‹ Deux anciens poèmes inédits sur saint Simon de Crépy publiés avec une introduction, des notes et deux glossairesChapitre 1 sur 15 · Deux anciens poèmes inédits sur saint Simon de Crépy publiés avec une introduction, des notes et deux glossaires · texte numérisé non relu

Deux anciens poèmes inédits sur saint Simon de Crépy publiés avec une introduction, des notes et deux glossaires

C. Fauchet dans son Recueil de l’origine de la langue et poésie française \ livre II, n° 8, a le premier appelé l’attention sur un ancien poème en alexandrins, dont l’auteur est nommé, dans le manuscrit que Fauchet connaissait, Tiebaut de Mailly, dans un autre, Tebaut de Mally. Deux cents ans plus tard Méon publia, dans la préface de son édition des Vers de la Mort d’Hélinant, attribués par lui sans fondement à ce même Thibaud *, la dernière laisse (104 vers) du poème en question, lequel, pour employer les termes de Méon, «roule sur le mépris du siècle, les vices qui y régnent, les dangers qu’y court celui qui veut faire son salut, et la nécessité d’être toujours disposé k la mort».

Ce texte, dont je prépare une édition critique, offre uu intérêt particulier en ce qu’il contient des allusions à divers personnages historiques, plus ou moins bien connus par ailleurs. Comme le soutenait déjà Méon, s’appuyant sur des arguments eu partie erronés, il est vrai, l’auteur du poème est probablement Thibaud de Montmorency, seigneur de Marly, troisième fils de Mathieu I de Montmorency, connétable de France, qui mourut en 1160, et de sa première femme, Aline, fille naturelle d'Henri I, roi d’Angleterre, morte vers 1126. Thibaud de Marly prit la croix eu 1173, et revint de Terre Sainte en 1179, au plus tard.

1 Paris, 1610.

* Vers sur la Mort, par Thibaud de Marly. Paris 1823. Nouvelle édition, par Crapelet, en 1835. — Cf. Les Vers de la Mort par Hélinant, moitié de Froidmont p. p. Fr. Wulff et Em. Walberg, Paris 1905 (Soc. des Anciens Textes).

Original from

UNIVERSITYOF VIRGINIA

E. Walberg

Peu de temps après, entre 1182 et 1185, il se fit moine dans l'abbaye de Notre-Darae-du-Val (Val-Notre-Dame), de l’ordre de de Cîteaux, où il vivait encore en 1190.

Parmi les personnages mentionnés dans le poème de Thibaud de Marly figure, à deux reprises, le comte Simon de Crépy. Voici le premier passage (laisse V) où son nom se trouve; je le reproduis principalement d’après le manuscrit Bibl. nat. fr. 25, 405 (4), en communiquant en note les variantes de quelque importance du ms. Bibl. nat. fr. 1850 (B).

Ce que je vos vueil dire et ce qu’avez oï, saichiez que ce n’est pas d’Auchier ne de Landri;* ainz vos vueil amen toi vre de Symon de Crespi, qui le conte Raoul son pere deffoï 6 et trova en sa boiche un froit plus que demi, qui li mengoit la langue, dont jura et menti.

Li quens vit la merveille, moût en fu esbahi; Damedeu réclama, qui en croiz se parti et de la sainte virge nasqui par un mardi:

10 «Est ce donques mes peres, qui tant chastiauz b roi ? Ja n’avoit il en France nul prince Ri hardi qui osast vers lui fere ne guerre ne estri; or le menguent ci colovres et formi.»

Quant qu’il avoit ou siecle maintenant enhaï;

16 bien le lessa veoir, que sa terre en guerpi, dedenz une forest en essil s’en foi, la devint charboniere, itel ordre choisi.

Geste vie mena tant que il affoibli,

puis revint a l’aumosne en guise de mendi.

