‹ Deux années au BrésilChapitre 7 sur 16 · DE PARA A MANAOS · texte numérisé non relu

DE PARA A MANAOS

Navigation sur le furo de Brèves. — Les villes du Bas-Amazone. — L’arbre au poisson. — Les Indiens Muras. — Le grand bras de l’Amazone. — Pragua. — Santarem. — La rivière Tapajos. — Les villes d’Obidos, de Villabella et de Serpa. — Le rio Negro.

Le bâtiment était petit; sa dunette, au lieu de porter une tente, était couverte en planches supportées par de petites colonnettes. Quand je montai à bord, quoiqu’il fût encore jour, déjà des voyageurs, tous Portugais, avaient accroché leurs hamacs et empêchaient de passer. Je fis de même pour le

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mien; les malles les plus essentielles furent rangées le long du bord, près des hamacs, et servirent de bancs plus tard. J’avais voulu porter moi-même le fameux sac de nuit rempli de poudre, certain que personne ne viendrait le visiter à mon bras. En faisant transporter mes autres effets, j’avais vu du premier coup d’œil que Polycarpe ne se fatiguerait pas trop quand il pourrait s’en dispenser. Ce bon garçon à figure sinistre regardait les canotiers qui se passaient mes bagages, mais il se gardait bien de leur donner un coup de main. J’en augurai bien pour l’avenir.

Nous partîmes à minuit ; nous passâmes entre des myriades d’îles après avoir laissé derrière nous celle de Marajo. On jouait au trictrac tout près de moi; un joueur enthousiaste, à chaque mouvement brusque qu’il faisait, — et il en faisait beaucoup, — repoussait mon hamac. Il ne s’apercevait pas qu’en revenant je le repoussais à mon tour. J’avais commencé à me plaindre, et peu à peu je pris autant d’intérêt à ce jeu de va-et-vient que l’autre à son trictrac ; et comme la luue était belle, je pouvais de ma balançoire contempler les îles toutes couvertes de palmiers et de lataniers en fleurs, près desquelles nous passions.

Je repassais en même temps dans ma mémoire tout ce que déjà j’avais éprouvé de bien et de mal depuis mon départ de Paris. J’avais voyagé de Southampton à Rio avec des Français; de Rio à Victoria avec des colons, presque tous Allemands;

La dunette du vapeur le Marajo.

à Espirito-Santo avec des Indiens; de Rio au Para, presque exclusivement avec des Brésiliens ; j’étais sur l’Amazone avec des Portugais : avais-je gagné au change ?

Le jour vint et, plus encore que pendant la nuit, nous pénétrâmes dans un labyrinthe d’iles. Ce que je voyais en ce moment était d’un caractère différent de ce que je connaissais. Toutes les îles étaient basses; les arbres peu élevés; les lataniers étaient toujours en grand nombre ainsi que les palmistes. De loin en loin on distinguait des huttes supportées par des pierres , précaution qui ne sauve pas toujours des inondations. L’une de ces huttes, un peu plus importante que les autres, avait, sur une espèce de quai, une planche également posée sur des pierres et portant un grand nombre de vases de fleurs. Derrière la hutte s’étendait un défrichement récent. Pendant que je regardais, bercé dans mon hamac, le chant bien connu d’un oiseau d’Europe me fit tressaillir. C’était un chardonneret, objet de l’attention toute paternelle d’un vieil amateur portugais. Il avait probablement acheté à grand prix cette curiosité européenne : celle-là avait du moins sur les magnifiques oiseaux du pays l’avantage de bien chanter.

Depuis le lever du soleil je remarquais des orchidées emportées par le courant; tenant aux arbres seulement par des rudiments de racines sans force, elles doivent facilement céder à la moindre impul-

sion.

On me dit que nous ne naviguions pas encore sur l’Amazone. Il est probable que je ferai quelquefois involontairement des erreurs géographiques. J’ai, en vain, employé au Para tous les moyens pour me renseigner: chacun m’apportait sa version, et rarement la même. Par exemple , j’ai appris que la ville de Para ou Belein est bâtie sur l’Amazone ; d’autres m’ont dit sur le Guajarra; d’autres sur le Guama, et le plus grand nombre sur le fleuve des Tocantins1.

Pendant la nuit nous avons touché à Brevès; on y a pris et laissé des passagers, et embarqué du bois. Ici on ne brûle pas de charbon. Les bûches, jetées de main en main, sont rangées sur le pont; chaque homme , nègre ou autre, en les recevant, répète, avec ce son monotone que j’avais déjà entendu pour mes péchés, à bord du navire où l’on jouait au loto, le chiffre déjà chanté par celui qui commence.

Depuis Brevès, les îles semblaient se multiplier autour de nous; un enfant eût pu jeter une pierre de l’une à l’autre. Le furo ou chenal que nous suivions était calme; cette merveilleuse nature s’y reflétait comme dans un miroir. Plus on s’éloignait de la mer, plus la végétation semblait grandir.

1 . Il y a du vrai dans toutes ces allégations : la ville de Para est située dans une baie formée par le confluent du Guajarra et du Guama. Cette baie s’ouvre sur un golfe qu’on peut considérer comme l’embouchure du grand fleuve des Tocantins, qui s’unit au nord-ouest à l’Amazone par le Juro de Brevès.

