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Deux années au Brésil

ce Mon cher ami, dites-moi donc, je vous prie, d’où vous vient cette idée d’aller au Brésil? C’est un pays très-malsain. La fièvre jaune y est en permanence, et on assure qu’il y a là des serpents trèsvenimeux qui font mourir les gens en quelques minutes.

— N’allez pas au Brésil, me disait un autre. Qui va au Brésil? On 11e va pas au Brésil à moins d’être

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nommé empereur. Êtes-vous nommé empereur du Brésil?

— Comme cela se trouve bien! s’écria un jour mon bottier. Quel bonheur que vous alliez de ce côté! Vous pouvez me rendre un service. Figurezvous qu’un monsieur qui se disait marquis est venu me faire une commande, et lorsque quelques jours après je lui ai envoyé sa note, il était parti pour son pays, dans un endroit qu’on appelle Bourbon. »

Je promis à mon bottier de faire tous mes efforts pour obtenir de son marquis, mon futur voisin de quelques mille lieues, la somme qui lui était due, ou tout au moins un fort à-compte. Par reconnaissance mon homme me servit encore plus mal que d’habitude.

Je n’en finirais pas si je voulais chercher dans mes souvenirs toutes les questions, toutes les demandes de service qui pleuvaient sur moi de toutes parts, et aussi tous les conseils que l’on me donnait pour me mettre en garde contre mille et mille accidents, dont je serais inévitablement la victime, si je ne faisais à la lettre ce qu’on me prescrivait. D’abord je devais mettre toujours de la flanelle, et porter sans cesse des habits blancs, à cause du soleil. Il fallait me défendre comme d’une ennemie mortelle de la toile, fût-ce de la batiste, mais en revanche il m’était permis d’user tout à mon aise de chemises de coton et de bas de coton. Surtout je devais me procurer, s’il était possible, une cabine à bâbord,

parce qu’en allant en Amérique je pourrais ouvrir ma petite fenêtre pour profiter de la fraîcheur des vents alizés. Or, j’ai fait des bassesses pour jouir de cet inappréciable avantage, mais le vent a toujours été si fort qu’on n’a pu ouvrir en route que les fenêtres de tribord, et j’étouffais dans ma cabine. J’avais mis tout le magasin de la B elle- Jardinière à contribution. Ce qu’il y avait de plus sombre dans les nuances fut repoussé impitoyablement par la personne qui m’accompagnait : elle ne voulut choisir pour moi que les couleurs les plus tendres et bien à propos, car au Brésil tout le monde s’habille en noir, non-seulement pour aller en soirée, mais au milieu même de la journée quand le soleil tombe à plomb sur les têtes.

Depuis que je suis de retour, les questions ont remplacé les conseils.

« Vous avez dû avoir bien chaud! On dit que vous avez vécu avec les sauvages? Sont-ils méchants? Vous devez avoir rapporté de bien jolies choses. Est-il vrai que vous ayez été aussi dans l’Amérique du Nord, au Canada, au Niagara? Alors vous avez vu Blondin? Existe-t-il réellement ou n’est-ce qu’un canard? »

J’avais prévu que je serais assiégé de ces questions. Je n’avais pas oublié qu’au retour de mon voyage au pôle Nord on m’avait demandé pendant deux ans et plus si j’avais eu bien froid. Par prudence j’avais donc apporté de New-York

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une épreuve stéréoscopique qui représente Blondin sur sa corde. Dès qu’on prononce le nom de cet homme, je tire aussitôt de ma poche ce témoignage presque vivant d’une pose qu’il affectionne, et cela m’évite une explication. Hélas! pour l’article des sauvages, ce n’est pas aussi facile, et je ne puis emporter avec moi dans tout Paris les portraits de mes compagnons de la forêt vierge et autres lieux, que j’ai représentés avec la fidélité la plus scrupuleuse, mais non sans quelque difficulté, je l’avoue.

Je m’aperçois, du reste, qu’après avoir parlé des questions qu’on m'avait faites avant mon voyage, je n’ai rien dit de mes réponses. Pour en finir meme avec ceux qui ne m’ont pas interrogé du tout, je reviens un moment sur ce point, tout en déplorant la mauvaise habitude que j’ai de quitter souvent un sujet pour passer à un autre sans nécessité apparente. Le lecteur devra s’y faire et me pardonner.

Deux causes bien différentes m’ont engagé à aller en Amérique.

Depuis bien des années j’habitais le n° 8 de la place Vendôme; j’y jouissais d’un logement que je croyais ne devoir jamais quitter; toute ma vie d’artiste s’était passée là. A chacun de mes voyages, des objets nouveaux étaient venus augmenter mon petit musée, et, comme l’amour-propre se glisse partout, j’étais fier quand on disait que j’avais, sinon le plus bel atelier de Paris, du moins le plus curieux. Comment songer qu’un jour viendrait où

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un propriétaire détruirait d’un mot un édifice construit avec tant de peines et de soins! C’est ce qui m’est arrivé au milieu d’un rêve commencé il y a vingt ans. Des projets d’agrandissement ont été cause que j’ai dû songer à quitter ce lieu où je comptais vivre jusqu’à la fin. J’en appelle à tous ceux qui ont été expropriés. Rien ne compense l’habitude. Je ne pouvais surmonter la tristesse qui me suivait partout. Déménager!... je ne connaissais pas cela.

