Endroit défriché et planté
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Mais, dès le début, y trouvant la chasse tout à fait infructueuse, je ne voulus pas y séjourner, et nous reprîmes le large.
Je trouve sur mon journal ce fragment écrit sous l’impression du moment.
Cinq heures du soir. — Nous voici en pleine tempête sur T Amazone. Nous venons d’être forcés de chercher un abri au milieu d’un amas d’arbres brisés. On entend un très-grand bruit dans le fleuve:
Bords du rio Negro.
je ne sais si c’est un effet des courants contraires qui se heurtent. Mes hommes essayent de raccommoder ma voile, qui a été déchirée après avoir failli être emportée. Nous sommes percés à jour par la pluie; le tonnerre semble être sur notre tête. Je suis sous ma tonnelle, assis et couvert de mon parapluie; si cet état dure longtemps , mes effets seront perdus.
Six heures. — La nuit approche ; le temps se calme. Tout à l’heure un grand vautour est venu se
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poser sur un de ces troncs d’arbres brisés au milieu desquels nous avons trouvé un abri. Mon fusil n’est pas parti; l’humidité avait produit son effet. Il n’est pas prudent de quitter le lieu où nous sommes : on s’arrange pour y passer la nuit.
Le beau temps est revenu tout à fait, la voile est raccommodée tant bien que mal, le vent est bon.... V amos!
Vers midi la chaleur était bien forte ; la tourmente avait recommencé à nous ballotter; mes deux singes, qui pendant la tempête de la veille n’avaient cessé de crier, recommençaient de plus belle : mais cette fois le désordre atmosphérique n’eut pas de suite, ce n’était qu’une légère réminiscence. La journée fut bonne et la nuit aussi. On avait poussé au large, et nous descendîmes, nous laissant entraîner par le courant.
J’avais essayé de dormir étendu sur ma natte, à l’abri de ma tonnelle, mais la chaleur ne m’avait pas permis de rester ainsi : il m’avait fallu mettre mes pieds à la place où je mettais ma tête dans la journée. De cette façon j’avais un peu d’air à la figure; seulement ma tête se trouvait un peu plus bas que les pieds, mais du moins je n’étouffais pas.
Plusieurs journées se passèrent sans événement. Nous désirions arriver près d’une de ces plages de sable sur lesquelles on peut descendre, et ce fut une grande joie quand nous vîmes au loin une ligne blanche trancher sur le fond obscur des forêts vierges. Avant ce moment une descente à terre nous était
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interdite : les rivages, à découvert par l’abaissement des eaux, formaient d’immenses degrés, résultat des différentes couches de détritus que le fleuve avait déposées en se retirant. Si on se fût hasardé sur ces marches de terre détrempée, on eût disparu à l’instant même, enfoui à une grande profondeur, sans qu’aucun secours humain vous fût venu en aide, faute d’un point d’appui, pour vous retirer de ce sol mouvant.
Les pagaies firent leur office vigoureusement, et nous touchâmes cette plage désirée. Les Indiens s’empressèrent de tirer le canot à terre. Polycarpe prit son fusil, le garde son shako, et moi tout mon attirail de chasse. Tout le monde avait sauté dans l’eau, qui était tiède, et chacun s’en alla, selon ses goûts, chercher fortune sur toute l’étendue de terrain qu’on pouvait parcourir.
Je ne m’occupai donc de personne, et je partis à l’aventure, forcé de revenir bien souvent sur mes pas ; car de toutes parts je rencontrais des endroits mous et profonds; et comme je ne me souciais pas d’être enterré tout vif, n’ayant pas la chance d’être secouru comme je l’avais été autrefois en Laponie, je choisissais mon chemin. Cette fois ma chasse fut heureuse, et j’eus lieu de me féliciter d’avoir compté sur cet exercice salutaire pour mes approvisionnements.
Ayant été arrêté par des bois impénétrables, je revins près du canot. Polycarpe s’était éveillé; la gourmandise avait produit plus d’effet que mes paroles. Il avait trouvé un grand nombre d’œufs d’une
Bords de l’Amazone.
espèce de tortue que les Indiens nomment tracaja . Les œufs de cette tortue , contrairement à ceux des grosses que je connaissais, ont une coque dure. J’ai cherché vainement plus tard dans le sable les amas d’œufs que ces tortues y cachent. Les Indiens étaient plus heureux; ils les reconnaissent à certaines traces imperceptibles : car je crois me souvenir que les tortues, après la ponte, cherchent à effacer leur piste; les vents et les pluies font le reste.
Je voyais à quelque distance des volées de grands
Les tortues.
oiseaux appelés ciganes, dont nous étions séparés par une petite anse. Nous avons dû nous embarquer de nouveau, et je pus abattre un de ces oiseaux, qui déjà depuis longtemps étaient le but de mon ambition. Je l’apportai triomphalement au canot.
J’étais occupé à recharger mon fusil, quand j aperçus un caïman qui se glissait doucement entre les roseaux. Cette vue n’avait rien de bien rassurant, et tout en reculant je regardais s’il n’avait pas de camarade à terre. Une fois convenablement
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éloigné, je me disposais à lui envoyer une balle dans les yeux, lorsqu’un des Indiens, occupé de son côté à viser des tortues avec ses longues flèches armées d’un fer dentelé, me fit signe de regarder dans le fleuve. Je fus longtemps à distinguer l’objet désigné; enfin, à une assez grande distance, je vis un point noir, quelque chose ressemblant à une tête, et paraissant venir à nous d’une île éloignée de plus d’une lieue. Au premier moment j’eus la pensée que c’était quelque indigène qui venait visiter ses compatriotes. Cependant la grande étendue d’eau qu’il aurait eu à franchir à la nage, et l’impossibilité de nous avoir aperçus de si loin, me firent repousser cette première supposition. Mais si ce n’était pas un homme; qu’était-ce donc?... C’était un jaguar qui nageait droit sur nous. Sa belle tête était en peu de temps devenue visible. Il nous avait vus à son tour, et comme il ne pouvait retourner en arrière pour regagner le bord opposé, force lui était de prendre terre au plus près rivage.
