'empêcher de faire des visites, de fréquenter les bonnes maisons, comme

je faisais du temps de mon oncle; mais cela va changer, je f en préviens.

— Vous voulez aller à ce bal? dit Mme Signoret sans aucun accent de défi ou de contradiction.

— Certainement j'irai! s'écria-t-il, et toi-même tu y viendras, et Camille aussi ; je le veux.... »

Mme Signoret haussa imperceptiblement les épaules et s'en alla en soupirant, tandis que son mari répétait avec un geste d'autorité qui lui était familier dans son intérieur : Oui, je le veux, et j'entends être obéi....

Scipion Signoret était d'une taille si exiguë que, malgré la maturité de son âge, on l'appelait encore le petit Signoret. Comme presque tous les hommes de proportions chétives, il affectait volontiers l'air impérieux, fronçait le sourcil à la moindre contradiction, et parlait haut habituellement ; mais au fond il n'avait rien qu'une certaine dose de vanité entêtée, et sa femme le gouvernait depuis vingt ans sans qu'il s'en doutât.

Le soir, à souper, il ne fut question de rien. Quand Suzette eut ôtéla nappe, M. Signoret s'assoupit comme de coutume au coin de la cheminée, Mme Signoret et sa fille aînée se mirent à travailler silencieusement à côté de la table, et les quatre petites filles s'assirent un peu en arrière, leur tricot à la main. Personne ne disait mot, tous les fronts étaient calmes; pourtant quiconque eût été à portée d'observer ce qui se passait dans ce petit salon peu éclairé et mal meublé n'eût pas tardé à comprendre que tous les membres de la famille Signoret étaient sous l'empire d'une vive préoccupation. M. Signoret sifflotait en sommeillant l'air

d'une contredanse en vogue sous la restauration, et battait la mesure de son petit pied sec comme celui d'une momie. Mme Signoret, le visage soucieux et pensif, interrompait de temps en temps son travail pour jeter les yeux sur Camille, qui, silencieuse et agitée, achevait machinalement de réparer les avaries d'une vieille robe d'indienne. Les petites filles ellesmêmes roulaient dans leur esprit l'idée que leur grande sœur pourrait aller au bal, et tâchaient de se figurer les salons de M. le maire.

« Maman, dit tout à coup la plus jeune, est-ce que vous avez jamais été au bal, Vbus? »

Cette question si simple troubla profondément Mme Signoret ; elle laissa aller son ouvrage et croisa les mains sur sa poitrine en fermant les yeux, comme pour se reposer un moment, mais ce n'était pas la fatigue qui avait fait remonter le sang à ses joues pâles et tressaillir toutes les fibres de son cœur. Quand cette pénible émotion fut apaisée, elle reprit son aiguille et dit avec calme :

« Oui , ma fille, j'ai été au bal une fois, une seule fois,

— Et vous êtes-vous bien amusée? demandèrent tout d'une voix les enfants.

— Non, » répondit-elle d'une voix faible. Et comme pour couper court à de nouvelles questions, elle ajouta aussitôt :

« Il y a si longtemps de cela que je ne m'en souviens plus. »

Le silence recommença, un silence si profond qu'on entendait le tic tac de la vieille horloge placée dans l'escalier et les sons affaiblis d'un orgue de Barbarie, que quelque musicien ambulant promenait devant

les cafés de la grande place. M, Sigaorot dormait toujours, les mains enfoncées jusqu'au coude dans les profondeurs de ses poches, car les deux bûches qui depuis le matin fumaient dans les cendres étaient à peu pues consumées, et il commençait à faire froid*

Mme Signoret croisa le petit chéfe qui couvrait ses épaules, et commanda à Surette de mettre nn peu de menu bois dans la cheminée.

« Noos allons donc, reilier ce soir? demanda M, Signoret sans rouvrir les yeux. Quelle heure est-il? •

U n'avait pas achevé sa question que ta vieille horloge, comme pour lui répondre, sonna huit heures.

«Vile, mas amours, donnec-nous le bonsoir et allez vous coucher, » dit Mme Signoret en se tour» nant vers les petites filles.

Elles se levèrent docilement, plièrent leur tricot et firent le tour du cercle de famille en présentant leurs joues roses; puis, après avoir embrassé tout le monde, elles sortirent avec de petits rires joyeux, en courant après Suzette, qui montait les degrés quatre à quatre pour se réchauffer,

« Chères petites, elles sont gaies, » murmura Mme Signoret avec un soupir et en regardant involontairement Camille, qui, les yeux baissés sur son ouvrage et concentrée, en elle-même, s'abandonnait aux confuses espérances qu'avait fait naître dans sua esprit l'invitation de M. le maire*

Un moment après, on frappa à la porte de la rue. M. Signoret s'éveilla en sursaut en s'écriant :

« Une visite 1

— C'est la tante Dorothée, dit Mme Signoret ; je l'ai fait prier de venir ce soir. » '

LHMHXE CÉSAR. 27

OaniHe s'était hâtée 4'alkr ouvrir, et, en guidant la tante Dorothée dans le corridor sombre cpû servait de vestibule, die kri dit i l'oreille, comme dans les contes de fée :

« Ah ! ma bonne marraine, je tondrais bien aller au bal ! »

La tente ttoro&ée était une vieille fille dont on faisait grand cas dans la feftnille, quoiqu'elle dût laisser fort peu de biens à ses héritiers. Elle était la cousine germaine de feu if* Signoret , et avait recueilli aussi une parcelle de sa succession, quelque chose comme dix mille francs, avec un peu d'argenterie et toutes les vieilles nippes. Ges modestes ressources lui suffisaient ; elle vivait de ses petites renies, dans sa petite maison, seule avec sa petite servante, et depuis longtemps elle n'allait plus dans le monde, où jadis elle avait brillé.

< Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a de nouveau ici ? ditelle en se débarrassant de la capote de paille noire qu'elle mettait par-dessus ses coiffes et en s'assey&m au coin de la cheminée ; quand j'ai au que Suzette était venue pour me dire que vous m'attendiez ce soir, j'ai craint qu'il n'y eût quelqu'un de malade.

— Non, grâce au ciel ! répondit Mme Signoret; je désirais seulement vous parler d'une chose fâcheuse qui nous arrive. »

A ces mots, elle prit la lettre d'invitation et la mit sous les yeux de la tante Dorothée. M. Signoret s'était levé en bondissant.

« Une chose fâcheuse ! répéta-t-il avec indignation ; eh! pourquoi, je vous prie? Qu'y a-t-il de fâcheux dans l'invitation de M. le maire ? En quoi peut-elle

nous être désagréable? Il me fait l'honneur de me prier d'assister au bal, au grand souper qu'il donne à toute la ville : par quel motif refuserais-je d'y paraître ?

— Par le motif que vous n'avez point d'habit, » répondit simplement Mme Signoret. x

L'employé resta un moment interdit devant cet obstacle vulgaire, puis il*répondit philosophiquement :

« J'ai mon hatrit de noces, un frac noir encore très-propre et du plus beau drap. Il n'est pas à la mode, j'en conviens ; mais je ne suis plus jeune, et naturellement personne ne s'étonnera que je porte un vieil habit.

— Soit, vous avez raison, répliqua Mme Signoret avec quelque vivacité ; mais moi je n'ai plus ma robe de noce.

— Une très-belle robe de soie ornée de garnitures en rubans, observa l'employé municipal en revenant avec complaisance sur ce souvenir; tu avais aussi une ceinture à bouts flottants et un nœud pareil à ta collerette.

— J'ai depuis longtemps renoncé à toutes ces vanités, dit la pauvre femme en soupirant; mais, je l'avoue, il me serait pénible d'aller au bal avec ma robe de mérinos couleur marron et mon châle en bourre de soie; c'est là pourtant ce que j'ai de mieux en fait de toilette. Quant à acheter ce qui me manque, vous savez aussi bien que moi qu'il ne faut pas même y songer. »

Ces observations étaient d'une justesse si évidente que M. Signoret ne répondit rien; il se contenta d'à-

giter ses mains dans ses poches vides, en levant les yeux au plafond comme un homme qui réfléchit. Camille, perdant déjà tout espoir, baissa tristement la tête et reprit son aiguille.

« Voyons un peu pourtant, dit alors la tante Dorothée en s'adressant à Mme Signoret ; je vous connais une vieille robe de soie noire qu'il ne serait pas impossible de remettre à neuf pour la circonstance;, vous vous coifferiez simplement avec vos cheveux, qui sont encore très-beaux ; ce serait une içise convenable.

— Oh! certainement, » s'écria Camille.

Mme Signoret s'était attendu à trouver un auxiliaire dans la tante Dorothée; elle regarda la vieille fille avec un mouvement imperceptible d'étonnement et de reproche; puis elle dit en soupirant :

« Et Camille? Vous savez en quoi consistent ses plus beaux atours ; pensez-vous qu'il y ait moyen de lui composer une toilette de bal avec sa robe de percale blanche et sa pèlerine de taffetas noir ?

— La simplicité sied aux jeunes filles, » répliqua sentencieusement M. Signoret.

Personne ne releva cette banalité. M. Signoret comprenant qu'il n'avait rien à opposer aux calculs de sa femme, prit aussitôt son parti, et se hâta d'ajouter avec une résignation mêlée d'aigreur :

« Je n'avais pas prévu le chapitre des chiffons. C'est très-bien; nous resterons tous au coin de la cheminée, car il ne serait pas convenable que j'acceptasse pour moi seul l'invitation de M. lemaire.

— Tout cela peut s'arranger, dit alors Camille en tâchant de dominer son chagrin ; puisque maman a

30 L'ONCLE €^SAiU

une robe de soie, elle vous accompagnera; moi, je resterai à 1» maison.

— Non vraiment S dît k tante Dorothée; je vewx que tout le monde soit content; toi aussi, ma petite Camille, ta iras ai» bal... .

— Voue insister! s'écria Mme Signoret avec amertume et en regarda** fixement la vieille fille; vous voulez que nous paraissions à cette fête? Mais c'est impossible!

— Impossible! non pas, répliqua tranquillement la tante Dorothée; il s'agit seulement d'avoir pour Camille une toilette convenable. Eh bien! cela me regarde; je hû promets une robe de bat, mie jolie coiffure, un bouquet pour mettre sur le devant de son corsage, et un bel è% entaiL

—Oh? ma marraine, est-ce bien vrai? s'écria Caaille en pâlissant de joie»

— Nous asons. huit jours devant nous, poursuivit la vieille demoiselle; c'est tout juste le temps qu'il me faut. Vous ne viendrez pas chez moi, et je ne reparaîtrai ici qu'à Etouire où vous devrez von» habiller pour aller au bal. De votre côté, faites vos préparatifs; ma petite Camille, tu t'occuperas de recouvrir les souliers de prunelle noire que je te1 donnai l'an dernier, et tu confectionneras deux jolies paires de mitaines en filet, Time pour ta mèrer L'autre pour toi.

— Ce sera très^élégant, ma fille, s'écria M* Signoret; moi, je m'achèterai une paire de gants blancs. «* Puis il ajouta en s'adreseaat à sa femme avec un geste de triomphe : — Eh bien ! Lilîne, cette fois il n'y a pas moyen de reculer, tu vas reparaître dans la société.... »

L'ONCLE CÉSAR. ai

La pauvre fe*w»e leva suf la tante Dorothée un regard douloureux et répondh sowdement : .

« C'est malgré moi ï »

If . Sigj&oret entama alors le réeil de» succès qu'il avait eu jadis dans le monde. «J'étais un- beau danseur, dit-il en avançant la pointe du pied ; tes dames trouvaient que fêtais pétri de grâces.; César Fat&~ herton lui-même baissait pavitte» devaat moi. Ses pas étaient corrects, il avait le jarret vigoureux : à l'allemande, il enlevait sa danseuse*; mais, moi, je m'envoîais avec la mienne , j'étais une plume , un esprit.... Te rappeltes-tu* Lfline, le bal que dot»» ce pauvre colonel quelque temps avant sa mort ? »

lime Signoret Et un Hteuvement de tête qui ressemblait à un geste négatif, et balbutia quelques mots inintelligibles.

« Comment, tu ne te souviens pas de ce bal ? s'écria M. Signoret; tu y &aîs pourtant. Quoi t tu ne te rappelles pas que je dansai k gavotte ? tu ne te rappelles pas l'accident qui arriva après le souper, lors* qoe te grand histre du saloa itœià® au. beau/ milieu de la contredanse ? »

HBe» secoua là tétei

« Tk as oubli* cela! c'est un peu fort f reprit M. Signoret en haussant les épaules. Moi, je m'en souviens comme st c'était arrivé' hier, poursuivit-il en s'adressant à la tante Dorothée ; tofetes les bougies s'étaient éteintes en tombant; il y avait comme une odeur de roussi ; on crut que le feu avait pris sous les banquettes, et tout le monde se précipita hors du salon. Les dames jetaient des cris pitoyables ; les danseurs*entra£naient leurs danseuses dans tesescafiers.

Mme la directrice des postes se trouva mal, et Ton fut plus d'une demi-heure à se reconnaître. Pendant cette déroute, j'étais à côté du colonel, qui n'avait pas quitté le salon. Quel homme! quelle présence d'esprit ! quel sang-froid ! Il donna ses ordres afin qu'on rajustât la corde du lustre, et qu'on, rallumât les bougies; ensuite il alla rassurer tous ses invités, et ramena les datnes au salon. Ce fut alors que je dansai la gavotte ; on montait sur les banquettes pour me voir ; j'eus un succès prodigieux.

— Je vous en fais mon compliment ! interrompit la vieille fille impatientée ; parlons d'autre chose. »

M. Signoret se leva d'un air piqué, et alluma silencieusement une petite lampe de verre qui lui servait de bougeoir.

« Bonsoir et bonne nuit, dit-il, je vais me coucher.

— Toi aussi, ma filleule, il faut aller dormir, dit la tante Dorothée en embrassant Camille; vite au lit maintenant, et demain matin de bonne heure à l'ouvrage!

— Oui, ma chère marraine, » répondit joyeusement la jeune fille.

Elle se hâta de mettre en ordre son petit attirail de couture, et s'en alla suspendue au bras de son père en lui disant :

« Oh ! cher papa, que je suis contente ! c'est bien décidé, bien résolu, nous irons au bal!

— Eh! eh! moi aussi, je suis très-content! dit-il en sautillant, nous nous amuserons ! »

Quand ils eurent fermé la porte derrière eux, quand on ne les entendit plus jaser dans l'escalier, Mme Signoret baissa la tête sur ses mains et fondit

en larmes. La tante Dorothée se rapprocha d'elle, et après l'avoir considérée un moment en silence, elle lui dit doucement :

« Ma chère Emmeline, est-il possible que ce souvenir vous trouble ainsi ? .

— Ce soir, j'ai souffert un cruel supplice, dit la pauvre femme, en pressant avec force son mouchoir sur ses yeux, comme pour refouler le flot de larmes qui débordait malgré elle. Après un moment, elle ajouta, un peu calmée : — * Je ne m'attendais pas à ce qui arrive.

— Ma foi! ni moi non plus, murmura la vieille fille.

— Et vous aussi, vous avez été contre moi ? continua Mme Signoret avec un accent de reproche; vous avez été d'avis que je devais accepter cette invitation ! .

— J'ai mes raisons, répliqua la tante Dorothée. Avez-voùs confiance en moi ?

— Oh! certes oui, et je vous l'ai bien prouvé, répondit vivement Mme Signoret. Vous seule , vous seule au monde, connaissez le fond de mon âme. » r

La tante Dorothée se recueillit un moment ; puis, prenant dans ses mains les mains de Mme Signoret,, elle lui dit avec une douceur mêlée d'autorité :

« Ma chère Emmeline, le temps est venu d'oublier ce qui a faille malheur de votre vie....

— Je ne peux pas , je ne peux pas! interrompitelle d'une voix étouffée ; je vous en supplie, n'ajoutez pas un mot : tout ce que vous pourriez me dire, je m.e le suis dit mille fois, et je n'ai pu surmonter cette peine secrète qui me ronge le cœur.... Il y a des

choses que je ne puis entendre sans frissonner ; il y a des noms qui me font frémir.

— Il faut pourtant que je vous parle de César Fauberton, dit résolument la tante Dorothée. Écoutez-moi, calmez-vous, au nom du .ciel : il s'agit de Camille.

— De Camille ! répéta Mme Signoret avec stupeur.

— Voici ce qui se passe, reprit la vieille demoiselle en se rapprochant et en parlant à demi-voix. Hier soir, ayant une heure de loisir, j'allai faire une visite à Mme Hermance. Je la trouvai seule au coin du feu avec Marcelle, qui lui faisait prendre de la tisane au miel, car la pauvre femme avait gagné un mal de gorge dans l'après-midi, en surveillant les ouvriers, qui ont déjà commencé les arrangements pour le bal de samedi prochain, Mme Hermance a de l'amitié pour moi et parfois elle s'abandonne un peu. Malgré sa réserve, j'ai pu comprendre qu'elle n'avait pas mené une vie heureuse dans la maison de son cousin à la mode de Bretagne. Enfin, passons. Hier, je me suis tout de suite aperçue qu'elle avait quelque chose à me dire, car elle a fait signe à Marcelle de s'en aller, et a poussé son fauteuil tout près du mien. Alors, pour l'encourager, je lui ai dit : « Vous sem- « blez affectée, chère madame ; je vous trouve un vi- « sage triste. — Hélas 1 oui, je suis bien inquiète, me « répondit-elle aussitôt. Mon fils m'a fait aujourd'hui « une confidence qui me donne bien du souci : il « est amoureux. C'est un grand malheur! — Cela lui « passera, ai-je dit tout naturellement. Le malheur « dont vous parlez arrive tous les jours ; mais il y a « tant de remèdes ! — C'est précisément sur ces « remèdes que je voulais vous consulter, reprit

< Mme Hermance : ii y a l'absence d'abord.... — Et

< l'inconstance naturelle des hommes, ai-je ajouté. « *— Théodore n'est pas comme son oncle , a dit « Mme Hermance en secouant tristement la tête; je « le connais bien. Il s'opiniâtrera dans sa passion. « Ma chère demoiselle, si vous ne venez à son secours, « j'ai peur qu'il ne soit amoureux pour le reste de « sa vie. — Eh ! comment puis-je l'en empêcher ? » me suis-je écriée. Mme Hermance a un peu hésité, ensuite elle m'a dit en baissant la voix : * Vous seule pouvez empêcher que cet amour soit partagé. » Ce mot m'éclaira. Je coupai la parole à Mme Hermance. c Ainsi, lui-dis-je, votre fils est amoureux de Camille ? « — Hélas ! oui, me répondit-elle en gémissant ; il me « Ta déclaré aujourd'hui. Où cela^doit le mener, il « n'en sait rien ; mais il m'a juré et répété cent fois « qu'il aimait la belle Camille, qu'il l'aimerait tou- « jours, et que dût-il attendre trente ans pour l'épou- « ser, il attendrait. Vous concevez où aboutirait cette « folie.... Ma chère demoiselle, mon fils ne m'a parlé « que de ses propres sentiments; j'espère encore « qu'il n'est pas aimé. Jusqu'à présent, il n'a pas eu « r occasion de parler à Mlle Signoret; mais dans « huit jours ils se verront au bal. — On a envoyé « une invitation à la famille Signoret ! me suis-je « écriée, toute surprise et confondue. — On l'enverra « demain, m'a-t-elle répondu ; je ne puis l'empê- « cher : (/est Théodore qui a arrangé cela avec son « oncle. Il espère que la famille Signoret acceptera « celte invitation, et l'idée de danser avec la belle « Camille le jette dans des transports. Il m'a avoué « tout cela dans un moment d'abandon, parce que

« son cœur débordait. J'ai été effrayée, mais la force « m'a manqué. Il semblait si heureux, que je ne lui « ai fait aucune objection..,. Ma chère demoiselle, « c'est à vous que je m'adresse pour sauvegarder cette « jetine fille et ramener mon fils à la raison. Vous « savez sa position de fortune : nous ne possédons « rien qu'une petite rente qui finit avec moi. L'avenir « de Théodore dépend de son oncle. A la vérité, j'ai « entre les mains un testament qui l'institue le léga- « taire universel de M. Pauberton; un jour il sera « riche et maître de ses actions, mais nous ne pou- « vons pas faire d'odieux Calculs.... Ma chère demoi- « selle, parlez à votre filleule; avertissez-la du danger « qu'elle court ; dites-lui de bien défendre son cœur, « de repousser l'amour de mon fils, de l'accabler de « son indifférence....» La bonne dame avait les larmes aux yeux en me parlant ainsi. Moi, j'étais un peu piquée, et je lui répondis lestement : « Soyez « tranquille, chère madame, nous empêcherons la « belle Camille de se laisser aimer par votre fils. Elle « n'a pas encore pris garde à lui, peut-être même ne « connaît-elle pas sa figure. D'ailleurs c'est une fille « sage, et elle sait que les Pauberton ne se marient « pas. — Vous m'en voulez de ma confiance et de « ma franchise, me dit alors Mme Hermance en me « prenant la main pour me retenir, car je m'étais le- « vée. — Non, lui répondis-je franchement, non, je « vous assure ; mais j'ai eu un petit mouvement de « susceptibilité. C'est passé déjà, et je vous promets « volontiers d'agir selon vos intentions. Je suis tout « à fait de votre avis : ce serait un grand malheur si « ces enfants venaient à s'aimer, car César Fauberton

« déshériterait certainement son neveu, s'il lui sup- « posait quelque intention de mariage.... » Là-dessus nous nous quittâmes, et je revins à la maison bien décidée à vérifier ce qui se passe au fond du cœur de Camille, et à empêcher son père de la conduire à ce bal.... »

Mme Signoret avait écouté ce rapport les mains jointes sur ses genoux , les yeux fermés à demi , les lèvres contractées comme quelqu'un qui subit courageusement une douleur aiguë. Quand la vieille demoiselle se tut, elle rouvrit un peu ses paupières rougies par les larmes, et dit avec effort :

« Hélas! pourquoi n'avez-vous pas fait ce que vous aviez résolu?

— Ah ! voici , répondit la tante Dorothée après avoir lentement aspiré une petite prise de tabac. J'avais donc l'intention que je viens de vous dire, et ce raatirf j'étais sortie pour venir directement ici ; mais le temps était si beau, il faisait si* bon au soleil que j'ai été tentée : au lieu de suivre droit mon chemin, j'ai pris par les remparts et fait presque le tour de la ville. Comme je n'ai plus mes jambes de vingt ans, je me suis assise sur un banc pour me délasser un peu. Il ne passait personne; mais au bout d'un quart d'heure j'ai vu venir César, qui , comme d'habitude, se promenait seul après son déjeuner. Il s'en allait l'uir gaillard, sa badine à la main et uneè petite rose à la boutonnière. C'est étonnant! De loin je le trouvais jeune; il est mon aîné cependant, et voilà longtemps que je suis une vieille fille ! Lorsqu'il me vit, il quitta la chaussée et vint droit à moi en étant son chapeau et en me donnant le bonjour. Il y a bien dix ans que

nous ne nous étions ainsi rencontrés ; mais je ne me déconcertai pas. Après lui avoir rendu son salut, je me retirai au bout du banc et je rangeai ma robe pour lui faire place, absolument comme autrefois, quand nous le rencontrions à la promenade. Il me fit un petit sourire de remerctment et s'assit à côté de moi en me disant : « Toujours charmante ! — Gardez < tos compliments pour celles qui sont belles et jeu- « nés, mon cher César, lui répondis-je familièrement ; « je n'ai-plus rien de charmant, hélas ! Il est bien loin « le temps où dans des rimes fort galantes tous me « compariez à une fleur sauvage ! — Sauvage ! vous « Tétiez !.... a-t-il répliqué effrontément. Puis aussi- « tôt il a ajouté : — Vous vous être retirée du monde, « vous n'allez plus nulle part; j'en suis mortifié, car * j'aurais eu plaisir à vous voir chez moi dans huit « jours...* — Pour ce bal, m'écriai-je, ah I par exem- « pie, non; mais les après-midi, si vous le voulez, « vous mê rencontrerez quelquefois chez Mme Her- « maiice; je n'ai jamais cessé de la voir.— Ma pauvre « cousine est d'une bien mauvaise santé maintenant! « dit-il avec un soupir; elle change à vue d'œiL Je « crains beaucoup pour elle. —Ah! mon Dieu! m'é- « criai-je, vous croyez qu'elle est gravement malade? « Mais toute sa vie elle a toussé ainsi. — fille n'a ja- « mais été malade comme à présent, me répondit-il « avec un nouveau soupir; si elle venait à mourir, ce c serait une grande perte pour moi : c'est elle qui di- « rige ma maison. Nous autres hommes, nous n'en** « tendons rien au ménage. Que deviendrais-je, grand « Dieu! s'il me fallait à présent m'oceuper de tout « cela !.... — Cette prudence me révolta ; je reconnus

bien à ces calculs l'égoïsme du beau César, et ne pouvant le lui reprocher sans détour, je lui dis assez aigrement, avec l'idée de lui faire quelque déplaisir : « Si ce malheur que vous prévoyez de si loin « arrivait , vous n'auriez qu'un parti à prendre , ce « serait de marier votre ïieveu. — Ah! je le voudrais c de grand cœur ! me répondit-il. — Puis il ajouta « d'un air convaincu et en passant familièrement son « bras sous le mien , comme pour m'engager à me c lever : — Voyez-vous, ma chère Dodo! il n'y « a rien de tel qu'une femme pour le bon ordre et « l'agrément d'une maison. Allons-nous-en d'ici ; le « fond de l'air est froid, et nous pourrions nous en- « rhumer, assis côte à côte sur ce banc de pierre. — J'étais si confondue d'étonnement que je me levai sans mot dire; mais, bientôt revenant à moi, je le pris par un bouton de son habit, et, le regardant bien en face, je lui dis d'un air de doute : — Quoi! * vous laisseriez Théodore se marier ? — Certaine- « ment , me répondit-il. — Et quand même il vou- < drait épouser une, fille sans dot, vous donneriez « votre conâentement ? — Je le donnerais, et quelque « chose en plus, répondit-il sans hésiter : cela, je vous « le déclare, et j'en prends l'engagement devant « vous; mais vous sentez qu'il est inutile d'en parler t pour le moment. — Soyez tranquille ! m'écriai-je, « soyez tranquille, je n'en dirai mot; personne ne « voudrait le croire!...

U se prit à rire, et nous ftmes ensemble un bout de chemin en parlant de la pluie et du beau temps, puis il me salua en me disant amicalement : — Au revoir. — Je rentrai chez moiîpour pen-

ser un peu à ce que je venais d'entendre, et j'ai attendu ce soir afin de vous voir seule et de vous raconter tout. À présent, ma chère Emmeline, vous voyez pourquoi j'ai été d'avis que vous deviez accepter cette invitation et mener votre fille au bal !»

Mme Signoret soupira profondément ; une seule chose l'avait frappée.

« Ainsi ce jeune homme aime ma fille! dit-elle avec amertume. Mais elle? certainement elle ne l'aime pas ; si elle l'aimait, je le saurais. »

La tante Dorothée hocha la tête.

« Ah! vous supposez qu'elle l'aime? s'écria Mme Signoret alarmée ; vous le savez peut-être ?...

— Je ne sais rien que ce que m'a dit Mme Hermance, je vous le jure; mais c'est toujours comme de notre temps : les amants n'ont pas besoin de se parler pour s'entendre. Lorsque Mme Hermance m'a confié ses appréhensions, j'ai répondu fièrement du cœur de Camille, et il aurait bien fallu qu'elle tînt la parole que j'ai donnée; mais il lui en aurait coûté, je crois. Par bonheur nous n'en sommes pas là. Si ma filleule aime Théodore Pauberton, un charmant cavalier et le plus beau parti dé l'arrondissement, eh bien! .tant mieux! Après ce que m'a déclaré ce matin même l'oncle César, cette inclination ne peut avoir aucune suite funeste. Le jeune homme n'a pas accès dans la maison , la fille est bien gardée : il n'y a donc rien à craindre. Croyez-moi, laissez grandir cette tendresse réciproque. Surveillez Camille , ne la perdez pas de vue, et fte vous inquiétez nullement de ce qui se passe dans son cœur. A ce bal où ces amoureux se verront

de près, Théodore Fauberton se déclarera certainement, et qui sait? nous pourrions bien voir de belles noces après les prochaines fêtes de Pâques.

— Dieu le veuille ! murmura Mme Signoret; je suis résignée. »

<ëff§>

Huit jours après , sur le soir, la tante Dorothée arriva chez les Signoret, suivie de Miette, une petite paysanne qu'elle avait élevée aux fonctions de fille de service à vingt écus de gages. Miette portait sur sa tête une vaste corbeille recouverte d'une serviette blanche.

« Bonsoir à tous, grands et petits, dit la vieille fille en entrant dans le salon où la famille était réunie.

— Voici ma robe ! s'écria Camille avec un transport de folle joie et en jetant ses deux bras au cou de sa marraine.

— Voyons ! ne m'étouffe pas, fit celle-ci après avoir reçu une demi-douzaine de gros baisers ; sept heures viennent de sonner à l'horloge de la ville, nous n'avons pas de temps à perdre. Montre-moi ce que tu as fait»

— Oh! j'ai bien travaillé, répondit Camille en tirant de son panier à ouvrage des mitaines noires dont le réseau ressemblait à de la dentelle , et une paire de

souliers en satin vert, auprès desquels la fameuse pantoufle de Cendrillon eût semblé une savate d'Auvergnat. La pauvre enfant avait confectionné cette mignonne chaussure avec un de ces immenses sacs à ouvrage que les dames suspendaient autrefois àf leur bras.