Enfin, voilà le premier motif de mon voyage; un autre, très-futile en apparence, l’a décidé tout à fait, en lui donnant un but que je n’avais pas encore. Dînant un jour avec ma fille chez un de mes amis, le hasard me plaça près d’un général belge habitant Bahia depuis quelques années. Nous causâmes des merveilles qu’on trouve à chaque pas dans ce pays de féeries. « Et pourquoi ne viendriezvous pas passer quelques mois au Brésil? me dit-il. Cette excursion vous retremperait et vous ferait oublier vos ennuis. » Il ne m’en fallait pas tant pour me faire songer à la réalisation d’un projet si en rapport avec mes goûts. En reconduisant ma fille à son pensionnat, je lui fis part de la conversation que je venais d’avoir, et, en riant, je lui dis : « Eh bien, si j’allais là-has passer un mois ou deux, je reviendrais pour les vacances, ce serait comme si j’étais à la campagne, puisque je ne te vois pas souvent pendant l’été. »

Enfin, j’arrangeai mes petites affaires, et puisque

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le bon vouloir de mon propriétaire me faisait quitter mon logement dans l’année 1859, il me parut tout simple de m’en aller en 1858. On parle toujours du courage qu’il faut dans les voyages de long cours. On cite les dangers , les privations de toutes sortes qui se présentent à chaque pas. Oui, certes, il faut du courage, mais ce n’est pas pour faire face à un danger quelconque. L’instinct de la conservation vous y oblige d’ailleurs; l’habitude émousse tout; on s’accoutume à vivre entouré de bêtes féroces; on ne pense ni à la peste, ni à la fièvre jaune, ni aux lions, ni aux ours blancs quand on a passé quelques mois dans leur voisinage. C’est ce que j’ai pu constater depuis longtemps. Je me souviens de la dernière journée passée avec ma fille, des contes de toutes sortes dont je l’ai entretenue pour lui faire supporter mon départ. Sur le point de la quitter, il fallait bien lui cacher ce que j’éprouvais. Je lui disais bien gaiement qu’il n’y avait plus de tigres ni de serpents qu’au Jardin des plantes. Puis Dieu savait les merveilleuses choses que j’allais rapporter. J’étais devenu enfant; je jouais, et quand je me suis trouvé seul, bien seul au milieu de Paris, c’est là qu’il m’a fallu du courage pour ne pas revenir sur mes pas, pour jouer la légèreté quand j’avais le cœur brisé.

Quelques affaires m’appelaient à Londres. Je fis transporter mes bagages au Havre et de là à Southampton.

Le 5 avril 1858, je m’embarquai sur un bateau

à vapeur anglais. En passant sur la Tamise, nous avons aperçu le Léviathan , dont la grandeur extraordinaire a produit sur quelques commis voyageurs, mes compagnons de cabine, un effet que j’étais loin de supposer à des gens qui d’ordinaire ont tout vu. J’avais fait la maladresse de porter avec moi une de mes malles, celle dans laquelle étaient les parures neuves destinées à me faire briller à Rio. Heureusement que les douaniers, après une courte explication, ont laissé entrer ces objets sans rétribution. Dès que mes affaires furent terminées, après avoir revu des amis bien chers, je suis retourné au Palais de cristal que j’avais visité déjà depuis longtemps. Tout le monde connaît les merveilles de Sydenham; tant de descriptions ont été faites qu’il n’y a rien à en dire. Ce dont on a le moins parlé c’est ce qui m’intéresse le plus. Dans la partie basse de cet immense terrain, on a placé dans des poses pittoresques, soit dans l’eau, soit sur la terre, les différents habitants des mondes qui nous ont précédés. Là se trouvent les premiers animaux, ceux dont la perfection n’est pas complète, les ptérodactyles, les plessiosaures, ces grands lézards à cou de serpent, ces êtres dont rien dans notre période moderne ne donne une idée. Puis peu à peu viennent les dinotoriums, les anoplotériums, les ours, les mastodontes, tout cela de grandeur naturelle. Ainsi on peut apprendre en promenant ce qu’il faudrait étudier, et c’est si commode de ne pas étudier. Bien des gens ne savent pas comment se forme le charbon de terre, de

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quelle nature sont le granit, le marbre, les grès, etc. Regardez ces couches qu’on a exprès arrangées pour vous, et dans une demi-heure vous pourrez professer. J’allai ensuite faire quelques visites, et le chemin de fer m’a conduit de Londres à Southampton. Là, dans une auberge dont j’ai oublié le nom, se trouvaient plusieurs individus partant comme moi le lendemain; ils parlaient beaucoup d’une beauté italienne, passagère aussi sur notre steamer. N’étant guère disposé à causer, j’ai été courir la ville malgré le mauvais temps qui ne m’avait pas quitté depuis mon arrivée en Angleterre. Nous sommes partis le lendemain 9 août sur un petit vapeur qui nous a déposés pêle-mêle dans celui qui devait être notre univers pendant un mois.

