IV. L’Histoire du filz du conte de Crespi
a. Les manuscrits. Le Tombel de Chartrose.
Le second poème, dont la rubrique complète est celle-ci : •Comme le filz du conte de Crespi delessa son héritage pour ce qu’il vit le corps de sou pere puant et deffait en son cerqueul», fait partie d’un recueil de trente et un contes dévots eu vers octosyllabiques, réunis sous le titre bizarre de Tombel de Chartrose et dédiés par un auteur anonyme au prieur Kustacbe et aux frères chartreux de la Fontaine-Notre-Dame. La plupart de ces récits ou légendes contiennent des traits empruntés à la vie des saints. Ils ont été traduits, ou du moins mis en vers, pour l'édification des fidèles, et afin d'obtenir pour le poète les prières des lecteurs, plus particulièrement des religieux. * L’auteur a montré du jugemeut dans le choix de ses modèles. Il ne manque ni de sentiment ni de vigueur d’expression; sa versification est très soignée. Selon G. Paris, Litt. fr. au moyen âge , § 150, le Tombel est le dernier produit du genre dont le représentant le plus connu est la Vie des Pères. *
Le recueil en question, dont notre poème forme le onzième récit, nous a été conservé par deux manuscrits, qui ont appartenu tous les deux à la bibliothèque de l’abbaye du Mont-Saint- Michel. L’un de ces manuscrits se trouve actuellement à la bibliothèque d’Avranches, où il porte le numéro 244, l'autre à la Bibliothèque nationale, coté Nouv. acq. fr. 6835.
Pour la description du manuscrit d'Avranches (A) voy. le Catalogue général des ms 8 . des bibliothèques des départements , t. IV, p. 554, ou le Catalogue général des tnss. des bibliothèques publiques de France , t. X, p. 122. Le poème que je publie ci-après occupe les ff. 40 r° col. a—44 v° col. b. Le dernier chapitre du Tombel de Chartrose finit au fol. 114 r°. Les ff. 115 r°—122 r° sont occupés par une pièce distincte, Le chant du Roussigneul, en quatrains alexandrins monorimes. Ces derniers feuillets ont eu originairement une numérotation à part (1—8); cependant l’écriture
1 Cf. plus loin, pp. 2<i, n. 2, 27 ss., 30, n. 1.
’ Sur les diverses rédactions de cette comnilation voy. Hist. litt. de la France, XXXIII, 292—328.
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est la même d'un bout à l’autre du mauuscrit. Le chant du Roussigneul se termine par la strophe suivante:
La veille saint Lorens l'an mil m' et trente fu cest chant translaté, 1 s'il est qui s’en demente.
Dieu nous doint a tel chant mettre ci nostre entente, qui au régné des cieulx devant Dieu nous présente.
Amen.
Le ms. A a été exécuté par un prieur de Mont-Dol au mois de février 1423, comme l'indique la note suivante, qui se lit à. la fin du volume, fol. 122 r°: Scriptum in villa Dolensi per me fratrem Nicholaum de Launev prior[em| de Monte Dolis * anno domini m“° lin?™ 0 visecimo (tic) tercio meuse februarii.
Le ms. Bibl. nat. nouv. aeq. fr. 6835 (P) a été décrit par M. L. Delisle dans son article sur la Vente des mss. du comte d’Ashburnham, dans le Journal des Sarants . août 1899, p. 500 ss., art. VII. Cf. aussi H. Omont, Catalogue des mss. français de la Bibliothèque nationale , Nouvelles acquisitions. Notre poème se trouve fol. XXIX r° col. a—XXXII v° col. a. IjC chant du Roussigneul manque dans ce manuscrit, bien qu'il figure, biffé à l'encre rouge, dans la table du volume.
M. Delisle fait dater cette copie de la fin du XIV 0 siècle. Pour ma part, je la crois plus récente. En tout cas l'orthographe de ce manuscrit paraît plus moderne que celle du ms. A. Le copiste de P emploie encore plus souvent que celui de A le signe y au lieu de i, il confond presque complètement s et e, et il ajoute une graude quantité de consonnes qui n’ont qu'une valeur «étymologique» ( doiht, faides, escripvent, etc.); cf. plus loin, p. 41, n. 2.
L’abbé Desroches, qui publia, d’une manière bien défectueuse d’ailleurs, dans le second volume de son Histoire du Mont- Saint-Michel et de Vancien diocèse d'Airanches, * des extraits du
1 C’est en effet une traduction : l'original est un poème latin intitulé Philomcla, de saint Bonaventure; voy. K. de Beaurepaire, p. 247 s. de l'ouvrage cité un peu plus loin.
* Dol, chef lieu de canton, arr. de Saint-Malo, dép. d’IUeet-Vilaine, situé à vingt et quelques kilomètres de distance du Mont-Saint Michel. Mont- Dol, prieuré et commune, sur le penchant d’un monticule granitique du même nom, à 8 kilomètres de Dol.
* Caen, 1840; deux vols.
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ms. d’Avranches, prétendit que l’auteur du Tombel n’était autre que le prieur Eustache, nommé tout à l’heure. Cette opinion reposait sur une erreur d’interprétation, qui fut relevée peu de temps après par G. Trébutien dans son édition d’une des pièces du recueil, La mort du roi Sweyne. 1 Voyez en outre à ce sujet l’article de E. de Beaurepaire intitulé Le tombel de Chartrose et Le chant du Roussigneul, poèmes mystiques du XIV e siècle . dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie , 2 e série, t. X (1853), p. 231 et suivv. Le critique signale le fait que l’auteur anonyme dit lui-même, dans le vingt-deuxième récit, n’être ne curé ne prestre . 1
1 La mort du roi Stceyne, en vers du XIV 9 siècle, publiée par l'éditeur du Roman de Robert de Diable; Caen, 1846, in-16.
