RIO-DE-JANEIRO
Bahia. — Arrivée à Rio. — Aspect extérieur et intérieur de cette capitale. — Ses hôtelleries. — Le consul de France. — L’empereur du Brésil. — L’impératrice. — Sa bienfaisance. — Le château de Saint-Christophe.
En arrivant à Bahia, il pleuvait à torrents : un brouillard épais cachait une partie de la ville, et cpiand plus tard il s’éleva, je ne fus guère satisfait. Tout ce que je voyais ne me donnait pas une idée de ce que j’allais chercher au Brésil; nous verrons bien si de près je change d’avis quand j’irai à terre, mais je crains que non, me disais-je. Effectivement, je restai dans les mêmes sentiments après comme
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avant. Arrivé à terre, pas de pittoresque : des nègres, toujours des nègres, criant, poussant; point d’inattendu dans les costumes, des pantalons sales, des chemises sales, des pieds crottés, souvent énormes, triste résultat de cette affreuse maladie qu’on nomme éléphantiasis, et qui est presque toujours causée par la débauche. J’avais entendu dire que pour voir de belles négresses il fallait aller à Bahia. J’en vis effectivement plusieurs qui n’étaient pas mal, mais tout cela grouillait dans les rues étroites de la ville basse, où vivent dans une atmosphère empestée les négociants français, anglais, portugais, juifs et catholiques. Je me hâtai de sortir de cette fourmilière, en grimpant avec difficulté, comme à Lisbonne, une grande rue conduisant à la ville haute. Là, en passant devant un jardin, je vis pour la première fois un oiseau-mouche voltigeant sur un oranger. Je le regardai comme un présage heureux; il me réconciliait avec moi-même et mes espérances; c’était lui qui, le premier, m’annonçait vraiment le nouveau monde. Peu m’importait le théâtre, la Bourse, les autres monuments publics : il s’en trouve à Bahia. Je songeais bien plus à commencer mes chasses aux insectes, aux oiseaux, aux reptiles. Ce n’étaient pas des villes que j’étais venu chercher.
Pendant les quelques heures que je passai à Bahia, j’allai serrer la main à un ancien ami, arrivé depuis deux mois seulement. Il paraissait enchanté. Je lui souhaitai bien du plaisir, mais je ne
Une rue de Bahia
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lui dis pas que, si j’avais eu la perspective de passer quelques mois dans ce pays-là, j’en serais mort de chagrin; que je me promettais bien, si la ville de Rio avait quelque ressemblance avec celle-ci, d’en partir bien vite.
Après mon oiseau-mouche, ce qui a le plus fixé mon attention, ce sont des espèces de chaises à porteurs nommées caderines; elles sont presque toutes couvertes d’une étoffe bleu foncé ; deux esclaves les portent avec force cris, selon l’usage. En passant dans une rue étroite, j’en ai vu deux qui n’avançaient ni ne reculaient ; une grosse mulâtresse était dans l’une et criait pour faire marcher ses nègres, mais ceux de la caderine opposée tenaient bon. L’heure du dîner approchait : je n’ai pu voir la fin du débat. L’hôtel où nous étions descendus d’abord était tenu par un M. Janvier ou Février, restaurateur à la française. A une table près de nous la belle Italienne préludait au repas qui se préparait, par quelques verres de vin, lorsque madame sa mère entra avec un beau, gros et élégant Brésilien, vêtu, comme c’est dans l’ordre sous les tropiques, d’un habillement noir complet, le tout surmonté de bagues, de breloques. C’était un parent probablement, puisque après le dîner il partit avec la plus jeune de ces dames. Cependant, à bord, le commissaire attendait, sa longue-vue à la main. L’excellente mère vint seule pour réclamer ses bagages; l’air de Bahia lui étant probablement nécessaire. Tout le monde connaît l’histoire
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d’Ariane abandonnée, notre commissaire dut faire un bien triste rapprochement.
Trois jours après, le 5 mai, nous entrions dans la magnifique baie de Rio-de-Janeiro.
Un négociant français avec lequel je m’étais mis plus en rapport qu’avec d’autres m’expliquait avec enthousiasme tout ce qui se déroulait devant nous, et je pouvais bien faire une comparaison avec mes impressions, souvent le résultat des tristesses qui s’emparaient de moi et me faisaient apprécier les choses tout autrement que lui. Marié à une femme charmante, ayant fait, à force de travail, une fortune qui chaque jour s’augmentait, il allait retrouver sa nouvelle famille; moi, au contraire, je quittais la mienne et je n’avais pas encore pu m’arracher à mes pensées par un travail auquel j’étais habitué ou par ces merveilles, cet inconnu que j’étais venu chercher. « Voilà Botafogo, me disait-il; au fond, de ce côté, l’hôpital ; cette petite montagne qui s’avance dans la mer, où sont ces jolies maisonnettes, cachées par des arbres de toutes espèces, c’est la Gloria; et toutes ces maisons blanches et roses, c’est le Catette, le faubourg Saint-Germain de Rio; cette colline, à laquelle est adossé ce bel aqueduc, se nomme Sainte-Thérèse, un endroit fort sain. Allez loger là. On ne craint pas la fièvre jaune sur cette hauteur. Et là-haut, sur ce rocher, dans la ville même, est le castel. C’est, comme vous pouvez le voir, le lieu où on place les signaux. Chaque navire est annoncé longtemps avant qu’il soit entré dans
le port. » Tous ces détails avaient pour moi un grand intérêt; c’était bien autre chose que Bail ia. Aussi je me laissai gagner par l’enthousiasme de mon compatriote; il me montrait avec orgueil les moindres détails , me les expliquait à mesure que nous passions à portée. Tout cela était à lui, pour lui. Le soleil n’était bon qu’à Rio, l’air n’était embaumé qu’à Rio. Cependant, à propos de ce dernier avantage, j’aurais pu émettre quelques doutes. Nous approchions d’un quai, où se voyait une foule de nègres portant des objets dont je ne pouvais pas précisément deviner l’usage. Des myriades de goélands voltigeaient en tournoyant. Que voulaient-ils? Je ne sais, mais il me paraissait de loin qu’une grande intimité les liait avec les nègres, surtout ceux qui arrivaient. Rien ne pouvait arracher mon guide à son admiration. Il m’avait déjà fait faire connaissance avec le rocher connu de tous les navigateurs, et qu’on ajustement nommé le Pain- de-Sucre, puis avec le Corcovado, d’où on découvre le pays à une grande distance; et comme je m’étonnais de voir à son sommet une partie blanche, qui pourtant ne devait pas être de la neige, il m’expliqua que plusieurs accidents étant arrivés en traversant une espèce de crevasse, le gouvernement y avait fait bâtir une muraille. Depuis ce temps on ne courait aucun danger. Toutes les personnes qui font le voyage du Brésil vont au Corcovado admirer les vues; c’est ainsi qu’on appelle, je crois, ce qu’on aperçoit d’une grande hau-
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teur. On va également visiter le Jardin des Plantes, non pas précisément pour les richesses d’histoire naturelle qu’il possède, mais pour voir une allée de palmiers d’une espèce particulière, remarquablement belle.
Cependant nous arrivions peu à peu. Il ne fallait pas songer à emporter les bagages; chacun fit un léger paquet pour les besoins de deux ou trois jours ; le reste devait être transporté à la douane. A peine au mouillage, de tous côtés des embarcations entourèrent le navire. Les unes étaient là seulement pour prendre des passagers isolés, le plus grand nombre était rempli par les amis, les parents des voyageurs attendus. Je descendis avec ma nouvelle connaissance dans un canot, où se trouvaient les siens. M. Aumont, avec lequel je m’étais, sinon lié, du moins pour lequel je me sentais beaucoup de sympathie, était descendu à terre avant moi. Il m’avait promis de me retenir une chambre dans l’hôtel Ravaud qui nous avait été recommandé.
En débarquant, sur de grands degrés de pierre, je faillis tomber dans la mer; je crois que le lieuse nomme la Praya de los Mineros. De là on entre dans la rue Diretta, habitée en partie par des marchands portugais; dans cette rue est la douane, la poste ; sur les trottoirs étaient assises les plus belles et les plus grandes négresses que j’aie jamais vues.
De la rue Diretta, nous entrâmes dans la fameuse rue d’Ovidor, rue française d’un bout à l’autre; MM. les négociants la nomment modeste-
Le Pain -de-Sucre, à Rio-de-Janeiro.
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ment rue Viviemie. Toute la ville est dans cette rue. C’est là où on se promène, où les dames vont montrer leur toilette.
Enfin, ce n’était pas le moment d’étudier les mœurs du Brésil; il fallait se loger; je savais que
Négresses, à Rio-de-Janeiro.
le moins qu’il m’en coûterait serait vingt francs par jour. J’étais résigné.
En entrant dans T hôtel, je trouvai , grâce aux soins de M. Aumont, le repas préparé; quant à la chambre, il n’en avait trouvé qu’une pour nous deux. Hélas ! cette chambre n’avait pour fenêtres qu’un petit jour de souffrance percé très-haut:
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nous avions, pour nous reposer d’un mois de fatigues, une espèce de cachot. Quant à des armoires, il ne fallait pas en parler; c’était assez égal à des gens dont le bagage était enfermé dans un mouchoir. Ce qui manquait, c’était de l’air; or vivre au Brésil sans air, c’est subir le supplice des plombs de Venise , c’est pire que d’avoir à endurer le calme plat sous la Ligne ; vers minuit, pour échapper à la chaleur de mon matelas, je me couchai sur un canapé en jonc.
De son côté, le pauvre M. Aumont se débattait contre des ennemis inconnus. Déjà nous avions senti rinsupportable piqûre des moustiques, qui eussent suffi pour nous tenir éveillés, sans l’extrême chaleur de notre chambre. Mais c’était autre chose : ces nouveaux assaillants devaient être assez gros. La bougie allumée, une foule d’individus noirâtres, à antennes longues d’un pouce, rapides comme des étoiles filantes, disparurent à l’instant, si bien que les recherches les plus minutieuses n’amenèrent aucun résultat : mais il est vrai de dire qu’à peine la lumière éteinte le sabbat recommença. Il fallait
à tout prix savoir à qui on avait affaire. J’allumai, bien doucement cette fois, notre bougie, et me précipitai sous le lit : j’écrasai sans pitié un des fuyards. Mais quelle fut mon horreur ! c’était un cancrelas de la plus grosse espèce (on les nomme baratos au Brésil), un cancrelas! un des plus affreux de mes souvenirs de jeunesse. Un bâtiment de guerre dans lequel j’avais vécu plus d’une année
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avait rapporté du Sénégal quelques individus de cette espèce ; ils multiplièrent de telle sorte que le navire en fut infesté en quelques mois. Bien des années s’étalent écoulées, et chaque fois que ce souvenir se présentait un frisson me parcourait tout le corps. Eh bien ! maintenant le voilà revenu ce temps de frissonnante mémoire; le cancrelas va de nouveau décolorer mon existence. C’était bien pis chez M. Aumont. 11 n’allait rien moins que se disposer à passer la nuit debout sur une chaise. Le plus simple fut de ne pas nous endormir, et d’attendre le jour avec patience, après avoir illuminé notre appartement avec tout ce qui était en notre pouvoir.
Le lendemain de notre arrivée, j’allai faire une visite à M. Taunay, consul de France, pour lequel j’avais plusieurs lettres d’introduction.
Deux personnes causaient chez lui. L’une d’elles sur un ton fort élevé; l’autre, au contraire, parlait très-bas; et si, malgré moi, j’entendais le premier, il n’en était pas de même de celui que je prenais, à cause de son ton modeste, pour un solliciteur. Le protecteur présumé était un demandeur, l’autre, si modeste dans sa parole et dans son air, était le consul. Qu’il me pardonne si je profite de la circonstance qui me met la plume à la main pour dire ici que, de tous les hommes que j’ai connus, c’est lui dont j’honore et respecte le plus le caractère. M. Taunay 11e vit que pour faire le bien. 11 donne tout ce qu’il possède, même ses habits, se refu-
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saut toute espèce de commodités , faisant à pied des courses très-longues, souvent bien fatigantes. Mais il faudrait prendre et payer des voitures, et les malheureux qu’il assiste auraient une part plus petite.
M. Taunay eut la bonté de me donner une lettre d’introduction pour le majordome du palais , M. P. B.
Grâce à lui, malgré la rigueur de la douane, je 11e payai pas les droits énormes imposés aux moindres objets venant d’Europe.
Quand j’ai présenté ma lettre à M. P. B., qui m’a reçu, du reste, fort cordialement, j’ai cru entrevoir que, pas plus que tous les Brésiliens, il n’approuve l’arrivée des étrangers dans son pays. Mais n’étant pas venu solliciter un emploi, et mon seul but, en touchant à Rio, étant de me renseigner sur les moyens de pénétrer dans l’intérieur, cette espèce d’éloignement qui, d’ailleurs, ne m’était pas personnel, 11e me causa aucun souci; je le priai toutefois de me présenter à S. M. l’empereur, pour lequel j’avais de précieuses recommandations, ce qu’il s’engagea à faire de la façon la plus obligeante. Seulement, il me fallait attendre quelques jours. Sa Majesté habitait encore Pétropolis, résidence d’hiver, époque des plus grandes chaleurs.
En attendant son retour, j’allai, avec mon compagnon de chambre et d’infortunes, parcourir la ville pour essayer de trouver un logement. Je mis
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naturellement pour ces excursions les vêtements légers achetés dans les magasins de la Belle-Jardinière. Mais combien fut grande mon humiliation, quand je me vis regardé un peu comme nous le faisions autrefois d’un Arabe avec son burnous, d’un Grec avec sa fustanelle. Le noir dominait partout. Les commis de magasins, avec leurs balais, portaient déjà, à sept heures du matin, d’élégantes redingotes de drap, quant à du blanc, je n’en vis pas de traces dans un pays où les criminels seuls eussent dû être condamnés à ce supplice de l’habit noir : croyez donc et suivez les conseils ! Toutefois, on m’en donna ici un bon, celui de ne jamais sortir sans parapluie. En dépit de mes vêtements, il fallut continuer nos recherches. Nous passâmes d’abord sur une place où était une magnifique fontaine, bien originale surtout, car elle avait sur la façade une myriade de robinets, je n’en avais jamais vu en telle quantité. Une cinquantaine de nègres et de négresses, toujours criant, se démenant, pouvaient emplir leurs cruches sans trop attendre.
