CHAPITRE XIX
Je passe pour un sorcier malfaisant. — Huttes fumées et parfumées. — Exorci3mes. — Deux frères d'armes. — Maladie d'Ouelda. — Sa mort. — Arrivée à Zanzibar. — Retour en Europe.
16 Mai. — Mon accident de chasse m'a retenu au Karagoué fort mal à propos. Malgré la libéralité de Roumanika, mes finances diminuent avec une rapidité inquiétante; car je suis obligé de reconnaître les bons offices dont on m'entoure par de nombreux présents au roi, à ses femmes, aux princes de sa famille. Il ne me reste plus aucun objet de prix, et mes ballots baissent à vue d'œil. Dès que ma jambe est à peu près cicatrisée, je m'éloigne, non sans regret, du pays où j'ai trouvé un si bienveillant accueil. Je ne dois plus m'attendre à rencontrer de grands royaumes comme l'Ounyoro, l'Ouganda et le Karagoué. Je vais traverser maintenant des tribus plus sauvages; car, au midi comme au nord des grands lacs, il règne une barbarie complète.
L'Ousoui, dans lequel nous ne tardons pas à entrer, est un pays d'une fertilité rare. Le sol forme partout des ondulations gracieuses; il est couvert de hautes herbes touffues et de grands arbres à l'épais feuillage. Ce sont les bananiers , dont le fruit sert à faire l'excellent vin en usage dans toutes ces régions. Les sentiers sinueux traversent des collines escarpées, d'où la vueembrasseles plaines immenses,les nombreuses rivières qui se dirigent vers le Victoria-Nyanza; des roches délicieusement sauvages, entrecoupées de verdure, s'avancent comme des falaises audessus de la vallée. Porté sur ma litière, car ma jambe n'est pas assez complètement guérie pour me permettre de marcher, j'arrive dans un endroit si pittoresque et si plein de fraîcheur, que je ne puis résister au désir de m'arrêter quelques instants.
Devant moi, une cascade s'élance d'une hauteur de soixante-dix pieds sur des cailloux noirâtres, semblables à des pierres volcaniques, et forme un vaste bassin entouré d'une luxuriante végétation de fougères et de mousses.
Cependant les naturels, inquiets de voir un homme blanc s'approcher de la source, viennent en tumulte à mon campement. La frayeur peinte sur leurs visages pique ma curiosité. Je ne comprends pas qu'un homme écloppé comme moi leur paraisse si formidable.
« Que vient faire ici cet étranger? demanda le chef d'une voix craintive. Veut-il tarir le fleuve qui arrose le pays en détournant son cours ou en buvant ses eaux?
— Tranquillisez- vous, répond en riant Mikaël; notre maître apprécie beaucoup plus votre vin debanane que le liquide de vos rivières. >
25 Mal — De fréquentes escarmouches ont lieu entre les différentes peuplades, et rendent les routes fort peu sûres. Il m'est quelquefois impossible de me procurer des porteurs ,. les indigènes d'un pays ne voulant pas se charger de mes bagages jusqu'à la tribu voisine, qui ne manque jamais d'être en guerre avec eux. De plus, les blancs sont regardés ici comme des sorciers de l'espèce la plus dangereuse. Une mort certaine attend, dit-on, quiconque se décide à les suivre. J'avance lentement, accablé par la chaleur, par les difficultés sans cesse renaissantes qui se dressent devant moi. Enfin des champs bien cultivés, des villages mieux entretenus, annoncent que nous sommes dans un district dont les habitants jouissent d'une certaine prospérité; plus loin, des masses de rochers accumulées les unes sur les autres donnent à cette scène un air d'âpre grandeur.
Le village de Nunda, où réside le chef, est presque désert; car nous sommes au milieu du jour, et les naturels vaquent à leurs travaux. Un vieillard aux formes épaisses se tient à l'entrée avec une demi-douzaine d'autres nègres.
« Yambo (bonjour), » dis-je en m'approchant.
