‹ Deux années au BrésilChapitre 8 sur 16 · MANAOS ET LE RIO NEGRO · texte numérisé non relu

MANAOS ET LE RIO NEGRO

Courses dans Manaos et dans les bois. — Cascade. — Le nègre hospitalier. — Une ménagerie. — Installation dans les bois du rio Negro. — Solitude. — Travaux. — Indiens Muras. — Achat d’un canot. — Les vautours. — Les tortues. — Apprêts de départ.

Le bon M. 0*¥***, au sortir du bateau, me conduisit à sa maison, où il me donnait l’hospitalité. Mais comme depuis quelques mois il était absent, on avait fermé la chambre qu’il me destinait; quand les volets furent ouverts, une nuée de guêpes nous fit fuir avec précipitation. Elles avaient, pen-

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dant l’absence du maître, construit plusieurs nids, qui, malgré tous nos efforts, ne furent pas abandonnés; car, chassées d’un côté, elles revenaient de l’autre. Il fut convenu, de guerre lasse, que je pendrais mon hamac dans le salon, quand mes effets seraient débarqués.

Ma première visite fut pour le colonel de la garde nationale; il eut la complaisance de m’accompagner chez le vice-président de la province du haut Amazone. Là je trouvai le chef de la police, pour lequel j’avais également une lettre d’introduction. Ces messieurs eurent la bonté de se mettre à ma disposition, et me firent beaucoup d’offres de services.

De là j’allai remettre mes autres lettres, profitant de mon insupportable toilette pour en finir d’un seul coup. L’une des personnes m’offrit d’aller dîner chez elle tous les jours à midi. Cela tombait à merveille, puisque j’étais certain d’autre part de ne pas coucher dans la rue.

J’allai ensuite chez un Italien, où je me sentis à mon aise. L’excellent M. Costa Geronimo m’obligea de tout son pouvoir, quitta de suite ses affaires et m’offrit d’aller à bord avec moi, faire débarquer mes bagages.

Il fallut pousser l’affreux Poly carpe pour le décider à nous aider un peu. J’avais une malle qui n’avait jamais été portée que par un seul nègre; deux Indiens, que nous pûmes nous procurer à grand’peine, se mirent après celle-ci, et si nous

Maison du président de Manaos.

\ 0 11 a g e al brlsil.

n'y eussions mis bon ordre, un troisième les eût aidés. Quant à Polycarpe, il se chargea de son coffre .

Je fis connaissance, par l’intermédiaire de M. Costa, d’un Français venant de Lima: il faisait de l’horlo-

gerie et du daguerréotype.

Cependant la nuit était venue, et chacune des personnes chez lesquelles j’étais allé me croyant engagé ailleurs, n’avait songé à m’inviter à diner. S’il m’eût été possible d’aller dans un hôtel, ce n’eût rien été; mais moins encore là qu’ailleurs il ne fallait y songer. J’errais de côté et d’autre, espérant que la Providence me prendrait en pitié, quand je rencontrai le Français dont je viens de parler. Je lui exposai ma détresse, à laquelle il ne pouvait pas grand' chose, car il vivait dans une maison particulière, recevant l’hospitalité, impossible à acheter ici avec de l’argent. Il essaya cependant de me tirer d’affaire : nous entrâmes chez un individu qui lui louait une chambrette, et qui, par faveur, me vendit fort cher un morceau de pain, du beurre rance dans du papier et une bouteille de vin de Portugal. Puis, après ce repas un peu exigu, j'allai accrocher mon hamac chez M. CP****, ignorant oû était Polycarpe. Le lendemain il était couché en travers de ma porte.

De bonne heure et sans voir personne, je partis à la découverte, décidé à me loger près des bois, en supposant que cela fût possible toutefois : car déjà, de même qu’au Para, et plus encore, j’avais

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été découragé, et cela devenait désespérant. Mon temps s’écoulait; il fallait à tout prix accomplir la mission que je m’étais imposée.

Nous marchâmes bien longtemps, Polycarpe et moi, sans qu’un seul oiseau se fit voir; le pays était monotone, sans intérêt. Nous cheminions à l’aventure, et je commençais à perdre courage, lorsque j’entendis au loin le bruit d’une cascade, qui fit sur moi le même effet qu’une trompette sur un cheval de bataille. De ce moment je ne connus plus la fatigue, et je débouchai au milieu d’une immense clairière, suite d’un défrichement. Tout autour s’élevait des arbres d’une prodigieuse grandeur. Leurs troncs, en partie desséchés, n’ayant conservé que peu de verdure, étaient lisses et polis. Les lianes, dépouillées aussi, semblaient au premier aspect de véritables cordages. Avec un peu d’imagination, on eût pris cet ensemble fantastique pour les agrès d’innombrables navires, d’autant plus que la base du tout était dans l’eau. Cette eau, lac ou étang, était une dérivation de la grande cascade dont le bruit m’avait attiré là. Comme celle du rio Negro, cette eau était noire, et probablement avait la même origine. J’ai su plus tard que l’on attribuait cette couleur à la quantité de salsepareille dont les terres de l’équateur, que baignent ces eaux, sont couvertes. Je laisse à plus savant que moi le soin de décider si cette question présente quelque probabilité.

Je suivis quelque temps la petite rivière : c’était

bien ce que je cherchais pour mes études; mais il ne fallait pas songer à aller tous les jours si loin. J’étais à réfléchir si, pour venir vivre là, je ne me ferais pas construire une baraque, ainsi que je l’avais fait ailleurs un an auparavant. Polycarpe, que j’avais envoyé à la découverte, arriva au petit pas, comme il était parti, se conformant ainsi à l’usage indien de faire toujours à sa tête et non autrement : car je lui avais dit d’aller vite et de revenir de même s’il découvrait quelque chose d’intéressant pour moi. Il savait ce que je désirais. Il vint donc très-doucement, et pour m’indiquer qu’il avait trouvé ce que nous cherchions, il commença à se servir d’un procédé qui lui était propre : au lieu de m’indiquer avec le doigt ce dont il était question, il se tourna du côté d’où il venait, et, levant la tête de bas en haut, il forma avec les lèvres la voyelle U, ainsi que le recommande le maître de langues dans le Bourgeois gentilhomme. Plus tard, et pour varier, il imitait instinctivement les carpes de Fontainebleau mangeant le pain que les badauds leur distribuent chaque jour.

Sur cette indication, je me risquai au milieu d’une quantité de buissons épineux, et enfin je vis ce que je n aurais pas osé espérer : une case habitée et une autre, plus éloignée, à moitié construite. M. Benoît eût triomphé et se fût posé carrément; l’affreux Polycarpe profita, pour s’asseoir, du petit temps d’arrêt que m’imposa la nécessité d’enlever quelques épines qui m’étaient entrées dans les jambes.

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Le lieu où je me trouvais avait été défriché en partie. Ensuite on avait planté du manioc, qui sortait à peine de terre dans certains endroits. Les feuilles piquantes au milieu desquelles je venais de me fourvoyer avaient poussé dans le terrain dédaigné par la culture.

Quand j’arrivai près de la case qui me paraissait habitée, je me vis entouré d’une foule d’animaux de toutes sortes, dont aucun, excepté les chiens et une famille de chats, 11e ressemblait à ceux d’Europe. Un perroquet de l’espèce amazone était perché sur la barre de bois que formait l’arête du toit de palmier; quelques lioccos noirs à bec rouge, un peu semblables à des dindons, vivaient, ainsi que d’autres oiseaux domestiques, en bonne intelligence. Sur la porte, un grand nègre, d’aspect très-vigoureux, se tenait les bras croisés; un fusil de munition, pareil à ceux de l’armée, était à ses côtés. J’allai directement à lui, suivi, à cent pas au moins, de Polycarpe, que j’avais distancé de beaucoup; car il avait dû perdre du temps pour se relever.

Je savais toute P importance d’un blanc en présence d’un nègre, et j’allai m’asseoir dans la case, en passant près de celui-ci et lui faisant seulement un petit signe de tête amical.

Je demandai à mon homme à qui appartenait ce terrain défriché, ces cases, et à quel titre il était gardien de tout cela, puisque je 11e voyais personne autre que lui. Avant de me répondre, il alla me chercher dans une calebasse de l’eau fraîche; il y

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versa un verre de cachasse et vint me l’offrir trèsrespectueusement. Il m’avait vu m’essuyer le front avec mon mouchoir. J’acceptai avec plaisir : je crois que s’il m’avait donné de la farine de manioc, à moi qui ne l'aimais pas, j’aurais accepté de même. Polycarpe arriva enfin, il devait m’aider dans cette

Case dans un défrichement près du rio Negro.

conversation, nn peu embarrassante, vu le peu de portugais que je possédais.