Ne pouvant compter sur Polycarpe, occupé d’ailleurs de ses œufs de tortue, bien moins encore sur le garde et son fusil inoffensif, je profitai de la balle que j’avais glissée dans le mien pour le caïman, et j’attendis. Le cœur me battait bien fort; cette tête que je voyais alors distinctement, il fallait la toucher. J’invoquai le souvenir de mon ancienne connaissance, le brave Gérard. Au moment où j’ajustais, l’animal se tourna brusquement et se dirigea d’un autre côté. Il avait compris. Je me mis à cou-
Chasse au jaguar
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rir pour me trouver directement en face de lui au moment où il poserait le pied à terre, et le tirer à bout portant. Mais dans cette manœuvre je fus arrêté net par des épines, des lianes toutes remplies de piquants. J’avais les pieds nus, il me fut impossible de gravir un petit monticule qui me séparait du lieu où le jaguar allait prendre terre.... En désespoir de cause, je tirai à la hâte, et le touchai sans doute, car il porta subitement une de ses pattes à sa tête en se grattant l’oreille comme l’aurait fait un chat. Je le perdis de vue un instant, et quand il reparut de l’autre côté du monticule, je le vis s’enfoncer dans le plus épais des bois.
Cet épisode de chasse avorté, je me promis de ne plus laisser à l’avenir mes caoutchoucs sur le sable quand je descendrais, et d’emporter mon revolver, dont le poids et les formes anguleuses me gênaient souvent, mais qui, depuis ce temps, ne m’a plus quitté.
De retour au canot, j’ai dû préparer de suite les oiseaux que j’avais tués. Celui qu’on nomme cigane est gros comme une petite poule; il est d’un beau mauve violet; sa tête est ornée d’un panache; il a le tour du bec bleu de ciel, les yeux rouge laque.
Des Indiens sont venus nous proposer à acheter une tortue; ils voulaient la vendre cinq pataquès, à peu près quatre francs cinquante centimes; j’étais occupé à mes oiseaux, je n’ai pas accepté.
C inq heures du soir (extrait de mon journal) . — Je suis encore sous l’influence d’une peur bien moti-
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vée par le lieu où je suis. Nous avions touché, il y a quelques heures, dans un silio où se trouvaient quelques individus. J’avais été faire un croquis pendant que mes hommes causaient. Nous étions déjà bien loin de ce lieu quand je me suis aperçu que j’avais perdu mes lunettes. Ce malheur était grand. Celles-ci étaient les dernières qui me restassent, et j’avais à ajouter à mes griefs contre M. Benoît celui de m’avoir cassé une demi-douzaine de verres de rechange. Quand j’en avais fait la découverte, il n’était plus temps de les remplacer. La chose avait trop d’importance pour me permettre de continuer ma route. Je fis rebrousser chemin au canot, et j’eus l’inestimable bonheur de retrouver mon trésor.
Nous avons longtemps navigué ensuite le long du rivage d’une grande île, sur laquelle il ne fallait pas songer à descendre : ce n’étaient, ainsi que je l’ai déjà dit, que d’immenses degrés de boue, sur lesquels se penchaient des arbres à moitié déracinés. Arrivés à la pointe de l’île, nous avons trouvé une grande plage, et aussitôt tout le monde s’est empressé de se jeter à l’eau et d’amarrer le canot. La chasse et la pêche ont de suite commencé, chacun de nous selon ses goûts.
Je m’étais bien promis de garder à mes pieds des caoutchoucs, pour ne plus être embarrassé comme je l’avais été au sujet du jaguar; mais je dus bien vite abandonner ce projet, car, outre qu’ils me gênaient pour courir dans le sable, ils s’échauffaient au soleil, au point de devenir insupportables.
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La plage se prolongeait fort loin; nous ne pouvions nous procurer du bois pour faire cuire notre tortue : il fallait traverser une immense flaque d'eau. On prit le parti d’embarquer et d’aller à l’aventure en côtoyant. Je restai à terre et le canot me suivit. Nous arrivâmes ainsi à l’extrémité de la dune, et nous fûmes assez heureux pour trouver un rivage élevé bien au-dessus de l’eau et des arbres en quan-
Bords du rio Madeira.
tité : c’étaient d’énormes acajous. Ce terrain était pierreux; il nous fut possible de grimper jusqu’au sommet sans enfoncer. Je fis deux croquis de ces acajous, dont les racines avaient été lavées par les eaux de l’Amazone, quand il avait débordé. Ces racines, ainsi que celles du manglier, ne paraissaient tenir à la terre que par des fils.
Les Indiens firent du feu et y installèrent une grande marmite; ils tirèrent d’abord les œufs et
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en emplirent chacun une grande calebasse qui leur servait tour à tour d’assiette et de verre. Ils y ajoutèrent une certaine quantité d’eau : cela forma une pâte dont ils parurent faire leurs délices; ils avaient déjà procédé de la même façon avec les œufs de tracaja, et selon les habitudes indiennes, ils n’avaient pas songé à m’en offrir. Mais j’y avais songé de mon côté, j’en avais pris une douzaine, que j’avais fait cuire sous la cendre chaude; ils m’avaient paru très-bons. Il est probable que je n’en aurais pas connu le goût si je n’avais mis également la main au tas.