* Voici la fin de ce récit (D'un prisonnier qui ne poait tenir en liens par les prières de l'Eglise et de son frere, saint abbé):
[Ms. A % fol. 87 r°b] Ceulx qui jadis ceste aventure
sceurent en Angleterre et virent, ce que je di bien entendirent; et moult furent, ce me dit Bede, pour faire es trespassez remede de chanter messes curieux.
Mais or diront les envieux que je tent ci a gaaing prendre; si lor respon pour moi deffendre que je ne suy curé ne prestre, ne je ne suy pas digne d’estre en si hault ordre et tant honneste.
Mais j'ay espoir, se jamonneste pour les trespassez a bien faire, que greignour prouftit m’en repaire que de prouffit temporel prendre.
Et Dieu est tout puissant du rendre, qui les bons labours guerredonne.
Quant mort, qui touz nous emprisonne, m’ara fait du monde partir Jhesu Crist me fera partir, si com j’espoir, par sa franchise, es prières de saincte Eglise.
Aulcuns au meins escouteront cest compte, qui Dieu prieront de bon cuer pour mon sauvement.
Je les en requier humblement; c’est le prouffit que je desire.
Dieu nous vuille esprouver en l ire du desrain jour espouentable et donner vie pardurable.
Amen.
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Par un lapsus assez curieux M. Omont, dans le Cotai, général des mss., et M. Delisle, loc. cit., répètent l’assertion erronée de l’abbé Desroches, tout en mentionnant les travaux de Trébutien et de Beaurepaire. D'ici l’attribution du recueil au prieur Eustache s’est glissée dans la troisième édition (posthume) de la Littérature française au moyen âge de G. Paris, § 150, ainsi que dans son Esquisse historique de la litt.fr. au moyen âge, § 137.
Voici le prologue du recueil, où le poète adresse sou ouvrage aux religieux de la Fontaine-Notre-Dame. Je le reproduis d’après le ms. d’Avranches, en ajoutant en note les variantes, même purement orthographiques, de celui de Paris (P).
[Fol. 3 r° a] 1 Le tombel de Chartrose.
A ses très chiera seignours et peres, le prieur Eustace et les freres de la Fontaine Nostre Dame, un chaistif recommande s'ame,
5 qui a de6pendu longuement le6 besans Dieu trop folement.
Et pour ce qu’il se sent coupable envers la maesté pardurable, tant qu’il ne pourroit a voir dire 10 par soy a l’amende suffire, si vous supplie en charité que vous par vostre humilité du relief de voz oroisons daigniez a ses chai6tivoisons 16 faire medicine et secours,
ainz que la mort, qui vient le cours, du tout en sa prison le tiegne.
Et pour ce qu’il vou6 en souviegne, cest petit livre vous présente,
20 et Dieu par sa pitié consente qu’en tel grâce le recuillez qu’en voz oraisons l’accuillez avec les autres trespassez; il ne veult plus, mes c’e6t assez.
4 P ung chatif — 7 P coulpable — 8 P magesté — 13 P oraisone — 14 P daignés . . . chativoisons — 16 P ains — 17 P tiengne — 18 P souviengne — 22 P oroisons — 23 P avecques — 24 P mais
1 Fol. 1 est un feuillet de garde; fol. 2 contient la table. — Rubrique: P Cbartrouse.
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26 Et nul ne lui doit contredire:
ja crestïen n'en sera pire, ainz devroit plue pechié doubter, s'il lui plaisoit a escouter les narracions icy mises,
30 quar ilz sunt extraites et prises toutes d’autentiques histores.
[Fol. 3 r° b] Bien e6t voir, plusors accessores
et circonstances de langage adjoinz es faiz. selon l’usage 36 que ceulz raeïsmes pas n’eschivent qui la vie des sains escrivent.
Et la rime si fait user d'estranges motz et refuser souvent le plus propre langage ;
40 mais la matere au long nage s'en devroit garder plus entière et en sera a ceulx plus chiere pour qui elle est en rime mise.
Quar le vulgal les rimes prise:
46 la mesure dedens enclose leur délité plus que la prose.
O vous chartroux, mes bons amis, je ne vous ay mie transmis cest livre ci pour vous aprendre,
60 mais j’entent a li faire prendre par vostre main auctorité d’estre lëu et recité a ceulx qui n’entendent la lettre, si qu’il leur plaise a s’entremettre 66 de prier pour mon saulvement avecques vous, quar vroyement je voy bien comme je meschieve chascun jour et point ne releve.
Paour de mort trop m'espouente,
90 pour ce qu’en la prison dolente de l’infernal perdicion il n’a point de redempcion.
Mais tant est le roy pardurable
26 P luy . . . doibt — 27 P uins — 28 P luy — 29 P ici — 30 P car ilz sont extraictez — 81 P histoires - 82 P plusieurs accessoires — 83 P langaige — 84 P adjoins es fais s. l'usuige — 35 P mesines — 36 P escripvent
— 38 P reffuser — 39 P langaigc — 43 /’ ryme 44 P car — 47 P A vous
— 49 P cy . . . apprendre - 50 P a luy f. — 55 P nativement — 56 P car vroienient — 68 P relieve — «8 P perdurable
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[Fol. 3 v° al misericors et piteable
66 que, combien que d’un costé tremble, de l'autre vroyement me semble qu’a poi de satisfation il me feïst rémission, s’aucuns qui a la court plëussent 70 ma peticion pourmëussent.
Donc, pour ce que j’ay esperance sur touz de vostre bienvuillance, je vous requier premièrement; et me semble certainement,
76 se vostre pitié vive et forte devant Dieu ma requeste porte, encor sera m’ame garie de toute sa paralisie par vostre foi, 6ans ma mérité.
80 comme cil de qui vous recite l'euvangile la vérité, a qui son pechié fut quitté et la santé du corps rendue, lors quant Jhesu Crist ot vëue 86 la foy de ceulx qui le portoyent.
Jamais ne se releveroient sans aÿde les pecheours; pour ce vous suppli, liseours.
et les escoutans ensement.