J’appris que tout cela appartenait au colonel B*****, commandant d’armes de Manaos; que Chrysostome, le nègre, était soldat, et chargé de veiller sur la nouvelle plantation.

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Je me hâtai de revenir sur mes pas; mon parti était pris. J’oubliai de suite que j’étais harassé; que je n’avais eu pour déjeuner qu’une jatte d’eau et qu’il fallait retourner à la ville pour trouver à dîner; je ne pensais qu’à obtenir la case que je convoitais.

En arrivant à Manaos j’allai de suite achever mon pain et mon beurre de la veille , conservés précieusement par mon compatriote; et muni d’une lettre d’introduction que m’avait donnée le colonel de la garde nationale, je me rendis chez le commandant de la place.

Le hasard me servit : il avait été en France, dont il parlait très-purement la langue. De plus chez lui se trouvait le jeune docteur brésilien avec lequel j’avais fait le voyage depuis le Para. Ma demande me fut accordée à l’instant. Le colonel ne voulut pas me permettre de m’occuper de mes effets ; il voulut m’installer lui-même. En attendant, il m’offrit à dîner.

J’allai, avant le repas, visiter une ménagerie composée de singes, d’oiseaux du Para, de hoccos, de coqs de roche. J’avoue, qu’en cette occasion, je me laissai entraîner grandement au péché d’envie, surtout à l’endroit du coq de roche. Je n’en avais pas encore vu en liberté, pas même en captivité. En regardant attentivement ce bel oiseau de couleur orange, orné d’une crête de même teinte, je remarquai une chose étrange : il avalait avec avidité des piments, sa nourriture ordinaire, et les rendait de suite dans le même état qu’il les man-

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geait. Je lui offris des boulettes de mie de pain, qui furent rendues de même que les piments, sans être plus déformées. Les Indiens assurent avoir vu ces oiseaux s’assembler sur des pointes de rocher et danser en rond pendant longtemps. J’aurais voulu

Salle à manger àJManaos.

être déjà en chasse , non pour assister à ce galop un peu douteux pour moi , mais pour orner ma collection, déjà assez belle, et dont je venais chercher si loin le complément.

Le bon M. Costa m’avait accompagné chez tous les marchands, fort mal approvisionnés, de la ville.

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Certain de mon gîte, il fallait monter de nouveau mon ménage. Polycarpe , toujours assis en attendant les acquisitions, fut chargé de les transporter chez le colonel. Elles consistaient d’abord en une pièce de savon, que je m’empressai d’acheter : c’était la dernière qui fût dans Manaos ; je comptais utiliser mon Indien en le chargeant de mon blanchissage. Je dois dire en passant qu’il remplit une fois son mandat; depuis ce coup d’essai le savon disparut. Mes autres acquisitions consistaient en un flacon à large goulot plein de beurre salé et trèsrance, en biscuit, quelques livres de fromage, huile et chandelle. Le tout pouvait bien peser 10 kilos. Polycarpe en fut écrasé. Quand je vins dîner, je le trouvai étendu dans la cour. J’allai encore ce soir-là coucher chez M. O*****.

Le lendemain , après avoir pris le café , nous partîmes dans un canot armé de six Indiens ayant chacun une pagaie. C’était la première fois que je voyais cet outil indigène remplacer la rame. Nous avions pour pilote un petit sauvage d’une dizaine d’années, ramassé six mois avant par les gens du commandant de Manaos. Il n’avait su dire ni où il allait ni d’où il venait; il était très-fier maintenant avec un pantalon et une chemise. Il fallait voir comme il faisait son travail avec conscience et dignité; il ne sourcillait pas, évitant avec une adresse inconcevable chez un aussi jeune enfant, tous les obstacles que nous rencontrions souvent. Il avait d’autant plus de mérite, que les six pagaies maniées

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par des hommes fort habiles, ne lui auraient pas donné le temps de détourner le canot s’il eût commis la moindre erreur ou hésité une seconde. Mais tout se passa pour le mieux, et, malgré les racines, les troncs penchés sur l’eau, les amas de feuilles, nous débarquâmes sains et saufs. J’embrassai de bon cœur le petit Juan, et lui, pour ne pas rester en arrière de ma gracieuseté, se mit, sur un signe du colonel, a jouer du violon sur son bras gauche avec sa main droite , en chantant un étrange refrain , accompagné de danse et de grimaces non moins étranges.

Un autre canot avait apporté mes effets, sous le patronage de Polycarpe. Ce brave garçon, dans la crainte d’être obligé de se servir de la pagaie, s’était de suite placé à la barre comme le petit Juan, et quand les hommes eurent apporté dans la case tout ce qui m’appartenait, il parut avec son coffre.

Quand mon nouvel hôte me quitta, non sans m’avoir donné à déjeuner, il me resfait pour le lendemain un morceau de tortue et du porc salé, que je serrai précieusement; puis, étant très-fatigué, et voulant me coucher de bonne heure, j’appelai Polycarpe de tous côtés ; ne recevant pas de réponse, je dus accrocher mon hamac tout seul. Chrysostome le nègre avait déménagé, et logeait dans un autre compartiment de la case. J’étais au moment de m’endormir, quand sur le rebord de ma fenêtre j’entrevis, éclairés par la lune, deux animaux formant un groupe que je ne pus m’expliquer, d’au-

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tant qu’ils sautèrent dans la case et se perdirent dans l’ombre. Cette visite n’avait rien d’agréable; je savais par expérience qu’il ne faut négliger aucune précaution quand on vit dans les bois; j’eus donc de suite recours à mon bâton ferré, et je me mis à espadonner dans tous les coins; j’aperçus un animal s’enfuyant par le même chemin qu’il avait pris en arrivant, et je mis sur le compte de mon imagination la forme bizarre qu’il avait revêtue d’abord. Pour éviter une nouvelle invasion, je fermai mon petit volet à mon grand regret, en laissant toutefois pour respirer ma porte entre-hâillée. Une demi-heure après, elle s’ouvrit toute seule, et je revis encore l’être fantastique. Le bâton était bien près, je n’eus qu’à étendre le bras, le coup porta; un miaulement s’échappa, et sans nul doute j’avais presque assommé un chat ; mais un autre cri un peu plus faible y répondit. Mon bâton en touchant la chatte, car c’était une chatte que j’avais endommagée, avait également servi à pousser la porte ; elle n’avait pu fuir. La pauvre bête rapportait un à un tous ses nourrissons dans un lieu d’où on l’avait expulsée. Elle était accroupie dans un coin, me regardant avec fureur ; un de ses petits , celui qu’elle venait d’apporter en dernier lieu, s’était blotti sous elle. Hélas! en espadonnant, lors de sa première expédition, j’avais assommé un de ses fils, celui qui peut-être était son Benjamin.

N’ayant aucune sympathie pour l’espèce féline, et mon crime ayant été commis dans le cas de lé-

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gitime défense, je n’avais aucun remords; j’envoyai donc la chatte et son petit retrouver le nouveau gîte qu’on leur avait préparé , et je pris soin de tout fermer, ne me souciant plus d’être réveillé. Le lendemain toute la famille était réunie sous mes yeux, couchée sur un de mes habits. La mère avait emménagé le tout pendant mon sommeil , en descendant du toit, auquel elle avait fait un trou. Je mis de nouveau tout ce monde à la porte, sans me vanter du désastre occasionné par mon bâton ferré. Pendant plus d’une semaine, la chatte et moi, nous avons insisté avec une égale ténacité, elle à reprendre ses anciens droits, moi à défendre mes droits nouveaux , sans que le nègre Chrysostome ni l’Indien Polycarpe en eussent le moindre soupçon.

J’avais de nouveau à m’organiser un atelier. Il s’agissait de faire cette fois de la photographie. Je ne craignais pas de voir le soleil déranger les effets dont j’avais besoin, comme cela m’était arrivé dans mes excursions précédentes : tous mes modèles étaient à découvert, la lumière ne me manquait pas ; je n’avais que l'embarras du choix.

J’allai donc planter ma tente dans la grande case à claire-voie. J’y fis porter tout ce qui m’était nécessaire, mes glaces, mes flacons, qui tous étaient bouchés hermétiquement à l’émeri. Une fois bien organisé, et Polycarpe devant qui je fis tous mes préparatifs, bien prévenu de ce qu’il allait avoir à faire, je me mis à parcourir mes domaines. Ce

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n’était pas très- commode, et pins d’une fois, pendant mon travail, en allant et venant, j’ai bronché.