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Nous étions alors éloignés de l’influence des marées; l’eau était cependant encore un peu salée. Sur les bords je vis pour la première fois de longues tiges fort minces; je les aurais prises pour des palissades bien alignées si au sommet de chacune d’elles il n’y eût pas eu une grande feuille pareille à celles de nos nénufars. Au-dessous de cette feuille pendait une belle fleur blanche.

Dans la journée nous passâmes devant une case bâtie sur pilotis ; une foule de femmes et d’enfants, vêtus pour la plupart de vêtements bleus, se pressait pour y entrer : c’était sans doute l’heure du repas de la famille. Plus loin une grande case enduite à la chaux offrait les apparences d’une venda; on y voyait des nègres buvant et payant leur eau-de-vie. Tout près de là jacassaient des perruches et un jacapou, oiseau dont le chant rappelle les orgues dans le lointain.

Le fleuve s’élargissait sensiblement et le vent commençait à souffler; nous nous éloignâmes des cases, toujours placées à une assez grande distance les unes des autres. J’avais, dans la journée, fait une excellente connaissance, un Brésilien, M. O*****, allant ainsi que moi à Manaos. Il savait autant de français que je savais de portugais. Il m’assura que personne ne pouvait dire au juste le nombre des îles qui sont sur l’Amazone. 11 m’expliquait différentes choses que j’aurais pu toujours ignorer; me faisait remarquer certains arbres et me disait à quels usages ils étaient propres. J’avais entendu, dans les

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rues de Para, crier une boisson nommée assahi ; j’en avais même bu; je crois me souvenir qu’elle m’avait plu médiocrement, étant épaisse et un peu aigre. L’île près de laquelle nous passions était remplie de l’arbre dont on la tire. C’est une espèce de palmier. On met simplement le fruit dans l’eau bouillante, et on passe le liquide dans un crible. Il me montra un arbre colossal dont la feuille donne la mort instantanément ; il se nomme assaca. Je vis également l’arbre qui produit la gomme élastique. Les hommes qui font cette récolte gagnent beaucoup; il en est qui en rapportent jusqu’à vingt livres par jour quand les bois sont bons. On part le matin de bonne heure , et après avoir fait au tronc une légère blessure, on attache au-dessous un petit pot de terre, et on continue ainsi d’arbre en arbre jusqu’à la limite qu’on veut. En retournant, on vide chaque pot dans un grand vase; puis on fait sécher à la fumée d’une espèce de bois dont je n’ai pas su le nom.

Depuis quelque temps je voyais des individus assis au-dessus de leurs canots, sur des échafaudages formés avec de petits troncs d’arbres ; ils étaient immobiles comme des statues. M. O***** m’apprit que c’étaient des pêcheurs; j’étais trop éloigné pour m’apercevoir qu’ils étaient armés de flèches. Ils passent ainsi des journées entières, sans faire d’autre mouvement que celui nécessaire pour faire un cigaritto. Ces hommes, habitant les rivages des îles de l’Amazone, sont les Muras. Aucune autre tribu

Fabrique de caoutchouc.

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ne veut s’allier avec celle-là. On pense généralement que ces Indiens ont émigré de l’ouest lors de la conquête du Pérou; ils sont voleurs, leur parole ne les engage jamais, ayant pris, plus encore que les autres Indiens frottés à notre civilisation, les vices de

Indien chassant le poisson à l’arc.

l’Europe, et laissé les qualités Polycarpe était

Muras!

M. O***** m’apprit encore qu’on appelait , en portugais, paranao-miri les canaux étroits qui circulent entre les îles.

Partout où nous passions la végétation descen-

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dait jusque dans l’eau , jamais de plage visible, les plantes aquatiques s’avancaient bien avant dans le courant; souvent nous avions l’air de naviguer au milieu d’un jardin couvert de fleurs; si bien que, l’ aide-cuisinier ayant coupé en passant des roseaux fleuris, pour donner de la nourriture fraîche aux bœufs que nous avions à bord, on y trouva un petit serpent tout bleu, dont je ne pus sauver que la tête, le reste ayant été écrasé par les peureux.

Je ne pense pas qu’il existe dans le monde de navigation plus agréable que celle que je faisais. J’avais cru , en venant sur l’Amazone , voir une mer intérieure n’ayant que le ciel pour horizon, ou tout au plus des montagnes perdues dans le lointain , et rien de ce que je voyais ne ressemblait à ce que j’avais supposé. J’étais loin de m’en plaindre : à chaque instant, à la place de cette monotonie, je voyais se dérouler des panoramas aux aspects variés et toujours nouveaux. Et ce spectacle changeant, je le contemplais du haut d’un hamac léger comme un fdet, ne laissant pas à la chaleur la possibilité de pénétrer mes vêtements , que je pouvais d’ailleurs simplifier beaucoup, bien abrité sous une dunette à claire-voie; ayant, en outre, pom* me distraire sans fatigues, en face le mouvement de l’équipage, à droite et à gauche des oiseaux et des fleurs, au milieu d’une atmosphère tempérée par la marche du navire, et par cette brise qui souille constamment sur l’Amérique du Sud.