Cette fois ce n’était plus la douane dont j’avais été si content sur la Tamise. On m’a fait payer avant l’embarquement, pour surpoids de bagages, 2 livres pour une foule de détails que j’ai oubliés. Enfin on est parti. Je partageais la cabine n° 21 , à bâbord, avec un brave professeur, nommé Trinach, qui retournait au Brésil, où il avait vécu déjà plusieurs années. Les deux ou trois premiers jours ont été employés à s’installer , à se grouper convenablement pour les repas, les Français ensemble, les Anglais d’un côté, les Portugais, les Brésiliens de l’autre, etc. Puis il s’agissait de savoir quels étaient les compagnons avec lesquels on devait vivre.

J^e bruit s’était répandu quelques heures après notre transbordement du petit vapeur sur le Tyne

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qurun prince allemand était abord ; il allait, disait-on, se marier à Lisbonne avec une princesse de Portugal ; rien d’apparent n’indiquait la présence du haut personnage. Les conjectures les plus burlesques, les suppositions les plus étranges vinrent compliquer ce mystère. Un prince devait être fier, devait éditer tout contact avec le vulgaire. Tous les regards se tournèrent vers un individu qui depuis notre entrée sur le navire avait déjà fait bien des pas sans parler à personne. Je ne savais trop que penser, quoiqu’il m’eût été désagréable d’apprendre que ce ridicule personnage fût le héros des suppositions de tous les voyageurs. Le prince supposé était un petit diplomate anglais allant je ne sais où prendre possession d’un poste quelconque. Le désir de savoir à quoi s’en tenir était si fort qu’on alla jusqu’à désigner un individu qui après avoir dîné lestement quittait la table et ne reparaissait plus de la journée. Ce pauvre diable était bien loin d’être prince, à ce que j’appris de son compagnon de cabine. C’était encore un Anglais qui, ayant entendu dire qu'il y avait des diamants au Brésil, s’était débarrassé du peu qu’il possédait pour payer son passage et aller chercher, lui aussi, des diamants. Celui qui me donnait ces renseignements était un jeune homme d’une figure douce et intelligente, malheureusement envoyé au Brésil comme correspondant par la direction du journal la Revue des races latines. Pauvre Alteve Aumont ! il fut plus tard une des victimes de la fièvre jaune qui Tan dernier a emporté tous mes amis. Il

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me disait que son compagnon , bien loin d’être prince, n’avait pas de linge, et qu’ aussitôt après ses repas il rentrait pour se coucher afin d’économiser le peu qu’il possédait. Cependant le véritable objet de tant de suppositions était ostensiblement au milieu de nous; seulement rien d’extérieur ne faisait supposer son rang élevé, il vivait comme tout le monde avec quelques amis. On sut plus tard que ces amis étaient des aides de camp ou des officiers de sa suite : car notre capitaine vint éclaircir tous les doutes en faisant installer pour lui une petite cabane numérotée qu’on plaça près du grand mât, afin que le prince pût jouir à son aise du spectacle de la mer sans être exposé au grand air qui était toujours très-fort. On s’était bien gardé de prévenir Son Altesse que son nouveau logement avait été construit le voyage précédent pour de pauvres malades, morts, pendant la traversée , de cette terrible fièvre jaune qui alors préoccupait tout le monde.

Il y avait à bord des échantillons de plusieurs pays. J’ai passé plusieurs jours à faire des observations sans résultats, n’étant pas polyglotte. Ce n’était donc pas à leur langage que je pouvais les reconnaître. Parmi les passagers, les uns jouaient sans cesse, s’injuriaient et semblaient prêts à chaque instant à se prendre aux cheveux ; puis à table ils emplissaient leurs assiettes de tout ce qui était à leur portée, arrachaient les plats des mains des domestiques, sans égard pour les personnes placées près d’eux et qui s’étonnaient toujours de les voir dévo-

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rer avec une avidité de cannibales: ceux-là, après les repas, montaient sur le pont, ôtaient leurs souliers ou leurs pantoufles pour se reposer plus commodément sur les bancs ; d’autres marchaient à grands pas les mains dans les poches, coudoyaient tout le monde, ne s’excusaient jamais, ne riaient pas davantage, parlaient fort peu, contrairement à des passagers d’une autre nation qui riaient et parlaient toujours, interrogeaient à chaque instant le capitaine, les matelots, les mousses, sur le temps d’aujourd’hui et celui de demain. Si les précédents marchaient d’une manière grave et d’un pas roide, ces derniers étaient toujours en mouvement.

Dans tous les coins où il était possible de se coucher, autour de la cheminée, à l’avant sur des cordages, souvent sur le pont, d’autres individus se faisaient remarquer par une somnolence continue. C’étaient de pauvres colons allemands qui, sur la foi de promesses rarement tenues, allaient chercher dans le nouveau monde une fortune que bien peu devaient trouver. J’aurai plus tard à revenir sur ce triste sujet.