On fit bouillir l’intérieur de la tortue à peu près comme un pot-au-feu, et le plastron, auquel beaucoup de chair restait attachée, fut lié à une baguette et rôti simplement. Nous avions des provisions pour plusieurs jours. Chaque homme prit sa part et la mangea comme il l’entendit. Moi, tirant la gamelle entre mes jambes, je trempai mon biscuit dans le bouillon, qui me parut délicieux. Puis vint la distribution de la cachasse, dont j’augmentai un peu la ration ordinaire pour encourager tout mon monde.
Ce n’était pas une petite besogne que d’aller chercher sur la rive droite de l’Amazone une des bouches du rio Madeira. Le garde, digne pendant de Polycarpe, n’avait encore rien fait d’utile. Mais cette fois il fallait payer de sa personne : il ne s’agissait plus de s’abandonner doucement au courant, il fallait traverser le talweg même de l’Ama-
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zone. Je donnai l’exemple et pris une pagaie; j’en mis une autre entre les mains du garde, et le canot vola sur l’eau. Quelques heures s’étaient à peine écoulées que nous entrions dans ce Madeira, fleuve
Entrée du Madeira.
si peu connu encore et qui devait réaliser toutes nos espérances.
En ce moment je crus apercevoir quelque symptôme de mauvaise volonté parmi tous mes compagnons : la pensée d’avoir pendant longtemps à
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remonter un fort courant semblait leur peser beaucoup. Ce n’était plus le cas de rester des heures entières à regarder couler l’eau; il fallait travailler et gagner son argent et sa nourriture.
En entrant dans le fleuve, au coucher du soleil, nous fûmes assaillis par les maringouins. On sait déjà quelle nuit j’avais passée sur l’Amazone, à bord du vapeur. Les Indiens , qui avaient pris la voile du canot et s’en étaient entortillés avec soin, 11e purent pas plus que moi dormir une seconde. Je m’étais, malgré la chaleur, roulé dans mon manteau; une dame m’avait donné, au Para, un fdet à papillons, j’en enveloppai ma tête. Hélas! à défaut de la tête, mes persécuteurs s’attaquaient aux pieds. Aucun moyen ne pouvant réussir, nos mains battirent en cadence jusqu’au jour, où nous devînmes la proie d’une autre espèce de bourreau. Ce nouvel ennemi était une mouche noire appelée moutouque ; elle agit sur le corps humain comme le taon sur celui des chevaux; elle s’aplatit et reste collée sur la blessure; c’est en petit l’effet de la sangsue. Ainsi que la bourachoude, elle fait venir instantanément le sang à l’endroit où elle se pose. Cette mouche ne voltige pas, elle se tient cachée dans l’endroit le plus obscur qu’elle peut trouver, et de là se lance directement là où elle veut se poser, et s’enfuit de même.
A partir de mon entrée dans le Madeira, j’ai eu tous les soirs les pieds et les jambes enflés, au point de ne pouvoir supporter de chaussures.
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Toutes les fois que n’étant pas couché , je m’asseyais pour dessiner ou faire n’importe quoi, j’avais les jambes plongées dans le petit espace réservé entre mon plafond et les planches sur lesquelles posaient mes bagages. Dans ces régions basses et ombreuses habitaient des hordes de moutouques et de maringouins. Quand, ne pouvant plus supporter leurs piqûres incessantes, je frappais au hasard sur mes jambes, je retirais mes mains pleines de sang. Notre canot faisant beaucoup d’eau, j’avais presque toujours les pieds immergés. Aussi ai -je passé bien des heures, quand j’étais content de mon travail, à guetter les moutouques, pour en noyer quelquesunes. Il fallait voir quel intérêt je mettais à ce nouveau genre de chasse : le cœur me battait, je ne respirais pas pendant que je tenais mes pieds hors de l’eau, et que je les y replongeais vivement quand l’ennemi s’y attendait le moins, occupé qu’il était à me dévorer. Une mort instantanée aurait été trop douce pour lui. J’en avais écrasé des myriades ; j’ai voulu en noyer autant, et je crois que j’y suis parvenu.
Une grande natte recouvrait mes bagages; l’ayant soulevée un matin , je pus admirer le soin que l’affreux Polycarpe avait mis à arranger mes effets. M. Benoît n’eût pas mieux fait. Tout ce qui était fragile, entre autres une corbeille pleine de différentes parures en plumes, était presque entièrement dans l’eau; mon carton à chapeau était aplati. Mais son coffre à lui se trouvait bien garanti, ainsi que
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tout ce qui appartenait aux trois autres. Je fis moi-meme le déménagement, je réparai le désordre le plus que je pus, et j’améliorai ainsi ma place pour la nuit.
Une fois lancé dans la voie du comfort, j’ajoutai à mon manteau et à la natte ma tente de photographe, dont je me fis pour la nuit une sorte de matelas.
Jusqu’à trois heures du matin en proie à une chaleur insupportable , je me sentais peu après couvert d’une humidité froide comme la glace. Alors je remontais bien vite ma natte sur moi, et quelquefois je parvenais à me rendormir. Mais à peine le soleil paraissait-il que les moutouques s’éveillaient et m’arrachaient bientôt au sommeil.
Ne pouvant éviter le soleil comme à bord d’un navire, où l’on se réfugie à l’intérieur, quand il incommode par trop, j’avais fait d’une grande moustiquaire verte, pliée en huit doubles, un rideau derrière lequel je m’abritais. Cela allait assez bien quand le soleil se trouvait en face de moi ; mais quand il venait de l’arrière, où je n’avais pu placer de rideau , je lui opposais mon parapluie.