90 Je cour au divin jugement
et ne scey comment me chevisse :
Priez Dieu que je ne périsse.
b. Date et patrie du Tombel de Ohartrose.
A quelle époque le Tombel de Chartroee a-t-il été composé? Comme il n’est pas absolument sûr que l’auteur du Chant du Bousngneul soit identique à celui du recueil en question, la strophe citée plus haut, p. 25, ne prouve rien, à la rigueur, sur la date précise de celui-ci. D'autre part les vv. 590—600 du poème que je publie ci-après permetteut de la fixer suffisamment bien. La façon dout l'auteur parle dans ce passage de Philippe le Bel
66 P d’une coate — 66 P vroiement — 67 P que a poy — 68 P fist — 72 P sur tous — 77 P encore — 79 P foy sanz — 8 P cil qui de vous r. — 82 P de qui s. p. fust q. — 83 P nancté — 85 P portaient — 86 P rele^ veroient — 87 P aide — 88 P supply Iv secours —92 P pries
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(Philipe le beau roy de France) montre que le poème a été écrit quelque temps après la mort de ce monarque, survenue en 1314. Le Tombel et le Chant du Roussigneul sont par conséquent à peu près contemporains. 1
Où faut-il chercher la patrie de l’auteur du poème? En d'autres mots, où était situé le prieuré de la Fontaine-Notre-Dame, dont il est parlé dans le prologue du recueil? Selon l'abbé Desroches, 2 la Fontaine-Notre-Dame serait un monastère situé dans le Maine; dans La littérature française au moyen âge % § 160, G. Paris la place en Artois, dans son Esquisse hist . de la litt.franç. au moyen âge , § 137, dans l’Aisne. Le Dictionnaire des Postes
1 II est à remarquer, d’ailleurs, que d'après le début du Chant du Rons signeul, l’original latin de ce poème fut envoyé au traducteur, en manière de souvenir, par un religieux de la «Fontaine à la Vierge Marie», qui est évidemment identique à la Fontaine-Notre*Dame du Tombel. Cf. E. de Beaurepaire, op . rit., p. 248 s. — L’auteur du Tombel paraît avoir entrepris sa tâche sur la demande d’un chartreux du prieuré en question, qui cependant mourut avant l’achèvement de la compilation. C’est ce qui ressort des vers qui terminent le Tombel , et que voici ms. A , fol. 114 r° a]:
Mielx vault bien ouvrer et soi taire que bien preescher et non faire, quar, si comme Chaton propose, c’est au maistre trop laide chose que sa propre couppe reprent, quant au mal qu’il blasme se prent
[Fol. 114 r° b] Si est temps que de parler cesse
et qu'a moi corriger entende.
Le roi de paradis li rende a qui pour moi Dieu priera, quant par cest Tombeau passera, et pour celi qui le 6st faire, qui ne le peut voier parfaire ne corriger, dont moult me poise.
I>a mere Dieu li soit courtoise, pour qui servir de fin courage il laissa meuble et héritage et ses parens sans retourner.
Jhesu Crist le face tourner au jour du derrain examen a sa «lestre partie. Amen.
Si l’ami dont le poète regrette ici la perte, est le meme qui lui envoya l'original du Chant du Roussigneul , ce poème-ci est par conséquent antérieur au Tombel de Chartrose.
1 Pans la table de son Histoire du Mont-Saint Michel, t. II.
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et des Télégraphes 1 * * connaît trois localités de ce nom, dont la première (622 habitants) est située dans l’Aisne, canton de Saint- Quentin, la seconde (8 habitants) dans la Marne, canton de Vitryle-François, commune de Marolles, la troisième (2064 hab.) dans le département du Nord, canton de Cambrai. Or, comme l’a déjà vu E. de Beaurepaire, il ne peut s'agir ici d’aucun de ces endroits.
En réalité, le prieuré en question se trouvait à peu de distance de la patrie du héros de notre poème. Nicolas Bergeron, dans sou Valoys royal, 8 nous fournit divers renseignements sur ce monastère, fondé par Charles le Hardi (1270—1325), comte de Valois, d'Alençon, etc., et frère de Philippe le Bel. Au dire de Bergeron, le comte «se pleut tant audit Valoys, qu’il postposa tout autre demeure, & y fit son principal séjour des champs, séjournant souuêt eu son chasteau de Villiers-coste-rets, le conuertissant de malmaison en heureuse demeurance, en laquelle il auoit son concierge, comme a Viuier son chastellain, qui estoient tous deux les maistres & gardes de ses bois: dans lesquels il commença de faire édifier l’Eglise & monastère aux religieux, Prieur & conuent de la Fontaine nostre Dame, de l’ordre Chartreuse appelez communément les Chartreux de Bourg-fontaine, qu’il auroit doüé de bon et suffisant tréfous & reuenu: eusemble de beaux & singuliers priuileges ...» 8 Selon le même auteur, 4 5 le fils de ce prince, Philippe (VI) de Valois, «fit paracheuer le beau & exquis monastère de Bourg Fontaine dans la forest de Retz en Valoys, & en augmenta la fondation». Jean le Bon, fils et successeur de Philippe VI, donna en 1364 «priuilege de pannage en la forest aux religieux de Bourg-fontaine pour leur ferme de Beauuoir, distüte dudit Bethisy de demie lieüe». s Les privilèges de ce monastère furent plus tard confirmés par Charles V et Charles VI. 6
1 Parie, 1905.
* Le Valois royal. Extrait des mémoires de Nicolas Bergeron, advocat en Parlement. Paria, 1584, in-12. E. de Beaurepaire, p. 250, cite cet ouvrage, sans toutefois en tirer tout le parti désirable.
8 Op. cit. t fol. 43 v°—44 r°.
4 Op. cit., fol. 50 v°.
5 Fol. 54 r°.
8 Fol. 55 v°.
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Le Dictionnaire des Postes enregistre encore Bourg-Fontaine, section de la commune de Pisseleux, canton de Villers-Cotterets, département de l’Aisne.