J’écris ces impressions non avec mes souvenirs,

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mais d’après des notes que l’habitude des voyages m’a fait regarder comme toujours utiles. On pourra trouver que j’ai bien peu d’égalité dans ma manière de voir et de sentir : tantôt triste , tantôt gai , mécontent aujourd’hui, enthousiaste demain. Je n’entreprendrai certes pas de combattre des appréciations qui peut-être seraient les miennes à l’égard d’autrui.

A quatre heures après midi nous débouchons dans le vrai lit de l'Amazone, après avoir quitté le rio Terragui. Voilà bien cette fois le grand fleuve, toujours parsemé d’îles, nombreuses mais espacées entre elles; c’est, en diminutif, cette mer que j’avais pensé trouver. Peu à peu le vent fraîchit, et vers le soir une bourrasque des tropiques accompagnée de pluie vint nous donner une idée de ce dont l’Amazone était capable. On s’empressa de fermer les rideaux de grosse toile qui entouraient la dunette, notre réfectoire et notre dortoir habituel : ce qui n’empêcha pas la pluie d’en faire en quelques instants une salle de bain. On tira de même deux immenses rideaux qui séparaient la dunette du reste du navire, à peu près comme un rideau de spectacle sépare le public des acteurs. La différence était qu’au lieu d’un seul nous en avions deux, se fermant au milieu, comme le corset des dames, à l’aide d’un lacet.

Je m’étais blotti à l’avant, dans un petit réduit, à l’abri de l’eau. La nuit était venue tout à fait; j’entendais les commandements du capitaine , mais

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je ne pouvais le voir. Ses ordres ne s’exécutaient pas facilement, tant le pont était encombré de bois pour le chauffage : nous venions récemment de faire notre provision. Le tonnerre grondait si fort qu’il semblait être au milieu de nous. Un éclair plus éblouissant encore que les autres illumina le pont, et je vis d’où partait la voix du capitaine. Dans l'intérieur de la dunette, il avait un peu desserré le lacet et avait passé sa tête couverte d’un grand chapeau qui le préservait de la pluie. De ce poste confortable il commandait la manœuvre, à peu près comme un régisseur prévient l’orchestre qu’il peut commencer l’ouverture. J’avais vu déjà bien des officiers , des généraux portant des parapluies , je ne pus qu’approuver la précaution du capitaine.

Quant à moi, j’aurais bien voulu être à sa place, me trouvant dans un bain de siège toutes les fois que le tangage faisait plonger l’avant dans les lames, les dalots ménagés pour l’écoulement de l’eau n’étant pas suffisants. Quand je pus revenir à mon hamac, je le trouvai dans un triste état et tout dégouttant d’eau; il m’était impossible de songer à m’en servir. Heureusement c’était le seul : tous les autres avaient été serrés avec soin; personne n’avait songé au mien. Polycarpe n’avait pas paru. Si M. Benoît eût été à sa place, en voyant ce qui se passait, il eût sans doute compris qu’il pouvait faire quelque chose pour mon service ; il se fût sans

doute fourvoyé, mais il eût tenté quelque chose

Cependant où était Polycarpe ?

Le beau temps avait remplacé l'orage; la lune brillait; nous avions tout près de nous, à droite, Tîle de Gouxoupa; le confluent du rio Xingu à gauche. Nous nous étions rapprochés du rivage. Le fleuve s’était resserré de nouveau : nous passâmes près d’une île fort petite nommée Adajouba. A notre approche, une bande de toucans perchés au sommet d’un arbre plus élevé que les autres, s’envola en poussant de grands cris. Les plantes aquatiques continuaient à envahir la surface de l’eau; les rives étaient couvertes de palissades fleuries, et comme je venais d’en voir des fragments emportés par le courant, je reconnus que je m’étais trompé en les prenant pour des orchidées.

Souvent on a accusé les voyageurs de mensonge : cela arrive quelquefois par leur volonté, mais non toujours. Dès la première campagne que je fis, j’écrivais toutes mes impressions. Les matériaux ne me manquaient pas : je venais de passer six mois en Grèce, et j’étais en présence du mont Liban, après avoir quitté l’île de Chypre. Notre corvette était mouillée à une lieue de Beyrouth : l’ancrage était dangereux, sur un fond de sable; plusieurs navires furent jetés à la côte pendant un coup de vent qui dura dix-huit jours. C’était en hiver. D’autres, plus heureux, purent appareiller et prendre la haute mer. Grâce à l’intelligence de notre pilote et à la connaissance qu’il avait des lieux, nos ancres résistèrent; mais notre position était critique : chaque jour nos basses vergues étaient mouillées.

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N’étant pas encore très-marin, je souffrais beaucoup; j’avais la tête en feu. Toutes les nuits, ne pouvant dormir, je restais sur le pont aussi tard que la fatigue me le permettait; j’écrivais en rentrant dans ma chambre, consciencieusement, tout ce que j’avais vu. Le mont Liban se détachait en blanc sur le ciel; il était couvert de neige; de tous côtés j’apercevais des masses d’arbres que je qualifiais de cèdres gigantesques; car un cèdre ne peut être que gigantesque , je me conformais à la tradition. Je crois que je parlais dans mes notes de Salomon et de la reine de Saba. Je rappelais avec un peu de pédantisme que le cèdre était entré dans la construction du temple de ce même Salomon. A quelques variantes près, je disais tous les jours la même chose. Il en vint un où il fut possible d’aller à terre; nous devions partir aussitôt après. La mer était encore mauvaise, surtout à l’entrée d’une jolie rivière bordée de lauriers-roses. Notre canot fut jeté sur le sable: le bain était froid; pour me réchauffer, je partis en courant. J’arrivai ainsi au pied

du mont Liban mes cèdres gigantesques s’étaient

transformés en mûriers nains.

