‹ Deux ans au Mexique [microforme] (volume 2)Chapitre 31 sur 31 · PA · texte numérisé non relu

PA

turbable, faisant des études géologiques au milieu des Andes, de la solitude et des voleurs. La nuit était lourde, la route longue, et notre diligence courait si rapide que le baron nous demanda la permission de prendre place à côté de nous, ce que Braun, le trucheman de la bande, lui accorda gracieusement.

Mais à peine notre nouvél hôte était-il ins- - tallé qu’un formidable juron retentit. .

C'était le grand et paisible Bonningue, véritable nature de cuirassier cachée sous l’élégant spencer du chasseur d'Afrique, qui était sorti de sa tranquillité ordinaire pour nous.crier :

—Trente-trois millions de -tiertes, de pointes et de quartes au miliéu de toutes les sabretaches du monde ! je veux être coupé en deux s'il n'y & pas du neuf ici !

Une bête noire et' grossie par l'obscurité venait de passer devant nous et s’installait tranuillement sur les jambes du sous-lieutanant olpaërt, en poussant un grognement de satisfaction.

C'était Michko, l'inséparable ami du baron qui ce soir-là, nous fit part de toutes les charmantes qualités de sa bête, pendant que de plus en plus à l’aise, le fourmilier passait son museau froid.sur mes mains et poussait Colpaërt du dos, pour s’arrondir et se pelotonner plus paresseusement ; | ; Une heure après notre arrivée à Passo del Mach, Michko avait déjà avalé une demi douzaine d'œufs, étranglé cinq poules, mordu un Zouave, deux turcos et un égyptien Bref, abandonné sur le champ de ses méfaits par le baron qui, de guerre lasse, le reconfiait au désert, un soldat de la légion étrangère l'avait recueilli et hissé sur son sac, en lui faisant comprendre que

ES

la baguette de son fusil aurait raison de son caractère gamin. . Et voilà comme un beau matin j'avais retrouyé maître Michko gravement assis, le dos appuyé au pied du grand mât de l'Allier, et clignotant finement des yeux pendant u'entre ses pattes de devant il tenait à la façon | de écureuils, un œuf blanc et frais qu'il dégustait avec autant de plaisir que s’il eût déterré jedis, dans un de ses voyages de la terre chaude, au milieu des ruines d’une fourmilière détruite par lui, un exemplaire perdu de la physiologie du goût de Brillat-Savari

La vie que nous menions sur l'Allier avait son côté agréable. Nos cabines étaient bien venti- ‘16es, les officiers du bord, polis et complaisants, et nos tamarades de traversée d’une joie et d’un <ntrain ravissants; car ils allaient tous revoir . cette France, que, nous canadiens, nous nous contentons de rêver.

Notre service se bornait à peu de chose.

La lecture et les flaneries se partageaient notre temps, et quand la brise du soir nous avait apporté un peu de fraîcheur, un chœur composé de soldats de la légion étrangère et de quelques zouaves, se réunissait sur le gaillard d’arrière et chahtait jusqu’à dix heures.

Alors tout rentrait dans le silence.

Des groupes de causeurs se formaient au pied du mât d'artimon, et si la soirée était belle, la nuit se passait presque blanche. Chaëun venait apporter là ses aventures, ses souvenirs ou ses bons mots.

Pendant ce temps les heures filaient, le navire ‘aussi, et la patrie se dessinait sur l'horizon.

Le ciel semblait jouir de notre bonheur.

Chaque jour un vent favorable soufflait par tri-

rd, et nous n’eûmes en fait d'émotion que

deux incidents dignes à peine d'être mentionnés. ous rencontrâmes un lougre à mine suspecte que nous soupçonnâmes être un corsaire juariste, et le 18 juilllet au soir nous crûmes apercevoir des brisants à babord. -— En quittant la Vera-Cruz, toutes lés précautions sanitaires recommandées par la prudence Pour empêcher l'apparition du vomito chez nos Passagers, avaient été prises, Maigré tous les soins énergiques et la propreté déployée dans nos faux-ponts l’affreuse fièvre jaune fit six victimes, parmi lesquelles se trouvait une pauvre femme accouchée de deux enfants. C'était quelque chose de poignant à contempler que ces enterrements clandestins faits au milieu de la nuit, de crainte de démoraliser les troupiers, cadavres étaient enveloppés dans une grosse toile, lestés d’un boulet de douze attaché aux pieds, et confiés à la discrétion d#l'Océan.