De rues en rues nous arrivâmes au bord de la mer, fréquenté par les goélands. J’avais d’un coup d’œil apprécié, en passant près d’un nègre, la cause qui attirait ces oiseaux intelligents : ce n’était ni plus ni moins que les vases et paniers d’ordures que les noirs allaient vider sur la plage. En voyage, il faut bien faire des observations sur toutes choses. Sur le quai, en face de la mer, est un magnifique
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hôpital; en continuant, et du même côté, on passe sous une terrasse ayant aux deux bouts d’élégants pavillons; c’est le jardin public. Je ne pus ce jourlà le visiter; j’avais, ou plutôt nous avions porté nos prétentions d’habitations sur le versant d’une petite colline en haut de laquelle était une église, et qui réunissait deux choses bien désirables, la mer pour se baigner, des arbres pour échapper au soleil; rien n’était à louer, et nous continuâmes nos explorations, désireux de quitter l’hôtel aux cancrelas dans le plus court délai. Après la Gloria, c’est le nom de cette colline, on arrive au Catette dont elle fait partie. Là sont les aristocrates de noblesse et d’argent; c’est, comme je l’ai déjà dit, le faubourg Saint-Germain de Rio. De charmantes maisons, de jolis jardins, font de cette partie de la ville un séjour très-agréable; cependant, il paraît que la fièvre jaune y fait des ravages à cause du voisinage de la mer; je n’en parle que par ouïdire. Je m’attendais, d’après ce que j’avais vu à Lisbonne et à Madère, à trouver ici les rues encombrées de fleurs : il n’en était rien cependant, et ces jardins, si agréables qu’ils soient, ne peuvent lutter avec les nôtres. Je n’y ai réellement pas vu de ces fleurs magnifiques qui croissent dans nos serres. En continuant à marcher, nous arrivâmes à Batafogo, sur le bord de la mer. La plus belle habitation appartient à M. le marquis d’Abrantès, protecteur éclairé des arts, à ce qu’on dit. Impossible de nous loger sur toute la ligne que nous
Maison de campagne près de Rio-de-Janeiro.
avions parcourue. D’ailleurs, il eût fallu acheter des meubles, louer un nègre mâle ou femelle pour notre cuisine. J’avais, dans une seule journée, apprécié l’inconvénient d’un long séjour dans la ville. Il fut décidé qu’on s’en tiendrait à l’hôtel, si toutefois on pouvait s’y procurer une chambre à fenêtre; puis nous rentrâmes au gîte sur un petit bateau à vapeur.
Ne voulant pas attendre trop longtemps sans me présenter à l’empereur et lui remettre les lettres qui lui étaient destinées , je me disposais à faire le voyage de Pétropolis. Sa Majesté arriva ellemême sur P entrefaite. Le lendemain, j’allai an palais de Saint-Cristophe , et vers onze heures M. B. me fit entrer dans une galerie d’une architecture très-simple, où j’attendis Sa Majesté, ne comprenant rien à ce que m’avait assuré à Paris une personne fort bien renseignée et qui m’avait affirmé que l’étiquette du Brésil défend de parler à l’empereur, mais qu’on doit s’adresser à un chambellan qui traduit votre demande si vous en faites une, ou remet votre placet qu’on lit à l’empereur, car il ne doit pas prendre la moindre peine pour les visiteurs. Si la demande ou la lettre sont de nature à avoir les honneurs d’une réponse , vous laissez votre adresse, et vous devez vous regarder comme bien favorisé si vous l’obtenez dans le courant du mois.
D’après ce qu’on m’avait appris de ce cérémonial, qui rappelle les cours despotiques d’Orient,
j’étais embarrassé de ma contenance. Je cherchais de tous côtés un introducteur, quand d’une pièce au fond de la galerie, je vis s’avancer S. M. l’empereur, qui fort gracieusement reçut la lettre que je lui présentais. Après l’avoir lue, il eut l’extrême bonté de me demander quelles étaient mes intentions en venant au Brésil; il me fit beaucoup de questions sur mes voyages, parut prendre un véritable intérêt à mes réponses et particulièrement à celles qui concernaient les régions du pôle nord. Enfin, je sortis de cette audience enchanté d’une réception si éloignée de celle à laquelle je m’attendais. J’oubliais de dire que Sa Majesté, désirant voir quelques esquisses que j’avais apportées d’Europe, donna l’ordre immédiatement de me conduire au palais de la ville, et de me laisser choisir l’appartement qui me conviendrait.
On voit combien il faut se défier de certains renseignements.
Contrairement à ceux qui m’avaient été donnés, S. M. l’empereur du Brésil reçoit indistinctement tout le monde avec bienveillance. Il est d’usage qu’on se présente à lui vêtu convenablement, mais nul costume n’est de rigueur; j’ai vu souvent des gens habillés plus que simplement attendre leur tour pour lui parler dans cette galerie du palais de Saint-Cristophe, qu’il habite une partie de l’année et dans laquelle les pauvres eux-mêmes sont admis.
J’avais en m’en retournant une courte visite à
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faire. M. le comte de Barrai, que j’avais rhonneur de connaître à Paris, m’avait donné une lettre pour Mme la comtesse. Elle habitait une charmante villa à un quart de lieue de Saint -Cristophe , où l’appelaient chaque jour ses fonctions près de LL. AA. II. les princesses Léopoldine et Isabelle.
Mme la comtesse de Barrai eut la bonté de m’offrir son appui pour le temps que je passerais à Bio, et cette offre n’a pas été un vain mot; qu’elle me permette de lui en exprimer ici toute ma reconnaissance.
J’avais été, quelques jours auparavant, chercher mes effets à la douane. On parle de la tour de Babel, que je regrette de n’avoir pas vue, afin de savoir si on s’y entendait mieux ou moins que dans ce Capharnaüm où toutes les malles, les cartons, les caisses des voyageurs avaient été empilés au hasard et sans ordre; ceux qui avaient des objets fragiles, après avoir sans succès escaladé les couches supérieures, leurs places probables, redescendaient désespérés, s’attendant à voir les cartons à chapeau, les caisses légères contenant les robes, les coiffures fraîches arrivant de Paris, succombant sous d’énormes colis. On avait tout naturellement retiré les objets légers du vapeur, parce qu’on les place ordinairement dessus les autres, et tout naturellement aussi on les avait jetés à terre d’abord; puis, successivement, étaient arrivés les plus gros. Les nègres chargés de ce service s’en débarrassaient au plus vite, et comme leur coutume est
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de tout porter sur la tête, la hauteur de la chute avait déformé un peu les petits. Pour ma part, j’avais trois caisses; deux avaient été assez vite découvertes, mais la troisième ne se trouvait pas; il fallut revenir le lendemain. Enfin, elle se retrouva saine et sauve, et, ainsi que je l’ai dit, je ne payai rien, tandis qu’une dame fut taxée à six francs pour un chardonneret et un serin. Toutefois, comme il faut bien un peu acheter le bonheur, je perdis mes clefs dans la bagarre.
Le jour désigné par l’empereur, j’arrangeai mes études le plus coquettement possible, et je me rappelle avec effroi ce qui faillit m’arriver. L’empereur m’avait dit qu’il serait au palais à quatre heures; il en était presque six, quand, succombant à un sommeil vainement combattu, et certain que j’attendrais en vain, je fus sur le point d’être surpris par l’empereur lui-même; heureusement que je m’éveillai en entendant en rêve des pas précipités.
Les jours suivants, je continuai à visiter la ville. Cependant je ne pouvais passer ma vie à courir les rues. En attendant divers renseignements que je n’obtenais pas, je me décidai à aller faire quelques études de paysage dans une montagne nommée Tijouka.
Pour s’y rendre, on se fait d’abord transporter en omnibus, puis on prend des mules au bas de la montagne.
On me conseilla de prendre un nègre qui porte-
Montagne de la Tijouka, vue de la route de Saint-Christophe.
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rait ma malle, en m’assurant qu’elle arriverait sans que j’eusse à m’en préoccuper autrement. Les nègres font à Rio l’olïice de nos commissionnaires, avec cette différence qu’étant esclaves leur salaire appartient à leurs maîtres. Je n’étais pas trop disposé à laisser partir ma malle à l’aventure , et je résolus de la suivre à pied jusqu’à l’endroit où je trouverais les mules.
Toutes les personnes à qui je fis part de mon intention se récrièrent à l’envi : il fallait que je fusse fou, je n’arriverais pas vivant. Il est bon de dire que le climat rend les Européens tout aussi paresseux que les gens du Sud, peu après leur arrivée au Brésil. Ils s’affaiblissent, ne marchent plus ou attendent la nuit pour faire une petite promenade; aussi ma détermination de faire un trajet de quelques kilomètres au milieu de la journée, afin d’arriver avant le coucher du soleil, paraissait à tous un acte de témérité inqualifiable, ce qui n’empêcha pas que, vers onze heures, nous partîmes bravement, mon nègre et moi. Il devait s'arrêter dans un hôtel au bas de la montagne, où je coucherais au cas d’une trop grande fatigue. Ma malle était pesante, et au bout d’une heure, le pauvre diable ressemblait à une statue de bronze, tant sa peau était devenue luisante sous la sueur qui l’inondait de tous côtés. Quant à moi, abrité sous mon parasol, je le suivais avec peine, reconnaissant à chaque pas que je pouvais bien avoir manqué de raison, car cette marche forcée, par un soleil auquel je ne m’étais
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pas encore accoutumé, commençait à me donner des vertiges; nous fîmes ainsi plusieurs lieues, puis nous montâmes une côte tellement rapide, surtout pour moi, après ce que je venais de faire, que je pris sérieusement le parti de coucher dans l'hôtel. Mais où le trouver? je ne savais pas le portugais. Enfin , je fus forcé de m’arrêter près d’une petite maison où je sonnai pour demander un verre d’eau.
Le propriétaire, que je reconnus de suite pour un étranger au Brésil, vint à moi et me parla français; c’était le consul de Suède qui, par hasard, était un amateur passionné d’entomologie, une de mes faiblesses. Pendant que je me reposais, il me fit voir ses richesses, dont je fus un peu jaloux, et que je me promis d’égaler un jour si j’échappais à la civilisation et allais vivre dans les bois.
J’appris que nous avions dépassé l’hôtel désiré ; le nègre ne s’y était pas arrêté par ignorance, et nous étions à mi-côte de la Tijouka; il eût fallu le même temps pour descendre que pour monter ; je pris ce dernier parti, et après avoir remercié mon hôte d’un instant, j’arrivai brisé à la porte d’un hôtel appartenant à un Anglais. On m’avait donné pour lui une lettre de recommandation. Après l’avoir lue très-gravement, il me dit qu’il ne pouvait me loger; tous les appartements étaient loués à des compatriotes dont j’enviais le farniente , tandis que j’étais là debout, attendant ce qu’allait faire de moi le seigneur suzerain de ce lieu. Il me
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fit descendre jusqu’à une maison nouvellement bâtie, destinée aux visiteurs de peu d’importance; on m’y donna une espèce de cellule.
Je payai mon nègre deux mille reis, un peu moins de six francs, et après avoir dîné, moitié à l’anglaise, moitié à la brésilienne, j’allai courir jusqu’à la nuit, admirant tout, respirant un air frais, presque froid, dont j’étais privé depuis longtemps.
Le jour suivant, j’hésitais encore sur ce que je devais peindre et je préparais mes matériaux quand plusieurs passagers , montés à dos de mule , arrivèrent pour passer le dimanche avec moi; ils étaient gais et dispos et, plus prudents, ils avaient pris l’omnibus et n’avaient pas gravi à pied la montagne. J’enfourchai, à leur exemple, une mule, et nous commençâmes à descendre pour aller voir la grande cascade, dont les eaux vont se perdre dans la mer. Ce petit voyage m’offrit comme un avantgoût de toutes les merveilles du Brésil; de tous côtés j’apercevais des plantations de café ; devant chaque habitation s’étendait un grand terrain plat ressemblant à nos aires pour battre le blé ; et derrière d’immenses rochers, tous unis et de couleur violette, j’entendais le bruit du torrent, caché par la végétation luxuriante à travers laquelle nous cheminions.
Une heure après notre départ, nous nous arrêtâmes dans une baraque où l’on trouve toutes choses, excepté ce dont on a besoin; laissant là nos montures, nous nous engageâmes dans des sentiers
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presque cachés par les herbes et serpentant entre des bananiers et des caféiers.
Bientôt nous étions en face de la chute : un énorme rocher sans végétation, supporté seulement par une pierre qui laisse voir le vide, au-dessous, se dresse à la gauche de la cascade, comme pour lui donner plus de pittoresque et lui servir de repoussoir. L’eau , après avoir glissé de rocher en rocher, s’arrête, maintenue sur une partie plate, où se forment des petits bassins dans lesquels on peut se baigner sans crainte, puis elle retrouve une pente unique et tombe d’une très-grande hauteur; en passant dans le voisinage de plusieurs habitations, elle court, comme je l’ai déjà dit, à la mer.
Tout en cheminant et regardant, j’avisai un délicieux petit coin tapissé de plantes bien fraîches, arrosé d’une eau pure et couvert d’ombre; c’était un charmant sujet d’étude : j’en pris note.
Le soir, mes compagnons me quittèrent, et je retournai à mon hôtel de la montagne. Le lieu me plaisait, et, en attendant les forêts vierges, j’avais de quoi m’occuper quinze jours au moins, car ce qui m’entourait avait, dans tous les cas, le mérite de la nouveauté ; il y avait bien un petit embarras qui déjà s’était présenté plusieurs fois à Rio. Dans les pays à esclaves il est d’usage de ne rien porter; j’avais déjà vu des individus plus ou moins bien vêtus se faire précéder par un nègre, portant tels petits paquets qu’on aurait pu mettre dans sa poche. En le faisant soi-même on se serait déshonoré, et
Cascade de la Tijouka.
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ici c’était bien pis ; il s’agissait do porter sur son dos un sac de soldat renfermant la boîte à couleurs, puis un gros bâton destiné à ficher le parasol en terre , et passer devant des nababs , des ladies, se faire crier « schoking » de tous côtés , et , plus que tout cela, rencontrer des nègres ne portant rien.