Cependant le navire marchait toujours; il faisait très-froid. La Manche et le golfe de Gascogne étaient ternes, sombres; ils sont quelquefois très-dangereux. Pour ma part, j’attendais impatiemment la latitude de Lisbonne afin de jouir de cette température dont on m’avait parlé souvent; une fois là, me disait-on, le temps changerait comme par enchantement.

Le 13, notre vapeur entrait dans le Tage, que je

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ne vis pas : il faisait nuit. Nous mouillâmes de trèsbonne heure devant Lisbonne.

Le navire V Avon , revenant de Rio, était dans la baie depuis quelques heures. 11 était en quarantaine à cause des malades qu’il avait encore à bord; plusieurs étaient morts en route. Ceux qui ont vécu dans des lieux ravagés par le choléra ou la peste peuvent seuls comprendre l’anxiété des passagers quand notre capitaine avec son porte-voix interrogea son collègue de V Avon. La terrible lièvre jaune disparaissait peu à peu. Heureux ceux qui comprenaient l’anglais, mais qu’ils payaient cher cet avantage par les nombreuses traductions auxquelles ils étaient exposés. On oublia bientôt les inquiétudes, on revint à l’espérance. Cela redonna la santé , même à ceux qui avaient eu le mal de mer ; on allait descendre à terre, retrouver son équilibre en marchant sur un terrain solide. Des embarcations nombreuses entouraient le navire; il n’y avait qu’à choisir. En débarquant je fus agréablement surpris de voir succéder aux tristes brumes anglaises, à ce froid que j’avais quitté depuis si peu de temps, une atmosphère de printemps. Tout près du débarcadère il y avait un jardin plein de fleurs tropicales. Ce premier moment passé et quand je me fus habitué au bien-être que donne le soleil, la terre ferme, une nature d’autant plus belle qu’on n’y est pas arrivé peu à peu, mais bien comme ici sans transition, je me sentis heureux pour la première fois depuis mon départ. J’entrai donc bravement dans la ville,

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disposé à tout admirer. Selon mie expression de Marie Stuart : « J’aurais voulu embrasser toute la nature! » A peine eus-je fait quelques pas, j’entendis une musique militaire, puis tout un peuple courant; je courus aussi à mon tour, et je vis, au milieu d’une foule empressée , le prince , mon compagnon de route, accompagné d’un état-major nombreux, d’une compagnie des gardes, etc. 11 avait conservé cette bonne grâce , cette simplicité qui avait fourvoyé les passagers du Tyne.

Le cortège passé, mon enthousiasme pour Lisbonne tomba comme par enchantement en traversant des rues d’un aspect fort triste. La plupart sont des rampes très-rapides dans lesquelles des buffles à longues cornes traînent péniblement des charrettes à roues pleines et massives produisant des sons criards qui s’entendent de fort loin. Je montai tout en haut de la ville; là je pus me faire une assez juste idée de Lisbonne : partout des masures tombent en vétusté dans le voisinage des palais. Le tremblement de terre de 1745 a laissé debout quelques vieilles murailles toutes prêtes à tomber; pourtant des familles entières habitent presque dessous. Comme je ne savais pas le portugais, je n’ai pu demander si de très-lourds véhicules, traînés par des mules et conduits par des postillons à longues bottes, étaient des fiacres ou des voitures bourgeoises; dans tous les cas, elles ne donnent pas envie d’y monter. Mon plaisir en allant à terre pour admirer la seule capitale de l’Eu-

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rope que je ne connaissais pas s’est bien vite changé en déception. En revenant à bord et en redescendant le Tage, sans souci de la célèbre romance, je me suis retiré dans ma cabine, boudant tout le monde, le passé, le présent, et surtout mon bottier qui m’avait fait des chaussures étroites pour me forcer de penser à lui et à son débiteur !

Le bateau avançait avec rapidité. Les vents alizés soufflaient toujours un peu trop fort; ma fenêtre ne s’ouvrait pas, et je maudissais d’autant plus celui ou celle qui m’avait donné le conseil de me caser à bâbord; caria personne à qui on avait fait le passedroit de me remplacer de l’autre côté jouissait de l’air et de la lumière qui m’étaient refusés. Vers le soir cependant je quittai mon réduit au moment même où une troupe de musiciens allemands arrivait sur le pont. Chaque individu se plaça silencieusement par rang de taille , et à un signal donné par le chef d’orchestre, vingt kouacs formidables ébranlèrent le navire depuis la quille jusqu’aux barres de perroquet. Je n’oublierai de ma vie une petite clarinette en fa . Le chef d’orchestre qui en jouait payait consciencieusement le passage qui lui était accordé, ainsi qu’à sa troupe. Moi aussi j’ai la prétention d’être un peu musicien, mais quand un passage est trop difficile, je l’exécute sournoisement un octave plus bas; ce procédé va à un amateur timide, mais ici c’était autre chose. Ma clarinette, elle, ne reculait devant aucun danger, risquait tout avec un courage qui n’était pas toujours couronné