Le lieu me parut plus intéressant , à mesure que je le connus mieux. La cascade fut une des premières études que je me proposai de faire. Le défrichement, fort étendu, suivait le cours de l’eau; on avait respecté les arbres qui étaient sur les bords; c’étaient les premiers que j’avais vus. De l’autre côté les bois étaient restés vierges ; ils s’étendaient fort loin et s’appuyaient à une montagne peu élevée, mais c’était bien une montagne, et je me proposais, comme on peut le croire d’après ce que j’ai dit de mes regrets de les avoir quittés, d’y aller faire souvent des excursions, si cela était possible.

Ce qui rendait la chose au moins douteuse, c’est que précisément de ce côté on avait abattu , sur une grande étendue de terrain, des bois qui n’attendaient, pour être brûlés, que l’époque où l’ardeur du soleil rendrait un incendie plus facile. Il devait être impossible de pénétrer au milieu de ces amas de branches, de ces troncs d’arbres abattus, de ces souches énormes que je voyais de loin le premier jour.

Ce qui m’étonnait pendant cette première visite, c’était un silence profond : la nature paraissait morte; pas un cri ne se faisait entendre; aucun oiseau ne volait; aucun reptile à terre; pas un insecte; rien! toujours rien! Le soleil brillait pourtant; j’étais au milieu d’une immense clairière semée de fleurs et de baies de toutes sortes. J’avais toujours vu dans des

Forêt du rio Negro.

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lieux analogues des insectes en grand nombre. J’ai déjà dit que là où les arbres étaient abattus, là où de jeunes pousses les remplaçaient, j’allais faire de riches moissons de toute sorte : ici je voyais tout le contraire, et déjà je me disais : ce J’irai plus loin. »

Cette déception 11e me fit pas abandonner mes projets pour le lendemain; et quand j’eus vu tout ce dont j’avais besoin, je revins à la case où était ma tente, et où Polvcarpe, couché sur le ventre, dormait en m’attendant. Je fus désagréablement surpris de voir plusieurs de mes flacons débouchés, sans qu’il me fût possible de deviner comment cela s’était fait. J’éveillai Polycarpe; il ne put pas davantage me donner de renseignements.

La chaleur de ma case, dont la porte et la fenêtre se trouvaient au soleil couchant, me fit lever avant le jour, et après avoir tout préparé, je commençai l’éducation de Polycarpe comme aide-photographe. Il devait porter ma chambre noire et son pied jusqu’à destination; je le suivrais portant mon parasol, ma montre et ma chaise de voyage. Une fois ma place choisie, il devait se tenir à ma disposition, et chaque fois que mes opérations me rappelleraient à ma tente, me suivre pas à pas si le chemin était passable, ou me précéder, le sabre à la main, si les obstacles étaient trop difficiles à franchir; enfin quand le soleil serait trop chaud, tenir sur ma tête un parapluie ouvert.

Tout cela fut parfaitement exécuté, quant au fond, mais la forme laissa toujours à désirer. J’étais

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souvent, ainsi que F exige la photographie, obligé d’aller très-vite, surtout quand j’étais éloigné de ma tente. L’affreux Polycarpe n’en allait que plus lentement; je n’ai jamais pu le faire courir une seule fois. Il me fallut peu de temps pour découvrir un mauvais vouloir permanent. Jamais je ne Fai vu sourire; je l’ai surpris souvent me regardant d’un air étrange, avec cette figure de démon dont je garderai longtemps le souvenir.

Plusieurs journées se passèrent à faire à peu près la même chose; j’avais mis la peinture et la chasse de côté momentanément, et me consacrais à la photographie dans des lieux où certainement personne n’en avait fait. Ce moyen peu artistique, reproduisant des détails qui eussent été trop longs à rendre, avait l’avantage d’économiser mon temps.

Un jour mes lunettes, que j’avais déposées sur mon siège de voyage, disparurent, comme les bouchons de flacons, qui, depuis la première fois que j’en ai parlé, avaient été de nouveau enlevés. Polycarpe, Chrysostome et moi nous fîmes des perquisitions minutieuses, sans succès d’abord; enfin je vis mes lunettes à deux cents pas au moins du lieu où je les avais posées. J’avais plusieurs fois repoussé de ma case les volatiles et les chiens qui, par habitude, en faisaient leur salon autrefois; j’avais été obligé de retirer du bec des lioccos tantôt un objet, tantôt un autre. Cette manie de toucher à tout me fit souvenir de la pie voleuse, et un jour que je les vis dans le voisinage de mes llacons, je me

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mis en embuscade; ils allèrent tout droit déboucher l’un d’eux. Du moment que je connus mes voleurs, je pus m’en garantir.

Le colonel venait de temps en temps me visiter; il me faisait toujours présent de victuailles, et toujours elles étaient reçues avec reconnaissance. Ceux qui vivent à Paris, n’ayant d’autre inquiétude que de savoir s’ils dîneront au café Anglais ou à celui de Paris, trouveront sans doute que je pense beaucoup à mes repas : j’y penserai bien davantage dans quelques mois, et le bon colonel B***** ne sera plus là pour mettre sur ma table tantôt un morceau de lard, tantôt des œufs de tortue, une poule, et plus que tout cela, du pain!

Un jour il vint, accompagné du juge de droit; celui-là aussi parlait français. Il avait par hasard dans sa bibliothèque un volume du Musée des familles , ou de la Mosaïque , ou tel autre recueil dont j’ai oublié le nom. Il y avait trouvé la gravure de mon tableau Duquesne devant Alger. Était-ce l’auteur qui vivait actuellement au milieu des forêts, à l’embouchure du rio Negro? Il s’agissait de constater le fait. J’avais souvent déjà éprouvé un vif sentiment d’orgueil en apprenant, bien loin de mon pays, que mon nom était connu; mais cette fois cela me rendit bien heureux : je n’étais plus un voyageur ordinaire pour le bon colonel qui m’avait accueilli.

Ces messieurs me pressèrent de terminer mon

travail et de revenir à la ville , où dans quelques

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jours le président allait donner un bal. Oui, un bal, et on y va en habit noir! Dans un pays où tous les jours le thermomètre marque quatre-vingt-dix degrés Fahrenheit, et au soleil cent vingt-cinq! Je me serais bien gardé, par politesse, d’exprimer toute mon horreur pour cette affreuse tenue de cérémonie, qui fait toujours le bonheur des gens du Sud!

Ma solitude, depuis quelques jours, indépendamment de cette visite, avait été un peu animée. On avait envoyé quatre Indiens Muras pour travailler à la grande case non encore achevée. J’avais de nouveau quitté la photographie pour la peinture , n’ayant garde de négliger la bonne fortune qui s’offrait à moi dans la personne de ces Indiens. Une fois la palette reprise , je voulus utiliser mes couleurs, qui séchaient à vue d’œil. Il ne fallait pas songer à peindre dans un endroit découvert : c’était bon quand il s’agissait de photographie : quelques minutes suffisaient; encore m’abritais-je soigneusement, ayant organisé un système de poche dans laquelle j’installais le manche de mon parapluie, qui de cette façon me servait aussi de chapeau. Ce procédé était fort simple : j’avais cousu un petit fourreau de toile; il était attaché à ma ceinture, et mon parapluie, planté dedans, me laissait libre l’usage de mes mains.

Il s’agissait donc de pénétrer dans les bois du côté où la rivière n’était pas immédiatement bordée par les arbres qui presque partout poussaient dans l’eau. Je n’avais d’autre moyen que de me

La cascade du ro Negro.

déshabiller. Quant à Polycarpe , ce n’était pas une affaire. Puis sur l’autre bord il fallait se frayer un passage au milieu des troncs , des branches , des épines. Pour apprendre à Polycarpe le métier de guide, Chrysostome alla lui-même devant nous le

Promenades avec mes guides dans la forêt.

premier jour. Le costume de ce dernier était d’ordinaire encore plus simple que celui de Polycarpe.

La petite rivière ne fut pas un grand obstacle. Nous marchâmes plus d’un quart d’heure au soleil, dont la chaleur semblait croître encore au milieu de ces amas desséchés. Enfin nous arrivâmes à la fin du défrichement maudit, et nous trouvâmes un sen-

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lier. Nous étions dans les bois. Le nègre nous quitta alors pour aller inspecter les Indiens. Il dut, en s’en retournant, remettre les pieds dans nos traces, afin de nous frayer une espèce de sentier pour le lendemain.

Polycarpe portait mon sac de voyage, et moi mes ustensiles de chasse. Il me précédait d’abord assez facilement : la forêt, peu encombrée de sous-bois, ne rendait pas le sabre très-nécessaire. Cependant, après plusieurs haltes, opérées sous divers prétextes, mon page me laissa passer devant. Je ne fus pas longtemps à comprendre qu’il avait peur, sans pourtant soupçonner pourquoi, car il ne m’avait pas dit une particularité dont il était instruit : c’est que depuis quelques nuits on avait entendu de ce côté des bruits annonçant la présence d’un ou de plusieurs jaguars.