— Voilà qui est parfait ! s'écria la tante Dorothée ; tu as recouvert tes souliers avec le ridicule que j'ai offert à ta mère. lors de son mariage; c'est une idée cela !»

Les petites filles entouraient la corbeille avec des soupirs de curiosité, et soulevaient furtivement la serviette. Mme Signoret, déjà habillée pour le bal, tricotait au coin de la cheminée; à l'autre coin, M. Signoret essayait ses gants blancs et grommelait en regardant sa femme :

« Comme te voilà fagotée !... Tu aurais paru bien plus à ton avantage, si tu avais mis quelques bouts de ruban dans ta coiffure, un nœud couleur cerise ou bleu céleste. En vérité , tu as l'air d'être en grand deuil avec ta robe noire .agrafée jusqu'au menton et tes cheveux collés sur les tempes !

— Laissez-la donc tranquille; elle est très-bien ainsi, s'écria la tante Dorothée ; sa robe parait neuve ; elle est supérieurement coiffée, et cette simplicité lui sied tout à fait. Au lieu de nous débiter vos. fariboles, allez commencer votre toilette. Toi aussi, Camille, dépêche-toi de monter dans ta chambre et emmène tes sœurs. Si elles sont bien sages, quand j'irai l'habiller, je leur permettrai de me présenter les épingles. Allez, allez -vous -en bien vite mes petits agneaux. »

Dès que Mme Signoret fut seule avec la tante Dorothée, elle lui dit:

« Vous voyez, je suis prête* A présent, ce n'est plus de moi qu'il s'agit, c'est de Gamille. Hélas! vous ne tous étiez pas trompée, elle aime ce jeune homme.

— Qu'y a-t-il d'étonnant? répliqua la vieille fille; elle rêve ce que nous avons rêvé toutes.... Laissons aller les choses. Théodore est amoureux fou ; sa mère ne veut que son bonheur, et vous savez ce que m'a déclaré son oncle; il n'y a donc aucun obstacle sérieux. Cousine, je vois venir le moment où l'on proclamera dans toute la ville le mariage de Gamille avec le jeune Fauberton. Quel étonnement 1 quel triomphe! Je l'ai dit mainte fois, la famille Signocet se relèvera un jour.

— Ah! je suis bien inquiète, murmura la pauvre mère.

— Il est temps d'habiller ma filleule, reprit la tante Dorothée ; venez, ma chère Emmeline, et, au nom du ciel, ne laissez apercevoir ni préoccupation ni tristesse. Paraissez à ce bal avec une contenance assurée, et quand César Fauberton viendra vous saluer, faiteslui bon visage.

— Il le faudra bien ! » répondit-elle entièrement résignée.

Elles montèrent dans la chambre de Camille, précédées par Miette, qui portait triomphalement la corbeille, qu'on n'avait pas encore découverte.

Camille était déjà coiffée ; un sûr instinct de coquetterie lui avait fait deviner ce qui pouvait la rendre plus belle encore. Ses beaux cheveux blonds, légèrement crêpés, retombaient en longues spirales

jusque suf son cou gracieux, et formaient derrière sa tête une épaisse torsade simplement rattachée par un peigne de corne. Elle s'avança vers la tante Dorothée, et lui dit en souriant :.

c Est-ce bien ainsi? *

~ Pas mal, pas mal, répondit celle-ci avec une secrète admiration; viens là que je mette la dernière main à ta coiffure. »

Alors elle tira de la corbeille une guirlande de feuillage entremêlé de petites baies d'un rouge vif, et la mit sur la tête de Camille en ajoutant :

« J'ai fait cette couronne avec une branche de lierre et une poignée de fruits sauvages que Miette est allée cueillir dans le bois. Voici le bouquet pareil.

— Comme c'est joli! s'écrièrent les petites filles en battant des mains ! Et la robe, tante Dorothée ! et la robeî •

— La voici, répondit-elle en déployant une robe blanche dont le tissu lâche et fortement amidonné était plus transparent et plus léger que la mousseline.

— Je ne crois pas qu'il y ait au monde une personne plus industrieuse que vous! s'écria Mme Signoret; vous avez taillé cette robe dans le grand rideau de gaze qui servait de moustiquaire & notre onele lorsqu'il habitait Venise du temps de l'émigration?

— Oui, c'est cela même, dit la tante Dorothée avec satisfaction; après avoir savonné et apprêté cette loque qui jaunissait depuis quarante ans au fond d'une armoire, j'en ai fait ce que vous voyez.

— Vous êtes une fée! s'écria Camille avec trans-

port; comme «es manches bouffantes ont bonne gr&eel et cette jupe à gros plis, comme c'est élégantl

-—Tiens-toi done tranquille! interrompit ^a tante Dorothée, je ne peux pas agrafer ta robe.... Maintenant il s'agit d'attacher ton bouquet au corsage....

Petites filles, donnez-moi des épingles Voilà qui

est fait!... Ma filleule, regarde-toi.... Trouves-tu que c'est bien?»

Camille jeta un seul coup d'œil sur le petit miroir placé au milieu de la tablette de bois qui lui servait de toilette, et se retournant radieuse, elle murmura :

« Oui, je suis contente.

— Voici ton éventail, ajouta la vieille fille en lui remettant un bel éventail Louis XV, qui provenait aussi de la succession du vieux notaire Me Signoret.

— Mesdames, êtes-vous prêtes? cria M. Signoret derrière la porte; nous sommes invités pour huit heures. Allons, allons! »

Depuis la tombée de la nuit, tous les désoeuvrés qui hantaient les cafés de la place s'étaient groupés de* vant l'hôtel Fauberton afin de contempler les lampions alignés au-dessus de la grande porte, le vesti* bule éclairé par des pots à feu au chiffre de César Fauberton et l'escalier enguirlandé de branches de buis et de fleurs de papier rose. Vers huit heures* toutes les fenêtres s'illuminèrent simultanément; Alors les curieux se rangèrent en haie pour voir passer les invités, et les gamins montèrent sur les arbres de la place afin de tâcher d'apercevoir à travers les fenêtres ce qui se passait dans la salle de bal.

La fête allait commencer; César Fauberton, en grande tenue, était debout devant la cheminée du

salon et donnait un dernier coup d'œil à l'ensemble de sa toilette. Son habit noii* dessinait exactement sa taille encore élégante; il avait un pantalon collant, des bas de. soie à jour et des souliers vernis échancrés jusqu'à l'orteil. Mme Hermance, en. robe de satin feuille morte, se tenait avec son fils près de la porte pour faire les honneurs, et les quatre musiciens qui formaient l'orchestre se mettaient en devoir d'accorder leurs instruments. Du haut de leur estrade, ils avaient vue sur l'escalier et signalaient de loin les invités.

« Voici M. le premier adjoint et sa famille, dit la basse en cherchant son cahier de contredanse ; dès qu'il y aura assez de dames pour former un quadrille, M. le maire va nous dire de commencer, et il ouvrira le bal par la trénitz ; c'est son triomphe. L'an dernier, il l'a dansée avec Mme Michalet, et c'était M. Théodore qui faisait vis-à-vis avec Mme la directrice des postes.

— Mme Michalet n'aura pas deux années de suite le même honneur, répondit l'alto; M. le maire, qui était fort assidu chez elle l'hiver dernier, ne la visite plus qu'en cérémonie.

— Il se range, murmura la basse.

— Ne croyez pas cela, iuterrompit l'alto ; ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. l

-T- Pas de commérages, messieurs, interrompit la flûte d'un air important; je suis assez au courant de ce qui se passe dans le beau monde, et je puis vous assurer que Mme Michalet n'a pas été remplacée; tout prend fin ici-bas!...

— Excepté la jeunesse deM. le maire, répliqual'alto.

l'oncle césar: 49

— Voici encore des dames qui arrivent, reprit la basse; les deux petites filles de M. le juge de paix , et les quatre demoiselles de M. le percepteur, en tout six danseuses. On pourrait faire jïeux quadrilles maintenant. Qu'attend donc M. le maire pour ouvrir le bal?

— Peut-être ne se sent-il plus le jarret assez souple pour danser le solo de la trénitz, dit la flûte à demivoix; jouons la pastourelle, ça le décidera. »

Le quatuor attaqua rinforzando les premières mesures de la contredanse; mais M. Fauberton fit signe aussitôt aux musiciens de cesser. Un flot d'invités venait de déborder dans la salle de bal. Derrière eux arrivait la famille Signoret , qui , après avoir salué Mme* Hermance, fâchait de se glisser inaperçue jusqu'à la dernière banquette; mais tandis qu'elle exécutait cette manœuvre, M. Fauberton vint droit à Mme Signoret, et dit galamment en lui offrant le bras :

« Permettez, belle dame, que je vous conduise. Combien je suis heureux de vous voir chez moi avec votre charmante fille I Par ici, je vous prie; j'aperçois là-bas un fauteuil où vous serez mieux que sur des banquettes. »

La pauvre femme avait senti ses genoux fléchir et sa vue se troubler; elle ne put articuler un mot, et, appuyant sa main tremblante au bras de César Fauberton , elle se laissa conduire à une des places d'honneur, près de la cheminée. L'excès môme de son émotion lui donnait une apparence de tranquillité ; elle avait traversé le salon la tête droite , les yeux fixes, la contenance roide, et elle s'assit comme un automate 324 4

que fait mouvoir un ressort caché. Peu à peu cependant elle revint de cette émotion violente , et ses yeux se tournèrent vers sa fille, Camille était à son côté rayonnante, le sourire sur les lèvres; elle avait étalé sa robe sur la banquette, et maniait avec un geste gauche et charmant le bel éventail Pompadour que lui avait donné sa marraine. De temps en temps, elle tournait un regard furtif vers Théodore, qui la contemplait à distance d'un air amoureux, et mettait ses gants jaunes avant de venir la prier pour la première contredanse. L'attitude de ces amants inquiéta Mme Signoret; il lui sembla qu'ils allaient trahir le secret de leur cœur, et s'efforçant de vaincre ses propres agitations , elle dit à Camille :

« Qu'as-tu donc, mon enfant l tu parais troublée.

— C'est que tout le monde me regarde , » répondit* elle naïvement.

En effet tous les yeux étaient tournés vers elle. Sa beauté excitait l'admiration des hommes, et sa toilette l'étonnement des femmes; les demoiselles majeures disaient en pinçant les lèvres qu'elle était encore bien jeune pour porter une robe si élégante; les petites filles enviaient l'ampleur majestueuse de sa jupe, pour laquelle véritablement la tante Dorothée n'avait pas épargné l'étoffe, et les dames rangées en espalier contre la tapisserie murmuraient entre elles :

« Cette petite est réellement bien mise. Où donc Mme Signoret peut-elle avoir acheté cette jolie robe? Il n'y a rien de pareil chez nos marchands de nouveautés. »

Le percepteur, un gros homme qui se piquait de

L'ÔNGLË CÉSAR. 51

littérature et faisait de petits vers, se glissa derrière sa femme pour lui dire à l'oreille :

« Madame Chapusot, regarde donc le petit Signoret; ne dirait-on pas qu'il sort d'une boîte où il aurait dormi vingt ans?

— Il est habillé comme le jour de son mariage, répondit la dame ; je reconnais son habit et ses escarpins. Sa femme est bien changée , n'est-ce pas?

— Sa fille est une beauté achevée , reprit le percepteur avec feu ; quels yeux ! quelle chevelure! quel profil de déesse!...

— Peuh! fit Mme Chapusot en regardant les quatre demoiselles Chapusot alignées sur la première banquette; un assez joli teint, des traits assez mignons, mais point de physionomie , point de tournure.. .. »

La première mesure de la trénitz coupa court à ce dialogue. Les dames firent silence; une sorte de frémissement parcourut le rang des danseuses, qui regardèrent instinctivement le danseur de leur choix. Camille baissa les yeux sur la pointe de son petit soulier vert, déploya son éventail, et attendit le cœur palpitant.

« Place à la contredanse , cria Céfcar Paubertoh ; messieurs, invitez vos dames. »

Les hommes réunis au milieu du salon s'éparpillèrent; les danseurs intrépides abordaient les demoiselles majeures, qui acceptaient leur invitation avec de petites façons ingénues et coquettes ; les jeunes femmes renvoyaient aux petites filles les cavaliers dont elles ne se souciaient pas , et les dames d'un âge mûr se levaient déjà pour mieux voirie solo de la trénitz. Alors Gésar Fauberton acheva de mettre ses gants, fit

signe à son neveu de prier une danseuse pour lui faire yis-à-vis; puis, s'avançant vers Camille, il articula en s'inclinant la formule classique :

« Mademoiselle, voulez-vous me faire l'honneur de danser avec moi?

— Oui , monsieur le maire, » répondit-elle en rougissant de surprise, de joie et d'orgueil.

Lorsque la fille de l'employé à la mairie traversa le salon, conduite par son cavalier, et qu'elle alla prendre place au quadrille d'honneur , il y eut dans l'assemblée comme un murmure de stupéfaction. Jamais pareille distinction n'avait été accordée à une demoiselle de la petite bourgeoisie, et c'était toujours une des jeunes dames de la haute société qui avait l'honneur d'ouvrir le bal avec M. le maire.

«Quelle innovation! murmura Mme Ghapusot, secrètement indignée, et en regardant ses filles, qui toutes quatre étaient restées sur leur banquette. Je ne blâme pas M. le maire d'ouvrir le bal avec une demoiselle; mais je trouve qu'il aurait pu faire un autre choix.

— Il a fait comme le berger Paris, il a choisi la plus belle, dit entre ses dents M. Ghapusot.

— Il y a là-dessous quelque intrigue du petit Signoret, fit en clignant l'œil le premier adjoint, qui n'aimait pas l'employé municipal.

— Vous n'y êtes pas, messieurs, dit alors une vieille dame dont la cuisinière avait des bontés pour le valet de ville ; vous n'y Mes pas du tout, mais moi je peux vous mettre au fait. Sachez que c'est le jeune Fauberton qui attire cette faveur sur la petite Signoret :

il est très-ainoureux d'elle, et fait le pied de grue sous sa fenêtre.

— On n'a pas dit un mot de cela dans la ville, s'écria Mme €hapusot d'un air incrédule.

— C'est que personne n'en sait encore rien, répliqua la vieille dame, mais tenez la chose pour certaine, j'en ai appris le détail ce matin même. Vous voyez d'ailleurs ce qui se passe : ce soir, les Signoret sont au pinacle, et, d'après l'attitude de M. le maire, je suis bien près de croire que cette amourette pourrait aboutir à un mariage.

— Ah! par exemple! fit Mme Ghapusot en roulant ses grosses prunelles fauves.

r- Maman, regardez, je vous en prie, dit d'un air enfantin l'afnée des. demoiselles Ghapusot, une fille de trente ans, sèche et menue comme une sauterelle; regardez-donc, voilà M. le maire qui parle bas à sa danseuse.

— Il lui explique les figures de latrénitz, répondit en ricanant Mme Chapusot.

—Je suis sûre qu'elle va embrouiller la contredanse, reprit la demoiselle de trente ans.

— Elle n'a pas de maintien, ajouta la cadette Chapusot. Avez- vous remarqué comment elle fait la révérence?

— De l'indulgence, mesdemoiselles, interrompit à haute voix Mme Chapusot; cette jeune personne n'a pas reçu comme vous une éducation brillante, elle n'a pas eu comme vous un mdître de danse à deux francs lexachet. »

Or, aux bals de M. le maire, les danseuses n'exécutaient pas les figures de la pastourelle ou de la tré-

54 L'ONGLE CÉSAH.

nitz en traînant nonchamment leur» petite souliers sur le parquet. L'influence de César Fauberton avait conservé dans la ville d'O.., les traditions chorégraphiques du premier empire ; les dames risquaient des pas compliqués où elles déployaient toutes leurs grâces, et les demoiselles sautillaient ingénument, les coudes en arrière et les pieds en dehors. Aussi, lorsque le chef d'orchestre, brandissant son archet, oria d'une voix retentissante : « Un cavalier et sa dame en avant ! » la belle Camille releva du bout des doigts les plis de sa robe de gaze, s'élança sur la pointe du pied, légère comme un oiseau, et exécuta un pas difficile avec une aisance, une correction, une grâce sans pareilles.

« Elle danse! murmura Mme Chapusot confondue.

— C'est son père qui lui a donné des leçons, dit la vieille dame, se souvenant tout à coup qu'elle avait dansé la gavotte avec Scipion Signoret. Cette petite n'est point du tout gauche ; la voilà qui fait une petite révérence à son cavalier avant de traverser. M. le maire paraît ravi.... Et remarquez la physionomie de Théodore Fauberton : est-ce qu'il ne vous paraît pas émuî

— Extrêmement ému, dit Mme Chapusot avec un dépit concentré; la petite Signoret a rougi en faisant la demi-chaîne : je suis sûre qu'il lui a serré la main.

— Voilà M. le maire qui va danser! » s'écria la vieille dame en se levant.

C'était le moment dn fameux solo. L'on faisait cercle autour du quadrille d'honneur; les autre&conlredanses avaient été interrompues, et tous les couples étaient immobiles à leur place.

L'ONOLE CÉSAH. 55

eci était une flatterie qui se renouvelait chaque fois que le maître 'de la maison ouvrait le bal en dangant la trénitz.

Camille était restée en face de son cavalier, du même côté que Théodore. C'était la première fois qu'ils se rencontraient ainsi. Lorsqu'ils se trouvèrent si rapprochés, qu'il put leur semble* qu'ils étaient dans une espèce de tète-à-tête, tous deux pâlirent d'émotion et frissonnèrent comme s'ils étaient près de succomber à l'excès de leur félicité. Par bonheur, l'attente du solo faisait diversion ; tous les regards curieux et malveillants s'étaient détournés des deux amoureux, et restaient fixés sur M. le maire avec une expression de vif intérêt et d'admiration anticipée.

Le beau César Jeta un coup d'œil autour de lui, sourit d'un air vainqueur, et se mit à danser de fort belle grâce, comme on dansait du temps qu'il n'était encore que l'héritier présomptif de son oncle le colonel. Le jarret tendu, les bras légèrement arrondis et la bouche en cœur il exécuta des pas très-brillants, et, pour finir, il battit un entrechat de six avec une légèreté, une vigueur, une souplesse incomparables.

Tandis qu'il pirouettait ainsi, l'heureux Théodore faisait une déclaration d'amour à la belle Camille. Cette façon un peu brusque de manifester ses sentiments était commandée par la situation même ; l'occasion pouvait ne pas se retrouver de, longtemps, il fallait se hâter. Camille le comprit si bien, qu'avant que l'inexorable ritournelle l'eût ramenée à sa place, elle avait avoué à Théodore que depuis le premier jour qu'elle l'avait vu, elle lui avait donné son cœur. Les derniers mots de ce furtif entretien se perdirent

dans les murmures d'admiration et les applaudissements qu'excita la fin du solo.

« Belle Camille, vous dansez comme une sylphide, dit César Fauberton en la ramenant à sa place et en lui baisant la main ; en vérité, le ciel vous a douée de toutes les perfections.

— Vous êtes bien bon, monsieur le maire, » ré- . pondit-elle en baissait les yeux.

Théodore s'était approché et avait passé son bras sous le bras de son oncle, lequel prenait volontiers avec lui ces attitudes de camaraderie, et avait même exigé qu'il employât, en lui parlant, les formules tout à fait familières qu'on se permet entre gens du même âge.

«Je vois ce qui. t'amène, dit-il; tu viens prier Mlle Signoret.

— Oui, si tu le permets, répondit Théodore.

— Belle Camille, dit M. Fauberton, voilà mon neveu qui réclame la seconde contredanse : je vais inviter une de ces dames pour vous faire vis-à-vis, ensuite je vous demanderai la faveur d'un tour de valse.

— Pardonnez-moi, monsieur le maire, réponditelle confuse, je ne sais pas valser.

— Vraiment ! dit-il avec aplomb, eh bien ! il faut apprendre. Je veux être votre professeur. Théodore, qui valse aussi bien que moi, me secondera, et, afin que vous pç vous dérangiez pas pour prendre vos leçons, nous irons chez vous, si votre maman le permet. »

A cette proposition inattendue, Mme Signoret détourna involontairement la tète avec un geste imper-

ceplrble de refus ; mais M. Fauberton ajouta, comme s'il n'eût pas compris ce mouvement :

« Ainsi» c'est convenu, vous êtes mon écolière, et je vous déclare qu'afin de pouvoir juger de vos progrès, je donnerai un bal le jour de l'an. »

Là-dessus il s'éloigna. Scipion Signoret s'était glissé derrièrele fauteuil de sa femme.

« Eh bien! Liline, dit-il tout palpitant de satisfaction, est-ce que tu regrettes d'être venue ? est-ce que lu n'es pas contente de ce que tu vois ? Va, va, j'avais raison : une fille comme la nôtre n'est poiut faite pour moisir au logis. — Ma mignonne, ajouta-t-ïl en se penchant à l'oreille de Camille, ma mignonne, je suis content de toi ; tuas dansé à merveille. Pourtant j'ai trouvé ton attitude un peu froide. Souviens-toi de mes recommandations : tu dois balancer la tête d'un air agréable quand tu reviens vers ton cavalier, et lui faire un petit salut gracieux chaque fois qu'il te présente la main. »

Après les deux premières contredanses, M. Fauberton fit le tour de ses salons, saluant de tous côtés avec une affabilité superbe, et adressant ses compliments aux dames, qui se levaient à son approche avec des révérences et des minauderies. Lorsqu'il fut devant la famille Ghapusot, il s'arrêta.

« Toujours fraîches et élégantes ! dit-il du bout des lèvres après avoir regardé les quatre sœurs habillées tout pareillement de robes vert tendre et coiffées d'une profusion de fleurs aquatiques entremêlées de roseaux; toujours mises d'une façon distinguée! C'est très-original, cette toilette-là : on devrait vous appeler ce soir le quadrille des naïades.

— • Ah ! monsieur le maire, ee que vous dites là est bien aimable ! » s'écrièrent-elles tout d'une voix en se rengorgeant dans leurs corsages étriqués.

Mine Chapusot pensa qu'il allait inviter une de ces demoiselles, et, tout à coup apaisée, elle lui dit d'un tpn familier qu'elle ayait pu se permettre en d'autres temps :'

a Mon cher Fauberton; je vous fais mon compliment, vous vous surpassez vous-même ; jamais vous ne nous aviez donné une fête aussi magnifique.

f~* Je prétends faire mieux encore, répondit-il en saluant d'un geste gracieux son ancienne conquête ; * puis il passa outre. Mme Ghapusot le suivit des yeux, tandis que les naïades chuchotaient entre elles d'un air désappointé. M. le maire fit encore quelques pas, saluant ses invités avec le port de tête d'un monarque qui reçoit les hommages de sa cour ; puis, se détournant tout à coup, il alla tendre familièrement la main à l'employé municipal, qui s'était fièrement campé sous le lustre, son chapeau sous le bras et le pouce gauche dans l'entournure du gilet.

« Le voilà qui fait des politesses au petit Signoret, » murmura Mme Ghapusot en fronçant le sourcil; je commence à croire quelque chose de ce qui m'a été raconté tantôt. »

Un moment après, la vieille dame qui l'avait déjà renseignée lui dit en tournant les yeux vers l'entrée de la galerie :

« Voyez-vous là-bas? Théodore Fauberton danse avec l'objet de son amour, et M. le maire figure d'un air épanoui au même quadrille. De plus, voilà Mme Hermance qui vient de s'asseoir à côté de

L'ONCLE GÉSÀB, 59

Mme Sigooret et qui lui parle d'un air agréable : estce elair celaî

«~ Eh ! eh I je n'en sais rien, fit Mme Ghapusotavee^ un petit éclat de rire ; ce qui me parait clair, c'est que Fonde César est en train de devenir un oncle de comédie ! *

Ce n'est guère que dans les petites villes, où les autres distractions n'abondent pas, qu'on s'amuse réellement au bal. Il y avait ce soir-là à l'hôtel Pauberton des jeunes gens capables de -s'abandonner, d'un soleil à l'autre, au plaisir enivrant et laborieux de rebondir en cadence sur le bout de l'orteil ; il y avait des demoiselles dont le pied nerveux, solide , infatigable, possédait toutes les propriétés d'un ressort d'acier. Ces danseurs intrépides faisaient merveille; les contredanses se succédaient sans interruption. De leur côté, les joueurs avaient pris position dans la chambre à coucher; les parties de boston et d'écarté étaient engagées» et même quatre employés du gouvernement, retirés dans le boudoir, risquaient à petit bruit une bouillotte. Les dames respectables qui regardaient danser leurs demoiselles, celles dont les maris risquaient cinquante centimes à l'écarté, avaient, dès le commencement, jugé la situation, et s'étaient courageusement résignées à veiller jusqu'au point du jour.

Vers minuit, la danse cessa, l'orchestre resta muet, et les joueurs abandonnèrent les cartes. Un instant après, les portes de la salle à manger s'ouvrirent, et Cascarel, en grande tenue d'officier de bouche, parut sur le seuil.

« Monsieur le maire est servi, » dit-il»

Tous les yeux se tournèrent sur lç maître de la maison, et Mme Hermance fit un pas, attendant qu'il lui désignât du regard l'homme favorisa qui devait se mettre à sa droite. C'était ordinairement un des personnages considérables de la localité, M. le juge de paix ou M. l'adjoint, qui avait cet honneur; mais cette fois, négligeant l'usage établi, M. Faubertondità haute voix : « Ma cousine, priez M. Signoret de vous conduire/» Et se dirigeant vers Mme Signoret, il lui offrit le bras pour passer dans la salle à manger.

Mme Signoret balbutia quelques mots auxquels il ne prit pas garde et se laissa emmener à la place d'honneur, suivie de Camille, qui marchait timide* ment sur ses pas. Tout le monde était debout autour de la table, chacun avait sa place désignée; mais il restait un siège vide à la gauche du maître de la maison.

« Mademoiselle! » dit-il en se tournant vers Camille avec un geste d'invitation. Puiss'adressant à ses convives : « Mesdames, messieurs, asseyez-vous je vous prie, » ajouta-t-il en s'asseyant lui-même.

Il y eut quelques minutes de silence ; l'assemblée entière était sous le coup d'une espèce de saisissement. Pour les habitués de l'hôtel Pauberton, ce qui venait de se passer avait les proportions d'un événement considérable : il semblait désormais évident que M. Fauberton avait formé quelque secret dessein, et que les bruits qui commençaient à circuler n'étaient pas sans fondement. Bien des gens allaient jusqu'à penser que l'oncle César, rompant avec toutes ses traditions de famille, avait déjà consenti au mariage de son neveu, et qu'il ne tarderait pas à le déclarer

publiquement. Mme Chapusot seule doutait encore.

« Ces intrus accaparent tous les honneurs, » dit-elle à un gros bonhomme de notaire placé à son côté; mais au fond cela ne signifie pas grand'chose. Je connais bien le beau César : l'idée de marier Théodore ne peut pas avoir traversé son cerveau ; il a' le mariage en horreur pour son neveu comme pour lui-même.

— Ah! c'est un fait certain, répondit le notaire; mon ancien patron, MeSignoret, chez lequel j'ai travaillé dix ans avant d'acheter sa charge, m'a cent fois raconté les peines qu'il s'était données durant la vie . du colonel afin de marier ce célibataire incorrigible. Je crois que tous les Faubertoij haïssent le lien conjugal.

— Tant pis, maître Chardacier, tant pis pour vous, qui êtes le notaire de la famille, dit alors un petit homme maigre, vêtu d'un vieil habit noir dont les manches trop courtes laissaient passer deux longues mains d'une physionomie rapace ; quel beau contrat de mariage il y aurait à faire là!... Gomme notaire, . je me contenterais d'en dresser un semblable tous les deux ou trois ans.

— Oui-da! maître Beaumoulin, cela remonterait votre étude! répliqua le gros homme en assujettissant sur son nez ses lunettes d'or ; moi, je n'ai pas tant d'ambition.

— Je le crois bien, sa fortune est faite, » dit entre ses dents le confrère envieux.

Puis, jetant un coup d'oeil autour de la table, il dit à Mme Chapusot :

62 L'ONÔLB CÊ&À&.

« Le petit Siguoret est aux anges, mais Mme Signoret n'a pas l'air de s'amuser beaucoup.

— C'est une personne bien insignifiante, répondit dédaigneusement Mme Chapusot.

— Elle a dû être très-belle, cela se voit.

— Peuh ! fit charitablement Mme Chapusot; c'était une vieille fille lorsqu'elle se décida à épouser le petit Signoret; qui, lui non plus, n'était pas jeune.

— Eh ! eh! il y a des vieilles filles qui ne sont pas à dédaigner, » répondit M6 Beaumoulin en tournant involontairement les yeux vers l'aînée des demoiselles Chapusot.