1 fl A ce que vos v. d. et que a. o. — 3 fl a. vos amentevroi — 5 fl un bot et maint formi - 6 fl q. mengoient la bouclie d. il avoit m. — 7 fl ni. s’en espoeri — 8 A qui en la c. fu mis — 18 Manque dans A. — li A Ci. qu’il lessa . . . lessa et e. — 15 Manque dans B. — 17 fl por Deu qui ne menti

• Pour ces deux personnages voy. Romania, XXXII (1903), p. 1 et suivv. M. F. Lot signale, après M. P. Meyer, outre les vers de Thibaud de Marly, une allusion contenue dans la Prise de Jérusalem. J’y ajouterai encore la mention suivante, empruntée au Roman d'Alixandre (éd. Michelant), p. 2,14: Je ne rus commanc mie de Landri ne d'Augier; de même P. Meyer, Alexandre le Grand, t. I, p. 117, v. 53: Je ne vous commens mie de Landri ne d'Anchier.

Original from

UNIVERSITYOF VIRGINIA

Deux poèmes inédits sur Simon de Crépv

20 Mes cil n’est mie povres qui Dex a reampli : moût en firent grant feste a Romme, ou il mori. Ainsic eüst il ore son aaige feni, si fusons en dotance, mes or somes garni qu’il sera en la joie dont li orgieus chaï. 1 * *

Le héros de la légende dont le passage cité raconte les grands traits, n’est pas un inconnu. En fait, la conversion de ce noble seigneur fit sur ses contemporains une grande impression, dont plusieurs auteurs anciens se sont faits l’écho, et il fut même bientôt considéré comme un saint.

Pour la biographie de Simon je renvoie surtout aux Acta Sandorum, t. VIII de septembre*, p. 711—751, et à l’étude de l’abbé Corblet, publiée dans les Mémoires de VAcadémie d'Amiens , 2® série, X (1872—73), p. 197—217. Les sources principales de ces biographies sont la Vita Beati Simonis comitis crespeiensis et monachi d’un auteur anonyme contemporain (peut-être moine de Saint-Oyand) *, et Guibert de Nogent (1053—1124), ainsi que la chronique d'Aubry de Trois-Fontaines. Voici un résumé de ce qu’on sait sur la vie réelle du personnage en question.

Simon, second fils de Raoul, troisième du nom, comte d’Amiens et de Crépy, et de sa première femme Adèle, fille de Gaucher II, comte de Vitry et de Bar-sur-Aube, naquit au château de Crépy-en-Valois vers le milieu du XI® siècle. Raoul III descendait de Charlemagne par Hildegarde, dame de Crépy. A propos de ce prince Guibert de Nogent dit 4 : «Qui quidem Radulphus quam celebris ubique Francorum potentiæ fuerit, quas urbes invaserit, quot oppida quæsita mira sagacitate tenuerit,

20 A Mes il — 23 B si fust en aventure — 24 B en la gloire dont li autres c.

1 Plue loin, laisse VU, il est de nouveau fait allusion au personnage en question, à propos du péché d’avarice:

Mes Symon de Crespi ne puet nus entreprendre; moût haï covoitise, son veil fust ele mendre, que je voi partout si eslargier et estendre, etc.

1 Antverpiæ 1762, in-fol.

• Publiée d'abord par d’Àchery, Ouiberti abbatis de Novigento Opéra (Parisiis, 1651, in-fol.), p. 671—8; puis par Mabillon, Acta Sanctorum ordxnis S. Benedicti , sœc. VI, pars II, p. 378—86; enfin par les Bollandietes, Acta Sanctorum Septembres, t. VIII, p. 744—50.