Je connaissais déjà l’Indien en général; j’apprenais chaque jour à le connaître en particulier, et il ne gagnait pas dans mon esprit. J’avais en Polycarpe un ennemi : il m’en donna plus tard des preuves. Ce misérable savait que je courais toujours seul quand je ne faisais pas de photographie. Il comptait là-dessus : il me sembla plus tard que je l’avais vu sourire quand j’avais dit au nègre de m’indiquer le chemin du bois. Chrysostome, comme on sait, était retourné bien vite sur ses pas, et Polycarpe, qui, selon la coutume indienne, ne m’avait pas averti du danger, se trouvait alors pris dans ses propres filets. Il fallait marcher, et si je

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l’appréciais selon ses mérites, de son côté il connaissait mon naturel impatient.

J’avais déjà, quand il allait au pas au lieu de courir, passé brusquement devant lui, ce qui ne lui avait pas fait accélérer sa marche. Donc, dans ce sentier périlleux, j’avais pris le parti d’aller devant et d’écarter moi-même les obstacles. Que m’importait Polycarpe? J’allais à l’aventure, m’étonnant toujours de n’entendre aucun autre cri que celui des sape-boë (crapauds-bœufs) ; pas plus d’oiseaux que dans le voisinage de ma case ; mais comme mon seul but en venant était de peindre, je marchais toujours, en notant les points que je viendrais reproduire chaque jour. L’extrême bonheur de ne pas être dévoré par les moustiques me donnait la possibilité de pousser la reconnaissance aussi loin que mes forces le permettraient. Quand je me retournais, j’avais Polycarpe sur mes talons : il se plaçait sous la protection de mon fusil , qu’il savait bien chargé , se promettant intérieurement de ne pas revenir le lendemain, en me donnant un prétexte quelconque.

Depuis longtemps le bruit d’une cascade se faisait entendre : en approchant je retrouvai la rivière avec ses eaux noires; tombant d’abord sur une pierre ayant la forme d’un tombeau, elle s’en échappait pour se précipiter sur une masse de rochers semblables, d’où elle s’élançait plus bas avec un grand bruit.

Ce lieu me parut devoir former une des limites

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naturelles de mes exeursions. J’appelai Polycarpe; je plantai, non ma tente, mais mon parasol, et fidèle à ma vocation, je commençai mon quatrième panorama, à l’abri des moustiques, au murmure des cascades, et sous un toit de verdure impénétrable aux rayons du soleil.

J’étais parfaitement heureux dans ce moment ; ayant tous les avantages sans les inconvénients : mes belles forêts que j’avais tant regrettées, tant désirées, je les avais retrouvées. L’affreux Polycarpe

Cascade au rio Negro.

s’était fait un lit avec des branches de palmier; il ne dormait pas, il écoutait, ayant placé près de lui mon fusil, sous le prétexte de l’empêcher de tomber dans l’eau. Je lui sus gré intérieurement de cette attention, n’en connaissant pas le vrai motif.

Au-dessus de la cascade, un îlot de rochers laissait la possibilité de passer la rivière, sinon à pied sec, du moins sans être obligé de nager; il n’y avait qu’un léger inconvénient, le risque d’être emporté par le courant, qui était très-fort près de la chute.

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Naturellement je pris mes précautions, et, après une longue séance dans ma forêt, — car cette forêt était bien à moi; j’ignorais alors que des jaguars pouvaient me la disputer, — je pris un bain délicieux dans une baignoire en granit.

Nous nous en retournâmes par le même sentier ; Polycarpe continuant prudemment à se tenir derrière moi. Nous quittâmes enfin l’abri de la forêt, pour subir un nouveau supplice, au milieu des arbres abattus, en plein soleil.

Le bon commandant m’avait fait apporter un petit cochon de lait; le nègre l’avait préparé, et j’ajoutai un bon dîner à une journée si complète. Je fis mettre le reste du cochon de lait de côté , me réservant de l’emporter le lendemain pour déjeuner; mais quand je le réclamai on ignorait ce qu’il était devenu.

Chrysostome le nègre avait sans doute arrosé le cochon de lait introuvable de quelques verres d’eaude-vie; car, poussé par un besoin d’exprimer ses sentiments, il fit entendre dans le milieu de la nuit, en s’accompagnant de la guitare, une voix aigre, que je pris pour celle d’un enfant. Tant que je pus supporter ce concert, je tins bon; mais à la fin, de guerre lasse, je décrochai mon hamac et j’allai le pendre dans la grande case ouverte à tous les vents, en prenant toutefois la précaution de mettre mon fusil près de moi et de planter mon sabre dans la terre, à portée de ma main. Il me sembla bien entendre des cris que je connaissais,

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mais je n’y pris pas garde; j’étais fort content d’avoir quitté ma case, toujours trop échauffée par les derniers rayons du soleil : j’avais ici de l’air de tous côtés, et depuis lors je couchai ainsi. Mais comme il ne fallait pas que j’eusse tous les bonheurs à la fois, ma destinée m’envoya des moustiques!

Le lendemain je me levai de bonne heure, et, ne trouvant pas le reste démon dîner, je mis un peu de

La case des palmiers.

beurre dans un flacon , du biscuit dans mon sac. J’en voulais au nègre et à l’Indien; il ne me convenait pas de le laisser paraître, et je partis seul, selon l’espérance de Polycarpe. Je ne fis pas de rencontre fâcheuse. Une fois seulement j’entendis fuir des animaux qui, à en juger par le bruit, me parurent devoir être assez gros. Mais ne soupçonnant pas le moindre danger dans mon voisinage, j’allai directement reprendre la suite de mon panorama. J’ajoutai

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des branches fraîches au lit de Polycarpe, et, mon fusil étendu près de moi, mon sabre hors du fourreau, je pus dormir pour la première fois dans ces forêts pareilles à celles où l’an d’avant il ne m’était même pas possible de m’asseoir sans être dévoré.

Forêt près du rio Negro.

Plusieurs journées se passèrent ainsi. Le bon commandant m’envoyait des provisions fraîches ; quand elles manquaient j’avais recours à mon pot de beurre. La peinture allait à merveille; car, n’étant dérangé ni par la chasse , ni par des préparations, ni par la photographie, je lui donnais tout

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mon temps ; et déjà je triomphais à la pensée de terminer ce dernier panorama sans accident.

Pendant que je faisais ces réflexions en revenant, je tâchais de mettre mes pieds avec précaution dans chacune des traces que j’avais imprimées sur le sol depuis ma première visite en ce lieu. Je portais de gros souliers et des guêtres à la grecque; car, pour passer dans ces milliers de branchages, il ne fallait pas songer à avoir les pieds nus. Je sentis à peine une légère piqûre entre ma guêtre et mon soulier, et je continuai à marcher avec précaution. Je croyais être arrivé sans malencontre, quand, m’étant déchaussé et mis dans l’eau, je sentis ma jambe plier sous moi. Dans la pensée que ce n’était qu’une de ces légères entorses que je me faisais souvent sur ce sol accidenté, je n’en pris pas moins mon bain; mais quand je voulus me relever, je ne pus le faire que très-difficilement. Je laissai là mon bagage, mes chaussures, une partie de mon costume, et appuyé sur mon fusil, je revins à la case à cloche-pied, et je me mis dans mon hamac, souffrant de plus en plus. Je me fis visiter par Polycarpe et par le nègre ; les Muras vinrent aussi examiner mon pied malade : la cheville était très-enflée ; on ne voyait rien ; d’où venait ma souffrance ?

Le jeune docteur, mon compagnon de voyage, était, comme je l’ai dit, logé chez le commandant: il vint me voir et, comme tous les autres, n’aperçut rien. Il m’ordonna toutefois un remède

L’épine dans le pied.

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innocent, m’affirmant que le lendemain il n’y paraîtrait plus. Malheureusement il se trompa, car une semaine après j’étais encore couché.

Privé de travail, et à peu près certain d’avoir dans le pied une épine vénéneuse, d’autant plus dangereuse qu’on ne pouvait ni la voir ni l’enlever, j’éprouvai un ennui insupportable, lin matin je repris mon bagage, et, entortillant mes jambes avec du linge pour préserver ma blessure et en éviter d’autres, je mis plus de trois heures à arriver près de la cascade. C’est ainsi que je vis la fin de ce quatrième panorama, auquel je payai mon tribut de souffrance, comme aux trois autres qui l’avaient précédé.

Pendant tout ce temps, jamais Polycarpe ne s’offrit à m’accompagner. Quant à moi, certain d’avoir en lui un ennemi, je prenais peu à peu son horrible figure en telle exécration, que je l’évitais autant que cela m’était possible.

