‹ Deux actes de Domitien en qualité de censeur représentés dans les bas-reliefs du double pluteus, découvert en 1872 au Forum RomainChapitre 2 sur 2 · IX, 9; VI, 2; II · texte numérisé non relu

IX, 9; VI, 2; II

5 Domit. 7.

6 Conlrovers., IV, lib. 10.

7 Domit. Epit., lib. 67, c. 11.

3 XVIII, c. 4, n. 5.

9 De vita Apollon., 1., VI, c. 42. Il est cité par Photius, Bibl. cod. 241, édit. Kotsch, p. 1015.

de l’Histoire Impériale, dans 1a. Chronique d’Eusèbe à laquelle l’empruntèrent d’autres chroniqueurs, comme l’auteur de la Chronique Pascale, Syncelle, etc., et c’est ainsi que la nouvelle en arriva jusqu’aux maigres histoires du moyen-âge. C’est bien naturel: on comprend sans peine la sagesse et l’humanité de la mesure prescrite dans un édit d’autant plus digne d’éloges que la corruption des temps favorisait plus la violation des lois de la nature, et que les gens opulents et influents étaient plus imbus de sentiments d’égoïsme et de cruauté. La loi , en effet , fut confirmée par un rescrit d’Adrien 1 2, et par un sénatusconsulte, de la même époque, environ, cité par le jurisconsulte Venulejus Saturninus 3. Puis elle fut renouvelée par les empereurs chrétiens Constantin 4, Justinien 5 et Léon 6.

L’édit de Domitien , au dire de Tillemout suivi de Borghesi, fut promulgué l’an 836 de Rome, 84 de l’ère vulgaire, 3e du règne de Domitien 7.

Nous disons que ce bel acte de Domitien est représenté dans les bas-reliefs du pluteus tourné vers le Ca.pitole. Voyons jusqu’à quel point la scène correspond au sujet.

L’empereur, portant la toge, le Mars togatus de Martial, est debout sur les rostres, lisant son édit sur un papier dé-

1 Ad Olymp. 216, a. 3 ( e. v. 83) ap. Maï , Script, vet. nue. colL, t. VIII, p. 381. Dans la chronique Arménienne (ed. Aucher, Venet. 1818), t. 2, p. 377, il est rapporté à l'an du monde 2098 , ol. 215, a. 3, 2 de Domitien: üomilianus viros eunuclios fieri prohibait.

2 Digest. Leg. 4, § 2 £ ad legem Gorneliam de Sicariis.

3 Leg. 6 eodem: fs qui servurn caslrandum Iradideril pro parle dimidia bonorum mulctelur ex senalusconsullo quod Neralio Prisco et Annio Vero consulibus faclum est.

4 Cod. leg. 1, de Eunuchis.

5 Novella, 142.

6 Novella , 60.

7 Borghesi , OEuvres , III , p. 352. On voit , par les autorités que nous avons citées au sujet de cet édit, qu'il eut beaucoup plus de retentissement que l'acte de magnanime humanité de Trajan par lequel M.Henzen explique les bas-reliefs de ce côté du pluteus, c'est à dire l’institution des aliments publics.

roulé qu’il tient dans la main gauche. La tête a été détruite entièrement et comme avec rage, ce que l’on s’explique assez bien, car il s’agit d’un prince d’une mémoire abhorrée \ Les six personnages debout sur le suggestum ou sur le plan incliné de cette estrade, derrière l’empereur, sont évidemment des licteurs. L’étroitesse de l’espace n’a pas permis d’en représenter plus de six, mais nous savons que Domitien en avait obtenu vingt-quatre , autant qu’én employa une fois Auguste *.

Dans la foule réunie au Forum qui acclame l’empereur , il y a trois ou quatre personnes qui portent le pallium. Toutes les autres ont , sur la tunique , un surtout qui , à en juger d’après sa forme , doit être , comme nous l’avons déjà dit, la paenula , vêtement plus particulier aux gens qui ne portaient pas la toge, notamment aux esclaves et aux ouvriers 1 2 3. Il est certain qu’aucun des personnages de ce groupe n’endosse le vêtement solemnel des Romains , la toge , propre aux citoyens, surtout quand ils assistaient dans le Forum à la discussion des affaires publiques. Rappelons-nous qu’Auguste negotium dédit aedilibus ne quem posthac paterentur in foro circove nisi positis lacernis togatum consistere 4. On a beau dire que la prescription a pu tomber en désuétude , il nous paraît bien difficile de reconnaître des citoyens romains dans ces hommes paenulati et palliati qui encombrent le Forum, d’autant plus qu’il s’agit d’un monument que des caractères non équivoques nous font attribuer à une époque reculée de

1 Ou s'expliquerait difficilement un pareil traitement infligé à l’effigie de Voptimus princeps , de Trajan. On objectera que la destruction de la tête a bien pu être le fait de gens qui ne savaient même pas ce que la scène représentait. C'est possible. Mais nous tenons à constater que toutes les circonstances, dans notre explication, concourent à en mettre en relief la justesse.

2 Mommsen, Hand. dcr rom. ait., I band, p. 307.

3 Ferrar., de re vest., p. 257; cf. Marquardt, Hand. der rom. ait. V, 2 band, p. 170.

* Sueton, Aug., 40.

l’empire. Nous sommes plutôt fondé à y reconnaître des esclaves , dont la classe bénéficiait tout spécialement de l'édit et avait dès lors un intérêt tout spécial à acclamer l’empereur dans le Forum. Remarquons qu’un des personnages dont les mains sont mieux conservées porte une espèce de petit panier. L’artiste avait probablement donné cet emblème à d’autres dont nous ne distinguons plus les mains , pour indiquer plus clairement leur condition et leurs occupations serviles.

