Deux actes de Domitien en qualité de censeur représentés dans les bas-reliefs du double pluteus, découvert en 1872 au Forum Romain
Dans les premiers jours du mois de septembre 1872, en poursuivant les fouilles du Forum Romain, on découvrit non loin de la colonne de Phocas deux grands plutei ou parapets, en marbre, parallèles entre eux, dressés sur un soubassement composé de plusieurs morceaux de travertin , et formant une sorte de passage de la largeur d’une voie suffisante, avec une direction parallèle à la façade du Capitole. On constata ces particularités en démolissant complètement les restes d’une tour du moyen-âge dans les fondations de laquelle ce beau monument, du Forum était resté encastré pendant des siècles. Les deux plutei, et par conséquent, aussi, le passage compris entre eux, ont 5 m. de long et 1 m. 39 cent, de haut. Quant à leur position, il est à remarquer qu’ils se trouvent entre la colonne de Phocas et le côté Nord du Forum. Ils étaient donc très rapprochés de la voie antique qui parcourait le Forum de ce côté, passait ensuite sous l’arc de Septime-Sévère, et rejoignait, au-delà de l’arc, le clivus Cctpitolinus l. Si on les avait prolongés, les deux parapets auraient atteint la voie en question à angle droit.
1 Les fouilles ont fait découvrir, en môme temps, un tronçon de cette voie , avec son pavé. Ne pas la confondre avec le tronçon plus ancien et direct de la Sacra via.
Nos phitei se composent de très grosses plaques ou plutôt blocs de marbre encastrés l’un dans l’autre. Ils sont couverts d’une profusion de bas-reliefs et ornés d’une belle corniche aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Il est incontestable que le monument occupe encore son emplacement primitif, car il est assis très régulièrement, et avec une parfaite symétrie entre un pluteus et l’autre, sur des soubassements parallèles, en travertin, ayant des fondations h Mais les plutei ne sont pas aussi bien conservés l'un que l’autre. Il ne manque au plus rapproché du Capitole qu’un très petit morceau du couronnement , tandis qu’il y a à regretter, dans l’autre, la perte d’un des grands blocs, du dernier à droite du spectateur, ainsi que de presque toute la corniche et de la partie supérieure des bas-reliefs y attenante 2. La première perte est très grave , parce que nous ne voyons plus le personnage principal, ni la fin de la composition. La seconde l’est beaucoup moins , car elle ne nous a enlevé aucune partie essentielle du sujet, mais simplement le sommet des édifices formant l’arrière-plan de la scène.
Ces détails donnés , examinons minutieusement le monument. Nous commencerons par une simple description de ce
1 La Surintendance Koyale des fouilles et antiquités , afin de mieux rajuster les blocs, un peu disjoints, et de photographier plus commodément, les bas-reliefs, fit d’abord défaire , puis refaire les deux plutei. Nous n’y trouvons rien à redire. Mais, au lieu de les replacer directement sur leurs soubassements de travertin , elle y a introduit une plinthe moderne en marbre: introduction arbitraire et intolérable, parce qu’elle altère le monument, et lui enlève son caractère et ses proportions, en augmentant la hauteur. On sait que les plutei ou parapets peuvent surgir de terre sur un simple socle, et qu’il est très rare qu’ils dépassent en hauteur la taille humaine. Espérons qu'on aura un jour le bon sens de rendre sa vraie forme à ce monument classique.
- Voir les planches I et II, mais en ne perdant pas de vue que la plinthe sur laquelle reposent les bas-reliefs est moderne , comme nous l’avons signalé avec regret dans la note précédente. Nos lithographies sont si exactes que nous pouvons nous dispenser de donner une description minutieuse du mode de juxtaposition des blocs de marbre , des fragments qui manquent et des cassures.
qui y est représenté. Puis nous chercherons à fixer approximativement l’époque de l’érection, en observant le style et le travail des sculptures. Après quoi , nous expliquerons les scènes des bas-reliefs des côtés extérieurs , en nous attachant à en découvrir le rapport avec les scènes des bas-reliefs des côtés intérieurs et avec l’histoire du Forum Romain. Nous jetterons ensuite un coup-d’œil sur la disposition des édifices du Forum qui furent comme le théâtre de ces faits historiques. Enfin, nous exposerons notre opinion sur la nature et l’usage de ce monument, dont la découverte a été vraiment une bonne fortune pour les fouilles actuelles '.