Malgré ces importantes considérations et comme il m’eût été désagréable d’avoir un individu tous les jours près de moi, je me fis donner la veille des vivres pour déjeuner et j’endossai le havre-sac à six heures du matin. La course était longue; j’arrivai harassé. Je pris un bain, qui me fit beaucoup de bien, et toute la journée je fis de la peinture, bien abrité par de grands arbres et au bruit de la cascade. Enfin je vivais! enfin j’étais redevenu peintre! J’avais sous les yeux une nature splendide, et pour la première fois, depuis mon départ, j’étais pleinement heureux. Pour la première fois aussi je fis connaissance avec les fourmis, qui mangèrent une partie de mon déjeuner pendant que je travaillais. Quelle bonne journée, malgré ce petit inconvénient, et comme je faisais le projet de recommencer le lendemain! il y avait déjà si longtemps que j’attendais ce bonheur. Ma journée terminée, je repris mon sac et mon parapluie. La montée me parut bien longue. De temps en temps des esclaves que je rencontrais ouvraient de grands yeux ébahis en me regardant. C’était si énorme ce qu’ils voyaient pour la première fois ! Un homme
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libre, un docteur peut-être (car au Brésil chaque profession a son docteur), un blanc qui pliait sous son fardeau! Ce fat bien autre chose quand j’arrivai à la porte de l’hotel : une foule bizarre entourait un cheval, monté par un courrier doré sur tranche. Ce courrier était là pour moi. Qu’on juge du contraste! Un courrier du palais impérial d’une
Vêtu de blanc.
part, un portefaix de l’autre. On parlera longtemps de cette aventure inexplicable. Enfin, comme après tout la lettre était adressée à M. Biard, et que ce nom figurait dans le livre des voyageurs, il fallut bien reconnaître que j’avais le droit de décacheter ma lettre, malgré l’acte inqualifiable dont tout le monde était témoin. O11 m’annonçait que
Portrait de l’impératrice du Brésil
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Sa Majesté l’impératrice désirait que je fisse son portrait en pied et en grand costume, ainsi que ceux de Leurs Altesses Impériales les princesses Isabelle et Léopoldine.
Adieu donc à la cascade et à cette bonne vie d’études que j’allais quitter pour longtemps peut-être. J’avais encore deux jours à moi. Le lendemain, je retournai terminer mon travail commencé. En revenant à l’hôtel , je fus agréablement surpris de trouver deux personnes avec lesquelles j’avais déjà des relations presque intimes. Elles étaient venues pour m’emmener de suite et voici pourquoi. En mon absence plusieurs personnages éminents par leur position et leur esprit supérieur avaient décidé qu’une Société des amis des arts était une nécessité pour Rio. Mon arrivée était le prétexte naturel pour donner une première impulsion aux amateurs, la chose ensuite marcherait d’elle-même, car, avaient dit ces messieurs, l’Académie n’obtient aucun résultat satisfaisant; il y a en ce moment neuf professeurs et trois élèves. Le directeur des Beaux-Arts, homme de grand sens, très-savant comme médecin, n’a peut-être pas toutes les qualités qu’il faudrait pour donner de l’entrain aux artistes. J’ai oublié toutes les raisons qui me furent données plus tard pour me faire comprendre que j’allais rendre un immense service à la jeunesse studieuse qui n’attendait qu’une bonne direction. J’avoue qu’ après cette décision je ne pus me défendre d’une certaine émotion. J’attacherais mon nom à une nouvelle re-
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naissance dans les arts au Brésil. Ce que Debray et Taunay avaient commencé sous le roi Jean VI , je pouvais l’achever, et puisque pour un temps je devais vivre dans la ville, rien ne m’empêchait de saisir de mon côté l’occasion qui m’était offerte avec tant de grâce et d’obligeance. Une voilure attendait au bas de la montagne, ma malle fut bientôt faite et nous partîmes. Arrivé à un détour, je me trouvai en face d’un spectacle vraiment féerique : toutes les routes éclairées au gaz dans une très-grande étendue; la ville, au loin, éclairée de même. Les becs de gaz, placés sur les éminences, telles que le castel Santa-Theresa, la Gloria, se détachaient sur le ciel, se mariaient avec les étoiles, au milieu desquelles la constellation du Crusero brillait comme une croix de feu.
La ville de Rio est peut-être la seule au monde qui ait cet aspect , entourée qu’elle est de collines et en possédant plusieurs même dans son enceinte. Ces divers étages lumineux reportent la pensée vers les contes de fées, rappellent les Mille et une Nuits. C’est du moins ce que j’ai éprouvé en voyant ce spectacle inattendu , par une belle nuit des tropiques, où la clarté des étoiles rivalise avec le jour, où les bananiers, les palmiers, les magnolias en fleurs viennent ajouter à l’illusion.
Il y a bien longtemps, avec le digne amiral Parceval Deschênes, nous allions visiter la ville de Rosette, voir le Nil et le Delta. Je m’étais isolé à la tombée de la nuit, laissant marcher devant moi
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notre petite caravane, confiant à mon chameau le soin de rejoindre ses compagnons. C’était l’époque du ramadan. Je me souviens qu’ouvrant les yeux après les avoir longtemps fermés, rêvant à je ne sais quoi , je me crus transporté dans le pays des fictions : tous les minarets avaient été illuminés. La ville paraissait en feu, véritable oasis, entourée des sables du désert de Barca, excepté du côté du sud-est que baignent les eaux du Nil. Pour quelques instants je pus penser que j’étais le prince Cameralzaman ou Ali-Baba. Là, je pus rêver tout à mon aise; mon chameau avait le pied siir, marchant dans le sable; mais ici, à la descente de la Tijouka, comme il fallait veiller à la mule, le rêve s’envola au premier pas qu’elle fit pour continuer notre route. J’ai dit qu’au bas de la montagne une voiture nous attendait. La route était large, mais, bon Dieu! quels cabots! de grosses pierres partout, des trous, des ornières à tout briser. Heureusement mon véhicule résista. Il me resta de cette course une grande considération pour le carrossier qui avait construit cette voiture, et je me promis de m’adresser à lui quand une faible partie seulement des promesses qui m’étaient faites se serait réalisée.
En attendant, j’avais commencé mes deux tableaux, celui de Sa Majesté l’impératrice et celui des deux princesses. J’allais tous les jours à Saint- Christophe, à quelques kilomètres de Rio. Le lieu des séances était dans la bibliothèque de l’empe-
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reur. La tenue de rigueur était l’habit noir; or, comme il est difficile de trouver des ouvriers qui comprissent ce dont on a besoin, j’avais pris le parti de faire tout moi-même, principalement de tendre mes toiles, après avoir eu bien de la peine à expliquer comment on fait les châssis. Ne sachant pas le portugais, il fallait passer par des interprètes, ce qui me gênait à chaque instant; et tendre des toiles en habit noir, après une promenade d’une heure et demie, était une occupation assez fatigante. Cependant je faisais toujours la route à pied; j’étudiais le portugais en chemin, je prenais des croquis, et je revenais de même, toujours lisant. Le temps me paraissait moins long. L’extrême bonté de l’impératrice pour tout ce qui l’approchait ne se démentit pas avec moi. Je garderai éternellement le souvenir de la bienveillance qu’elle me montrait, s’informant avec intérêt des nouvelles de ma famille chaque fois que le paquebot arrivait. Le profond respect que Sa Majesté m’inspira ne me permet pas d’en dire davantage en ce qui me concerne personnellement; mais si vous allez à Rio, cherchez un malheureux qui se serait adressé à elle sans être secouru, vous ne le trouverez pas.
Je ne pouvais aller que le dimanche travailler avec les princesses. La semaine était employée par elles à des études sérieuses. Je savais que l’empereur s’était réservé de leur enseigner l’astronomie, science qu’il possède au plus haut degré. Nos séances avaient lieu après le déjeuner, quelquefois avant;
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malheureusement elles étaient courtes, et le jour n'était pas très-bon dans cette bibliothèque, percée de fenêtres de plusieurs côtés. Souvent Sa Majesté l’empereur venait y assister, et j’étais toujours surpris de la justesse de ses appréciations.
Quant à la Société des amis des arts, elle ne fut pas constituée pour mille causes que je crois inutile de signaler ici. il y eut des personnes qui en furent tellement contrariées qu’elles allèrent jusqu’à dire que s’il eût été question de danseuses, d’escamoteurs ou de funambules cela eût réussi complètement. N’ayant pas habité la ville de Rio assez longtemps, je n’ai pu m’assurer si cette opinion était fondée.
Pendant tout le temps donné à mes courses de Rio à Saint-Cristophe et de Saint-Cristophe à Rio, j’avais à peine visité la ville. Je dînais en revenant, et, de plus, je me couchais de fort bonne heure, ayant pris le parti de rester à l’hôtel, après avoir, toutefois, obtenu une chambre à fenêtre. Mais afin de terminer mes tableaux, je m’étais tout de bon installé au palais; pour m’éviter l’ennui de passer dans les cours où étaient les factionnaires, on m’avait offert une clef qui ouvrait une porte du côté de la rue de la Miséricorde ; cette clef fut pour moi, à première vue, l’objet de deux sentiments bien opposés : l’un de plaisir, de pouvoir entrer et sortir à toute heure sans contrôle, l’autre de stupéfaction en voyant la longueur de cet instrument vraiment prodigieux; aucune de mes poches ne pouvait le contenir. Cependant je l’acceptai avec une apparence de recon-
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naissance, me réservant de faire poser une allonge à chacune des poches de mes vêtements, ce que je fis. Malheureusement, je ne pus diminuer le poids de l’instrument; parfois aussi le manque d’habitude me faisait oublier cette clef à laquelle mon existence
Une clef du palais de Ria-de-Janeiro.
était liée; alors, s’il m’arrivait de m’asseoir, on me voyait me relever vivement, comme si j’avais marché sur un serpent. Peu à peu je m’habituai à mon cauchemar.
Dans les intervalles de mes travaux, j’achevai
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d’étudier la ville. J’allais tous les jours au marché; c’est là qu’on juge le mieux les habitudes du peuple.... Chaque matin, des embarcations venant des îles voisines y apportent des provisions d'oranges, de bananes, du bois, des poissons; c’est un spectacle amusant, où l’on ne voit que nègres qui se culbutent, crient, appellent, rient ou pleurent; et comme ces barques ne peuvent approcher du quai à cause d’un talus en pierre descendant jusqu’à la mer, d’autres nègres, commissionnaires, armés toujours d’un panier rond, se précipitent à l’arrivée, se jettent dans l’eau, et quelquefois font la chaîne pour arriver plus tôt. Quand la marée est haute, le sabbat ordinaire augmente; on tombe à l’eau, on gâte les marchandises ; quelques coups de poing, de bâton récompensent les maladroits. Plus loin des négresses, abritées sous des baraques faites à la hâte, distribuent, aux uns le café, aux autres des écu elles pleines de carne secca et de fai geo ns (haricots), nourriture habituelle des gens de couleur, et bien souvent aussi des classes plus élevées.
Sur le quai se promènent les revendeurs, attendant et guettant de loin les objets qu’ils veulent se procurer. Ce qui m’intéressait par-dessus tout, c’était des brochettes d’oiseaux magnifiques; j’aurais voulu les acheter tous pour les conserver, mais le talent de naturaliste empailleur, que plus tard j’ai acquis, me manquait alors.
En face de ce quai si animé est le marché intérieur, entouré d’une galerie ayant des deux côtés
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des boutiques où l’on vend des paillassons, des nattes, des calebasses, et généralement tous les ustensiles de ménage. Là se vendent et se découpent d’énormes poissons. Là aussi sont les marchands d’oiseaux, de singes, etc. J’avais en France une volière ; ce goût me reprit en voyant les oiseaux de Brésil parés de si belles couleurs. Ce qui ne se procure pas facilement ou coûte extrêmement cher, c’est une cage solide, car toutes celles dont on se sert sont en jonc; mais, par hasard, j’en découvris une dans un grenier : elle était en très-mauvais état; les barreaux étant trop écartés, j’achetai du fil de fer, et, appelant à mon aide tout le talent dont j’étais capable dans ce genre de confection, je
passai deux jours à rétrécir le passage puis, mon
chef-d’œuvre achevé, je commençai une collection, m’étonnant toujours de voir si peu d’amateurs d’ornithologie, car de loin en loin, si on voit accrochée à une fenêtre une petite cage en jonc, on peut être sûr qu’elle renferme un serin ou un chardonneret. Il en est de même des fleurs. On ne voit presque jamais de plantes tropicales, des roses toujours.
Mon temps se passait assez agréablement, je travaillais pendant une partie du jour; de mes croi sées je voyais, de l’autre côté de la rue, la chambre des députés; j’entendais sans me déranger de bien bons discours, que répétaient les journaux du lendemain; je dessinais les passants, je recevais de nombreuses visites, tous les journaux me traitaient avec bienveillance. J’avais acheté une redingote
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noire, j’avais chaud, mais j’étais considéré : cela eût dû me suffire. Que me manquait-il? Logé dans un palais d’où je voyais manœuvrer la garde nationale avec ses sapeurs, dont le tablier était varié selon les régiments, les uns imitant la peau de tigre, d’autres ornés des deux plantes nationales, le thé
Vêtu de noir.
et le café, peints à l’huile d’une façon réjouissante. Je pouvais tout à mon aise voir défiler l’armée et MM. les officiers, portant sous le bras leur bonnet à poil ou leur shako. Sous mes yeux s’exécutaient des manœuvres savantes dans lesquelles je remarquais avec plaisir la prudence qui anime en tout
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lieu la garde nationale ; chaque soldat citoyen , dans l’intérêt de son voisin sans doute, faisait feu un peu avant, un peu après le commandement, en détournant la tête.
Eh bien, quelque chose me manquait, malgré ces intéressantes distractions , troublées pourtant par plusieurs inconvénients que j’avais en vain cherché à détourner; des ennemis qui plus tard me firent bien du mal, s’acharnaient sur moi : c’étaient les moustiques et les fourmis. Dans ce palais peu habité, dans ces grands appartements étaient renfermées des myriades d’êtres affamés. Lassé de me voir dévoré en détail dans un grand lit à rideaux que j’avais bien soin cependant de fermer quand je croyais avoir chassé les moustiques, je ne pouvais dormir, pas plus que dans l’hôtel aux cancrelas; car, à peine couché, les fuyards trouvaient moyen de me harceler. Forcé de prendre un parti, je clouai l’un des rideaux au dossier et au pied du lit, me laissant un tout petit espace pour me glisser précipitamment sous mon toit de mousseline , mais qui, malheureusement trop bas, donnait à mes ennemis une grande facilité pour s’attaquer aux parties saillantes, au nez surtout.