Passons à la seconde partie de la scène et voyons comment, rapprochée de la première, elle complète et fixe le sujet. Après le groupe des acclamants, nous trouvons, en face des rostres , mais vers l’extrémité opposée du Forum , un suggestum ou tribunal, et, sur ce tribunal, occupant un siège élégant, le personnage principal ; ici aussi son visage est complètement défiguré. C’est encore Domitien. Une femme, debout sur le suggestum, lui présente, ou plutôt présentait deux petits enfants; car, du plus grand, qu’elle tenait par la main, il ne reste plus que les traces, très certaines d’ailleurs '. Or cette femme ne peut être que le personnage allégorique de la Fécondité, que nous trouvons représenté de la même manière sur les monnaies de Faustine junior, de Lucilla et d’Otacilia *. La Fécondité, favorisée certainement par les conséquences de cet édit de Domitien, présente ses fruits à l’empereur comme pour le remercier en lui disant avec Stace 1 * 3:

1 Voir la note où nous en avons parlé.

- Dans ces monnaies, la Fécondité est représentée tantôt avec un seul enfant, tantôt avec deux, trois ou quntie. Dans le premier cas, elle tient un sceptre dans l’autre main (Cohen, baser. des monn. frap. sous l’emp. rom., t. II, p. 581, n. 34-37; t. III, p. 40, n. 8, 10, 11, et p. 45, n. 50-53; t. IV, p. 207, n. 8).

3 Sylvar. III, n. 4, v. 74-77.

. . . nunc frangere sexum atque hommes violare nefas, gavisaque solos quos genuit natura viclet: nec lege sinistra ferre timent famulae natorum pondéra madrés.

Le costume plutôt grec que romain de cette femme rend plus probable encore l’opinion qu’il s’agit ici d’un personnage allégorique. Quiconque a tant soit peu d’habitude des autiquités figurées verra sans étonnement l’action divisée en deux scènes, et un personnage allégorique mêlé à des personnages réels h

1 M. Henzen a reconnu, comme nous, la division du sujet en deux scènes , l'une allégorique , l’autre réelle. Dans cette femme , il voit une personnification de l’Italie recevant de Trajan les aliments pour ses enfants. Nous avons indiqué çà et là les raisons pour lesquelles nous ne croyons pas que ce monument ait trait à Trajan. Nous trouvons d’autres difficultés dans ce groupe. L’argument de la monnaie de Trajan avec l’inscription alimenta llaliae, allégué par l’illustre archéologue, n’est pas très démonstratif, car il y a d’autres monnaies représentant le même groupe avec un sens complètement divers: par exemple, une d’Adrien, sur la signification de laquelle on n’est pas d’accord , frappée sous son quatrième consulat , avec cette légende sur l’exergue: liber tas restituta, et, sur le revers , une scène qu’Eckel nous décrit en ces termes : Imperator logatus in suggestu sedens, stante infra muliere quae puellum, qusm sinistra geril , imperalori offert, alto ad talus dexterum adstanle (D. N. VI, p. 505). Voir le type de cette monnaie dans Cohen, II , pl. VI, n. 965. Tout le monde comprend qu’il s’agit d’une même expression pour deux sujets divers, ce qui enlève toute force à l’argumentation de M. Henzen. C’était là, évidemment , un type de convention qui se prêtait à rendre plusieurs sujets analogues. En outre, il nous paraît bien difficile qu’un même sujet soit traité avec la même restriction dans le développement de la composition, sur un basrelief et sur une monnaie, où l’espace ne permet pas de s’étendre. Et en effet voyons les deux beaux bas-reliefs de la Villa Albani qui représentent vraiment les puellae alimentariac recevant des aliments de Faustine junior (Zoega, Bassiril., I, tav. 32 e 33). Là les jeunes filles sont au nombre de vingt-six. Ces deux pièces, qui formaient d’abord une seule frise, montrent encore le peu de fondement du critérium que voudrait établir M Adolphe Filippi, cité par M. Henzen (1. c., p. 275) au sujet des deux ou plusieurs plans du relief comme caractère chronologique. Car, dans ces sculptures, qui ne peuvent pas être antérieures à Antonin-le-Pieux, mais qui peuvent très bien être contemporaines de Marc-Aurèle, la composition est simple et sévère et sur deux seuls plans.

L’autre bas-relief extérieur , celui qui est tourné vers le temple de César , exprime , selon nous , l’abolition des libelli famosi, que Suétone rappelle comme une des bonnes choses du règne de Domitien \ Dès l’époque la plus reculée, le droit romain s’appliqua, dans sa haute sagesse, à réprimer sévèrement l’abus des écrits diffamatoires anonymes , si funestes dans une une société. Une loi des XII Tables punissait de mort l’auteur d’un libelle diffamatoire 1 2. Au temps de Sylla, la loi Cornelia de injuriis le déclarait privé du droit de tester 3: à cette loi fut ajoutée plus tard la constitution en vertu de laquelle quiconque avait fait circuler le libelle était puni de mort tout comme celui qui l’avait composé 4. Il semble, du reste , que l’on se relâcha dans l’observation de cette loi dans les derniers temps de la république. Aussi Auguste la remit-il en vigueur, ce dont il se trouva bien lui-même 5. Ayant appris à cette occasion que plusieurs de ces écrits existaient, il les fit rechercher activement , à Rome par les édiles , et ailleurs par les magistrats municipaux, et ordonna que les libelles fussent brûlés en public : plusieurs auteurs furent même punis 6.