4 D’Achery, Ouib. de Novigento , De vita sua, 1. I. cap. X.

Original from

UNIVERSITYOF VIRGINIA

E. Walberg

multi superstites, qui eius actuum meminere, sunt testes.» Par héritage, par alliance ou par usurpation il était devenu comte ou seigneur d'Amiens, de Crépy, du Valois, du Vexin, de Pontoise, de Mantes, de Chaumont, de Bar-sur-Aube, de Vitry, de Péronue et de Montdidier. 1

La mère de Simon mourut eu 1053.* En 1062 Raoul répudia sa seconde femme, Aliénor Haquenez ou Hahaïs, et épousa Anne de Russie, veuve du roi Heuri I er , avec laquelle il était apparenté au cinquième degré. Cette union le fit excommunier par le pape Alexandre II et le brouilla avec Philippe I er . Il mourut en 1072 3 ou en 1074, et fut enterré au prieuré de Moutdidier, dans un tombeau qu’il s'était fait construire de son vivant.

Guillaume le Conquérant, qui était, par sa femme Mathilde, parent de Simon, se chargea de l’éducation de celui-ci et le garda à sa cour jusqu’en 1064, où le jeune homme retourna à Crépy. Après la mort de sou frère aîné, Simon, devenu héritier présomptif, fut associé, dès 1069, par son père au gouvernement du comté d’Amiens. 4 A la mort de Raoul son fils devint le plus grand seigneur terrien du royaume.

Après des luttes que Si mou eut à soutenir avec Philippe I er et Hugues Bardoul, beau-père de sa sœur Alaïs. lu paix fut conclue en 1075. 6 Peu de temps après, Simon fit demander au pape Grégoire VII comment il pourrait venir en aide à l’âme de son père, mort excommunié. Il lui fut répondu qu’il devait enlever le corps du défunt de Montdidier, ville que le comte avait prise de force à son propriétaire légitime, distribuer d’abondantes aumôues et faire célébrer des messes solennelles. Le fils se conforma pieusement aux prescriptions du pape, et le corps de Raoul fut exhumé et transféré de Montdidier il l’abbaye de Saint-Aruoul de Crépy. D’après un acte de donation, signé de Simon et daté «in Crespeiaco castello XI Kalendas Aprilis anno Incarnati Verbi MLXXVII» 6 , cet événement eut lieu trois aus après la mort de Raoul.

1 Corblet, o. c., p. 198.

’ V. d’Achery, ouvr. cité, p. 597.

* Belon leB Bollandistes, p. 726.

4 Corblet, o. c., p. 201.

6 Acta Sanctorum, p. 726.

* Cette charte a été reproduite, d'aprèn le cartulaire de Crépy, eu premier lieu par d'Achery, Ouib. de Novig., p. 596.

Original from

UNIVERSITYOF VIRGINIA

Deux poèmes inédits sur 8imon de Crépy

Sollicité par ses vassaux de contracter un mariage avantageux, Simon feignit de se prêter à leur désir, et se fiança avec la fille du comte de la Marche d’Auvergne, Hildebert II; mais il persuada secrètement à la jeune fille de prendre le voile, et la fit conduire par deux parents au monastère de la Vau-Dieu, dans le Jura. Un peu plus tard, après avoir fait de riches dons à divers couvents et églises, Simon lui-même, — à qui Guillaume le Conquérant voulait donner en mariage sa fille Adèle, qu'il avait refusée à Robert Guiscard, duc de la Pouille, et à Alphonse VI, roi de Castille et de Léon, — se rendit, accompagné de quelques gentilshommes de sa famille, à l’abbaye de Saint-Oyand \ au pied du Mont-J.ura, où il prit l’habit religieux en même temps que ses compagnons. Ses domaines furent divisés entre ses parents. L’acte du comte de Crépy produisit une grande sensation, et plusieurs autres seigneurs suivirent son exemple. Ainsi Hugues, duc de Bourgogne, et le comte Guy de Mâcon se firent moines à Cluny.

Les marques de considération qu'on donna à Simon dans le monastère, le décidèrent bientôt à se retirer avec quelques autres religieux dans un ermitage, situé au milieu d'une grande forêt. Cependant il ne devait pas rester longtemps là non plus. Quelque temps après il fut appelé à Rome par Grégoire VII, qui le reçut avec les plus grands égards. Simon réussit à rétablir la paix entre le pape et Robert Guiscard. Malgré ses prières il ne put obtenir la permission de retourner immédiatement à sa retraite. Ayant passé une nuit dans les grottes vaticanes, il y contracta une maladie à laquelle il ne tarda pas à succomber. Après s'être confessé au pape et en avoir reçu l'absolution, il

âgé d’un

trente ans. Il fut enterré dans la basilique Saint-Pierre, au milieu d’un immense concours d’assistants.