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de succès. C’était alors qu’il fallait se boucher les oreilles. Le brave homme n’en continuait pas moins. Cette honnêteté à payer la dette contractée avec le capitaine me rappelait un ancien modèle d’académie engagé par un artiste à poser devant lui pendant trois jours. Quelques affaires appelant l’artiste hors de Paris, il oublia ses séances ou se résigna à les payer au retour. A l’heure indiquée, notre modèle arrive, frappe, refrappe, et ne recevant pas de réponse, croit devoir gagner honnêtement son argent quand même; il se déshabille tranquillement, et, sur le palier même, en face de la porte, prend l’attitude qui lui avait été indiquée, se reposant aux moments convenus, se dérangeant toutefois et saluant poliment les gens qui montaient et descendaient l’escalier. Le lendemain, fidèle à la consigne, on le revoyait à l’ouvrage. Les trois jours expirés il avait, comme on voit, gagné honnêtement son salaire.

Par une bizarrerie que j’ai souvent remarquée, et qui rappelle celle des petites femmes aimant les tambours-majors, les musiciens affectionnent presque toujours les instruments en désaccord avec leur taille. La petite clarinette échappait aux regards entre les doigts énormes de l’honnête et colossal Allemand, tandis que son fils, âgé à peine de dix ans, soufflait avec effort dans un trombone plus grand que lui.

Le premier jour on écouta seulement, mais le lendemain deux aimables passagers valsèrent en-

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semble, deux autres les imitèrent, puis on se hasarda à faire des invitations aux dames, dont les pieds battaient la mesure, et un bal, digne pendant de la musique, fut improvisé, malgré les petits accidents occasionnés par le roulis; un abîme était sous les pieds, mais qui songe à cela quand on danse! A partir de ce moment la familiarité devint plus grande. On vit les intimités éclore dans un jour comme les plantes en serre chaude.

Le vent soufflait toujours avec force et les promesses qui m’avaient été faites à Paris de trouver la mer calme et le temps très-chaud aussitôt qu’on serait à Lisbonne, ces promesses ne se réalisaient pas.

Le 14, nous avions aperçu Porto-Santo. Le 15, nous arrivions devant Madère. C’était un des lieux que je désirais le plus visiter, et malheureusement nous avions si peu de temps à rester au mouillage que c’est à peine si je pus avoir une faible idée de la ville et de ses habitants. L’embarcation, que plusieurs passagers et moi avions louée , avait été conduite, par maladresse ou par habitude peut-être, au milieu d’une plage couverte de galets. Impossible d’y aborder, car la mer déferlait de telle sorte, qu’il y avait risque d’être pris et enlevés par les lames. Nos canotiers eurent l’heureuse idée d’atteler deux bœufs à notre embarcation, et nous fûmes tirés d’affaire en peu de temps, et si bien qu’à moitié chemin nous tombâmes les uns sur les autres comme des capucins de carte, ce qui lit bien

Musiciens allemands à bord d u Tyne

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rire une foule de drôles déguenillés qui probablement s’attendaient à cet agréable spectacle , et au milieu desquels il nous fallut passer mouillés jusqu’aux os et conséquemment de fort mauvaise humeur. 11 est probable que ces gens-là nous auraient suivis longtemps si heureusement une autre troupe n’était venue faire diversion en amenant des chevaux tout sellés et bridés. Chacun de nous en prit un pour commencer une ascension bien autrement pénible que celle des rues de Lisbonne, mais qui cette fois regardait nos montures. Nous allions visiter une église dont j’ai oublié le nom : de là, disait-on, nous aurions une vue magnifique. Nous passâmes, pour y arriver, entre des murs de jardins tous chargés de plantes grimpantes, dont les fleurs retombaient presque à terre de notre côté. Enfin, nous arrivâmes, moitié dégringolant, moitié galopant, au but de notre voyage. J’ai visité tant d’églises en Italie et en Espagne que je mêle tous mes souvenirs à cet égard et que c’est à peine si je puis dire où j’ai vu telle ou telle chose, excepté Saint-Pierre de Rome, les cathédrales de Séville, de Burgos et de Tolède , et encore serais-je embarrassé de faire une réponse juste à une demande directe les concernant. Si j’ai oublié l’église, le souvenir du magnifique panorama qui se déroulait sous nos yeux ne s’effacera pas de même.

Madère est un jardin; tous les fruits d’Europe, ceux des tropiques y viennent à merveille; c’est la température la plus saine du monde entier. J^es mé-

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decins y envoient les malades dont on n’espère plus la guérison. Les Anglais possèdent les plus belles habitations : voilà ce que j’ai appris et vu en courant. Je cherchais de tous côtés les fameux vignobles. Ils ont été arrachés pour faire place à des cannes à sucre , dont je voyais des plantations de tous côtés. Il paraît cependant qu’on a respecté les ceps de vigne qui sont de l’autre côté de la montagne, à l’est de l’île.