Le même sujet est répété, mais en sens inverse, sur les côtés intérieurs des deux plutei (Planche III) \ En suivant ce passage, on voyait à droite et à gauche, de grandeur presque naturelle, les trois victimes rituelles du sacrifice appelé solitaurilia ou suovetaurilia , c’est à dire le porc, le bélier et le taureau (sus, ovis, taurus), mar-
1 II nous parait à propos d’avertir les lecteurs que les explications que nous allons donner sur ce monument ne sont autres que celles que nous avons déjà données dans une série d'articles publiés par YOsservalore Romano (septembre-novembre 1872), peu après la découverte. Nous n’avons pas changé d’avis à la suite de l’opinion différente émise à ce sujet par notre illustre ami M. G. Henzen (Bullel. dell'lslit. di Corrisp. archeolog., N° 12, déc. 1872, p. 273-81), opinion exposée aussi dans la Revue archéologique (juin 1873, p. 425), et moins encore à la suite de l'interprétation de M. Hector Brizio dans son article qu'ont publié les Annali du même Institut (An. 1872, p. 309-30. Mon. vol. IX, tav. XLVII , XL VIII tav. d'agg. P; cf. Sulle scoperte archeologiohe délia ciltà e provincia di Roma negli anni 71-72, relazione délia R. Soprinlendenza agli scavi, p. 62-71), ou de celle de M. Camille Ravioli fil soggelto esposto dalle figure e dal fondo nei due bassorilievi del Foro Romano. Roma, 1872.) Ajoutons que M. Tocco a parlé de la découverte dans YOsservalore Romano (1872, NN0S 215, 226), et M. l’avocat Montanari dans la Voce délia Verità du 24 octobre 1872. La première nouvelle en a été donnée par la Surintendance Royale dans un article plein d’erreurs et de sottises ( Gazzella ufficiale du 14 septembre 1872).
2 Nous n'avons pas besoin d’avertir le lecteur que, dans cette Planche, le pluteus a été dessiné plus en petit parce que le sujet est représenté dans de plus grandes proportions.
chant l’un derrière l’autre, dans l’appareil solemnel prescrit par la liturgie. La grosseur et le bel aspect de ces victimes nous portent à croire qu’il s’agit ici de ce que l’on appelait suove ■ taurilia majora sacrifices pour lesquels il fallait des animaux adultes et bien nourris. Ainsi , ce bélier à la laine opulente nous rappelle Varies et le vervex altilaneus des tables Arvaliques *. Le style de ces sculptures est grandiose, facile, et ne manque pas de morbidezza. Tout observateur intelligent conviendra que nous avons affaire à un bas-relief des temps les plus florissants de l’art gréco-romain.
11 est hors de doute que les bas-reliefs que nous venons de décrire des côtés intérieurs des plutei doivent avoir quelque rapport avec ceux des côtés extérieurs. Quant au caractère du sacrifice en question, il est à propos de rappeler que c’était une cérémonie d 'expiation ou de purification , usitée surtout dans les lustrations des villes , des champs , du peuple, de l’armée (i amburbium , ambarvale, lustrum, lustratio exercitus). On offrait aussi des suovetaurilia, à l’occasicn de triomphes, à Jupiter et aux autres dieux de la guerre 1 * 3, et même à propos d’évé-
1 Solitaurilia ultra volueril caedito. Ilia enim vocabantur majora in quibus nempe hostiac majores h. e. adultae et perfeclae aelatis ; alia minora hosliae h. e. adhuc laclanles immolabantur. Festus in Opima; cf. Marini, Alti dei frai. Arv., tav. XXXI, XLI. XLIII. Autant que nous nous le rappelons, voici les monuments où ce sacrifice est représenté: l'Arc de Constantin . dans un des bas-reliefs relatifs à Trajan (Bellori , Veteres arcus , 27) ; la Colonne Trajatie , dans plusieurs endroits (Santé Bartoli, Col. Trai. 7, 37, 77, 78. Cf. Frohner, p. 77. 110, 136); l'Arc de Suse (Rossini, Arclii, tav. II, III); Je piédestal de colonne dont est flanquée l'entrée principale des Jardins Farnèse (Gruter, CXVI, 4) ; un bas-relief jadis de la Bibliothèque de Venise, maintenant du Musée de Paris (E. Q. Visconti, Notice des statues , etc., n. 143); un autel rond de la Villa Borghèse (Platner und Urlichs, Beschreib. Roms, p. 472); une peinture du manuscrit d'Homère de l'Ambrosienne, à Milan (Inghirami, Gallcria omerica, tav. XXIX). On pourrait citer aussi un compartiment de la Tavola Iliaca , s’il ne portait une chèvre, outre les trois victimes habituelles.