Domitien, en qualité de censeur, prescrivit une même mesure de police, déterminée, probablement, par les mêmes circonstances 7. On sait que la destruction, par ordre de l’autorité, des papiers, documents, livres, aussi bien chez les Grecs que chez

1 Scripta famosa vulgoque édita, quibus primons viri ac feminae notabanlur , abolevit, non sine auclorum ignominia (Domil., VIII).

2 Cic., de Repub., IV, 10; cf. les notes de l’édition Maï.

3 Dig. L. 5, § 9.

4 Cod. L. 11, de fam. lib.

5 Tacit Ann., I, 72; cf. Cic., ep. ad Fam., III, 11; Sueton., Octav., 55.

6 Dio Cass., LVII, 27.

7 Bien que Suétone ne dise pas que Domitien accomplit cet acte en qualité de censeur, la nature môme de la chose l'indiquerait suffisamment. D’ailleurs le monument , à notre avis , l'atteste de façon à dissiper tous les doutes.

les Romains, s’accomplissait au beau milieu du Forum, en présence des citoyens 1

Cet acte de Domitien se rattache parfaitement à la scène représentée dans le bas-relief. Dans le peu qui nous reste de la première pierre du pluteus , on voit que l’empereur y était représenté au Forum, sur le suggestum des rostres ; cette fois assis, et non debout, ce qui est bien naturel, car il ne s’agissait pas de lire simplement un édit , comme dans l’autre cas, mais d’assister à une opération assez longue. Le personnage togatus qui se tient debout, dans une attitude majestueuse, près du suggestum , comme s’il assistait l’empereur, est certainement un magistrat. Et comme il s’agit d’un acte ayant trait au gouvernement politique de la Ville , nous inclinons à voir en lui le préfet de Rome. L’homme revêtu de la tunique et du pallium agraffés sur l’épaule , et portant une haute et élégante chaussure militaire , est probablement un centurion , peut-être un tribun, et il est en relation avec les soldats qui opèrent le transport des livres. Mais observons bien l’attitude de ce per- - sonnage et son bras droit étendu vers le monceau de livres. De ce mouvement et du débris d’objet qu’il serre daus sa main, nous croyons pouvoir conclure qu’il s’apprête à mettre le feu au monceau de libelli famosi. Il y a une monnaie bien connue d’Adrien, que l’on peut rapprocher de ce bas-relief: elle représente, sur le revers , un acte d’insigne libéralité de cet empereur, c’est à dire la remise au peuple d’une énorme somme d’impôts due au «trésor (environ 30 millions d’écus romains), dont les titres furent brûlés par ordre du souverain; on voit un licteur, la torche à la main, mettant le feu à ces titres en présence des citoyens 2. Remarquons aussi le personnage qui porte sur l’épaule et va décharger un faisceau de rouleaux ou mem-

1 Plutarch., Agid., c. 13; T. Liv., XL, 29; cf. le catalogue viennois des empereurs, dans Urlichs, Cod. Urb. Rom. topograph., p. 190.

2 Cohen, II, pl. YI, n. 1049.

branes enroulées ; im de ces rouleaux est déjà déposé sur le monceau. \ L’artiste a voulu rappeler par là les deux principales formes des écrits dans l’antiquité: les livres enroulés et les livrés carrés.

Nous avons déjà établi que les porteurs de livres, à en juger d’après leur costume et le petit sabre qu’ils ont au flanc, sont évidemment des soldats. Encore une particularité à l’appui de notre interprétation: car, pour une perquisition d’écrits prohibés par la loi, il est tout naturel que les édiles ou le préfet de Rome se soit servi de la milice à laquelle incombait la surveillance politique de la ville. Il n’est pas improbable que ces hommes appartiennent au corps des Vigiles, chargé , outre l’extinction des incendies, de la police 9.

Les livres que ces hommes portent sur les épaules sont tous de forme carrée et à peu près semblables aux nôtres. Ils sont même reliés avec un certain soin. Autour des deux tabellae ou couvertures, il y a une bordure, sans doute de matières et de couleurs variées. Il y a lieu de croire que la courroie qui serre les livres par le milieu n’appartient pas à chacun d’eux, mais* servait à en réunir plusieurs en un même faisceau. Nous savons cependant que les livres des anciens étaient parfois munis de rubans appelés lora, de la matière dont on les faisait, et qui servaient à les tenir bien fermés 1 2 3, ce que l’on obtient plus

1 Nous avons déjà dit que M. Henzen croit voir un faisceau de bois dans l'objet que le personnage en question porte sur les épaules. Mais nous sommes persuadé qu’il se trompe et que ce sont là les magno comiles in fasce libelli dont parle Juvénal. A quoi donc servirait ce bois , puisqu’il s’agit de brûler du papier? Nous prions l’illustre archéologue de mieux observer. Il finira certainement par être de notre avis.

2 Kellermann, Vig. Rom., etc., p. 2. On pourrait supposer, aussi, qu'ils appartiennent au corps des peregrini, qui étaient , selon la savante conjecture de M. Henzen, une espèce de milice politique ( Bullelt . deU'Islit. 1851, p. 15 ; 1862 , p. 109). Il n'est guère probable en effet que les prétoriens aient été chargés de cette besogne.

3 Morcelli, Ücllo scrivere degli anlichi, etc. Milano, 1822 , p. 33. M. Marquardt a eu tort de ne pas citer ces belles dissertations du savant Morcelli parmi les ouvrages traitant des livres des anciens ( Hand ., V, 2, p. 382).

communément , de nos jours , au moyen des fermoirs. Et que l’on ne s’étonne pas des dimensions de ces livres , dont quelques uns sont du format in-folio , d’autres du format grand in-4°, mais tous d’un format beaucoup plus long que large: que l’on ne croie point que des livres de cette grandeur ne puissent pas représenter les libelli famosi. La grandeur du livre ne dépendait pas du sujet , mais de la somme que l’auteur y voulait consacrer , et de l’ostentation avec laquelle il le présentait au public. Catulle, en effet, nous parle des vers pitoyables d’un poëte Suffenus qui paraissaient sur papier royal , c’est à dire de très grandes dimensions , avec couvertures munies de fermoirs et toute sorte d’ornements:

. . . . chartae regicte, novi libri

novi umbilici, lora rubra, membrana directa plumbo et pumice omnia aequata.