Je n’ai dit que deux mots, en passant, des singes que j’avais amenés avec moi. J’avais eu la précaution de les attacher de chaque côté du bateau pour qu’ils pussent boire à leur aise. Je dus, au bout de quelques jours, raccourcir leurs chaînes et les rapprocher de l’eau. Les événements du magasin de Victoria s’étaient renouvelés à mon préju-
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dice ; il importait de les éloigner de l’endroit sons lequel je couchais. Comme je les nourrissais avec de la farine de manioc, ils grattaient mon toit pour en retirer les petites parcelles qu'ils laissaient tomber entre les mailles de la natte de palmier qui couvrait ma tente. Ils firent, chacun de leur côté, de petits trous sur lesquels ils appuyaient un œil, comme on le fait à une lorgnette. Tant qu’ils se bornèrent à m’admirer, je ne pouvais pas sérieusement me fâcher; mais à cette admiration succéda le désir de partager avec moi tout ce qu’ils voyaient, et ils commencèrent à agrandir les ouvertures, malgré quelques coups de fouet que je leur faisais administrer par Polycarpe, placé commodément pour ce service. 11 n’est pas nécessaire sans doute de dire qu’il faisait ce que je demandais à ce sujet quand cela lui convenait. Je me souvins, à propos, de l’effet qu’avait produit autrefois mon bâton sur les rats occupés à manger mon toit en peau de bœuf. Ayant enveloppé ledit bâton ferré avec des chiffons pour ne pas crever ma tonnelle et fai®e un mal plus grand que celui causé par les singes, je le poussai avec force à l'endroit où ils grignotaient. Ils firent sans doute d’étranges grimaces, car elles firent retourner les Indiens. Il est vrai que ces grimaces étaient accompagnées de cris à rendre sourd. Après plusieurs expériences ils comprirent qu’il fallait arrêter leurs travaux de démolition. A la moindre démonstration, je n’avais qu’à passer tout doucement par un des trous une
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paille, un petit manche de pinceau, le moindre fétu , pour les faire fuir au bout de leur corde et souvent à moitié dans l’eau. C’était bien autre chose quand je prenais mon fusil; ils en avaient entendu avec effroi la détonation ; mais quand un Indien descendu à terre m’eut rapporté l’oiseau que j’avais tué, ils se mirent à pousser des cris épouvantables. Ces singes étaient fort poltrons, mais très-doux, et excepté de légères tentatives de pillage bien vite réprimées, ils ne me donnèrent pas trop d’embarras à bord de mon canot. Plus tard ce fut autre chose, et leur arrivée en Europe me coûta beaucoup.
Un matin, après une nuit détestable, nous accostâmes sur un banc de sable, près d’une immense berge, taillée par les eaux en forme d’amphithéâtre, avec de vastes gradins très-réguliers. La plage sur laquelle nous avions débarqué était une petite presqu’île basse; on pouvait là planter ma tente sans avoir la peine de préparer le terrain. Je fis pour la première fois débarquer tout ce dont j’avais besoin , et je revis l’affreux Polycarpe faire une addition à sa grimace ordinaire en prenant de ma main chacun des objets que je tirais du canot.
J’obtins là quelques vues photographiques ; mais comme tout, dans ce voyage , devait être obstacle et contrariété , ma tente, déposée un instant sur le sable, tomba sur mes produits chimiques, et si mes clichés ne furent pas perdus, ils furent tout persillés.
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Tout en travaillant j’aperçus le garde Zephirino la tête sous ma tonnelle: j’arrivai au pas de course, et à temps pour saisir au passage sa main tenant une calebasse pleine de cassonade qu’il me volait. Je ne lui dis rien; je remis tranquillement la cassonade où il l’avait prise, et je lui rendis son vase sans avoir l’air fâché le moins du monde; puis je retournai serrer mes objets photographiques.
Immédiatement après survint un événement qui me donna à réfléchir profondément. Mes compagnons avaient pris fhabitude, aussitôt que le canot touchait terre, de se jeter dans le fleuve, en ayant soin de ne pas s’éloigner. Je croyais que , ne sachant pas nager, ils étaient forcés de rester sur le bord. Comme j’avais deux affreux pantalons tout tachés de nitrate, que je changeais quand l’un était mouillé , je me jetai dans l’eau après mon travail, tel que je me trouvais alors, nu-pieds et avec mon pantalon, et je fis, pour montrer ma supériorité de nageur, une foule de tours usités parmi les amateurs de natation. Pendant que j’allais gagnant le large, les quatre Indiens s’étaient assis sur la berge. Tout à coup, à un mouvement de lèvres particulier à Polycarpe, je remarquai qu’il indiquait de la tête quelque chose que je ne voyais pas. Tous les yeux se tournèrent du même côté, mais pas un mouvement ne se fit dans le groupe des spectateurs; ils restèrent immobiles. Je ne sais pourquoi un frisson me saisit; en quelques brassées, je pris terre, et je me mis à courir, sans m’expliquer la cause de
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cet effroi instinctif. Arrivé près des Indiens , je compris tout. Quelques secondes de plus et je devenais la proie de plusieurs caïmans découverts et montrés par le fidèle Polycarpe à ses camarades, qui, ainsi que lui, attendaient le résultat d’une rencontre probable entre ces animaux et moi. Décidément j’avais eu raison de me livrer à l’exercice du revolver. Je me jurai de nouveau de me tenir sur mes gardes et, vivant avec des Indiens civilisés, c’est-à-dire avec des hommes sur lesquels je ne pouvais compter et dont je devais me défier, d’agir, moi aussi, en Indien. J’avais eu, en partant du Para, la bonne pensée de donner à Polycarpe une somme d’argent égale à celle de ses gages. Je voulais en faire autant pour les autres. Ce que je venais de voir, ce que je savais déjà de leur caractère, ne m’encouragea pas à persister dans mes bonnes intentions.