* Marini, 1. c., tav. XXXII.
3 Servius, ad Virg. Eneid., III, 21; IX, 627.
neraents militaires moins solemnels c’est ainsi que fut lustrée l’aire du temple de Jupiter Capitolin après l’incendie de Vitellius , quand on entreprit la construction du nouveau temple 2. Quelquefois aussi on sacrifiait à Bacchus, à Cérès et à d’autres divinités protectrices des campagnes au moyen de suovetaurilia minora 3. Selon le rituel, les trois victimes, avant d’être immolées, devaient faire trois fois le tour du lieu, de la foule ou de la chose qu’il s’agissait de purifier 4. C’est sans doute en mémoire de cette prescription liturgique qu’elles sont représentées, dans nos bas-reliefs, marchant l’une derrière l’autre. Il est donc bien évident que les scènes sculptées dans les deux basreliefs extérieurs, que nous allons décrire, doivent avoir quelque rapport avec les suovetaurilia majora dont la représentation occupe une si grande place dans le monument.
Examinons d'abord les bas-reliefs du pluteus situé du côté du Capitole (PL I). Nous parlerons plus tard de sa forme et de sa riche corniche. La composition se divise en deux parties.
A gauche du spectateur, il y a en premier lieu un arc ou fornix orné de pilastres d’ordre corinthien. Un intervalle très étroit le sépare d'un édifice en forme de temple, de style également corinthien, qui devait être hexastyle, mais qui, par suite d’une erreur du marbrier, n’a que cinq colonnes sur la façade s. Devant et sous cet édifice, le suggestum ou estrade des rostres, — ceci nous transporte au Forum, — sur lequel un personnage majestueusement drapé dans sa toge se tient debout, dans l’attitude de la harangue, le bras droit, aujourd’hui cassé en partie , un peu levé , un volumen ou rouleau de papier dans la main gauche. Remarquons qu’il n’a plus la tête, tandis que
' Tacit., Annal. VI, 37.
* Id., Hist. IV, 53.
8 Pauly, Real Encyclopédie, s. v., suovetaurilia , vol. 6-2.
1 Marquardt, Hand der rom. Alt. IV, p. 418, n. 59, 60.
8 II peut y avoir 5 colonnes sur les côtés d’un temple, mais jamais sur la façade. Le sculpteur de l’arrière-plan de ce bas-relief a donc commis une bévue.
presque tous les autres personnages l’ont encore, défigurée à coups de marteau, mais presque toujours reconnaissable: cela peut s’expliquer jusqu’à un certain point par cette considération qu’ils sont moins saillants que lui. Derrière lui , sur le plan incliné par lequel on monte au suggestum, six personnages revêtus d’une courte, mais large tunique, et d’un pallium à franges. Ce sont des licteurs , que l’on reconnaît à leurs faisceaux plus ou moins conservés. Les uns et les autres appartiennent évidemment à la suite du personnage qui harangue. Au pied des rostres se presse l’auditoire, représenté par treize hommes: quelques uns portent la tunique et le pallium; d’autres, des vêtements moins amples et de forme complètement différente , bordés de bandes ou clavi sur la poitrine , et avec des ouvertures pour passer -la tête et les bras. Nous croyons ne pas nous tromper en reconnaissant dans ce vêtement le pardessus qu’on appelait pcienula. La plupart de ces individus portent une espèce de brodequins fermés , lacés sur lé cou du pied. Aucun n’a la toge. On distingue encore parfaitement que presque tous ont le menton et les joues rasés. Généralement, les auditeurs acclament l’orateur en levant le bras droit.