(Ep. 22)

Pline-le- Jeune atteste que la grandeur du format donne aux livres une certaine élégance et une plus grande autorité l. Il était naturel, dès lors, que les auteurs de libelli famosi cherchassent , par là , à donner plus de crédit à leurs calomnies. Nous pourrions alléguer aussi le témoignage des monuments, mais ce serait superflu ici. En effet , les livres de notre basrelief ont précisément la forme propre à cette espèce d’écrits que les Romains appelaient libelli, et qui se divisaient en accusatorii, memoriales, famosi, supplices et autres: en d’autres termes, ils sont écrits dans le sens long du papier, tandis que les autres l’étaient ordinairement dans le sens transversal (transversa chartaj, c’est à dire comme on a presque toujours

1 Quin eliam voluminibus ipsis auclorilatem quamdam et pulchritudinem adiicil magnitudo. (Ep. I, 2).

continué à écrire la musique \ Autre particularité à l’appui de notre interprétation.

Ce côté du monument nous représente donc l’abolition, par Domitien en qualité de censeur, des Libelli famosi, qui déchiraient d’une façon indigne la réputation de femmes illustres et de personnages distingués 2.

Mais il est temps de donner un coup-d’œil à la scénographie du Forum Komain, qui forme le fond des deux scènes que nous venons de décrire et d’expliquer dans tous leurs détails. Nous procéderons rapidement dans cette recherche, pour ne pas nous enfoncer dans des questions de topographie à la discussion

1 Sueton., Caes., 56: Epislolae quoque eius (Caesaris) ad senalum extant quas primus videlur ad paginas et formam memorialis libelli convertisse, quum antea consules et duces nonnisi transversa charla scriptas mitterenl. En examinant nos bas-reliefs, on voit bien que ces livres n'ont pas le format des livres ordinaires, mais que l'artiste en a probablement exagéré un peu la forme oblongue , pour faire comprendre qu'il s’agit de libelli. La chose deviendra encore plus évidente si l’on compare à ceux-là les livres représentés sur les monuments antiques , par exemple ceux qui sont reproduits dans la dissertation précitée de Morcelli (p. 1, 3, 35. 56).

- M. Henzen trouve peu probable qu’une mesure de police ait eu l’honneur d’être représentée dans un monument (1. c., p. 280). Nous le prions de considérer que les libelli famosi étaient regardés comme une chose abominable et punis par la loi de peines très sévères. Leur destruction, par conséquent, surtout après une période de tolérance et d’abus, ne pouvait point ne pas produire dans la société une grande sensation et ne pas être hautement exaltée : d’autant plus , d’ailleurs, si les délations fiscales , contre lesquelles nous savons que Domitien déploya aussi sa sévérité, étaient comprises dans cette mesure, et si, avec les libelli famosi, on brûla aussi les libelli accusalorii. Voilà pourquoi le fait a été rappelé par Dion , de la part d’Auguste , et par Suétone , de la part de' Domitien. Nous prions par dessus tout notre illustre ami de songer que les actes des princes vivants sont toujours jugés avec un peu de partialité et d’adulation. Lors même, donc, que la destruction des libelli famosi ne serait pas un événement important, il n’y aurait rien d’étonnaut à ce que les contemporains et les courtisans de Domitien l’eussent regardée ou eussent affecté de la regarder comme telle.

Nous combattons toujours l’opinion de M. Henzen, à l’exclusion des autres, parce que c’est la seule qui mérite de l’être.

desquelles la nature du présent écrit ne nous permettrait pas de nous livrer avec la prolixité et la diligence requises. D’autre part, les édifices et monuments représentés dans ces bas-reliefs sont assez clairs, et il ne saurait y avoir que bien peu de doute sur leur dénomination. Bornons-nous donc à les nommer , en commençant par ceux du pluteus tourné vers le Capitole.

Que le fond de cette scène soit formé par un des côtés longs du Forum impérial , par celui situé plus au Nord et où étaient la basilique Æmilia et la Curie, c’est chose évidente par elle-même et qui ressort aussi de l’examen du côté opposé, où nous trouvons la basilique Julia, puis le temple de Saturne. Remarquons plutôt que les rostres d’où parle l’empereur ont le frontispice dans la direction du Nord-Est, c’est à dire du temple de César, en sorte que le personnage qui haranguait vers le Forum tournait le dos au Capitole. Il est donc évident que ce sont là les rostres du Capitole, les mêmes que nous trouvons sculptés dans un bas-relief de l’arc de Constantin. Notre monument atteste, selon nous, qu’ils existaient déjà du temps de Domitien, et Bunsen ne s’est peut-être pas trompé en les supposant l’œuvre de Domitien lui-même l. Une fois constatée la situation des rostres , dont le frontispice est à angle droit avec le flanc de la scène, les lois mêmes de la perspective exigent que l’on voie, dans le fond, des lieux et des édifices disposés le long du côté Nord du Forum.