Le soir même de cette aventure, pendant que mes hommes faisaient du feu pour cuire du poisson, j’allai, selon ma coutume, chasser au bord de l’eau. Je tuai trois magnifiques engoulevents d’une espèce particulière , et ce ne fut pas facile , car j’étais alors enveloppé dans une nuée de moustiques blancs, qui ne piquaient pas, mais dont le bruit m’étourdissait. Je restai bien cinq minutes dans ce brouillard vivant, pareil à ces tourbillons d’éphémères qu’on prendrait pour de la neige. J’ai espéré quelque temps avoir trouvé dans mes engoulevents une espèce inconnue , mais de retour
Un bain dangereux.
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en Europe, je viens d’avoir la certitude qu’ils étaient déjà décrits, quoique fort rares.
Le même soir, ayant ramené le canot au milieu du fleuve pour y passer une nuit tranquille, au milieu des bourdonnements des moustiques blancs, nous avons, pour la première fois, rencontré sur
Petit bias du Madeira.
le Madeira un canot monté par un Indien. Celui-ci a préféré un hameçon à de l’argent pour me vendre un poisson qu’il venait de tuer avec une flèche. Je n’ai rien mangé de meilleur en ma vie que ce poisson, rôti au bout d’une baguette, seule méthode qu’emploient les Indiens.
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Tout en remontant le rio Madeira, j’avais fait des albums, avec ce gros papier d’emballage dont on m’avait fait présent, et comme les bois devenaient de plus en plus magnifiques , je faisais
Bords du Madeira.
pagayer d’un bord à l’autre, n’ayant que l’embarras du choix.
Je voyais, entre autres bizarreries, d’immenses escarpolettes fleuries habitées par des légions d’oiseaux, et qui avaient l’air d’être mises en mouve-
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ment par des bras invisibles. Sur des arbres énormes, des centaines de nids pendaient comme des fruits et se balançaient au moindre souffle de vent. De presque chacun de ces nids sortait une tête armée d’un bec blanc et rose : c’étaient des caciques. Il m’a été facile de m’en procurer quelques-uns. Mais quand j’ai voulu essayer de faire manger mes petits captifs, j’ai découvert sur chacun d’eux une particularité bien inattendue : ils avaient dans la chair une quantité de parasites; quelques-uns en étaient presque dévorés. Une mouche dépose dans ces nids ses œufs, toujours en grand nombre; d’une substance gluante , ils s’attachent au corps des jeunes caciques, et quand ils éclosent, la larve s’introduit sous la peau et grossit tellement que j’en ai trouvé de la capacité d’un petit haricot. Ces pauvres petits oiseaux étaient enflés sur tout le corps ; le trou qu’avait fait la larve était bouché à la partie postérieure ; et il me fallait l’agrandir avec la pointe du scalpel pour les retirer.
Ce même jour et pour la première fois depuis notre entrée dans le Madeira nous vîmes, sur une petite hauteur, une case en réparation; car elle avait été brûlée en partie. J’étais toujours content de mettre pied à terre sur un terrain solide, et aussitôt le canot amarré, je pris mon fusil et je me mis à grimper. L’habitant principal de ce lieu était un individu à l’air dur et sauvage. Je lui demandai de suite s’il y avait derrière sa case un sentier pour aller dans le bois. Ma tournure ne
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prévenait pas en ma faveur. J’ai dit que mes pantalons étaient tachés du haut en bas par le nitrate d’argent; mon chapeau de planteur, détrempé par la pluie, frangé de déchirures, se repliait de tous côtés et me cachait en partie le visage ; mes armes seules pouvaient inspirer jusqu’à un certain point la confiance, sans parler de ma chaînette d’acier, qui n’avait pas encore eu le temps de se rouiller. Je lais-
Case au rio Madeira.
sai mes Indiens causer avec ce monsieur, car c’en était un, et non un mulâtre; c’était un blanc, un vrai blanc comme moi; et, passant outre, j’allai chasser. Ma chasse ne fut pas longue; j’avais tiré un oiseau rouge, le scarlate, mais quand je voulus aller le chercher au milieu d’une forêt de broussailles, une nuée de moustiques, armés cette fois d’instruments offensifs, me força à fuir à toutes jambes. Ce n’étaient plus les moustiques blancs. Ma
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fuite mit tout le monde en belle humeur; je crus voir sourire les Indiens. Quant à l’homme blanc, il ne se gêna pas pour exprimer ses sentiments, et il me cria: «Adio, senhor Francese! » en éclatant de rire. J’eus le bonheur de riposter par le seul mot qui pût mettre un terme à cette hilarité : « Adio, senhor mulâtre! » et nous poussâmes au large. Le coup avait été tellement rude, que cet homme si gai descendit aussi vite que j’avais fui, et il me cria, jusqu’à ce que sa voix se perdit tout à fait dans l’éloignement : « Je ne suis pas un mulâtre, senhor Francese, pas plus que Portugais, senhor Francese; je suis Brésilien, senhor Francese! »
Nous mouillâmes la pierre, qui nous servait d’ancre, au milieu du fleuve, un peu resserré en cet endroit. Pendant la nuit un vent très-fort nous fit craindre d’être emportés, malgré cette précaution, et nous fûmes forcés d’aller nous amarrer sur un des bords, sans redouter cette fois les moustiques, toujours chassés par la plus faible brise. Les Indiens, ne pouvant résister à la tourmente, s’étaient serrés les uns contre les autres et avaient tiré sur eux la grande natte : heureusement il ne pleuvait pas. Mes pauvres singes poussaient des cris lamentables. Quant à moi, je m’étais entortillé dans mon manteau; mais dans ma tonnelle, ouverte aux deux extrémités, le vent l’enflait quelquefois comme un ballon, malgré mes efforts pour le serrer près de moi.