Voilà les traits essentiels de la vie de Simon de Crépy. Comme nous l’avons déjà dit, la conversion soudaiue de ce grand seigneur ne laissa pas de produire une impression profonde dans le pays, et il n'est pas étonnant que la tradition ait enrichi de détails plus ou moins fantastiques tant sa conversion elle-même

1 Ou de Saint-Eugende; elle prit au XIII e siècle le nom de Saint-Claude. Voy. Corblet, o. c., p. 210.

* Corblet, o. c., p. 216.

peu plus de

mourut le 30 septembre 1080 ou 1082*,

Original from

UNIVERSITYOF VIRGINIA

E. Walberg

que la vie qu’il mena après avoir renoncé à ses dignités mondaines.

Déjà Guibert de Nogent parle de l'effet produit sur Simon par la vue du corps décomposé de sod père, et donne ce fait comme la cause principale de sa décision imprévue. 1 C'est ce que font également, en ajoutant des particularités plus précises, aussi bien Thibaud de Marly (cf. ci-dessus) que les auteurs inconnus des deux poèmes qu’on va lire plus loin, et que je désignerai par les titres : 1° Dou conte Symon, 2° Histoire du filz du conte de Crespi.

Les

ème8 français et la légende latine.

Tandis que Mabillon et, à sa suite, les Bollandistes * et l’abbé Corblet ont signalé le fait que Simon de Crépy figure dans les Vers de Thibaud de Marly s , nos deux poèmes sont restés à peu près inaperçus. Le plus ancien, qui remonte, au moins, jusqu’au XIII* siècle, ne nous est conservé, à ma counaissance, que par un seul manuscrit, qui est malheureusement inachevé. Le récit, qui commence par un portrait moral du père de Simon, eutremêlé de considérations sur la toutepuissance de la mort, raconte l’exhumation du corps de Raoul et s’arrête peu après la conversion de Simon et de ses «douze pairs», au moment où le saint homme va se séparer de ceux-ci. Par conséquent il n’y est parlé ni de son métier de

1 «C’ausam adeo raaturatæ conversionis banc aliqui fuisse ferunt. In quodam oppido quod sibi usurpatione potius quam hæreditate provenerat, eiu8dem patris raliquiæ conditæ fuerant. Quod tilius, verens ne animœ patris officeret, ad illud quod sibi ex iure constiterat deferre proposuit : quo ante delationem detecto et sub oculis filii ad nudum relevato, cum potentissimi genitoris quondam ferocissimi tabidum attendisse! corpus, ad contemplationem mi9eræ conditionis se contulit. Et exinde quicquid sublimitatis sibi arridebat et gloriæ fastidire iarn cœpit». (De vita /ma, lib. I, cap. X.)

L'auteur de la Vita anonyme se borne à dire à propos du transfert du corps de Raoul : «Ecce vir Dei hoc in facto perterritus timoré, si niun dum antea contemptibilem, tune liorribilera judicavit; et si in aliquo dilexerat quasi anguem venenosum fugiendum perdocuit* (p. 745). Ici Simon est donc représenté comme ayant, dès l'origine, lin caractère pieux et ascétique. * Acta Sanctorum Septembre, t. VIII, p. 730.

a Mabillon avait pris ce renseigment dans Fauchet, /oc. rit.