Mon cheval avait le trot fort dur; il m’avait forcé à descendre et à le conduire par la bride, mais il m’a été impossible de faire vingt pas sans trébucher. La rampe que nous descendions était pavée avec des espèces de briques dont l’humidité produite par les pluies avait rendu la surface glissante comme du verglas. Il m’a fallu remonter malgré moi sur ce cheval, qui, si mauvais qu’il fût, avait par habitude le pied plus solide que le mien. A peine au bas de la montagne, la horde déguenillée s’est de nouveau emparée de nous : cette fois la gaieté avait fait place aux tons les plus lamentables. Je venais de voir les nababs anglais sur leurs terrasses élevées respirant le frais au milieu des fleurs, et maintenant grouillaient plus bas les mendiants, dont quelques-uns avaient une grande ressemblance avec celui qui demandait humblement l’aumône à Gil Blas avec une escopette .

A Madère le vin doit être excellent, disions-nous; à Madère, qui produit tant de bonnes choses, on

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fera un excellent déjeuner. D’abord on est à terre, on a gagné de l’appétit par cette course au clocher, sans calembour. Hélas! tout fut détestable, le vin surtout, mais on paya le triple de ce qu’eût coûté un bon repas au Café de Paris.

En retournant à bord, nous fimes tous l’emplette d’un fauteuil en jonc , ce qui meubla parfaitement l’arrière du navire, ou le cercle de causeurs auquel j’appartenais alors tenait ses séances.

Le 17, nous étions mouillés à Ténériffe. Je ne suis pas allé à terre, n’ayant que deux heures pour aller et revenir. J’ai dessiné le pic qui se voit à une grande distance. Le sommet paraît noir; le reste est couvert de neige; plus bas, des brouillards empêchaient de voir l’aspect du pays.

Je lisais dans ma chambre quand un grand bruit m’attira sur le pont; il m’avait semblé qu’un homme était tombé à la mer. Des cris se faisaient entendre, tout le monde s’agitait. Les matelots sur les vergues, dans les haubans, dans les hunes, les passagers courant de tous côtés. Une voix suppliante se faisait distinguer au milieu de tout ce bruit : Tachez de ne pas le tuer , il est là ; non , il ri y est plus. Ah! le voilà, il est sauvage , ne V effarouchez pas. C’était un pauvre petit bruant échappé de sa cage. Une négresse maladroite était cause de tout ce bruit. La chasse se prolongea encore quelque temps sans succès, et chacun s’en alla vaquer à ses occupations. Il faut peu de chose à la mer pour attirer 1* attention. J’ai passé autrefois bien des journées assis ou cou-

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ché sur les porte-haubans à regarder les lames se succéder, à épier un poisson volant poursuivi par une dorade, ou bien une bande de marsouins, jouant et remontant le courant quand le temps était à l’orage. Le bruant était un événement. J’y pensais, quand je le vis descendre avec précaution et se diriger vers une baye remplie d’eau; il avait bien soif, après un exercice que sa vie en cage avait dû rendre doublement fatigant. Pauvre petit oiseau, cette eau que tu espères boire a été puisée à la mer. Tu regardes tristement autour de toi. Que peuvent tes ailes maintenant? elles te soutiennent à peine, tu vas mourir.... Cependant le lendemain, lorsque, selon ma coutume, je montai sur le pont au point du jour, j’eus le plaisir de voir le fugitif saisir les premières gouttes d’une pluie qui bientôt se changea en averse.

19. Nous étions en vue du cap Vert. Quelques heures après nous jetâmes l’ancre à Saint -Vincent. L’aspect désolé, sans végétation, me frappa d’autant plus vivement que nous venions de Madère. Pendant que des nègres embarquaient du charbon, nous descendîmes à terre. La petite population qui habite l’île est composée en partie de gens de couleur. Quelques soldats au service du Portugal font la police et sont eux-mêmes presque tous de sang africain. Je fus accueilli, en mettant pied à terre, par des œillades engageantes. Quelques négresses assez belles attendent ainsi au passage les nombreux voyageurs qui chaque mois se rendent au Brésil.

En parcourant l’ile, dans laquelle je n’ai trouvé

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pour végétation que des arbres rachitiques ressemblant à des genévriers, quelques enfants tout nus me suivaient à distance. J’avais soif sous ce soleil ardent. M’étant approché d’une petite citerne, j’allais solliciter de la générosité de deux vieilles né gresses un peu d’eau, qu’elles tiraient à grand’peine dans leurs cruches; mais la couleur rougeâtre du liquide me fit oublier ma soif. Sur la plage, où un détritus de coquillages tient lieu de sable, un petit obélisque est élevé à la mémoire d’une femme par son mari, capitaine d’un navire naufragé dont on voit les débris épars. Ici il faisait chaud tout de bon, et mes vêtements d’été, endossés enfin, me paraissaient bien lourds.