L’arc d’ordre corinthien situé un peu en biais est probablement un de ceux par lesquels on pénétrait dans le Forum, et il y a lieu de croire qu’il occupait l’embouchure de la via Mamertina, appelée plus tard clivus Argentarius, aujourd’hui Via di Marforio. La disposition oblique de l’arc confirme cette hypothèse , parce que la façade de la prison Mamertine était située de telle façon que la voie en question ne pouvait déboucher dans le Forum qu’à angle obtus. Vient ensuite un inter-

1 Beschreib. R., part. II, p. 103.

valle couvert par les personnages qui sont sur le suggestum ; puis l’édifice hexastyle corinthien, avec un escalier élevé : ce ne peut être que la Curie d’abord Hostilia, puis Julia, récemment reconstruite par Domitien, et qui devait occuper, ou à peu près, l’emplacement de l’église de Ste Martine. Dans la partie du Forum située devant la Curie, s’étendait, à l’époque la plus reculée, le Comitium : mais nos bas-reliefs semblent indiquer que, à l’époque impériale, il avait été transporté plus près de l’extrémité inférieure du Forum. Après la Curie, il y a un vaste espace sans édifices : c’est sans doute une grande voie, celle qui, traversant d’abord le Forum de César , puis celui d’ Auguste, arrivait au bas de la Suburra par l’ouverture appelée aujourd’hui Arco dei Pantani. Cette voie devait, par conséquent, correspondre à peu près à la Via Bonella de la Rome actuelle '. On reconnaît , au premier coup-d’œil , dans le grand édifice à arcs qui vient après , la basilique Æmilia. On n’en voit que le premier étage, la hauteur du bas-relief n’ayant pas permis d’y introduire le second, qu’attribue à l’édifice la médaille bien connue de Marcus Lepidus. Le suggestum qui s’élève devant la basilique en question , dans l’aire du Forum , doit être le tribunal du préteur , situé précisément vers le côté court du Forum, en face du Capitole, près de l’Arc Fabien 1 2. Au bout de la basilique, nous trouvons un autre vide , sans doute produit par une voie spacieuse qui devait traverser le Forum de la Paix et se diriger vers le populeux quartier des Carinae. Ici, nous sommes évidemment dans l’aire du Comitium; le figuier Ruminai en est un indice fameux et certain. Nous trouvons en

1 Nous n’ignorons pas les objections que 1’ on pourrait nous faire à ce sujet (Piale, Dissertai vol. II, dis s. XXIV, p. 9; cf. Beschreib. R. III,, t, p. 276) : mais il est incontestable, pour nous, que l’ouverture en biais du grand Arco dei Pantani indique une large voie arrivant en droite ligne du Forum et le reliant directement au vaste et populeux quartier de la Suburra.

2 Becker, Hand., I, p. 280.

outre, ici, la statue de Marsyas , située effectivement près des rostres Juliens et dans le voisinage du tribunal du préteur \ Il semble ressortir de notre bas-relief, dont la perspective est exécutée , comme dans la plupart des monuments de ce genre, d’une façon plutôt conventionnelle qu’exacte , que le figuier Ruminai et la statue de Marsyas marquaient les limites de l’aire carrée dite du Comitium , près de l’extrémité du Forum , le figuier étant plus rapproché de la basilique Æmilia, et la statue de la basilique Julia. Mais il faut que nous nous étendions un peu sur l’un et l’autre de ces monuments. Quant au premier, en effet , on pourrait se demander comment il se fait que le Comitium qui, dans le principe, était sans aucun doute devant la Curie 2, se trouve maintenant confinant avec l’extrémité du Forum au pied du temple de César. On ne peut guère admettre qu’il s’étendît jusque-là depuis l’aire située devant la Curie: quel espace resterait-il alors pour le Forum proprement dit, qui devait pourtant embrasser une aire beaucoup plus vaste que celle du Comitium ? Nous regardons comme assez probable la supposition que, dans une des grandes restaurations du Forum sous l’empire, le Comitium , ayant perdu beaucoup de son importance et ne devant plus nécessairement renfermer la Curie, ait été transporté vers l’extrémité inférieure du Forum et établi près du temple de César comme il l’avait été jadis près de la Curie. Il n’est pas invraisemblable que ce changement ait été opéré par Auguste lui-même, grand restaurateur duForum, auteur des rostres Juliens, qui avait plus que personne intérêt à changer l’aspect des choses rappelant l’époque et les usages de la liberté ro-

1 Sénèque (de benef., VI, 32) parlant de Julie, fille d'Auguste, dit: forum ipsum ac rostra, ex quibus paler legem de adulteriis luleral , filiae in slupra placuisse, quolidianum ad Marsyam concursum. Et le scholiaste d’Horace (Sat., I, 6, 120): Marsyae stalua erat pro roslris , ad quam solebanl convenire causidici.

- Detlefsen, de Comilio rom., dans les Ann. dell’Islit. di Corr. Arch., 1860, p. 131 et suiv.

maine, et qui aura voulu, peut-être, accorder cette distinction à la partie du Forum où la mémoire de César était en honneur. Mais que cela soit l’œuvre d’Auguste ou de Domitien, autre grand restaurateur du Forum, il n’en semble pas moins avéré que Faire du Comitium changea de place sous l’empire. Nous en trouvons un indice non seulement dans notre bas-relief, mais encore dans un passage de Plutarque que l’on n’a jamais pris en considération sous cet aspect. Plutarque, dans la Vie de Romulus, parlant de la fondation de Rome, dit que la fosse appelée Mundus fut pratiquée à peu près à l’endroit où était le Comitium , de son temps: B iQpoç 7 àp copvjc tk pi ri vuv K ou.izio'j h Or, si le Comitium avait conservé, à cotte époque, son emplacement primitif, Plutarque aurait dû écrire simplement mpi ri KopLtrtov et non ri vuv. Et il est à remarquer que, de cette circonstance, indiquée par Plutarque, du rapport de l’emplacement du Comitium avec celui de la Roma Quadraia, il ressort que le Comitium qu’il a connu était très rapproché du Palatin, comme l’est en effet l’extrémité du Forum Romain près du temple de César et de celui des Dioscures. Donc le texte de Plutarque concourt avec le bas-relief à nous faire supposer que Faire du Comitium , à l’époque de l’empire, changea d’emplacement et fut transportée plus près de l’extrémité inférieure du Forum.