Je me disais en luttant de la sorte que si j’étais
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assez heureux pour rapporter quelques croquis en Europe, je pourrais bien les avoir achetés un peu cher. Ces réflexions reviennent peut-être sous ma plume plus souvent que je ne le voudrais. Qu’on me les pardonne, elles n’ont pas pour but de me donner un air intéressant. Je ne cherche pas à me poser en héros; malheureusement je suis blasé sur les dangers, et c’est à peine si j’ose en parler. Seulement, il faut probablement avoir, pour entreprendre des voyages dans les glaces du pôle, ou dans les solitudes brûlantes de l’équateur, quelque organe oublié de Gall et de ses disciples : car moi aussi je pouvais peindre tout à mon aise, les pieds sur des tapis pendant l’hiver; je pouvais, comme d’autres, aller continuer à la campagne un travail inachevé, et jouir l’été de tous les agréments d’une vie indépendante. C’est donc, sans doute, cet organe inconnu qui m’a poussé à aller chercher des contrastes aussi grands que ceux que la zone équatoriale oppose à la zone arctique. On m’a engagé à raconter mon voyage parce qu’indépendamment de mes notes écrites au jour le jour, j’avais rapporté des vues peut-être intéressantes; ce n’est pas ma faute si, en disant ce qu’elles m’ont coûté de peines, de fatigues, je me vois forcé de me répéter.
Le lever du soleil fit, contre l’ordinaire, tomber le vent; on répara les avaries, on vida le canot; je fis comme les autres avec ma calebasse, et nous reprîmes le large. Toute la journée on passa devant des éboulements, présentant presque tous l’as-
Les arbres suspendus,
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peet de cirques ayant pour gradins des couches de terrains mouvants, séparées par de grands arbres déracinés, retenus par de nombreuses lianes à ceux que le fleuve n’avait pas pu emporter. J’avais fait approcher le canot d’un de ces endroits : outre mon désir de faire des croquis, j’avais la chance d’y tuer quelque oiseau ou quelque singe, que j’apercevais de loin.
Bien que les Indiens n’expriment jamais ce qu’ils pensent, j’avais cru voir que le mouvement ordonné n’était pas agréable aux miens. Polycarpe pérorait alors. Cet affreux Polycarpe prenait dans ses narrations un air si doux, qu’il me faisait oublier sa figure féroce. Il commençait à parler sur un ton ordinaire; peu à peu sa voix baissait et il me semblait entendre au loin un chant mélodieux; ce n’était plus une voix humaine; il me magnétisait! Que disait-il? Était-ce l’histoire des hommes de sa tribu, dépossédée des domaines de feuillage où ils régnaient autrefois en souverains? Parlait-il de ces joies inconnues qu’ils iront trouver dans les grands territoires de chasse? Je ne sais, mais on l’écoutait en silence; la pagaie glissait sur l’eau. Souvent luimême s’endormait, la main appuyée sur la barre du canot ; malgré moi et malgré l’antipathie que son mauvais vouloir m’inspirait, j’oubliais tout et je lui pardonnais.... Mais bientôt ce misérable se chargeait de la transition. Cette fois, par exemple, il fut réveillé par ses camarades, qui, à un détour que le canot avait franchi, avaient vu ainsi que
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moi une terre blanche à une grande distance. J’ai dit tout le plaisir que nous avions à aller chercher fortune sur les plages, selon nos goûts particuliers. En avançant je crus distinguer de grands oiseaux roses, que je pris d’abord pour des flamants. Je brûlais d’être à terre; plus nous approchions, plus je voyais de richesses à conquérir, entre autres un oiseau bien plus grand que les autres, perché sur une longue patte et qui avait l’air de dormir. A peine le canot eut-il touché le fond, bien qu’il fût encore éloigné du sable sec, que déjà debout, j’étais disposé à sauter quand les Indiens l’auraient amarré, selon leur usage. C’était, je crois, la seule circonstance où ils se pressassent un peu. C’était d’abord le garde qui se jetait à moitié dans l’eau, avec ou sans shako, selon la hauteur du soleil; puis les deux rameurs, pendant que Polycarpe , toujours prudent quand il s’agissait de travailler, cherchait un objet qu’il ne trouvait que quand il ne redoutait plus d’avoir à aider ses camarades.
Cette fois le garde n’avait pas quitté le canot, il regardait; les rameurs attendaient, la pagaie à la main. En me retournant, je vis Polycarpe encore assis; je lui dis : « Eh bien! nous restons là? » Il me fit une réponse évasive. Les Indiens ne bougèrent pas. L’oiseau rouge posé sur l’autre patte semblait nous avoir éventés; ces fainéants d’indiens allaient être cause que de tout ce que je convoitais je n’emporterais rien! N’écoutant que mon impa-
tience, j’avais déjà un pied hors du canot, quand, voyant cette immobilité à laquelle je n’étais pas accoutumé, au lieu de m’élancer, mon fusil à la main, le plus près possible du rivage, je pris une perche longue d’une quinzaine de pieds, qui nous servait de mât, je sondai le sable contre lequel nous 'étions appuyés. La perche s’y enfonça à plus de moitié sans toucher le fond!...