L'aspect de la salle à manger était magnifique ; des candélabres chargés de bougies l'éclairaient à giorno; l'argenterie et les cristaux resplendissaient sur la table, toute chargée de fruits et de fleurs. Des pièces de pâtisserie gigantesques, des pyramides de friandises cantonnaient le surtout et accompagnaient d'autrès mets plus solides d'où s'exhalait l'arôme appétissant de la truffe. Au premier moment, l'attention des convives se porta sur toutes ces recherches. On admira les produits gastronomiques arrivés le jour même du chef-lieu par un fourgon des messageries, le service d'argenterie qui venait directement de Paris, et les fleurs cueillies deux jours auparavant dans les jardins de Gênes, la ville de marbre ; maïs, le premier mouvement de curiosité passé, les premières pièces du festin entamées et les premiers vins servis, tous les yeux se tournèrent derechef vers Camille. On observait sa physionomie et son maintien, on tâchait de surprendre quelque signe de ce qui se passait dans son âme. Apparemment elle avait conscience du sen-

timent qu'elle excitait, car elle, se renferma tout à coup dans un silence et une réserve qui ne laissaient rien deviner. Ses regards ne cherchaient plus Théodore; elle contenait l'agitation intérieure qui par moments animait son teint d'une tendre rougeur, et souriait, le front incliné, en écoutant les propos ai» mables de César Fauberton. Deux ou trois fois elle s'enhardit cependant jusqu'à lui répondre, et les gens curieux qui prêtaient l'oreille l'entendirent s'écrier :

c Oh I oui, monsieur le maire, ce gâteau d'amandes m'a semblé excellent. » Et un peu après, en se défendant de boire un verre devin de Champagne : «Merci, monsieur le maire ; on dit que ce bon petit vin blanc monte à la tête : voyez toutes ces dames, comme elles babillent depuis qu'elles en ont pris.

— Oh ! elles babillaient bien sans cela ; » répliqua César Fauberton. -

A la an du souper, le gros notaire se leva en réclamant un instant de silence, et, le verre en main, il dit d'un ton solennel :

« A la santé de notre amphitryon ! Qu'il vive de longues années pour la gloire de sa ville natale et pour le bonheur de ses nombreux amis !

— Vive notre amphitryon !» répétèrent en chœur les invités.

M. Fauberton se leva à son tour après avoir rempli son verre.

« Je bois aux dames! dit-il galamment ; aux dames, qui embellissent la vie !

— Bravo! bravo! » cria-t-on de tous côtés; vive H. le maire !

Le percepteur tira, de sa poche un bôul de papier et vint dire à l'oreille de Mme Chapusot :

« Je crois que voici le moment de lire mes petits vers....

— Des vers en l'honneur de César Fauberton ! Ce serait une lâcheté, dit-elle indignée ; regardez ce qui se passe, et songez que vous avez quatre filles à marier.

— Tu conviens donc maintenant que la dynastie des Fauberton a quelque chance de se perpétuer en ligne directe ? » dit le percepteur en remettant ses petits vers dans sa poche.

A deux heures après minuit, on était encore à table, et les vins fins n'avaient pas cessé de circuler; mais les danseurs impatients et reposés battaient la mesure du pied, l'orchestre préludait dans la salle du bal, et les joueurs de bouillotte bâillaient d'impatience. M. Fajiberton se leva enfin ; cette fois il offrit le bras droit à Mme Signoret, l'autre bras à Camille, et il les ramena ainsi triomphalement dans le salon. Mme Hermance suivait avec M. Signoret, et le reste des convives venait après par couples.

« C'est fini, le mariage est décidé, dit M. Chapusot à sa femme.

—Non, non, pas encore, répondit-elle ; Mme Signoret aurait un autre visage.

%— Elle paraît bien fatiguée , observa le percepteur ; il fait terriblement chaud ici , et la demie après deux heures vient de sonner. »

Mme Signoret avait repris S£ place, et les bras appuyés sur son fauteuil , affaissée sur elle-même , elle suivait machinalement des yeux la belle Camille , qui

pour la troisième fois dansait avec son amoureux. Depuis le commencement de la soirée, la pauvre femme endurait un supplice au-dessus de ses forces. Malgré son abnégation, elle ne pouvait supporter sans des frémissements intérieurs la présence de celui qui l'avait condamnée pour toute sa vie au mortel supplice de rougir à ses propres yeux. C'était une âme fière et délicate qui ne parvenait pas à oublier sa secrète humiliation, et que rien ne pouvait consoler, rien, pas même le bonheur de Camille.

.Vers trois heures, une partie des invités s'en alla ; mais les danses continuèrent sans aucun vide dans les quadrilles : c'était alors le tour des dames d'une certaine laideur et des demoiselles majeures. On organisa le quadrille des naïades , et comme les cavaliers manquaient, Scipion Signoret lui-même dut figurer avec l'aînée des demoiselles Chapusot. Ces nouvelles recrues avaient une ardeur qui promettait de faire durer le bal jusqu'au point du jour.

« Chère bien-aimée, dit Théodore en ramenant Camille à sa place, nous pourrons faire ensemble encore une contredanse : cette heureuse miit ne finit pas encore;

— A présent je vais encore danser avec votre oncle,» dit-elle en lui serrant la main.

Un peu après , Mme Hermance vint s'asseoir à côté de Mme Signoret et lui dit avec intention :

« Si Mlle Dorothée était ici , elle serait contente assurément; cette excellente amie s'intéresse beaucoup au bonheur de mon fils. *

— Je le sais, madame, répondit simplement la mère de Camille. »

Jusque-là elle avait vu avec une défiance inquiète les marques de bienveillance que César Faubertoa prodiguait à sa fille; elle s'alarmait en songeant que ce vieux garçon, égoïste et capricieux, était l'arbitre souverain du sort de Camille. Les paroles de Mme Qermance lui causèrent une joie mêlée d'amertume : elle vit du même coup d'œil une alliance, un triomphe, des prospérités qu'elle n'aurait osé rêver, et sa propre tranquillité détruite par la nécessité de se trouver tous les jours en face de celui dont la trahison avait rempli sa vie de honte et de douleur. Cette secousse morale était au-dessus de ses forces; elle pâlit excessivement, et, se sentant défaillir, elle dit à Mme Rer» mance avec un faible sourire :

« J'ai le yertige; il me semble que je vais m*éva* nouir...,

— C'est la chaleur, c'est le parfum des fleurs! s'é* cria la bonne daine, en se levant et en lui présentant son bras; venez, sortons d'ici-... Il vous faut de l'air....»

La contredanse finissait; Camille revint près de sa mère et l'interrogea avec anxiété,

« Ce n'est rien, dit la pauvre femme; je me sens mieux déjà....

— C'est la chaleur qui vous cause ce malaise, reprit Mme Hermance; passons un instant chez moi, cela vous remettra....

— Viens, ma fille, dit Mme Signoret en prenant la main de Camille. »

Théodore suivit en disant précipitamment à sqp oncle, qui revenait après avqir fait le tour des tables de jeu :

« Mme Signoret s'est trouvée mal.... Tâchons que cela ne termine pas brusquement la fôte.

— Laisse-la se reposer; mais au moins qu'elle ne garde pas sa fille auprès d'elle, répondit vivement l'oncle César, »

L'appartement de Mme Hermance était séparé du grand salon par la longue galerie qui servait jadis de promenade d'hiver au colonel Fauberton. Cette pièce avait été transformée en une magnifique orangerie, remplie d'arbres exotiques de plantes rares, et où l'on pouvait marcher sous une allée d'orangers taillés en bereeau. Au centre de la galerie et adossée à la muraille, qui était entièrement tapissée de plantes grimpantes, il y avait une fontaine ornée de rocailles dont l'eau s'écoulait en petites Cascades sur des rochers en miniature, et alimentait un bassin semi-circulaire, garni de plantes aquatiques. Un banc rustique faisait face à la fontaine, et partout le sol était couvert d'un sable fin aussi sec et aussi doux sous les pieds qu'un tapis de Turquie. L'extrémité de la galerie s'arrondissait m héjnicycle et formait un petit saloq de l'aspect le plus riant. Un lierre couvrait les lambris d'une tenture naturelle et allongeait ses .souples rameaux jusqu'au plafond , peint dans un style naïf, et où étaient représentés les attributs de Mars. C'était sous l'inspiration du colonel que cette œuvre d'art avait été exécutée, et, par respect pour sa mémoire, on l'avait laissé subsister. L'ameublement du salon se composait d'un guéridon, d'un grand fauteuil et de quelques chaises; un ample rideau de brocatelle rouge cachait la porte qui s'ouvrait sur l'appartement de Mme Hermance, et faî~

sait perspective au fond de l'espèce d'allée que formaient tout le long de la galerie les orangers et les citronniers. Cette nuit-là, des lampes cachées dans le feuillage simulaient un clair de lune bleuâtre et transparent; toutes les nuances se confondaient dans ce tendre crépuscule, hormis le blanc pur et le vert sombre des fleurs et du feuillage des orangers.

En arrivant au seuil de la galerie, Mme Signoret s'arrêta.

« Je me sens mieux, répéta-t-elle ; restons. »

Mais Mme Hermance insista doucement.

« Nous allons nous asseoir un moment là-bas au bout de la galerie, lui dit-elle; j'y ai arrangé un petit salon où je passe les meilleures heures de ma journée; je veux vous le montrer, h

Elle passa le bras de Mme Signoret sous son bras; les deux amoureux suivaient à quelques pas de distance. Ils n'osaient se parler, mais leurs mains s'étaient rencontrées. Théodore serra contre son cœur la petite main qui tremblait dans la sienne, puis il la pressa de ses lèvres avec un transport silencieux. Camille tourna vers lui un regard enivré, et, se dégageant aussitôt, elle rejoignit sa mère, qui se retournait en disant :

« Es-tu là, ma fille? »

On entra dans le petit salon, et Mme Hermance s'empressa de faire asseoir Mme Signoret sur le fauteuil. %

« Comment vous trouvez- vous, chère madame? lui dit-elle affectueusement.

— Presque bien, répondit- elle; seulement j'éprouve encore un peu d'étouffement et de faiblesse.

— Cela ira mieux dès que vous vous serez reposée, dit Camille. Voulez-vous que j'avertisse mon père qu'il aille à la maison chercher votre eau de mélisse?

— Merci, ma fille, j'en prendrai quelques gouttes en rentrant, répondit-elle.

— Mais nous ne nous eu allons pas encore ! s'écria Camille avec l'égoisme naïf et féroce des enfants et des amoureux. Oh! ma chère maman, parlez, que voulez-vous? Que faut-il faire pour vous soulager?

— C'est un mal nerveux, dit alors Mme Hermance; je connais cela. Théodore, va-t'en vite prier Marcelle de m'apporter ma liqueur d'Hoffman. »

Théodore disparut derrière la portière et revint presque aussitôt avec une jeune fille qui apportait, sur un plateau d'argent, du sucre et un flacon d'éther.

« Voici un remède souverain, » reprit Mme Hermance en présentant à Mme Signoret sa petite préparation.

Marcelle avait déposé le plateau sur le guéridon et restait debout les yeux baissés. C'était une jeune fille d'environ vingt ans, d'une physionomie singulièrement douce et réservée. Elle était habillée sans aucune recherche, comme une petite ouvrière, et sa figure était en harmonie avec ce simple costume. Elle n'avait ni beauté ni fraîcheur; son teint était pâle et ses formes fluettes jusqu'à la maigreur. Mme Signoret et sa fille la connaissaient de vue et savaient, comme tout le monde, qu'elle demeurait à l'hôtel Fauberton, où elle faisait à peu près le service d'une% femme de chambre, sans être confondue toutefois avec les autres domestiques; aussi ce fut sans

embarras que Camille s'approcha d'elle et lui dit à voix basse : « Mademoiselle, j'ai bien envie de vous demander un petit service; voyez ce qui m'est arrivé.... »

Et, l'attirâttt un peu à l'écart , elle étala sa robe de gaze et lui montra une déchirure qui allait de la ceinture à l'ourlet.

« J'ai tâché d'arranger cela avec des épingles ; mais elles ne tiennent pas, ajoùta-t-elle avec uti soupir. Si vous aviez la complaisance de mettre là quelques points, je voua serai bien obligée....

— Ce sera l'affaire d'un moment, lui répondit Marcelle en allant vers la porte; venez, mademoiselle. »

Elles passèrent dans une pièce contiguë à la galerie. C'était une espèce de cabinet où se tenait ordinairement Marcelle. L'ouvrage qu'elle venait de quitter était sur sa table de travail, à côté d'une lampe dont l'huile était presque épuisée. Camille releva un de ses bras pour montrer l'avarie considérable qu'elle venait d'apercevoir dans sa toilette. Cette attitude accusait le contour de Sa taille élégante et découvrait l'ovale pur de son visage en la forçant à rejeter en arrière les longues boucles à demi déroulées de sa chevelure blonde : elle était ainsi d'une beauté merveilleuse. Marcelle la considéra un instant d'un regard fixé ; ensuite elle prit son aiguille, et dit de l'air humble et calme qui lui était habituel :

« Tournez-vous, s'il vous plaît, mademoiselle. »

Et aussitôt elle se mit à réparer le léger tissu auquel la tante Dorothée avait pu rendre l'éclat, la blancheur, mais non une certaine solidité. Tandis qu'elle refaufilait adroitement ces flots de gaze, Camille jeta

trti coity d'oeil sur la table, et dit avec un léger accent de commisération : « Vous avez travaillé cette nuit?

~ QU'avais^je à faire de mieux? répondit la jeune fille,

-*- Il fallait venir à l'entrée des salons ; vous auriez vu le bal.... c'est si beau ! »

Et comme Marcelle cette fois ne lui répondait pas, elle ajouta: «Vous n'êtes donc pas curieuse? Eh bien! moi* si j'étais à votre place, j'aurais la fièvre; au lieti de me tenir tranquille ici, je serais allée partout, j'aurais voulu tout voir.

— J'ai vu ! répondit sourdement Marcelle.

-^ Il y a longtemps déjà que voua êtes auprès de Mme flermance? ajouta Camille.

— Depuis près de quinze ans.

. — Alors vous avez été toujours heureuse. Où auriéz-vous pu être mieux que dans cette maison, auprès de Mme Hermance, qui est si bonne, de M. Fauberton, de M. Théodore?... »

C'était pour prononcer ce nom qu'elle avait commencé l'^tretien ; elle se tut subitement et rougit, troublée par ses propres paroles. Marcelle s'était agenouillée pour achever sa besogne et travaillait la tête baissée. Après une minute de silence, Camille continua, en poursuivant tout haut sa pensée : * Vous resterez toujours dans la famille, n'est-ce pas?

— Hélas ! peut-être, murmura la jeune fille. » Et, se relevant après avoir défripé la robe de Catnille, elle reprit : * J'ai fini, mademoiselle ', vous pouvez retourner au bal. »

En ce moment, une pendule sonna quatre heures dans la pièce voisine.

« Déjà ! fit Camille çn tressaillant; que cette nuit a été courte !

-*• Courte pour vous ! » dit Marcelle avec un soupir étouffé et en la suivant du regard, tandis qu'elle se hâtait de s'en aller après l'avoir remerciée d'un air de supériorité amicale.

En rentrant dans la galerie, Camille trouva Mme Hermance et sa mère assises Tune près de l'autre et causant comme d'anciennes amies. Elles étaient seules; Théodore était retourné dans la salle du bal. « Il va revenir ! » pensa Camille. Elle s'assit alanguie et radieuse à côté de sa mère. Celle-ci lui passa la main sur le front avec un mouvement de sollicitude. « Tu es fatiguée, lui dit-elle; il faut te reposer encore un peu ici.

— N'est-ce pas qu'on y est bien? ajouta Mme Hermance ; on n'y a pas les yeux brûlés par la lumière des lustres, et ce petit bruit de musique lointaine est très-agréable à l'oreille. »

Camille respira profondément, comme pour faire pénétrer jusqu'à son cœur la fraîcheur suave dont l'atmosphère- était imprégnée; puis elle quitta sa' place et alla s'asseoir un peu plus loin, les yeux tournés vers la porte de la galerie. « Vous ne pouvez tenir en place, chère enfant, lui dit avec un sourire la bonne Mme Hernlance ; faites un tour dans l'orangerie, ensuite votre maman vous ramènera au bal. »

Camille s'empressa de profiter de cette permission, et se mit à parcourir l'allée ; elle était si heureuse en ce moment, son âme enivrée d'amour avait un tel besoin d'expansion, qu'elle marchait en répétant tout

L'ONCJL,E CÉSAR. 73

bas aux fleurs, au feuillage, aux eaux murmurantes, à T$ir baigné de douces clartés :

«J'aime, j'aiine!... je suis aimée. Théodore est mon amant!... »

Mme Hermance et sa mère la suivaient des yeu», Tune en songeant au bonheur de son fils, l'autre un peu calmée parles espérances qu'elle concevait pour l'avenir de sa tille : toutes deux avaient tremblé si longtemps, la première que Théodore dût vivre et mourir comme ses prédécesseurs, la seconde que Camillç vit sa beauté se flétrir dans les ennuis du célibat ou dans les soucis mesquins du plus humble ménage.

« Voici quelqu'un, dit tout à coup Mme Signoret en désignant une ombre qui semblait sortir des parois treillissées de la muraille, à quelques pas de Camille.

— C'est M. Fauberton, répondit tranquillement Mme Hermance, sans doute il nous cherche. »

C'était lui en effet ; il venait d'entrer par une porte latérale et s'avançait sur la pointe du pied. Camille fit un petit cri en l'apercevant.

«..Ah ! monsieur le maire, vous m'avez fait peur ! dit-elle ; je ne vous avais pas vu venir.

— Moi, je savais que vous étiez ici, répondit-il, et j'ai voulu vous faire les honneurs de mon jardin d'hiver. Me ferez-vous la faveur d'accepter mon bras?

— Bien volontiers, » dit-elje en appuyant sa main charmante sur la manche du galant célibataire.

Ils firent quelques pas ^ntre les orangers, et tout en marchant M. Fapbcrton cueillait de petites bran-

ches fleuries qu'il présentait à Camille ; lorsqu'elle en eut un bouquet, il lui dif en sotiriant :

« A présent, belle Camille, ôtez de votre corsage ce bouquet champêtre, et remplacez-le pat1 des fleurs d'oranger.

— Mais c'est un botiqtiet de mariée ! taurmufafr-elle en rougissant.

— C'est précisément pour cela que je tous l'offre, » répondit César Fauberton.

L'innocente jeune fille fut près de se jeter dans ses bras en l'appelant son second père ; mais elle contint cet élan de reconnaissance, etr n'osant proférer un mot, elle lui serra tendrement la main.

Le beau César ne s'étonna nullement de cette faveur muette ; il se redressa d'un air vainqueur, de l'air qu'il avait au temps de ses plus belles conquêtes, et continua de promener Camille en lui disant des fadeurs et en lui montrant ses plantes rares. Ils revinrent ainsi en face de la fontaine.

« Asseyons-nous un moment, dit M. Fauberton en jetant un coup d'œil autour de lui ; j'aime beaucoup cette perspective. Voyez le joli effet que produisent ces grandes coquilles de nacre en haut de la fontaine ; elles ont des reflets comme les pierres précieuses !

— Tout cela est si beau que j'en suis éblouie ! lui répondit Camille ; ah ! monsieur le maire, vous vivez dans un paradis !

— FigUrez-Votis Un moment que ce paradis est à vous, » fit-ii en souriant ; » et, subitement décidé à s'expliquer, il ajouta : * Me comprenez- Vous, charmante Camille ?

— Je comprends que vous voulez mon bonheur, * lui répondit-elle émue jùscfli'aux larmes.

Il la considéra un instant, ravi de ce trouble ingénu, et reprit d'unairdedoute qui n'était pas sincère :

« Mais aimerez-vous celui qui met à vos pieds son cœur et sa fortune ?

— Je l'ainie déjà! répondifc-elle naïvement*

— Bien vrai, mon adorable Camille? s'écria CéBar Patibettoti, plus charmé que surpris de cet aveu, et en roulant d'un air passionné ses grands yeux à fleur de tête. Ah ! de grâce,, répétez ce mot charmant !

«- Je l'aime, répéta docilement Camille, je l'aime, et lui m'aime aussi depuis longtemps , depuis six mois....

— Ah! fit César Fauberton, frappé comme d'un trait de lumière ; râcontez-^tnoi cela.

— Vous savez tout déjà; vous aviez tout deviné, répondit-elle avec abandon. Moi qui croyais que notre amour était Un secret!... Théodore n'avait pas pu s'expliquer; c'est ce soir que nous noUs sommes parlé pour la première fois. Jusqu'à présent nous n'avions guère d'espoir; mais vous vous êtes montré si bon que Théodore a pris courage. Demain il vous découvrira ses sentiments,... il vous demandera votre consentement à notre mariage...* Moi, je sais bien que nous l'avons déjà. Ah ! si vous saviez comme nous serons reconnaissants, comme nous vous rendrons heureux !... Jamais vous ne vous ennuierez tout seul et délaissé comme les vieilles gens ; nous serons toujours là pour vous distraire et vous amuser. Ce sera notre tâche, à nous qui sommes jeunes -, d'égayer la maison ! Votre intérieur sera toujours en fête ; nous

vous entourerons de petits soins, nous ne ferons qu'une seule famille !... Mon père, qui est un si honnête homme, maman, qui est si bonne, vous aime* ront de tout leur cœur! Me* petites sœurs vous bro-J deront des pantoufles. Allez, vous ne vous apercevrez pas que vous devenez vieux; vous vivrez si tranquille, si réjoui, si heureux, que vous passerez cent ans!... »

Tandis qu'elle parlait ainsi, entraînée par la situation #et par l'impétuosité naturelle de son taractère, César Fauberton, pâle, immobile, hors de lui, détournait les yeux et déchirait machinalement son mouchoir de batiste. Un frisson intérieur parcourait tout son corps, il tremblait imperceptiblement , et la sueur lui venait au front ; mais la lumière indécise qui filtrait à travers le feuillage dissimulait la pâleur et l'altération de ses traits. Camille ne s'aperçut pas de l'effet terrible qu'avaient produit ses paroles , et lorsqu'elle eut fini , elle s'inclina avec un geste de soumission, de tendresse filiale , comme pour solliciter une réponse.

Le beau César se retourna impétueus tment , lui prit les deux mains, la baisa au front avec une sorle de furie , et lui dit d'une voix étouffée :

« C'est bien,... allez retrouver votre maman. »

Elle obéit, un peu étonnée, mais ne se doutant pas de l'état violent où il était. Leur entretien n'avait pas duré plus d'un quart d'heure. Lorsqu'elle revint , Mme Hermance lui dit en regardant son bouquet de fleurs d'oranger :

c Eh ! chère enfant, comme vous voilà fleurie!...

— C'est M. le maire qui m'a parée ainsi, répondit-

L'ONGLE CÉàAR. 77

clic avec un sourire et en allant s'asseoir aux pieds de sa mère. »

M. Pauberton était retourné dans la salle du bal. On dansait la Boulangère, et Scipion Signoret menait la ronde. Théodore, entraîné malgré lui, faisait tourner sa danseuse en regardant du côté de la galerie avec des tressaillements d'impatience. Les joueurs avaient déserté le boston et même la bouillotte pour faire, dans un coin, une partie de lansquenet. César Fauberton traversa rapidement la salle de bal. Au seuil de sa chambre , il rencontra M6 Beaumoulin et M. Ghapusot. Ce dernier, frappé de sa pâleur , l'arrêta , en lui disant :

« Seriez-vous indisposé, monsieur le maire? Vous paraissez souffrant.

— Ce n'est rien , répondit- il , j'éprouve un peu de malaise.... J'ai les nerfs agacés.

— Eh! eh! cher sybarite , c'est le pli de la feuille de rose ! » s'écria le percepteur en se rangeant pour le laisser passer.

Le bal continuait. Scipion Signoret et l'ainée des demoiselles Chapusot tenaient bon en tête de la Bour* langère, mais il n'entraînaient plus après eux qu'une demi-douzaine de couples essoufflés; les musiciens assoupis raclaient machinalement la ronde populaire, et. les bougies s'éteignaient en faisant éclater leurs bobèches. Théodore avait réussi à s'échapper; il était retourné dans le petit salon.

Un quart d'heure plus tard , César Fauberton reparut et fit le tour de la salle de bal. Il causa un moment dans l'embrasure d'une fenêtre avec Me Dumoulin, et alla ensuite vers la porte pour faire ses civilités

à la famille Ghapusot et à la famiite Sigqoret, qui s'en allaient. Camille aurait voulu lui donner la main, mais elle n'osa pas, parce que Mme Chapusot la regardait d'un air sardqnique.

L'aube allait poindre lorsque la porte de l'hôtel Fauberton se referma sur M. Signoret , qui sortit le dernier. Il faisait mauvais temps; le ciel était sombre, une petite pluie fine et glacée mouillait le pavé, et les girouettes, criant sur les toits, annonçaient que le vent du nord se levait.

« Prenez le parapluie; , vous serez à l'abri toutes deu*, dit M. Signoret en 'boutonnant la vieille redingote qui lui servait de pardessus et en allumant l'œilde-bœuf qu'il avait dans sa poche ; par bonheur, je m'étais précautionné. Gaspidieu ! il ne fait pas si bon ici que dans les salons de M. le maire! Allons vite, de peur de nous enrhumer. ^

Il marchait le premier en faisant rayonner sur les pierres glissantes l'œil de la petite lanterne , dont l'anse de cuivrp lui réchauffait les doigts. Camille et sa mère suivaient, entortillées dans leurs châles de laine et serrées l'une contre l'autre.

« Mon enfant, tu dois geler dans ta robe de gaze, dit Mme Signoret inquiète.

— Non, maman, je n'ai pas froid * * répondit Camille, ne s'apercevant pas qu'elle grelottait.

Heureusement le trajet n'était pas long. En rentrant, Mme Signoret se hâta d'allumer les lampes, et , poussant Camille vers l'escalier, elle s'écria :

« Ne t'arrête pas ici. Tu avais très-chaud en sortant, eue voilà toute glacée.... Pourvu que tu ne sois pas malade demain!... »

Camille gagna docilement sa cbambrette; mais au lieu de se coucher, elle alla devant son miroir, et se mit à arranger sa coiffure. Lorsqu'elle eut relevé ses cheveux , elle remplaça sa couronne de lierre par les fleurs d'oranger, et , se souriant à elle-même , elle murmura avec un transport de joie, de tendresse et d'orgueil: « Voilà comment je serai bientôt, bientôt.... le jour de notre mariage !... »

Le lendemain , à midi précis , Mme Hermancc et son fils passèrent, comme d'habitude, dans la salle à manger, car M. Fauberton était un homme exact, qui prenait ses repas toujours à la même heure, et avec lequel on ne pouvait se permettre le moindre retard. Les domestiques étaient déjà à leur poste, la serviette au bras et prêts à servir. Marcelle allait et venait, occupée à ranger et à mettre sous clef la belle vaisselle plate et les magnifiques porcelaines qui avaient figuré au souper.

Après un quart d'heure d'attente, Théodore dit à sa mère , qui lisait le, journal dans l'embrasure d'upe fenêtre :

«Mon oncle ne vient pas; c'est étonnant. Où est Gascarel?

— Il n'a pas encore paru non plus, répondit la bonne dame sans tourner la tête ; sans doute il s'est levé tard comme son maître , ou bien il n'a pas bougé de crainte de l'éveiller. »

Cascarel couchait dans un cabinet attenant à la chambre de M. Fauberton et fermant sous la même clef. Lui seul était au fait des secrets de toilette du vieux garçon , et l'assistait dans les minutieuses opérations qu'exigeait le soin de sa personne. Son adresse à l'habiller était incomparable; il le chaussait, sans le faire crier, d'un brodequin trop étroit, et avait l'art de lui l'aire la taille fine sans qu'il se sentît gêné par la ceinture de son pantalon. Ordinairement il passait toute la matinée dans la chambre de son maître, et le précédait de quelques instants quand on sonnait le déjeuner.

« Il faut aller voir pourquoi mon oncle ne vient pas, reprit Théodore eh regardant la pendule, qui marquait près de midi et demi; je vais frapper à sa porte.

— Attends encore un peu, répondit Mme Hei> mance; il n'y a pas lieu de s'inquiéter : si M. Fauberton était indisposé, Cascarel serait venu nous le dire. »

Marcelle alla ouvrir la porte du grand salon qui précédait la chambre à coucher, et prêta un instant l'oreille. «• On n'entend rien , dit-elle ; mais ce n'est pas étonnant, il y a deô doubles portières partout, et les murs sont épais» »

Presque au même instant Cascarel parut, et traversai salon comme un tourbillon. En entrant dans la salle à manger, il cria aux domestiques :

« Allez- vous-en là-bas, vous autres.... Allez dire qu'on fasse cuire deux œufs à la coque et une côte* lette. Ensuite vous mettrez cela sur un plateau et me l'apporterez ici, dare, dare.... Marcelle» mon enfant,

préparez-moi sur une assiette quelques fruits et quelques gâteaux. »

Après avoir donné ses ordres, il tomba sur une chaise comme si le souffle lui manquait, et murmura en levant les yeux au ciel : « Ah ! madame! ah! monsieur Théodore, je ne sais plus où j'en suis. . . . j'ai la tête perdue....

— Explique-toi, au nom du ciel! s'écria Théodore; est-ce que mon oncle est malade?

— Non , grâce au ciel ! il demande à déjeuner.

— Est-ce qu'il est devenu fou? demanda Mme Hermance avec un vague effroi?