Quand j’eus terminé ce long travail dans la forêt; quand, tant à l’aller qu’au retour de mes promenades, j’eus fait de plus un grand nombre de croquis au crayon et des provisions de plantes pour mon herbier, je songeai à revenir sur mes pas. J’avais fait tout ce qui était possible en photographie; j’avais peint les quatre Indiens; il n’y avait pas à compter sur la chasse, puisque, pendant tout le temps que j’avais habité ces bois, je n’avais tué qu’un toucan. J’étais loin d’être guéri, mais j’avais un peu moins de peine pour

448 VOYAGE AU BRÉSIL

marcher; je pouvais presque me poser sur mon pied malade.

Le commandant vint lui-même, pour m’emmener dans son canot piloté par mon ami Joao. Nous passâmes la journée entière dans ce lieu solitaire que je commençais à aimer, que je ne pensais plus

Plantes aquatiques du rio Negro.

revoir, et que je regrettais. J’allais être obligé de vivre dans la ville; et, bien que Manaos ne fût pas comparable avec ce que j’avais l’habitude de nommer ainsi , il s’y trouvait des autorités de toutes sortes; il fallait mettre un habit, sinon précisément noir, du moins affectant la toilette, et c’était là

VOYAGE AU BRÉSIL. 449

une gêne que je comptais bien esquiver le plus possible.

Pendant que j’habitais les bois plusieurs personnes m’avaient promis de s’occuper pour moi de l’achat d’un canot, mais je ne pouvais compter sur personne pour me procurer des hommes : cela concernait le président. A mon retour rien n’avait été fait, et les difficultés avaient augmenté, car les eaux avaient baissé; tous les habitants, c’est-à-dire les gens du peuple, les Indiens, etc., se préparaient à la pêche de la tortue et ne voulaient rien vendre. — La tortue est la nourriture de tous les riverains des fleuves.

M. Costa vint avec moi courir la ville. J’avais en marchant échauffé ma blessure; je ne sentais plus rien heureusement, et je pus conclure affaire en une seule journée. Nous trouvâmes d’abord un canot, du prix de six cents francs (deux cent mille reis). Quand nous allâmes le visiter, il était complètement submergé : il fallait le retirer de l’eau , le calfater de nouveau , lui installer un tendelet pour me mettre à l’abri du soleil et du reste. Je ne savais où donner de la tête. En passant devant un petit coude du rio Negro, où flottaient d’autres canots, M. Costa m’en fit remarquer un :

« Voilà ce qu’il vous faudrait, dit-il, je le connais ; il n’y aurait qu’à le faire couvrir. »

Je fis observer qu’il ne s’agissait pas de ma convenance, mais de l’opinion du propriétaire.

« Eh bien, mon cher monsieur Biard, dès ce

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moment ce canot est à vous. Si vous eussiez trouvé autre part, j’aurais gardé le silence; mais vous êtes dans l’embarras, je vous le cède : il m’appartient. »

Je fus très-sensible à cette offre, et je remerciai avec effusion : car je venais d’apprendre de quelle importance était pour moi ce canot, si difficile à se procurer. M. Costa voulut bien céder le sien au prix de soixante mille reis (160 francs); j’achetai une voile dix mille reis (30 francs) ; il ne me restait qu’à m’occuper de l’aménagement intérieur.

En courant la ville nous avions vu passer un enterrement : c’était celui d’un jeune homme qui depuis quelque temps avait été ainsi que moi blessé au pied ; adonné à l’eau-de-vie, comme tous les Indiens, celui-ci avait continué à en boire malgré sa blessure, et la gangrène s'y était mise.

Le commandant avait fait porter mes effets dans un galetas sans meubles, qu’il avait emprunté à mon intention, ne pouvant me loger dans sa maison, où mon couvert était toujours mis. J’avais un moyen de reconnaître les politesses dont j’étais l’objet, en peignant le portrait ou de la personne elle-même ou d’une autre, à son choix, et cette fois encore je fus assez heureux pour faire plaisir au bon colonel. Je profitai donc du logement qui m’était donné ; on me prêta une table , un pot de terre ; j’avais des malles; mon hamac fut accroché, et pendant quelques jours je repris la peinture, en attendant que mon canot fût prêt.

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Comme le colonel déjeunait à midi, et qu’il venait ensuite des visiteurs, je perdais mon temps à entendre répéter bien souvent la même chose; j’avais donc pris le parti d'envoyer Polycarpe m’acheter tous les jours un pain de deux sous, que je grignotais en attendant. D’autres fois je laissais là le déjeuner et j’allais flâner avec le juge de droit, M. Gustave Fereira, ou M. Costa, ou j’allais m’asseoir sur les bords des sentiers, à l’entrée des bois; hélas ! ceux-là, loin d’être vierges, étaient, le plus souvent, réduits à l’état de broussailles. Quant à entendre et voir des oiseaux, je n’y comptais plus.

Le lendemain d’une de ces promenades je vis mes jambes couvertes de carapatas (espèce de tique), qui déjà pénétraient assez avant dans la chair ; elles furent toutes délogées à l’aide d’une aiguille que je leur passais à travers le corps. Je crus en voir une sur la blessure de mon pied. Polycarpe me dit que ce n’était pas une carapata, mais bien une épine. Je lui donnai des pinces pour l’extraire, mais il rencontra un obstacle inattendu : les chairs s étaient rapprochées, et le corps étranger qu’elles recouvraient était plus gros qu’il n’avait pensé; il fat obligé de débrider la blessure avec le scalpel, et il m’extirpa, sans trop me faire souffrir, une épine énorme, d’un pouce de longueur. Le docteur, à qui je la fis voir, ne put jamais s’expliquer comment elle avait pu me permettre de marcher ainsi que je le faisais depuis quelques jours. Je fus soulagé immédiatement.

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Ce qui n’allait pas si bien, c’étaient les lenteurs qu’il me fallait subir au sujet des Indiens dont j’avais besoin. Le bon colonel ne se doutait pas de mon supplice. Je n’étais pas venu là pour courir les rues : c’était des sauvages qu’il me fallait; c’était après une vie indépendante que je soupirais.

Forêt. — Rio Negro.

Et jp m’entendais dire toujours : « Cela se fera tantôt, Logo. » J’enrageais de voir la manière dont à Manaos on passe et on estime le temps ; chaque habitant semblait croire que les jours sont de quarante-huit heures et davantage.

Dans cette petite- ville toute composée de mon-

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tées et de descentes, où les pavés sont remplacés par l’herbe, j’ai entendu plus de cancans, j’ai vu plus de petites haines qu’en n’importe quel autre endroit. Que sont les canards de France auprès de ceux de ce pays? Sans parler des tigres qui m’ont

mangé dans plusieurs journaux, voici ce dont

j’ai été témoin : Un individu, pendant mon séjour, va à la police déclarer un meurtre commis par une femme sur la personne de son mari , surpris par elle en flagrant délit d’infidélité. Après avoir tué son mari et la complice de celui-ci, avec un long couteau, elle avait ensuite découpé les deux .cadavres en petits morceaux et les avait jetés dans le fleuve. Quelques jours après cette furie vint à Manaos. On se saisit d’elle, et depuis trois jours elle était en prison, quand le mari, qui ne se doutait pas d’avoir été assassiné , arriva aussi de son côté , pour réclamer sa femme , dont il était fort inquiet!...

Uu autre jour, comme on savait que je cherchais des sujets à peindre, quelqu’un vint me dire que je ferais bien de profiter d’une bonne occasion : on venait d’amener en ville un Indien sauvage qui avait tué sa femme.

Mon ami le juge de droit, qui devait savoir la vérité, me parla de l’affaire; mais dans sa bouche elle avait changé de face : c’était une femme sauvage qui avait tué son mari. Cette version n’était pas plus vraie que l’autre.

Ce que j’ai appris de nouvelles vraies ou fausses,

par des gens ennemis les uns des autres, est incroyable. Cela me donnait de plus en plus le désir de partir.

Tous les soirs on me donnait, pour me reconduire à mon galetas, un caporal armé de sa baïonnette. Nous montions et descendions dans des rues formées

Retour au logis, à Manaos.

d’ornières et de grosses pierres, où j’ai bien souvent trébuché. Presque toujours la porte de mon galetas était fermée : le maître du logis avait des esclaves; il les faisait coucher de bonne heure et emportait la clef de la rue. Si Polycarpe, qui passait sa vie assis sur les degrés, se trouvait dehors, il atten-

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dait à la porte, toujours assis ou couché*, le caporal allait chercher cette clef, et je me dirigeais à tâtons vers mon hamac. Quant à Polycarpe, je n’en entendais plus parler de toute la nuit.