L'indigène me rend mon salut, puis me fait conduire à une hutte, ronde et très élevée, d'où s'exhale une forte odeur d'étabie. Cette habitation parfumée porte cependant le titre de pa-
lais; le vieillard , qui s'appelle Oukoulima, et qui n'est autre que le chef, se tourne vers moi d'un air de bienveillance :
« Dougoh, yango (entrez, mon frère). »
Les manières de mon hôte , si différentes de celles des sauvages chez lesquels je viens de passer, me causent la plus agréable surprise. La hutte princière est mise complètement à ma disposition pour tout le temps qu'il me plaira de favoriser l'Oukouni de ma présence. Je la fais balayer, car les chèvres y ont laissé des traces de leur passage plus significatives encore que l'odeur dont j'ai été frappé en entrant. Mikaël apporte ensuite les objets qui sont à mon usage personnel, et commence à dresser mon lit. La femme du chef, douce et aimable vieille négresse, qui m'a reçu non moins cordialement que son mari , ouvre de grands yeux et reste bouche béante à la vue de ces préparatifs. Elle s'assied sur le lit, caresse timidement les couvertures, examine mes bagages les uns après les autres, en poussant de petits cris d'admiration. Ouelda, fier de l'effet que produit notre mobilier, s'amuse à exhiber tout ce qu'il croit propre à porter au comble l'étonnement de nos hôtes ; mais comme la scène menace de devenir un peu longue, Mikaël fait diversion à la stupéfaction générale en demandant du pombé.
Sa requête trouve un écho dans le cœur du chef, qui doit à sa passion pour cette liqueur sa démarche lourde et sa parole embarrassée. Il apporte une grande coupe toute pleine, et, pour me donner l'exemple, il en boit quelques gorgées, qu'il aspire à l'aide d'une paille. Le breuvage n'est pas mauvais, je le goûte et le rends au vieillard. Celui-ci, après s'être encore désaltéré, me le tend de nouveau. Le même manège se répète je ne sais combien de fois; enfin je n'y tiens plus. Je me mets à rire, et Oukoulima en fait autant.
La foule , avertie de l'arrivée d'un étranger, s'est rassemblée autour de la hutte ; les tambours battent , et les jeunes garçons du village dansent à qui mieux mieux en mon honneur. Quant au chef, il ne tarde pas à disparaître. Pendant tout le jour, il demeure soigneusement enfermé dans sa case, vaincu par le pombé.
La vieille princesse, que mes usages européens ont jetée dans un si naïf étonnement, est la principale épouse d'Oukoulima. Par une singulière exception dans cette Afrique où les femmes
comptent si peu , celle-ci est entourée du respect et de l'affection de la tribu. Chaque matin ses petits-enfants se rassemblent autour de son chevet, et lui souhaitent affectueusement le bonjour. Dès qu'elle est levée, elle vient me trouver dans ma hutte, échange avec moi une poignée de main, et prend à ma santé, à mes affaires, un intérêt tout maternel. Active, excellente ménagère, elle maintient l'ordre dans son petit royaume, soigne les enfants, donne des conseils aux mères; parfois même elle rapporte au logis une lourde provision de légumes ou de bois à brûler. Simple dans ses manières et dans son langage, elle sait pourtant maintenir sa dignité, et c'est plaisir de voir tous les gens de la tribu s'arrêter quand elle passe, s'agenouiller et frapper dans leurs mains en signe de respect.
Le chef vient me voir chaque jour, et témoigne une grande joie à la vue des objets étranges que j'ai apportés. Avec la curiosité enfantine propre aux Africains , il fait ouvrir mes malles, examine mes albums, les images de mes livres, demande à chaque instant des explications nouvelles. Une des choses qui l'émerveillent le plus, ce sont des allumettes chimiques ; il prend un extrême plaisir à les voir brûler, bien qu'il n'ose jamais y mettre le feu lui-même , s'imaginant sans doute qu'il y a là quelque sorcellerie des hommes blancs. Quelquefois il entre tant bien que mal ses énormes pieds dans mes chaussures, et, clopin dopant, il parcourt le village, escorté d'une troupe d'enfants qui s'amusent à lui voir ainsi traîner la jambe. Un jour, une bizarre fantaisie lui passe par la tête :
« Vous qui êtes si puissant, me dit-il, donnez-moi donc un talisman à l'aide duquel je puisse distinguer les amis des ennemis. »
Je lui réponds que je ne possède pas un pouvoir pareil. Le vieux chef refuse obstinément d'en rien croire; il me cajole, me presse, me supplie :
« Les blancs peuvent tout ce qu'ils veulent; ne me refusez pas pour si peu de chose. »
Voyant que je résiste à ses prières, il se fâche et boude comme un enfant à qui on a refusé la lune.