Je ne puis dire ce qui se passa en moi en comprenant le péril que je venais de courir : je fus saisi d’un tremblement nerveux qui un instant paralysa toutes mes facultés. Je tenais cette perche dans mes mains crispées, bien convaincu que mes compagnons, n’osant se défaire de moi ouvertement, profiteraient de toutes les occasions naturelles qui se présenteraient, et qu’ils avaient compté sur ces sables mouvants. Si je m’y fusse perdu, ce n’eût pas été de leur faute, mais de la mienne; ils seraient revenus à Manaos, après s’être partagé mes dépouilles.
Combien de temps dura l’espèce d’atonie dans laquelle j’étais plongé? Je ne sais; mais tout à coup, passant de l’immobilité à la fureur, je fis tomber à plomb sur chacun de mes guides une grêle de coups. Ils avaient fait de moi non plus un homme , mais un démon. J’aurais alors donné tout au monde pour les voir regimber et prendre à leur tour l’offensive , personne ne bougea, et comme Polycarpe était le plus coupable, je lui brisai sur la tête une pagaie, ce dont le misérable dut être content : il n’avait plus à s’en servir.
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Après cette exécution , je me jetai sur ma natte et je fermai mes rideaux; j’armai mon revolver et j’attendis.
Mes réflexions étaient bien tristes; je cherchai dans ma mémoire ce que j’avais pu faire à ces hommes pour qu’ils me fussent aussi hostiles. Qu’avais-je fait à ce Polycarpe? Il avait été constamment mon ennemi. Je n’ai pas cru devoir m’appesantir sur les mille inconvénients qu’il a semés sous mes pas, dans la crainte de passer pour vouloir faire un pendant à Benoît. J’avais suivi le conseil de fermer les yeux sur ses défauts; j’avais tout enduré; quant aux autres, pour leur rendre le travail moins pénible, je les encourageais, je jouais avec eux, je les aidais souvent à ramer; je n’avais pas grondé le garde quand il m’avait volé; et voilà le résultat de ma bonté !
Pendant que j’étais livré à ces pensées, sans oublier certaines précautions devenues nécessaires , comme d’emplir mes poches de balles, d’en glisser dans mon fusil, d’attacher mon sabre à ma ceinture, un conseil se tenait à voix basse sur l’avant du canot, j’en connus peu après les résultats : Je le sentis qui changeait de place; chaque Indien avait pris sa pagaie; le garde avait, contrairement à ses habitudes, saisi la sienne; Polycarpe avait commandé la manœuvre à voix basse : une minute après nous étions en route.
Et voilà ces hommes dont autrefois j’avais déploré le sort, ces hommes pour lesquels j’avais tant de
Le gouffre de sable,
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sympathie quand je lisais en Europe le récit des souffrances que les blancs leur ont infligées. On m’avait bien dit qu’ils étaient perfides ; depuis que je vivais côte à côte avec eux, j’avais cherché à F oublier. J’ai été bon pour eux et ils ont voulu me perdre.... désormais ils ne trouveront en moi qu’un maître. Ma vie tient à ce rôle obligatoire.
A dater de ce moment, je ne permis plus au garde d’être à mes côtés, sur la natte; je lui fis ôter ses armes de ma tonnelle. J’avais souffert le matin qu’une tortue fût déposée dans le canot, près de moi; elle fut également transportée à l’avant. Je ne parlai plus à Polycarpe qu’en fronçant le sourcil. A l’heure de la distribution de la cachasse , je la fis comme à l’ordinaire : personne ne parla. Le lendemain , voulant dessiner, je n’eus qu’à faire un signe, et en quelques coups de pagaie j’étais, pour la première fois, exactement où j’avais le dessein d’aller; les Indiens avaient compris. Si parfois j’eus ensuite à répéter un ordre, j’étais certain que la mauvaise volonté n’y était pour rien; l’on n’osait plus en montrer.
Une seule crainte me resta après cet événement dont je tirai si bon parti, crainte qui ne s’est jamais dissipée tant que j’ai navigué dans mon canot solitaire. Quand j’allais dans l’intérieur du bois, le cœur me battait avec violence en revenant ; mon imagination me faisait toujours voir le canot fuyant à 1 horizon, et m’abandonnant dans le désert pour
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y être dévoré par les bêtes fauves ou pour mourir de faim.
En attendant, je profitai de mon coup d’État. Aussitôt qu’un oiseau était en vue, perché sur quelque branche, les Indiens se retournaient pour me l’indiquer, et Polycarpe dirigeait habilement le canot de ce côté, combinant avec adresse le coup de barre qu’il avait à donner pour me mettre à portée de tirer, ce que je faisais toujours assis, sans trop me déranger, mon fusil étant posé devant moi; f Indien qui était du côté du rivage se baissait, et je tirais par-dessus sa tête. Quelquefois mon coup de fusil mettait en émoi des tribus inaperçues de singes qui nous suivaient alors en sautant de branche en branche et en faisant la grimace.
Cependant, même sur le rio Madeira, le gibier ne vient pas toujours s’offrir aux coups du chasseur; le paysage n’est pas toujours pittoresque, surtout quand les grands acajous bordent les rivages de leurs troncs lisses et blancs et de leurs larges feuilles clair-semées. Alors je me contentais de mettre de l’ordre dans mes ateliers : les scalpels étaient repassés soigneusement, les crayons taillés finement; je lavais mes glaces, et je n’oubliais pas mes armes. Ces moments-là n’étaient pas précisément perdus.