Dans la seconde partie de la composition , qui fait suite immédiatement, nous trouvons un suggestum , mais sans rostres, un simple tribunal du Forum, où siège, sur un riche tabouret recouvert d’un tapis, un personnage revêtu de la tunique et de la toge, les pieds sur un suppedaneum ou escabeau. Sa face n’est plus reconnaissable. Son bras gauche, qui n’existe plus, devait être levé jusqu’à la hauteur de la tête: il s’appuyait probablement sur uu sceptre. Il étend le bras droit vers ce que lui présente une femme , debout devant lui , également sur le suggestum. Elle porte la double tunique, avec des demi-manches , et un large manteau, et tend au personnage assis un enfant qui repose sur son bras gauche. Elle devait conduire par la main droite un autre enfant un peu plus grand, dont il ne reste plus que les traces, mais des traces évidentes, au dire de sculpteurs distin-
gués ’, qui se fondent sur l’attitude de la femme, sur plusieurs saillies du marbre, et sur les restes d’un talon de l’enfant. Derrière et sous le tribunal , un groupe de quatre personnages, revêtus aussi de la paenula, regardant ce qui se passe sur le suggestum: deux tiennent à la main un volumen.
Passons, maintenant, à l’arrière-plan des scènes. Après le temple aux cinq colonnes, il y a un large espace sans constructions. Puis commence un édifice à plusieurs arcs, avec des colonnes d’ordre dorique adossées aux pilastres, et des têtes de lion dans les clés des arcs : c’est probablement une des basiliques du Forum. L’espace libre entre elle et le temple indique l’ouverture d’une large rue. À l’extrémité de l’édifice à plusieurs arcs , et au delà du groupe de quatre personnages dont il a été question tout à l’heure, s’élèvent deux bases carrées, placées bien en avant de la ligne de la façade de la basilique. De la première de ces bases surgit un figuier recouvert de ses feuilles. La seconde supporte une statue à-demi brisée d’un silène, qui a une outre sur les épaules. Nous verrons que c’est la statue bien connue de Marsyas du Forum Romain .
Avant de passer à la description de l’autre bas-relief, il n’est pas hors de propos de jeter un coup-d’œil sur l’architecture de ce pluteus, et surtout sur sa riche corniche: d’autant plus que ces particularités ne sont pas aussi faciles à observer sur l’autre bas-relief, beaucoup moins bien conservé. A chaque extrémité du pluteus en question, il y a une saillie en forme de petit pilastre , qui se prolonge sur la corniche. Voici les éléments de la modénature de cette corniche : listel, gueule droite avec feuilles de laurier, larmier avec double méandre,
1 Nous qui avons parlé le premier de ces bas-reliefs, — car le premier rapport de la Surintendance Royale ne mérite pas qu’on en tienne compte, — nous avons aussi découvert l’enfant qui a été emporté par la cassure du marbre. Et à l'appui de notre opinion nous pouvons citer celle de sculpteurs éminents, tels que MM. Wolff, Gnaccarini , Solari ( Osser valore liomano, 1872, N° 249).
gueule renversée avec la gousse d’ail , fuserolle , listel. Ces ornements sont bien dessinés et sculptés avec franchise: l’effet général de ce couronnement du pluteus est élégant. Mais, circonstance très caractéristique , chaque membre de la corniche a un ornement qui lui est propre ; aucun n’en a été privé, comme cela se pratiquait, à une époque d’un goût plus pur, pour la plus grande harmonie de l’ensemble et pour le repos de l’œil.