Cette localisation est pleinement confirmée par l’étude de la langue de notre poème.
c. Versification et langue de l’Histoire du fils
du conte de Crespi.
Versification.
Le fils du . conte de Crespi est écrit eu vers octosyllabiques à rimes accouplées. Quant il la structure des phrases par rapport aux couplets, l'auteur de ce poème est encore plus avancé que celui du Conte Symon; les couplets brisés et les cas d'enjambement sont extrêmement fréquents. En voici les exemples que nous fournissent les 150 premiers vers:
Couplets brisés, vv. 11, 15, 25. 27, 35, 37, 43, 51, 67, 77, 79, 83, 85, 87, 89, 93, 97, 101, 105, 111, 119, 123, 129, 131, 141, 143, 147.
Enjambement d'un couplet à l'autre: vv. 2—3, 4—5, 8—9. 14—15, 16—17, 44-5, 46-7, 58—9, 60—1, 64—5, 70—1, 76—7. 78—9, 80-81, 83—4, 84—5, 86—7, 88—9, 90-1, 94—5, 98—9, 102-3, 118-9, 120-1, 124—5, 128—9, 130—1, 132-3, 142—3, 144—5, 146- 7, 150-1.
L'auteur rime avec un soin méticuleux. Parmi les 306 rimes du poème il y en a 180 féminines; les rimes masculines sont toutes léonines. La seule rime inexacte è ce point de vue serait ouvra: laboura (AP) 509, où il faut sans aucun doute lire oura (oravit). 1
Langue.
Phonétique. Voyelles, a libre persiste dans le mot savant égal, qui rime avec le gai 563. — La diphtongue ai suivie d'un groupe de consonnes orales ou d'une consonne orale double, se réduit à e ; cf. les rimes lermes: termes 331, delessent: cessent 551. — Les combinaisons ain et ein riment ensemble: vaine (vana): paine 5, mundaine: paine 413, pleintes: peintes \21, feinte:
1 Un nouvel examen du mH. ^4 m a révélé un point minuncule, qui indique peut-être que le premier u de ouura est ex ponctué.
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compleinte 141. — an et en sont encore distincts pour l’auteur; aux vv. 589—592 on trouve ces deux paires de rimes successives arrogance: France — reverence: près ence. 1 Cette distinction, à une époque où en était depuis longtemps passé à an dans les dialectes du centre et de l'est, est un trait propre au nord et à l’ouest. La forme Jame (: ame 235), dont là sera dû à l’analogie de dame, se rencontre un peu partout. — Le suffixe -iacum donne -t: espi : Crespi 147. — -iee se réduit à te, dans chient (cadunt): poursuient 382. De même dans la graphie liement (trissyllabique) 117, 541. Ce phénomène se rencontre notamment en picard, en wallon et en lorrain; cf. Suchier, Aucassin, p. 75. 1 * 3 — ie ne rime jamais avec e < a latin, bien que le copiste écrive quelquefois e au lieu de te; cf. les rimes consécutives honnourees: esprouvees — purgiees: essaucees 45—8, et diffamez: clamez — ffairez: repairez 557—60.*
Pour la rime Pere Pëtrum : pere patrem 427 voy. Bestiaire de Phil. de Thaun, p. LII. Voici encore quelques exemples analogues: conpere: Pere Renart XI, 47, 84, enperere: Pere ibid. XI, 1779, XVII, 505, Pere: pere Rustebuef, Mestre Guill. de St.- Amour 32, Pere: mere Guiot de Provins, Bible 755, : frere ibid. 1071, : lere (latro) Liv. des Maniérés 640, : misere ibid. 1311. Ce dernier mot ( misere < miseria) rime, comme presque toujours, avec e dans notre texte: pere: misere 241; cf. la prononciation moderne. Inutile de dire que c’est un mot savant. — ë lat, -f yod donne t: despire (*despëcere 4 ): dire 585. De même le suffixe -erium, dans le mot savant cimiti(ë)re: dire 177. 6 Pour la forme verbale fiere *feriat, rimant avec fiere fera 580, cf. ci-dessus, p. 18. — La rime esleve (*exlevat): greve (*grevem,
1 De même dans la Mort du roi Sweyne (éd. Trébutien; cf. plus haut), fol. B. III. r°, 1.6— 9 amiablement: vertement — resplefidissant: esjoïssant, et fol. C. III r°, 1. 8—11 clerement: pi-ophetisement — pesant: jesant.
* La réduction de iee à ie n’est pas inconnue dans l'ouest non plus, bien que M. Goerlich interprète cet ie comme une diphtongue ascendante; v. Die nordwestlichen Dialekte der Langue d'oïl (Bretagne , Anjou , Maine , Touraine) } p. 15 s.
# De même dans le prologue, vv. 21—4 recuillez: accuillez — trespassez: assez , et dans la Mort du roi Sweyne, fol. B. I. v°. 1. 3 d'en bas et suivv. Aepecee: trenchee jetee: trouves.
4 Par analogie avec despëctum.
5 Cf. par exemple cimetire : cire Rustebuef, I, 103.
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pour gravera) 577 doit se lire eslieve: grieve; de même treves (germ. treuwa): grieves 15. 1 * * Par contre "prosequunt aboutit à (poursiuent >) poursuient 381; cf. ci-dessus.
g lat. devant consonne orale donne oi; ainsi mémoire : espoire 27, voire : gloire 545, joie : voie 77 : gramoye 116: comptoie 143: doie 323: pourvoie 543. — Devant un n isolé é donne ei, qui rime avec le produit de o t n; cf. ci-dessus. * — A propos de g (ï) devant n + cons. je signalerai mendre (minor), en rime avec prendre , 103. D’après Schwan-Behrens, Oramm. des Alt- Jram., § 308,2, et Nyrop, Oramm. histor., I, § 214, cette forme serait régulière, tandis que meindre (moindre) aurait été créé sous l’influence de moins (moins). Je ne vois pas bien pourquoi la voyelle posttonique serait tombée plus tôt dans minor que dans minus, ce qui aurait empêché la diphtongaison de la voyelle dans le premier mot, contrairement à ce qui a eu lieu dans le second. 8 Pour ma part, j’incline à croire que la forme mendre est analogique, due au régime menor (pron. mënor).