Dégoûté de la vie d’hôtel, je vivais seul, ayant fait d’une belle toilette en marbre blanc une table à manger ; on m’achetait des conserves, des bananes, des oranges. Mais à chaque repas il fallait un certain temps pour écraser les fourmis qui se glissaient dans le pain, les fruits, le sucre. Le soir
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arrivé, si je voulais prendre un peu le frais, quand il y en avait, je voyais en face de mes fenêtres une chambre s’éclairer, une guitare et une flûte s’accorder; puis deux voix lamentables psalmodiaient des romances sur des airs d’enterrement. Ces chanteurs funèbres s’attendrissaient, roulaient ou levaient les yeux au plafond. Le sentiment les débordait, cela durait jusqu’à deux heures du matin. Dans de pareils moments, si quelqu’un se fût approché de moi j’aurais mordu
Ne me souciant pas beaucoup de me lier avec des personnes que du reste je devais quitter bientôt, je vivais presque toujours seul quand je n’allais pas en soirée. A la tombée de la nuit, je montais aussitôt cette petite colline où se trouvent les signaux, et qui est dans la ville même. Je me suis laissé dire que si on la supprimait la ville de Rio y gagnerait beaucoup, car elle est un obstacle pour les courants d’air, qui se répandraient partout. Cela rapprocherait en outre les distances, en permettant de faire des rues là où aujourd’hui se trouve un obstacle, ce qui rend les communications quelquefois très-difficiles par la longueur du chemin qu’il faut faire pour aller d’un point à un autre. L’opinion générale est que la fièvre jaune cesserait dès lors ses apparitions. Une compagnie anglaise a proposé, toujours à ce qu’on dit, de faire abattre la montagne, ce qui ne serait pas difficile : le terrain est peu solide, si bien que chaque année les pluies en emportent une partie, et que pour réparer ces dommages
annuels il en coûte beaucoup plus d’argent qu’il n’en faudrait pour payer les expropriations; la compagnie ne demanderait, pour se dédommager, que le terrain conquis sur la mer par les matériaux. Comme ce travail ne se fait pas, il est probable que le gouvernement ne l’approuve pas; donc, la proposition n’est pas bonne : un gouvernement ne se trompe jamais.... Je ne me permets pas d’avoir une opinion sur cette matière, pas plus que sur d’autres de même nature dont on m’a rebattu les oreilles, j’avoue que si on eût exécuté ce projet j’en aurais été très-fâché, car j’ai passé bien des heures sur la partie la plus élevée du castel, regardant toujours avec admiration l’immensité de cette baie avec ses îles si nombreuses que la vue ne peut toutes les embrasser. Du côté de la mer, la Serra des Orgues se découpe sur l’horizon avec des formes bizarres. Quand j’avais regardé longtemps à la même place, j’allais m’asseoir à quelques pas plus loin, et toujours ce spectacle était nouveau pour moi. La nuit venait peu à peu, la plaine et la montagne se couvraient de feu, la ville s’illuminait à mes pieds.... Quelquefois je m’endormais sur le parapet d’où le moindre faux mouvement pouvait me précipiter à quelques centaines de toises, ou sur un chemin, ou sur un rocher.
Ce goût de solitude m’était venu peu à peu, je 11e l’avais pas en arrivant.
Il est d’usage au Brésil de visiter ceux qui arrivent. 11 me paraît de bon goût qu’on encourage
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celui qui ne connaît personne. Aussi je fus amplement favorisé à cet égard; si bien qu'ayant des lettres de présentation, je fus visité les premiers jours par ces mêmes personnes, qui ignoraient que je leur étais recommandé. Je ne tardai pas à être embarrassé sur le choix de mes connaissances. Si je paraissais dans la rue avec l’un de mes visiteurs, un autre me prenait à part et, avec un intérêt que je ne savais pas mériter, me prévenait amicalement d’éviter de paraître en public avec un homme que personne ne pouvait voir, et là-dessus on me disait pourquoi. Le lendemain j’étais également instruit par le premier du peu d’honnêteté du second . — Gardez-vous surtout de lui prêter de l’argent ! — Enfin, je fus tellement prévenu de tous côtés, que j’eus peur bientôt de n’avoir plus personne à qui parler.... Et voilà pourquoi j’allais au castel.
Je préférais cette solitude à un café-chantant, seul lieu de plaisir à Rio, excepté le théâtre ; je n’allais jamais à l’un et rarement à l’autre. Quant à me promener dans la magnifique rue d’Ovidor, je m’en gardais bien davantage ; cependant c’est la réunion de tout ce qu’il y a de plus élégant; c’est là qu’étalant leurs toilettes aux lumières des boutiques, viennent les belles Brésiliennes, suivies, selon l’usage, d’une ou deux mulâtresses, deux ou trois négresses, quelques négrillons et négrillonnes, le tout marchant gravement, mari en tête. Dans ces toilettes, presque toujours de couleurs voyantes, j’aurais pu reconnaître l’esprit d’économie et d’ordre
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que nos Françaises n’ont pas toujours. Ces couleurs un peu exagérées étaient et sont encore, je le suppose , dans le but de braver le soleil et d’avoir, quand il aura passé là-dessus quelque temps, des couleurs plus tendres, ce qui produit chaque soir un changement de toilette sans nouveaux frais. A l’un des bouts de la rue j’aurais pu entendre une douzaine d’orgues et autant de pianos jouant ensemble, dans le but d’attirer les chalands dans la boutique de celui qui fait le plus de bruit; rien ne m’obligeait à me donner de pareils passe-temps, un peu monotones d’ailleurs; et voilà pourquoi je montais au castel, variant mes plaisirs en grimpant d’un côté et descendant de l’autre.
Je m’étais bien vite lassé de la ville et de ses distractions, puisque de ma fenêtre je voyais tout ce qu’il y avait de curieux.
Peu après mon arrivée j’avais vu la procession de Saint-Georges ; tous les grands dignitaires y étaient et faisaient escorte à un mannequin à cheval, cuirassé de pied en cap, que de loin je pris pour un personnage naturel; par hasard, et pour me tirer d’incertitude, les gens chargés de surveiller le saint l’oublièrent un instant, et, à un saut que fit le cheval, il fut sur le point d’être désarçonné.
Quelques jours plus tard passait une autre procession , dans laquelle figuraient de charmantes petites filles de huit à douze ans, habillées à la Louis-quinze, avec des manteaux de soie, de velours, et surtout d’immenses crinolines. Elles dansaient en
Dames brésiliennes à Rio-de-Janeiro.
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s’avançant d’un air coquet, paraissant déjà savoir quelles étaient les plus jolis ornements de la fête. Par contraste, plusieurs d’entre elles étaient accompagnées par des individus, leurs pères sans doute, marchant presque aussi fièrement, avec des souquenilles de toutes couleurs, leur parapluie dans la main, le cigare à la bouche. Les officiers de l’ar-
Nègre gandin, à Rio-de-Janeiro.
mée, toujours leur bonnet à poil ou leur shako sous le bras, portaient les insignes des saints et des saintes. Un tambour-major, tout rouge des pieds à la tête, précédait les sapeurs en tablier façon tigre. A l’arrière-garde, des nègres tiraient des pétards dans les jambes des curieux.
A Rio, c’est un usage indispensable de toute fête
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religieuse ou autre; il y a des jours où on ne peut passer nulle part, sans se voir jeter ces projectiles dangereux , quelquefois sur vos habits, n’importe où, à la grande joie de ces messieurs; plusieurs accidents sérieux ont été les suites de cet amusement national. Il m’aurait été bien agréable de distribuer quelques soufflets quand j’étais l’objet
Nègres gandins, à Rio-de-Janeiro.
de cette fusillade. Les coupables m’ont toujours glissé dans les doigts, et, malgré moi, je riais en voyant leur grande bouche béante, leurs dents blanches et leur air satisfait; je me disais tout bas : pauvres esclaves, ce plaisir ne doit pas vous être envié; cependant, il faudrait tâcher de ne pas me crever les yeux. Ils sont bien drôles ces nègres de
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Rio, le pays où ils sont, je crois, le moins malheureux. L’un des premiers jours de mon installation, je quittai malgré moi mon travail, poussé par la curiosité; j’entendais certains sons étranges répétés d’un bout de la rue à l’autre : c’était tout
Les sapeurs de la garde nationale de Rio-de-Janeiro.
simplement un déménagement. Chaque nègre portait un meuble, gros ou petit, lourd ou léger, selon la chance; tout cela courait à peu près en mesure, en répétant soit une syllabe ou deux, soit en poussant un son guttural. Il y en avait qui portaient
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des tonnes vides, formant un volume trois fois plus gros que le corps ; à la queue de cette fde d’une cinquantaine d’individus, venait un peu plus gravement un piano à queue, porté par six hommes. Au premier rang, l’un d’eux, faisant fonction de chef d’orchestre, tenait un objet ressemblant à une
Nègre portant des provisions, à Rio-de-Janeiro.
pomme d’arrosoir, dans laquelle se trouvaient des petits cailloux : avec cet instrument, le nègre battait joyeusement la mesure ; toutes ces têtes portaient sans le secours des mains, habitude générale des gens de couleur. Un jour, je vis trois femmes causer en gesticulant beaucoup, portant sur la tête, l’une un parapluie fermé, la deuxième une orange,
Déménagement d’un piano, à Rio-de-Janeiro.
la troisième une petite bouteille; c’est à cet usage sans doute de porter tout sur la tête que les négresses doivent d’être généralement bien faites, de porter le buste en avant, et d’avoir dans la marche une dignité que leur envieraient beaucoup de femmes des classes blanches les plus riches.
Négresses, à Rio-de-Janeiro.
J’entendis un jour du bruit sous ma croisée, voilà encore mes diables de nègres qui font leurs farces ; mais l’habitude émousse tout, et je ne bougeais pas. Cependant le bruit devenait plus distinct,
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il me semblait que les voix étaient devenues un moment plus nombreuses; je n’y pus tenir, et je vis une chose à laquelle je ne m’attendais certes pas. Un spahis, arrivé par le dernier paquebot, avait conservé son costume, sans doute pour faire de l’effet, et il en faisait. Entouré d’une centaine de
Nègre portefaix, à Rio-de-Janeiro.
nègres, il avait le poing sur la hanche, l’air aimable du militaire français, et semblait dire : « Tas de mauricauds, en avez-vous vu beaucoup de ficelés comme ça? » A son point de vue, sans doute, c’était de f admiration qu’il inspirait à la foule qui l’entourait, tandis qu’au mien, il me paraissait qu’on
Une vente d’esclaves, à Rio-de-Janeiro.
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se moquait de lui. J’ai vu encore ce militaire une fois ou deux, et puis, je pense qu’il a pris l’habit bourgeois et s’est établi quelque part.
Quelques jours après, le 7 septembre, toute la ville de Rio était sur pied; c’était le jour de l’aniversaire de l’indépendance du Brésil ; il y avait de plus, ce jour-là, pour célébrer ce grand événement, une éclipse de soleil. Des centaines de nègres criaient de toute la force de leurs poumons : Viva /’ indépendcn tia do Brasil! Ainsi, les pauvres nègres, sans comprendre ce qu’ils disaient, proclamaient l’indépendance d’un peuple dont ils sont esclaves. Inutile de dire que les fusées et les pétards faisaient accompagnement, comme toujours, et que bien des vêtements furent endommagés.
J’ai assisté une fois à une vente d’esclaves dans une boutique, et dans une maison particulière, à la suite d'un décès. Je ne vis pas beaucoup de différence , sinon que dans la boutique le marchand était monté sur une caisse à fromage ; dans l’autre vente, un commissaire-priseur debout sur une chaise, un petit marteau à la main; au milieu de guéridons, de fauteuils, de lampes étaient assis cinq nègres et négresses ; je m’attendais à les voir fort tristes: il n’en était rien pourtant. Ces nègres furent vendus, l’un dans l’autre, six mille francs. Un seul acheteur fit l’empiète de deux femmes, d’une table et d’un cheval.
Pendant mon séjour à Rio, on vendit sept nègres appartenant à un maître humain et généreux ; ces
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pauvres diables, habitués à être traités avec douceur, ne pouvaient s’accoutumer à la pensée d’être esclaves d’un autre maître ; ils se révoltèrent, se barricadèrent; mais, après avoir opposé à une soixantaine de gendarmes une défense désespérée, après avoir été blessés pour la plupart, ils furent conduits à la prison nommée Correction. C’est là que les maîtres mécontents de leurs esclaves les font enfermer et quelquefois punir de la peine du fouet. Du reste les cruautés sont devenues très-rares au Brésil; cela tient peut-être à une cause intéressée; depuis que la traite est abolie, le nègre, qui autrefois coûtait mille ou douze cents francs, coûte six à sept mille francs. En somme, la vie du nègre, au Brésil, est bien préférable à celle de la plupart des malheureux colons auxquels on tient rarement parole; car rien ne ressemble, en réalité, aux promesses que leur font les agents chargés de les arracher de leur pays. On rencontre dans les rues de pauvres gens de tous les pays, pâles, hâves, mendiant leur pain. J’ai vu deux Chinois, dont l’un était aveugle, recevoir l’aumône d’un vieux nègre. Il faut bien des conditions que probablement on ne fait pas connaître à l’avance, pour qu’un colon puisse vivre dans un pays vierge comme le Brésil : pour qu’il puisse récolter et profiter de son travail, il lui faut plus de deux ans ; s’il n’est pas soutenu, il est perdu. J’en ai bien souvent rencontré, qui, après avoir vainement employé toutes leurs ressources, revenaient malades, découragés, désespérés. Il faut
Retour d’une vente d’esclaves à Rio-de-Janeiro,
beaucoup de temps pour défricher et rendre la terre propre à produire : peu de gens le savent; je serais de même, si ma vie, au milieu des bois, ne m’avait appris toutes les difficultés qu’il y a pour s’établir, se faire une existence. D’abord, il est nécessaire d'avoir une baraque pour s’abriter, des vivres pour se nourrir f longtemps ; il faut abattre des arbres immenses, attendre quelquefois plus de six mois pour brûler, et débarrasser le terrain. Les souches énormes restent forcément à terre ; partant, pas de possibilité pour la charrue. Les bestiaux n’ont pas de pâturage comme on a du foin en Europe ; il faut planter, et non semer, une herbe nommée capi, remplaçant faiblement le gazon. La végétation violente de cette nature vierge fait pousser de nombreux parasites en peu de temps. Si le capi est brûlé par le soleil, les bestiaux meurent bien vite. Je ne saurais dire au juste ce qu’il faudrait faire pour rendre la vie possible aux colons pendant les premières années , mais je sais bien que j’en ai vu auxquels on ne donnait pas assez; d’où je conclus qu’en général le sort des nègres au Brésil est préférable à celui des colons. Quand je parle des nègres, je suis loin de faire allusion à ceux des États-Unis. Tout le monde connaît les traitements que ces derniers subissent ; la chasse qu’on leur fait avec des chiens dressés à cet effet !... Au Brésil pourtant le sortie plus doux que puisse espérer un esclave, c’est d’avoir un bon maître ; et encore ce bonheur est bien négatif; il est toujours traversé par la pensée
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de le perdre soit d’une manière, soit d’une autre, d’être vendu à un mauvais, et de sentir mille fois davantage son malheur par la comparaison. Puis viennent les séparations inévitables : tel qui a besoin de la mère seulement, n’achète pas la fille. Le mari, de même, voit sa femme s’éloigner d’un côté, lui de l’autre. Ils ont vécu heureux longtemps; la mort ou des intérêts de fortune rendent leur vente nécessaire. Ces réflexions, que bien d’autres ont faites avant moi, m’ont entraîné loin de mon sujet, et j’y reviens, puisque c’est mon voyage que j’ai entrepris de raconter.