— Non, non, il raisonne fort bien; mais, grand Dieu , quel changement s'est fait en lui ! *

Cascarel mit ses deux mains sur ses yeux , comme un homme qui craint d'être en proie à une hallucination ; puis il dit en entremêlant son discours de soupirs et d'exclamations :

c Après lé bal , monsieur est rentré tout de suite dans sa chambre, et, comme à l'ordinaire, j'ai fermé la porte à clef après avoir poussé le verrou. Ensuite j'ai préparé la toilette de nujt. Vous savez le soin tout particulier que monsieur prend de sa personne ; au lit, comme dans son salon, il était toujours tiré à quatre épingles. Je lui ai donc présenté son foulard de tête parfumé à l'eau de Portugal , et le petit miroir devant lequel il s'ajuste d'habitude. Eh bien \ alors, sans se regarder, sans rien dire , il a jeté son toupet dans un coin* retiré ses fausses dents et ressuyé son visage sans soin ni précaution avec une serviette de toilette qui lui est tombée sous la main. Depuis vingt ans que je le sers, je me flatte de posséder toute sa con-

fiance : eh bien ! je le déclare, jamais je ne lui avais vu faire pareille chose! Au premier moment, j'ai cru que c'était une distraction, et j'ai tourné le dos discrètement-en faisant semblant d'arranger la veilleuse. Alors il s'est mis au lit et m'a dit de m'aller coucher. Je me suis retiré en laissant la porte du cabinet ouverte. Monsieur avait éteint sa bougie; mais il n'a pas dormi du tout , car je t'ai entendu se lever à chaque instant et ouvrir sa fenêtre comme pour prendre l'air. Pourtant, lorsqu'il a fait grand jour, il est resté tranquille. A onze heures précises, je suis entré dans sa chambre. Il était éveillé , et se tenait sur son séant, les mains étalées sur la couverture. J'ai failli jeter un cri en le voyant : dans l'espace de quelques heures, il a vieilli d'une trentaine d'années ! . . .

— Oh! Dieu grand Dieu! est-il possible! s'écria Mme Hermance en levant les mains au ciel.

— Ce n'est pas tout, reprit Cascarel avec une espèce de gémissement et les larmes aux yeux ; j'ai ouvert le rideau comme de coutume, en disant à monsieur le temps qu'il fait, et en lui demandant quel habit il voulait mettre. « Je n'ai plus d'ordre à te donner « pour ma toilette, m'a-t-il répondu; ferme toutes « les armoires, tous les tiroirs, et donne-moi ma robe « de chambre. y

« Là-dessus, il s'est levé et s'est mis à marcher de long en large ; ensuite il est venu s'asseoir près du feu, dans son grand fauteuil. J'ai fait le lit et arrangé la chambre; puis, entendant sonner midi, je me suis hasardé à lui dire :

« Quelle chaussure dois-je préparer! certainement « monsieur ne sortira pas de sa chambre en pantoufles.

« — Ni en souliers non plus, mon pauvre Cascarel, « m'a -t -il répondu. Écoute bien ce que je vais te « dire, écoute-moi sans ra'interrompre et sans me « faire aucune observation. Je suis ennuyé de la vie « du monde et de tout ce qui existe sur la terre. J'ai « résolu d'éviter désormais toute occasion de plaisir « ou de souci en restant seul avec moi-même. Cette « chambre est la retraite que j'ai choisie, et personne « n'y entrera, si ce n'est toi. Je ne passerai plus le « seuil de cette porte ; je ne veux plus entendre parler < de ce qui se fait autour de moi. Qu'il y ait dans la « maison mort ou mariage, baptême ou enterrement, « je ne veux pas le savoir, et je te défends de cher- « cher» à m'en instruire, même indirectement. Pour « ce qui est du soin de mes affaires, j^ai Me Charda- « cier ; il ne les laissera p*ys péricliter. Je toucherai « mon revenu par tes mains, et n'aurai rien autre « chose à faire que d'apposer ma signature sur les « quittances.... A présent te voilà au fait de ma réso- « lution, de mon expresse volonté; il n'y a plus à en « parler. Mets du bois au feu et donne-moi ma chan- « celière : j'ai froid aux pieds. » — J'étais si bouleversé, que je n'ai su que lui répondre. Il me venait à l'esprit une foule de choses, mais j'avais peur de lui désobéir en lui demandant comment on allait faire dans la maison, comment on devait gouverner le ménage. A la fin, je me suis décidé à lui dire: « Monsieur « mangera peut-être? — Ah! oui, j'oubliais, m'a-t-il « répondu négligemment ; il faut régler cela une fois « pour toutes. Le matin, tu me donneras deux œufs « à la coque et une côtelette; le soir, un potage, un « poulet rôti et un plat de légumes, avec un peu de

« fruit pour dessert.... Et cela, tous les jours del'an- « née, sans y rien changer, sous aucun prétexte. Je « prétends simplifier aussi beaucoup mes habitudes : « plus de vanités, plus de recherches, plus de soins * inutiles. Tu me feras la barbe une fois la semaine, « et je changerai de linge le dimanche. Maintenant « va me chercher mon déjeuner. »

Gascarel s'interrompit à ces mots'.

« Il doit être prêt ce déjeuner! s'écria-Ml en courant à la sonnette. Pourvu qiie là^-bas on n'ait pas laissé brûler la côtelette ! . , r

— La voici, dit Marcelle, qui avait déjà arrangé le plateau ; les œufs sont là aussi sous la serviette. Emportez vite tout cela. »

Théodore et sa mère suivirent Cascarel jusqu'au milieu du salon. ,

« Quoi! disait Mme Hermance en pleurant, il n'a pas même prononcé le nom de son neveu!.- Il se sépare ainsi de nous sans regrets, sans motifs!,.. Mais c'est impossible!... Rien ne pouvait faire présumer qu'il méditait une résolution si extraordinaire, si cruelle pour nous!

— C'est une chose inconcevable! s'écria Théodore. Il était si gai, si brillant cette nuit!... Ceci me paraît un moment de folie..., Il est impossible que mon oncle persiste dans son idée !

— Allez ! je ne sais pas, répondit l'honnête Cascarel. Quand il a quelque chose dans la tête, c'est fini; il n'y renonce plus.... Je vais toujours le faire déjeuner.»

Mme Hermance entra immédiatement chez elle avec son fils. Tous deux étaient plongés dans une sorte de stupeur.

« Je veux aller trouver mon oncle, dit Théodore» avec une subite résolution.

~ Non, non, c'est inutile! répondit tristement Mme Hermance. Je le connais mieux que toi : plus on tentera de lui taire changer d'idée, plus il s'opiniàtrera. Je l'ai vu persévérer avec une incroyable fermeté dans des résolutions dictées par un caprice. Qui sait maintenant quel est le véritable motif qui le porle à se retirer tout à coup du monde ? Peut-être quelque blessure faite à son amour-propre pendant ce bal, quelque mot satirique sur sa personne qu'il aura entendu par hasard !,.,

"t II n'y a pas apparence de cela, répondit Théodore. Pendant toute la nuit, il a été d'un entrain, d'une gaieté qui frappait tout le monde, Il a fait plusieurs contredanses, et quand le bal était près de finir, il parlait de faire fermer les portes afin de retenir ses invités jusqu'au jour,

— Je ne l'ai, pour ainsi dire, pas perdu de vue, reprit Mme Hermance en récapitulant ses souvenirs. Pendant qu'on dansait la Bo\dangère, il est venu dans l'orangerie, et s'est promené un moment avec Mlle Signoret; ensuite il est rentré dans la salle de bal, et quand tout le monde s'en allait, il était à la porte du salon, faisant encore les honneurs de chez lui. Presque aussitôt je me suis retirée, et un peu après, toi aussi tu es rentré dans ta chambre. Où était-il alors? A-t-il appris quelque chose que nous ignorons ? S'estil encore trouvé là quelque personne qui ait pu lui parler ?

— Non, madame, répondit Marcelle, qui, tout émue et affligée, se tenait à l'écart. Après le bal, monsieur

88 L'ONCLE GÉSA^l.

n'a parlé avec âme qui vive. Quand tout le monde a été sorti de la salle où Ton dansait, je suis venue voir si Cascarel n'oubliait pas d'éteindre le feu des cheminées. J'entendais des voix dans l'escalier, la voix de M. Théodore, qui reconduisait les dames jusqu'en bas. Un moment après, la porte de l'hôtel s'est refermée, et il est remonté dans sa chambre. Au même instant, monsieur, que je n'avais pas vu, parce qu'il élait dans l'embrasure d'une fenêtre, le visage collé aux vitres, monsieur s'est retourné en se frottant les mains et en disant tout haut, avec une espèce d'éclat de rire : « Eh ! eh ! c'est fi ni ! ... » J'ai eu peur ; sa figure était blême et toute décomposée, comme celle d'un homme à l'agonie de la mort. Il a passé près de moi sans me voir, tant il était hors de lui, et tout de suite il est entré dans sa chambre. Alors je m'en suis allée.

— Tu ne m'avais rien dit de tout cela, observa Mme Hermance avec un accent de reproche.

— Je n'ai pas osé, répondit Marcelle les larmes aux yeux; toute la matinée vous avez parlé en secret avec M. Théodore, et todfcdeux voussembliez si contents....

— Grand Dieu! qu'a donc ton oncle? murmura Mme Hermance épouvantée. Celte fois je ne le comprends pas.

— Nous le découvrirons, répondit Théodore; en attendant, il faut que le public ignore ce qui se passe ici. Ma mère, si vous m'en croyez, nous éviterons d'en parler; nous dirons simplement que mon oncle est malade et qu'il ne veut voir personne.

— Cela pourra durer deux jours, fit la bonne dame avec un soupir; il n'est chose si secrète qui ne s'ébruite bientôt dans les petites villes. »

Elle ne se trompait pas ; dès le surlendemain, on parlait dans tous les carrefours de la disparition de M. le maire. L'après-midi, la tante Dorothée arriva chez les Signoret avec un visage soucieux. Mme Signoret était seule dans le salon d'en bas; Camille avait pris un prétexte pour monter à sa chambre, et pour la centième fois peut-être depuis deux jours elle regardait à travers ses pots de giroflée si Théodore ne passait pas au coin de la rue.

« Je suis bien inquiète, dit la vieille fille en s'asseyanl; certainement il arrive quelque chose d'extraordinaire chez les Fauberton. D'après ce qui s'est passé à ce bal, on pouvait croire que M. Fauberton viendrait ici le lendemain vous demander votre fille en mariage pour son neveu : c'eût été tout naturel, n'est-ce pas? Eh bien! qui sait maintenant s'il viendra jamais? Depuis le bal, il est enfermé chez lui; personne ne l'a vu.

— C'est incompréhensible ! murmura Mme Signoret en laissant tomber son ouvrage sur ses genoux.

— Avant-hier on avait remarqué, sans y attacher beaucoup d'importance, qu'il ne s'était montré nulle part; mais hier, quand on a vu qu'il ne sortait pas entre midi et une heure pour faire sa promenade ordinaire le long des remparts, on a pensé qu'il était absent ou malade, et M. Chapusot, M. Tadjointet plusieurs autres personnes encore se sont présentés à l'hôtel pour avoir de ses nouvelles. Il leur a été répondu que M. le maire, se trouvant indisposé, ne recevait personne. Ceci a causé quelque étonnement, surtout lorsqu'on a su que le docteur Gorgelaine, le médecin de la maison depuis trente ans, n'avait pas

été appelé. Ce matin, on attendait avec anxiété; vingt personnes étaient échelonnées sur la promenade : César Fauberton n'a pas paru, Alors on est allé pour la seconde fois demander des nouvelles, et l'on a reçu la même réponse. Théodore aussi reste enfermé chez lui ; depuis deux jours on ne le rencontre nulle part. J'ai appris tout cela, il y a une heure, par Mme Chupusot, qui m'a arrêtée dans la rue, La bonne femme faisait des visites pour colporter ces nouvelles. J'ai affecté de croire que César Fauberton garde le lit pour un rhume; mais en réalité je crois que cette indisposition est un mensonge ; jamais le beau César n'a été malade, il ne peut pas l'être, C'est un corps de fer. Dès que j'ai été débarrassée de Mme Cbapusot, j'ai couru moi-même à l'hôtel Fauberton pour voir Mme Hermance, La pauvre dame était dans le jardin avec son fils; tous deux sont venus à moi d'un air amical, mais point du tout ouvert, et le jeune homme a prévenu mes questions. « Mon oncle est indisposé et « garde la chambre, m'a-twl dit ; nous ne le voyons « pas, il ne souffre auprès de lui que Casearel,— Cela

• nous afflige beaucoup, a ajouté Mme Hermance;

* majs nous espérons qu'il sera bientôt rétabli. — « Voilà un singulier malade! me suis-je écriée; est-ce « qu'il croit guérir sans remèdes et sans médecin? » On n'a pas relevé ce mot, et j'ai vu clairement qu'il y a là- dessous quelque mystère. Un instant après, je me suis retirée, et me voici.

— 0 ma pauvre Camille ! murmura Mme Signoret, entrevoyant que c'en était fait déjà du sort brillant qu'espérait sa fille.

— Qui sait ce qui se passe dans l'esprit de César

Fauberton? continua la tante Dorothée. Après les marques de bienveillance dont il a publiquement comblé la famille, comme pour faire connaître à tout le inonde ses intentions, il ne devrait pas agir ainsi. Je ne puis comprendre que pour un rhume de cerveau il ne vous donne pas signe de vie. Ses dispositions sont changées, c'est évident; rpais pourquoi? pourquoi? Il faudrait interroger Camille; allons la trouver* »

Elles montèrent l'escalier sans bruit et s'arrêtèrent avant d'entrer.

« Elle écrit,, dit tout bas la tante Dorothée après avoir regardé par le trou de la serrure,

— Sans ma permission ! fit Mme Signoret en levant les yeux au ciel.

— Nous aussi, nous écrivions, répondit la vieille fille d'un air indulgent. Laissons4ui le temps de cacher son papier, »

Un instant après» elles entrèrent.

* Bonjour, mignonne, dit la tante Dorothée en embrassant sa filleule. Est-ce que tu n'as pas bien dormi la dernière nuit? Tu avais meilleur visage le lendemain dû bal; aujourd'hui je te trouve un peu pâle,

-« Ohl ce n'est rien; je ne suis pas du tout malade, répondit Camille en rougissant et en se hâtant de cacher la petite tasse ébréchée qui lui servait d'encrier.

— Ce bouquet embaume ta chambre, reprit la tante Dorothée en s'asseyant au pied du lit et en regardant les branches d'oranger soigneusement arrangées dans un de ces antiques b&uquçtkrs en faïence dont le dessus est percé comme une écumoire; véritablement

c'est là un bouquet de mariée. Raconte-moi encore un peu comment M. le maire te Ta donné.,

— Je vous l'ai dit déjà, ma marraine, » répondit Camille avec un certain trouble, car il y avait eu des réticences dans son récit. Elle s'était bien gardée de dire qu'elle avait fait l'aveu de son amour, et témoigné au beau César sa reconnaissance en lui exposant naïvement les projets de bonheur qu'elle et Théodore formaient pour sa vieillesse; mais la tante Dorothée insista : « C'est que, dit-elle, je ne me rappelle pas précisément les paroles de M. le maire ; est-ce qu'il t'a fait des compliments en t'offrant ce bouquet?

— Oui, marraine; il m'a dit que c'était un bouquet de mariée.

— Puis après, mon enfant?

— Après, je l'ai bien remercié.

— Et il a paru content ?

— Si content qu'il m'a pris les mains et m'a baisée au front. Puis aussitôt il s'est levé en me disant : « Allez retrouver votre mère.... » et tout de suite il est retourné dans la salle de bal.

Pendant que Camille subissait cette espèce d'interrogatoire, M. Signoret était revenu de la mairie. Ce jour-là, il avait quitté son bureau un quart d'heure plus*tôt . qu'à l'ordinaire, tant il avait l'imagination troublée.

« Vous ne savez pas ce qui se passe! dit-il en entrant .les bras levés au ciel ; voici le troisième jour que M. le maire ne paraît pas à l'hôtel de ville!

— Nous savons cela; c'est qu'il est enrhumé, répondit sans s'émouvoir la tante Dorothée.

— Depuis vingt-sept ans qu'il est en fonctions,

jamais pareille chose n'était arrivée , continua M. Signoret en gesticulant. Je suis allé à l'hôtel Fauberton pour m'informer : on ne reçoit personne ; j'ai dû m'inscrire. Il y a des groupes sur la place, l'émotion est universelle ; M. le maire est si généralement aimé! il donne de si belles fêtes!... Que va-t-on devenir dans la ville d'O... s'il »est malade ce carnaval!...

— On restera au logis, et l'on fera des crêpes le mardi gras, réppndit philosophiquement la tante Dorothée. »

Lorsque Camille fut seule, elle se prit à pleurer, le cœur gonflé d'un mortel chagrin. Elle venait de comprendre pourquoi Théodore ne passait plus sous sa fenêtre, et par quel motif M. Fauberton ne venait pas, selon sa promesse", lui apprendre à valser. Elle n'en conçut aucune inquiétude : les flatteries de l'oncle César, les protestations de Théodore l'avaient enivrée, et dans son inexpérience elle ne se méfiait pas du sort ; mais elle éprouvait le tourment des âmes ardentes : le bonheur ajourné n'était rien pour elle ; une douloureuse impatience l'agitait, elle éprouvait une sorte de désespoir en songeant que cette situation se prolongerait peut-être encore deux ou trois jours, peut-être la semaine entière. Par bonheur, sur le soir, au moment où elle explorait d'un regard désolé les environs du carrefour, elle aperçut Théodore qui s'avançait le long du rempart Le pauvre amoureux vint passer sous la fenêtre de Cajnille en rasant la muraille. Aussitôt, quelque chose qu'un long brin de soie balançait en l'air lui donna daïis le visage; il s'en saisit au vol et mit à la place un billet

qui remonta tout de Suite avec le fil qu'une main invisible peletonnait lestement. Cette simple invention assurait aux deux amants un moyen de communication sûr et facile,, car en cet endroit les passants étaient rares, et les réverbères très-éloignés.

Théodore écrivait sur une feuille de papier rose qui exhalait une odeur de sandal : « Mon adorée Camille, si le souvenir de mon bonheur n'était sans cesse présent à ma pensée, je serai* bien malheureux. Depuis ce bal où j'ai passé près de toi les plus belles heures de ma vie, je suis dans l'inquiétude : mon oncle est malade et nous cause un grand souci. Adieu, ma chère bien-aimée; garde-moi ton amour, qui est tout mon bonlîeur. *

De son côté, Camille avait écrit sur un bout de gros papier, le seul papier qu'elle eût trouvé dans la maison : « Cher Théodore, j'attends avec impatience depuis deux jours. Quand le soir vient, je ne manque pas de me mettre à la fenêtre ; mais personne ne paraît. A la vérité, je me retire bientôt, de peur qu'on ne soupçonne notre intelligence. Oh ! mon bien-aimé, quand viendra l'heureux moment où nous pourrons avouer notre amour! Adieu 1 mon cœur répèle encore : Amour et fidélité pour la vie! »

La pauvre enfant n'était pas capable d'exprimer ses sentiments dans un plus beau style ; mais l'amoureux Théodore n'en lut pas moins ce billet doux avec ravissement.

La tante Dorothée retourna dès le lendemain à l'hôtel Fauberton. Cette fois, Mme Hermance vint audevant d'une explication inévitable. Elle s'enferma dans sa chambre avec la vieille demoiselle, et lui dé*

clara en pleurant toute la vérité. Ensuite elle ajouta :

« Notre situation est bien pénible. Au premier moment, j'avais espéré que cette résolution inouïe ne serait qu'une boutade; mais M. Fauberton persiste, et je trouve dans sa conduite quelque chose de menaçant. Ma chère demoiselle, il est fou certainement, ou bien c'est un méchant homme !

— Oh! il n'est pas fou! répondit la tante Dorothée entre ses dents.

— Tout ceci renvoie bien loin le bonheur de ces pauvres enfants !

— Hélas! tant que mon cousin persévérera dans son nouveau genre de vie, il ne peut être question de rien, » répondit tristement Mme Hermance.

La vieille demoiselle alla rendre compte de cette conversation à Mme Signoret, et en finissant elle lui dit :

« Malgré tout, Mme Hermance conserve un espoir, je le vois bien; mais je crois qu'elle se trompe.... Je soupçonne une chose.... »

A ces mots, elle s'interrompit et leva les yeux au ciel; puis elle ajouta en baissant la voix :

« Si ce que je soupçonne est vrai, César Fauberton a rompu sans retour avec sa famille, avec le monde, et tant qu'il vivra, son neveu n'épousera pas Camille.

— Que soupçonnez- vous donc?

— Je soupçonne que c'était lui-même qu'il voulait marier, qu'il allait le déclarer publiquement, et que c'était Camille qu'il voulait épouser....

— Ma fille!... oh! c'est impossible! » s'écria Mme Signoi-et en se cachant le visage.

Comme l'avait prévu Mme Hermance, l'événement qu'on aurait voulu cacher fut bientôt ébruité. Le lendemain du bal, on avait dit que M. Fauberton était malade, et que, hormis Cascarel, personne ne le voyait. Toute la ville était allée s'inscrire à sa porte; déjà Ton s'étonnait et l'on faisait des commentaires sur cette indisposition subite. Le surlendemain, les investigations avaient commencé. Il y avait une foule de gens en observation sur la place ; les plus curieux guettaient les domestiques au passage pour les interroger, et dans les cafés on ne parlait d'autre chose que de la disparition de M. le maire. Des rumeurs absurdes commençaient à circuler; on allait jusqu'à dire que M. Fauberton était mort subitement, comme un ballerino de profession, pour avoir trop dansé, et qu'on l'avait enterré secrètement dans le jardin de l'hôtel. Quatre jours plus tard, les choses en étaient au pgint que Mme Hermance dut se décider à recevoir quelques personnes et à leur faire part de ce qui

était arrivé, en appuyant son récit du témoignage de Cascarel. •

Une après-midi, M. et Mme Chapusot, le notaire Me Chardacier,- M. le premier adjoint et quelques autres personnes notables se trouvèrent ensemble à l'hôtel Fauberton. Mme Hermance était venue les recevoir dans une pièce qui précédait le grand salon, de sorte qu'il n'y aurait eu que deux portes à ouvrir pour se trouver en face de l'oncle César. Avant que les visiteurs fussent tous arrivés, Théodore vint s'asseoir derrière sa mère, et lorsque M. et Mme Chapusot entrèrent, Cascarel se trouva là, comme par hasard.

« Hélas! lui dit Mme Chapusot en larmoyant, votre pauvre maître est malade à la mort, ou bien il a perdu la tête, puisqu'il ne veut plus voir des amis tels que nous,

— Monsieur est sain de corps et d'esprit, répondit l'honnête garçon : il boit et mange bien, il raisonne parfaitement sur toutes choses ; mais il y a en lui comme un ennui* un dégoût du monde qui le pprte à vivre seul.

— EsNce qu'il s'adonise comme à l'ordinaire pour vivre ainsi en face de lui-même? » demanda ironiquement Mme Chapnsot.

Cascarel secoua la tête en soupirant.

« Bien au contraire, répondit-il, monsieur ne prend plus aucun soin de sa personne ; ses pommades et ses eaux de senteur sont an bas d'une armoire, pêle-mêle avec ses faux toupets, et il ne m'a pas permis de mettre en ordre sa toilette. Parfois cependant il range à sa manière; ce matin, par exemple, il a ouvert le bonfiew-clu-jour etvid£ les tiroirs....

— Oh! oh! flrenl simultanément M. et Mme Chapusot, tandis que M» Chardacier témoignait son étonnement par un geste de tête qui dérangea l'équilibre de ses lunettes,

— Il y avait là dedans un tas de bagatelles., poursuivit Cascarel, des paquets de lettres, des cheveux de toutes les nuances , vingt paires de bretell^ pour le moins, autant de bourses et de calottes grecques, des portefeuilles, des porte-montres brodés par douzaines, et plus de cinquante portraits.

— Cinquante portraits! s'écria M. Chapusot avec stupeur.

r- Plus de cinquante, répéta Cascarel ; monsieur a transporté peu à peu tout cela dans la cheminée, et il y a mis le feu. Ensuite il a jeté pôle-mêle sur sa table les anneaux, les bagues à devise , les bagues en cheveux, les bagues à secret, et il m'a dit : « Prends, c'est « pour toi.... » J'ai encore toute cette collectionna dans ma poche. »

A ces mots, il tira de son gousset plusieurs poignées d'anneaux et de bagues sans valeur.

— Il y en a pour le moins Irois cents ! fit Mme Chapusot d'un air indigné.

— Pardon, madame, ce chiffre me semble exagéré, observa Me Chardacier, comme s'il s'agissait de contrôler un inventaire.

— Il y a dans tout ceci quelque chose d'inconcevable ! s'écria Mme Chapusot avec intention. Quant à moi, je le déclare , le jour du bal j'ai reconnu tout d'abord que M. Fauberton n'agissait pas selon ses idées ordinaires.

— Il ne m'appartient pas de juger ses actions, ré-

pondit Mme Hermance ; mais, hélas ! je ne puis m' empêcher de trouver qu'il nous a fait , à mon fils et à moi, une situation bien douloureuse. »

„ Les larmes la gagnèrent, et elle regarda Théodore d'un air navré. Celui-ci fit un signe de tête pour la consoler, et lui baisa silencieusement les mains.

M. Chapusot prit alors la parole, et dit d'un ton d'oracle :

« Ne vous affligez pas, chère madame; j'ose vous prédire que vos inquiétudes se dissiperont bientôt. Mon opinion est faite sur l'événement qui nous afflige tous, et que je crois pouvoir expliquer. C'est moi qui le premier me suis aperçu du changement que M. le maire a éprouvé au moral et au physique , changement que j'ai constaté l'autre nuit un peu avant la fin du bal. Ayant rencontré M. Paubertoniace à face, je fus si frappé de sa pâleur que je lui demandai s'il était malade. Ce n'est lîen, me répondit-il; j'ai les nerfs agacés!... Vous comprenez maintenant; il a des vapeurs comme les dames. C'est une maladie qui n'a jamais fait mourir personne, et dont on guérit sans mé- 'decin. Laissez donc le cher homme tranquille; ne vous inquiétez pas de lui. Un beau jour vous le verrez sortir de sa chambre rasé de frais, tout pimpant et parfumé comme à l'ordinaire, et prêt à reprendre son train de vie habituel.

— Dieu le veuille ! » murmura Mme Hermance.

M* Chardacier secoua la tête comme s'il ne partageait pas tout à fait cet espoir, et prit aussitôt congé. En sortant, il fit signe à Cascarel de le suivre, et lorsqu'ils furent seuls dans l'antichambre, il lui dit :

« Tu es un brave garçon , et tu connais les affaires

de céans, c'est pourquoi je t'en parle. Réponds-moi sans délour : c'est M. Fauberton qui tient les cordons de la bourse ; comment va-t-on faire ici actuellement?

— Je n'eij sais rien, » répondit Cascarei avec un soupir. Monsieur se comporte comme s'il ne savait pas qu'il y a une douzaine de personnes à nourrir dans sa maison; pourvu qu'il ait son déjeuner et son dîner, cela suffit; il ne se soucie nullement du reste.

— Sais-tu s'il a de l'argent en sa possession?

— Il en a, et môme beaucoup. Pas plus tard qu'hier, il m'a dit , en me montrant plusieurs sacs entassés dans sa commode : « Au premier jour, tu porteras cet « argent chez Me Chardacier en le priant de trouver « un bon placement. »

— Pauvre homme ! j'ai toujours sa confiance, murmura le notaire attendri ; n'importe, il faut tout prévoir. Cascarei , ton maître est dans des dispositions qui me font trembler. Je sais bien qu'il existe un testament fait à double original et dans toutes les formes requises : l'une de ces pièces est entre les mains de Mme Hermance, l'autre dans mon étude ; mais nous ne sommes pas pour cela à l'abri d'un testament olographe....

— J'y ai pensé » répondit Cascapel. Après ce qui arrive, H faut s'attendre à tout ; mais, soyez tranquille, monsieur ne peut pas écrire, je lui ai retiré son pincenez. »

Dès ce jour, on parla ouvertement de ce que Mme Chapusot s'obstinait à appeler les mystères de l'hôtel Pauberton. La réclusion volontaire de l'oncle César excitait au plus haut degré la curiosité publi-

que ; c'était un sujet inépuisable de conversation et de controverse * Bien qu'il n'y eût pas, comme dans les procès célèbres, des assassins en cause et des victimes qui demandaient vengeance, on suivait avec un intérêt passionné les incidents de ce drame de famille, où tous les acteurs avaient un rôle passif. Chaque jour, Gascarel donnait une espèce de bulletin verbal qui passait de bouche en bouche, et défrayait tous les entretiens dans la boutique du barbier en vogue comme dans les cafés de la grande place» Le sujet pourtant n'était pas varié. Un jour M. Fauberton s'était levé à midi; il avait feit son déjeuner ordinaire, ensuite il s'était promené trois quarts d'heure environ, et avait fini par s'endormir au coin de son feu* A dîner, il s'était mis en colère parce que le rôti se trouvait être un peu sec. Le soir, il avait écouté la lecture de son journal avec plaisir, et dans la question d'Orient il s'était fortement prononcé cofttre le pacha d'Egypte» Le lendemain, il s'était encore mis en colère parce qu'un orgue de Barbarie jouait 9ous ses fenêtres, et il avait commandé à Gascarel de lui acheter un bonnet de soie noire. Le surlendemain, son existence avait été diversifiée par des événements de la même importance ; mais un fait dominait dans ces détails puérils : l'oncle César engraissait à vue d'œil. Les habitués de l'hôtel Fauberton s'apitoyaient jusqu'aux larmes lorsqu'ils parlaient du x triste miracle qui avait fait tout à coup d'un homme si considérable, si brillant, si honoré, une espèce de maniaque, un malheureux reclus dont la captivité, quoique volontaire, n'en était pas moins horrible. Souvent arrêtés sur la grande place, ils regardaient les per-

siennes grises de sa chambre, qui se détachaient obliquement sur le fontï sombre de la rdelle, et ils levaient les yeux au ciel en formant des vœux pour que cet homme aimable par excellence fût rendu à la société dont il était l'âme , comme disaient les douairières, ses contemporaines.