Quelque temps après, dans la presqu’île où s’est livrée la bataille d’Aboukir, à la place occupée par les Français, je trouvai, entre autres reliques, un os blanchi par le soleil et le sable du désert. Plus tard, revenu à la vie paisible, ne m’occupant que de peinture, je jetais les premiers fondements d’une de ces collections qu’on va chercher bien loin et qu’on paye

Le capitaine prudent.

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souvent très-cher. J’avais à montrer des curiosités intéressantes, ayant acheté à Milo et à Paros de petits vases grecs, des lacrymatoires, etc. Je possédais en outre mon os de Français et de véritables pommes de cèdre du Liban. Cette fois c’était tout de bon : j’avais vu le reste de ces cèdres gigantesques dans les environs de Tripoli de Syrie.

Eh bien! à peu près à la même époque, j’eus deux déceptions à ajouter aux mûriers nains. Un camarade, passant par Lyon, que j’habitais alors, m’apprit que mes vases grecs étaient de fabrication anglaise, et que les fouilles, dont on avait tiré sous nos yeux les objets précieux, avaient été une de ces jolies spéculations commerciales qu’on se permet de temps en temps pour l’ agrément des étrangers. Il ne me restait plus que ma relique, cet os que je regardais toujours avec attendrissement : un jour un médecin me fit remarquer que ce ne pouvait être qu’un os de mouton. Ce dernier coup fut rude, et comme depuis ce temps je suis devenu très- indulgent pour les voyageurs qui se trompent, je prie humblement les personnes qui me liront d’agir de même à mon égard .

J’avais pris l’habitude d’aller m’asseoir à l’avant du navire, à côté de la roue du gouvernail : c’était la première fois que je la voyais placée ainsi. Un jour, étant à ma place accoutumée , six matelots, tous gens de couleur, vinrent s’asseoir à mes pieds; ils pêchaient dans une grande bassine de fer-blanc des morceaux de poisson séché enveloppés de farine de

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manioc; et comme l’usage de la fourchette leur est inconnu, ils prenaient des poignées de ce mets ragoûtant et s’en barbouillaient mutuellement la figure. Quand le repas et le jeu furent terminés, ils laissèrent sur le pont les deux plats ainsi que les arêtes de poisson. — A quoi bon balayer! J’étais resté, moi aussi, non pour les admirer, mais pour faire un croquis du tout, n’ayant rien de plus intéressant dans le moment sous les yeux, car nous avions pris le large pour gagner l’autre côté du fleuve.

Bientôt les montagnes de la Guyane se dessinèrent au loin. M. O***** me fit remarquer une terre qui n’existait pas l’année d’avant. On voit trèssouvent des îles formées ainsi : des arbres arrachés à la rive , trouvant des bas-fonds , des obstacles quelconques, arrêtent au passage les terres et les détritus emportés par les grandes eaux, et un terrain solide s’élève en peu de temps.

Placé à l’avant, j’avais, outre l’avantage de recevoir dans le visage de l’air plus directement qu’à l’arrière, celui d’assister à ces mille petites scènes de bord qui, comme on sait, prennent de l’importance faute de mieux. Sur le pont, près du paquet de cordages sur lequel j’étais assis, il y avait une cage, dans cette cage un salua (la grive d Amérique)', ce sabia mangeait une banane; un grand cercle s’était formé autour de la cage où se consommaient de si bonnes choses; les spectateurs intéressés étaient des poules et un coq. Entre eux et

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la cage un gros chat gris faisait semblant de dormir quand une poule se hasardait à avancer la patte pour essayer de goûter du mets convoité, mais jouait de la griffe avec le coq, s’il s’oubliait au point d’imiter les membres de son sérail. D’un autre côté, trois amis collationnaient silencieusement : si le festin n’était pas somptueux, il était mangé avec beaucoup d’appétit. Les convives n’étaient ni plus ni moins qu’un chien caniche, un nègre et un Indien. Le premier service se passa assez bien; mais la discorde, qui autrefois entra dans le camp d’Agramant, vint troubler le festin de cette triade intéressante. L’Indien voulut s’emparer d’un morceau de choix, le nègre également; le caniche profita de la discussion, et disparut avec l’objet convoité. Ce petit débat attira l’ attention du maître d’équipage, et comme le nègre devait avoir tort, il reçut, comme de juste, quelques coups de corde. Pendant ce temps le pilote, un gros mulâtre qui, à l’époque de la révolte du Para, a, dit-on, tué beaucoup de monde, lisait étendu dans son hamac; Polycarpe avait paru sur le pont et se pavanait dans une chemise rose, qui tranchait de la façon la plus discordante avec son teint de suie.