Passons maintenant à l’autre bas-relief, à celui qui est tourné vers le temple de César et vers le côté court et opposé au Capitole, du Forum (PL II). Nous avons déjà dit qu’il est très endommagé et qu’il en manque des morceaux. Toujours en commençant à gauche du spectateur , il y a d’abord le même figuier et la même statue de Marsyas que sur le bas-relief tourné vers le Capitole , avec cette seule différence qu’ici le figuier a des fruits , outre les feuilles, et que ce n’est pas la statue, mais l'arbre, qui occupe l’extrémité du bas-relief. Puis, une scène ayant pour arrière-plan une autre basilique du Forum. Cette scène se compose de neuf hommes défilant l’un derrière l’autre, de gauche à droite, et portant les uns sur les bras, les autres sur l’épaule, de gros livres, ou plutôt faisceaux de livres, entourés de courroies au milieu. Ces porteurs sont revêtus d’une simple tunique relevée par une grosse et large ceinture dont on ne voit que l’extrémité, qui leur pend sur le ventre. Us ont aux pieds des sandales basses , ou plutôt la caliga, chaussure militaire dont nous avons d’innombrables exemples dans les bas-reliefs antiques , ainsi, tout près d’ici , dans les soldats conduisant des prisonniers, sculptés sur les bases des colonnes de l’Arc de Septime-Sévère. Us ont eu outre , en bandoulière, un baudrier d’où leur pend, sur le flanc droit, une espèce de poignard ou dague , dans son fourreau. Evidemment ce sont des soldats dans la tenue légère de corvée, U ressort do l’acte du premier qu’ils viennent jeter ces livres par terre, dans un endroit où l’on en a déjà formé un monceau. Au-delà de ce monceau, un homme tenant aussi des livres , qui regarde du côté des
soldats comme s’il était chargé de surveiller l’opération. A sa gauche, un autre homme portant sur les épaules un gros faisceau de rouleaux de papier, qu’il s’apprête à décharger sur le monceau \ Un peu en arrière, un personnage revêtu de la paenula et dans l’attitude d’un simple spectateur. Puis un autre, en tunique et pallium , ayant aux pieds une haute chaussure militaire, se penchant un peu vers le monceau, et tendant de la main droite un objet maintenant brisé et que l’on ne reconnaît plus. Entre ce personnage et le suivant, se montre le buste d’un autre , portant la paenula. A côté de l’homme au cothurne, un individu revêtu de la toge, à l’attitude digne, se tient debout près du suggestum des rostres, dont, par suite de l’absence d’un des morceaux de marbre, on ne voit que l’extrémité, ainsi que la partie inférieure du personnage assis sur le suggestum et en présence de qui cette scène se passe au Forum. Les visages de ce bas-relief sont encore plus endommagés que ceux de l’autre. On les a évidemment gâtés exprès à coups de masse , car les autres parties du corps sont relativement bien conservées.
La scène a pour arrière-plan d’abord la basilique, puis un temple ionique hexastyle, et enfin, près du suggestum , un temple hexastyle corinthien. Entre ces deux temples, mais un peu en arrière, un arc.
En examinant le style des bas-reliefs dont nous venons de donner une description minutieuse, nous nous apercevrons bien vite que tout nous reporte, en eux, aux premiers siècles de l’empire. En effet, la composition est simple et plutôt uniforme, et arrangée
1 M. Henzen a pris ce faisceau pour un faisceau de bois à brûler, mais ce savant a commis une erreur, à notre avis. C’est un faisceau de volumina entourés d’une courroie , parfaitement semblable à ceux qu’on voit très souvent au pied des orateurs et des lettrés, surtout dans les sarcophages, et parfois aussi près de la Muse Clio. Le rouleau placé sur le monceau de livres est aussi un volumen.