Mais si Polycarpe était muet, il n’en était pas de même des factionnaires. Quand l’heure sonnait, l’un d’eux criait : alerte ! le second répondait, et ainsi de suite jusqu’au plus éloigné. J’aurais pu me croire dans une ville de guerre attaquée, et il n’en était rien cependant. Si je n’avais entendu ce cri quen revenant de la cascade , j’aurais pu penser qu’il y avait alerte au sujet d’un jaguar qui, chaque nuit, commettait quelque dommage et répandait l’alarme parmi les habitants de Manaos. Mais déjà, le premier jour de mon arrivée, j’avais été réveillé subitement par le factionnaire placé en face de la maison de M. O*****. En y réfléchissant, j’ai pensé que deux causes pouvaient légitimer cette précaution militaire : d’abord l'importance du rio Negro, qui vient de l’intérieur, et communique par un bras navigable (le Cassiquiare) avec l’Orénoque ; puis la position de Manaos qui commande le cours inférieur du rio Negro et défend l’entrée de l’ Amazone.

Quand je disais à quelqu’un que pour échapper d’abord à la musique de Chrysostome, et plus tard à la chaleur, j’avais pris le parti de coucher à découvert dans un lieu dangereux sous tous les rapports , et surtout quand j’eus appris qu’on entendait des jaguars toutes les nuits, — je passais pour

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avoir un courage de Romain. Je n’en étais pas plus fier; j’aurais préféré m’en aller; mais plusieurs fois la visite d’adieu projetée chez le président avait été retardée pour diverses raisons, et chaque jour, en attendant cette visite, j’allais voir travailler à mon canot dans le petit bras du rio ou furo où il était encore. Qu’on se représente un monsieur bien vêtu, bien cravaté, possesseur d’un gant, assis sur des amas de feuilles de cocotiers; à quelques pas de lui un cochon est enfoui dans la vase; tout autour une centaine de vautours noirs se disputent des restes de tortues en poussant un petit cri comme celui d’un chat en colère. Un arbre dominant le tout était complètement chargé de ces vilains animaux ; tous les pieux de clôture des jardins du voisinage en étaient également envahis. A la moindre panique, ces affreuses bêtes s’envolaient, faisant le bruit d’une machine à vapeur ; il en était de même quand l’une d’elles avait eu la chance de se procurer quelque morceau délicat. Et il faut bien se garder d’en tuer aucune, sous peine de la prison et de l’amende ; car on compte sur elles pour nettoyer les rues et les places, où s’amoncellent des quantités d’ordures et les restes de tortues qu’on ne peut pas utiliser.

Tous les matins j’entendais de mon réduit des éclats de rire sous ma fenêtre. Ordinairement je m’intéressais assez peu aux travaux des esclaves de la maison que j’habitais, travaux toujours accompagnés de caquets et de commentaires ; si une négresse portait, selon l’usage, un pot, une écuelle

Une rue de Manaos.

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ou un parapluie sur la tête, c’était un prétexte à conversation. Depuis longtemps déjà j’étais blasé là-dessus ainsi que sur bien d’autres choses; mais ces éclats de rire avaient tant d’écho!... J’avais déjà fait le portrait de plusieurs mulâtresses et Indiennes , parties intégrantes du mobilier de la maison que j’habitais; j’avais une espèce de prédi-

La grosse Phylis.

lection pour une bonne et belle fdle indienne à grosses joues, à bouche riante; elle se nommait Phylis. A dater de ce jour, et dès que j’eus regardé dans la rue, je la pris en horreur. Ma protégée, armée d’une hache, était retroussée jusqu’au coude; sa robe rose à volants était pleine de sang. Elle essayait de détacher le plastron de la carapace d’une

tortue à coups de hache. Une autre de mes modèles, une petite fille moitié Indienne et moitié négresse, jouait, avec sa mère, à qui prendrait la tête de la victime, et comme la force de la pauvre bête était très-grande, elle leur glissait entre les doigts. C’était surtout cette partie du drame qui exaltait la joie de l’assemblée. Polycarpe seul ne riait pas : il dormait. Enfin ces dames parvinrent à faire une large ouverture à la gorge de la tortue. Ce n’était pas assez, cet animal est tellement vivace, qu’il faut employer d’autres moyens pour le tuer tout de bon; ses bonds, ses tressaillements musculaires gênaient beaucoup l’action de la hache et nuisaient à l’adresse de ses bourreaux femelles. Je leur vis enfoncer une broche de bois dans la colonne vertébrale de la malheureuse bête; elle devint immobile à l’instant, et on put la disséquer à loisir. Les pattes étaient bien endommagées, mais on s’était tant amusé!... ces pattes qui tremblotaient, cette tête qui échappait aux mains étaient si drôles ! Le sang, on le lave.... Le plastron enlevé, on découvrit l’estomac et on retira les œufs. Ils sont ronds, un peu plus petits que ceux des poules, sans coquille et fort délicats. Depuis ce jour je n’accordais plus l’entrée libre de mon galetas à Mlle Pliylis ou, à ses aides.

Cependant le canot s’achevait; le président avait donné l’ordre au chef des travailleurs de mettre à ma disposition les Indiens moitié sauvages dont j’aurais besoin. Il venait de recevoir de son collègue du Para des lettres me concernant. Sa Majesté, me

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sachant dans les environs de l'Amazone, et ayant sans doute oublié que je ne pouvais rien décider avant mon retour en Europe, et que jusqu’à cette époque il m’était également impossible d’accepter ce que sa bienveillance lui avait dicté pour moi,

La grosse Phylis.

me faisait dire qu’on attendait à Rio ma décision au sujet des services qu’on réclamait de mon zèle et de mes talents. A cette demande, à laquelle je n’étais point encore en mesure de me rendre, je répondis en exposant mes motifs et en priant

VOYAGE AU BRÉSIL

Sa Majesté de vouloir bien accepter toute l’expression de ma reconnaissance. Mais ce message m’avait donné aux yeux du président une grande importance, et avait plus fait en un instant que toutes mes démarches depuis plusieurs mois.

Certain de partir, enfin, je fis mettre mon canot en face de l’habitation du colonel, près des siens, sous la garde d’un soldat : car on lui en avait volé déjà plusieurs fois; et comme l’époque de s’en servir était venue, qu’il serait impossible de le retrouver une fois pris, le faire garder n’était pas une précaution inutile.

Pour achever d’installer mon canot , il fallait , outre le toit composé de cerceaux et recouvert de branches de palmier, dans la partie de l’arrière que j’allais habiter, un petit plancher sur lequel je passerais mes journées assis, et mes nuits couché. Ces matériaux existaient à la fazenda où j’avais vécu, au milieu des défrichements. C’était une occasion de la revoir. Le colonel me proposa d’y aller le lendemain, et, après avoir arrêté l’heure du départ, je pris vite congé de lui, car il avait société, et comme j’avais toujours remarqué forcément que dans bien des circonstances on oublie l’étranger qui ne comprend pas la langue, je laissai ces messieurs s’échauffer au sujet d’un journal qu’il était question de fonder à Manaos. Après tout puisqu’il y avait déjà dans cette ville un président, une armée de trois cents hommes, une garde nationale du même nombre, des colonels, un tribunal, et qu’on

VOYAGE AU BRÉSIL

y donnait des bals, on pouvait bien s’y passer aussi la petite fantaisie d’un journal, ne fût-ce que pour voir.

J’avais une dent contre ces réunions concernant le journal projeté. Peu auparavant, j’avais déjeuné avec mes deux sous de pain et un verre d’eau, et ma journée de travail y avait gagné : la peinture avait bien réussi. Puis je m’étais présenté à l’heure du dîner.... à l’heure ordinaire.... un peu plus tôt, peut-être , à cause du déjeuner. On causait du journal. J’allai, en attendant la fin, flâner chez M. O*****, en prévenant qu’on me trouverait là au besoin. Une heure après je retournai en personne pour éviter les erreurs. On causait toujours. Je revins une autre fois, puis encore, allongeant par discrétion l’intervalle de mes retours : l’intérêt grave qui se débattait avait fait oublier l’heure du dîner, et quand d’autres intéressés vinrent remplacer les premiers, ils pensèrent que le repas était terminé. Enfin dix heures et demie sonnèrent et l’on vint me prévenir que j’étais servi. Mais il fallut attendre encore que deux convives, l’un après l’autre, eussent pris leur bain, selon l’usage. Cela n’alla pas au delà de onze heures et demie. Mes deux sous de pain étaient bien loin.

Aussi, à la seconde réunion de messieurs les protecteurs du journal futur, je les laissai débattre en liberté les clauses et conditions de son existence et j’allai d’abord me baigner; puis, le petit Juan avec moi, je pris un canot et je fis plusieurs croquis,

jusqu’à l’heure du dîner. La nuit était venue , il fallait de la lumière pour s’embarquer sur ces eaux noires.