Comme j'habite au centre du village, je vois souvent les jeunes garçons se réunir pour se livrer à des exercices semblables à ceux de nos gymnases. Ils s'amusent ensuite à lancer des flèches
sur les perdrix et les pigeons; d'autres façonnent avec des roseaux de petits fusils munis d'une détente, qui font jaillir du sable en guise de balles et de plomb. Enfin ils ont un esprit si ouvert , que je ne puis m'empêcher d'aspirer au jour où une civilisation bienfaisante leur permettra de développer les dons heureux qui leur ont été départis par la nature.
30 Mai. — Ma sympathie pour les indigènes ne va cependant pas jusqu'à me faire souhaiter de prendre racine parmi eux. Je serais déjà loin, si je pouvais parvenir à compléter le nombre de mes porteurs. La plupart ont déserté lorsque j'ai mis les pieds dans l'Oukouni, et, bien que mes bagages aient fort diminué, je ne puis gagner la mer seul avec mes Arabes, d'autant que plusieurs d'entre eux sont malades de la fièvre. Retenu bien contre mon gré à Nunda, j'assiste à -une curieuse scène d'exorcisme.
Le mauvais esprit, ou Phebo, s'est emparé d'une des filles du vieux chef : les démons ne respectent rien, et la consternation règne dans la tribu. Il faut chasser sans retard l'hôte incommode qui cause tout cet émoi.
La hutte du vieux chef a été pompeusement décorée de pattes de lion. La princesse s'accroupit sur le seuil en face de son père. Près d'eux se tiennent plusieurs femmes armées de lances. On jette en l'air du pombé qui rejaillit sur tous les assistants; puis on amène une vache, dont le mufle est lié si étroitement, qu'il lui est impossible de respirer. La pauvre bête fait peine à voir; mais nul n'en a souci : elle est destinée au sacrifice. Un des gardes d'honneur d'Oukoulima la frappe légèrement de sa hachette entre les cornes. La possédée suit cet exemple, et enfin un homme, d'un coup vigoureusement assené, abat l'animal. On recueille le sang de la victime dans un baquet; les suivantes en marquent le front de la princesse, puis tour à tour ses enfants et ses neveux, agenouillés devant elle. Les sœurs, les parentes de la jeune femme, viennent alors lui prodiguer les félicitations. Tout le reste du jour la malade se promène dans le village, accompagnée d'une suite nombreuse qui agite des gourdes pleines, en chantant des paroles cabalistiques. Ses yeux sont encore bandés; elle tient à la main un balai, sur lequel ses amies s'empressent de placer des bracelets et des guirlandes de
perles. La malade reçoit ces présents d'un air sérieux, tandis que les femmes poussent des exclamations burlesques', afin de la faire rire. Ainsi se terminent les rites du premier jour. Le lendemain, la princesse, toujours armée du balai magique et complètement guérie, dit-on, vient rendre grâces de sa délivrance. L'esprit vaincu a été forcé d'abandonner sa proie.
Cependant plusieurs de mes hommes se sont liés d'une étroite amitié avec les indigènes. Mikaël et le fils d'Oukoulima ont même résolu de cimenter leur nouvelle affection par un rite solennel en usage dans le pays. C'est une sorte de fraternisation qui rappelle les coutumes des anciens Germains, et montre combien les peuples de l'Afrique orientale sont, malgré leur rudesse, capables d'attachement et de fidélité. Voici en quoi elle consiste :
On étend à terre une natte sur laquelle s'accroupissent les deux amis , assistés chacun d'un témoin. Deux feuilles d'arbre , un peu de graisse et la pointe d'une lance, sont placés près d'eux. Mikaël et Kirenga, le fils du chef, se font une légère incision au-dessus du cœur; il en jaillit quelques gouttes de sang, que les témoins recueillent avec soin sur les feuilles; puis ils frottent doucement la blessure de Mikaël avec du beurre et la feuille couverte du sang de Kirenga. Une opération toute semblable est pratiquée pour le jeune prince, après quoi on déchire les feuilles et on les jette sur les « frères ». Un pompeux discours est alors prononcé; les deux amis se serrent les mains en échangeant des souhaits, mes hommes tirent des coups de fusil, les tambours battent aux champs et les fêtes commencent. Mikaël et Kirenga sont inséparablement unis; ils se doivent aide et assistance en toute occasion , et il n'y a pas d'exemple qu'un indigène ait manqué à cet engagement.