sur deux plans seulement ', les mouvements des personnages sont faciles et naturels ; les plis des draperies , de bon style. En outre , — indice d’une importance capitale , — le travail n’a pas ce fini élégant , ce poli extrême , ce léché que nous savons, par l’histoire de l’art, s’être introduit dans la sculpture gréco-romaine à l’époque d’Adrien 1 2 3. Nous convenons doue parfaitement avec M. Henzen que les bas-reliefs sont antérieurs 4. Mais si l’observation du style des sculptures peut nous faire encore hésiter entre quelques dixaines d’années du 1er siècle de l’empire, celle du style de l’architecture nous permet de restreindre considérablement le champ de nos hypothèses. Nous avons vu que la corniche du pluteus, quoique d’un dessin élégant et d’une bonne exécution, pèche manifestement par abus d’ornementation. Or, l’histoire de l’architecture et les monuments romains nous prouvent jusqu’à l’évidence que cette habitude de trop décorer s’introduisit peu à peu dans l’art dès l’époque des premiers successeurs d’Auguste , et atteignit en quelque sorte son plus haut degré de vogue sous le règne de Domitien. U suffit , pour s’en convaincre , d’observer les décorations de l’Arc de Titus et celles du Forum Palladium ou Transitorium, oeuvres certaines de cet empereur, où l’on retrouve les mêmes défauts que dans la corniche en question. Ce défaut semble avoir été corrigé plus tard, grâce surtout au bon goût du grand Trajan, et l’art avoir été ramené peu à peu à ce qu’il était au commencement de l’empire. Il est certain , en effet , que les magnifiques fragments d’architecture du Forum de Trajan, ceux du temple de Vénus et Rome, œuvre d’Adrien, et le Temple
1 II n'y a qu'un point des deux bas-reliefs où la composition ait trois plans: c'est dans le pluteus tourné vers le Capitole, à l’endroit où il y a sur les rostres des licteurs qui paraissent être sous l'arc.
2 Lanzi, Nolizie preliminari circa la scullura degli anlichi , p. XLII. Les éminents professeurs de sculpture que nous avons nommés dans une note précédente ont reconnu avec nous ce caractère de l'exécution de nos bas-reliefs.
3 Bulletl. dell'Istit. di Gorr. Arch., 1872, n. Xll, p. 276 et suiv.
d’Antonin et Faustine ne sont guère inférieurs, pour la bonté du style, aux œuvres de l’époque d’Auguste On n’aurait certainement exécuté ni sous Auguste , ni sous Trajan , une corniche comme celle que nous avons sous les yeux, belle, mais surchargée de ciselures. Voilà donc un indice qui nous conduit pour ainsi dire par la main aux dernières années du 1er siècle et au règne du troisième des Flaviens.
Mais il est temps de passer à l’interprétation des deux sujets représentés sur nos bas-reliefs. Après un examen minutieux, nous n’hésitons pas à déclarer qu’ils sont relatifs au règne de Domitien et expriment la promulgation de deux cdits bien connus de cet empereur , à savoir celui qui interdit la castration des enfants et celui qui abolit les libelles diffamatoires i 2. Nous nous chargeons en conséquence de prouver que non seulement le monument en général, mais encore toutes les particularités des deux sujets , se rapportent parfaitement à l’époque du IIIe des Flaviens et aux deux épisodes en question de l’histoire impériale.
Montrons d’abord in genere la plausibilité de notre interprétation. D’une part, la présence de la basilique Julia 3 dans le Forum Romain et quelque autre circonstance que nous indiquerons plus loin ne nous permettent pas de remonter à une époque antérieure à Auguste. De l’autre , l’absence de barbes dans la plupart des personnages encore distincts ne nous permet pas de descendre jusqu’à l’époque postérieure à Trajan 4.
i Nibby, Belle antichità cli Roma. Borna, 1830, p. 83.
" Tillemont, Hist. des Emper., t. II, p. 72.
3 On reconnaît immédiatement dans nos bas-reliefs, même avec une légère science de la topogi'aphie de la Borne antique, le Forum Bomain, à la présence des rostres, du figuier ruminai, de la statue de Marsyas et des basiliques, notamment de la basilique Julia, qui forme la plus grande partie du fond du bas-relief tourné vers le temple de César (PI. II).
4 L’absence des barbes est une des raisons sur lesquelles s’appuie M. Henzen pour attribuer le monument à une époque antérieure à Adrien (1. c., p. 276).
Laissons de côté, ici, l’indice que nous avons signalé plus haut: c’est à dire que le style de l’art nous conduit directement à l’époque des Flaviens.