En dépit des arbres déracinés qui jonchaient les îles ravagées par les inondations; en dépit du soleil à pic sous lequel nous naviguions , mon enthousiasme pour la nature vierge était toujours le même : partout où je pouvais me mettre à l’abri du soleil, j’écrivais ou je dessinais, n’ayant pas

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toujours les innocentes distractions dont je viens de parler.

Cependant, je dois dire que cet enthousiasme subit, dans la soirée et dans la nuit suivante, un grand échec. Nous nous étions attardés un peu trop près d’un rivage, et bientôt j’entendis répéter de tous côtés : « Les carapanas ! » Ce sont de gros moustiques à longues jambes, qui rendent la navigation de l’Amazone insupportable. En un instant le navire fut enveloppé de leurs nuées; ce ne fut bientôt à bord qu’une gymnastique de contorsions et de grimaces, depuis le dernier mousse jusqu’au capitaine. Ce dernier me disait que depuis huit ans qu’il naviguait sur le fleuve il n’avait pu s’habituer à ce supplice.

J’avais de bonnes raisons pour le comprendre : le second tome de mes tortures venait de commencer, car plus que personne à bord j’avais souffert. Mon hamac, je l’ai dit, était en filet; j’y dormais la tête voilée ; les carapanas , chassés de tous côtés , voltigeaient en dessous, et se fixaient, entre les mailles, sur mon corps, qui seul se trouvait à découvert; j’étais littéralement dévoré. Les autres voyageurs avaient sur moi un grand avantage. Dans leurs hamacs fabriqués en étoffes assez épaisses, ils ne pouvaient être attaqués qu’à la figure et aux mains. Quand le jour fut venu , chacun montra ses blessures : l’un avait l’œil enflé, l’autre les lèvres, un troisième avait des bosses un peu partout; chacun s’intéressait au mal du voisin , afin d’avoir sa

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part de doléances. Moi seul, hélas ! je ne pouvais montrer mes blessures; pourtant un peu de compassion m’aurait fait du bien. Parlant très-peu le portugais, je ne pus même expliquer convenablement pourquoi j’eus à table la fantaisie de vouloir manger debout. On mit cette excentricité sur le compte de la belle nature, que j’admirais toujours, au grand étonnement de messieurs les voyageurs.

Le lendemain de cette nuit de désastre, le trictrac avait repris ses droits ; un grand monsieur fort triste chantait en s’accompagnant de la guitare; c’était le propriétaire du chardonneret. J’avais déjà, depuis mon arrivée au Brésil, fait une remarque, renouvelée en ce moment, c’est qu’en cette contrée les airs les plus vifs de nos opéras m’ont toujours paru travestis en complaintes. Je me suis endormi heureusement, malgré cette musique lugubre ; il fallait à tout prix réparer le déficit de la nuit aux carapanas.

Au matin des cris de toute sorte m’ont éveillé; un instant je me crus dans ma case au milieu des bois; je m’empressai d’ouvrir mes rideaux : nous passions encore dans les plantes aquatiques ; trois aras se sauvaient en répétant ce cri auquel ils doivent leur nom; une aigrette, plus brave sans doute, resta perchée sur une branche et ne se posa pas même sur sa seconde patte, qu’elle avait repliée sous son ventre quand nous passâmes près d’elle. Puis vint un autre cri que je ne pouvais méconnaître, c’était bien celui de l’ oiseau-fantôme , ce cri, le premier

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que j’avais entendu le jour de mon arrivée dans les forêts vierges. Sur l’Amazone comme alors, je l’entendis et ne le vis pas. Était-ce donc une âme? Les Indiens avaient-ils raison? Cet oiseau de malheur m’avait prédit ce qui m’était arrivé plus tard chez mon hôte ; était-ce un nouveau présage de ce qui m’attendait dans les solitudes où j’allais vivre de nouveau?

Cette voix mystérieuse me causait une singulière impression, et me faisait voir seulement le mauvais côté des choses. Les îles ne me paraissaient plus aussi intéressantes; on m’avait parlé de plages immenses toutes couvertes d’œufs de tortue : les eaux les couvraient entièrement, et l’Amazone ne paraissait pas devoir rentrer de sitôt dans son lit. Cela changeait beaucoup mes projets.

Quand on jeta l’ancre devant Prayna, je mis bien vite de côté mes rêvasseries , et pendant que l’on débarquait des passagers, que d’autres embarquaient, je vins en grande hâte prendre ma place à l’avant, et je fis un croquis, cette fois plus sérieux que ceux que j’avais pu saisir pendant la marche du navire.

C’était la première petite ville que nous voyions depuis que je m’étais donné la tâche de reproduire toutes celles devant lesquelles nous passerions. Celle-ci, comme toutes les autres, était composée de baraques, dont quelques-unes enduites à la chaux. L’église, où on sonnait la messe, m’a paru très-petite.

La ville de Prayna.

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Nous prîmes en passant un jeune prêtre, à tournure modeste; une heure après on ne l’eût plus reconnu dans l’élégant dandy, avec cigare et lorgnon, qu’on vit parader sur le pont.