Environ un mois après que César Fauberton eut ainsi disparu du monde, Mme Hermance prit un grand parti : elle réforma le train de maison et congédia les domestiques. Cascarel et Marcelle restèrent seuls chargés du service; cette tnesure fit Une grande sensation : agir ainsi, c'était déclarer* que Ton considérait la retraite de l'oncle César comme définitive. ^ L'émotion fut générale; on supposa que Mme Hermance et son fils quitteraient l'hôtel Fauberton. M. le premier adjoint, qui, dans l'espoir d'être rti&ire, provoquait la révocation de l'ohcle César, vint faire ses compliments de condoléance. La bonne dattle expliqua alors la situation ; c'était une persoiflae flère et sensée, elle dit simplement à M. l'adjoint : * Mon cousin est toujours dans les mêmes dispositions; sa santé n'est ni pire, ni meilleure. On ne peut rien augurer'de ce qu'il fera à l'avenir; mais pour le moment il renonce à jouir de sa fortune, et laisse sou revenu s'accumuler chez son notaire. J'ai dû me conformer à sa volonté. Mon fils est son héritier dé droit et de choix ; tant qu'il n'a pas fait un nouveau testament, nous devons le considérer comme l'usufruitier des biens qui appartiendront iin jour à Théodore. Malgré le silence qu'il garde envers nous, malgré sa dureté, nous resterons ici; c'est notre devoir et notre droit. Nos moyens d'existence sont très-bof-

nés, mais nous nous contenterons du strict nécessaire; nous nous priverons de tout s'il le faut, car jamais, jamais nous n'escompterons l'héritage de M. Pauberton ! »

L'adjoint alla .répéter partout cette déclaration. Dès lors la réaction commença; Qn trouva M. Fauberton moins intéressant, et l'on ne sonna plus si souvent à la porte de l'hôtel pour demander de ses nouvelles.

Tous ces revirements ne faisaient pas une grande impression sur ceux qui auraient dû s'en préoccuper le plus vivement, puisque leur bonheur futur en dépendait. Théodore et la belle Camille n'avaient pas le temps de regarder en dehors d'eux-mêmes, tant l'heure présente les absorbait. Ils étaient alternativement désespérés ou ravis par une foule d'incidents insignifiants pour tout autre qu'eux, et se consumaient dans les agitations d'une vie calme en apparence, mais troublée en réalité par une passion qui allait jusqu'au délire.

Dans la huitaine après le bal, Mme Hermance et Mine Signoretavaient échangé leurs cartes; tout s'était borné là. Les deux amants n'avaient plus eu l'occasion de se parler, si ce n'est par signes; mais ils s'écrivaient et se voyaient de loin plusieurs fois par jour. Leur amour n'était plus un mystère ; d'un bout de la ville à l'autre, grands et petits savaient que Théodore Fauberton et Mlle Signoret se donnaient des rendezvous à la messe, à la promenade, partout où ils pouvaient se rencontrer. Scipion Signoret était peut-être le seul qui ignorât cette intrigue amoureuse.

Mme Signoret n'avait pas essayé de sermonner Camille, car elle savait que ses remontrances seraient

inutiles; la pauvre femme vivait dans un continuel souci. • • ■

« Hélas! dit-elle un jour à la tante Dorothée, quel malheur que ces enfants aient pu se parler une fois et se dire qu'ils s'aiment ! À présent, comment metlre lin à leur amour? Comment les empêcher de s'écrire en secret, de se voir à l'église, de se faire des signes par la fenêtre, et peut-être la nuit de se dire quelques mt)ts à travers la porte de la rue?

— Peuh! murmura la vieille fille; la fenêtre est haute et la porte bien ferniée.

— Mais à quoi peut aboutir cette inclination, si ce n'est au malheur de ma fille? s'écria en pleurant Mme Signoret. Ce jeune homme ne peut se marier maintenant; sa position lui défend même de prendre aucun engagement pour l'avenir.

— Camille est jeune, répondit la tante Dorothée; il n'y a pas péril en la demeure, comme disent les procureurs. »»

Mme Hermance s'inquiétait aussi pour son fils; elle ne savait comment apaiser cette âme tendre et passionnée, comment lui donner la force et le courage d'attendre longtemps peut-être le bonheur, qui un moment avait paru si prochain. Théodore était entièrement absorbé dans sa passion ; l'on aurait pu dire sans hyperbole qu'il ne respirait que pour Camille.

Le séjour des petites villes prédispose singulièrement à ce terrible mal d'amour dont quelques-uns ont perdu la vie, et un nombre plus considérable la raison ; les passions ont beau jeu dans une localité de six mille âmes, où tout le monde est oisif. Les jeunes

gens, ne pouvant employer leur activité ili datis les travaux intellectuels, auxquels rien ne les sollicite, ni dans les affaires, qui sont nulles autour d'eux, végètent indolemment ou bien vivent dans les régions idéales. Les premiers passent leur vie au café; ils deviennent de première force au billard et aux dominos, et servent ordinairement de confidents aux seconds, qui se divisent en deux catégories : les don Juan au petit pied, dont César Pauberton fut le parfait modèle, et les amoureux de la trempe de Werther. Théodore eût été capable de finir comme le héros de Goethe, si Camille l'eût assez faiblement aimé pour se laisser marier à quelque honnête garçon accepté par le père Signoret.

Le jeuiie Pauberton était d'un naturel trop timide et trop réservé pour faire ses confidences amoureuses aux jeunes gens ses amis* de collège : sa prudente mère évitait soigneusement les épanchements de cœur qui l'auraient exalté, et se bornait à tâcher de le calmer par des raisonnements indirects; mais, par bonheur pour lui, il avait sous la main une amie discrète à laquelle il pouvait parler de sa passion pour Camille avec la prolixité intarissable qui caractérise les amoureux. Cette confidente, c'était Marcelle. La patiente créature remplissait ce rôle depuis que Théodore avait pris garde à la belle Camille pour la première fois, et lui avait 'dit un soir d'été qu'elle l'aidait à faire un bouquet dans le jardin de l'hôtel :

« Ma bonne petite Marcelle, depuis deux jours je ne dors pas.... J'ai toujours devant les yeux un visage céleste, une tête de vierge encadrée dans un petit chapeau de paille. Hélas! Marcelle, je suis amon-

reux, amoureux fou*... Est-ce que tu connais Mlle Si^ gnoret? Elle demeure par là-haut, au bout de la ruelle.

— Oui , je la connais. » avait répondu' Marcelle en pâlissant et en détournant la tête, comme si elle venait de sentir une pointe froide qui lui traversait le coeur;

Marcelle était une orpheline que la charité pu-' bliqùe aurait recueillie dans son enfance, si Mme Hermance ne s'était chargée de cette bonne œuvre. Un jour, il y avait de cela environ quinze ans, une femme étrangère dans le pays, une paysanne , se présenta à l'hôtel Fauberton et demanda à parler à Mme Hermance. Elle tenait par la main une petite fille chétive, peu jolie et vêtue de deuil.

« J'amène cette petite à son oncle , M; Fauberton le riche, dit-elle avec l'assurance grossière des inférieurs qui se croient dans leur droit ; elle est la fille de Jean Jorin , de son vivant domicilié dans la commune de B.... Voici ses papiers.

— Ma bonne femme, vous vous trompez, M. Fauberton n'a point de nièce dans ce pays-là , répondit Mme Hermance en prenant le pli usé, maculé, presque en lambeaux, que lui tendait la paysanne.

— Oh ! oh l fit celle-ci d'un air incrédule ; la mère de Jean Jorin était pourtant ufte Fauberton.

— Oui, en effet , dit Mme Hermance après avoir jeté un coup d'œil sur les papiers ; mais ces Faubertonlà ne sont pas de la même famille que nous : c'est facile à prouver, et d'ailleurs le nom ne s'écrit pas de la même manière.

— Voyez un peu! s'écria la paysanne, déconcertée

et abandonnant son idée sans discussion: voilà pourtant comme on se trompe quand on a bon cœur. J'ai fait dix-sept lieues pour amener ici cette petite : j'aurais dû plutôt la conduire tout droit à l'hospice ;... mais comme ses parents n'étaient pas des gens comme nous, j'ai écouté ce qu'on m'a dit....

— Son père était peut-être un artisan? demanda -Mme Hermance.

— Il était artiste, répondit glorieusement la paysanne.

— Àh ! murmura Mme Hermance, un peu étonnée.

— Artiste , répéta la campagnarde ; à la vérité je ne sais pas trop ce»que c'est que cet état-là. Jean Jorin élait le fils d'un bourgeois de chez cous qui lui avait fait donner de l'éducation, trop d'éducation, car ça l'avait terriblement gêné dans ses affaires. Le jeune homme avait demeuré longtemps à Paris, il s'y était marié ; mais sa femme étant morte, nous l'avons vu revenir au pays l'an dernier avec cette petite. Il n'était pas chargé d'argent. : toutefois, son père étant mort, il a pu vendre quelques lopins de terre et manier quelques écus. Ça ne l'a pas mené loin, parce qu'il a payé des dettes; dernièrement, quand il est mort, d'une fluxion de poitrine, il n'avait plus un sou vaillant. Voilà toute l'histoire. Pardon, ma bonne dame, de vous avoir dérangée. Allons, Marcelle, lèvetoi ; fais la révérence à madame, et partons. »

La petite fille s'était assise sur le tapis , et, avisant un écheveau de laine dont l'épagneul de Mme Hermance venait de faire une boule informe, elle s'était mise à le débrouiller et à le pelotonner adroitement. Sur l'injonction de sa conductrice, elle se leva comme

à regret, fléchit les genoux en retroussant le coin de son tablier, et dit d'une yoix douce : « Dieu vous garde ! madame.

c Où menez-vous cette petite ? demanda Mme Hermance en la considérant d'un air touché.

— Je vais à la mairie voir ce qu'on me dira, répondit la paysanne. Si on voulait la faire entrer tout de suite dans une maison de charité, je serais bien contente; rien ne m'empêcherait de repartir ce soir.... Mais si, par malheur, l'hospice ne veut pas la prendre, je ne sais ce que j'en ferai.

— Laissez-la ici, je m'en charge, dit spontanément Mme Hermance.

— Oh! ma bonne dame, Dieu vous rende le bien que vous faites là, s'écria la paysanne. * Puis elle embrassa la petite fille avec transport en lui disant : « Te voilà placée ! Je t'ai fait un sort ; ne sois pas ingrate, si quelque jour j'ai besoin de toi. Adieu. »

Ce fut ainsi que Marcelle entra à l'hôtel Fauberton, et depuis cette époque elle n'avait plus quitté Mme Hermance, près de laquelle elle remplissait tout à la fois les fonctions de femme de chambre et de demoiselle de compagnie. La pauvre fille avait bien pleuré le jour que Théodore lui avait découvert le secret de sa passion naissante; mais, comme elle était fière, prudente et sage , Je jeune homme ne s'aperçut pas du sentiment involontaire qu'elle éprouvait pour lui, et, même dans les moments où il l'accablait de ses cruelles confidences, il n'eut; aucun soupçon de la douleur qu'il lui causait.

Plusieurs semaines s'écoulèrent; on était aux der-. niers jours de carnaval, et il n'y avait rien de changé

dans la manière de vivre du vieux garçon. Il persévérait dans le programme qu'il avait si nettement formulé le premier jour. Alors l'opinion publique commença à se prononcer contre lui : on ne l'appelait plus que l'oncle César , et quelques-uns allaient jusqu'à le traiter de vieillard imbécile. La réaction fut complète à l'époque du mardi gras. Ce jour-là fcurtout, la clameur fut universelle; la physionomie morne et muette de l'hôtel Fauberton irritait tout le monde. Ceux qui avaient assisté à tant de fêtes et de galas s'indignaient en voyant que cette fois un anniversaire si gai se passerait sans qu'on fît la moindre bombance, sans que le moindre violon se fit entendre dans les salons déserts de M. le maire. M. Signoret lui-même manifestait ouvertement ses regrets, et di* sait à tout venant : «.Il n'y a plus de gaieté dans notre ville depuis que M. le maire ne reçoit plus ses administrés. Sa retraite est une calamité publique 1

— Il faudra bien qu'on en prenne son parti, lui répondit la tante Dorothée ; quelqu'un m'a assuré que César Fauberton ne veut plus se laisser faire la barbe ; c'est mauvais signe. Il est capable de rester jusqu'à la fin de ses jours enfermé dan» sa chambre, de peur qu'on ne le voie tel qu'il est à présent, tout cassé et ridé, plus laid encore qu'il n'a été beau; vieux, en un mot, comme le roi Hérode ! »

Plusieurs mois se passèrent ainsi. L'oncle César était tombé au plus bas dans l'opinion de ses chers concitoyens, comme il avait l'habitude de les appeler. Il avait été révoqué de ses fonctions, et son premier adjoint trônait à sa place dans les solennités

municipales de la ville d'O..,. On commençait même à l'oublier, et lorsque Cascarei se montrait sur la plaGe, ce qui arrivait rarement, c'était avec une curiosité indifférente qu'on lui demandait des nouvelles de son maître»

« Il est toujours le même, répondait Cascarei en soupirant ; le sommeil est bon, l'appétit se soutient, et -l'humeur n'est pas trop noire. Le soir, je lis la gazette tout haut; ça m'ennuie beaucoup, mais monsieur y prend intérêt. Il est toujours contre le pacha d'Egypte : c'est étonnant, car enfin cet hopime-Jè. ne lui a jamais rien fait, »

Le public médisant et curieux se préoccupait bien davantage des amours de Théodore et de la belle Camille. Les choses en étaient toujours au môme point. Malgré les obstacles, on s'écrivait tous les jours, on se voyait de loin à la promenade quand il faisait beau temps, et quelquefois le jeune Faubertop ayait la bonne fortune de faire trente pas dans la rue avec Scipion Signoret,- qui ne manquait pas de lui dire d'un ton courtois : « On ne vous voit jamais dans nos quartiers. C'est si loin et si haut 1 Mais si d'aventure vous passez un jour par la placette du Foin- Vert, faites -moi l'honneur de vous reposer chez moi. »

Malheureusement le bonhomme finit par savoir que ce charmant garçon, qui de dix ou vingt ans peut-être ne pouvait songer à se marier, était en intrigue amoureuse avec &a fille aînée. Il s'ensuivit une explication h l'issue de laquelle le pauvre amant rentra che? lui au désespoir. Au lieu d'aller trouver sa mère comme d'habitude, il chercha Marcelle ; elle

était dans l'orangerie, occupée à arroser les plantes précieuses, qui eussent dépéri sans ses soins.

« Àh ! Marcelle, je suis un homme perdu! s'écriat-il tout hors de lui ; M. Signoret sait tout, et il m'a demandé une explication. Que pouvais-je lui dire? hélas! Que j'adore Camille, que je mourrai s'il faut renoncer à elle.... « Eh bien! monsieur, venez chez « moi me déclarer vos intentions, » m'a-t-il répliqué fièrement. Et lorsque je lui ai répondu que dans ma position je ne pouvais lui demander sa fille en mariage, il m'a traité de séducteur, il m'a défendu avec des emportements terribles d'approcher de sa maison et de chercher à voir sa fille. « Allez! allez! s'est-il « écrié d'un air furieux, vous êtes bien du même sang « que votre oncle César : vous êtes capable de faire « comme lui, de cherchera vous introduire clandesli- « nement auprès d'une sotte qui vous aurait livré son « cœur; mais je veillerai nuit et jour, et si je vous « trouve rôdant aux environs de chez moi, vous êtes « un homme mort ! »

— Ah ! Dieu saint ! murmura Marcelle, il ne manquerait plus que ce malheur !

-7 Vois-tu, Marcelle? je suis si désespéré, que la mort ne me fait pas peur, reprit Théodore ; ce dernier coup m'accable!... Ô ma chère Camille, mon ange adoré, mon seul bonheur, ma vie! qu'allons-nous devenir?... Ah! mieux vaudrait mille fois mourir ensemble que de vivre ainsi séparés!...

— Puisque vous l'aimez et qu'elle veus aime, vous ne devez pas avoir envie de mourir! murmura la pauvre Marcelle. Allons, reprenez courage.

— Quoi qu'il puisse arriver, je ne manquerai pas,

ce soir à notre rendez-vous! s'écria Théodore. Entre onze heures et minuit, elle m'attendra à sa fenêtre pour me jeter un billet.... Si son père se trouve là, eh bien ! il me tuera s'il veut! »

Marcelle leva les mains au ciel, et un moment après elle dit : « Il n'y aura pas de lune ce soir, et le temps est couvert.

— Oui , c'est une bonne chance, répondit Théodore.

— Surtout si vous n'allez pas d'avance à votre rendez-vous, ajouta Marcelle.

— Je resterai ici jusqu'à onze heures, dit-il en soupirant. Grand Dieu! que le temps va me paraître long!

— Non, non, fit tristement Marcelle, vous allez vous occuper d'elle, vous allez lui écrire....

— C'est vrai ! s'écria Théodore ; il faut que je l'avertisse, que nous convenions de quelque moyen nouveau pour nous entendre.... Mais comment faire maintenant? comment savoir d'avance l'emploi de sa journée, si elle doit aller à l'église, ou bien si je la rencontrerai à la promenade le long des remparts?

— Vous finirez bien par trouver quelque expédient, dit mélancoliquement Marcelle; de son côté, elle avisera aussi....

— Comment férais-tu si tu étais à sa place? demanda Théodore.

— Moi! s'écria la pauvre fille en rougissant et en se détournantp our cacher son trouble ; eh ! le sais-je ? Jamais je n'ar songé à cela ! »

Elle se mit à faire un petit bouquet de réséda et

de jasmin des Açores; ensuite elle le donna à Théodore en lui disant :

« Allez écrire; vous mettrez votre lettre au milieu de ces fleurs. •

— Merci, merci* ma bonne Marcelle! s*écria-t-il en prenant le bouquet et en s'en allant. »

Le même jour, après souper, Théodore et Mme Hermance veillaient dans le petit salon attenant à l'orangerie. Il faisait froid au^lehors, quoique la saison ne fût pas avancée ; de gros nuages noirs roulaient dans le ciel, et par moments la pluie ruisselait le long des vitres.

* L'hiver est précoce cette année , dit Mme Hermance en soupirant; par bonheur, ton oncle nous laisse la jouissance de son jardin d'hiver : nous serons chaudement ici, plus chaudement que dans la chambre ou dans la mienne.

— Si vous m'en croyez, ma mère, nous n'occuperons plus que ce coin de l'hôtel : la tristesse me gagne. quand je m'assieds dans la salle à manger, devant cette table trop grande pour nous deux...*

— Et quand on te sert dans un plat d'argent des pommes de terre frites, ajouta la bonne dame en essayant de plaisanter. Va, je suis de ton avis, le contraste est pénible : nous sommes logés et meublés comme des grands seigneurs, nous mangeons dans' de la vaisselle plate, et notre ordinaire est plus maigre que celui d'un petit bourgeois ; nous avons un luxe apparent et des privations réelles. Ah! je regrette maintenant que tu n'aies pas un état.

— C'est ma faute ! murmura Théodore en mettant sa tête dans ses mains ; j'aurais dû travailler.

— Tu pourrais encore te faire une earrière, * répondit Mme Hermance en lé regardant en dessous, et après elle ajouta d'un ton plus bas : « Mais il faudrait t'éloigner d'ici au moins pour trois ans, le temps de faire ton droit.... »

Théodore ne répondit rien et soupira.

« Ta n'as pas de courage, mon pauvi'é enfant! reprit Mme Hermance avec utt accent où il y avait plus d'inquiète tendresse que de reproche.

— Il se fait tard, dit Théodore après un silence ; quelle heure peut-U être? Je n'entends pas sonner l'horloge de l'escalier.

— Elle est arrêtée peut-être, répondit Mnte Hermance ; la pendule de ma chambre aussi ne iharche plus depuis tantôt; il faut aller voir à la pendule du salon. »

Le 'jeune homme se leva, traversa l'otatigerie et entra dans le grand salon, sa bougie à la main. La pendule monumentale marquait dix heures. Ah! murmura-t-il, je croyais qu'il était plus tard! En revenant sur ses pas, il parcourût des yeux cette vaste pièce où moins d'un an auparavant dansaient les joyeux quadrilles, et il regarda en soupirant la place où Camille s'était assise ; puis il alla lentement vers la porte qui séparait le salon de la chambre de son oncle. Alors, à travers l'épaisse portière, il entendit Cascarel qui lisait le journal en nasillant, et un instant après la voix de César Fauberton, lequel frappa sur la table et dit avec animation :

* Je n'envisage pas ainsi la question d'Onient! Les ministres ont tort! Je voudrais voir ce ministère à bas!... Continue, Cascarel. »

« Il s'occupe de politique, il parle des ministres, et de nous pas un mot jamais! pensa Théodore, le cœur serré ; mais, en retournant près de sa mère, il ne lui parla pas de ce qu'il venait d'entendre. »

Un moment après, Marcelle entra; elle était encore plus pâle que d'habitude, et ses cheveux humides étaient collés sur son front ; d'une main elle remit furtivement à Théodore un petit papier, de l'autre elle repoussa le guéridon en disant d'un air de douce fâcherie :

« Madame, vous avez assez travaillé comme cela; il est près de minuit.

— Ah ! grand Dieu ! je ne m'en doutais pas ! décria la bonne dame en serrant son tricot ; les pendules «ont donc affolées ce soir, l'une retarde d'une bonne heure, et l'autre ne marche pas!»

Elle rentra aussitôt dans sa chambre. Théodore retint Marcelle par sa robe.

« Eh ! ma pauvre enfant, qu'as-tu fait? s'écria-t-il.

— Une chose bien simple, je suis allée à votre place, répondit-elle; vous aviez mis la lettre et le bouquet dans le tiroir de votre bureau ; j'ai été les porter à leur adresse. Soyez tranquille, la nuit était si noire que si M. Signoret rôdait autour de sa maison, il n'a pu me reconnaître. Elle, je l'ai à peine entrevue à sa fenêtre quand elle m'a jeté son billet au bout de la ficelle. Sans doute elle a cru que c'était vous qui étiez là.

— Tu l'as vue! s'écria Théodore touché, non du dévouement de Marcelle, mais de l'espèce de risque qu'avait couru la belle Camille ; pauvre bien* aimée ! je n'irai plus le soir sous sa fenêtre attendre

qu'elle montre son blanc visage entre ses pots de fleurs! »

II. lut le billet , baisa ce petit papier humide et chiffonné avec transport , et le mit dans son portefeuille ; puis il dit à Marcelle : « Merci , chère fille , merd pour elle et pour moi. »

Dès ce jour, M. Signoret surveilla si bien les alentours de sa maison , que Théodore ne pouvait plus en approcher ni durant le jour, ni pendant la soirée ; l'aînée des petites filles vint' coucher dans la chambre de sa grande sœur, et la tante Dorothée apporta comme supplément de fermeture pour la porte du petit jardin le cadenas gigantesque qui fermait jadis la caisse du notaire, M* Signoret. Les deux amoureux durent recourir aux ruses ingénieuses, aux vieux stratagèmes tombés en désuétude depuis que la mode des pupilles en captivité et des tuteurs jaloux est passée. Camille n'avait plus à sa disposition ni encre, ni papier, et d'ailleurs elle était constamment entourée de ses quatre petites sœurs, qui la surveillaient sans s'en douter mieux qu'une duègne portugaise; mais on ne prenait pas garde à ce qu'elle faisait lorsque, assise à l'écart et un feuillet de l'aîmanach liégeois à la main, elle piquait avec une grosse aiguille des mots suivis, et traçait ainsi des billets doux que Théodore parvenait à déchiffrer. Les réponses du pauvre amant ne montaient plus par la fenêtre; néanmoins elles parvenaient à destination; il les jetait par-dessus les murs du petit jardin, renfermées dans un peloton que Camille allait chercher dès qu'elle était levée. Il arriva plus d'une fois que Scipion Signoret , l'ayant devancée dans sa promenade matinale, vint au-

devant d'elle , le peloton de laine ou de coton à la main, en lui disant d'un ton courroucé :

« Tiens, négligente! tu laisses traîner tout... Je riens de trouver ce peloton-là dehors, à l'endroit où tu travaillais hier. ...

— C'est que je l'aurai laissé tomber, répondait Camille avec un tremblement dans la voix qui apaisait sur-le-champ sw Pè**e.

— Allons 1 disait-il, satisfait de se voir ainsi craint et respecté, je te pardonne pour cette fois; mais h l'avenir sois plus soigneuse. »

Dans la société d'O..., l'on commençait h plaindre ces amoureux.

« Cette pauvre petite Signaret maigrit à vue d'œil , disait hypocritement madame Chapusot • si les choses ne changent pa6, elle deviendra étique; Théodore Fauberton ne se porte pas bien non plus, il est sec comme uu paquet d'allumettes,

— C'est égal! répondait M. Chapusot, Gamille est toujours belle, et je me figure qu'à la mort de l'oncle César les Signoret rentreront triomphants à l'hôtel Fauberton.

t- Tout est possible ! ?» murmurait Mme Chapusot en levant tes épaules.

Cinq ans s'écoulèrent ainsi ; pendant cette longue période, il ne s'était fait aucun changement notable clans la- situation des personnages dont j'ai entrepris de raconter l'histoire. L'oncle César n'avait pas quitté sa chambre, et l'on disait dans le public qu'il continuait d'engraisser. Pour la plupart des gens, il était passé à l'état de vieillard idiot ; on ne s'informait même plus de lui. Parfois cependant M. Chapusot demandait à Cascarel ce que faisait son maître.

« Il ne fait rien, répondait avec sincérité l'honnête garçon.

— Mais il dit quelque chose peut-être ? s'écriait M. Chapusot d'un air presque railleur.

— Oui, monsieur, il dit que la question d'Orient a fait encore un pas, » répliquait ingénument Cascarel.

Mme Hermance était beaucoup vieillie, et son fils avait la tournure des jeunes gens qui ont atteint leur trentième année : il commençait à prendre un léger

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embonpoint, et ses traits, avaient moins de finesse. Quant à son cœur, il était toujours le même.

Il n'y avait rien de changé dans les habitudes de la famille Signoret. Camille, plus belle que jamais, ne se lassait pas d'attendre. Rien ne pouvait ébranler sa constance, ni l'étroite contrainte où on la tenait, ni les menaces de son père, qui parlait toujours de pourfendre Théodore, s'il l'apercevait rôdant aux environs delaplacettedu Foin- Vert. Ces rodomontades, que le bonhomme ne se permettait pas hors de chez lui, faisaient trembler ses plus jeunes filles ; aussi la puînée, qui était déjà grandelette et fort jolie, disait qu'elle voudrait bien avoir tout de suite un mari, mais qu'elle n'écouterait jamais, jamais un amant.

La bonne société d'O..., n'ayant plus de point de ralliement, vivait dispersée. Pourtant, chaque année, on faisait un pique-nique le mardi gras à l'auberge du Raisin-Noir, et l'on dansait jusqu'au jour dans un vaste grenier transformé en salle de bal. C'était, on peut l'affirmer, comme une solennité commémorative : on n'y parlait que du passé, des splendides galas de l'hôtel Pauberton, et surtout de cette fête, la dernière et la plus magnifique, où le beau César avait fait en quelque sorte ses adieux au monde. La famille Chapusot ne tarissait pas sur ce sujet. En entrant dans la salle, tendue de calicot blanc et rouge, au milieu de laquelle quelques couples grelottants faisaient la première contredanse, Mme Chapusot' ne manquait pas de s'écrier : « Quelle décoration mesquine! C'était un autre coup d'œil jadis, quand on entrait dans les salons de M. le maire! » Et lorsqu'elle était installée à une des places d'honneur sur

le canapé rembourré de foin qui faisait face à la porte, lorsqu'elle avait aligné ses filles sur la banquette de devant, elle continuait sur le même sujet . avec une verve inépuisable. Quoiqu'elle fût loin de soupçonner la vérité, elle devinait, par une sorte d'intuition, que Camille était pour quelque chose dans la funeste révolution qui, du jour au lendemain, avait fait de l'hôtel Fauberton un séjour comparable à un couvent de chartreux. Elle se remémorait le dernier bal et ses suites en faisant de grands soupirs. « Ce jour-là, les Signoret eurent tous les honneurs, disait-elle avec amertume; mais le lendemain ils étaient retombés dans le néant. Depuis lor« on ne les rencontre guère. On dit que le jeune Fauberton est toujours amoureux de la fille aînée. Assurément ce tendre sentiment ne fait pas le bonheur de la jeune personne; elle est fort amaigrie depuis l'an dernier. On voit bien qu'elle se consume. C'est la faute des parents, qui, dès le principe, auraient dû rompre cette inclination. Loin delà, ils mènent cette petite au bal, où elle danse toute la nuit avec Théodore, où la ville entière l'a vue avec un bouquet d'oranger à sa ceinture.... Il était clair que ces imprudences porteraient leur fruit.... Mais toutes les mères n'agissent pas comme Mme Signoret : rien de pareil assurément ne peut arriver à mes filles. Et Théodore Fauberton, quelle étrange vie il mène ! On ne le voit plus dans la société. Dernièrement je l'ai rencontré à l'entrée du faubourg, observant de loin les gens qui arrivaient sur la promenade. Il est toujours bien de sa personne et habillé avec goût, mais je trouve que sa physionomie est triste et comme effarée. On voit

qu'il y a en lui quelque chose qui le mine.... Pourtant sa position n'est pas de celles qui font pitié : il sera riche tôt ou tard, car l'oncle César n'emportera pas ses biens dans l'autre monde. »

Après cette conclusion , elle respirait un moment , puis elle ajoutait :

« La dernière fois que j'ai vu Gascarel, il m'a dit : « Monsieur se porte bien ; il boit sec à ses repas et ne m laisse rien sur son assiette. Vers l'entrée de l'hiver, « il avait eu un peu de malaise : il traînait les pieds « en marchant ; mais ses jambes sont redevenues so- . * lides. A présent, il fait encore craquer le talon de ses « pantoufles en se promenant autour de sa chambre. »

— Il ferait bien mieux de rouvrir ses salons que de tourner ainsi dans sa cage comme une bête fauve! s'écriaient les interlocuteurs ; c'est alors qu'on parlerait de lui....