Le même soir, le juge de droit, avec qui je m étais un peu lié, vint me dire :

« Mais vous accusez Polycarpe de paresse ; je

Défrichement.

viens de le voir portant un panier rempli de provisions. »

Ceci sortait des us et coutumes de Polycarpe; j’eus peur un instant qu’il ne fût malade; mais, en rentrant, je le trouvai, comme toujours, dormant d’un profond sommeil. J’inspectai ses travaux. Ayant

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acheté une provision de coton nécessaire à la préparation des oiseaux, je l’avais chargé de séparer la bourre des noyaux. 11 avait fait le quart de cette besogne en quinze jours; en deux heures je fis le reste.

Le lendemain je me levai avec un pressentiment que rien cependant ne m’avait inspiré. Je voulais voir mon canot avant de m’occuper d’autre chose. Qu’on se mette à ma place.... le canot avait disparu! Le soldat de garde, interpellé, nous dit

Défrichement. — Rio-Negro.

que la veille, quand nous étions à la cascade, un homme était venu déclarer que ce canot lui appartenait, et l’avait emmené. Je fus atterré de ce coup autant que je l’avais été de mon troisième panorama dévoré par les fourmis. Je me mis à courir de tous côtés comme un fou. Dans peu de temps la ville fut en rumeur. Où était ce canot, trop grand pour un homme seul? Mais celui qui l’avait pris pouvait avoir des compagnons non loin de là. On avait at-

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tendu qu’il fût en bon état. Je n’étais d’ailleurs qu’un étranger : c’était de bonne prise. Ainsi tous mes projets étaient avortés. Ce moyen de voyager enlevé^ il fallait me remettre dans un bateau à vapeur et revoir ce que j’avais vu.... Plus de vie sauvage; plus de chasse; plus de cet inconnu après lequel je courais depuis si longtemps !

Une partie de la journée s’écoula. J’avais erré de tous les côtés, sous un soleil de feu; je ne sentais rien que la perte de mon canot, emportant

La forêt près de Manaos.

toutes mes espérances. Je revins chez le colonel. Là, un Indien sciait du bois ; il voyait et entendait tout, mais ne disait rien. Depuis une heure il avait trouvé et ramené le canot. Celui qui l’avait pris était ivre; il l’avait abandonné dans une petite anse, où l’ouvrier indien l’avait reconnu et l’avait ramené, le tout sans mot dire. Voilà l’Indien tout entier!

Une journée entière se passa encore. Polycarpe, aidé d’un ouvrier, arrangea mon canot. Je pouvais m’y coucher ou rester assis à l’ombre, selon mon goût.

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On ne voulut pas me laisser partir comme un simple particulier : aux Indiens rameurs on joignit un garde national.

Le premier qui fut désigné* s en alla de tous cotés répandre le bruit qu il était arraché à sa famille par intrigue; le colonel était un tyran, un monstre —

Flore des bois.

Prévenu à temps, et ne voulant pas avoir près de moi un homme qui me serait probablement hostile, je demandai son changement.

Le canot armé, il fallait rapprovisionner. Il était arrivé d’Europe six fromages de Hollande : le dernier était presque retenu, une haute protection me le fit adjuger. Si j’ai souffert plus tard , je l’ai dû

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sans doute aux malédictions dont m’a accablé celui que je dépouillais ainsi. Ayant usé quelques produits photographiques , je fis remplir de beurre rance deux flacons vides. On m’avait donné le choix entre deux tonneaux venant, l’un de France et l’autre d’Angleterre; je pris naturellement celui qui devait, en qualité de compatriote, convenir le mieux à mon estomac. Mon patriotisme a été de trop dans cette circonstance. On me fit du biscuit. Une personne à qui j’avais été recommandé me fit présent d’une petite quantité de biscottes. J’avais apporté de Para quelques livres de chocolat. Je fis mettre pour mes Indiens douze bouteilles de cachasse dans le fond du canot. J’achetai pour les nourrir des paniers pleins de farine de manioc, et du poisson séché nommé piraroco, qui se pêche particulièrement dans les lacs. Dieu et les Indiens que je trouverais en route pourvoiraient au reste.

Le rendez-vous fut donné pour six heures du matin.

J’emprunte à mon journal ce qui suit :

Mercredi 28. — Je suis assis à l’ombre d’une palissade; il fait très-chaud; je suis furieux. Levé à trois heures du matin, je me suis hâté d’arranger tous mes paquets et de courir à mon canot. Polycarpe, aidé d’un petit nègre, avait attaché à un pieu deux singes destinés à être mes compagnons de voyage. Personne autre n’avait paru sur la plage. Je courus chez M. L..., n’osant pas déranger M. le président à cette heure. Il nous dit que les ordres étaient

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pourtant donnés de la veille, et qu’il s’étonnait de ne pas les voir exécuter. J’allai de là chez le chef des Indiens, un Portugais qui dirige les travaux auxquels ils sont soumis. Cet homme, comme pour augmenter les difficultés que j’avais à comprendre le portugais, parlait en bégayant; nous eûmes beaucoup de peine à nous expliquer. Cependant il nous promit d’envoyer les deux hommes, et de plus trois autres pour transporter mes bagages et réparer ainsi le temps perdu. Effectivement ces derniers firent chacun un voyage de mon réduit au canot; après quoi, ce travail leur paraissant sans doute trop pénible, mes trois aides ne se montrèrent plus. J’avais profité de la présence de Polycarpe pour m’entendre avec mes deux rameurs. Ces hommes, ainsi que le font quelquefois les sauvages, étaient venus depuis quelques mois en ville demander du travail. On me les confiait, ainsi qu’un deuxième garde national, à la condition que, ma grande excursion sur le Madeira terminée, je les ramènerais sur l’Amazone , et payerais leur passage pour retourner à Manaos.

Laissant ces deux hommes et Polycarpe s’installer à bord, j’allai bien vite serrer de nouveau la main au colonel. De retour au canot je ne trouvai plus les Indiens ; ils étaient allés chercher du tabac, etc. Il fallut envoyer Polycarpe à la découverte; quand une heure après ils revinrent le garde n’y était plus, il fallut envoyer à sa recherche, mais vainement.

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A cinq heures du soir j’étais encore à la même place, un peu plus furieux que le matin. On découvrit le garde dans un coin obscur de sa hutte, mais tellement ivre qu’il était impossible d’en tirer une parole. J’avais voulu me passer de garde, mais on m’avait fait observer que ce n’était pas prudent, il me fallait un homme qui imposât l’obéissance aux autres. D’ailleurs les rameurs, espèce de sauvages à peine civilisés, ne sont capables de rien faire de raisonnable, et ces gardes leur imposent toujours.

On m’en présenta un troisième; il avait une bonne figure joufflue. Gomme je lui demandais s’il venait avec plaisir avec moi, il me répondit que oui, et que je serais content de son service. Il ne lui fallait qu’une heure pour s’installer et emporter ce dont il avait besoin. Effectivement, je le trouvai près du canot, mais les deux rameurs avaient disparu à leur tour.

A six heures j’étais de nouveau assis à la même place que le matin; je résolus d’y passer la nuit, afin que si mes hommes paraissaient, n’importe à quelle heure, je pusse les embarquer et pousser au large. M. Costa, que des affaires avaient retenu, vint en se promenant sur le quai, certain que j’étais parti. Il ne voulut pas que je passasse la nuit à attendre; il connaissait les habitudes des Indiens. Il paraît qu’il en est ainsi quand ils entreprennent un voyage : ils se grisent pour le temps où ils seront obligés de se priver de cette douceur.

Avant de rentrer chez lui, en passant près de

Le canot devant Manaos.

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quelques bateaux , nous trouvâmes au fond de l’un d’eux mes rameurs complètement gris et la figure barbouillée d’un limon vert produit par l’humidité de l’eau. Il eût été impossible de les éveiller et plus encore de les emmener; nous les laissâmes dormir, et j’allai tâcher d’en faire autant de mon côté ; mais je n’y pus réussir : un orage mêlé d’une averse des tropiques, un déluge partiel, me tint éveillé. J’allais sans doute trouver tous mes effets perdus, car le canot n’était pas complètement couvert.

Enfin au point du jour j’ai pour la dernière fois dit adieu à Manaos; car ayant trouvé un des ivrognes debout, j’ai fait emporter l’autre à bord. Comme nous n’avions qu’à descendre, on pouvait se passer de rames pour le moment.