5 Juin. — Grâce à la protection d'Oukoulima, j'ai enfin recruté une vingtaine de porteurs. Je crois n'avoir plus qu'à emballer les verroteries et autres objets dont se compose mon bagage; mais j'ai compté sans mes hôtes. Les bons habitants de l'Oukouni ne sont pas exempts de la convoitise commune aux peuplades africaines; le vieux chef, sa famille, les gens du village, me harcèlent pour obtenir des présents; tant de mains avides se tendent vers moi, que, si je remplissais chacune, je
n'aurais bientôt plus besoin de porteurs, car je n'aurais rien à porter.
J'échappe enfin à cette persécution ridicule. A peu de distance de Nunda s'étend une forêt majestueuse, dont les arbres dépourvus de taillis laissent apercevoir au loin les formes gracieuses des antilopes et des zèbres ; d'énormes roches se dressent au milieu des arbres, pareilles à de gigantesques fantômes; plus loin, de hautes collines et de pittoresques vallées rappellent les paysages de l'Hindoustan. Cette campagne doit être admirable au mois de mars ou d'avril; mais nous sommes en juin : les arbres ont perdu leur feuillage, le soleil a desséché les gazons, les champs n'offrent aux regards qu'une plaine de poussière, et le vent du sud-est, soufflant à travers les forêts dépouillées, apporte avec lui les fièvres, les ophtalmies, la petite vérole. La maladie se met parmi les hommes, et, pour comble de malheur, ma boîte de pharmacie est à peu près vide. Ouelda, que j'avais eu la satisfaction de voir revenir à la santé , s'affaiblit de nouveau; son rire, qui m'égayait dans mes heures de découragement, ne retentit plus à mes oreilles; il a, au contraire, des réflexions d'une tristesse navrante.
« Maître, j'ai vu dans un de ces livres français où vous m'avez, appris à lire qu'on est heureux de mourir jeune. Pourquoi?
— Parce qu'on retourne vers Dieu sans avoir connu les maux de la vie; mais quelle singulière idée de songer à cela ! »
L'enfant garde le silence; puis au bout d'un moment :
« Penserez-vous à moi quand vous serez dans votre pays ?
— Vous saurez bien m'empêcher de vous oublier, puisque vous serez avec moi.
— Qui le sait? Nous sommes encore loin de la France; tant de choses peuvent arriver !
— Vous n'avez pas le sens commun, enfant. »
J'affecte la mauvaise humeur pour cacher l'impression pénible que me causent les paroles d'Ouelda; mais j'observe avec une inquiétude profonde sa démarche languissante, son visage amaigri.
Pour ménager ses forces, je multiplie les haltes. Les villages de l'Ounyamouezi, ainsi se nomme le pays que nous parcourons,
sont défendus par de hautes palissades, entourés de larges fossés et de haies d'euphorbes. Quelquefois même les indigènes complètent cette fortification par un bastion de terre assez habilement disposé pour les mettre à l'abri pendant qu'ils envoient sur les assaillants une volée de flèches. A l'entrée de la bour gade, une vieille houe, fixée sur un monticule et surmontée d'un pavillon de tissu d'écorce, sert, dit-on, à détourner le mauvais œil; plusieurs allées de palissades forment des sortes de rues, et enferment les habitations, qui, selon la coutume générale des tribus africaines, présentent l'aspect d'une ruche. Jamais ces huttes ne sont balayées, et il y fait sombre comme dans la cale d'un navire. Quelques jarres de terre destinées à cuire les légumes , de vieilles peaux desséchées , un arc et des flèches, des coupes, des gourdes, parfois un escabeau, composent tout l'ameublement.
Je suis rarement admis dans ces sanctuaires, et, du reste, je n'ai garde de m'en plaindre. Je m'installe de préférence à Yirouansa, qui, pour ces peuplades, équivaut au cercle ou au club des Européens. Les hommes s'y réunissent pour fumer, boire, apprendre les nouvelles, et même faire la sieste, étendus sur des espèces de lits de camp recouverts de peaux de vaches.
