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CHAPITRE XVIII

Chemins incommodes. — Maladie. — Accueil hospitalier de Roumanika. — Les dimensions d'une reine. — Recette de beauté. — Fêtes de la lune nouvelle. — Les Wahoumas et les Wanyambos. — Une funeste. partie de plaisir.

Les principaux centres de population de l'Ouganda sont reliés entre eux par des routes frayées, les premières que j'eusse encore vues depuis le désert de Nubie; mais , comme le pays est

fort montagneux, elles sont tellement escarpées, qu'il est difficile de les gravir, car jamais les indigènes ne détourneraient le tracé d'un chemin pour éviter une pente. En quelques endroits y on a essayé d'établir des ponts; ces constructions grossières sont maintenant dans un état de dégradation déplorable; il serait dangereux de les traverser.

Les ordres du roi nous assurent partout des vivres en abondance; mais ils ne peuvent empêcher que le pays ne soit de? nature à mettre à une sérieuse épreuve les jambes et les forces des voyageurs. Grimper sur les montagnes est un exercice pénible; quand il faut encore traverser de vastes marécages où l'on enfonce jusqu'aux genoux dans la vase , où l'on est dévoré par des myriades de moustiques, la lassitude est à son comble. Que l'on se figure une vallée d'un mille de large, couverte de papyrus et de roseaux gigantesques ; un sentier étroit et sinueux est ouvert dans ce fouillis ; mais les racines dures et aiguës restent sous l'eau. Je suis obligé de marcher nu-pieds, mes jambes gonflées ne pouvant supporter la chaussure , et les larmes me viennent presque aux yeux, tant ces odieuses racines me déchirent les chairs.

Je suis arraché à mes propres souffrances par la vue de celles d'Ouelda. L'humidité du marécage lui a rendu la fièvre. Il se traîne à côté de Mikaél , plus semblable à un spectre qu'à une créature vivante. Nous sommes fort près du Victoria-Nyanza, dont nous allons , pendant plusieurs jours , longer la rive occidentale , et j'avais espéré que nous gagnerions par la voie d'eau notre prochaine étape, le royaume de Karagoué. Aucun bateau cependant ne nous est envoyé; il me faut, à mon grand regret, suivre la route de terre. Bientôt je me trouve complètement incapable de marcher. Je m'étends sur un angarep; je fais mettre Ouelda sur un autre; mais les sentiers sont rudes, à pic, marécageux. Les porteurs marchent vite, accrochent les branches au passage et secouent sans pitié nos membres endoloris.

Nous atteignons ainsi les bords du lac; l'air vivifiant du Victoria apporte un peu de soulagement à mon mal. Je regarde avec la joie attendrie du convalescent les sites magnifiques qui nous entourent, les montagnes, les plaines et surtout la magique nappe d'eau, tantôt calme comme l'azur des cieux, tantôt scintillante sous les feux du soleil. Je voudrais la suivre jus-

qu'à la rive méridionale ; mais le palais du roi de Karagoué se trouve à une vingtaine de lieues vers l'ouest. Je ne puis passer dans les États de ce prince sans lui rendre mes hommages. Un fleuve dont j'ai entendu vanter l'importance, le Kitangoulé, borne

l'Ouganda au sud. C'est le plus considérable des affluents qui alimentent le Victoria- Nyanza; il lui apporte le tribut des lacs Karagoué , Kagéra, Kisaka et d'une foule de cours d'eau.

28 Avril. — Des indigènes de Karagoué, envoyés par le roi Rouraanika, me servent maintenant de guides, car mon escorte Ouganda m'a quitté à la frontière. Je suis frappé de la paix et du bon ordre qui régnent dans ce pays : point de violences , point de pillage; une simple réquisition suffit pour que les na-

turels nous apportent d'amples approvisionnements, Roumanika ayant donné des ordres pour que l'hôte de son allié M'tessa reçoive partout Faccueil le plus hospitalier. A une lieue du palais , un officier karagoué vient de la part du roi me demander où je veux établir ma résidence, afin que Ton me prépare une demeure convenable. Cette politesse si rare en Afrique me fait augurer merveille du confort qui m'attend ici. Je réponds avec une courtoisie non moins grande que mon unique désir est de voir l'illustre Roumanika, et je m'en remets complètement à lui du choix de mon habitation.