Le poète fait rimer le produit du suffixe latin -orem avec un mot en 6 entravé, au v. 373: creatour : atour. Ce n’est pas là un trait dialectal ; les poètes français se servent des deux terminaisons eur et our pendant tout le moyen âge. Cf. les rimes aillors : amors Ombre 955, amors : mors (mores) Meraugis 1907, Rustebuef LVI, 159, criator : estor id. XXX, 7, sans demor : amour B. de Condé XXI, 767, atour : creatour J. de Condé IV, 191. Philippe de Beaumanoir écrit our (et ous ) à côté de eur (et eus), 4 de même l’auteur des Cent Ballades, Jean le Seneschal (fin du XIV* siècle), et encore dans Villon on rencontre la rime amours: doulours Gr. Test. 622. — L’inf. escourre excutere (: secourre 278)
1 Comp. trievf : uitieve (oc ta va) Chron. de God. de Paris 5409, 6526: achieve ibid. 8262. — La rime grevé* : treves se trouve également dans la Mort du roi Stceyne, fol. C. II. r°, 1. 6.
1 De môme ordaine (prés, de ordener) : paine 111. Dans d'autres textes on trouve une forme différente, refaite sur l’inf.; ainsi ordane : Diane Troie 7665, Ardent : ordene Partenopeus 508.
1 Les proparoxytons cendre cïnerem, ( tendre tënerum, gendre gônerum) ne sont pas dans le môme cas. — La forme mendre est fréquente en anc. fr.; comp. les rimes mendre : atendre Brut 1883, Rose 960, Clef d’Amors 2803: (comprendre Brut 1321, 2363, Escoufle 8832, Clef d'Am. 2844: cendre Escoufle 6909, 7183: descendre ibid. 8773: tendre Ambroise 179, etc.
4 Voir l'édition de M. 8uchier (Soc. des Anc. Textes), p. CXXXI.
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est refait sur le part, escous excussum et les formes accentuées sur la désinence.
Les rimes léonines nous fournissent quelques renseignements sur les voyelles protoniques aussi, ai se réduit à e dans lessa {-.confessa) 521; cf. ci-dessus, ai tonique. *Dis-firmatum donne le résultat defframé (: entamé) 185, probablement par l'intermédiaire de deffarmé < deffermé; cf. Vers de la Mort, d'Hélinant, p. LXIX. Selon Suchier, Aucassin p. 72, cette métathèse est particulièrement fréquente dans les textes picards. Fimarium, en fr. mod. fumier, 1 est représenté par femier (: premier *) 216. — Proraissum donne pramis (: a mis) 604, forme connue.
Consonnes. Le poète distingue rigoureusement e et *, ce qui est assez remarquable, à l’époque où le poème a été écrit *. Cf. les deux séries de rimes qui suivent.
Rimes en z : assez : -ez (-atos) 39, 107; -ez (-atis) : -ez (-atis) 51, 557, 559, 605; -ez (-atos) : -ez (-atos) 59, 75, 189; -,ez (-atos) : -ez (-atis) 81, 565, 569.
Rimes en s : mis : anemis 9 : amis 279, 487 : pramis 603; feras : pécheras 31; dommoiseaulx : oiseaulx 91; seignours : greignours 135; près : après 417.
De même l'auteur semble distinguer -c- et -ss- dans le corps des mots; cf. les rimes -e(s)ce : -e(s)ce 25, 87, 101, 237, 263, 275; justice : malice. 391 ; place : face 187 : chace 505; grâce : espace 327; -ance :-ance 145, 361, 385, 443, 473, 589, -ence : -ence 125, 591, provinces : princes 387; et delessent : cessent 551.
La rime place (*plattea): face (faciat) 187 atteste pour la langue de l’auteur le même traitement de c lat. devant yod qu’en francien.
La rime triste : giste 357 pourrait faire croire que l’s suivie d’une sourde se prononçait encore; il n’en est rien. W. Kôritz, TJber das s vor Cons. im Franzos ., p. 117, a montré qu’au moyen âge on connaissait la prononciation tri te (comme jute, celete) h côté de triste (juste, celeste); c’est ce que prouvent en effet des rimes telles que ermites : tristes Troie 10966, traître : triste Mous-
1 Sons l’influence des labiales environnantes.
* Il est vrai que l'anc. fr. connaît également la forme prumier.
* Selon M. H. Suchier (dans le Grundriss de GrOber) z se serait réduit à s, en francien, dès le XIII* siècle. Meyer-Lübke, Gr. Rom., I, § 661, ne place cette évolution qu'au siècle suivant.
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ket 9658. J’ajouterai qu’on a également prononcé Chrit; cf. les rimes Jhesu Christ : escrit (part, p.) Rustebuef XLI1, 697, LV, 401, 1179, Rose 12652, 12817: esperit Chron. d. Ducs de Norm. 29847, et la graphie Jliesu-Crit Ru9tebuef XII, 6. De même langote (forme qui vit encore dans les patois; v. Romania, XV, 618); comp. langotes : gotes Rose 4496. 1
Le t final de la conjonction et, — qui, on le sait, dans quelques textes anciens s’écrit simplement e, — est naturellement muet; cf. la rime et fin : bonne fin 529.