J’avais hâte de terminer les portraits de l’impératrice et des princesses. Je refusais toutes les demandes qui m’étaient faites. Je n’avais plus qu’un but : voyager, faire des études et retourner en France au plus vite.
Cependant l’heure de la liberté n’avait pas sonné encore. L’empereur vint un jour voir mes trois portraits terminés, et après m’avoir donné quelques avis sur la ressemblance, il me dit qu’il fallait aussi faire le sien. Je recommençai donc mes promenades à Saint-Christophe , ce qui me valut de devenir un peu plus savant en portugais, parce que je me remis à étudier en chemin.
L’empereur fut toujours pour moi invariablement bon et gracieux, et si je ne dis pas tout ce que je pense à cet égard, c’est également le respect qui me retient.
Je fis le portrait de Sa Majesté en simple tenue
Portrait de l’empereur du Brésil d’après le tableau de Biard
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de ville, mais ensuite je le priai de me prêter son costume de cérémonie, celui qu’il ne porte que deux fois l’année, à l’ouverture et à la fermeture des Chambres. Il voulut bien m’accorder cette faveur, d’autant plus grande que cette fois c’était pour moi seul que je travaillais, désirant emporter ce portrait en Europe. Des nègres du palais de Saint-Christophe m’apportèrent plusieurs malles en fer-blanc (c’est le procédé qui est employé généralement au Brésil pour se préserver des insectes), contenant le manteau de velours vert doublé de drap d’or, la tunique en soie blanche, ainsi que la ceinture, le sceptre, enfin tout ce qui m’était nécessaire.
J’allai immédiatement à l’Académie pour y emprunter un mannequin, ne pouvant, par convenance, mettre les habits de Sa Majesté sur le corps d’un modèle vivant. D’ailleurs, ce modèle eût été difficile à trouver : l’empereur a six pieds moins deux lignes. Le mannequin disponible était de beaucoup trop petit, un autre se trouvait chez un artiste; celui-là remplissait toutes les conditions voulues, mais on ne pouvait me le prêter que dans le cours de la semaine. J’étais fort contrarié que ma demande n’eût pas mieux réussi, ayant dans ma chambre des objets de si grande valeur.
Ce jour-la je rentrai fort tard, ayant dîné et passé la soirée chez M. le ministre des affaires étrangères. Par oubli et par mégarde je m’étais assis plusieurs fois sur ma clef : c’était pour moi
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presque toujours le présage de quelque petit malheur. La porte refermée, je me trouvais dans un couloir sombre et humide, puis au bout de ce couloir je montais une rampe d’escalier, en face de laquelle était la porte de mon appartement. Il m’arrivait souvent de me dire en montant dans l’obscurité que si quelqu’un voulait me faire un mauvais parti, cela serait très-facile. Le long corridor à l’extrémité duquel se trouvait mon appartement était éclairé, tout à l’autre bout, par une lampe dont la lumière était ce soir-là près de s’éteindre. Je me sentais le cœur serré, ce II n’y aurait rien d’étonnant, me disais-je, que quelques malfaiteurs eussent conçu le projet de faire main basse sur les costumes et les insignes impériaux, et s’ils me rencontraient avant d’avoir dévalisé ma chambre, qui les empêcherait de se débarrasser de moi d’un coup de poignard ou en m’étranglant sans bruit? » Cette idéelà, qui n’était pas autrement extravagante, n’avait rien de bien rassurant. Je dois l’avouer, j’avais peur; ma main tremblait; je ne pouvais trouver ma serrure, ce qui ne m’était pas encore arrivé. Tout à coup je crus sentir une haleine chaude près de moi, certainement il y avait là un homme; son corps interceptait par moments la faible lumière du corridor. Il était évident que cet individu s’approchait vers moi; il cherchait l’endroit où il devait me frapper pour m’abattre d’un seul coup sans que j’eusse le temps de pousser un cri. Dans ce moment critique, j’eus la force de demander d’un
Une lutte nocturne dans le palais de l’empereur du Brésil
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ton qui m’effraya moi-même davantage : ce Qui va là? » Ne recevant pas de réponse, je répétai ma question en portugais, même silence. Il est des moments où une détermination est vite prise. Je n’avais pas d’armes. J’avais oublié la clef qui était dans ma poche, et certain d’être tué, je me souvins à propos que j’avais autrefois pratiqué la boxe avec quelque succès; dirigeant donc mon poing fermé à la hauteur du visage de l’assassin, je l’envoyai tomber à quelques pas de moi, puis je me précipitai aveuglément sur lui, et je lui assenai.... Mais le bruit de la chute ayant attiré aux portes du corridor quelques habitants du palais munis de bougies, je fus surpris, hélas! luttant avec un mannequin dont je venais de faire voler la tête et de casser le nez en m’écorchant les doigts. J’appris alors que vers la fin du jour on m’avait envoyé ce mannequin, et les porteurs, ne me trouvant pas chez moi, l’avaient posé près de ma porte. C’était une galanterie du secrétaire de l’Académie, qui, aussitôt après ma visite, avait réclamé pour moi le susdit mannequin à l’artiste qui s’en servait. On s’imagine aisément combien cette ridicule histoire fit rire à mes dépens.
Le portrait de Sa Majesté terminé, je fis demander un nègre pour remporter le mannequin. Les esclaves du palais n’étaient pas gens à se soumettre à pareille besogne ; ils allèrent donc chercher un commissionnaire, tout aussi noir qu’eux, mais moins élevé dans l’échelle sociale. Le mannequin était né pour produire de grands effets, car aussitôt que ce
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pauvre diable vit ce dont il s’agissait, il jeta son panier, enfonça sur sa tête un reste de chapeau de femme quil s’était arrangé, mettant le devant derrière, puis prenant, comme on dit, ses jambes à son cou, il se perdit en hurlant dans l’immensité des corridors.
Nègre commissionnaire, à Rio-de-Janeiro.
PROVINCE D’ESPIRITO-SANTO
LA RIVIERE SANGOUASSOU
PROVINCE D’ESPIRITO-SANTO.
LA RIVIÈRE SANGOUASSOU.
Les Indiens. — El senhor X.... — Traversée de Rio à Victoria. — Le navire incendié. — Victoria. — Tenho patiencia! — Nova- Almeida. — Santa-Cruz. — Un portique de cathédrale vu de face et de profil. — La rivière Sangouassou. — Scènes et paysages.
Bien des fois j’avais demandé aux Français résidant depuis longtemps au Brésil où il faudrait aller pour trouver des Indiens, et je n’avais reçu aucune réponse satisfaisante. D’après la plupart de ces messieurs, les Indiens n’existaient presque pas, c’était une race perdue; cependant il me semblait
i 14 VOYAGE AU BRÉSIL.
qu’il devait en rester un peu quelque part. J’en voulais à tout prix; des nègres j’en avais vu en Afrique. 11 y a des nègres à Paris. Je n’y tenais pas. Enfin, un jour, j’appris qu’un Italien, qui habitait depuis une huitaine d’années dans l’intérieur du Brésil, avait acheté des terrains dans les forêts vierges de la province d’Espirito-Santo et faisait le commerce de bois de palissandre. Celui-là devait savoir à quoi s’en tenir sur la question des Indiens. J’exprimai le désir de le connaître et on me promit de me présenter à lui dès qu’il viendrait à Rio. Effectivement, on l’amena dans mon atelier, précisément un jour que je faisais le portrait en pied d’une charmante et spirituelle Brésilienne, la fille du ministre des affaires étrangères. La circonstance était bonne pour mon hôte futur, qui naturellement avait besoin de protection. Je fis de mon mieux pour lui payer d’avance l’hospitalité qu’il était heureux, disait-il, de m’offrir. J’intercédai en sa faveur plus que je ne l’aurais fait pour moimême, et s’il n’obtint pas tout à fait l’avantage qu’il pouvait tirer de la bonne volonté qu’on voulait bien me témoigner, ce fut un peu de sa faute. Il n’épargna aucune des formules de la reconnaissance la mieux sentie pour me remercier. Je n’avais qu’à me fier à lui pour écarter de ma route tous les embarras du voyage; tout ce qui était à lui serait à moi et il s’empresserait de mettre son logis et tout son monde à ma disposition. Ce qu’il appelait tout son monde était des Indiens. J’étais
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enchanté. Il fut décidé que je m’engagerais dans les contrées les plus sauvages sous la direction et la protection du senhor X....
Sur le point de partir, il me vint en tête de faire une chose dont je n’avais aucune idée : de la photographie. J’achetai des instruments dépareillés, des produits avariés, plus un livre que j’étudierais en route.
Le 2 novembre, nous nous embarquâmes sur le navire le Mercury , traînant à notre remorque un petit vapeur destiné à remonter le fleuve du même nom. La mer était mauvaise; il ventait. Ce navire retardait visiblement notre marche. La plupart des passagers étaient des colons allemands allant grossir le nombre de leurs compatriotes déjà installés sur les bords du fleuve. Notre navire n’était pas très-grand, et plusieurs de nous couchaient dans des espèces d’armoires construites sur le pont. J’étais dans l’une d’elles, et comme le roulis était trèsfort, j’avais pris le parti de rester dans la position horizontale toute la journée; ce n’était pas précisément cette seule cause qui me retenait couché : j’étais malade depuis quelque temps par excès de travail et aussi à cause de la façon dont je vivais, mangeant beaucoup de fruits et de salaisons. Depuis quelque temps déjà le sommeil m’avait abandonné, et, ainsi que tout le monde me l’avait dit, il était temps de quitter la ville. A l’entrée de l’hiver la terrible fièvre jaune fait fuir tous ceux à qui leur position de fortune le permet. Cependant la
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troisième nuit de notre navigation le sommeil, dont je ne connaissais plus depuis quelque temps les douceurs, venait de me surprendre, quand une détonation épouvantable m’éveilla en sursaut : une grande lueur paraissant sortir de la mer refléta sur nos mâts et nos cordages un éclat sinistre; des cris se firent entendre à bord du navire auquel nous étions liés; à ces cris succédèrent des gémissements, à la lumière rougeâtre succéda aussi l’obscurité la plus profonde. Des embarcations furent mises à la mer, malgré le danger qu’il y avait de les faire couler bas.
Il fallut un peu de temps pour être en mesure d’aller apprendre la nature du sinistre. Il faut savoir que les navires brésiliens sont en partie composés de matelots nègres; le service ne s’y fait pas très-promptement, malgré la bonne volonté des officiers. Un homme se plaça près des amarres, une hache à la main, et, malgré le vent et l’obscurité, je vis s’éloigner enfin une première embarcation, qui se perdit tout à fait dans les ténèbres les plus épaisses; l’autre ne put quitter le bord : elle fut repoussée avec force par les lames et fut sur le point d’être brisée.
On voyait avec effroi des petites étincelles s’élever de seconde en seconde au-dessus du navire. Bien loin de nous alors nous entendions un bruit confus, des plaintes lointaines; le vent les emportait; des voix lamentables, se mêlant au bruit des flots, venaient d’instant en instant porter le trouble dans
Incendie en mer.
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nos âmes. Enfin, un point s’éleva entre deux lames, se perdit, reparut, et, au milieu d’un silence de mort, nous vîmes hisser vers nous trois corps n’ayant presque plus forme humaine. Nous apprîmes alors que, pour ne pas retarder la marche de notre navire , les hommes qui étaient à bord du petit bâtiment remorqué, avaient chauffé outre mesure, ce qui avait fait éclater la chaudière. Un incendie commençait à se propager quand, heureusement, les matelots de l’embarcation arrivèrent assez tôt pour l’éteindre en coupant quelques parties déjà endommagées, et en donnant les premiers secours à leurs malheureux camarades. Ces hommes n’étaient pas morts, comme on l’avait cru d’abord; on les enveloppa dans des draps humectés avec de la cachassa, eau-de-vie de canne à sucre. La douleur les rappela à la vie, on les coucha avec le plus grand soin. Il fut décidé qu’on les déposerait à Victoria. Le docteur du bord espérait en sauver deux ; le troisième, un nègre, n’était qu’une plaie de la tête aux pieds. Celui-là non plus ne mourut pas; je le revis longtemps après; sa peau était tigrée. En le retrouvant ainsi, j’ai appris une chose que j’aurais sans doute toujours ignorée , c’est que les brûlures sur les peaux noires deviennent blanches.
Cette triste aventure nous avait fait perdre bien du temps : car, pour permettre aux embarcations d’aller au petit vapeur, il avait fallu arrêter la machine, et quand nous pûmes reprendre notre mar-
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che, ayant de nouveau une charge à remorquer, mais bien plus lourde cette fois, puisqu’elle était complètement inerte, il fallut mouiller en pleine mer pour ne pas aller nous briser en essayant d’entrer à Victoria pendant la nuit.
Ce fut seulement vers huit heures du matin que nous arrivâmes, et, bien avant d’entrer dans la ville, on échangea quelques paroles avec un personnage monté sur un affût de canon et armé d’un porte-voix. Nous passions devant la forteresse, et je ne sais si c’est un effet d’optique, mais le drapeau qui flottait au-dessus me parut plus grand que la forteresse elle-même.
Mme la comtesse de Barrai avait eu l’obligeance de me faire donner des lettres de recommandation: car au Brésil, où souvent on ne trouve pas un gîte en payant , l’hospitalité devient une nécessité, et personne ne la pratique aussi noblement que le Brésilien.