Une fois parti, je m’occupai de mes effets : ils n’avaient pas trop souffert de l’orage de la nuit. J’avais acheté une grande natte qui avait été étendue sur eux avec soin. Si je n’ai pas adressé à Polycarpe de trop vifs remercîments, c’est qu’en abritant mes malles, il s’était préservé lui-même, ayant eu la présence d’esprit de se coucher au milieu. M. le garde avait trouvé commode de se coucher, lui, sous ma petite tonnelle; il s’était arrangé avec soin dans ce petit réduit, à peine assez grand pour me contenir, moi et quelques objets indispensables. 11 avait d’abord parfaitement installé son shako, son fusil, sa baïonnette et son sabre. Si j’avais trouvé que ma fameuse carabine des chasseurs d’Orléans

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était lourde, c’était avant d’avoir pesé ce fusil primitif, dont le garde prévoyant, dans 1a. crainte sans doute d’un malheur, avait garni la batterie d’un morceau de bois entouré de coton, au lieu et place du silex ordinaire.

Ayant prié ce soldat sans gêne de me céder la

Le garde Zephirino.

place, je commençai mon installation, bien plus difficile encore que dans mes précédentes habitations, car sous ce petit toit de palmier je ne pouvais me tenir qu’à genoux. Mon petit plancher était formé de morceaux de palmiste attachés l’un à l’autre par des lianes. Je plaçai d’abord en dessous

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divers objets dont je pensais n’avoir pas besoin ; ceux qui craignaient d’être cassés et dont je voulais avoir la direction immédiate : les douze bouteilles de cachasse d’abord. Polycarpe et le garde se les passèrent de main en main ; mais quand, après en avoir emménagé huit, je demandai la neuvième, elle ne se trouva pas. Je compris de suite où avait été puisée la cachasse qui avait retardé mes Indiens et le garde numéro 2. Cette petite diminution dans mes provisions me fit tenir sur le quivive pour l’avenir : je plaçai mes huit bouteilles à portée de ma main. Je fis une petite provision de biscuit et je plaçai le reste sous le parquet, dans le voisinage de la cachasse. Cette disposition ne fut pas heureuse plus tard.

Entre la dernière branche formant le cercle de ma tonnelle et l’arrière on avait laissé une place pour le pilote; il pouvait s’y coucher au besoin. Naturellement l’affreux Polycarpe avait pris ce poste : ce n’était pas fatigant.

On m’avait fait présent d’une charmante perruche; elle était d’une grande douceur; cette petite bête me suivait partout. Une fois à bord je voulus la bien caser; mais l’infâme Polycarpe avait jugé à propos de l’oublier dans mon logement; elle a dû mourir de faim. J’ajoutai ce grief aux autres, et ma haine pour ce misérable s’en augmenta.

Sous ma tonnelle j’avais attaché, de chaque côté, mes deux singes, Rio Ne gro et Amazone : c’étaient deux intéressantes petites bêtes dont le pelage était

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exactement celui des souris; jamais je ne les ai vus mordre, et tout ce que je leur offrais, ils le prenaient avec la queue, dont le bout était comme un doigt dénué de poils.

Sur mon petit parquet de palmiste une natte assez épaisse me tenait lieu de lit : elle couvrait toute l’étendue de mon réduit. Quand j’eus placé tout autour, à portée de ma main, tous mes flacons pour la photographie, bien assujettis avec de la paille; mes provisions de beurre et d’huile (il ne s’agissait que de ne pas se tromper); puis mes albums de papier à emballage, mes crayons, mon canif et mes lunettes; les outils pour disséquer et empailler, de l’argent en grosse monnaie de cuivre, ma poudre , mon plomb et mes capsules ; et enfin , dans une caisse à savon, mes provisions de bouche et ma calebasse pour puiser de l’eau, il me restait juste la place pour m’étendre, en posant toutefois mes bras où je pourrais. Au bout de quinze jours j’y étais très-habitué. Comme ce n’était que le matin , de bonne heure, que je devais faire usage de ma chambre noire , elle pouvait me servir de table le reste du temps.

Les rameurs avaient arrangé une place sur l’avant, où ils se tenaient ainsi que le garde. Polycarpe, à l’arrière, s’était fait un lit de branches de palmier. En dehors de ma tonnelle, j’avais placé le canon de mon fusil, la crosse à portée de la main et à l’ombre. Enfin j’étais libre de nouveau.

Libre, oui! mais à la merci de mes guides. Ceci

L' intérieur du canot.

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était assez imprudent ; ils pouvaient maintenant disposer de moi à leur guise. S’il m’arrivait malheur, je devais m’en prendre à moi seul; car si au Para on m’avait conseillé ce voyage , je dois dire que personne à Manaos n’avait fait de même : bien au contraire; et si, par suite de mes goûts de solitude j’ai fait de légères critiques sur des habitudes qui n’étaient pas les miennes, je n’ai pas oublié toute la bienveillance dont plusieurs personnes m’ont donné des preuves, en s’opposant presque à ce départ, dont l’issue leur paraissait douteuse.

Ces personnes me disaient que rien n’est moins certain que les promesses des Indiens : je le savais. Elles me faisaient craindre d’être abandonné là où le retour serait impossible : je l’ai éprouvé plus tard. M. le chef de police avait été assez bon pour me donner des lettres pour le cas où je reviendrais dans des lieux habités. L’excellent M. O***** m’avait tracé un itinéraire jusqu’à une certaine limite. De Manaos sur le rio Negro, je devais rentrer dans les eaux de l’Amazone, et les suivre jusqu’au confluent du Madeira, puis remonter ce dernier fleuve jusqu’à un endroit nommé Canoma; le reste devenait incertain. Je voulais voir des Indiens à l’état de nature; il fallait donc pénétrer dans le Sud tant que je pourrais. J’allais bien cette fois à l’inconnu.

Pendant les premières heures un seul rameur travailla; l’autre cuvait sa cachasse au fond du canot. Le garde avait quitté sa chemise et faisait la

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lessive. Shako en tête pour se garer du soleil, Polycarpe tenait la barre et dormait.

Quant à moi, livré à moi -même, je pris des mesures pour ne pas être, autant que possible, livré à d’autres. En conséquence, profitant du réveil de l’ivrogne , je me livrais à une petite manœuvre ostensible, sans avoir l’air de me préoccuper d’autre chose, et surtout des regards, qui tous étaient fixés sur ce que je faisais. Après avoir nettoyé scrupu-

Le revolver.

leusement un petit instrument parfaitement inconnu à mon équipage, j’y plaçai quatre capsules, et, avec la plus grande délicatesse, sans avoir l’air d’y toucher, je fis éclater les quatre amorces instantanément. Les Indiens, pas plus que le garde, ne cachèrent pas leur étonnement; les pagaies cessèrent de fonctionner, le garde enfonça son shako, et Polycarpe parut se réveiller. Je recommençai ma manœuvre, mais cette fois je dévissai proprement,

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avec un des bras de mon moule à balles, les quatre canons du revolver, et j’y glissai quatre balles qui parurent sortir de la poche de mon pantalon, mais que je puisais effectivement dans un sac que je tenais invisible, préférant leur faire croire que j’en avais toujours sur moi une provision.

Pendant cette seconde opération, les Indiens, ces êtres si peu démonstratifs qu’on ne les voit jamais rire ni pleurer, sur la figure desquels on ne peut saisir aucune expression, bonne ou mauvaise, avaient tout à fait cessé de ramer, de laver et de dormir, pour voir jusqu’au bout ce que j’allais faire de cet instrument, qui, par sa petitesse, ne paraissait pas devoir être autre chose qu’un joujou. Polycarpe avait déjà dû leur dire ce qu’il pensait de moi. Je dirai plus tard comment j’ai appris les services qu’il me rendait et ce que je pouvais en espérer pour ma sécurité.

M’étant placé dans une situation dangereuse, j’avais besoin d’inspirer sinon l’affection, — cela se trouve quelquefois chez le nègre, jamais chez l’Indien, — du moins la crainte. Je fis retirer du canot une énorme planche, épaisse de deux pouces, qui servait à supporter la plus grosse de mes caisses, et à lui éviter le contact de l’eau, dont nous étions déjà incommodés. Cette planche une fois fixée le long du bord, je commençai sur elle mes expériences et la perçai d’outre en outre de mes quatre balles. Ce jeu ne parut pas plaire à mes compagnons; cependant, comme il s’agissait de leur

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donner une excellente opinion de mon adresse, je ne le cessai qu’après avoir fait un grand trou à cette planche en bois de fer. Prenant ensuite une petite chaînette en acier, je l’ajustai à l’objet inconnu et me la passai au cou, ainsi qu’on le fait d’une chaîne de montre. Celle-ci était assez longue pour descendre jusque dans une des poches de mon pantalon. Puis, toutes ces précautions prises, et des balles, pour mon fusil, placées également dans mon autre poche, je donnai gracieusement un verre de cachasse à mes compagnons. Le verre bu et remis en place, je prononçai d’une voix formidable : « V amos ! » et les pagaies fendirent les eaux de l’Amazone : nous venions de quitter le rio Negro.

L’AMAZONE

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