Là aussi, à mon grand étonnement, je vis paraître sur le pont cette Italienne dont on avait parlé à South ampton. Le mal de mer l’avait jusque-là retenue dans sa chambre, et comme maintenant le temps était calme, elle en profitait pour montrer tous ses avantages. Elle fit son apparition en robe de velours vert bordé d’hermine. Cette fille était vraiment fort belle, malgré son costume hors de saison. J’appris que sa mère allait tous les ans au Brésil recueillir une succession, toujours en compagnie d’une de ses filles. Celle-ci était la quatrième. Une foule d’adorateurs se pressa autour d’elle. Ce fut le commissaire de bord qui l’emporta sur ses rivaux ; pauvre commissaire !

De Saint-Vincent à Fernamhouc, le trajet est long. Il fallait, cette fois, traverser tout de bon l’Atlanti-

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que. Comme nous ne touchions nulle part, l’ennui ne tarda pas à se faire sentir. La chaleur devenait étouffante. Nous allions entrer dans cette région appelée par les marins le Pot-au-noir. Pour bien des gens, ce mot n’était pas rassurant. Des grains violents y viennent tout à coup remplacer le calme.

La chaleur y énerve et amoindrit tout. Je le savais déjà par mes courses dans le Grand Désert. Je m’en suis plus tard bien convaincu dans ma navigation sur les fleuves de l’Équateur. Ceux qui lisaient ne comprenaient pas le sens de ce qui était sous leurs yeux, on entendait partout de longs et sonores bâillements. Le bal n’avait plus d’attraits; on ne s’intéressait plus à rien, même au passage d’une baleine. Alors quelques curieux se levaient avec peine, regardaient sans voir et reprenaient bientôt leur taciturnité. Quelle différence avec ces jours derniers! Cette atonie faisait de jour en jour des progrès tels, qu’on ne songeait même plus à s’occuper des affaires du voisin.

J’attendais avec impatience les grains fréquents dans ces parages. Au moins l’air se rafraîchirait un peu ; mieux vaut être mouillé sous l’Équateur que d’étouffer par la chaleur, qui paralyse toutes les facultés. Le découragement semblait s’être emparé de tout le monde. Une secousse seule pouvait nous tirer de l’espèce de léthargie qui pesait sur tous. Tout à coup, l’équipage entier parut sur le pont. Des matelots se précipitèrent dans les embarcations, accrochées au portemanteau de l’arrière, larguèrent les

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amarres; puis les canots, la chaloupe, jusqu’à la plus petite embarcation furent mis à la mer. Les rames furent placées le long des bancs, d’autres coururent au sac qui contenait les lettres, le portèrent près du grand canot prêt à être embarqué le premier. D’autres s’étaient déjà emparés des pompes. On arrêta la machine. Le maître d’équipage, armé d’une hache, se plaça à la coupée du navire. C’était plus qu’il n’en fallait pour émouvoir tous les esprits abattus. Que se passait-il ? quel sinistre nous menaçait? Tous les yeux étaient fixés sur le capitaine, qui donnait rapidement des ordres au second, lequel les répétait à un élève. Celui-ci courait à l’avant, répétant à son tour à voix basse ce dont on l’avait chargé. Personne n’osait parler, mais tous étaient guéris Ce n’était que le simulacre des ma-

nœuvres faites dans le cas d’incendie.

Le temps bientôt acheva ce que le capitaine avait commencé. Un nuage tout seul au milieu d’un ciel pur s’avança rapidement sur nous et creva sur nos têtes. On eût accepté avec reconnaissance une petite pluie, mais un grain tropical! c’était trop. Aussi tout le monde se bâta de descendre se mettre à l’abri. J’avais déjà, par une prévoyance acquise avec l’habitude, choisi entre les cages à poules un petit abri pour le cas présent, et comme nous entrions définitivement dans le domaine du Pot-au-noir, j’eus souvent l’occasion de m’en servir en égoïste, laissant les autres se pousser souvent fort brutalement vers l’écoutille.

Le 26, à 8 heures et demie du soir, nous passâmes la Ligne; quelques mouvements inusités dans la journée m’avaient fait penser qu’une cérémonie aurait lieu. Il n’en fut rien cependant. On se contenta de prélever une petite cotisation et l’on but du champagne à la santé du capitaine, avec accompagnement de hurlements : hip ! hip ! hourra ! mille fois plus désagréables que les roues des charrettes de Lisbonne et les fioritures de la clarinette à fa. Ces cris, poussés par mes compagnons de route, me donnaient un avantgoût de la musique des sauvages.

C’était surtout quand la cloche du dîner se faisait entendre que la ressemblance était complète ; on se précipitait pour arriver des premiers. Les chaises n’étant pas plus numérotées que les places, souvent quand on descendait un peu tard , on ne savait où s’asseoir. Le repas, tout préparé à l’anglaise, était détestable , surtout à la fin de la campagne ; on ne se jetait pas moins avidement sur tout ce qui paraissait sur la table. Les premiers jours, par une vieille habitude de politesse, j’attendais que l’on se servît avant moi. Je ne tardai pas à reconnaître que ma réserve était un métier de dupe; chacun tirait ce qu’il pouvait sur son assiette. Malheur à celui qui était trop discret : j’ai déjà bien voyagé, mais je crois ne pas me tromper en disant que je n’ai jamais rien vu de moins convenable que ces dîners arrachés à la force du poignet.