— Il pourrait peut-être ajouter encore une page à l'histoire de ses victoires et conquêtes ! » s'écriait M. Ghapusot d'un ton railleur.

Il y avait un peu plus de cinq ans que l'oncle César s'était retiré du monde, lorsque Mme Hermance, dont la santé déclinait depuis longtemps , fut subitement en danger de mort. La pauvre femme ne se croyait pas aussi près du terme fatal , et ceux qui l'entouraient partageaient son illusion; comme on n'avait pas d'inquiétude, rien n'était changé dans les habitudes de son fils , et il sortait tous les jours à l'heure de la promenade.

Une après-midi , Marcelle était seule auprès de la malade ; celle-ci sommeillait, mais de temps en temps elle ouvrait les yeux et regardait autour d'elle comme

quelqu'un qui s'éveille au milieu d'un rêve. Tout à coup elle s? agita et tourna la tète vers la jeune fille.

« Écoute , lui dit-elle en l'appelant près de son lit, écoute, mon enfant ; si je venais à mourir, ne quitte pas la maison , prends soin de Théodore.... Hélas ! en l'amenant ici, en acceptant pour lui l'héritage de son oncle, je lui ai fait une existence bien misérable. . .. Il aurait travaillé, il aurait été plus heureux , si nous étions restés où nous avait laissés son père ! Quand je ne serai plus là, prends ma place, et s'il voulait se marier avant la mort de cet homme, qui nous fait tant souffrir, empêche-le en mon nom.... entends-tu, Marcelle, empêche-le de faire une 6ottise !...

— Ah! madame, quelles idées vous viennent aujourd'hui! s'écria la pauvre fille tout en pleurs ; vous n'êtes pas plus malade....

— Au contraire, je me sens mieux depuis ce matin, répondit-elle , en tournant la tête vers la muraille ; tire le rideau, je vais dormir un peu. »

Marcelle obéit, et se mit à ranger sans bruit l'appartement. De temps en temps elle allait entr'ouvrir le rideau, et, voyant que Mme Hermance était tranquille, elle retournait moins inquiète à son travail. Une heure plus tard , Cascarel entra : il venait demander du linge pour son maître.

« Gourez k l'armoire , ma petite Marcelle , dit-il à voix basse ; je reste là, dans le cas où Mme Hermance aurait besoin de quelque chose.... »

Quand Marcelle fut sortie, il s'approcha du lit, et, surpris de ne pas entendre le moindre souffle, il écarta le rideau : Mme Hermance était morte.

Quand Marcelle revint, deux minutes après, elle

trouva Cascarel qui pleurait en face de ce corps sans vie, ne sachant si le dernier souffle s'était exhalé, et n'osant s'en assurer. La jeune fille se précipita vers le lit, prit les mains inertes qui s'étendaient sur la couverture, et se rejeta aussitôt en arrière en s'écriant avec un accent indicible de douleur , d'épouvante et de pitié : « Oh! son pauvre fils!... »

Un quart d'heure après, Théodore rentra ; Marcelle vint au-devant delui etrempêcha de monter d'un geste si prompt, avec un visage si navré, qu'il comprit son malheur, et qu'avant qu'elle eût parlé , il éclata en sanglots. C'était une de ces natures vives et tendres que la douleur brise du premier choc ; dans son désespoir , il s'accusait de n'avoir pas été assez affectueux , assez soumis envers celle qui n'était plus. L'amour de la famille se ravivait dans son cœur : il se rappelait ce que César Pauberton avait été pour lui, et , jugeant d'après son, propre cœur ce cœur aride, insensible , égoïste jusqu'à la cruauté , il disait à Cascarel :

« Je veux voir mon oncle; quand il saura la perle irréparable que nous avons faite, son âme s'attendrira, il ne voudra pas me laisser ainsi seul au monde.

— Ne songez pas à cela? répondait Cascarel en soupirant ; voilà cinq ans passés qu'il m'a déclaré sa résolution de ne plus voir personne, et qu'il m'a expressément défendu de lui dire un seul mot de ce qui se passe autour de lui. Depuis ce moment, il ne s'est pas démenti ; il n'a pas ouvert une seule fois la bouche pour me demander comment on allait dans la maison, ce qu'on faisait dans le voisinage. Croyez-moi,

1 laissez-le tranquille dans son coin, puisque c'est sa volonté. ».

• Toute la société d'O.... vint témoigner à Théodore la part qu'elle prenait à sa douleur. M. Signoret luimême ne se dispensa pas de ce devoir. Mme Chapusot et la tante Dorothée arrivèrent ensemble : la première larmoyait en montant l'escalier; l'autre, -profondément affligée, regardait autour d'elle, et se rappelait le jour où Mme Hermance lui avait parlé de son fils et de la belle Camille pour la première fois. « Hélas ! hélas ! pensait-elle, la pauvre femme avait raison; il aurait fallu mettre les monts et les mers entre ces deux enfants. » Quand les deux femmes furent sur le palier du premier étage , Mme Ghapusot dit en poussant une porte :

« Entrons par le' grand salon. »

Il faisait sombre dans cette pièce très-vaste. Les rideaux, d'un rouge cramoisi, étaient baissés devant les fenêtres, dont on n'avait laissé qu'un volet entr'ouvert. Le rayon de jour qui pénétrait par là tombait sur une portière soigneusement tirée. Mme Chapusot alla droit de ce côté, et dit en s'arrêtant devant cet épais rideau, qui descendait en gros plis sur le parquet :

« C'est là derrière qu'est César Pauberton ! »

Elle avait parlé tout haut. Aussitôt une voix enrouée et furieuse répondit :

« Si quelqu'un osait entrer chez moi, j'ai des pistolets sous la main !

— Ah! grand Dieul il m'a entendue!... s'écria Mme Chapusot en s'enfuyant.

— Si le ciel était juste, ce n'est pas Mme Hermance

qui serait au cimetière ! » dit la tante Dorothée avec amertume.

Me Chardacier vint aussi apporter ses consolations à Théodore, des consolations d'homme de loi, au courant des affaires de la maison.

« Vous avez perdu votre mère, c'est un très-grand malheur, lui dit-il ; mais vous ne pouvief raisonnablement espérer qu'elle vous survécût. Ce triste évé- * nement ne peut avoir aucune influence sur les dispositions de votre oncle, car il l'ignorera. Nous n'avons d'ailleurs rien à craindre relativement à de nouvelles dispositions testamentaires; Cascarel répond de tout : son maître ne peut écrire seulement une ligne ; c'est tout au plus s'il met lisiblement sa signature au bas des pièces que je lui envoie...* Il est en train de doubler sa fortune par 'l'accumulation de ses revenus, et vous hériterez de tout cela un jour.... S'il vous fallait un peu d'argent en attendant....

— Non, mon cher monsieur, je vous remercie, répondit Théodore; je ne ferai pas ce que ma pauvre mère n'a jamais voulu faire de son vivant;

y— Il y avait une rente viagère, et vous n'aurez qu'un très-petit revenu, observa le notaire en insistant.

— N'importe, nous vivrons avec le peu que j'ai..,. N'est-ce pas, Marcelle? ajouta-t-il en se tournant vers la jeune fille, qui lui apportait son chapeau garni d'un large crêpe.

— . Oui , monsieur Théodore , lui répondit-elle . pleine de courage; vous ne manquerez de rien.

— Voilà une brave fille! s'écria M* Chardacier. Elle a placé chez moi son petit capital, près de deux mille

francs que votre mère lui avait fait économiser sur ses gages. Avec cette dot, elle peut épouser un bon ouvrier.

— Mais non, elle ne se mariera pas, répondit Théodore.

— Eh! pourquoi donc? demanda Me Chardacier.

— Parce, qu'elle sort de la petite bourgeoisie, et qu'elle ne voudrait pas déroger. Il n'y a pas grande espérance qu'un parti plus relevé se présente, parce qu'elle n'est pas jolie ; ainsi donc je crois qu'elle mourra fille, et je suppose qu'elle a la même idée que moi. »

Lorsque la tante Dorothée annonça à sa filleule que Mme Hermance venait de mourir* presque subitement, la pauvre fille se prit à pleurer et à sangloter. Sa première pensée fut que de longtemps peut-être Théodore, absorbé dans sa douleur, ne chercherait à la voir; la seconde, qu'il était bien fâcheux que l'oncle César ne fût pas mort au lieu de la bonne vieille dame.

Le dimanche suivant, elle parut à la grand'messe > habillée de noir* Cela fut très-remarque.

« Elle porte le deuil de Mme Hermance, disait- on de tous côtés.

— Oui, telle est probablement son intention, répondait Mme Chapusot ; elle l'a exécutée à peu de frais. Je lui connais depuis trois ans ce chapeau de paille reteint; quant à la robe, elle date de loin : c'est celle que Mme Signoret avait remise à neuf pour le bal de l'oncle César. »

Théodore fut longtemps sous le coup du malheur qui l'avait si soudainement frappé. La douleur qu'il éprouvait avait fait trêve à ses autres sentiments, et pendant plusieurs mois son amour pour Camille dormit en quelque sorte au fond de son cœur; mais un jour cette violente affliction s'apaisa, un souvenir mélancolique remplaça les regrets désespérés : la passion ardente, inassouvie, reprit tout son empire, et le jeune homme recommença ses confidences à la pauvre Marcelle.

Vers ce temps-là, un événement très-heureux et très-imprévu arriva dans la famille Signoret : Juliette, la sœur puînée de Camille , épousa M. Casimir Brindorge, un bourgeois de village, pour lequel elle n'avait pas eu le loisir de prendre la moindre inçlinatiqn, attendu qu'elle le voyait pour la seconde fois lorsqu'il vint la demander en mariage. Juliette Signoret n'avait point de dot, mais elle était presque aussi belle que sa sœur atnée, et le jeune Brindorge en était de- 32* 9

venu éperdument amoureux en la voyant traverser la grande place un jour qu'il venait au marché vendre ses récoltes.

A l'occasion de ce mariage, on fit quelques réjouissances dans la famille Signoret : après la cérémonie, on servit dans le salon du chocolat et des verres d'eau fraîche; ensuite on alla faire la noce à la campagne, chez le marié,, qui vivait sur son bien, comme disent les gens d'O....

Théodore avait été invité par Casimir Brindorge , qui était son camarade de collège, et il se trouvait là lorsque toute la noce arriva. Scipion Signoret ne se courrouça point trop en le voyant, et lui rendit son salut avec courtoisie. Toutefois il affecta quelque hauteur envers lui , et il évita sa conversation. Mme Signoret, tout occupée de la nouvelle mariée , perdait souvent Camille de vue ; mais la tante Dorothée était là, plus clairvoyante et plus. vigilante qu'Argus aux cent yeux. Elle surveilla si bien sa filleule, que Théodore ne put se glisser auprès d'elle dans l'espèce de tumulte qui précéda le repas, et qu'à table il fut placé bien loin, entre les petites Signoret, des enfants de dix ou douze ans. Pourtant la vieille fille détourna un peu la tôte et ferma l'oreille lorsqu'après le dîner, qui avait duré cinq heures, les deux amoureux allèrent s'accouder à la balustrade d'une terrasse où Ton se disposait à danser en plein air. On était aux premiers jours de juin; un parfum de chèvrefeuille et de fraises mûres s'élevait du parterre rustique, des bandes de pigeons rentraient à tire-d'aile au colombier, et par delà les haies fleuries les blés verdoyaient au soleil couchant.

«Chère, chère Camille! murmura Théodore en serrant furtivement la petite main qui s'appuyait sur la balustrade.

— Oh ! mon cher Théodore ! balbutia la charmante fille. »

Et ils ne parlèrent plus , tant leur bonheur était grand et tant ils. avaient peur du bonhomme Signoret , qui rôdait dans le parterre en faisant semblant de fumer un cigare. Enfin Théodore retrouva la parole:

« Ma chère âme, je ne vous prie pas pour la contredanse, dit-il en Jetant un coup d'œil sur ses vêtements . noirs.

— Moi aussi je suis en deuil et je ne danse pas, » lui répondit-elle avec un regard si doux, si pénétrant qu'il en fut enivré. ■

Elle était habillée d'une robe de percale blanche, avec un peu de gaze claire chiffonnée autour du cou. Quelques nœuds de ruban noir accompagnaient se& tresses blondes, et elle avait attaché à son corsage une petite touffe de roses blanches. Théodore la contemplait tout ravi et consumé d'amour; jamais il ne l'avait vue si éblouissante. En effet, elle était alors dans le complet épanouissement de sa rare beauté ; aucune comparaison ne pouvait rendre l'éclat suave de son teint, la grâce souveraine de toute sa personne. À son aspect, on se rappelait involontairement sa mythologie, Hébé, Vénus et tout le cortège des jeunes déesses aux pieds desquelles se prosternait l'antiquité païenne. Il y avait beaucoup de jeunes gens à ce bal de noces : plusieurs d'entre eux auraient volontiers suivi l'exemple de Casimir Brindorge; plusieurs, subitement épris

de Camille, l'auraient. dès le lendemain demandée en mariage ; mais tous restèrent à distance , parce qu'ils savaient ses amours avec Théodore.

La tante Dorothée gémissait au fond de son âme en considérant ce couple amoureux dont le bonheur pouvait être encore si longtemps ajourné. Quoiqu'elle ne fût pas sans avoir dans l'imagination quelques idées romanesques, elle regrettait vivement que sa filleule eût pris un engagement aussi téméraire. Aussi interrompit-elle bientôt le tète-à-tête des deux amants, qui furent réduits à se regarder de loin jusqu'à la fin du bal.

Le lendemain , Théodore, tout enfiévré d'amour, disait en soupirant à Marcelle:

« Hier, j'étais au ciel.... aujourd'hui, jesuis retombé sur la terre.... Comme les heures me paraissent longues !... Que faire d'ici à ce soir ? Loin d'elle, l'ennui me consume, je ne vis pas.... Ah ! Marcelle , si tu l'avais vue hier à ce bal de noces ! . . . Qu'elle était belle ! . . . J'aurais voulu me mettre à ses genoux, et, les mains jointes, la contempler et l'adorer. Elle m'a répété qu'elle m'aime,! qu'elle ne sera qu'à moi, qu'elle attendra; mais j'ai cru voir en elle un fonds de tristesse et d'impatience. Ah ! malheureux, malheureux que je suis!... Oh! que notre sort est cruel! oh ! que de belles années perdues!...»

Pendant cette tirade, Marcelle mettait le couvert sur la petite table près de laquelle Théodore était assis..

« Hélas ! dit-elle, est-il possible de maudire son sort quand on est aimé? Vous savez bien qu'un jour viendra où vous serez l'homme le plus heureux de la terre....

— Vivrai-je jusque-là? murmura Théodore en s'accoudant sur la table où Marcelle venait de lui servir son déjeuner.

— Allons, mangez un peu, dit-elle avec douceur, tommç si elle parlait à' un enfant volontaire et malade : je vous trouve mauvais visage ce matin ; on voit bien que vous ne vous êtes pas couché. 11 faudra lâcher de dormir un peu cette après-ùiidi. Tenez, voilà de bons petits œufs frais que j'ai été chercher dans le nid de la poule noire, vous savez, celle qui vient jusqu'à la porte du jardin, et à laquelle vous donnez toujours des miettes. »

Théodore mangea ses œufs en soupirant.

« As-tu vu Cascarel? deuianda-t-il à Marcelle.

— Oui, il n'y a qu'un moment.

— Que' dit-il?

— Pas grand'chose ; son maître est fort occupé maintenant.

— Ah ! fit Théodore étonné.

— Il est fort occupé de deux pierrots qui sont ve~ nus faire leur nid dans un trou du mur, juste en face de sa fenêtre. Tout le jour il est là, derrière la pcrsienne, à les regarder. Ça l'amuse beaucoup de les voir venir avec la becquée et d'entendre les petits qui se chamaillent au bord du nid quand le père et la mère sont dehors.

— Mon pauvre oncle, hélas! murmura Théodore avec une compassion sincère. »

Huit jours après, tandis que Théodore était à déjeuner, Cascarel arriva tout effaré. « Il est arrivé un malheur, dit-il ; les pierrots se sont envolés.

— Comment! comment! s'écria Théodore.

— C'est la faute de monsieur, répondit Gascarel; ce matin il a vu toute la nichée qui voletait pour essayer ses ailes, et il m'a dit, tout inquiet : « Vite, vite ! va-f en chercher une échelle, une cage ; ils vont partir si nous ne les attrapons. » Mais bientôt il y aura là une autre nichée, lui ai-je répondu ; les moineaux couvent tout l'été; (Tailleurs ces petits sont déjà gros, ils risquent de mourir si on les met en cage. « Fais ce que je te dis ! » s'est-il écrié avec emportement. Alors je suis allé chercher l'échelle et la cage, et je suis descendu dans la ruelle. Tous les polissons de la place sont actourus en faisant de grands éclats de rire, ne sachant ce que j'allais faire. Monsieur était derrière la persienne, qui regardait : les pierrots étaient dans le nid ; j'ai avancé la main tout doucement, mais elles sont fines ces petites bêtes-là ; elles ont glissé entre mes doigts, et toute la bande a pris la volée, le père et la ftière en tête.... À- présent c'est fini, on ne les verra plus : jamais les pierrots ne reviennent dans un endroit où ils ont failli être pris. Quand je suis rentré, j'ai trouvé monsieur au désespoir ; il pleurait presque, et il n'a pas voulu déjeuner.

— Mais c'est facile de le consoler tout de suite, dit alors Marcelle ; il s'agit seulement de lui acheter au plus vite une nichée de rossignols, ou bien un merle, ou bien un perroquet.

— Ça ne le consolerait pas du tout, répondit Cascarel je lui ai sur-le-champ proposé de lui apporter dans une cage peinte en vert une jolie paire de tourterelles, mais il s'est écrié avec colère : « Je n'en veux pas!... Non je ne veux pas de ces vilaines petites bêtes qui toute la journée roucouleraient et feraient

l'amour devant moi. » Alors je me suis hasardé à lui dire: «Si monsieur voulait un serin? Certainement ce serait pour lui une distraction. — Non, non ! a-t-il crié encore plus fort; je ne veux autour de moi ni tourterelle, ni serin, ni chien, ni chat, ni rien! Si j'ai envie de m'amuser, eh* bien! j'élèverai des araignées. » Quand j'ai vu qu'il pestait et ricanait ainsi, je n'ai plus rien osé dire, et je me suis mis à ranger la chambre. Un moment après, il a ajouté d'un ton un peu radouci : « Tiens toujours la cage prête, je crois que les pierrots reviendront! » Là-dessus il est allé vers la fenêtre, et je l'ai laissé le visage appuyé contre la persienne, regardant de tous ses yeux si la nichée ne rentre pas dans son trou. »

Théodore et la belle Camille continuèrent à s'aimer ainsi à distance, inventant toujours quelque nouvelle ruse pour entretenir leur correspondance, et ée voyant de loin au moins une fois par jour. Mme Signoret, navrée«de cette constance, disait souvent à la tante Dorothée :

« Le temps passe ; Camille maigrit et se consume. . . . Quand je pense que nous aurions pu la marier comrrçe sa sœur!... Hélas! il était écrit qu'un Fâuberton ferait aussi le malheur de ma fille!...

— Ne croyez pas que Camille soit malheureuse! répondait vivement la, tante Dorothée ; elle a le cœur haut; l'e6poir de se voir un jour dame et maîtresse à l'hôtel Fauherton lui donne la force d'attendre. Elle ne regrette pas les partis médiocres qui auraient pu se présenter, parce qu'elle est assurée d'avoir tôt ou tard une position brillante. Je sais bien que si Théodore venait à mourir avant son oncle, elle resterait

vieille fille ; mais croyez-vous que les demoiselles Ghapusot et bien d'autres ne courraient pas volontiers cette chance? Allez! .Votre fille ne regrette pas ce qu'elle a fait : elle aime Théodore, elle est sûre de sa constance, et elle prend patience en songeant au jour où elle marchera la première parmi les dames de la ville d'O.... »

En effet, Camille supportait les tristesses, les ennuis du présent, parce qu'elle vivait dans l'avenir. Quand elle mettait, pour sortir le dimanche, sa pauvre robe de mérinos vert et sa capote de grosse paille, elle se disait :

« Qu'importe? un jour, j'aurai des robes de velours, des plumes, des dentelles; je me ferai habiller à Paris. »

L'année suivante, Scipion Signoret eut le bonheur de marier sa troisième fille, la jolie Hélène. Elle épousa, comme sa sœur Juliette, un homme qui l'avait aimée en la voyant pour la première fois. C'était un employé des douanes, obligé de mener une vie peu sédentaire; une augmentation de grade l'appelait hors du département, et sa femme dut partir avec lui en. sortant de l'église.

Vers la même époque, un autre ifiariage fit grand bruit dans la ville d'O...; le notaire M* Beaumoulin, épousa l'atnée des demoiselles Chapusot. A cette occasion, les Signoret reçurent une lettre de faire part et durent rendre une visite aux nouveaux mariés. La famille alla en corps, moins Mme Signoret, qui prétexta une indisposition pour rester au logis ; mais elle était remplacée par la tante Dorothée, qui ne haïssait point ces corvées-là. La vieille fille prévoyait que

Théodore ne laisserait pas échapper une si belle occasion de rencontrer l'objet de son amour, et elle n'était pas fâchée qu'il eût cette satisfaction : il lui plaisait que l'héritier de l'oncle César troublât un peu la joie triomphante des Chapusot en leur laissant voir que son cœur était fidèle à la belle Camille, qu'elle avait toujours en perspective le plus beau parti de l'arrondissement, et peut-être de tout le département. C'était un dimanche; l'employé municipal avait endossé une redingote neuve en alpaga noir, et marchait fier comme un monarque à côté de la tante Dorothée, qui n'avait pas voulu prendre son bras. Camille suivait entre ses deux plus jeunes sœurs, deux enfants déjà belles, et qui, selon l'énergique expression du bonhomme Signoret, portaient une dot de cent mille francs sur leur visage.

La famille Chapusot attendait les visites, assise en demi-cercle au fond du salon, tapissé de jaune, qu'on n'ouvrait que les jours de cérémonie. La mariée, en robe de mousseline blanche et parée de tous ses cadeaux de noces, souriait les yeux baissés, et mettait à chaque instant en évidence sa longue main sèche où brillait l'anneau nuptial. L'heureux Beaumoulin, en costume officiel, habit noir, cravate blanche et jabot orné d'une épingle de perles fines, était assis près d'elle. Les trois demoiselles Chapusot , rangées aux côtés de leur mère, avaient une physionomie riante qui décelait les vives espérances qu'avait fait naître en elles le mariage tardif de leur

aînée.

La tante Dorothée avait deviné juste ; Théodore fut la première personne qu'elle aperçut en arrivant. Il n'a^

vait pas encore accepté le siège que lui offrait Mme Chapusot, et se tenait debout devant elle, son chapeau à la main. Lorsque la famille Signoret entra, la bonne dame lui dit en clignant l'œil : « Voilà un heureux hasard l

— Oui* madame, et j'en rends grâces au ciel, répondit-il sans se déconcerter et en saluant le bonhomme Signoret, qui lui fit une petite inclination de tète sans le regarder. »

La tante Dorothée s'avança la première en faisant la révérence; tout le monde s'était levé pour lui rendre son salut; elle embrassa successivement les mariés, M. et Mme Chapusot, les trois demoiselles Chapusot, et une demi-douzaine de parentes qui se trouvaient là. Camille et ses jeunes sœurs donnèrent aussi l'accolade à toutes les dames et au nouveau marié : il y en eut pour un bon quart d'heure d'embrassades et de compliments. Ensuite on 6'assit, toujours dans le même ordre, les demoiselles Signoret alignées d'un côté, les demoiselles Chapusot de l'autre : c'étaient comme, trois fleurs brillant du plus doux éclat en face de trois hideux chardons. Ce contraste frappant fit soupirer Mme Chapusot et sourire le bonhomme Signoret, qui, pour entamer la conversation, ne trouva rien de mieux que de dire en s'adressant à M. Chapusot :

« Çh ! eh! monsieur le percepteur, nous en sommes maintenant au même point; il nous reste à chacun trois filles à marier.

— Rien ne presse, chez nous du moins, répliqua sèchement Mme Chapusot; il faut que j'aie le temps de me reconnaître avant d'écouter d'autres proposi-

tions : c'est un terrible bouleversement dans une maison qu'un mariage!

— Vraiment? je ne trouve pas cela! fit Scipion Signoret d'un air dégagé; j'ai établi deux de mes filles dans l'espace de dix-huit mois, et je vous assure qu'il n'y a pas eu chez nous le moindre embarras.

— Cela dépend de la façon dont on fait les choses, murmura Mme Chapusot.

— Pas le moindre embarras, répéta Scipion Signoret. Lorsqu<e Mme Brindorge s'est mariée, nous avons fait la noce chez mon gendre : c'est très-gai une noce à la campagne* Quant à Hélène, elle n'est pour ainsi dire pas rentrée à la maison : mon gendre l'inspecteur des douanes l'a emmenée aussitôt après la cérémonie.

— Pauvre petite femme! murmura Mme Chapusot en levant les yeux au ciel ; partir ainsi avec un homme qu'elle n'avait encore vu qu'à la mairie et à l'église !

— - Moi, j'en serais morte! dit Mme Beaumoulin.

— Je le crois bien! s'écrièrent à la fois, mais sur des diapasons différents, les demoiselles Chapusot.

— Ces mariages bâclés sont les plus heureux, continua imperturbablement le bonhomme Signoret: c'est ainsi qu'on devrait toujours procéder.

— Je suis tout à fait de cet avis, dit la tante Dorothée en regardant involontairement Théodore.

— Il y a parfois des considérations qui empêchent longtemps les amoureux de se déclarer, répondit-il d'un ton grave.

— Mais je ne vois pas, répliqua froidement la tante Dorothée; des considérations de fortune, de posi-

tion ? C'est bientôt vu, bientôt calculé. Et d'ailleurs est-ce qu'on calcule tant quand on aime?

— Vous êtes romanesque, ma chère demoiselle ! fit Mme Chapusot d'un ton railleur.

— Ces idées-là ne sont pas de notre époque, ajouta étourdimçnt M. Chapusot; aujourd'hui on ne se marie plus que par intérêt.

-î- Mes gendres ont prouvé le contraire, répliqua d'un air glorieux l'employé municipal ; ils n'ont pas touché la moindre dot, et pourtant Brindorge me disait l'autre jour : « Je suis le plus fortuné des hommes ; vous m'avez donné un frésor ! »

M« Beaumoulin se pencha à l'oreille de sa femme avec l'intention de lui dire : « Moi aussi, je possède un trésor ! » mais il n'eut pas le courage de proférer une telle énormité, et il se contenta de murmurer tendrement :

« Tout n'est-il pas pour le mieux quand l'inclination et l'intérêt sont d'accord? »

Pendant ce colloque, Théodore avait si habilement manœuvré qu'il était parvenu à s'asseoir près de Camille. ,

« Mlle Dorothée a raison, lui dit-il à demi-voix ; quand on aime bien, on ne devrait pas sacrifier son bonheur à des considérations de fortune, de position....

— C'est aussi ïnon avis, » répondit-elle en soupirant et en arrêtant sur lui un regard si languissant, si plein de passion et de souffrance, qu'il en tressaillit jusqu'au fond du cœur.

La tante Dorothée avait discrètement détourné la tête pour laisser à ces pauvres amoureux l'occasion

de se parler un moment ; mais Mme Ghapusot, après l'avoir avertie par un signe qu'elle ne voulut pas comprendre, lui dit à voix basse :

« Voilà votre filleule en conversation avec M. Théodore. m

— Je le vois bien, répondit-elle tranquillement; mais qu'est-ce que cela fait, puisqu'il l'épousera!...

— Tôt ou tard! interrompit Mme Chapusot avec un petit éclat de rire ; l'oncle César peut vivre encore vingt ans !

— Il y a bien des demoiselles qui volontiers prendraient patience aussi longtemps ! » répliqua la tante Dorothée en regardant les demoiselles Ghapusot.

Le même jour, en rentrant chez lui, Théodore vint trouver Marcelle dans la chambre où elle se tenait du matin au soir, un travail de couture à la main.

« Mon enfant, lui dit-il sans préambule, j'ai l'intention de me marier bientôt.

— Ah !... fit-elle en laissant tomber son ouvrage.

— Je sais bien qu'il y a de grandes difficultés, poursuivit-il en soupirant. J'ai à peine de quoi vivre, et je risque de perdre ce que je dois avoir un jour, car je né peux demander son consentement à mon oncle» et il ne me pardonnerait pas de m'en être passé ; mais on peut obvier à tout cela : M? Ghardacier ne me refusera pas ce qu'il m'offrait encore dernièrement, quelques avances sur les huit ou neuf cent mille francs que je dois posséder un jour. D'un autre côté il est à peu près certain que mon oncle ignorera* toujours mon mariage.... Hélas! il ignore encore que ma pauvre mère est morte!... »

Ace souvenir, Théodore s'attendrit subitement* et les larmes lui vinrent aux yeux. Alors Marcelle éclata en sanglots, et joignant les mains, elle s'écria :

« Ah ! monsieur Théodore , vous ne pouvez pas vous marier..,, non, attendez eïicore.... c'est la» volonté de votre mère.... »

Et tout de suite elle lui révéla les dernières recommandations de Mme Hermance.