Original from

UNIVERSITYOF VIRGINIA

Deux poèmes inédits sur Simon de Crépy

charbonnier (cf. Thibaud de Marly) ni de sa mort et du miracle qui la suit dans la version dont nous allons parler tout à l’heure. Cependant le poème n'est pas sans mérite. La scène où Simon aperçoit le corps décomposé de son père et où, pour ne pas montrer aux autres le spectacle écœurant, il descend lui-même dans la fosse et enlève de ses propres mains le cadavre, cette scène, quelque horrible qu’elle soit, n'en est pas moins très touchante. Le passage (vv. Hî9—253) où, le jeune comte ayant fait part à ses vassaux de son projet d'abandonner le siècle, ceux-ci se décident, après quelque hésitation, à le suivre et à partager son sort, contient également de beaux vers.

Le second poème, postérieur au premier de plus d'un siècle, est en revanche complet. Sur le recueil dont il fait partie et les manuscrits qui nous Tout transmis, voyez plus loin, chap. IV. Après une introduction, prêchant la nécessité de se préparer à l’instant suprême, le poète anonyme raconte d’abord la mort du comte Raoul et la conversion de Simon, causée par le spectacle terri fiant qu’offrait le corps de son père, décomposé et rongé par des bêtes immondes. L’exhumation du corps de Raoul a lieu, non par suite d'un ordre du pape, comme l'indiquait l’ancienne Vita latine, mais — conformément à ce que racontait le poème Dou conte Sytnon — à cause de la prochaine consécration de l'église de Crépy, où le comte était enterré. Ensuite nous assistons au pèlerinage de Simon à Rome, où, pour gagner sa vie et

«pour ce que le charbon noir porte

remembrance de chose morte»,

il se fait charbonnier, à ses macérations et à sa mort, survenue sous l’escalier de la maison d’un cardinal, à qui il s’était confessé et à qui il avait révélé le secret de son nom et de son origine. La mort de Simon est illustrée d’un miracle : au moment où le saint homme rend son âme à Dieu, les cloches de toutes les églises de Rome se mettent à carillonner d’elles-mêmes. Le poème se termine par des considérations sur la fragilité et la vanité de la puissance mondaine et par des exhortations à l’humilité, adressées surtout aux «orguilleux de bas parage».

L’auteur de ce poème dit lui-même, dans le prologue de sa compilation, avoir emprunté le fond de ses récits à des «histoi-

Original from

UNIVERSITYOF VIRGINIA

E. Walberg

res authentiques» — c’est-à-dire des récits latins —, auxquelles il s’est pourtant permis d'ajouteT quelques «accessoires», selon l'usage

que ceulx meïsmes pas n'eschivent qui la vie des sains escrivent.

En effet nous possédons encore aujourd'hui une «histoire» pareille, qui, si elle n’est pas la source directe de notre poème — et de celui du Conte Symon —, offre du moins une version qui contient touts les traits essentiels de la légende, telle qu’elle est présentée dans X Histoire du filz du conte de Crespi.

Le récit en question se trouve dans un recueil d’anecdotes et de légendes, composé peu après le milieu du XIII e siècle par un dominicain nommé Étienne de Bourbon. 1 Cet ouvrage était destiné aux prédicateurs, auxquels il devait fournir des exemples à l’appui de tous les sermons qu’ils pouvaient avoir à prononcer. Développant une idée conçue déjà par Jacques de Vitry, l’auteur a fait rentrer dans un vaste cadre tous les récits moraux qu’il a pu rassembler, les uns tirés d’écrits antérieurs, livres historiques, vies de saints, légendes, etc., les autres empruntés aux événements contemporains, aux souvenirs personnels de l’auteur et aux traditions qui lui avaient été transmises de vive voix. Il a réparti ses exemples en sept livres, correspondant aux sept, dons du Saint- Esprit; chaque livre est divisé en tituli, subdivisés à leur tour en chapitres.* Le récit qui nous intéresse ici se lit dans le livre I [De timoré), tit. 7 {De timoré mortis), et dans le chapitre qui traite De memoria mortis. Le voici s :

Notandum autem quod memoria mortis ad multa valet homini : primo, ad humiliacionem ; secundo, valet ad coutemptum mundi.