Je ne m’attendais certes pas, en débarquant à Victoria, de trouver des compatriotes. Cependant deux Français étaient sur le quai, attendant l’arrivée du vapeur; j’avais dîné à Bio avec l’un, je ne connaissais pas l’autre, mais une bonne et engageante physionomie me prévint de suite en sa faveur. Le brave M. Pénaud, après avoir essayé divers moyens de faire fortune, avait eu l’idée de se faire boulanger, il avait réussi. L’autre avait obtenu des terrains et allait coloniser.
Mon hôte italien alla s’enquérir par la ville d’un
Le drapeau de la Fortalesca dans le port de Victoria.
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hôtel. Il y en avait un, et quel hôtel! et surtout quel lit ! Je fis mettre un matelas sur un billard, et, au grand désappointement de quelques habitués, je coupai court aux réclamations en tirant un verrou qui eût pu rivaliser avec ma clef du palais. Brisé de fatigue par ma désagréable navigation, par des émotions qu’il est facile de comprendre, j’aurais dormi je crois sur mon billard, même sans matelas, lorsque vers huit heures du soir des cris, ou plutôt des hurlements qui n’avaient rien d’humain, me firent sauter brusquement à terre, et me poussèrent à la fenêtre, d’où je pus voir une foule se dirigeant vers un grand bâtiment. Ces cris étaient les chants religieux d’une troupe de gens de couleur, qui sont coutumiers du fait, et qui en hurlant se figurent qu’ils chantent leurs prières.
Le lendemain, mon hôte futur vint avec moi présenter mes lettres de recommandation, au président de la province, au chef de police et à quelques riches particuliers. Dès le début, je vis avec plaisir que le signor X.... savait tirer parti de tout: cela me donna bonne opinion de lui. Ces lettres me concernaient particulièrement, et quand on les avait lues il me traduisait quelques mots de compliments, d’offres de services, puis, sans transition et longuement, il entretenait ces messieurs de ses intérêts, se recommandait à leur bienveillance, leur expliquant avec détail les projets merveilleux qu’il avait, dans la seule pensée d’être utile au pays. Cela fait, nous partions, moi me demandant si c’était bien le but que
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Mme la comtesse de Barrai s’était proposé en prenant la peine de demander pour moi à de hauts protecteurs ces lettres dont un autre se servait à son profit.
Cependant je dois reconnaître que grâce à l’une de ces épîtres bienveillantes, on nous prêta des chevaux pour nous porter et un nègre pour les ramener du lieu où nous nous proposions de nous rendre. Nous devions laisser nos bagages à Victoria, où, dès notre arrivée à Santa-Cruz, on enverrait des canots pour les prendre. Ne partant pas immédiatement, j’allai courir la ville et les environs. Là je vis pour la première fois des Indiens agglomérés dans une sorte de faubourg. Ces Indiens sont assez nombreux ; ce qu’ils habitent ne pourrait s’appeler une maison, ce n’est pas non plus une case; ceux-là, pour mon goût, étaient déjà trop civilisés. J’entrai dans plusieurs de ces habitations; dans presque toutes, les femmes faisaient de la dentelle de fil; dans toutes, une perruche était attachée à un bâton fiché dans le mur. Je vis dans cette promenade quelques perroquets à l’état sauvage.
Le lendemain les chevaux étaient à notre porte; on n’avait oublié que les selles, et pour se les procurer il avait fallu courir de nouveau, ce qui n’est pas toujours facile, certains quartiers étant sur des hauteurs ; les rues bien souvent ne sont que des rochers sur lesquels on glisse à chaque pas. Enfin, après bien des demandes qui avaient été renvoyées d’une maison à une autre, après avoir en-
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tendu répéter mille fois, avec des gestes de désespoir, par mon compagnon : um cavallo sam sellim! et chacun de répéter en s’en allant, en levant les yeux au ciel, um cavallo sam sellim! Aucun n’oubliait de nous consoler par ces deux mots, qui sont le fond de la langue portugaise, comme le goddem en Angleterre, le dam en France : Tenho patiencia .
Ce malheur qui nous frappait étant devenu presque une calamité publique, des officieux se répandirent de tous côtés, et deux selles ornées de leurs étriers nous furent apportées triomphalement, et nous partîmes, cette fois, tout de bon.
Le pays que nous parcourûmes dans la première journée était loin de ressembler à celui que j’avais rêvé. La nature, bien loin d’être vierge, avait déjà subi de grandes modifications. Nous passions au milieu de défrichements entrepris depuis longtemps et abandonnés. Souvent il nous fallait entrer dans l’eau avec nos chevaux, et malgré toutes les précautions on se mouillait, nos montures enfonçaient jusqu’au ventre, il fallait se mettre presque à genoux; une fois, étant resté en arrière, quand je voulus traverser une grande pièce d’eau, je ne pris pas le bon chemin, mon cheval fut forcé de nager un instant. Le bain fut complet ; malheureusement l’eau était sale, sans cela j’en aurais pris parfaitement mon parti, car la chaleur était grande. Je souffrais beaucoup des pieds, les étriers, selon la coutume du pays, étant si étroits que je ne pouvais y placer que
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le petit bout de mes souliers. Le cheval de mon hôte avait plusieurs fois bronché et avait failli souvent s’enfoncer quand nous passions au milieu de ces marais que nous rencontrions trop souvent, ce qui fit qu’ après nous être reposés quelques instants dans une baraque, mon compagnon eut la complaisance de monter mon cheval, dans l’intention de m’être agréable, étant, disait-il, habitué plus que moi à ces sortes d’étriers; il est vrai que mon cheval était solide. Je fus sensible à cet intérêt, qui me faisait troquer une bonne monture contre une mauvaise.
On nous avait donné pour collationner en route un pain dans lequel on avait mis des tranches de saucisson. La pâte était si épaisse que, le saucisson aidant, j’aurais, après en avoir goûté, donné tout au monde pour un verre d’eau ; non pas de cette eau fréquentée par les chevaux, les bœufs, etc., mais de l’eau fraîche et pure. Je laissai mon hôte marcher devant, et ayant appelé près de moi notre conducteur nègre, je tâchai de lui faire comprendre , en mauvais portugais, que j’avais soif; il comprit sans doute une partie de mon discours, car peu de temps après il me fit remarquer à une petite distance quelque chose de blanc à travers les grandes herbes au milieu desquelles nous étions alors. De l’eau! de l’eau! et me voilà parti au galop. Le petit fugitif du navire le Tynes me revint forcément à la pensée, car, hélas! ce que je vis c’était un bras de mer dont l’eau salée ne me convenait pas.
Le naturaliste à cheval.
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Le souvenir récent du Bruant mourant de soif au milieu de l’eau n’était pas le seul qui alors se présentait à ma pensée. Je me rappelais le premier jour d’une traversée dans le désert, en compagnie d’Anglais. Au déjeuner on avait mangé des crevettes et bu du champagne. Vers midi la soif s’en mêla ; on commençait à sentir la valeur d’un verre d’eau, et on se dirigea gaiement vers un beau lac reflétant d’une manière très- distincte quelques palmiers semés çà et là dans le sable. Quel fut notre désappointement, c’était le mirage! Toutefois on en prit assez bien son parti, car plus loin c’était de l’eau tout de bon. Un troupeau de jeunes chameaux trébuchant sur leurs longues jambes en passaient si près qu’ils se doublaient d’une façon très-distincte dans cette eau transparente comme un miroir : hélas ! c’était le mirage encore, devant nous, derrière nous, à côté, toujours ces lacs fantastiques. Le soleil abattait notre courage , et pourtant , sûrs d’être trompés encore, nous nous trompions toujours, car on se disait : si pourtant cette fois c’était de l’eau. C’est ainsi que se passa cette première journée, commencée avec des crevettes et du champagne.
Maintenant la pâte au saucisson avait produit le même besoin, et le lieu ne donnait pas davantage la possibilité de le satisfaire. Quelques Indiens attendaient là avec des canots, car de Santa-Cruz à Victoria, c’est, je crois, le seul passage. On attacha nos montures à l’emharcation, et cette petite traversée se fit sans accident. Comme nous étions
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mouillés, rinconvénient de remonter à cheval fut peu de chose, nous avions la chance de prendre d’autres bains forcés.
J’avais déjà remarqué de magnifiques insectes, quelques-uns voltigeant , d’autres posés sur les feuilles. Je fis venir mon nègre près de moi, et alors la monotonie du terrain s’effaça, car je commençai une chasse qui devint très-fructueuse, nonseulement par les individus que j’indiquais, mais par ceux que le nègre découvrait lui-même avec cet instinct de bête fauve, cette justesse de coup d’œil qu’ont ordinairement les gens de couleur.
Tout en collationnant, nous avancions malgré les flaques d’eau ; il nous fallut entrer plusieurs fois dans de très-petits sentiers ombragés, et en ressortir pour marcher un certain temps au bord de la mer. Là, nouvelle chasse, nouveau rudiment de collection; après les insectes, venaient les coquillages. Si je n’apaisais pas ma soif, du moins ces distractions me la faisaient oublier autant que possible.
Enfin, nous aperçûmes de la fumée entre les arbres, il était temps d’arriver ; ce n’était pas le tout, il fallait descendre de cheval; j’étais brisé de cette première course ; de plus, celui-ci que m’avait si obligeamment substitué mon hôte se trouvait, par hasard, très-vicieux, ce dont sans doute il ne s’était pas aperçu; cela m’avait tenu sur mes gardes et avait ajouté à la fatigue causée par le soleil et une marche forcée; quand je voulus mettre pied à terre, j’y trouvai une grande difficulté. Les
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étriers étaient trop bas, mon compagnon les avait accommodés pour ses jambes, plus grandes que les miennes. Et, comme je ne voulais pas réclamer des services qui eussent fait rire à mes dépens, je profitai de la nuit pour faire tous les efforts, accompagnés de grimaces qui en étaient la conséquence, et qui pourtant furent, au bout d’un quart d’heure, couronnés d’un grand succès, car je tombai enfin sourdement à terre. Nous étions dans le village indien de Nova Almeida, habité jadis par les jésuites. Au milieu de la place, il y a encore une grosse pierre à laquelle ils faisaient attacher les Indiens coupables de quelque délit. Leur influence et l’empire qu’ils avaient pris sur ces pauvres sauvages, à peine instruits des premières notions du christianisme, étaient tels qu’ils se sont perpétués dans cette province de génération en génération, en se reportant sur les padres dont les Indiens respectent profondément les arrêts.
Ma première action, comme on peut le penser, avait été, en me relevant, d’aller boire et me laver dans une fontaine, où je restai quelque temps, ne pouvant me rassasier de cette jouissance tant désirée. Après ce bain, car à peu de chose près je puis nommer ainsi les innombrables immersions que je m étais prodiguées, je commençai à songer que l’heure du dîner était déjà passée depuis longtemps. Avec la fatigue de la route, et la disparition de la pâte, dont j’avais donné la moitié à deux chiens que j’avais rencontrés, l’appétit m’était venu; mon
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hôte avait une connaissance dans le village, il vint me dire qu’on nous donnait un lit, mais, quant à manger, le maitre du logis étant pauvre, il y aurait de T indiscrétion à demander la moindre chose. 11 en parlait d’autant plus à son aise qu’il avait mangé religieusement sa ration de pâte ; je l’avais
Bain dans une auge.
surpris grignotant quelque chose, enfin il pouvait attendre. Pour moi, je me disposai à aller rôder dans le village, pour demander l’aumône de quelque morceau de pain ; il me pria de n’en rien faire, sous peine de mécontenter celui qui nous donnait si généreusement l’hospitalité ; c’était son
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compatriote. — Mais ne vous inquiétez pas, dit-il, au point du jour nous ferons des provisions avant de nous mettre en route. — Je trouvais bien que c’était dur de se coucher ainsi sans souper, surtout quand on n’a pas dîné. Il me semblait déjà bien un peu que le compagnon, dans les mains duquel je m’étais mis si légèrement, n’avait pas précisément tous les égards que, dans un cas pareil, j’aurais eus pour lui; mais j’étais engagé, il fallait en prendre mon parti.
Le lendemain, fidèle à sa promesse, il vint frapper à ma porte à trois heures du matin : ne voulant pas le faire attendre, je fus vite sur pied; j’allai seller mon cheval, et quand je rentrai dans la maison, le signorX.... n’y était plus; je le cherchai inutilement. Heureusement, je n’avais pas oublié ce mot : Tenho patiencia. J’attendis jusqu’à sept heures, puis je me mis de nouveau à parcourir le village où sans doute il avait des connaissances qui lui faisaient oublier que j’étais prêt depuis quatre heures. Je commençai à concevoir quelque crainte, quand on le trouva sur son lit dormant d’un sommeil profond. Il est inutile de dire que je lui fus de plus en plus reconnaissant.
La route, comme la veille, se fit moitié sur le sable de la mer, moitié sous les arbres des sentiers. Mais à mesure que nous avancions le pays prenait un aspect pins pittoresque ; je vis ce jour-là, pour la première fois, des orchidées accrochées aux arbres. Nous passâmes entre des espèces d’allées bordées de cactus géants dont la tige a quelquefois
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trente à quarante pieds de hauteur; c’est par elle qu’on remplace le liège; on la vend par morceaux dans les marchés de Rio ; et comme personne ne m’avait prévenu, j’en apportai une provision avec moi. Si elle était légère, par compensation elle tenait beaucoup de place. Comme le jour précédent, mon compagnon marchait devant; je le laissai aller, et, toujours accompagné de mon nègre, devenu passionnément entomologiste et conchyliologiste, je continuai mes collections sans descendre de cheval. On avait déjeuné assez bien avec des haricots et de la carne secca ; par précaution, on avait pris non-seulement du vin, mais encore une cruche d’eau, fort à propos cette fois; car nous rencontrâmes ce jour-là plusieurs sources d’eau très-fraîche. La chaleur était, vers le milieu du jour, devenue accablante , et c’était avec bien de la peine que je me voyais forcé de quitter l’ombre pour regagner le bord de la mer. Je me ressentais encore de mes souffrances de Rio, ayant le principe peu rassurant d’une maladie qui dans les pays chauds devient souvent mortelle; il me tardait d’arriver. Le reste de mon voyage devant se faire en canot, je fus bien heureux quand j’aperçus au loin, de la plage où nous étions, un clocher se dessinant sur le ciel; ce ne pouvait être que Santa-Cruz. J’allais trouver le far niente pour quelques jours, puisqu’il fallait attendre le départ et le retour des canots qui apportaient nos bagages. Comme on ne m’avait pas prévenu que j’allais dans un lieu important et que je pensais que Santa-Cruz
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était tout bonnement un village indien, ce ne fut pas sans étonnement que je vis une église imposante au premier aspect. Il fallait rentrer sous les arbres pour arriver dans la ville, et quand nous
L’église deJSanta-Cruz vue de face.
débouchâmes dans la plaine, je vis bien des huttes couvertes avec des branches de palmier, quelques maisonnettes peintes à la chaux; je vis bien des pêcheurs, des femmes couleur de pain brûlé, vêtues fie robes orange, roses, jaunes, et marchant nu-
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pieds; par-ci par-là quelques messieurs en habit noir, en cravate blanche et les mains sales.