Parfois aussi, lorsque l'étape est trop longue, nous passons la nuit tout simplement à la belle étoile. Un matin, nous venons de nous remettre en marche depuis une heure à peine, lorsque je vois Ouelda s'arrêter, puis s'appuyer défaillant contre un arbre. Il frissonne de la tête aux pieds ; ses yeux brillent du feu de la fièvre, et ses lèvres décolorées essayent vainement de me sourire.
« Ce n'est rien, dit-il avec effort; seulement j'ai mal-à la tête et j'ai froid. »
Je fais préparer mon angarep et mes meilleures couvertures; l'enfant est étendu sur ce lit improvisé, puis nous nous dii> geons vers le village le plus voisin. Nous avons à traverser un terrain marécageux; le vent agite au-dessus de la litière les hauts papyrus comme les noirs plumets d'un char funèbre. Le soleil darde ses rayons de feu sur les eaux stagnantes; des miasmes putrides s'en exhalent, une atmosphère suffocante nous enveloppe. Morne et abattu, atteint moi-même de la fièvre,
je marche lentement à la tète de notre petite troupe. Vers le soir, nous nous arrêtons à une misérable bourgade. Ouelda est tombé dans une prostration complète; ses yeux appesantis s'ouvrent à peine, et même alors il ne semble rien voir de ce qui se passe autour de lui. Je le dépose dans une hutte que m'abandonne une vieille négresse; je baigne d'eau fraîche son front brûlant; je lui fais prendre une potion; mais, hélas I il s'en faut que mes soins répondent à la gravité de son état. Mes connaissances médicales sont bornées; je n'ai point les remèdes nécessaires.
Je m'installe avec Mikaël auprès du malade; car je ne saurais confier à des mains indifférentes l'enfant qui m'a témoigné un dévouement si fidèle. J'ai de la graisse en abondance; je façonne quatre boules d'une demi-livre environ, dont chacune, d'après mon calcul, doit brûler trois heures; une jarre brisée sert de lampe, quelques lambeaux de toile tiennent lieu de mèche. Nul Jbruit n'interrompt le silence de ma triste veille. Dans ces traits , défigurés, sur lesquels la mort a déjà marqué son empreinte, "J'ai peine à retrouver le doux visage sur lequel s'épanouissaient - '' si'joyeusement la jeunesse et l'espérance. Va-t-il donc payer de •".sa vie l'affection touchante qu'il a conçue pour moi? • \ /Plusieurs jours se passent ainsi. La femme dont nous occu- . ■'. ' fons la hutte s'est prise d'intérêt pour mon pauvre malade, et -;;.'; fait tout ce qui dépend d'elle pour nous venir, en aide. Quant à . • .moi, bien que je ne dorme guère, je ne sens pas la fatigue. -..L'état de l'enfant est toujours le même; il ne sort de l'abatte- ;! * /«)ent extrême où il est plongé que pour tomber dans le délire. -• Il .ne me reconnaît pas; des paroles incohérentes s'échappent de V ses lèvres. Parfois il tend les bras vers un invisible fantôme. " « Ma mère! s'écrie-t-il; elle m'appelle, je veux la rejoindre! » Il cherche à s'élancer hors du lit; mais bientôt il retombe ':■:. épuisé. La nuit surtout sa surexcitation augmente. Ma chétive .lampe éclaire à peine son visage; les demi-ténèbres qui nous •'*• •entourent prêtent aux objets un aspect lugubre; mais il y a ; quelque chose de plus lugubre encore , c'est le rugissement des hyènes qui arrive jusqu'à mon oreille. Je ne puis m'empêcher (ië frémir; car une pensée affreuse me traverse l'esprit. Si Ouelda idoit être enseveli dans cette contrée sauvage, les bêtes féroces ne viendront-elles pas enlever sa dépouille? Après avoir été pen*
dant plusieurs heures en proie à des convulsions terribles, il finit cependant par s'endormir; mais, aux premières lueurs de l'aube, il se réveille; le délire a disparu, il me regarde d'un œil plein de tendresse, puis ses mains se joignent comme pour une prière.
Sa tête est retombée sur l'oreiller; le sommeil s'empare de lui de nouveau. Peut-être la crise qui vient de se produire a-t-elle été salutaire; il est si jeune; la nature à cet âge lutte puissamment contre le mal!