« Pourquoi ne m'avais-tu rien dit de cela ? s'écria Théodore avec une sorte d'emportement.

— Parce que je croyais que c'était inutile, répondit-elle, parce qu'il me semblait que de vous-même vous deviez vous faire une raison et prendre patience.... -

— Si je souffrais seul, j'aurais plus de résignation, dit-il tristçment; mais Camille se consume dans cette cruelle attente.... Si tu voyais son beau visage pâli, son air languissant.... Aujourd'hui je ne pouvais la regarder sans un frémissement d'inquiétude.... Elle m'aime, Marcelle, et vois-tu, elle pourrait en mourir....

— Oh ! n'ayez pas peur ! s'écria la pauvre fille avec Un acccent profond, n'ayez pas peur ! On ne meurt pas d'amour ni de chagrin.

— C'est une bien triste situation que la mienne ! reprit Théodore après un silence ; ma pauvre mère avait raison lorsqu'elle voulait faire de moi un homme capable de gagner son pain et celui de sa famille. Si j'avais maintenant une profession, je pourrais épouser Camille....

— Écoutez, lui dit vivement Marcelle, il dépend encore de vous d'avoir un état ; si vous le voulez,

nous irons dans une ville où vous puissiez étudier en droit. C'était l'idée de madame, vous le savez. Dans trois ans, vous seriez reçu avocat, et vous ne dépendriez plus que de votre travail : dites, le voulez-vous ? le voulez-vous?

— Il faudrait m'éloigner d'elle! répondit Théodore en baissant la tête sur ses mains avec un geste de découragement et de refus.

— Pauvre âme tourmentée ! murmura Marcelle, saisie d'une généreuse pitié. Ah ! si je pouvais les faire vivre par mon travail, je voudrais qu'ils se mariassent demain. »

L'excellente fille ne disait pas à Théodore que depuis qu'il avait perdu sa mère, elle pourvoyait à tout par des miracles d'économie, en se contentant pour ellemême de pain sec et d'eau claire. Du fond de sa retraite l'oncle César régnait tacitement dans la maison ; il tenait de plus en plus serrés les cordons de la bourse, et souvent Cascarel s'écriait en gémissant : « Monsieur est devenu avare, lui qui était si généreux autrefois ! il me donne tout juste l'argent nécessaire pour son ordinaire , et l'on dirait qu'il s'applique à nous faire maigrir tous. Sans la petite part que j'ai soin de prélever sur son dîner, M. Théodore serait souvent réduit à la soupe maigre et à la salade de légumes. »

Depuis longtemps, l'ancien maire de la ville d'O.... n'excitait plus ni curiosité ni sympathie : ses commensaux d'autrefois passaient sous les fenêtres de sa chambre sans [lever les yeux; lorsque Gascarel paraissait sur la place, personne ne songeait à lui demander des nouvelles de son maître. Cet homme aimable, irrésistible, était passé de son vivant à l'état de loup-garou, de fantôme, et les enfants avaient peur le soir, lorsque leur mère les menaçait, disant : « Sois sage ! voici l'oncle César ! » Toutefois, si quelque vieille dame rencontrait par hasard le fidèle serviteur, elle ne manquait pas de lui dire d'un air de commisération :

« Eh bien ! Gascarel, comment va ton pauvre maître?

— Toujours le même, répondait CascatfeL L'appétit se soutient, le sommeil est bon ; mais monsieur s'ennuie un peu, surtout le soir ; il lai arrive assez souvent de s'endormir, tandis que je lui lis la gazette. 324 lo .

Si nous avions le bonheur que cette question d'Orient revînt sur l'eau ! ça le distrairait un peu. »

Ce dernier vœu fut exaucé; quelques mois plus tard , la guerre de Crimée commença. Lorsque les premières nouvelles arrivèrent, Cascarei dit à Théodore :

« Voilà monsieur bien content; hier il a veillé jusqu'à minuit, je lui ai lu tous les bulletins. Il n'est plus si porté pour les Turcs , parce que le sultan ne va pas en personne se mettre à la tête de son armée. Quant à ce pacha d'Egypte, qui était sa bête noire, il n'en parle plus du tout. Je pense qu'il est mort;

— Ainsi mon oncle prend un grand intérêt à cette guerre, il veut savoir toutes les nouvelles? » demanda Théodore.

— Il ne parle d'autre chose; du matin au soir, il raisonne à perte de vue sur le passage du Pruth, sur l'empereur de Russie, sur le roi Othon, sur.... que sais-je encore ?

— Et de ses anciens amis , de moi , de ce qui se passe autour de lui, jamais un mot?

— Jamais , jamais. Une fois je pris sur moi de lui parler de ce petit journal que faisait M. Chapusot et qui est tombé tout de suite , vous savez , la Trompette Gauloise? Il ne me répondit pas. Alers je me hasardai à lui dire : « Peut-être monsieur voudra-t-ii s'abonner pour se tenir au courant des nouvelles de notre ville?... —Pas le moins du monde, s'écria-t-il en colère ; ne me dis plus un seul mot de cela. Je mie soucie de ce qui arrive danp la ville d'O.... comme de ce qui se passe dans la lune ! »

Théodore menait toujours la vie monotone et trou-

blée d'un homme absorbé par une passion unique. Cet amour que les obstacles irritaient jusqu'au délire le jetait dans des alternatives continuelles d'exaltation et d'abattement. Lorsque, après avoir rôdé du matin au soir aux alentours de la placette du -Foin-Vert, il parvenait à apercevoir Camille, son cœur était transporté de joie, et il rentrait chez lui en bénissant le sort; mais la plupart du temps il aurait pu dire, comme je ne sais quel poète :

.... L'espoir de la chercher le soir , Put souvent le bonheur de toute ma journée.

La haute société d'O.... se préoccupait fort de ces amants. On avait fait des parus sur l'époque de leur mariage; les demoiselles citaient volontiers un si bel exemple de fidélité, et les dames d'un âge respectable s'étonnaient toujours de plus en plus qu'un homme du sang des Fauberton fût capable d'une telle constance. Un soif qu'il y avait réunion chez le premier adjoint, Mme Chapusot raisonna à fond sur l'apparition de Camille dans le monde, sur la situation particulière de Théodore, et résuma ainsi l'histoire de leurs amours :

« Voici tantôt neuf ans que cette amourette dure; pendant la première année, ils ont maigri tous les

f deux, ensuite Camille a été longtemps blême et languissante; à présent, c'est elle qui prend de l'embonpoint, et c'est Théodore qui fond à vue d'œii. Voici ce que j'en conclus: ils ont commencé par ressentir une passion égale ; au bout d'un certain temps, c'est elle

i qui aimait avec le plus de violence; maintenant c'est

lui que l'amour consume seul : rien de plus clair que cela. »

Précisément à cette époque il y eut encore un mariage dans la famille Signoret. Cette fois, Scipion Signoret failliten perdre la tète d'orgueil et de contentement : ce fut un adjudant-major, en garnison à 0.... qui épousa sa quatrième fille, la petite Aline, comme on l'appelait encore, quoiqu'elle eût seize ans. Après cette alliance, l'employé municipal se promenait chaque jour sur la grande place pour avoir le plaisir de dire à tous venants :

« J'attends ici mon gendre le capitaine adjudantmajor. Il m'a donné rendez-vous devant le café pour que nous allions faire ensemble le tour des remparts. Voilà un homme qui mèrie les choses tambour battant ! Le dimanche, à la messe du régiment, où nous étions allés par hasard, il voit notre petite Aline ; le mardi, il vient me la demander en mariage, et dix jours après il l'épouse à la mairie et à l'église. C'est faire mieux encore que mon gendre Brindorge et mon gendre l'inspecteur des douanes, qui ont lambiné une quinzaine de jours ! »

Ces propos et cette jactance exaspérèrent M. Chapusot à ce point que , lorsqu'il apercevait de loin le bonhomme Signoret, il faisait un détour, afin de ne pas le rencontrer.

Après le mariage d'Aline, il ne resta plus dans la maison des Signoret que l'aînée et la plus jeune des cinq sœurs. Celle-ci, qu'on appelait Alphonsine, était une fillette de quatorze -ans, déjà belle à miracle. Mme Signoret s'inquiétait en songeant que cette enfant se marierait peut-être, comme ses trois aînées,

bien avant d'avoir atteint sa majorité, et que probablement Camille attendrait encore plusieurs années. Lorsqu'elle faisait part #de ses prévisions à la tante Dorothée, la bonne demoiselle lui disait sensément : « Eh bien! tant pis ! ma filleule n'est pas la première qui ne peut mettre sur son acte de mariage ce beau titre de fille mineure ! Qu'est-ce que cela fait d'ailleurs, puisque la chose ne peut nuire à son établissement ! »

Camille était blessée lorsqu'on lui faisait voir cette espèce de commisération, et elle répondait fièrement : « Je ne me plains pas de mon sort ! » Pourtant elle avait des moments d'amère tristesse; elle pleurait en secret, et elle en était venue à avoir peur de mourir avant l'oncle César, avant de s'être vue enfin riche et honorée, avant d'avoir été dame et maîtresse dans l'hôtel Fauberlon.

Un matin, Cascarel entra dans la chambre de Théodore tout essoufflé et en levant les mains au ciel.

« Il y a du nouveau ! s'écria-t-il; tantôt, en s'éveillant, monsieur a entendu qu'on publiait sous ses fenêtres la prise de Sébastopol. Aussitôt il s'est mis sur son séant et il a crié, en jetant son bonnet de nuit en l'air : « Vive l'armée française !... Cascarel, vat'en commander pour cinq cents francs de pots à feu et de lampions. Je veux que ce soir l'hôtel soit illuminé jusque sur les toits, et qu'il y ait un beau transparent au milieu de la façade ! »

— Ceci est peut-être un retour vers le monde, dit Théodore avec émotion; s'il allait venir ce soir dans le grand salon!... »

Cascarel secoua la tête.

« Non, monsieur Théodore, répondit-îï, ne vous flattez pas de cela! Voilà vingt-neuf ans passés que je suis au service de monsieur ; je le connais bien , et je sais ce qui fait qu'il n'aura pas l'idée de paraître ce soir : ses perruques sont toutes rongées des vers, ses essences et ses pommades ont ranci ; il n'a que des habits fripés çt passés de mode. Jamais il ne consentira à se montrer ainsi, mal vêtu, sans toupet, les joues creuses, la taille épaisse, le pied large et mal chaussé, tel enfin qu'il est aujourd'hui; non, il ne paraîtra pas, soyez-en certain ! »

Lorsqu'on vit les ouvriers décorer en toute hâte la façade de l'hôtel Pauberton, il y eut comme une révolution dans la ville d'O. ;. ; cette grande nouvelle se répandit en un quart d'heure jusque dans les faubourgs, et quand vint le soir, toute la population accourut sur la grande place. La haute société d'O.... s'était installée au balcon de l'hôtel de ville, lequel faisait face à l'hôtel Pauberton, et la famille Chapusot avait glorieusement pris place au premier rang. Une "lueur d'espoir réjouissait tous les cœurs. On se demandait si l'oncle César n'allait pas , dès le lendemain, rouvrir ses salons et convier, comme autrefois, ses administrés è^un bal magnifique.

« Nous le verrons encore danser la trénitz ! s'écria M. Chapusot d'un ton prophétique.

— Eh ! eh ! il a soixante-huit ans, observa M# Chardacier.

— Qu'importe? dit Mme Chapusot, c'est un Hercule, un Samson, un homme taillé pour vivre cent ans ! <

— Quel bonheur si nous dansions encore une fois chez lui le quadrille des naïades, s'écria Mme Beaumoulin.

— Quel bonheur ! répétèrent les trois demoiselles Chapusot.

— Il redeviendrait M. le maire, ajouta Mine Beau* moulin de sa voix enfantine.

— - J'en pleurerais de joie 1 dit Mme Chapusot avec attendrissement.

— Voilà Gascarel qui fait mettre encore quatre lampions derrière le transparent! s'écria la plus jeune des demoiselles Chapusot en se levant pour mieux voir. Mon Dieu, que c'est beau !... »

Un murmure d'admiration s'éleva parmi la foule, et l'on applaudit au balcon de la mairie : un chiffre en lettres de feu venait d'apparaître au fronton de l'hôtel, le chiffre de César Pauberton, et l'illumination brillait avec une intensité qui faisait pâlir les trente lampions de la municipalité.

Vers neuf heures, la famille Signoret sortit pour' descendre sur la place. Scipion Signoret donnait le bras à Camille; la tante Dorothée suivait avec la fillette de quatorze ans, qui était déjà plus belle que sa grande sœur. Comme d'habitude, Mme Signoret gardait le logis avec Suzette. En .arrivant au bas de la .ruelle, M. Signoret s'arrêta et dit à la tante Dorothée :

« Quelle foule! Tenez-vous tranquille ici; je vais voir un peu.... »

Un moment après, il revint en s'êcriant :

« C'est magnifique!... La ville et les faubourgs sont là.... Le bruit court qu'à minuit on doit tirer des

pièces d'artifice sur le balcon de Thôtçl.... On parle aussi d'un tonneau de vin pour faire boire le peuple. . . . A présent, écoutez-inoi bien : vous allez m'attendre ici sans vous éloigner d'un seul pas ; je vais essayer de traverser la place pour aller chercher mon gendre le capitaine adjudant-major, qui doit être au café des Trois-Sultanes ; il viendtet donner le bras à la tante Dorothée et à Alphonsine ; moi, je me chargerai de Camille, et nous parviendrons ainsi à fendre ce flot de peuple et à gagner4 l'hôtel de ville.

, — Nous risquons de passer la soirée ici, » dit la tante Dorothée en s'asseyant philosophiquement sur une borne.

La jeune Alphonsine s'appuya d'une main à la muraille, en se haussant sur la pointe des pieds pour tâcher de voir ce qui se passait sur la grande place, et Camille resta debout au milieu de la ruelle, les mains croisées sur son mantelet noir, dans l'attitude d'un beau portrait de Velasquez. Quoique ses traits eussent # perdu quelque chose de leur délicatesse juvénile, elle était encore d'une grande beauté; sa taille, moins déliée, avait plus d'élégance; une, grâce plus séduisante était répandue sur toute sa personne. En ce moment, un reflet de l'illumination éclairait en plein son charmant visage, inondé de chaque côté par les flots de cheveux blonds qui s'échappaient d'un petit, chapeaubleu rejetéenarrière,et par moments une lueur plus vive, la frappant tout entière, faisait ressortir sur le fond obscur de la ruelle cette éblouissante figure. Tandis que Camille était là immobile et jetant les yeux autour d'elle avec une vague curiosité, deux hommes la regardaient furtivement, l'un épiant de

loin le moment de lui glisser dans là main un billet de quatre pages, l'autre si près d'elle, qu'il pouvait entendre ses paroles. Elle se doutait bien que Théodore était là, caché parmi la foule ; mais elle ne soupçonnait pas que l'oncle César, accoudé sur sa fenêtre, la contemplait à travers les persiennes.

Après un quart d'heure d'attente, la tante Dorothée s'écria :

« Quand je disais que nous passerions la soirée ici? Heureusement il fait beau.... N'êtes-vous point trop fatiguées de rester ainsi debout, mes chères petites?

— Non, ma marraine, répondit Camille.

— Nous pouvons bien attendre encore un peu; s'écria Alphonsine, qui était parvenue à s'installer sur une pierre vacillante et à se hausser ainsi de deyx pouces. Un instant après, elle ajouta : « Je vois M. Théodore qui vient de ce côté. »

En effet, il se rapprochait en traversant à grand'peine les groupes qui promettaient de stationner devant l'hôtel Fauberton jusqu'à ce que le dernier lampion s'éteignît. Lorsqu'il çut atteint la ruelle, il s'arrêta pour saluer la tante Dorothée, laquelle lui dit familièrement :

« Monsieur, je vous donne le bonsoir. Où donc allez-vous de ce pas ?

— Nulle part, répôndit-il; je me promène.... Et vous-même, mademoiselle? Vous voilà bien attardée, ce me semble. »

Il se tourna ensuite vers Camille, et après avoir glissé très-adroitement une lettre dans les plis de son mantelet, il resta debout auprès d'elle sans lui par-

1er, mais en la regardant d'un air passionné. Elle lui adressa un sourire mélancolique et mit .une main sur son cœur, comme pour lui faire comprendre que son image était toujours là. Pendant cette scène muette, la persienne s'entr'ouvrit, et un son inarticulé, quelque chose qui ressemblait à un ricanement et à un soupir se fit entendre. Les deux amants tressaillirent en relevant la tête.

« Eh! eh! fit la tante Dorothée sans se troubler, c'est l'oncle César qui est là. *

Presque au même instant Alphonsine se retourna et dit précipitamment :

« Voici papa, voici papa qui revient. »

Théodore s'éloigna aussitôt et disparut au fond de la ruelle.

« Le capitaine adjudant-major ne se trouvait pas au café, dit le bonhomme Signoret en arrivant tout essoufflé ; il est allé chercher sa femme pour la meî)er à l'hôtel de ville ; je lui ai fait dire de venir ensuite ici : il faut l'attendre.

— La soirée est fraîche, et il se fait tard, observa la tante Dorothée.

— Qu'importe? s'écria l'employé municipal; toutes ces dames sont sur le balcon en grande toilette. C'est un coup d'oeil magnifique.

— Peut-être il n'y aura pas de place pour nous? re* prit la vieille fille en insistant.

— Qu'est-ce à dire, pas de* place ! interrompit Scipion Signoret : tout l'élat-major du régiment est là, et messieurs les officiers se hâteront de céder leurs chaises. Camille a son chapeau neuf, Alphonsine est très-proprement mise aussi ; je veux qu'on les voie

ee soir parmi la bonne société, en compagnie des demoiselles Ghapusot; cela nous fera honneur.

— Nous pourrions attendre un peu plus loin, dit Camille en tournant les yeux yers la persienne encore entrouverte.

— Viens, mon enfant, lui dit la tante Dorothée en l'emmenant au coin de la ruelle; tu as eu peur, tu es encore toute pâle. »

Il n'y avait pas un quart d'heure qu'elles étaient là lorsque la persienne s'ouvrit violemment, et que Cascarel parut à la fenêtre en criant, tout est perdu :

* Au secours l au secours!... monsieur va mourir!... monsieur est mort!...

— Ahl ma marraine! fit Camille enlevant les bras au ciel avec un mouvement de joie involontaire.

— Prions Dieu pour cette pauvre âme! * répondit la vieille fille en joignant les mains.

Dix minutes plus tard, la nouvelle de cet événement circulait dans toute la ville. Théodore l'apprit dans la rue par une vieille femme , qui s'écria en le voyant :

« Allez vite chez vous, monsieur Théodore! Le bruit court que votre oncle se meurt ! »

Déjà le grand salon était rempli de monde ; toute la société réunie sur le balcon de l'hôtel de ville était accourue. C'était à peu près les mômes personnes que César Fauberton conviait jadis à ses fêtes, et qui certes ne s'attendaient guère à se rassembler ainsi chez lui une dernière fois. Les deux bougies allumées sur la cheminée éclairaient à peine cette vaste pièce, autrefois illuminée a giorno, et la réunion avait un aspect lugubre. Les dames jetaient des soupirs

et prenaient des attitudes consternées. Mme Chapusot, le mouchoir à la main, allait d'un groupe à l'autre en disant :

« Tout espoir n'est pas absolument perdu.... Il respire encore.... On va lui faire une saignée.... Àh! le cœur m'a manqué en entrant là dedans! C'est un spectacle bien douloureux ! Il n'a pas repris connaissance ; à son âge , on ne revient pas de si loin ! murmura le précepteur.

— Quelle perte l s'écrièrent en chœur les demoiselles Chapusot.

—Tant qu'il respire, tout n'est pas fini, dit Mme Chapusot avec énergie, comme si l'espoir qui l'animait avait pu faire reculer la mort; César Fauberton est d'un âge à vivre encore longtemps. Le docteur Gorgelaine, qui vient d'arriver, sa canne et son chapeau sous le bras, comme un jeune homme, a pour le moins dix ans de plus que lui, c'est un fait certain. »

Théodore entra tout éperdu et en s'écriant :

« Mon oncle ! mon pauvre oncle ! »

On l'entoura aussitôt.

« Allons , allons, du courage! » lui dit M. Chapusot en lui prenant les mains.

L'oncle César était là, couché sur son lit, les traits immobiles et les yeux éteints. Son crâne luisant avait la blancheur de la cire ; un flot de barbe grise cachait le bas de son visage et tombait sur sa large poitrine.

« Oh! Dieu, qu'il est changé! » murmura Théodore osant à peine le regarder.

Le docteur Gorgelaine vint à lui. C'était un petit vieillard sec, à la parole tranchante , au geste tranquillement impérieux.

« Votre oncle respire encore , dit-il à Théodore ; mais il n'y a aucun espoir de le sauver. C'est une attaque d'apoplexie qui l'a pour ainsi dire foudroyé.

— Ne le quittez pas ayant que tout ne soit fini, je vous en supplie, s'écria Théodore en s'appuyant sur Cascarel, qui, tout bouleversé et pleurant aussi, le fit asseoir à l'écart.

— Oui, oui, je reste, lui répondit le docteur Gorgelaine ; je vais vous rendre le même service que je rendis à César Fauberton, lorsqu'il perdit son oncle le colonel il y a aujourd'hui plus de trente-cinq ans. Nous veillâmes toute la nuit avec son notaire, M- Signoret, un digne homme, exerçant consciencieusement son état, qui, dès que le colonel eut rendu le dernier soupir, ouvrit Je testament afin de voir si le défunt avait fait ses dispositions pour ses funérailles. Est-ce que M- Ghardacier est ici?

— Je ne sais pas , répondit Théodore en tournant involontairement les yeux vers le salon. »

Les meilleures natures ne sont pas exemptes de ces mouvements égoïstes, et Théodore eut comme un éblouissement lorsqu'il lui vint tout à coup à l'esprit qu'il allait être riche, maître de lui-même, libre enfin, libre d'épouser Camille ; mais cette impression passa aussitôt, et ce fut d'un cœur sincèrement affligé qu'il dit à Cascarel :

« J'étais bien loin de m'attendre au malheur qui nous arrive!...

— Qui pouvait le prévoir ? s'écria le pauvre garçon ; à neuf heures, je laisse monsieur tout guilleret, les coudes appuyés sur la fenêtre et regardant dans la ruelle ; à neuf heures et demie, je reviens, et je le

trouve renversé sur son fauteuil, les bras pendants, le visage décomposé. A cette vue, je me suis effrayé et j'ai crié au secours.

— Quand tu Tas quitté, il est resté derrière la persienne; j'étais dans lamelle, et je l'ai entendu, dit Théodore en se souvenant de l'espèce de cri désespéré, furieux, qui avait effrayé Camille.... Il a eu un moment de colère terrible...»

— Oui, je le crois, dit Cascarel, frappé de ces parôles. J'ai trouvé sur la fenêtre son foulard tout froissé et déchiqueté, et il a du sang sur sa poitrine, comme s'il y avait enfoncé ses ongles.

— Qu'est-ce donc gui a pu le jeter dans un état 9i violent? murmura Théodore. Il a eu sans doute un accès de démence, un transport au cerveau* qui est* la cause de sa mort. »

De moment en moment on venait du salon deman* der des nouvelles. Quelques personnes pénétraient dans la chambre , adressaient leurs consolations ba* nales à Théodore, et se retiraient après avoir jeté un coup d'oeil sur le moribond. Deux ou trois vieilles dames s'arrêtèrent près du lit et versèrent des larmes. L'une d'elles entra dans le boudoir et considéra un instant le bonheur-di^our , qui avait renfermé tant d'amoureux secrets; puis, baissant la tête, elle s'en alla en murmurant :

« Cœur perfide I »

Aucun membre de la famille Signoret ne parut ; mais la tante Dorothée courut à la paroisse et envoya un prêtre pour dire des prières au chevet du mourant*

Vers minuit , tout le monde se retira , hormis le docteur Gorgelaine, Me Chardaqer et M. Cha~

pu sot. Ces deux derniers restèrent dans le salon et ne tardèrent pas à s'assoupir. Pendant deux heures, un morne sitence régna dans la chambre où se mourait l'oncle César. Au dehors non plus, aucun bruit ne s'élevait, et il n'y avait personne sur la place. La foule s'était dispersée après avoir vu s'éteindre les derniers lampions.

Au milieu de la nuit,' Théodore dit tout à coup :

« Où est Marcelle î

— Elle est là, derrière la porte, » répondit Cascarel. Marcelle était affaissée sur une chaise, le visage

tourné vers la muraille, dans l'attitude d'un morne désespoir. Théodore vint à elle.

« Chère fille ! dit-il en la touchant au bras, tu pleures !.., tu regrettes mon pauvre oncle....

— Àh ! fit-elle avec des sanglots convulsifs, que ne puis-je mourir à sa place !..* »

En effet, la pauvre fille eût volontiers donné sa vie pour sauver celui dont l'existence ici-bas empêchait Théodore de se marier avec Camille. Sa douleur écla* •tait malgré l'empire qu'elle avait sur elle-même, et de sinistres Résolutions se présentaient à son esprit; Celui qu'elle aimait d'un amour si tendre, si dévoué, si contenu, si profond, ne se douta même pas du motif de cette doule.ur excessive , et il lui dit étonné :

« Calme-toi, ma bonne Marcelle, le temps console de tout.... Hélas ! nous nous sommes consolés de la mort de ma pauvre mère !*.. »

Au point du jour, l'oncle César expira. Alors tout le monde sortit de la chambre, excepté le prêtre. On emmena Théodore dans le petit salon, au bout de

l'orangerie, et M* Chardacier alla chez lui chercher le testament.

Deux heures plus tard, Me Beaumoulin se présenta à l'hôtel Fauberton. Il avait l'air important et secrètement troublé d'un homme chargé d'accomplie un acte 'dont ii ignore toute la portée. En entrant dans le petit salon où Théodore était avec M* Chardacier et quelques autres personnes, iltdéposa sur le guéridon un papier cacheté, et dit en s'adressant à son collègue :

« Voici un pli qui m'a été confié par M. César Fauberton avec injonction de l'ouvrir après son décès, en présence de sa famille ; j'ignore ce qu'il contient.

— Voyons! » fit M' Chardacier avec une légère émotion dans la voix.

Me Beaumoulin brisa le cachet, et tira de l'enveloppe un papier plié en quatre, sur lequel était écrit : c Ceci est mon testament. »

Il y eut un moment de silence, et tous les yeux se tournèrent vers Théodore, qui avait légèrement pâli.

« Allons, lisez, maître Beaumoulin ! » fit Me Char-* dacier avec une sorte d'impatience.

Me Beaumoulin déploya le papier, et lut à haute voix :

« 0...} ce 5 décembre 18.., à cinq heures trois quarts du matin.

« Moi, Jules-César Fauberton, maire de la ville d'O..., j'institue pour mon légataire universel Armand-Tiphaine Perrache, fils de François Perrache et de Madeleine Martin, et à son défaut l'aîné de ses enfants légitimes ou son plus proche héritier.

« Ceci est mon expresse et dernière volonté. Je charge Me Beauraoulin, notaire en cette ville d'O..., de la faire exécuter.

« CÉSAR FAUBERTON. »

Me Beaumoulin remit le papier sur le guéridon et étendit sa longue main sèche sur cette pièce importante, comme pour la. préserver au besoin. Chacun se taisait ; on se regardait avec stupeur. Théodore resta calme, mais il était très-pàle.

Ce fut Me Chardacier qui rompit le silence.

« Qui est-ce qui a* entendu parler de cet Armand- Tiphaine Perrache ? fit-il en haussant les épaules.

— C'est un personnage en l'air ! murmura Cascarel; depuis trente ans que je suis dans la maison, je n'ai jamais entendu prononcer son nom ni celui de sa mère Madeleine Martin.

— Ni moi ! ni moi ! s'écrièrent les assistants tout d'une voix.

— Il existe pourtant, dit Théodore en s'efforçant ^de surmonter son trouble et sa consternation ; Àr-

raand-Tiphaine Perrache est cousin des Fàuberton à un degré si éloigné qu'il n'est pas aisé de démêler d'où' vient cette parenté. Il n'est point riche, et pen-. dant longtemps ma mère lui a fait du bien à l'insu de mon oncle, qui ne voulait pas entendre parler de lui. Jamais il n'a paru ici , et je crois qu'il habite Marseille.

— Nous saurons bien le trouver, » murmura M# Beaumoulin, contenant à peine la joie sordide qu'allumait en lui la perspective de manier toutes les affaires de celte grande succession.

M. Chapusot passa derrière son gendre et lui dit à voix basse :

« Je me souviens à présent. J'étais à deux pas de vous quand Gésar Fauberton vous a remis ce testament olographe qu'il venait de faire à l'instant, on le voit bien par la date. Vous étiez dans l'embrasure de la fenêtre, près de sa chambre , et il vous à dit en vous serrant la main: « Mettez cela dans vos archives. »

— Précisément, répondit Mé Beaumoulin; mais il ne m'avait pas dit ce que c'était, le sournois personnage. *

Me Chardacier s'était assis près de Théodore et lui parlait à voix basse. Le digne homme était atterré; pourtant il tâchait de combiner les ressources de la situation»

« Voilà une belle partie perdue ! disait-il; mais il y aura peut-être moyen d'arracher quelque chose à cet héritier.... J'irai le trouver, je le menacerai d'un procès, — il est toujours possible de faire un procès, — il aura peur, et nous ferons une transaction.... Que votre conscience ne s'alarme pas..w Allez, votre oncle était fou quand il a écrit ce misérable bout de testament....