Quelquefois, après une journée brûlante, je m’asseyais sur ma tonnelle, je prenais mes deux singes sur mes genoux, ce qui pour eux était le bonheur suprême , d’autant plus que les oranges et les ba-
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nanes, quand il y en avait, n’étaient pas épargnées. Je restais là bien avant dans la nuit, pendant que mes Indiens dormaient, sur la foi de la pierre qui nous tenait lieu d’ancre. Ma petite embarcation s’enlevait en noir sur le fond uni et brillant du fleuve, qui reflétait un beau ciel; aucun cri ne se faisait en-
Les singes du canot.
tendre ; je pouvais penser que j’étais seul : mes singes avaient à leur tour cédé au sommeil. J’avais passé déjà bien des heures, à bord des navires, à contempler l’immensité, à regarder sans voir, ou à suivre les différentes formes que prennent les nuages poussés par le vent. Mais alors il m’était impossible de
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m’isoler complètement ; j’avais des compagnons , j’entendais, au milieu de mes rêveries, le commandement d’un officier, le sifflet d’un contre-maître. Ici, rien; la nature était muette; ma barque semblait glisser dans l’espace.... Trouvera-t-elle un port?... En rêvant ainsi tout éveillé, je finissais toujours par m’associer au calme qui m’entourait, et je m’endormais à mon tour, pour me lever en sursaut, tout couvert de la rosée de la nuit. Je rentrais bien vite alors pour me sécher dans mon manteau en attendant le jour, le soleil et les moutouques.
C’est à travers ces alternatives que nous arrivâmes devant plusieurs sitios à l’état de culture et parsemés de cases en bon état. Nous touchions à Canoma; là était le véritable Madeira. Nous venions de remonter un de ses bras secondaires, et j’avais le projet d’en redescendre un autre, le Parana- Miri, qui complète du côté de l’Orient le delta que le rio Madeira forme à son confinent avec l’Amazone.
Arrivés en face de Canoma, nous passâmes la nuit sur l’eau, pour être prêts à descendre le lendemain de bonne heure.
Le vicaire de ce lieu pour qui j’avais une lettre était absent; mais son frère me reçut si bien que je le priai de me procurer de suite un modèle.
Dans ce petit endroit , habité seulement par le vicaire et quelques Portugais sous ses ordres, on faisait construire une église, et plusieurs Indiens à peu près sauvages avaient été requis pour ce travail.
Canoma.
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Il y avait là une tribu entière de Mundurucus : hommes, femmes et enfants. Ces Indiens sont les plus estimés pour leur douceur, leur bravoure et surtout leur fidélité.
La plupart d’entre eux étaient à moitié vêtus; les femmes avaient de tout petits corsets descendant sur la gorge, et celles qui avaient des jupes les attachaient fort bas. Ces braves gens passaient la journée à travailler et à rire aux éclats avec leurs femmes , grosses et fraîches gaillardes, qui alors 11e s’inquiétaient guère si leur corset ou leur jupon se dérangeait un peu. Ces Indiens-là m’auraient réconcilié avec les autres.
Je savais que les Mundurucus habitaient les bords de la Madeira; on m’avait assuré que plus haut je trouverais des Araras , tribus dangereuses et ennemies des Mundurucus. Je voulais, à tout prix, rapporter quelque souvenir palpable de ces peuplades non encore civilisées; mais les renseignements me manquaient tout à fait. Aussi , me confiant à la destinée, comme les Turcs à la fatalité, je quittai Canoma et je fis prendre de nouveau le large à mon canot.
Si mes Indiens ne réclamèrent pas, ils 11e purent s’empêcher de montrer quelques signes de mécontentement quand j’ordonnai de ramer du côté de l’intérieur, d’où descend le Madeira. Plus nous remontions vers le sud, plus les arbres me paraissaient élevés. Quatre jours se passèrent sans qu’il fût possible d’aller à terre; mes provisions étaient
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presque épuisées , et forcé d’être constamment assis ou couché, j’attendais avec bien de l’impatience l’occasion de changer de position et de contempler autre chose que des terres mouvantes et des arbres brisés. On m’avait dit à Manaos que je trouverais sur le Madeira, depuis l'embouchure jusqu’à Ca-
Bords du rio Madeira.
noma, des provisions en quantité, et, entre autres, du gibier ; et cependant nous n’avions rencontré que de rares Indiens, auxquels on avait acheté deux tortues et un poisson.
J’avais heureusement une provision de pain ; mais quand fut consommée celle qui se trouvait à
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ma portée, et que je dus recourir à la réserve placée sous mon parquet, je fus terrifié. Les pluies m’avaient déjà détérioré des objets sans importance, en déteignant des rideaux verts , dont la couleur avait fait tache sur d’autres effets , mais cette fois
Indien mundurucu.
le dommage était bien autrement grave : tous mes biscuits étaient collés les uns contre les autres, ne formant qu’un seul morceau gluant et de couleur bleu sale. C’était le commencement de mes privations. Je passai une partie de la journée h déta-
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cher chaque biscuit et à le laver dans mon coui 1 plein d’eau, m’efforçant d’enlever autant que possible ce bleu, qui ajoutait au moisi naturel une apparence plus repoussante encore. Je fis sécher au soleil mes pauvres provisions. Il s’en perdit bien
Flore du bassin de l’Amazone.
un peu, car je 11e pus me décider à manger ce qui était par trop pourri; cependant, comme j’ignorais ce qui m’était réservé, je n’en fis pas moins mon possible pour sauver ces malheureux restes.