Où sont-ils les marins sombrés dans les nuits noires ? O flots que vous savez de lugubres histoires, : Flots profonds redoutés des mères à genoux | Ous vous les racontez en montant vos marées, Et c’est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez le soir quand vous venef vers :

Pourtant le terrible fléau arrêta là ses ra k et le 15 juillet, à dix heùres du matih, nous ancrions sains et saufs dans la rade‘de New-York, à quelques encablures de la corvette le Phiégéton, sur le pont, de laquelle jendistinguais la figure joviale de l'officier de quart, le lieutenant

OUvreau qui prenait les ordres de son supérieur le capitaine Maudet.

ne demi-heure après, tous les officiers du, bord, à part l'état-major, recevaient permission de descendre à terre. |

Mes malles furent portées au fond d'une des baleinières, et quand, un par un, les passagers eurent disparu par l'ouverture de l'escalier d'honneur, le cœur gros, je serrai la loyale main de notre digne commandant, et à mon tour je m'e ai dans l'étroite échelle, me retournant une fois encore pour saluer les officiers du transport qui agitaient leurs mouchoirs en signe d'adieu. Je ne pouvais me séparer sans émotion de ce drapeau tricolore que mes quatre campagnes m'avaient appris à aimer, à défendre et à regarder comme un lambeau de mon pays.

Chaque coup de rame qui m'en éloignait me frappait le cœur, et bien qu'en voyage on s’habitue à la longue à;ces adieux continuels qu'il faut toujours avoir sur le bout des lèvres, je ne sais quoi de mystérieux me disait que, si je devais le revoir, jé ne devais plus le servir, ni me bercer de la noble ambition de pouvoir un

jour mourir pour lui.

Pendant les cing jours qui suivirent, je passai mon temps à : le rôle peu paresseux de cicerone, et je pilofai mes camarades à travers New-York, où la p odigieuse activité des Amé-

“Ticains nous émervéillait à tout moment.

Malhsureusement ces études, comme bien d’autres bonnes choses ici-bhs, eurent un terme.

. Le 20 juillet, l'ordre de retourner à bord était émané, debout sur! la jetée de Castle Garden, j'embrassais mes braves amis, mes compagnons de plus d’un jour d'épreuve. RTE

Longtemps je restai triste à regarder l'Allier : qui disparaissait petit à petit sous l'horizon. Avec ses blanches Voiles s'enfuyait plus d’un rêve de gloire et d'ambition. Ses * batteries entraînaient avec elles quelques fragments d’amitié, ces parcelles du cœur que nous jetons

au vent tant qu’il en reste, et quand je sortis de ana profonde rêverie, cette uestion que Lamäartine se posait un jour en d'un désespoir muet me passa par la tête :

Eternité, néant, pes sombres abîmes

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?

Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez ?

La réponse ne se fit pas longuement attendre.

Dieu me réservait une de ces sublimes extases, le 28 juillet 1865, au sein de ma famille. Ma mère me pressait sur son cœur, mon père me bénissait et deux am d'enfance pleuraient de joie en me revoyant. '

J’arrivais au pays dans un joür de crise et ‘ d'épreuve. Une génération entière, génération forte et pleine de sève venait de s’inoli er vers la tombe au moment où nous avions le plus besoin de ses conseils et de son expérience. Le baronnet Sir Louis LaFontaine, le colonel Sir (Etienne Taché, le juge Morin, le sénateur ‘Lemieux, le comte Saveuse de Beaujeu, le président de l'assemblée législative M. Turcotte, le vénérable archiprêtre Fâucher de Saint-Maurice, nos historiens Ferland et Garneau. défilaient lentement les uns après les autres devant la patrie désolée; pour venir chercher le repos de leurs fatigues et de leurs services, sous cette terre.

Où le père a son père, où la mère a sa mère, Où tout ce qui vécut dort d’un sommeil préfond : Abîme où la poussière est mêlée aux poussiè Où sous son père encore on retrouve des’ pè Comme l’onde sous l’onde'en une mer sans fond.

En face de ces pierres sépulcrales—tombes de es frères d'armes, de mes camarades tués 1àbas ; tombe de ceux que.ma jeunesse s'était habituée à aimer et à vénérer, creusées ici—j'ai . appris un axiome qui renferme bien.des leçons

d’expérienee,

Je me suis aperçu que le bonheur sur terre gîsait au sein de la famille. | |

Tous les jours, je savoure cette découverte faite sur les cheveux grisonnants de ma mère, assurée par le cœur affectueux de la femme aimée et-entrevue dans la main franche et loyale on ue amis dévoués. ” Un peu pour m'amuser, beaucoup pour les distraire, j'ai réuni sous un même toit ces souvenirs épars de ma vie de voyages, de garnisons, de combats et de bivouacs. Aujourd'hui je les livre, non sans quelque crainte à la curiosité du bienveillant lecteur, lui rappelant que c'était

pour les âmes indulgentes qu’un poête écrivait rapidement ces beaux vers : ‘

/ Vous qui m’adresserez une parole amie, Qui l’écrirez peut-être et l’oublierez demain, Souvenez-vous de moi qui vous en remercie.

J'ai le cœur de Pétrarque et n'ai point son génie; Je ne puis ici-bas que donner en chemin Ma main à qui m'appelle, à qui m'aime, ma vio. Se Mes

EUSÈBE SENÉCAL & FILS, Imp. 20 Satnt-Vinoent, Montréal.

ALU ETS

TT ne 2

Page 1