— Oh \. oui, il était fou ! murmura Théodore avec conviction et en s'attendrissant sur lui-même ; s'il avait eu toute sa raison, il ne m'aurait pas traité ainsi.... Hélas! je dois lui pardonner ma ruine.

— Vous êtes sans fiel ! » s'écria Me Chardacier. Une heure après, on savait dans toute la ville cfoe

Théodore était déshérité. Ce fut encore la tante Dorothée qui porta cette nouvelle aux Signoret.

Camille était seule dans le petit salon du rez-dechaussée, son ouvrage à la main et la tête baissée ; mais elle ne travaillait pas, et semblait engourdie par un léger sommeil : toute la nuit elle avait veillé, accoudée sur son oreiller, l'imagination remplie de beaux rêves et le cœur tout enivré de son bonheur. Les idées flatteuses qui avaient préoccupé son esprit lui revenaient encore vaguement, car elle souriait et par moment ouvrait les yeux à demi.

« Où est ta mère? lui demanda la vieille fille en s'asseyant.

— Elle est à l'église avec Alphonsine, » réponditelle, étonnée du ton bref et de l'air agité de sa marraine.

Ensuite elle ajouta en hésitant :

« On a sonné dès cinq heures du matin pour lé mort»... »

La tante Dorothée se recueillit lin moment; puis elle prit la main de sa filleule et lui dit avec un soupir :

« Mon enfant, Théodore est déshérité.

— Déshérité tout à fait! s'écria-t-elle en pâlissant.

— Oui, il n'a pas un joyau, pas une bague , pas le moindre legs, rien en un mot > répondit la tante Dorothée en gémissant. Ah ! l'on aurait dû se méfier davantage de l'oncle César!... C'était un homme sans foi ni loi, sans entrailles !... Un cœur égoïste qui eût sacrifié l'univers pour satisfaire ses caprices, un être monstrueux qui n'a rien aimé, non, rien au monde!... »

Elle s'interrompit, joignit les mains, et ajouta d'une voix plus basse :

« Mais ne disons pas de mal des morts!... »

Camille ne pleurait pas; elle était comme anéantie.

« Théodore est déshérité, répéta la tante Dorothée; il faut en prendre son parti; tu l'aimes, lui t'a bien prouvé que son cœur est à toi pour toujours; vous pouvez encore être heureux, car, vois-tu, c'est bien vrai ce que disent les romances : « La fortune importune ne fait pas le bonheur. »

Camille ne répondit rien, et après avoir embrassé sa marraine, elle monta, dans sa chambre.

« Ah ! murmura la vieille en la suivant des yeux, si je ne la connaissais pas , je pourrais craindre qu'il n'arrivât quelque malheur ! »

Aussitôt après les funérailles de l'oncle César, Théodore quitta l'hôtel Fauberton et alla s'installer avec Marcelle et le fidèle Cascarel dans une vieille petite maison qui n'était pas éloignée de la placette du Foin- Vert. Il avait pris le grand deuil , et pendant les premiers jours il ne sortait pas de chez lui. Quoique ses ressources fussent des plus médiocres, — il ne possédait rien qu'une petite somme d'argent et environ six cents francs de rente ; — quoiqu'il n'entrevît pas encore la possibilité de travailler avec fruit, l'avenir l'inquiétait médiocrement, parce que Marcelle lui répétait toujours : « Allez ! monsieur Théodore, ne vous tourmentez pas ; vous ne manquerez jamais de rien ; avec de l'économie, nous viendrons à bout de vivre sans rien demander à personne. »

Toute la ville vint faire visite à Théodore ; l'envie qu'il excitait s'était éteinte subitement dans tous les cœurs le jour où il s'était trouvé pauvre à jamais.

Mme Chapusot elle-même lui témoignait beaucoup de sympathie et allait jusqu'à dire publiquement :

« Quoiqu'il soit un bien mince parti maintenant, je ne conseillerais à personne de refuser un gendre comme celui-là. »

Théodore parlait de son oncle comme s'il n'avait pas cessé d'être pour lui un bon parent, un bienfaiteur généreux.

« Je lui dois beaucoup, disait-il; il m'a élevé et a rendu ma première jeunesse heureuse ; c'est par un trait de folie qu'il m'a déshérité. D'ailleurs ne s'est-il pas puni lui-même de ses torts envers ma pauvre mère ,et envers moi? Dans quel délaissement, dans quel ennui, dans quelle horrible solitude il a passé les dernières années dé sa vie ! Allez, il a été bien malheureux, et s'il m'a fait du mal, je le lui pardonne de bon cœur ! »

Me Chardacier ne voulut pas laisser entièrement à son collègue le soin de chercher le légataire à peu près inconnu de l'oncle César; il se rendit à Marseille pour tâcher de le découvrir. Huit jours après, il était de retour, et sur-le-champ il alla chez Théodore. Ce fut Marcelle qui vint lui ouvrir la porte; et elle vit aussitôt à son air qu'il ne revenait pas satisfait.

« Hélas ! ma pauvre petite, lui dit-il en passant, je crains bien qu'il n'entre jamais grand argent en ce logis!

— Eh ! tant mieux ! fit-elle avec une expression de joie qui étonna beaucoup l'honnête notaire.

— - Eh bien ! s'écria Théodore en le voyant rentrer, quelles nouvelles m'apportez -vous de mon cousin Armand-Tiphaine Perrache?

— Je ne l'ai pas vu, attendu qu'il est mort depuis cinq ans, répondit Me Chardacier.

— Mais vous avez vu ses héritiers, mes arrièrepetits-cousinsî

— J'ai vu son héritière, dit gravement le notaire, une fille qui n'a pas encore huit ans accomplis. Que peut- on faire en face d'une mineure qu'il n'y a pas moyen d'épouser, quoiqu'elle n'ait plus ni père ni mère?

— Et qui prenait soin jusqu'ici de cette orpheline? demanda Théodore.

— Ma foi! la Providence. Je l'ai trouvée chez une femme qui vend de la mercerie sur le port, à l'abri d'un parasol qui sert de toit à sa boutique. Cette enfant faisait ses commissions. Elle est toute malingre et chélive, assez laide, et elle m'a paru peu intelligente.

— Pauvre petite ! murmura Théodore.

— Je vous conseille de la plaindre ! s'écria M Ghardacier.

— Elle va devenir la proie de gens intéressés qui se disputeront sa tutelle et profiteront plus qu'elle de sa fortune.

— C'est déjà fait; mon confrère Beaumoulin est en train de résister à une demi-douzaine de parents du côté maternel qui paraissaient ignorer l'existence de celte enfant quand il aurait fallu l'élever par charité, et qui maintenant sont venus réclamer en l'appelant leur chère nièce.... Mais je ne suis pas en peine ; Beaumoulin est de taille à leur tenir tête à tous : il mettra desiannées à régler la succession. Quelle aubaine pour lui ! »

Théodore réfléchit un moment, puis il dit au notaire : « Maintenant il faut que je travaille, mon cher monsieur Ghardacier; ce serait ridicule à mon âge, à trente-cinq ans passés, d'étudier en médecine ou d'aller m'asseoir sur les bancs d'une école de droit. D'ailleurs, j'avoue ma faiblesse, il m'en coûterait trop de m'éloigner d'ici. Voilà quelle est ma situation ; donnez-moi un conseil : que dois-je faire? que puis-je entreprendre avec quelque chance de succès?

— Il faut venir travailler dans mon étude, répondit spontanément le digne homme, et dans quelques années, quand vous serez apte à me remplacer, vous deviendrez mon successeur.

— Ah! bien volontiers! s'écria Théodore ; mais où trouverai-je l'argent nécessaire pour payer votre charge ?

—Vous me la payerez peu à peu, sur vos bénéfices, comme je fis jadis, quand je remplaçai Me Signoret, chez lequel j'avais été dix ans maître clerc.

— Dix ans ! pensa Théodore un peu découragé ; mais il reprit aussitôtbon espoir et dit en tendant la main à M" Chardacier : Dès demain vous me verrez à la besogne, mon cher patron. »

eg§>

Le même jour dans l'après-midi, Théodore s'ha^billa comme s'il allait faire des visites. En traversant, pour sortir, la petite pièce où travaillait Marcelle, il s'arrêta un moment.

« Où donc allez-vous ainsi? lui demanda-t-elle avec son accent doux et triste.

— Tu le sauras tantôt, chère fille, » répondit-il d'un air heureux et en lui serrant la\main.

Le temps était sombre, et le vent d'automne balayait dans le ciel des nuages d'un gris plombé ; les petits oiseaux voletaient çà et là en cherchant un refuge ; dans la rue, les passants pressaient le pas, et les chiens s'en allaient la queue basse et l'œil hagard en rasant les murailles. Marcelle, inquiète, mit la têle à la fenêtre et prêta l'oreille un moment au sourd fracas qui précède l'orage.

« Voilà qu'il pleut , et M. Théodore est sorti , ditelle à Cascarel, qui rentrait en toute hâte.

— Je le sais, répondit-il ; tantôt je l'ai rencontré

du côté de laplacettedu Foin- Vert; il marchait vite. S'il avait dit où il allait, j'irais lui porter un parapluie.

— Sans doute il se promène, murmura Marcelle en soupirant ; depuis qu'il est en deuil, cela ne lui était pas arrivé.

— Par bonheur, il y a là-haut quelques masures où il aura pu se remiser, dit Cascarel après avoir refermé la fenêtre. Jésus Dieu, quel temps ! »

L'orage avait éclaté : pendant plus de deux heures, le tonnerre gronda sans interruption, et des torrents de pluie lavèrent les rues de la ville d'O...; puis, vers le soir, un rayon de soleil éclaira l'horizon, et les oiseaux joyeux recommencèrent à voler dans le ciel rasséréné. Théodore n'était pas rentré, et quand la. nuit vint, il n'avait pas reparu encore. Marcelle était à la fenêtre, regardant avec anxiété les passants qui traversaient le fond de la rue et croyant à chaque instant reconnaître Théodore. Son inquiétude était si vive, des idées si lugubres se présentaient à son esprit, qu'elle dit à Cascarel l

« Le tonnerre est tombé plusieurs fois cette aprèsmidi.... N'avezrvous pas entendu dire qu'il est dan-» gereux de se promener par un temps d'orage 1

— Tranquillisez-vous, répondit Cascarel; il y a un ermitage sur chacune des trois montagnes qui entourent la ville d'O..., et c'est chose certaine que jamais créature humaine n'y a été tuée par le ton» nerre ; mais comme la pluie y mouille les geps9 ainsi que partout ailleurs, je vais allumer un bon feu pour sécher les habits de M. Théodore. »

Il était nuit depuis longtemps lorsque Théodore

revint. Marcelle, qui l'avait reconnu avant qu'il fût arrivé au seuil de sa maison, courut lui ouvrir la porte.

« Grand Dieu du ciel! que vous est-il arrivé? » s'écria-t-elle en le voyant entrer tout pâle et défait, ses cheveux en désordre et ses habits trempés par la pluie, compie s'il venait de traverser une rivière à la page.

Il ne lui répondit pas, et monta l'escalier en s'appuyant d'une main sur elle et de l'autre main sur la grosse corde qui servait de rampe. Gascarel vint audevant de lui et le soutint, car ses jambes fléchissaient.

? Ah ! mes bons amis, je me sens bien mal I dit-il d'une voix faible et en s'arrètant sur le palier.

— Ça ne sera rien, répondit Gascarel en s'empres-sant autour de lui ; venez vite vous reposer. C'est l'humidité qui vous a pénétré jusqu'à la moelle des os. Je vais vous faire un bon verre de vin chaud avec de la cannelle; il n'y a rien de tel pour les refroidissements. »

Quand Théodore fut assis au coin du feu dans sa chambre, Marcelle renouvela doucement ses ques-* tions.

« Ahl je guis bien malheureux, ma pauvre fille! lui répondit-il aveq une sorte de calme ou plutôt d'accablement ; mes espérances sont détruites, mon cœur brisé.... Je ne sais plus si j'existe....

— Que vous est-il arrivé ?.,. répéta Marcelle ; ditesle-moi, au nom du cielL.

— C'est une chose que tu ue pourras croire 1 flt-il en baissant la tête sur ses mains ; aujourd'hui je suis

allé demander Camille en mariage, et j'ai été repoussé!...

— M. Signoret vous a refusé sa fille ! s'écria Marcelle.

— Non, non, pas lui! C'est elle, elle-même, elle seule, qui m'a refusé ! répondit-jl en appuyant sur chaque mot, et cela, elle l'a déclaré en présence de sa famille, en face de sa mère et de sa marraine, qui toutes deux pleuraient. Je me suis humilié jusqu'à me mettre à ses genoux pour tâcher de la fléchir, car je Faime, et je ne peux pas vivre sans elle.... Je l'ai suppliée d'ajourner du moins sa résolution.... Avec quelle hauteur, avec quelle contenance impassible elle m'a écouté ! avec quelle fermeté cruelle, implacable, elle m'a répondu que tout était fini, qu'elle ne serait jamais ma femme!... Oui, elle m'a parlé ainsi, à moi qui sans défiance lui avais donné mon cœur et ma vie.... Oh! quelle trahison !... »

Tandis qu'il découvrait ainsi la mortelle blessure qu'il venait de recevoir, Marcelle sentait naître dans son âme un sentiment confus, mêlé d'affliction et de joie, un secret transport qui lui faisait en même temps bénir le ciel de lui avoir épargné la plus cruelle douleur et s'attendrir sincèrement sur les souffrances de Théodore. Elle pleura beaucoup lorsqu'il lui raconta qu'en sortant de la maison des Signoret, il avait marché au hasard et gagné la campagne, sans s'apercevoir que l'orage venait d'éclater.

« Je suis allé ainsi bien loin, dit-il en frissonnant. Les éclairs m'aveuglaient, l'eau du ciel ruisselait sur moi ; mais cette pluie froide me faisait du bien : il me semblait qu'elle rafraîchissait mon cerveau et

calmait mon sang; peu à peu je suis rentré en moimême, et alors j'ai pleuré.... À présentée suis tranquille, tu le vois.... * •

Il sourit amèrement et resta un moment silencieux, puis il s'écria : « 0 Camille, Camille!... » Et il fondit en larmes.

« Voulez-vous la fuir? voulez-vous partir et aller bien loin ? » s'écria Marcelle, qui n'imaginait pas d'autres remèdes pour une telle douleur.

Théodore secoua la tête.

« Non, dit-il; je suis lâche.... Il n'y a pour moi qu'une consolation, c'est de rester où elle est, où je pourrai l'apercevoir quelquefois ; ce bonheur-là, elle ne pourra pas me l'ôter.... »

Le malheureux amant passa une mauvaise nuit ; malgré le breuvage tonique dont Cascarel lui fit prendre une forte dose, il eut le frisson, et le lendemain la fièvre se déclara. Pendant huit jours, il fut assez sérieusement malade pour que le docteur Gorgelaine vînt matin et soir passer un quart d'heure à son chevet. Toute la bonne société d'O.... vint demander de ses nouvelles, et lorsqu'il fut en convalescence, il reçut la visite de tous les gens considérables .de l'endroit. Les dames elles-mêmes lui donnèrent ce témoignage d'intérêt marqué : Mme Chapusot et la tante Dorothée vinrent plusieurs fois en personne s'informer de sa santé, et lorsqu'il fut un peu rétabli, elles lui firent souvent compagnie. La présence de la vieille demoiselle lui causait toujours une vive émotion, et volontiers il se trouvait seul avec elle, parce qu'il osait lui parler de Camille. La tante Dorothée s'indignait alors contre sa filleule.

« Ah I disait-elle, le monde est bien changé! Autrefois les femmes n'étalent pas ainsi : s'il y avait des cœurs inconstants et perfides, ce n'était point parmi nous. Àhl cher monsieur Théodore, éi dans ma jeunesse, j'atais rencontré un amant tel que tous, je lui aurais été fidèle jusqu'à la mort ! »

Un jour Théodore lui dit en soupirant:

c Croyez-vous que, si mon oncle ne m'avait pas déshérité, Camille aurait été infidèle ?

— Non, répondit-elle franchement 5 son âme n'est pas vile et intéressée, mais elle est vaine ; l'entofarage d'un homme la séduit ou lai repousse autant que sa personne. Sans s'en douter* elle aimait ai vous l'hôtel Fauberton.

— Ainsi elle pourrait m'aimer encore si j'étais riche? fc'écria Théodore.

— Ce ne serait pas impossible, à mon avis, » kri répondit la vieille demoiselle.

Théodore se rétablit assez promptement ; mais à mesure que sa santé s'améliorait, la plaie qui saignait au fond de son cœur semblait devenir plus vive. Mai* celle s'aperçut qu'il regrettait vivement la fortune dont son oncle l'avait privé. Il ne pouvait passer devant l'hôtel Fauberton sans soupirer* et souvent il disait au bon serviteur que l'oncle César avait oublié dans son dernier testament :

* Àh! mon pauvre Cascarel* ils ont bien tort ceux qui prétendent que la fortune ne fait pas le bonheur! Si j'étais riche, je serais heureux... i Quelle joie si je pouvais gagner de l'argent ! si, devenu riche par mon travail, je pouvais racheter cette maison qui devait m'appartenirl...

— Ah! monsieur Théodore, c'est un beau rêve que vous faites là, s'écriait Gascarel de l'air d'un homme qui craint de se flatter d'un espoir chimérique; je vois bien que vous songez toujours au temps passé. Eh bien ! je suis comme vous : je ne puis ihe souffrir dans cette maison-ci, qui est pourtant propre et agréable. Le cœur me fait mal quand je passe devant l'hôtel et que je vois ces fenêtres toutes closes, cette porte qu'on dirait fermée depuis cent ans, tant il y a de vert-de-gris sur le marteau.... Je suis sûr que le lustre du salon est couvert de toiles d'araignée!... Voyez-vous, monsieur Théodore, je consentirais à tout, je ferais tout au monde pour pouvoir aller donner un coup de balai là dedans!... »

G'était Me Beaumoulin qui avait été chargé de régler la succession de l'oncle César et de l'administrer provisoirement ; mais cette grande fortune se trouvait en partie entre les mains de son confrère M* Chardacier, qui, plus habile que lui, soulevait, pour ne pas s'en dessaisir, d'interminables difficultés.

« J'ai mon idée, disait-il à Théodore. S'il faut restituer à la fin, eh bien ! nous restituerons; mais en attendant je ne veux pas que ce clerc d'escabelle tripote à son plaisir dans des affaires qui sont en si bon ordre . » Théodore ne cherchait pas ouvertement les occasions de voir Camille, et elle affectait de l'éviler depuis i qu'elle avait refusé d'être sa femme. Elle vivait plus | que jamais retirée, car le monde avait été contre elle i dans cette circonstance. On pensait généralement que i le pauvre amoureux était guéri de sa passion pour cette ingrate ; Marcelle seule savait bien qu'il l'aimait toujours.

« Tu verras, lui disait- il parfois, je deviendrai riche, et j'irai encore la demander à son père. Je l'ai tant aimée, j'ai tant souffert qu'elle sera touchée de ma constance, qu'elle me rendra son amour.... Oui, j'en suis sûr, je l'épouserai.... Tu ne me réponds pas, Marcelle ; tu es indignée? Va, tu as raison, je suis lâche!... J'aurais dû l'oublier; mais c'est malgré moi que je l'aime ; c'est malgré moi qu'elle est ma joie , mon tourment, le seul mobile et l'unique intérêt de ma vie. Ah! quand notre cœur s'est ainsi donné, il faudrait le briser pour le reprendre 1

— Je le sais, » répondait douloureusementMarcelle.

Quelquefois Théodore, saisi d'un découragement passager, lui disait amèrement :

« Qu'il est difficile de devenir riche ! Je comprends ceux qui hasardent leur vie pour arriver tout de suite à la fortune. Si j'étais plus jeune, j'irais en Californie !... »

Puis il revenait à son idée fixe et cherchait dans son esprit les moyens d'arriver bientôt à une boone position dans le monde : pour .commencer, il alla courageusement travailler dans l'étude de Me Chardacier.

Une après-midi, Mme Chapusot rencontra Théodore sur la grande place. La bonne dame était en chapeau à plumes, avec son châle Ternaux sur les épaules et des bagues à tous les doigts.

« Bonjour, mon cher monsieur, dit-elle en s'arrètant, je suis charmée de vous voir. On se plaint de vous à la maison ; vos visites sont trop rares. Nous nous amusons beaucoup maintenant; je reçois les jeudis^M. Chapusot doit aller vous le dire. Vous me

voyez en train de faire des visites pour mes invitations. Maintenant je vais près d'ici, au coin de la place.

— Permettez-moi de vous offrir mon bras jusquelà, dit poliment Théodore.

— Non pas, non pas! s'écria-t-elle avec son petit rire aigu ; vous ne pouvez m'accompagner ; je vais chez M. le capitaine adjudant-major faire une visite d'adieu à Mme l'adjudante; elle part ce" soir; le régiment change de garnison, il va à D.... »

Elle se tut l'espace d'un moment, comme pour aiguiser sa langue ; puis elle ajouta :

« La belle Camille part avec sa sœur; on dit que le colonel lui fait sa cour.

— Ah ! on dit cela! » murmura Théodore en changeant de visage.

C'était la première fois que le dard infernal de la jalousie le touchait au cœur; jusque-là, il ne lui était pas même venu à l'esprit qu'un rival pût tenter de plaire à Camille, et encore moins qu'elle pût lui donner son amour. Sa douleur fut excessive, et d'autant plus mortelle qu'il la concentra en lui-même. Dès ce moment, il renferma au fond de son cœur tout ce qui restait do son amour, c'est-à-dire une passion aride, désespérée, une sombre jalousie. Il ne prononça plus devant Marcelle le nom de Camille, et lorsque, plus effrayée, plus navrée de son silence que de ses transports de douleur, elle sollicitait indirectement ses confidences, il lui disait avec un sourire triste :

« Va, chère fille, je ne te cache rien, mon esprit est tranquille ; mon cœur est mort. >»

Mais Marcelle ne le croyait pas.

Six mois plus tard, Camille revint au logis paternel. Elle n'était pas mariée. Mme Ghapusot, qui était en correspondance avec une dame du régiment, affirmait qu'elle £vait failli épouser le colonel. Quoi qu'il en fût, elle était toujours belle et plus fière que jamais,

« Pourtant elle va sur ses trente ans !' disait Mme Ghapusot après avoir calculé tout haut les dates.

— Je connais des filles qui se sont mariées bien plus tard, » répondit un jour la tante Dorothée.

Environ trois ans «près la mort de l'oncle César, Théodore,- dont l'ambition s'était tout à fait calmée, remplissait les fonctions de maître clerc chez le no<taire Chardacier, avec la perspective de lui succéder à une époque peu éloignée. Son intérieur était celui d'un vieux garçon bien installé, bien soigné. Marcelle dirigeait sa maison, Cascarel vieillissait tranquillement chez lui. Il avait une existence calme et facile , sinon heureuse. Quoique la tenue de ce ménage annonçât la plus humble médiocrité , il y régnait un si bel arrangement, un ordre si parfait, que la tante Dorothée y venait, comme elle se plaisait à le dire, pour se mirer dans les meubles , et qu'ensuite elle allait dire à sa filleule :

« En vérité, la pauvreté n'est point laide ! Nous ne

sommes pas riches , tous tant que nous sommes , et

pourtant ce qui nous environne n'effraye point les

yeux! C'est mieux encore chez Théodore Fauberlon;

' il règne chez lui un air d'élégance.

— Eh ! tant mieux , répondait froidement Camille; il a plus de mérite qu'un autre à se contenter de peu. L'autre jour, j'ai vu , en passant , les pots de fleurs

alignés sur ses fenêtres; il faut avouer que cela ne • ressemble guère à l'orangerie de l'hôtel Fauberlon.»

Un malin, en arrivant à l'étude, Théodore trouva Me Chardacier qui l'attendait. Le bonhomme avait une physionomie singulière : ses petits yeux gris flamboyaient; il hochait la tête d'un air triomphant , et ne s'apercevait pas que ses lunettes d'or étaient descendues sur le bout de son nez. Il entraîna Théodore dans son cabinet, et lui dit en l'embrassant avec transport ;

« Mon cher ajni, nous allons rentrer à l'hôtel Fauberton ; vous héritez cette fois, vous héritez de droit . . . . Je m'étais toujours figuré que cela arriverait I

— J'hérite! répéta Théodore stupéfait.

— Eh! oui, cette pauvre enfant est morte, je viens d'en recevoir la nouvelle. Elle était si chétive, si malingre! cela ne m'a point surpris.... La moitié de la succession vous revient * puisque vous représentez seul la branche paternelle ; ses quatorze parents de la branche maternelle se partageront l'autre moitié...» C'est à peu près ce que votre oncle avait économisé. Ainsi Vous n'êtes point lésé du tout : le dernier neveu des Fauberton recueillera intégralement la fortune de la famille. »

Le petit clerc, vulgairement appelé saute-ruisseau, qui faisait les commissions de l'étude, se trouvait derrière la porte ; il s'échappa aussitôt- et alla répandre cette nouvelle dans la ville. Ni le triomphe des Signoret le jour du bal , ni la retraite de l'oncle César, ni sa mort , ni ses funérailles , ni la lecture du ' testament qui déshéritait Théodore, n'avaient produit une sensation comparable à celle que fit ce dernier

événement. Cette fois, la ville entière , honnis la famille Signoret , alla faire son compliment de condoléance à Théodore avec des expressions qui n'avaient rien de triste. Il reçut dans la journée pour le moins cent visites. Me Beaumoulin vint des premiers avec M. et Mme Ghapusot. La bonne dame embrassa Théodore avec effusion , et dit en lui serrant la main : « Pourvu que ce soit pour votre bonheur ! »

Il comprit cette étreinte significative , ces paroles vagues, et répondit avec un sourire : « Vous verrez ! .. . »

Cascarel était hors de lui ; on lui faisait aussi compliment, et il répondait avec naïveté : « Je vais prendre le deuil , comme j'ai fait à la mort de mon pauvre maître, quoiqu'il ne m'eût rien laissé; niais, voyezvous , je suis comme de la famille ! »

Le môme soir, lorsque Théodore se trouva seul avec Marcelle , il s'assit près de la petite table où elle travaillait, et lui dit doucement:

« Tu ne me parles pas, toi; tu t'es tenue à l'écart toute la journée, et maintenant tu pleures....

— Je pleure de joie , répondit-elle ; il fallait que vous fussiez riche pour être peureux; eh bien ! la richesse est venue. »

Et, comme il ne lui répondait pas, elle ajouta avec effort : « A présent vous pourrez vous marier.

— Oui, fit-il à demi-voix, oui, je me marierai; mais je n'épouserai pas Camille.... »

Marcelle le regarda d'un air étonné.

'«Tu doute's? reprit-il, eh bien! tu verras.... tu verras.... bientôt. »

Là-dessus il lui serra la main et se retira dans sa chambre.

Le lendemain, Mc Chardacier et Théodore partirent pour Marseille afin de régler les affaires de cette succession deux fois si inopinément transmise. Leur absence dura un mois. A son retour, Théodore trouva que tout était prêt à l'hôtel Fauberton pour le recevoir : déjà Cascarel y était installé ; mais Marcelle était restée dans la petite maison.

Un quart d'heure après son arrivée, Théodore alla la voir :

« N'est-ce pas, ma bonne Marcelle, que tu as été bien étoïmée quand je t'ai écrit de rester ici? lui dit-il affectueusement.

— Oui, répondit-elle avec douceur; mais j'ai pensé que vous aviez une raison....

— Et tu ne l'as pas devinée assurément ! s'écria-t-il; Marcelle, tu resteras encore ici quelques semaines ; ensuite, si tu le veux, tu reviendras.... tu reviendras le jour de notre mariage, lorsque tu seras Mme Fauberton!... »

La pauvre fille serra la main qu'il lui tendait et se prit à pleurer silencieusement; mais il comprit bien qu'il n'avait pas besoin de lui demander son consentement deux fois.

Un mois après, Théodore épousa l'humble Marcelle. On n'osa pas dire que c'était une mésalliance. Tout le monde savait qu'elle sortait de la petite bourgeoisie et que son père était un artiste. La cérémonie se fit sans aucun apparat, parce que Théodore portait Encore le deuil d'héritier; mais la haute société ne se dispensa pas d'assister à la bénédiction nuptiale. En sortant de l'église, la tante Dorothée et Mme Chapusot se trouvèrent face à face.

« Voilà pnfin un Fauberton marié I dit Mme Ghapusot; vous l'aviez toujours prédit, ma chère demoiselle.

— Oui, répondit la vieille fille; mais je m'étais trompée à moitié...* Heureusement Camille se marie dans un mois, le même jour que sa sœur Alphonsine!

— Toutes deux épousent des officiers! 6'écria Mme Ghapusot.

— Oui, elles font d'assez beaux mariages, répondit négligemment la tante Dorothée; Camille épouse le colonel. Toutes les demoiselles majeures n'ont pas tant de bonheur t..» Mais, pardon, je ne vois pas avec vous vos charmantes filles* et j'allais oublier de vous demander de leurs nouvelles ! »

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