Item audivi a fratre Gnlterio de Letis quod, cum quedam «cclesia consecraretur de Crespi, in qua erat cornes sepultus, et deberet inde extrahi propter consecrationem, patefacto ejus sepulcro, apparuit immanissimus bufo super faciem ejus, eam corrodens, et alii vermes et serpentes, ad quorum aspectum et horrorem omnes

1 Anecdotes historiques, légendes et apologues , tirés du recueil inédit d’Étienne de Bourbon; p. p. A. Lecoy de la Marche, Paris, 1877 (Soc. île l’Hist. de France).

* Cf. Lecoy de la Marche, o. c., p. xm, xix.

Deux poèmes inédits sur Simon de Crépy

resilierunt. Filius autem dicti comitis juvenis, hoc audiens, accessit et, visa carni6 paterne sanie et vermium diversitate et horrore, incepit mestus cogitare de morte et quam vane sunt mundi divicie et delicie et honores: unde, relictis omnibus, fugit, cogitans se fore beatum si pauper fieret pro Christo. Quidam autem domicelli ejus, eum sequentes et invenieDtes, nec eum revocare valentes, venditis equis et rebus et pro Deo erogatis, ad monicionem ejus eum pauperem pauperes sequebantur .... [P. 67]; quos ipse licenciavit et ab eis affugit, ne emollirent cor ejus. Romam venit, ubi factus est carbonarius et secretum suum cuidam cardinali, cui confessus est, et statum suum revelavit. Cum autem post plures annos semel urbem iutrasset ad vendendum carbones et in domum dicti cardinale confessons sui carbones deportasset, arreptus ibi infirmitate, post suscepta SHCramenta omnia, pauper jacens sub gradu, ad Dominum migra vit. Quo facto, omnes cnmpane urbis per se sonuerunt; quod cum papa miraretur, cardinalis, confessor ejus, revelavit causant. Homines autem terre sue existentes in curia, audientes hoc, quem vivum querebant, mortuum invenerunt. 1

Comme on le voit, aucun des traits, purement légendaires, relevés tout à l'heure à propos du Filz du conte de Crespi , ne manque dans le récit latin. Ici comme dans les deux poèmes français le comte Raoul est enterré à Crépy, non pas à Montdidier; l'exhumation est motivée par le fait que

l’eglise

de Crespi deut estre sacree. *

La cause de la conversion de Simon, c'est uniquement la vue du corps de son père et des bêtes immondes qu'on trouve dans le tombeau. Après s’être retiré du siècle, et ayant quitté même ses fidèles compagnons, Simon va à Rome, où il se fait charbonnier, et meurt enfin exactement daus les mêmes circonstances que j'ai relatées ci-dessus en résumant Y Histoire du filz du conte de Crespi. Dans le recueil latin comme dans le poème français l’histoire du jeune comte de Crépy est donnée comme exemple de l’utilité de la crainte de la mort, qui attend tous les hommes et devaut laquelle ils sont tous égaux.

Que le récit d’Étienne de Bourbon ne soit en tout cas pas

1 D'après une note de l'éditeur, la même histoire est répétée en abrégé plus loin dans le manuscrit.

* Hist. dn filz du conte de Crespi, 158—9; cf. Don conte Svmon, 73.

Original from

UNIVERSITYOF VIRGINIA

E. Walberg

la source directe et unique où ait. puisé l'auteur de XHistoire du file du conte de Crespi, c’est ce que prouve le fait que les noms du héros et de son père ne sont pas mentionnés dans le texte latin. Le poème Dou conte Symon est probablement antérieur à l’ouvrage du dominicain. D’autre part il est évident que celui-ci reproduit très fidèlement la traditiou de laquelle dérivent les textes français.

Dans un détail le poème Dou conte Symon se rapproche plus que l’autre de la légende latine — et, si l’on veut, de la vérité historique. Ici Simon ne s’en va pas seul, mais accompagné de quelques amis, dont cependant il se sépare bieutôt. Cette divergence ne saurait pourtant prouver l’existence de deux sources différentes. L'Histoire abrège un peu, ce qui se comprend d’au taut plus facilement que. dans le récit latin qu’on vient de lire. Simon s’enfuit d'abord tout seul, puis est rattrapé par quelques «damoiseaux», qui se joignent à lui, mais qu’il quitte bientôt après.