La statue que nous avons appelée plusieurs fois de Marsyas mérite bien aussi quelques détails. Elle est un peu endommagée dans les deux bas-reliefs, mais encore très reconnais-

1 Romulus, c. , XI. Il estJclair|que]Plutarque commet ici une (le ces bévues topographiquesj que les érudits relèven Passez fréquemment dans ses ouvrages. Ce n’est pas le Mundus , situé au centre de la Roma Quadraia et partant au sommet du Palatin, mais bien le commencement du sillon du pomoerium (sulcus primigenius), qui a pu se trouver près de l'endroit où était le Comitium à l’époque de Plutarque. Mais cette inexactitude n’infirme nullement la portée que nous attribuons au passage du biographe.

sable. Les auteurs anciens nous attestent que Marsyas, compagnon du folâtre et libre Bacchus, était regardé comme le symbole de la liberté des citoyens, et que, partant, on plaçait son image dans les places publiques ou forums des villes. Voici, à ce propos, un témoignage bien connu de Servius: Qui (Lyaeus) apte urbibus liber tatis est deus ; unde etiam Marsyas minister ejus , civitatibus in foro positus , libertatis indicium est ; qui erecta manu testatur nihil urbi deesse \ Servius parle des forums en général. Nous savons que la statue de Marsyas était dans le Forum Romain par Horace et son ancien scholiaste, par Martial, par Sénèque, par Pline 2. Le type de cette statue que Servius et le scholiaste en question nous décrivent comme tenant un bras levé , nous le retrouvons clairement représenté sur des monnaies de villes italiennes ou de familles romaines, par exemple sur une de la gens Marcia, qui l’avait pris pour emblème à cause de l’isophonie des noms 3. Là, le silène Marsyas, couronné, chaussé de brodequins {péronés), une outre sur l’épaule gauche , lève le bras droit avec le geste dont Servius nous a exposé le sens. Or, ce type est parfaitement identique à celui que nous offrent nos bas-reliefs : il n’y manque , dans ces bas-reliefs , que presque tout le bras , qui était levé et saillant.

Ce rapprochement classique entre les monuments et les auteurs au sujet de la statue du Forum Romain que nous venons de décrire vient très à propos résoudre une question déjà remise sur le tapis par M. Michaelis dans son savant Mémoire Apolline e Marsia, inséré dans les Annali dell' Istitut. di Corrispondenza Archeologica 4. M. Michaelis avait soutenu que la statue de Marsyas du Forum Romain n’offrait pas le type des médailles

' Ad Æneid., IV, v. 58.

- Preller, Rom. myth., p. 443, n. 3.

:î Cohen, Monn. do la Répub., pl. XXVI, n. 9. ' 1850, p. 316 et suiv.

dont nous parlions tout à l’heure et que les auteurs ont décrit, mais se rattachait plutôt au groupe également très connu oh le silène est représenté lié à un arbre et sur le point d’être écorché en punition de sa téméraire et malheureuse lutte musicale avec Apollon Mais voici que notre monument donne raison aux auteurs qui avaient parlé de la simple statue de Marsyas et du geste expressif qu’il faisait avec le bras. Cela montre une fois de plus combien il faut être sobre de conjectures , quelque savantes et ingénieuses qu’elles soient , quand on a contre elles l’autorité des témoignages de l’antiquité 1 2.

La vue que nous avons décrite paraît avoir été prise à peu près de la position qu’occuperait une personne se tenant à l’embouchure du viens Jugarius , c’est à dire entre le temple de Saturne et la basilique Julia, et regardant du côté opposé du Forum Romain.

Examinons maintenant le côté méridional de ce même Forum, représenté à l’extérieur du pluteus tourné vers le temple de César. Ici , nous avons d’abord le suggestum des rostres, dans la même position que sur l’autre bas-relief, c’est à dire tourné au Nord-Est, vers l’extrémité inférieure du Forum. Il s’agit donc toujours des rostres Capitolins 3. Dans le fond, nous voyons d’abord un temple hexastyle corinthien , puis un temple hexastyle ionique , et, entre les deux, mais un peu en arrière, un arc sous lequel passait certainement une voie. Le temple he-

1 Müller, üenck der ait. kunst. 2, 14, 154.

2 Si le vers de Sidoine Apollinaire Marsyaeque timet manum ac rudentem (Carm. 13, v. 18) a vraiment trait au groupe bien connu de Marsyas lié, il faut croire qu'il s’agit ici du Forum de Bordeaux , patrie du poëte. Quoi qu’il en soit, nous pouvons être certains que la statue du silène s’était conservée, au Forum de Rome, avec sa signification primitive et très simple.

s Les restes de ces rostres paraissent être ceux que l’on voit près de l’arc de Septime-Sévère, sous le viaduc de la rue moderne. C’est une construction en blocs de tuf avec de grand trous, d’une forme rappelant celle des rostres.

xastyle ionique nous donne la clef du reste: il s’agit nécessairement du temple de Saturne, de celui dont les huit colonnes ioniques sont encore debout au pied du Capitole. Le temple hexastyle corinthien est donc celui de Yespasien, érigé par Domitien, dont existent encore les trois colonnes cannelées corinthiennes , et qui n’était séparé du temple de Saturne que par le clivïis Capitolinus : ce qui est parfaitement visible , aussi , sur notre bas-relief, car l’arc qui sépare les deux temples indique de la façon la plus positive qu’une voie passait par là.