Nous approchions de Santarem , la terre ferme commençait à paraître; les arbres n’avaient plus ces formes gracieuses empruntées aux plantes grimpantes. Le paysage ressemblait plus à ceux d’Europe qu’à ceux d’Amérique, et pour compléter l’illusion des bandes de canards s’envolaient devant nous. Nous entrâmes dans des eaux bien différentes de celles de l’Amazone, qui sont jaunes et sales; celleslà étaient d’un noir bleuâtre et avaient la tranquillité d’un lac ; l’Amazone , au contraire , était fort agité ; ses lames s’élevaient très-haut.

Nous arrivâmes à Santarem vers midi. Cette petite ville est bâtie un peu au-dessus de l’embouchure du rio Tapajos, dont nous venions de remarquer les eaux bleues. Le capitaine, allant à terre , m’offrit de descendre avec lui dans son embarcation.

Polycarpe m’avait demandé la permission d’aller de son côté. Il était de Santarem ou des environs : cette demande était trop juste; je lui avais donné en outre de b argent pour s’acheter quelques effets, n’ayant pas eu le temps de le faire au Para. Il me promit, non en paroles, mais par gestes, de revenir dans une heure.

Je me promenais sur la plage, quand je vis venir à moi l’agent principal de la compagnie des bateaux à vapeur de l’Amazone. Le capitaine l’avait prévenu

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de mon passage; il mit sa maison à ma disposition, ne voulant pas qu’à mon retour, si je séjournais à Santarem, j’allasse autre part que chez lui. Son bon accueil et la lettre que je lui remis produisirent également leur effet sur le capitaine , qui depuis ne cessa de me témoigner une grande déférence.

De retour à bord, je n’y trouvai pas Polycarpe. Tous les passagers, à qui son affreuse figure avait déplu , s’accordèrent à dire qu’il était resté dans son pays, et que je ne devais plus compter sur lui. Ce n’étaient pas les vingt-cinq mille reis que j’avais donnés pour son passage, ni ce que j’avais avancé pour ses emplettes, qui me contrariaient le plus, mais c’était d’avoir été la dupe de cet horrible Indien ; c’était aussi l’embarras dans lequel il me laissait, quoique, à vrai dire, ses services se fussent jusqu’alors réduits à peu de chose. Le mal était fait; j’avais pris mon parti sur d’autres déboires, je l’eus bientôt pris sur celui-là.

Je dois convenir ici que je rencontrai auprès de mes compagnons de route un intérêt que je n’aurais pu soupçonner au début. C’est pour cela que je fais ici amende honorable des murmures que m’avaient arrachés leurs jeux et leurs chants monotones.

Nous avions laissé quelques passagers à Santarem et à Brevès, sur le compte desquels je ne serais sans doute pas revenu de meme. Depuis leur départ tout le monde était gai à bord : le capitaine, gros bon garçon, riait toujours; X immédiat (le second) était un

Santarem, dans la province du Para.

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charmant jeune homme, blond comme un Américain du Nord. Il y avait en outre un jeune docteur militaire allant ainsi que moi à la Barra de Rio-Negro. Quand on voyage au Brésil dans les navires à vapeur on est certain de voir toujours des employés en grand nombre, quelques négociants, mais jamais de curieux. Comme ici toutes les professions ont des docteurs, nous en avions quitté plusieurs et nous en possédions encore, et moi aussi j’en étais un.

En sortant de Santarem et du fleuve Tapajos, nous regagnâmes l'Amazone par un charmant petit canal. La nature ici n’était pas grandiose , mais si jolie que je regrettais de passer outre. Des oiseaux de toutes couleurs se promenaient sur les bords fleuris de ce petit paradis terrestre; l’eau était si calme que, la chaleur aidant , tout le monde exprimait le désir de se baigner. On ne courait aucun danger, et déjà nous parlions de demander la permission au capitaine. Un quart d’heure eût suffi; ceux qui ne savaient pas nager auraient cherché aide et appui sur des troncs d’arbres qu’on voyait glisser légèrement à fleur d’eau. La demande expira sur nos lèvres quand nous vîmes que ces pièces de bois remontaient le courant, et, qu’en y regardant de plus près, nous reconnûmes que c’était bel et bien des caïmans.

En côtoyant l’ile formée par le confluent du rio Tapajos, et près d’entrer dans l’Amazone, je vis pour la première fois une plage de sable près de laquelle des pécheurs , montés dans leurs troncs

d’arbres creusés, attendaient, dans une immobilité complète, des tortues au passage. A leurs flèches est attachée une longue corde , qui se déroule aussitôt que la tortue est blessée ; cette corde est amarrée dans le canot, qui suit l’animal jusqu’à l’extinction de ses forces, comme dans la pêche de la baleine.

J’ai déjà dit que cette année 1859 avait causé beaucoup de dégâts sur l’Amazone et sur les autres fleuves. Dans les environs de Santarem tout le bétad, ainsi que dans l’île de Marajo, avait été submergé. Les plantations de cacao avaient été emportées par le courant ; les deux rives étaient couvertes de leurs débris.

Nous avions pris à Santarem deux dames; elles ne mangeaient pas à table et se tenaient constamment dans la petite chambre de l’arrière , que j’avais dû abandonner à leur arrivée. Galanterie à part, j’en ai été contrarié, car c’était là que j’allais me mettre pour dessiner et pour écrire , quand le soleil ne me permettait plus de rester sur l’avant.