Le soir même, le roi, impatient de me témoigner son bon vouloir, m'accorde une entrevue dans la salle d'audience. C'est un prince intelligent et brave, d'une haute stature et d'une force extraordinaire. Ses beaux traits ont une expression de franchise; rien en lui ne rappelle la race nègre , si ce n'est l'épaisse toison laineuse qui couvre sa tête; il a le profil pur, les yeux grands, le visage ovale. Il porte un manteau arabe et une tunique de tissu d'écorce ; ses bras et ses jambes sont ornés de bracelets de laiton, de perles de porcelaine. Ce roi-pasteur, car la principale richesse de ses sujets consiste en bestiaux, tient, en guise de sceptre, un long bâton semblable à une houlette. Il a quatre fils , âgés de vingt à vingt-cinq ans , grands et vigoureux garçons , remarquables par leurs manières pleines de noblesse et l'extrême recherche de leur costume.

Après une poignée de main tout à fait européenne, Roumanika engage la conversation en me demandant ce que je pense du Karagoué.

« Y a-t-il ailleurs une terre aussi favorisée du Ciel , qui possède d'aussi belles montagnes, qui ait une mer comme le Victoria-Nyanza ?

— Assurément aucune contrée d'Afrique ne saurait soutenir la comparaison avec votre pays ; mais ce qui me touche plus encore, dis -je en m'inclinant, c'est la sagesse et la grandeur de son prince, la beauté, la douceur et l'intelligence de son peuple. »

Les mœurs du Karagoué diffèrent complètement de celles de l'Ouganda. Au lieu de posséder, comme M'tessa, plusieurs centaines de femmes, bétail humain envoyé à la mort sous le moindre prétexte, Roumanika n'a que cinq épouses, et elles

jouissent de tous les égards dus à leur rang. J'ai, le lendemain, l'honneur d'être présenté à ces princesses. Le roi m'a vanté leurs charmes avec chaleur, et nulle part, en effet, je n'ai vu pareils phénomènes. Leur visage, bouffi dégraisse, est quelque chose de monstrueux, dont rien ne saurait donner l'idée; le cou est complètement absent; la poitrine et les épaules dépassent les rêves de l'imagination la plus fantastique.

Ébahi d'un tel luxe d'embonpoint, je considère avec stupéfaction les prodigieuses beautés. Tout à coup une idée folle me passe par la tête : je voudrais mesurer l'ampleur incroyable* de la taille des princesses ; mais il s'agit de les décider. J'envoie Mikaël chercher des écharpes de soie, des colliers de perles rouges et bleues, grosses comme des œufs de pigeon. Quelle femme a jamais résisté à l'appât de la coquetterie? Les pudiques Karagoués cependant repoussent la tentation avec courage. Que faire? Dans cet embarras, j'observe qu'elles ne quittent pas un instant du regard mes mains et mon visage, dont la couleur parait les étonner au plus haut point. Un trait de lumière me traverse l'esprit :

« Complaisance pour complaisance, belles princesses : je vous montrerai mes bras nus si vous consentez à laisser mesurer les vôtres. »

Les curieuses filles d'Eve ne peuvent perdre une si rare occasion de considérer à loisir un magicien d'Europe; l'une d'elles se traîne en rampant jusqu'à moi, car elle est incapable de se tenir debout. Pendant qu'elle m'examine , je constate que sa personne a les dimensions suivantes : tour de bras , 60 centimètres; taille, 1 mètre 35 centimètres; mollet, 55 centimètres. Tout autour de la hutte sont rangés des vases remplis de lait; j'en demande l'usage à Wouazézéru, le frère aîné du roi.

« Nos femmes n'ont point d'autre nourriture, répondit -il; c'est de là que leur vient l'embonpoint qui les rend dignes de nous et de notre rang. »

Cependant le soleil déjà sur son déclin ne m'envoie plus dans la cabane que des lueurs rouges et indécises. Je prends congé de mes Africaines, et je me dispose à retourner vers mon logis, lorsqu'un officier de Roumanika vient, de la part de son maître, me prier d'assister à « son lever de la lune nouvelle ».