Quant au clocher, il avait disparu, et cependant, comment pouvais-je m’y tromper? il avait la forme ordinaire des clochers espagnols, portugais et brésiliens. J’avais bien remarqué de loin à l’aide de ce soleil qui fait distinguer une mouche à cent pas, qu’il était peint en blanc , qu’il avait des ornements, des vases sculptés et des cloches; j’étais d’autant plus sûr de l’existence de celles-ci que je les avais entendues. Que penser de l’absence d’un objet que je n’avais certes pas rêvé. Ne pouvant demeurer dans cette incertitude, je me décidai pourtant à demander à mon compagnon le mot de cette énigme : il me montra un mur de trois pieds d’épaisseur que j’avais déjà remarqué à cause de sa hauteur, mais dont je ne m’étais pas occupé, étant à la recherche du monument devenu invisible pour moi. J’allais émettre un doute bien naturel sur la réponse de mon voisin, mais nous étant encore rapprochés, tout un poëme se déroula devant mes yeux, et je vis le chef-d’œuvre le plus complet de l’orgueil, dans sa plus naïve expression. Ce mur était bien effectivement l’église destinée à faire de l’effet sur le vulgaire, car si, de profil il n’avait que trois pieds d’épaisseur, par devant il avait la forme d’une façade. Au travers des fenêtres supérieures se voyaient deux cloches laissant soupçonner celles qu’on ne voyait pas. Des ornements, des vases sculptés donnaient à ce monument un
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extérieur grandiose, préface des richesses d’art qui ne pouvaient manquer de décorer l’intérieur. Voilà ce que j’avais entrevu: et voici ce que je vis placé d’un autre côté. Ce mur si bien orné de face était
L’église de Santa-Cruz vue de profil.
seul; il était étagé par des contre-forts qui le défendaient contre le vent ; ceux qui étaient entrés dans 1 épaisseur du mur en montant les marches de cette cathédrale, en redescendaient par derrière pour rentrer dans l’église, triste baraque un peu
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plus grande que les autres cases. Ceux qui avaient vn les cloches dans l’intérieur du clocher, quand ils étaient placés devant la façade, pouvaient voir du profil un échafaudage de maçon, sur lequel le sonneur était placé commodément pour carillonner. On avait si bien fait les choses uniquement pour la gloriole, que l’épaisseur du mur du côté de l’arrivée était seule enduite de plâtre; le revers n’offrait aux yeux que des pierres brutes, mais qu’importe? l’honneur, ou plutôt l’orgueil était satisfait.
Mon hôte avait une petite maison dans la ville ; mais tellement encombrée de caisses, de paquets, que, ne voulant pas les déranger, il emprunta pour moi, à un voisin, une grande pièce humide servant de magasin à plâtre. On balaya la place de mon matelas, et on me fit une toilette d’un tonneau de morue.
Pendant qu’on prenait ces soins, je crus pouvoir me mettre à l’aise , malgré la somptuosité de l’église, malgré quelques habits noirs portés par des individus qui sont des personnages, puisque, dans leur boutique, on trouve des vases toujours ébréchés, de la poudre toujours avariée, des allumettes invariablement humides.
Malgré toute l’apparence aristocratique des habitants de Santa-Cruz, j’eus l’inconvenance de me débarrasser de mes bottes, et de m’en aller promener sur l’herbe qui croît abondamment dans les rues ; et de là, sur le bord de la mer, pour me coucher sur le sable, sous des mangliers que j’avais
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aperçus de loin. J’avais la faiblesse de croire encore qu’on peut dormir en plein air au Brésil ; à peine étendu, je fus assailli par des insectes de toute espèce : le moyen de fermer l’œil, ce dont pourtant j’avais grand besoin? Je quittai donc ce lieu forcément, et je revins me mettre sur le matelas qui m’avait été préparé ; et comme on venait de balayer la place, ainsi que je l’ai dit, il me fallut supporter un nuage de plâtre. Mon hôte, dont l’extrême convenance ne se démentit jamais, vint m’apprendre avec empressement que MM. les marchands avaient deviné de suite que j’étais ou un colon, ou un nouveau domestique destiné à remplacer sa cuisinière, dont il n’était pas content. Comme on le pense bien, il me fut très-agréable d’apprendre quelle place flatteuse j’occupais dans l’opinion publique.
Le lendemain de notre arrivée, on avait envoyé chercher des Indiens pour nos bagages restés à Victoria. Malheureusement le temps était contraire ; de légers canots formés par un tronc d’arbre ne peuvent lutter contre le vent ; il fallait attendre. Je fis alors connaissance avec le padre, jeune homme sans préjugé, ne reculant pas devant quelques bouteilles de porto et d’eau-de-vie, pas plus que devant beaucoup d’autres choses. Mais comme après quelques jours il avait déclaré à ceux qui m’avaient méconnu que je paraissais avoir quelques connaissances sur diverses matières, quoique Français, je bornerai là mes observations. Mon padre me prêta
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un fusil, et munis de poudre et de plomb, nous partîmes un jour de très-grand matin pour une partie de chasse dans laquelle nous fîmes assaut de maladresse. Si depuis ce temps je suis devenu excellent chasseur, ne faisant jamais un pas sans mon fusil, par agrément d’abord, puis plus tard par nécessité, il n’en était pas encore ainsi. L’éloignement pour la chasse m’était venu autrefois à la suite d’un accident où j’avais presque tué un de mes compagnons.
Me doutant instinctivement qu’il viendrait une époque où j’aurais besoin d’adresse, j’allais tous les jours dans la campagne m’exercer en tirant à la cible ; si bien que quand arriva notre départ, j’étais en mesure de faire des merveilles.
Le vent toujours contraire fit retourner les Indiens dans la montagne en attendant un changement. Pendant ce temps j’allais de case en case, regardant tout, me faisant expliquer l’usage de chaque objet, me promenant sur la plage et cherchant des coquillages, toujours suivi par une bande d’enfants qui, dès qu’ils eurent compris ce que je cherchais, se mirent à leur tour à l’ouvrage. C’est ainsi que, par le moyen de leurs yeux, meilleurs que les miens, je trouvai un petit espace tout rempli de coquillages microscopiques dans un état parfait de conservation. Grâce à mes aides en histoire naturelle, j’augmentai ma collection d’insectes. Plusieurs même, ayant pris au trébuchet des oiseaux, vinrent me les offrir. Je n’étais plus un étranger pour eux;
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mais si je gagnais en importance auprès des Indiens grands et petits, j’en perdais auprès des blancs, ce dont je me souciais fort peu.
On sait déjà que la ville de Santa-Cruz possède la devanture d’une cathédrale. Je n’y ai pas vu d’autre monument digne d’être cité, sinon une fontaine nouvellement construite. Le reste est peu de chose : des maisonnettes placées sans symétrie, de l'herbe poussant partout dans les rues, un petit port abrité par des brisants. Pendant mon séjour forcé, j’entendais chaque jour les équipages de trois navires en chargement de bois chanter des airs bien monotones, soit en virant au cabestan, soit en hissant des pièces de bois. J’avais pris le parti, quand j’étais forcé de passer près de là, de me boucher les oreilles, afin de ne pas retenir ces notes dans ma mémoire; vaine précaution, car aujourd’hui, en écrivant, je m’aperçois que je les chante d’inspiration. Généralement ce sont des bois de palissandre qu’on envoie à Rio, et de là en Europe ; on les nomme dans le pays jacarandas.
Les possesseurs de terrains qui font ce commerce se bornent plus spécialement à cette espèce; on n’ apporte de l’intérieur à Santa-Cruz que les troncs coupés à la hauteur des premières branches. Là on les scie en deux avant de les embarquer.
Le temps étant devenu favorable , on envoya chercher les Indiens. Il fallut courir de plusieurs côtés; ils vinrent avec répugnance, et je vis que ce voyage ne leur plaisait pas plus que celui qui
les envoyait. Mon Italien paraissait ne pas jouir parmi eux d’une bien grande considération. Les canots partirent enfin; le vent fut excellent pour aller, mais, comme il ne changea pas pour revenir, ce fut autre chose au retour.
Trois semaines se passèrent. Chaque jour je consultais lèvent: toujours le même. Enfin, arriva celui dont nous avions besoin. Les canots revinrent, mais dans quel état! Nos effets détériorés, nos malles pleines d’eau. On ne se donna pas le temps d’attendre, et le jour de l’arrivée fut celui du départ, et cette fois c’était pour longtemps. Trois canots furent chargés des divers effets. J’en avais apporté de Victoria, sur lesquels il fallut se placer d’une façon assez incommode. Ce que voyant, mon hôte, et toujours dans mon seul intérêt, alla se mettre dans un autre canot, me laissant dans le mien, qui était le plus encombré.
Nous remontions à force de rames la rivière de Sangouassou, encore sous l’influence de la mer, ce qui était facile à voir, car des forêts de mangliers s’étendaient avec leurs racines entrelacées bien avant dans l’eau. Une demi-heure après le départ, des grains, répétés de quart d’heure en quart d'heure, vinrent fondre sur nous; mon parapluie fut cassé, mes malles inondées, et le canot rempli de telle sorte que si un des Indiens ne se fût empressé de le vider, nous eussions coulé bas inévitablement. N’ayant sous la main ni écope ni vase pour ce cas urgent, il eut l'heureuse idée de se servir d’un
Entrée de la rivière de Sangouassou.
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verre, en même temps que les autres poussaient le canot à terre.
Nous arrivâmes heureusement , et nous attendîmes que le temps devînt meilleur. N’ayant plus à craindre un bain forcé, j’employai la demi-heure que nous passâmes accrochés à un rocher, à calculer combien de jours il eût fallu pour vider notre embarcation avec le verre dont s’était servi notre Indien, et il me fut démontré que trois eussent suffi.
Enfin le ciel devint bleu , et nous continuâmes notre route. Nous approchions cette fois des bois vierges. La rivière était large; de loin je voyais de grands oiseaux blancs, c’étaient des aigrettes, des hérons à bec couleur bleu de ciel et ornés de panaches retombant de chaque côté de la tête, des martins-pêcheurs géants, etc.
Près de nous passa une petite pirogue montée par un jeune couple, le mari au gouvernail, la femme placée au milieu, tenant dans ses bras un buisson servant de voile. C’était un charmant sujet de tableau ; ce petit canot, poussé ainsi par le vent, disparut en peu de temps.
Je touchais enfin à ces forêts vierges tant désirées. J’allais voir cette nature à peu près inconnue où jamais la hache n’a passé. Les pieds humains n’ont pas foulé cette terre. 11 me semblait qu une vie nouvelle s’était révélée à moi ; cette tendance à saisir le côté ridicule de ce que j’avais vu jusqu’alors faisait place à des pensées graves, à
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un recueillement presque religieux; chaque coup de rame, en me rapprochant davantage de ces scènes grandioses, effaçait peu à peu le souvenir du passé. La rivière se rétrécit sensiblement, les deux bords se rapprochent, les mangliers disparaissent, l’eau douce remplace l’eau salée, des plantes aquatiques cachent le rivage, puis viennent des arbres immenses, tout couverts de parasites en fleurs, de ces orchidées nommées si justement les fdles de l’air, vivant sans racines, suspendues souvent à des lianes, sans qu’il soit possible de comprendre comment et pourquoi le hasard les a placées là.
Le lit de la rivière devient peu à peu si étroit qu’il est nécessaire de se baisser afin d’éviter les arbres penchés par l’action de l’eau, qui a ôté à leurs racines leur point d’appui. A chaque instant nous passons sous des arcades formées par des myriades de palmistes aux troncs si frêles, si élancés, qu’il semble, en les voyant dé loin, que le moindre souffle de vent doive les briser.
Mon hôte ne comprenait pas mon admiration quand je m’extasiais à la vue des formes bizarres que les plantes grimpantes chargées de fleurs donnaient aux arbres qu’elles enveloppaient, au point de leur faire prendre toutes les figures que l’imagination la plus riche puisse concevoir. Ce n’étaient pas seulement les sensations que j’éprouvais qui me faisaient voir des temples, des cirques, des animaux fantastiques, effacés à chaque pas que nous faisions pour être remplacés par d’autres images; car, dans
La rivière Sangouassou.
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cette partie de la rivière, chaque arbre était devenu la proie des lianes, qui l’enlaçaient de tous côtés, montant jusqu’à son sommet, redescendant en grappes entrelacées , puis remontant pour redescendre encore, formant de toutes parts des réseaux inextricables, toujours verts, toujours fleuris.
Du sommet de ces arbres tombaient, comme les cordages d’un navire, d’autres lianes, tellement régulières qu’on les eût prises pour des œuvres d’art; à ces lianes se pendaient des familles de ouistitis que notre présence ne faisait pas fuir, et qui nous regardaient avec curiosité en poussant de petits cris pareils à des sifflements.
A toutes choses il y a des contrastes. C’en était un que ces affreux crabes qui à notre approche s’enfuyaient à grand effort de leurs pattes formées de pinces formidables, et ces crapauds de la grosseur d’un chat, dont le regard est pourtant si doux, sous une enveloppe repoussante. Il vint un moment où d’un côté nous aperçûmes une clairière. On avait abattu les arbres en défrichant, mais on en avait laissé une rangée debout. La rivière, ainsi préservée de l’éclat du soleil, devenait le lieu du monde le plus agréable pour le baigneur : un sable fin et jaune comme de l’or m’invitait à profiter de l’occasion, mais ce fut un désir qu’il me fallut cette fois réprimer, nous étions arrivés au terme du voyage.