I devant une consonne se vocalise depuis longtemps. Il disparaît sans laisser de trace dans basme balsamum (: blasme) 152, et dans le mot récent sépulcre (: sucré) 181.*
Morphologie. Les anciennes règles de la déclinaison ne sont plus en vigueur. L’auteur écrit le singulier sans s et le pluriel avec s, aux deux cas. Cf. d'une part sans fable : le monde et le deable (uom.) 19, boterel (nom.) : hasterel (acc.) 189, ose le pecheor : mireour (acc.) 210, au premier : est femier 215, aneenté (acc.) : fu espoenté 197, tant est loé : d’aloé 217, jay demené : fu[ï] povre ne 229, de truant : Ju puant 2H9, fust tendre : entendre 337, passoit triste : giste (acc.) 357, Ju venu : ont tenu 515; d’autre part assez : sunt basses 39 : sunt trespasses 107, des seignours : sunt greignours 135, mis : grans amis (nom. plur.) 279.
Le féminin des adjectifs uniformes en latin se présente encore presque toujours sans e analogique : grant comptagnie 90, grant joie 143, grant ordure 168, grant beauté 264, grans pleintes 121, grans joies 552, autel paine 41, tel laidure 196, tel vilté 225, tel fierté 268, tel confusion 302, tel guise 447, tel gent 586, tels exeques 120, chose corporel 222, charnel gentillesce 238, vil caroigne 299, temporel seignourie 378, chose mortel 545. fait toute chose égal 563; de même dans les adverbes loialment 407, especiaument 575, generaument 576; d’autre part grevé 16, 578.
1 8 newt d'ailleurs pas la seule consonne rétablie par la prononciation moderne, sous une influence savante, dans des mots où elle (Hait autrefois muette. C'est ainsi que j'ai noté éclipsé en rime avec nbelisse Rose 6077, Egipte rimant avec ysmaelite, Estoire Joseph 356, 459, avec qui te ibid. 374, Renart, br. VII, 497, avec despite Balaham 7573 et avec petite Rustebuef L, 47.
* k* même rime se trouve par exemple Vie de s. Martin de I‘éan Gatineau 5367, Rose 179K6; cf. sépulcre : mucre Ambroise 7661, 8365.
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Sur les pronoms il est à remarquer que cellui (celli ) se trouve en fonction de sujet aux vv. 248, 346, 401, 531. D’un autre côté on lit N’y avoit cil de sa mesgniee Qui reconforter le peiist 334—5, et Ce faisoit cil matin lever Et tart couchier, tout fust il tendre 476—7, si l'on ne préfère pas ponctuer ici Ce faisoit cil : matin lever etc. — A noter également la forme monosyllabique du prou. pers. féra. sing. el 269, et le fém. plur. il, qui se lit, dans les deux mss., aux w. 46, 398, ainsi qu’au v. 30 du prologue du recueil (ils). Il est naturellement possible que l’original ait eu els, forme qui correspond au sing. el, et
qui est assez fréquente en vieux fr. D’autre part l’emploi comme féminin plur. de la forme masc. il, ils, n'est pas inouï aux XIV* et XV* siècles; cf. les exemples qu’en doune Nyrop, Gramm. Hist., t. II, p. 376. De même Clef d’Amors 265, 447, 548. 1
Notre texte ne connaît pas l’usage moderne d’employer la forme masc. des possessifs devant un mot fém. commençant par une voyelle; cf. s'ame 99 (et prol., v. 4). marne 330,
s enfance 419.
Un trouve trois exemples de l’addition d’un -e à la 1" pers. du prés. ind. de la conjugaison en -er : si comme j’espoire 28,
dire l'ose 234, je pense 304, à côté de je claim 400, je n’en doubt mie 567. De même la 3* pers. sing. du prés. subj. de la 1" conjugaison offre un -e analogique dans pose (: une pose) 251. La
2 * pers. plur. du prés., subj. des mêmes verbes se termine en¬
core en ez\ cf. montez (part.) : comptez 565. Remarquer die dicam 571. La 3* pers. du prés. subj. de devoir est doie : joie 324. — Le prétér. de morir est morirent (: sentirent) 170. Le futur de doner est donrra 487, celui de assaillir , assauldra 274.
Hiatüs, enclise, contraction. Les seuls cas d’hiatus à signaler sont que il 389, (ne honneste 239, ne en chierté 267, ne or 424, ne oultrage 602), à côté de qu’il 345, 363, qu'en puis ge 310, j’ay 300, 310, s'en l’estât 316, s’en haut 565, etc. — L’enclise a toujours lieu dans es (< en les) 73, 74, 353, 420, 421, 552, 573, nés 340. — L’unique cas contraction que j'aie relevé est des-
1 A ce propos je rappellerai le sing. iüe (refait sur le masc.), qui se trouve, en rime avec fille, Escoufle 2704, 4108, 4124 (cf. Nyrop, op. cit. y p. 378), Renart, br. XXIII, 1432. De même cille (e c ce i 11 a) : fille Escoufle 6264, 6412.
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rain *deretranum 1 215; cf. par contre seürté 15, asseürer 325, veü 51, 455, deiist 96, 225, 312, fuirent 176, fuir 479, feïsmes 309, jerist 597, traÿnoient 193, oublieray 297, eiist : meüst 437, esmeü 596, gaaing. 451, 463, souëf 469, mescheance 138, mireour ; pecheour 209, benèist 546, etc.
d. Langue du ms. A. Le texte.
L’orthographe du ms. A est plus archaïque que celle de P. Comme, en outre, dans les cas, assez rares d’ailleurs, où les deux copies présentent des variantes qui ne sont pas purement orthographiques, c’est sans exception A qui a la bonne leçon *, j'ai naturellement pris ce manuscrit pour base de mon édition.