En ce qui concerne la version que Thibaud de Marly a suivie dans le passage cité au commencement de cette étude, il est à remarquer que ce poète, tout eu faisant de Simon un char bounier, comme Étieune de Bourbon et les auteurs anonymes de nos poèmes français, ne lui fait pas exercer ce métier à Rome, où il meurt plus tard, mais dans la forêt où il s'était réfugié «en essil». Cette version se rapproche évidemment davantage de la réalité historique; elle reflète, en l’altérant déjà un peu. il est vrai, le récit primitif de la vie solitaire que Simon mena dans la forêt où il s’était retiré après avoir quitté le couvent, et sur laquelle le biographe contemporain racontait eutre autres choses ceci: «Cœpit uamque, ut de proprio manuum viveret, scindere cum securi. (Cibus erat tenuis, panis cum aqua, legumen et poma sylvestria cum labore gravi, et hoc semel in die, excepta domiuica et die solemni)». 1

Il est manifeste que la légende de Simon de Crépy a été influeucée par une autre légende, extrêmement répandue au moyen âge dans tout l’Occident et particulièrement en France; je veux parler de celle de saint Alexis. Ce fait se comprend aisément. Comme Simon de Crépy, Alexis était le fils de parents riches, comme lui il abandonna femme, famille et richesses pour mériter

1 AA. SS., t. VIII de septembre, p. 748; Guib. de Nogent, p. 675.

Original from

UNIVERSITYOF VIRGINIA

Deux poèmes inédits sur Simon de Crépy

par une vie de pauvreté et de privations les joies du ciel 1 ; l’un et l’autre moururent à Rome. Étant donné ces analogies originaires entre les deux légendes, il n’est pas étonnant que le récit de la mort de Simon de Crépy ait été modelé sur celle de saint Alexis : comme celui-ci Simon meurt inconnu sous un escalier; trois des versions françaises de la Vie de saint Alexis publiées par G. Paris et L. Pannier dans la Bibliothèque de l’École des Hautes Éludes, VII (1872), racontent que — pour citer la rédaction rimée du XIII e siècle * — au moment où les anges

emportent l’arme vers le chiel liement, li sain de Rome sonent communeument, si ke nus hon n’i sace ne n’i tent, mais de lor gret sonent si douchement;

et de même nous lisons dans Y Histoire du file du conte de Crespi, vv. 537—41, que

en tesmoing et en memore de eon salu et de sa glore touz les sains de Romme sonnèrent tout par eulx, quant l'aine emportèrent les anges ou ciel liement.

La ressemblance entre les termes mêmes employés dans les deux poèmes est trop grande pour être fortuite. 11 est à remarquer d'ailleurs que ce miracle — qui se retrouve aussi dans d’autres légendes de saints — n’est pas mentionné dans la Vie de saint Alexi qui forme le 18 e récit du recueil dont notre poème fait partie. 8

Il n'est pas jusqu'à la dernière phrase du texte d'Étienne de Bourbon («Homines terre sue . . . quem vivum querebant mortuum invenerunt») 4 , qui ne rappelle la légende de saint Alexis: on se souvient que le père de celui-ci l’avait longtemps fait chercher en vain, et qu’Alexis n’est retrouvé, ou du moins reconnu, par ses parents qu’après sa mort.

1 En. fait l’auteur de la Vita anonyme compare expressément Simon à saint Alexis. Cf. AA. SS. Sept., Vin, 746.

* Vv. 1046—49; ouvr. cité, p. 310.

* Cf. plus loin, p. 24 sqq.

4 II est vrai que cette phrase n’a pas de pendant dans le poème français.

Original from

UNIVERSITYOF VIRGINIA

E. Walberg

Page 1