Le 1er mai, le lever du soleil était magnifique : j’avais passé une partie de la nuit sur le pont, impres-

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sionné vivement par un effet étrange qui se renouvelait fréquemment depuis que nous étions dans le voisinage de la Ligne. Souvent, au milieu d’un ciel trèspur, paraît un immense nuage opaque, presque noir. Ce fut au-dessus d’un de ces nuages effrayants que m’apparut pour la première fois la constellation de la Croix du sud, qui n’est visible que dans l’hémisphère austral. L’étoile polaire avait disparu depuis quelques jours, plusieurs d’entre nous ne devaient plus la revoir. Cette pensée m’avait attristé. Malgré moi, en voyant ces étoiles nouvelles, je sentais plus vivement la distance qui me séparait de ceux que j’avais laissés derrière moi, et je me promettais bien de ne pas tarder à aller les rejoindre. Au milieu de toutes ces réflexions, de ces projets de retour, comme j’interrogeais fixement l’horizon , je crus voir se former un nouveau nuage qui remplaçait celui qui venait en quelques minutes de traverser l’espace. Mais il me sembla aussi entrevoir quelques oiseaux.

Mon attention redoubla : des apparences d’arbres se détachaient du fond du ciel pareils à des points obscurs nageant dans l’air. Je me dresse debout, ne respirant plus; non, je ne me trompe pas, j’ai devant moi l’Amérique; ces points sont les cimes des palmiers dont le tronc disparaît dans un mirage, effet de la chaleur. Terre ! Terre ! et tout ces hôtes du navire, souffrants, ennuyés, fatigués, s’élancent sur le pont, guéris cette fois bien mieux que par l’exercice improvisé du sauvetage.

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Peu à peu les palmiers devinrent plus distincts, pas de montagnes, pas de seconds plans, des arbres et le ciel. Une petite voile paraissant sortir de la mer venait à nous vent arrière. Une voile seule, et rien pour indiquer où était son point d’appui. Nous cherchions à comprendre. « Ce sont des rangades, me dit à l’oreille un Marseillais qui habitait depuis vingt ans Buenos-Ayres, vous allez voir comme c’est solide sans que cela paraisse. » Effectivement c’était solide. Une demi-douzaine de poutres liées entre elles comme un radeau, une espèce de banc et au centre un trou, dans lequel était fixé le mât; c’était tout. Avec ces solides embarcations on ne peut chavirer, c’est vrai, mais on a toujours les pieds dans l’eau, et souvent davantage.

« Savez-vous, monsieur, reprit le Marseillais, que ces gaillards-là, si on les payait bien, seraient capables d’aller jusqu’en Europe? — Par exemple, cela me paraît un peu fort, lui dis-je, et comment s’y prendraient-ils? — En côtoyant! » Je n’en demandai pas davantage, j’étais convaincu.

Nous approchions de Fernambouc et bientôt nous jetâmes l’ancre en dehors d’une ligne de brisants si réguliers qu’on les prendrait pour des murailles. De l’endroit où nous étions il était impossible de voir la ville, bâtie sur un terrain plat. Une embarcation seule fut détachée pour porter à terre les dépêches. Personne ne se souciant de descendre dans ces rangades, qui pourraient aller en Europe en côtoyant, et surtout eu voyant la mer briser sur

Port de Fernambouc.

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la ligne de récifs, on attendit assez longtemps le retour du canot. Le capitaine avait déjà plusieurs fois exprimé son mécontentement; en le voyant revenir, il vint en personne recevoir les pauvres diables de matelots, qui s’étaient grisés, Ayant pris une position de boxeur, il leur assena à chacun sur le visage un coup de poing capable d’assommer un bœuf, puis on mit aux fers les coupables, probablement un peu dégrisés.

Le lendemain de notre départ de Fernambouc, quand tous les passagers étaient encore couchés, je vis amener sur l’arrière du navire les délinquants de la veille. Celui des hommes de l’équipage qui faisait office de capitaine d’armes les amarra à l’échelle des haubans de bâbord; le maître d’équipage apporta une grande pancarte, sans doute le règlement maritime. Le capitaine et le second du navire firent tout doucement la lecture des peines qui concernaient en ce moment les prévenus, ayant l’air de leur dire : «Nous en sommes bien fâchés; mais, vous le voyez, c’est écrit. » Ce petit conseil de guerre terminé en famille , on détacha les coupables repentants et on les remit aux fers paternellement.

De Fernambouc à Bahia il ne se passa rien de nouveau : des baleines, des oiseaux des tropiques, des paille-en-queue, quelques poissons volants. Pour commencer ma collection d’objets d’histoire naturelle, je priai un matelot de m’en préparer un que j’étais parvenu à attraper : il le mit d’abord

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dans un tonneau de saumure, et quelques heures après cette première et indispensable précaution, il rétendit sur une petite planchette, puis à l’aide d’épingles ouvrit ses nageoires faisant fonction d’ailes, et étala cet appareil curieux, qui durcit en peu d’instants au contact de l’air. Ce fut ma première leçon de préparation.

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