Voici quelques observations sur la langue du copiste du ms. A, Nicolas de Launey, prieur de Mont-Dol. *
Le développement d’un i parasite après e < a lat., dont nous trouvons un exemple dans affiney 67, est un phénomène qui s’étend de l’est par le nord jusqu’en Bretagne. Cf. à ce sujet Suchier, Aucassin, p. 78; Goerlich, Die nordwestlichen Dialekte der Langue d’oïl (Bretagne, Anjou, Maine , Touraine), 4 p. 9 88 . ;.Huber, U ber die Sprache des Roman du Mont-Saint-Michel,
La forme savante secle sœculuin 108 (P seicle), 230,485, 514, se rencontre en rime avec Tecle dans la Vie de Saint Martin de Tours, de Péan Gatineau, v. 1364. Cette graphie se trouve également Livre des Maniérés (d’Estienne de Fougieres) 415, 433, ainsi que dans des textes du nord. * D’autres cas où le scribe réduit ie à e sont: greve 578, treves 15, esleve 577 ; essaucees 48, moillee 333, croisées 532, flairez 559, repaires 560. — Le pron. pers. fém. lié (francien li) 277, 278 est propre à la Basse
1 De plus, dans le prologue, v. 8, maesté, dissyllabique (ci-dessus, p. 27), où il est pourtant possible que l'original ait eu vers la maesté au lieu de envers la maesté.
* Cf. par exemple les vv. 47, 155, 166, 211, 225, ainsi que les vv. 80 et 88 du prologue cité plus haut, p. 26 ss.
* Cf. ci-dessus, p. 25.
4 Franz . Studien, Y T .
5 Dissert, de Strasbourg, 1886.
e Cf. v. Feilitzen, Ver del Juïse, p. XLI.
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Normandie et aux régions avoisinantes; cf. A. Doutrepont, CleJ d'Amors , p. XLII; Goerlich, Nordwestl. Dial., p. 70; Nyrop, Oramm. hist., II, § 530,3; T. Sôderhjelm, Die Sprache in dem altfrane. Martinsleben des Péan Gatineau aus Tours 1 , p. 144; G. Rydberg dans Bausteine zur roman. Philologie, p. 380. Dans le Roman du Mont-Saint-Michel on trouve la rime milié (medium locum):Zié 3519; voy. Huber, o. c., p. 65.
Tandis que dans le centre et dans l'est de la France ë latin libre passe à oi, l'ouest s’arrête à la phase et, d’où plus tard e ouvert. Que pour le copiste de notre manuscrit ê lat. ait donné le résultat ç, c’est ce que prouvent les graphies receit 117, freit (P frait) 132, à côté de faiz vicem 51, 201, 496, 523 *, pouair 221, 262, de aver (au) habere 17, 151, chaeste *cadecta 242, et de voier videre 161 (P veoir), 181, anciès 46, 60 8 [veices vicia 26*). Cf. aussi vroie (pour vraie) 237, à côté de sce *sajo 98, «cet, scey 157, 274, 315 (say 317).
o ouvert -f Ij produit -uil : vuil 36 (P vueil), 86 (P vueil), 411 (P veul), mille 292 (P vueiüe), 326, 611, orguil 2, 139, 212, 375, 562, 587, 605, 608, 610 (à côté de orgueü, 23, 314, qui est la graphie régulière de P), accuüle 612. Ces formes sont particulièrement fréquentes dans l’est; cf. Foerster, Lyon. Yz., p. XXXIV, Wendelborn, Sprachliche Untersuchung der Reime der Végèce- Versijication des Priorat von Besançon 6 , § 108, Goerlich, Der hurgundùche Dialékt 6 , p. 86 ss. — Le produit de j u v e n e m est jeune 265, comme jennesce 88, 275. Cf. la rime jeune : s ahenne Clef d'Amors 1964.
1 Helsingfors, 1906.
* Dans les trois derniers cas le ms. P a foiz y fois.
• Dans la Vie de Thomas Helie de Biville on lit aver habere, ver verum (Huber, o . c., p. 34), dans la Vie de Saint Martin de Péan Gatineau, ser, bevre, chaer, veer, voer, etc. (T. SOderhjelm, o. c., p. 76). Le Roman du Mont-Saint-Michel présente les graphies vexer y seier et ancies, anciez (Huber, p. 32), et la Clef d’Amors, les rimes voier : proier 255, veer : preer 783. Gœrlich, Nordwestl . Dial., p. 16 et 87, signale les formes hier •herem, dievent debent, etc.
4 Cf. lettre, mettre , meit , dette, hauteice , nobleice, etc., dans des textes du nord-ouest; voy Goerlich, o. c., p. 28, Kehr, Sprache des Livre des Manières von Estienne de Fougieres (diss. de Bonn, 1884), p. 14, T. Sôderhjelm,
8 Diss. de Bonn, 1887.
6 Franz. S tudieu, VII.
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Il est a remarquer que 0 lat. se réduit à eu dans le suffixe ■eux -osum, tandis qu’il reste ou dans -our -orem. Cf. d’un côté angoisseux 199, piteux 337, périlleux 406, de l’autre dolour (P doleur) 325, dolours (P doleurs) 119, plours 121, honnour (P honneur) 134, seignours : greignours (P -eurs : -eurs) 135, puour 169, 183, horrour 173, mireour 209, pecheour 210, grandour 490; et de même ploure 109, honnoure 110, et soûl 350, soûle (P seule) 319. Pour le champenois M. Foerster a constaté 1 les résultats différents -eus -osum, -or -orem. Cf. aussi Suchier, Grundriss, p. 763.
Devant une nasale tï lat. s’écrit souvent u aussi bien dans l'ouest* que dans le nord 8 et dans l’est 4 ; ainsi dans notre texte sunt 16, 19, 40, 59, 72, 75, etc., quicunques 18, habunde 122, unquez 309, 526, mundaine 410, 413, 435, ( uncor 168), tumbes 122, à côté de vont 78, monde 1, 2, 25, 94, 105, 249, donques 7, 80, 310, dont 101, ont 137, onquez 195, 289. rompe 507, trompe 508, etc.
A remarquer les formes glore 104 (P gloire ), 240, 538 (P gloire , ce que porte aussi A aux vv. 413, 546) et memore 537 (P mémoire, comme A au v. 27). On sait que ce sont surtout les dialectes picard et bourguiguon qui réduisent la diphtongue oi à o 6 ; cependant ou en trouve des exemples en normand aussi : repos : bos Eneas 2163, sore (supra) : vitore Clef d’Amors 1835 (cos : bos Escoufle 4109, bos : los ibid. 4317).
