‹ Deux années au BrésilChapitre 11 sur 16 · Sorte de calebasse · texte numérisé non relu

Sorte de calebasse

VOYAGE AU BRESIL

La cachasse, dont une partie m’avait été volée de nouveau, avait pu se renouveler à Canoma. Je donnais, outre la cachasse, des poignées de farine aux Indiens; ils la mêlaient avec de l’eau, et cette boisson paraissait leur être fort agréable. J’avais

augmenté leur portion, mais depuis mon coup d’État je ne leur en donnais plus qu’une fois par jour; je commençais sérieusement à sentir la nécessité de nous mettre à la ration. En attendant mieux, je fis pousser le canot à terre pour faire une cueillette de

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limons et d’oranges, que j’avais aperçus au sommet d’un monticule. Ces limons me servaient à aciduler à la fois mon poisson salé et ma boisson : avec mon coui rempli de limonade légère, je me passais très-bien de boire du vin. Mais peu à peu ce régime altéra ma santé; car, si je buvais beaucoup, je ne mangeais presque pas. J’avais économisé mon fromage de Hollande; un jour il fallut l’entamer. J’ai oublié de dire qu’à Manaos on m’avait fait présent d’un cube de fromage d’une espèce particulière, et qui devait sans doute subir pour être mangé une sorte de préparation que j’ignorais, ou peut-être fallait— il un outil spécial pour l’entamer. J’avais, dans la crainte de le voir encore durcir, commencé par celui-là. Cette crainte était puérile : ce fromage était déjà passé à l’état fossile quand il entra dans la caisse aux provisions. J’essayai sur lui tous mes outils, depuis le canif et le scalpel jusqu’aux couteaux et au sabre; rien ne put l’entamer, et j’aurais sans doute pris le parti de l’abandonner comme aliment , pour le conserver comme minéral , si , par bonheur, mon sabre ne se fût trouvé d’un côté orné d’une scie. J’avais donc deux fois par jour scié mon repas, en recueillant les miettes bien précieusement dans mon chapeau.

Mais je venais de terminer le dernier morceau, et dans ma gourmandise, qui prenait quelquefois le pas sur l’économie , je me délectais à la pensée que j’allais trouver quelque chose de bon cette fois dans ce fromage de Hollande si chèrement acheté,

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si longtemps conservé ; et puis c’était nouveau de forme : l’artiste perçait même dans mes convoitises ; il m’était agréable de voir un rond succéder à un carré. Un beau jour donc , m’étant bien assis sous mon toit, que j’aurais pu au commencement du voyage appeler un toit de verdure, mais qui alors

Les singes des bois.

n’était pins qu’un affreux paillasson, après avoir bien assujetti mon coui plein d’eau, dans mon chapeau, à portée de ma main, j’avais placé entre mes jambes le mets désiré. Puis dessinant une petite place, avec mon couteau, sur la croûte, j’appuyai doucement dessus, comme on le fait pour enlever le couvercle

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d’un vol-au-vent. N’ayant pas probablement appuyé assez fort, je recommençai, et à chaque épreuve j’ajoutai un effort de plus au précédent. L’arme inutile me tomba des mains, un léger frisson me parcourut tout le corps. M’avait-on trompé? Avais-je, par mégarde, acheté l’enseigne du marchand et fait la conquête d’un fromage de bois? Cette fois, je n’allai pas essayer tous les outils tranchants; c’eût été du temps perdu inutilement : la scie, bien dirigée, fit encore son office. Ce boulet était bien un fromage, mais il avait peut-être encore plus que l’autre le sentiment de la résistance ; car pour y goûter je fus forcé d’employer une vrille afin de faire un léger trou au milieu. — Une fois entré dans la place, je répandis dans le trou un peu de beurre, qui, grâce à la température, était à l’état d’huile, et je pus augmenter ensuite, à l’aide de mon couteau, l’ouverture ainsi détrempée. Cet excellent repas fut pris sous les yeux de mes deux singes, postés à une des fenêtres de leur observatoire.

L’AMAZONE

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