Après avoir fait à la hâte un court repas , je me rends au

palais. Le roi, caché par un écran qui ne laisse apercevoir que sa tête, est assis à l'entrée de sa hutte ; il porte une tiare de verroteries, surmontée de plumes rouges, et une longue barbe blanche, qui lui donnent quelque chose de l'aspect d'un rabbin juif. Devant lui , trente-trois tambours sont rangés symétriquement sur le sol , tous ornés d'une large croix blanche. Ce symbole sacré excite vivement mon intérêt. Serait-ce un vestige oublié des croisades, apporté de l'Egypte jusque chez ces peuples, dont les coutumes et les institutions changent si peu? En regardant les traits réguliers des indigènes , une autre supposition me paraît cependant plus vraisemblable : je me prends à penser que les habitants du Karagoué sont un rameau de la famille abyssine, enté sur une souche nègre et par suite modifié légèrement. La même idée m'a frappé déjà lorsque j'ai été présenté à Kamrasi. Les nobles de l'Ounyoro, comme ceux du Karagoué, ne seraient-ils pas une race conquérante venue du nord '? Quoi qu'il en soit, je ne puis éclaircir mes doutes ; car les naturels ne conservent pas le plus léger souvenir de leur origine et de leur histoire.

Revenons à la fête. Plusieurs hommes , armés chacun de deux baguettes, se tiennent auprès des tambours. A un signal donné, ils commencent à battre d'un très bon accord, accélérant peu à peu la mesure, et finissant par un roulement formidable. Une troupe de musiciens placés près du roi joue alors des airs joyeux. Garçons et filles se mettent à exécuter de capricieuses gambades jusqu'à ce que tous soient épuisés de fatigue. Quand la danse a cessé faute de danseurs, les chefs de district, ou wakoungous , viennent l'un après l'autre jurer fidélité à Roumanika. Ils s'avancent sur la pointe du pied, étendent les bras, tournent sur eux-mêmes , font entendre des cris discordants et appellent d'avance sur leur tête les malédictions les plus terribles, s'ils trahissent le roi. Cette cérémonie, moitié religieuse, moitié politique, dure deux jours, pendant lesquels le vin de bananier coule à flots. Avant de la terminer, Roumanika se fait apporter les talismans, et rend ses oracles, qui sont toujours reçus avec un profond respect.

Un morceau de cuivre de la forme d'une ancre reste ^dressé sur le sol tout le temps des fêtes; il est ensuite étendu à l'entrée de la hutte royale. C'est la principale idole du Karagoué.

Les naturels lui adressent leurs prières quand ils veulent obtenir la protection divine contre leurs ennemis, recouvrer la santé, connaître les pensées secrètes des hommes. Des cornes remplies de charmes magiques jouent ici, comme chez les Ougandas,

Joueur de nanga,

un grand rôle dans le culte des indigènes. On n'entreprend jamais une guerre ou un voyage sans consulter, pour en savoir l'issue, ce mystérieux emblème.

La musique tient une place importante dans les solennités religieuses ou nationales du Karagoué. Les naturels possèdent des instruments fort variés, à cordes, à vent ou de percussion. Le meilleur est le nanga, sorte de guitare particulière au pays. Je me rappelle d'avoir entendu en France un spirituel auteur

soutenir que la musique et la civilisation sont deux soeurs jumelles, qui marchent en se tenant par la main; on peut juger des progrès de l'une par ceux de l'autre. A ce compte , le Karagoué serait fort supérieur aux peuples qui l'entourent. Six des notes du nanga suivent parfaitement l'échelle diatonique;

la septième seule laisse à désirer. Roumanika possède une excellente troupe, qui exécute avec une grande justesse des airs de danse et des marches guerrières. Les musiciens accompagnent d'un gracieux balancement du corps les mélodies qu'ils font entendre. Arrivés à une certaine distance du roi, tous s'arrêtent respectueusement, excepté le chef, qui s'approche en rampant sur les genoux.

La population se divise en deux races distinctes : les Wahoumas et les Wanyambos; les premiers, conquérants du pays, forment la classe aristocratique; ils ont un type dont la pureté rappelle d'une manière surprenante celui des Abyssins; Mikaël en est frappé comme moi , et cette observation confirme la conjecture que j'ai faite sur l'origine des habitants du Karagoué. Les Wanyambos sont les anciens propriétaires du sol, qu'ils cultivent maintenant pour leurs maîtres. Quoiqu'ils semblent un peuple déchu, et que, grâce à l'habileté du roi, la paix soit rarement troublée, les exercices guerriers sont leur délassement favori. Ils fabriquent des armes d'une grande perfection, des arcs surtout, qui mesurent plus de deux mètres de hauteur, et qui ont une puissance extraordinaire ; les flèches, longues comme le bras, ne sont jamais empoisonnées. Pour faire des blessures mortelles , les indigènes se fient à leur force et à leur adresse. Ils aiment à se réunir pour des sortes de carrousels , où leur bruyante gaieté est entretenue par un vin capiteux ; mais, chose remarquable , ces nègres ignorants savent mieux que les Européens se respecter eux-mêmes. Jamais on n'en voit aucun chanceler ni tomber, abruti par l'ivresse.