Or, comme il s’agit d’un somptueux monument public érigé dans un endroit très apparent du Forum Romain pendant le 1er siècle de l’époque impériale, il est aisé, il est tout naturel de conjecturer que le principal personnage des deux scènes , celui que nous voyons tantôt debout, tantôt assis sur le suggestum des rostres ou sur le tribunal , n’est autre qu’un empereur. Quel particulier, en effet, même illustre, aurait pu s’arroger un pareil honneur sans porter ombrage au souverain ? Voilà donc un autre indice qui nous permet de faire un pas de plus: le personnage principal est un empereur.
Allons plus loin encore. Les victimes liturgiques des suovetaurilia majora sculptées d’une façon si apparente et si solemnelle sur les deux côtés intérieurs des plutei ne peuvent pas ne pas avoir de rapport très strict avec les scènes des côtés extérieurs. Mais quel sera ce rapport ? Il ne s’agit, dans les deux bas-reliefs extérieurs, ni d’événements militaires, ni de lustrations de villes, de frontières, de champs, d’aires religieuses. Mais, dans l’un et l’autre , le personnage principal , c’est à dire l’empereur, occupant les rostres ou le tribunal , est en train de haranguer le peuple, de promulguer une loi ou un édit, et d’assister à son exécution. Cela étant, en d'autres termes le champ de l’hypothèse étant très restreint, l’idée qui se présente spontanément à l’esprit est que les trois victimes des suovetawilia, comme symbole de la lustration censoriale , sont là pour faire allusion à la charge de censeur, devenue impériale, et exercée par l’empereur dont il s’agit dans les deux circonstances représentées sur nos bas-reliefs *• Or, cette appropriation con-
1 M. Henzen, ayant trouvé une autre explication, dit qu’il n’est pas nécessaire que les victimes des suoveUurilia fassent allusion à la lustration censoriale (1. c., p. 277, 278). Nous le lui accordons bien volontiers, mais, en même temps , nous attendons , pour approuver sa savante interpré-
viendrait parfaitement à Domitien. Non seulement il est un des empereurs qui prirent la censure; non seulement il exerça cette charge avec une certaine ostentation , en s’arrogeant le titre, inouï jusqu’alors, de censeur perpétuel l, titre qui lui est largement confirmé dans les monnaies et les inscriptions 2; mais encore, comme préposé aux mœurs , comme censeur perpétuel , il prescrivit , dans les premières années de son règne, quelques sages mesures , qui , portées aux nues principalement par l’adulation des poètes du temps, ont été louées aussi par l’histoire impartiale, et dont on perpétua le souvenir comme d’une chose très remarquable. Nous voyons deux actes de Domitien en qualité de censeur dans les bas-reliefs en question, et voilà le rapport très naturel qui existe entre les sujets intérieurs et extérieurs des plutei 3.
Ce n’est pas tout. Nous avons affaire, ici, à un monument du Forum Romain. Voyons donc si , par hasard , avec la circonstance de la censure , solemnellement assumée et exercée,
tation, qu'il nous montre le lien qu’il y a entre un rite de l'espèce des suovelaurilia et les scènes représentées sur les côtés extérieurs du monument. Il nous semble qu'il glisse bien légèrement sur ce point , qui est capital à nos yeux. Il nous dit que ces victimes peuvent se rapporter à une lustration du genre de celle qui fut faite pour la reconstruction du Capitole au temps de Vespasien (Tacit., Hisl., IV, 53). Mais, n'en déplaise à l'illustre archéologue, son explication nous parait trop vague , trop incertaine, non tirée du fond du sujet. En sorte que si le monument avait été exécuté d'après cette idée, le signification en serait énigmatique.
1 Dio Cass. LXVII, 4; Quintilian. IV, 3.
2 Eckel, Doclr. num. vel ., VI, p. 395; Henzen, ind. OrelL , p. 64.
8 M. Ravioli, n'ayant pas bien compris notre pensée, dit qu’il ne saurait être question, dans ce monument, de recensement ni de lustration, parce que le dernier recensement du peuple eut lieu sous Vespasien (1. c., p. 78). Nous le savions. Mais qui donc a jamais parlé de recensement ou de lustration comme de choses faites par Domitien ? Voici ce que nous soutenons. Dans un monument sans inscription , il fallait bien que 1 art s’ attachât à faire comprendre , par le moyen de sa symbolique, que les deux actes dont il s’agit dans les bas-reliefs extérieurs furent accomplis par Domitien en qualité de censeur. On y est parfaitement arrivé en représentant dans les bas-reliefs intérieurs, comme symbole de la censure, les victimes du sacrifice censorial. Voilà tout.