La réduction de la diphtongue ui > u, régulière dans l’est 8 , n’est pas inconnu dans l’ouest non plus; voy Goerlich, o. c., p. 57. Ainsi Ju(< fui) 230.
Manducatum donne mengié 188. Le changement de an protonique en en est particulièrement fréquent en picard 7 , mais
1 Cligés, p. LVIII.
* Huber, p. 66 8.: Kehr, p. 17; Goerlich, Nordxreatl. Dial., p. 64 s., 88, Südwesti. Dial., p. 61 s.
* Feilitzen, Ver del Juïie, p. XLIV g.
4 Goerlich, Burgund. Dial., p. 93.
5 Ainsi boa : moa Monsket 2098, repoa : bos ibid. 6846, toa (= toat ) : boa ibid. 11796, coæ : poae (= poiae) ibid. 19040, parole : apoatole ibid. 22733, boa: dos Renart, br. I, 947, bos : galos ibid., I, 1196, galoa : bos Blancandin 281, groa : boa Ju S. Nie. 180,24, etc.
* Cf. Apfelstedt, Lothriug. Psalter, p. XXXV; Foerster, Lyoner Yzopet, p. XXXIV.
1 Cf. Suchier, Aucassin, p. 73.
Digitrzed'Bÿ
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se rencontre aussi dans l’ouest; cf. Goerlich, Nordwestl. Dial., p. 23, Huber, p. 30 (menja, Normendie, enfenter, etc.), Kehr, p. 11 (tnengier, menjuent).
La vocalisation dV après î, très fréquente en picard, est normale dans les dialectes du nord-ouest; cf. Goerlich, op. cit., p. 59. Dans notre texte on trouve la graphie viul vilem 216 (où le ms. P écrit par erreur veil). — La forme caroigne 172, 299, avec c conservé devant a, est isolée.
Le futur aras 398, arez 564, se rencontre dans le nord et dans l’ouest; cf. Goerlich, Nordwestl. Dial., p 85. — La 1” pers. plur. du prés, en -on est fréquente dans l'ouest; ainsi chez Wace, dans le Rom. du Mont-St.-Michel et la Vie de S. Martin de Péan Gatineau 1 . Dans notre texte: vivon 13, laisson 379, devon 471, recevon 472.
Le régime du prou. pers. inasc. absolu est le plus souvent li (P lui, luy): 257, 285, 339, 513, 551, etc. Cette forme se rencontre asser souvent dans l’ouest, aux XIII e et XIV e siècles. Cf. Rydberg, loc. cit., p. 374; Nyrop, Gramm. Hist., II, p. 375.
Bien souvent le scribe introduit des consonnes étymologiques qui ne se prononcent pas. Cf. tempte : présente 23, monter : compter 85; de même redoubles 371, double 469, 470, doubt 567, soube 519, pourtraicte 150, comfaidement 366, saincte 525, dicte 536, advis 528, scey 274, 315. Dans le ms. P cette tendance est encore plus marquée *.
1 Voy. Andresen, Rou, III, 670; Huber, p. 23; Sôderhjelm, p. 118.
* En voici deB exemples: ad ceate peine 6, advenir 68, advint 158, 166, adventure 320, admesurez 81. admesurer 326, admender 329, adviz 446, advolé 682, doibt 211, 686, compte (comitem) 86, 167, 178, recepvon 472, faict 163, faictez 602, scay 316, 317, 324, acavoit 463, enoingt 152 , peult (potuit)34, 60, 484, deult (d e b u i t) 169, 225, mit (h a b u i t) 624.
Le copiste de P écrit souvent 8 (x) pour * : tous 21, 177, 429, 440, 471, aina 56, 313, 574, grana 121, vertus 235, 380, doulx 227, voix 604, petia 567, damés 558, voulés 606; sse pour ce : des tresse 102, 305, richesse 263, 276, tapasse 328; très fréquemment z pour s: trevez : grevez 15, faulces richescez 25, met (magis) 26, 32, 60, 72, 232 etc., toutes 45, 47, 307, purgeez 47, tssauceez 48, anciez 60, lez (art.) 72, 75, 82, 235, 249 etc., painez 71, 137, plaintez 121, tumbez pointez 122, c triez 232, 266, euvrez 307, feismez 309, lermez : termes 331, aprinaez 419, angez 641, joies 652.
De même il écrit très souvent y pour i: soy 35, roy(s) 56, 61, oyseaulx 92, quoy 118, despendy : entendy 97, baty : abaty 201, ausay 144, 175, 229, erpy : Creapy 147, oy 178, csbahy 179, dy 394, poy 170, 358, voy 298, hydeux 187, hydcuaemrnt 189, a'escrya 207, pourvyt 362, etc.
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Autant que j’en puis juger, nos deux copies présentent on texte fort bien conservé. Il y a cependant quelques passages où toutes deux semblent corrompues; ainsi au v. 38, où le contexte montre clairement qu’il faut corriger autrement seuffre en autretant seuffre (cf. notamment le v. 41: autel paine ); au v. 377, où il faut sans doute lire Mais , au lieu de Quar , la phrase suivante contenant évidemment, non pas une raison, mais une restriction. Les w. 481 et 482 sont intervertis dans les deux manuscrits. Au v. 509 nous avons déjà vu (p. 32) qu’il faut corriger ouvra en oura. Pour les vv. 285, 304, 400 et 507 voy. les notes.
Il me paraît à peu près certain que le ms. P est une copie de A (cf. notamment ci-dessus, p. 38). Je ne transcris qu'exceptionnellement les variantes orthographiques de P.
En terminant cette introduction, j’adresse mes vifs remercîments à MM. P. Meyer et A. Tobler pour les précieux renseignements que, avec l’obligeance qu'on leur connaît, ils ont bien voulu me donner sur plus d’un point de l’introduction et des textes.
Lund, août 1909.
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