Mes impressions poétiques se dissipèrent tout à coup en mettant pied à terre. Je vis d’abord sur un coteau une case plus grande que celles des Indiens
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de Santa-Cruz, un grand terrain plat, coupé par des flaques d’eau et couvert d’une mauvaise herbe, puis, aussi loin que ma vue pouvait s’étendre, des bois vierges, dont l’aspect ne m’intéressait plus. Pour faire le défrichement dont je viens de parler on avait brûlé de tous côtés les arbres abattus, ainsi que les plantes parasites de ceux qui restaient debout. Aussi ces derniers me paraissaient-ils maigres et décharnés. Comme l’enthousiasme n’est pas un état normal, à force d’admirer je n’admirais plus; puis la vue de l’hôte chez lequel j’allais passer six mois aurait suffi pour refroidir mon imagination; enfin, sans m’expliquer pourquoi, je me sentais triste et désenchanté au moment de la réalisation de mes plus chers désirs. Les Indiens appartenant à l’habitation vinrent enlever les effets, qu’il était assez difficile de monter sur l’herbe glissante. Ils emportèrent d’abord tout ce qui appartenait au maître, d’après son ordre. Quant à moi, assis sur un tronc d’arbre, je contemplais en silence les attentions délicates dont je me voyais l’objet. Mon tour vint toutefois. On me conduisit dans mon nouveau logement; il se trouva que la chambre dont on me faisait hommage était encombrée de caisses, de tonneaux et de paquets de carne secca. Impossible d’y entrer.
Je me retirai donc et j’allai m’asseoir de nouveau sur l’herbe, oubliant ce qui m’était arrivé à Santa- Cruz : une nuée d’insectes vint me le rappeler. Forcé de revenir au gîte, j’allai, en attendant le
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dîner , visiter l’intérieur et l’extérieur de la case. Dans la cuisine, d’une saleté impossible à décrire, une vieille Indienne faisait cuire, étendu sur des charbons, un tatou, que je crus destiné à notre repas. Le foyer, au milieu de 1a. pièce, se composait d’une douzaine de pierres; à droite et à
La chambre que m’a réservée mon hôte.
gauche du feu étaient des bancs, sur lesquels dormaient les Indiens qui avaient fait notre déménagement. Je me trompais à l’égard du tatou : notre dîner était préparé à part; une jeune mulâtresse en était chargée. Mon hôte, oubliant que je ne savais où me caser, peut-être même que j’existais,
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causait avec son feitor ou, comme on dit aux colonies, son commandeur. Je continuai donc ma visite, et après la cuisine j’eus le loisir d’examiner tout à mon aise la salle à manger, où je trouvai un petit ouistiti méchant et mordant tout le monde, six à huit chiens étiques, autant de chats grands et petits, des poules, des canards et des cochons vivant familièrement avec les maîtres et commettant, comme j’ai pu m’en assurer plus tard, bien des actions répréhensibles au milieu des repas. Enfin le maître de ce lieu vint me dire d’une façon tout
aimable : «Mon brave, allons dîner! » Je fus flatté de l’épithète, et j’allai dîner.
Après le repas, il n’y avait rien de mieux à faire que de se coucher. C’est alors que la fatigue me fit trouver un matelas étendu sur le sol aussi bon que le meilleur lit. L’emplacement où on m’avait déposé momentanément avec d’autres colis n’offrait, comme tout le reste de la case, pour se garantir du soleil ou des insectes, qu’un morceau d’étoffe blanchâtre en coton accroché avec des clous.
Cette première nuit j’entendis des cris de tous
côtés; plusieurs me furent très-désagréables
surtout celui d’un oiseau dont on m’avait parlé. Cet oiseau, que les Indiens nomment saci parce qu’il semble prononcer ces deux syllabes, est pour eux un objet de superstition; ils pensent que sous cette forme subsiste l’âme de quelqu’un de leurs parents. J’ai passé plus tard bien des jours à le chasser : guidé par son cri, je m’avançais douce-
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ment, avec précaution, retenant mon haleine; un instant il se taisait, et quand je faisais un pas de plus le cri se répétait, mais derrière moi. Je n’ai jamais pu le voir. Disposé comme je l’étais à la tristesse depuis mon arrivée, ce cri, que j’entendais pour la première fois, m’impressionna beaucoup. Ne pouvant dormir je me mis à la fenêtre; j'en fus bien récompensé par le spectacle qui s’offrit à mes yeux.
Sur l'ombre que projetaient au loin les forêts dont nous étions entourés, depuis la base de la montagne jusqu’au sommet , des myriades de mouches lumineuses brillaient comme autant d’étoiles. J’oubliai bien vite le saci, les cris aigus des hérons, les hurlements des chats sauvages, en face de ces feux d’artifice naturels, devant lesquels j’aurais bien passé le reste de la nuit, si les insectes de toute espèce ne m’eussent obligé à déguerpir et à me réfugier derrière mon rideau et ses clous.
Le lendemain je priai mon hôte de faire débarrasser la chambre qui m’était destinée. Il trouva que rien n’était plus juste, mais il n’en persista pas moins à s’occuper du soin de faire vider ses malles et d emménager tout ce qui était à lui. Plusieurs jours s’écoulèrent ainsi. J’eus le temps de songer à tous les services que j’avais rendus à ce personnage pour m’assurer de ses bons procédés. Ne m’étais-je pas enhardi jusqu’à exposer et recommander ses plans de colonisation à l’empereur? Il m’avait dissuadé d’emporter mon argent, se chargeant, me
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disait-il, de me défrayer de toutes choses. Il devait revenir avec moi à Rio, et alors je le rembourserais. J’étais donc à sa merci. La perspective n’était pas riante. Je me trouvais sans secours, sans argent, ne pouvant m’en retourner sans m’adresser à celui
Mon hôte.
que je voulais quitter, pour avoir soit des canots, soit des hommes, ou bien encore pour payer mon passage au retour; toutes ces pensées, cette position, cette impasse dans laquelle j’étais acculé, m’avaient complètement arraché au bonheur que je m’étais promis. Ne pouvant supporter plus long-
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temps une conduite aussi inconvenante, j’allai le soir du troisième jour interrompre une conversation commencée avec son feitor, et lui déclarai que j’avais assez de son hospitalité, ce qui l’étonna fort; et je ne l’étonnai pas moins en lui affirmant que s’il eût été à ma place et moi à la sienne, la première chose que j’eusse faite eût été de m’occuper de ses affaires et non des miennes. Il n’en revenait pas; car, disait-il, n’avait-il pas été convenu que nous agirions sans façons? C’était vrai. Mais comme la partie n’était pas égale au sujet du sans-façon, je lui demandai de me donner les moyens de revenir sur mes pas. Cette première discussion n’eut d’autre résultat que de me faire rendre à de mauvaises raisons , et je restai au logis.
Le lendemain j’obtins le secours d’un ouvrier qui, armé de marteaux et surtout de vrilles, vint m’aider à confectionner un tout petit laboratoire pour mes premiers essais de photographie. Si j’ai mentionné spécialement des vrilles, c’est que les bois du Brésil ne permettent pas, tant ils sont durs, aux clous seuls de les entamer. Ce qui se nomme planche au Brésil pèse comme nos madriers en Europe. La petite pièce destinée à me servir de cabinet, d’atelier, de chambre à coucher et de laboratoire pour l’histoire naturelle n’était éclairée que par la porte. Le toit, couvert avec des branches de palmier, s’avançait très-loin et donnait de l’ombre plus qu’il n’en fallait; mais ce qui était dans un
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certain cas un inconvénient se rachetait par l’agrément d’éviter un peu le soleil. Dans mon installation, les planches massives et les tonneaux vides jouèrent les rôles principaux. Deux tonneaux servirent de table, et j’eus pour chaise une caisse à chandelles. D’une vieille natte je me fis une
Mon installation.
porte. J’avais tout juste de quoi entrer et sortir, mais rien de plus. Sur toute la longueur de ma chambre je disposai en tablettes les deux plus grandes planches, et les deux plus grands tonneaux vides furent remplis de mille objets nécessaires. Tout autour du cabinet s’étalaient mes habits, qui
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achevaient de boucher les vides des planches, déjà remplis en partie par du papier. J’arrangeai alors mes outils pour chacun des états que j’étais venu exercer dans les bois. Je disposai carrément sur les planches de petites bûches pour former des casiers, dans lesquels je mis en première ligne la boîte à couleurs, les papiers préparés pour le dessin et destinés à composer plus tard un album. Venaient ensuite les flacons, les épingles à insectes, les planchettes à aloès que j’avais sciées et passées à la râpe. Le troisième casier contenait les scalpels, les ciseaux, le savon arsenical pour conserver les produits de mes chasses; enfin dans un quatrième se trouvaient les produits chimiques, les balances, et ce livre dans lequel je devais apprendre les premiers éléments de la photographie, art auquel j’étais alors aussi étranger qu’à celui de préparer les animaux, qui d’ailleurs n’étaient, pas encore tués.
Mon hôte, avec lequel j’avais fait la paix, avait choisi entre plusieurs fusils neufs, de fabrication belge, qu’il vendait aux Indiens, le seul qui n’était presque bon à rien, ne voulant pas être assez mon ennemi pour mettre dans mes mains un fusil à deux coups, car on peut se blesser si, par mégarde, on met double charge dans le même canon. 11 me recommanda surtout, quand je chasserais, de bien regarder devant moi, car souvent ses bœufs se couchant dans l’herbe, je pourrais ne pas les voir, et, en tirant sur un oiseau, commettre innocem-
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ment un grand malheur. Pour ne plus revenir sur ce sujet, j’ajoute à cette série d’excellents conseils un autre qu’il me donna plus tard en me voyant monter à cheval, c’était de lâcher la bride à ma monture quand elle voudrait boire, afin qu’elle pût se baisser.
Une fois mes diverses branches d’industrie classées, il s agissait de travailler; mais tout n’était pas terminé. J’avais voulu faire l’économie de la tente nécessaire à la photographie ; il ne me fallut pas longtemps pour me convaincre que c’était impossible. Le premier jour je cassai mon verre dépoli, et comme les pluies étaient venues, l’humidité fit décoller tous mes instruments. Je passai quinze jours à réparer ces malheurs et à me faire une tente, au moyen de quelques étoffés que je trouvai dans mes malles et de jupons achetés à la vieille cuisinière. La tente terminée et cousue avec soin, je l’adaptai à mon parasol de paysagiste, j’attachai à chaque haleine une ficelle, puis à l’aide de pieux que je fichai en terre, je fis en sorte que mon appareil ne fût pas trop agité par le vent, qui, au Brésil, souffle régulièrement tous les jours vers huit heures du matin. Ainsi, avant huit heures trop d’humidité, après huit heures trop de vent : le moyen de rien faire de bon, surtout quand on n’a que des feuilles à reproduire? Tout bien considéré, il fallut abandonner la photographie et revenir à la peinture, d’autant plus que les pluies, qui alors tombaient à torrents, ne permettaient pas de
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sortir. J’avais des Indiens sous la main, je résolus de composer un tableau; mais j’avais compté tout de bon sans mon hâte . Au premier mot sur ce sujet il commença à me faire des objections. Les Indiens sont superstitieux, ils ne voudraient pas poser; et quant à lui, il trouvait délicat de le leur proposer. Je parvins néanmoins à persuader et à peindre un de nos Indiens domestiques. Il ne fallait pas songer à en persuader un second; le premier s’était déjà montré fort mécontent, à ce que m’assura le signor X
J’avais désiré avoir un canot et un homme pour me conduire dans cette rivière d’où, pendant les premiers jours de mon arrivée, j’avais tant rapporté de souvenirs. J’attendis en vain; l’homme et le canot ne vinrent point. J’avais voulu, pour éviter le vent, aller dans l’intérieur des bois faire mes expériences photographiques; pour cela encore me fallait -il un homme pour porter mon bagage. Impossible de trouver cet homme.
Un jour cependant je rencontrai un Indien; je lui prêtai mon fusil, de la poudre, du plomb ; il tua quelques oiseaux; alors je lui proposai adroitement de me servir, lui expliquant qu’une fois mon bagage dans le bois il serait libre de chasser en m’attendant. Je dois reconnaître, au reste, que c’était mon hôte qui m’avait suggéré cette idée d’engager pour ce service quelqu’un à mes frais. J’avais accepté, tout en trouvant ce procédé original chez un individu qui devait mettre tout son monde à ma dis-
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position, et pouvait sans se gêner me céder un esclave pour quelques heures.
Bientôt je m’aperçus, aux regards étonnés de l’Indien, qu’il ne m’avait pas compris; je lui fis signe de venir à la case , espérant que là tout s’arrangerait, mais aussitôt mon hôte le fit travailler pour lui-même, me disant que c’était un paresseux qui ne me convenait pas. Ainsi tout me manquait, tout m’échappait, grâce à l’hospitalité du signor X Je n'avais de ressource que la
chasse, quand la pluie me permettait de sortir. J’y devins en peu de temps fort habile. De retour à la case, je préparais mes oiseaux, mes mammifères, mes serpents. Quant aux insectes, il fallait des boîtes pour les renfermer et j’avais oublié d’en apporter. Heureusement les boîtes à cigares n’étaient pas rares; je sciai des petites planchettes de cactus, je les collai au fond, et mes collections trouvèrent à se placer. Mais il fallait se hâter, car si je laissais par malheur un de mes sujets quelques heures sans le préparer, les fourmis, dans quelque lieu qu’il fût placé, le disséquaient en peu d’instants, en commençant toujours par les yeux. Je passai ainsi la fin de novembre et le mois de décembre à des occupations autres que celles qui pour moi avaient de l’importance; il m’était impossible d’aller dehors faire des études, avec ces pluies qui avaient détrempé tous les sentiers. Je ne pouvais aller peindre les arbres de la rivière, à moins d’entrer dans l’eau jusqu’à mi-corps, car elle
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était débordée à cette époque. J’avais l’habitude d’aller pieds nus, et j’y gagnai des plaies qui pendant plusieurs mois me gênèrent beaucoup pour marcher; elles étaient occasionnées par des essaims de petites mouches, qui s’attaquaient aux jambes, faisaient venir à chaque piqûre une gouttelette de sang; ces piqûres multipliées, superposées, dégénéraient en plaies , d’autant plus difficiles à guérir que, continuant de marcher pieds nus, d’autres insectes, outre les diptères, auteurs du mal, venaient chaque jour F irriter, sans parler des plantes armées de crocs et d’épines.
Gravee par Erhard B.5 onaparte 42
PROVINCE D’ESPIRIT O - SANTO