Vers six heures nous passâmes devant une petite agglomération de cases adossées à une colline dont les bois rachitiques n’avaient rien de pittoresque. Ce lieu se nomme Guajarra. Le terrain , coupé de tous côtés par des éboulements produits par les pluies, n’ avait presque pas de végétation.

Pendant que je regardais à ma gauche , je ne m’étais pas aperçu que nous avions à notre droite, et très-près de nous, une île de Piranga. Là, comme de l’autre côté, des terres basses d’abord, puis de

Les caïmans.

petites falaises. Le soleil couchant éclairait d’une façon très -vive les terrains rouges et les faisait briller du plus beau vermillon, tandis que de l’autre côté du canal l’ombre avait déjà tout couvert. Le ciel était pur et sans nuages; pas un souffle de vent ne ridait l’Amazone. Partout ailleurs on eût joui de cette belle soirée ; mais le voisinage de ces deux rivages si rapprochés nous faisait craindre une seconde édition de la nuit aux carapanas. Il n’en fut rien cependant.

Le lendemain de très-bonne heure nous étions mouillés devant Obidos, sur la rive droite. Nous finies là notre provision de bois, et de nouveau notre pont fut encombré. Il fallait, pour aller de l’arrière à l’avant, grimper sur des bûches mal posées à la bâte ; c’était non-seulement incommode, mais dangereux; je préférais passer sur les plats-bords eu me retenant aux cordages.

De la place où nous étions, je ne pouvais voir que le drapeau qui flottait sur la forteresse. On me dit qu’elle avait été commencée à une époque peu éloignée, pour arrêter des flibustiers américains qui avaient tenté de pénétrer dans le bassin de l’Amazone et de s’y installer. Je donne ce détail tel que je l’ai reçu en passant, encore ne suis-je pas certain d’avoir bien compris. Naturellement je demandai pourquoi on avait choisi ce lieu pour le fortifier, plutôt qu’un autre. C’est, m’a-t-on dit, parce que l’Amazone est ici très-étroit et forme un passage dangereux pour les envahisseurs.

VOYAGE AU BRÉSIL

Au-dessus d’Obidos le pays change sensiblement d’aspect : les huttes y sont en meilleur état que sur le bas Amazone. Sur la rive droite, près de laquelle nous passions, on apercevait des champs de cocotiers; ils ne s’élevaient pas très-haut et portaient de grandes et larges feuilles. Le pays est très-cultivé.

O11 faisait des sondages depuis Obidos, dont nous étions déjà loin : la sonde, près des bords, ne trouvait pas de fond. Les passagers, et moi également, nous regardions avec tout l’intérêt que prennent des gens désœuvrés à la chose la plus ordinaire. On se montrait un martin-pêcheur perché sur une branche , une barque dans le lointain ; et surtout, si l’on apercevait une pièce de bois sur l’eau, c’était toujours un caïman : car, depuis la méprise à laquelle ils avaient donné lieu, nous ne voyions et ne rêvions plus que caïmans. Et il faut bien dire qu’il est facile de s’y tromper, car ces affreux animaux semblent effectivement immobiles; ils nagent très-doucement, ne montrent le plus souvent que la partie la plus élevée de l’épine dorsale, le sommet de la tête et le dessus des yeux.

Bientôt nous laissons sur la rive gauche le confluent du rio Fresou et l’île Macourez. Les plantations avaient de nouveau disparu; nous étions en pleine forêt vierge, et pas un seul endroit pour poser le pied! Toujours des arbres brisés, des terrains emportés.

Je dois faire remarquer, avant d’aller plus loin et pour ne pas donner une étrange idée de l’Ama-

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zone, que si, à tout instant, je fais passer le navire d’une rive à l’autre, il ne s’ensuit pas que ce grand fleuve ne soit pas d’une largeur immense, ou que nous faisions une bien singulière navigation, qui devait nous prendre beaucoup de temps, par ses énormes louvoiements; je n’ai voulu parler que des rivages des îles près desquelles nous passions, et non des berges mêmes de la grande terre, espacées qu’elles sont par un trop grand intervalle pour que l’œil puisse les embrasser à la fois, quand même des myriades d’îles intermédiaires ne seraient plus là pour arrêter le regard.

A neuf heures du matin, nous nous trouvâmes en vue de la petite ville de Villabella. Les maisons, fort basses, à rez-de-chaussée seulement, sont peintes à la chaux, comme celles devant lesquelles nous avons passé. La ville est bâtie sur une petite colline sablonneuse et n’offre rien de beau; le pittoresque y manque tout à fait. Elle me plaît cependant, car déjà j’y retrouve un léger commencement de montagnes, un terrain solide; je commence à avoir assez de ces paysages à fleur d’eau.

Je faisais ces réflexions en dessinant ; les, matelots, qui, les premiers jours, me prenaient probablement pour un fou, avaient, depuis mon premier croquis de la ville de Prahina, changé sans doute d’avis : car aussitôt qu’ils me voyaient tirer de ma poche mon album et mon crayon, ils se rangeaient respectueusement pour me laisser choisir la place qui me convenait le mieux; et, de même que les

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enfants de Santa-Cruz, ils s'associaient à mes travaux, me montrant des objets à dessiner, soit un camarade dormant la bouche ouverte, soit nos deux bœufs attachés par les cornes et se débattant pour se séparer.