coïncide, chez Domitien, celle d’avoir bâti dans le Forum en question, d'y avoir ajouté ou changé quelque chose de notable. Or, l’histoire, sur ce point, nous fournit des témoignages on ne peut plus clairs en sa faveur. Les œuvres de cet empereur, au Forum , sont si nombreuses , que les topographes datent de son règne, en quelque sorte, une troisième époque du Forum h C’ est à lui , en effet, qui avait trouvé Eome encore endommagée en partie par les incendies de Néron et de Vitellius, car les règnes de Yespasien et de Titus n’avaient pas suffi à en réparer les immenses dégâts, c’est à lui que l’on attribue la restauration du Capitole et du Forum. Au Forum, il construisit le temple de Yespasien , rebâtit celui de Minerve et celui des Dioscures, et refit la Curie 1 2. Au milieu de cette place qu’il avait transformée , il érigea sa statue équestre colossale , en bronze, dont les fouilles actuelles viennent de faire découvrir le noyau du piédestal. Il voulut par là se présenter à la postérité comme l’auteur de ce Forum, à l’exemple de César faisant placer son cheval au milieu du Forum Julium, ce que Trajan fit aussi au Forum Ulpium. Quoi donc de plus naturel que d’ attribuer au restaurateur du Forum Romain un monument situé dans ce même Forum, surtout quand le style et l’exécution de ce monument nous reportent précisément à l’époque de Domitien 3 ?
Après cette démonstration générale de la plausibilité de notre interprétation, passons à une démonstration spéciale, non moins convaincante, nous l’espérons.
1 Becker, Iland. cler rom. ail., I, p. 345 et suiv.
- V. les documents dans l’ouvrage du professeur Jordan, Topographie der Sladl Rom in Altherlhum , II band, p. 31 et suiv.
3 L’interprétation de M. Henzen , qui attribue à Trajan les actes représentés dans les bas-reliefs, nous paraît, ici encore, risquée. Il est en effet difficile d’admettre qu’ un monument de Trajan, un monument qui rappelle de glorieuses actions de cet empereur, ait été érigé non au Forum Trajanum, mais au Forum Romannm, où tout parlait de Domitien, prince d’une mémoire abhorrée.
Domitien commença bien son règne, semblable en cela à plusieurs de ses prédécesseurs et successeurs, qui, d’abord sages et modestes , se souillèrent plus tard de toute sorte de scélératesses et de cruautés. Il administrait lui-même la justice extra ordinem , avec zèle et discernement , en siégeant le plus souvent au tribunal du Forum \ Cela lui fit donner par Martial le titre de Mars togatus Nous avons déjà rappelé que, en qualité de censeur perpétuel, il prescrivit plusieurs mesures tendant à améliorer les mœurs publiques, et qui lui valurent non seulement les louanges hyperboliques des poètes de sa cour, mais encore de justes éloges de l’histoire. Le plus fameux de ses édits censoriaux est certainement celui qui défend la castration des fils d’esclaves , abus que la mollesse et la corruption déjà si générales parmi les Romains toléraient et avaient presque légitimé. Cet édit fut très vanté dans l’antiquité, à tel point qu’il y a peu d’événements historiques en faveur desquels on puisse invoquer un aussi grand nombre de témoignages. Stace l’a célébré en plusieurs endroits de ses Sylvae 1 2 3, et Martial en plusieurs épigrammes 4. Mais nous avons quelque chose de mieux que ces poètes de cour. De graves écrivains rappellent à l’envi cet édit: Suétone 5; peut-être aussi Sénèque 6; Dion dans Xyphilin 7; Ammien Marcellin 8; Philostrate 9. S. Justin aussi y fait allusion dans Y Apologétique I0. Il en est question , ainsi que des autres choses remarquables
1 Jus diligenter et industrie dixit, plerumque et in foro pro tribunali extra ordinem. Sueton., Üomit., VIII.
2 Epigr. , VI, 76.