Partagé entre la crainte et l'espérance, je considère le calme visage du malade; ses longs cils abaissés dessinent sur sa joue une ombre profonde; sa bouche a repris son expression de douceur et de sérénité. Bientôt une sorte d'engourdissement s'empare de moi. Vaincu par la fatigue, je me retire dans un coin de la hutte, laissant Ouelda sous la garde de notre hôtesse. Quand je rouvre les yeux, le soleil est levé ; la négresse, debout près du lit, arrange silencieusement les couvertures; elle étend avec précaution les jambes de l'enfant , allonge auprès du corps ses bras amaigris.
« Que faites-vous donc? Vous allez le réveiller. »
La vieille femme se retourne; de grosses larmes sillonnent ses joues.
« Il est mort ! » répond-elle.
J'ai fait enterrer le pauvre Ouelda près du village, au pied d'un bouquet d'arbres. Les prières chrétiennes ont été dites sur sa tombe ; une pierre brute et une croix grossièrement taillée indiquent l'endroit où repose ce cœur aimant, trop pur et trop dévoué pour la terre. Sa mort fait au milieu de nous un vide immense; non seulement Mikaël, mais tous les hommes de l'escorte avaient été gagnés par sa douceur : c'est pour moi une; consolation, dans l'amer chagrin que j'éprouve, de voir combien l'enfant est regretté .
Mon voyage touche à son terme. Encore quelques lieues , et je serai à Kazeh, où habitent plusieurs négociants arabes ou indiens. Ayant connu l'un d'eux en Orient, je puis m'attendre
à une réception chaleureuse. Mon ami, en vêtements de fête et accompagné d'une suite nombreuse, vient au-devant de ma petite caravane , qui , grâce à ses fatigues et aux difficultés de la route, ressemble à une troupe de mendiants. Néanmoins le canon est tiré en mon honneur, et je suis accueilli par les démonstrations les plus vives. Les femmes pleurent, les hommes m'embrassent , et Ton me conduit en triomphe à l'habitation qui m'a été préparée.
Les environs de Kazeh sont les plus tristes qu'il y ait au monde : aucun arbre, aucune rivière, ne viennent en rompre la monotonie. Au delà, le pays reprend son caractère sauvage. Nulle route n'est tracée au milieu des forêts de figuiers et de tamariniers ; les sentiers qui contournent les collines sont rudes, étroits, impraticables aux bêtes de somme. Enfin j'arrive sur la côte, dans un petit port appelé Bagomoyo^ et le lendemain je débarque à Zanzibar.
Cette île, qui entretient un commerce considérable avec Mauri ce et le littoral du continent africain sur la mer des Indes , forme pour les navires un point de relâche important. Elle est gouvernée par le sultan Saïd Madjid, et la France, l'Angleterre, l'Amérique, y sont représentées par des consuls.
En descendant du bateau à vapeur, je fais porter mes bagages dans un hôtel; les voyageurs y sont nombreux; le confort européen y règne à côté du luxe asiatique. Je m'établis dans une chambre pourvue d'un lit, d'un fauteuil, et même, luxe inouï, d'une toilette avec du savon et les autres accessoires. Tout ce qui s'offre à mes regards me paraît étrange. Au milieu des naturels de l'Afrique, je suis devenu si sauvage moi-même, que les objets les plus ordinaires me causent presque de l'étonnement. Les gens que j'aperçois dans la cour de l'hôtel sont bien vêtus; ils ont des souliers, des bas; quelques-uns prennent des glaces, toutes choses que je n'ai vues nulle part depuis près d'un an. Un vrai festin ne tarde pas à m'être servi : un hachis de viande, un gigot de mouton, des gâteaux, du miel, des fruits, composent le menu, qui s'étale sur une nappe d'une appétissante blancheur. Il faut avoir souffert les dures privations d'un voyage en Afrique pour comprendre la joie que peuvent causer ces bagatelles en apparence si insignifiantes. Les moindres objets, un couteau, une salière, me parlent de commerce, d'in-
dustrie, de civilisation. Je me sens au milieu d'une autre atmosphère morale, plus près de la France, plus près de mon foyer. Pourtant un triste souvenir vient troubler le bonheur que j'éprouve : j'avais dans ma pensée associé Ouelda aux joies" du retour, et je suis seul.