Tandis que je dessinais Villabella, je me sentis frapper doucement sur l’épaule : un Indien me montrait quelque chose d’informe qu’on jetait sur le pont; c’était une demi-douzaine de très-grosses tortues couchées sur le dos. Elles avaient, aux pattes de derrière, des trous dans lesquels étaient passées des lianes qui les attachaient ensemble. Les pauvres bêtes devaient souffrir beaucoup.

En sortant de Villabella on avait mis le cap au nord-ouest, pour traverser le fleuve en diagonale. A cinq heures nous touchions presque à la rive gauche; riche et bien cultivée, elle offrait aux yeux des bananiers aux larges feuilles, avec leurs régimes pendants et terminés par un tubercule du plus beau violet, des cocotiers, dont la noix renferme une liqueur blanche et douce comme le lait, puis des champs de maïs, des orangers, des cacaotiers; de toutes parts des guirlandes de fleurs sauvages, de belles masses de verdure entremêlées avec les arbres à fruit. La nature vierge, s’unissant aux plantes cultivées, formait le plus magnifique spectacle. Puis le panorama changeait d’aspect : ce commencement de civilisation expirait peu à peu dans la forêt primitive. Depuis longtemps je n’avais rien vu de si pittoresque. Là se retrouvaient ces formes

Villabella.

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fantastiques, ces lianes gigantesques, pareilles aux chaînes des plus gros navires , avec leurs anneaux si bien soudés entre eux qu’aucune force humaine ne pourrait les désunir.

Le temps était magnifique; l’eau du fleuve reflétait le ciel; un oiseau-mouche voltigeait et suçait le calice des fleurs; plus bas un crocodile pêchait.

Plantes aquatiques du bassin de l’ Amazone.

Je m’étais couché dans mon hamac pour jouir à mon aise, sans fatigue, des merveilles qui se déroulaient devant moi. Déjà plusieurs fois mes yeux s’étaient involontairement fermés quand je regardais avec trop d’attention. C’est ce qui m’arriva encore , vaincu par la chaleur ; car si je n’en parle plus, elle ne s’amendait pas pour cela. Un mouve-

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ment inusité m’éveilla; c’était l’ancre qui tombait devant la petite ville de Serpa. Bâtie comme Villabella sur une colline de sable, elle n’arien de particulièrement remarquable.

Je m’aperçois qu’en parlant des sensations que j’ai éprouvées, j’ai oublié quelques particularités de la journée. Nous avions passé devant un des courants les plus dangereux de l’Amazone, le Caracara, un peu au-dessous d’un parana-miri, au bout duquel sont un lac et le village de Saraca. Il a fallu arrêter la machine pour couper des roseaux. Nos bœufs mugissaient quand nous passions sur ces champs de verdure. J’avais également oublié une chose bien étrange : la nuit précédente nous avions eu grand froid ; on n’avait pu dormir pour cette cause, et cela sous l’équateur.

Après avoir quitté Serpa, en côtoyant toujours la rive gauche, nous sommes entrés dans les eaux du rio Negro , dont les eaux tranchent avec celles de l’Amazone bien plus encore que celles du rio Tapajos. Nous vîmes pendant longtemps deux lignes parallèles, Y une blanche, l’autre noire : les deux fleuves semblaient vouloir être séparés éternellement. Depuis quelque temps nous avions laissé sur notre gauche une des bouches du rio Madeira; enfin nous entrâmes dans le rio Negro lui-même, et on jeta l’ancre devant Manaos. Le voyage était fini.

Pendant tout le temps qu’avait duré cette navigation, j’avais à peine aperçu Polycarpe ; jamais il n’était venu s’informer si j’avais besoin de lui.

Serpa.

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J’avais oublié de dire qu’on l’avait retrouvé dans le faux pont, cuvant une portion de cachasse qu’il s’était payée à mes frais le jour de notre descente à Santarem.

On a vu que, malgré la monotonie d’un grand voyage sur l’eau , j’avais eu toutes sortes de distractions : d’abord celles que m’offraient les beautés

Orchidées du bassin de l’Amazone.

d’une navigation unique dans le monde, puis les petites scènes du bord , et celles que mon amour du travail m’avait procurées : les plantes aquatiques aux noms inconnus , mais aux formes charmantes que mon pinceau avait reproduites.... enfin, à part quelques contrariétés, j’avais assez bien passé mon temps. Maintenant j'allais me fixer à terre pour

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quelques mois, voir des tribus nouvelles, faire des études sérieuses, continuer mes collections, réparer mes avaries en photographie, et, par-dessus tout, me refaire libre de toute contrainte; car déjà je voyais avec effroi qu il me fallait endosser l’habit noir pour faire des visites indispensables; et en outre je n’avais plus qu’un gant; M. Benoît avait égaré l’autre: c’était le bon ! Je fis ma toilette à bord, mais quand j’eus essayé le pantalon de drap, je ne pus y résister, et au risque de passer pour mal élevé , je le changeai contre un blanc. En ce moment il y avait à l’ombre trente-sept degrés de chaleur.

Orchidées du bassin de l’Amazone.

L’AMAZONE

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