Les personnes peu versées dans les bas-reliefs romains verront avec étonnement le façade du temple de Saturne placée sur la même ligne que celle du temple de Yespasien, dont la façade est parallèle à celle du Capitole et , partant , à angle droit avec celle du temple de Saturne. Mais nous savons, par d’autres monuments, que les artistes ne représentaient pas l’architecture avec exactitude dans les fonds des bas-reliefs, et qu’ils se contentaient de reproduire les masses pour donner une idée du lieu , sans observer scrupuleusement les lois de la perspective. C’est ainsi que , dans le bas-relief déjà mentionné de l’arc de Constantin 1 , la basilique Julia est disposée sur la même ligne que les rostres et que les arcs de Tibère et de Septime, qui étaient avec elle à angle droit.

L’arc situé entre les deux temples devait être au sommet du clivus Capitolinus , et donnait peut-être accès à l’étage supérieur du Capitole. A en juger d’après sa position, on serait tenté de supposer qu’il correspond à la porte Pandana , que rappellent Yarron et Solinus 2 et que l’on regardait comme un vestige de la très ancienne ville située sur ce mont et nommée Saturnia. Ce n’est d’ailleurs qu’une simple conjecture s.

' AM delta Pontif. accad. rom. di Archeol t, VIII., p. 107 et suiv.

2 Becker, Hand ., I, p. 119 et suiv.

3 Polyenus (Slrateg., VIII, 23), auteur contemporain des Antonins, dit que cette porte était pratiquée sur un rocher inaccessible. C'est dur à croire, surtout après la lecture du texte de Denys d’Halicarnasse (X, 14), d’où il ressort que l'on pouvait réellement passer par cette porte.

Après le temple de Saturne, nous avons, dans notre bas-relief, la basilique Julia, mais il y a entre les deux un intervalle qui nous rappelle l’emplacement du viens Jugarius. La basilique est représentée très sommairement, car, de ses 17 arcades, il n’y en a que 6, qui, d’ailleurs, reproduisent parfaitement l’architecture de l’édifice, dont les fragments qui en ont été découverts nous donnent une idée suffisamment claire. Après la basilique, vient un autre vide plus considérable , qui indique le Viens Tuscus , puis , à peu près au milieu de l’aire du Forum , les deux monuments du Comitium que nous avons déjà observés sur l’autre bas-relief, c’est à dire le figuier Ruminai et la statue de Marsyas. Mais ici vient d’abord la statue, puis l’arbre. La raison en est évidente. La vue de ce côté du Forum est prise à peu près de l’embouchure de la grande voie que nous avons signalée, sur l’autre bas-relief, à côté de la Curie. Or, ces deux monuments étant sur la même ligne dans l’aire du Comitium, il est naturel que la personne qui les regardait de l’un des côtés longs du Forum les vît en sens inverse du sens dans lequel ils se présentaient à la vue de la personne qui les regardait du côté opposé.

Le cheval colossal de Domitien ( equus maximus Dominant ) , qui était au milieu du Forum , ne devait pas encore s’y trouver lors des événements représentés dans les bas-reliefs, événements remontant aux premières années du règne de cet empereur. Il est probable que cette statue équestre ne lui fut dédiée qu’après le triomphe sur les Daces, rappelé par Suétone \ et que la chronique d’Eusèbe fixe à l’an 91 de l’ère vulgaire , c’est à dire à huit années après le décret contre la castration des enfants. Du reste, même sans cette circonstance, on pourrait encore excuser l’artiste d’avoir omis un monument colossal qui occuperait une grande partie de la scène précisément

1 Domil., Vf.

à l’endroit où les personnages doivent mieux ressortir. Il eût été d’ailleurs impossible de mettre les figures en proportions avec cette masse gigantesque qui , au dire de Stace , dépassait en hauteur les temples d'alentour ‘. Mais , répétons-le, notre opinion est plutôt que, à l’époque de l’érection du monument que nous décrivons, le cheval de Domitien n’était pas encore érigé.

Il ne nous reste plus qu’à exposer notre opinion sur la nature et l’usage du monument. Ce sera bientôt fait. On voit que ces deux plutei formeut comme un petit pont. La présence d’un monument de cette forme au Forum n’a rien de bien surprenant. M. Tocco nous a déjà rappelé avec beaucoup d’à-propos, dans YOsservatore Romano 1 2, les pontes ou ponticuli par lesquels les centuries pénétraient dans l’enceinte du Comitium, au Champ de Mars ( ovile , septa), pour remettre leurs votes aux rogatores, qui se tenaient prêts à les recueillir dans des corbeilles. Un système , sinon parfaitement, au moins à peu près identique, aura été adopté au Forum Romain pour les Comilia curiata et pour les tributa, qui s’y tenaient parfois. Pour ces derniers, réunions du peuple entier, qui ne se tinrent au Forum que dans certaines occasions , il y a lieu de croire que l’on faisait des ponts et des enclos de circonstance, en bois. Mais pour les curiata , assemblées des seuls patriciens, qu’il était de rigueur de tenir dans le Comitium, il est assez naturel de supposer qu’on avait établi un ou plusieurs ponts stables. En outre, que l’on examine la position de notre ponticulus, dont l’axe aboutirait presque au milieu de la façade de l’église de S. Adrien, c’est à dire tout près de la Curie , et l’on trouvera très vraisemblable que ce pont fût, sinon le seul , au moins un do ceux qui donnaient accès au Comitium, situé, comme on sait, devant la Curie.

1 Sylv., I, 1.

2 Octobre 1872, N# 226.

On objectera que les comices tomb'ereut généralement en désuétude dès les premiers temps de l’époque impériale et furent transférés par Tibère au Sénat , et que, dès lors, ces ponts, si ponts il y eut jamais, n'avaient plus de raison d’être. Nous répondrons d’abord que tel objet qui ne servait plus pour la vie publique des Romains pouvait très bien subsister comme simple monument du Forum , comme souvenir du passé. En outre, que les Comitia curiata , longtemps avant la destruction des libertés romaines , n’étaient déjà plus qu’une pure formalité, attendu que le Sénat faisait les leges curiatae, et que 30 licteurs, en qualité de représentants des 30 curies, allaient ensuite, auspiciorum causa , faire semblant de les voter au Comitium '. Or, nous savons , par exemple , que, pour la forme d’adoption appelée arrogatio , la lex curiata était encore en vigueur au 1er siècle de l’empire; il paraît même qu’elle fut appliquée jusque sous les Antonins z. D’autre part, nous voyons mentionnés dans les inscriptions de l’époque impériale les lictores curiatii, et leur décurie y est appelée curiatia quae sacris publicis apparet 1 2 3: d’où il ressort avec assez de probabilité que ces licteurs servaient à porter le suffrage pour la lex curiata. Nous trouvons ces mêmes lictores curatii rappelés jusque sous Commode 4. Donc notre pont a très bien pu subsister dans le Forum comme simple monument, et même servir encore pour ce simulacre de comitia curiata que faisaient les licteurs des 30 curies 5.

En restaurant' tout le Forum, Domitien aura refait aussi ce pont à l’emplacement qu’il occupait. Et à cette occasion

1 Becker, Hand., II, 189 et suiv.

2 Beck., 1. c., p. 191.

3 Orell., Inter., n. 3217; cf. Mommsen, Hand. d. rom. ait., p. 279.

1 Orell. 2176.

5 D'après cette conjecture, il semblerait que le Cjmitium commençait dès ce point-là, même à l'époque de l’empire, ce qui ne serait pas conforme à ce que nous avons dit plus haut. Nous réservons , pour le moment, cette difficulté.

l’empereur ou l’un de ses ministres l’aura historié de basreliefs rappelant une loi et une mesure qui avaient trait à la censure de Domitien: loi qui fut promulguée au Forum; mesure qui y fut mise à exécution.

Jetons, maintenant, un coup-d’oeil rétrospectif sur ce que nous venons d’exposer.

Le style de la sculpture des bas-reliefs ne nous permet pas de les attribuer à une époque postérieure à celle de Trajan. Le manque de barbe , dans la plupart des personnages, nous reporte à une époque antérieure à celle d’ Adrien. Avec ces indices chronologiques coïncide celui du style de la corniche des plutei, style péchant par excès d’ornementation. Nous voilà donc conduits d’abord, en quelque sorte, par la main de l’histoire de l’art, à l’époque du troisième des Flaviens.

Mais Domitien fut un des restaurateurs du Forum Romain. Il est naturel, dès lors, de lui attribuer un monument de ce même Forum, où le style de l’art se montre tout à fait conforme à celui de l’époque de cet empereur.

Nous avons vu que les scènes sculptées sur les deux côtés extérieurs se prêtent parfaitement à représenter deux actes bien connus de Domitien en qualité de censeur, c’est à dire la prohibition de la castration des fils d’esclaves et l’abolition des libelles diffamatoires. Nous avons même signalé certaines particularités des bas-reliefs qui se rattachent tout spécialement aux scènes en question : dans l’un, la forme excessivement allongée des livres , forme propre aux libelli ; dans l’autre , le manque de toges chez les personnages réunis dans le Forum , ce qui indique plutôt des esclaves et des affranchis que des citoyens.

Mais il fallait encore mettre l’interprétation des scènes des côtés extérieurs en harmonie avec la présence sous une forme aussi apparente des victimes des suovetaurilia sur les deux côtés intérieurs des plutei. Ces victimes sont là pour indiquer

que Domitien agissait, dans les deux actes, en qualité de cen seur perpétuel.

Il peut se faire que , à cause de la mémoire exécrée de ce prince , toute la partie d’ un de nos bas-reliefs renfermant le principal personnage ait été brisée, et que les têtes des deux figures de Domitien, sur l’autre, aient été détruites.

On pourra peut-être opposer des objections à quelques unes de nos déductions. Mais il sera difficile de trouver une autre explication qui, retournée en tous sens et étudiée sous toutes ses faces, cadre aussi bien avec toutes les particularités du monument. 1

* Au moment de mettre sous presse, nous recevons un mémoire de M. Carmel Mancini où il est question de nos bas-reliefs ( Illuslrazione di due epigraft inédite , etc. Napoli, 1873). Nous n'avons eu que le temps de le parcourir, et ne saurions le juger ici dans tous ses détails. Disons seulement que, malgré l'érudition qu'il a déployée dans son travail, M. Mancini s'est grandement éloigné de la vérité, k notre avis, dans l'explication des bas-reliefs , explication où , du reste , il s’est inspiré des idées générales de ses prédécesseurs. Quant à la scénographie du Forum, on a peine à se figurer dans quel labyrinthe d'erreurs il s'est égaré pour avoir admis la bizarre idée que les deux bas-reliefs se suivaient. Dans les recherches topographiques, il a émis, en outre, des opinions si étranges, qu’il est à souhaiter que son livre ne tombe pas entre les mains des personnes qui n’ont pas une idée claire du Forum Romain à l'époque impériale. Nous demandons pardon à ce savant de la franchise avec laquelle nous exprimons ici notre manière de voir. Il a donné bien d’autres preuves de son talent en traitant des matières qui lui sont plus familières.

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