6 Mai. — Les fils de Roumanika, qui ont la réputation d'être les meilleurs archers du pays , sont impatients de me montrer leur adresse; ils m'invitent à chasser avec eux sur les. collines giboyeuses qui dominent le palais. Une meute de chiens superbes , de nombreux rabatteurs nous accompagnent dans cette expédition joyeuse. Les jeunes princes, sortes d'hercules nègres, gravissent d'un pas léger les pentes rapides ; les arcs gigantesques du pays semblent des jouets dans leurs mains; ils lancent leurs flèches au-dessus des arbres les plus élevés, atteignent l'oiseau dans son vol, frappent l'antilope au milieu de sa course. De mon côté, je ne ménage ni la poudre ni les balles ; le gibier s'entasse autour de nous. Déjà nous avons tué un superbe rhinocéros ; la journée promet d'être bonne. Tout à coup un cri de douleur m'échappe. Dans l'enivrement de la poursuite , je n'ai pas vu un tronc d'arbre brisé qui effleure le sol. Mon pied heurte l'obstacle , et les durs fragments de bois me déchirent le genou.

Mikaël s'empresse de me relever; car ma blessure ne me

permet de faire aucun mouvement. Un brouillard passe devant mes yeux ; je vois confusément les jeunes princes s'approcher de moi. Je les entends donner Tordre de faire une litière de branchages pour me transporter dans ma hutte...

Quand je reviens à moi, je suis étendu sur mon angarep. Mikaël est à mes pieds; le doux visage d'Ouelda se penche vers le mien :

« Enfin! murmure -t- il en joignant les mains avec un mouvement de joie. Oh! mon bon maître, que vous nous avez fait peur! »

Je m'efforce de rassurer l'enfant, quoique je sente encore des douleurs fort vives. Puis , apercevant une négresse qui se tient immobile à l'entrée de la hutte :

« Quelle est cette femme , Ouelda?

— Une Wanyambo , dont l'art guérit , dit-on , toutes les blessures ; c'est Roumanika qui l'envoie. »

La science de ce docteur féminin m'inspire une confiance médiocre. Je réfléchis cependant que les sauvages ont parfois une parfaite connaissance des simples, et, la faiblesse causée par le mal m'ôtant la force de discuter, je finis par me laisser faire.

La jeune femme examine ma jambe, y pratique avec un canif de petites incisions qui me causent une atroce torture ; ensuite elle tire de son sein un rouleau de feuilles de bananier renfermant une pâte noire. Elle amollit dans sa bouche la composition, et en frotte les plaies saignantes. Je veux en vain me soustraire à ce supplice, un vigoureux nègre tient le membre malade et empêche toute tentative de révolte. Enfin ma noire doctoresse fixe autour de ma cheville un morceau de lave en guise de talisman.

Deux jours après, elle se présente pour renouveler l'opération ; mais, comme son premier traitement n'a servi qu'à me donner un surcroît de fièvre, je refuse énergiquement ses soins. Ouelda et Mikaël ont, d'après mes instructions, pansé ma blessure; je me trouve mieux, et je suis bien résolu à ne pas me laisser entailler par l'infernal canif de la magicienne.

Roumanika, ses frères, ses fils, viennent souvent me voir. Les jeunes princes m'apportent des oiseaux, des œufs, tous les objets qu'ils supposent devoir me causer quelque plaisir; ils y

joignent des fleurs, dont le parfum et l'éclat valent mieux pour moi que les remèdes cabalistiques; car elles chassent les tristes pensées qui obsèdent mon imagination; elles me parlent de vie et d'espérance, quand parfois je suis tenté de perdre courage. Dans les intervalles de repos que me laissent mes crises, je dessine, pour l'amusement du roi, des paysages de ma chère France : tantôt «je représente ma petite maisonnette ombragée de grands châtaigniers; tantôt j'esquisse des soldats, des cultivateurs occupés au labourage, etc. Enfin la plaie se guérit d'elle-même; appuyé sur l'épaule d'Ouelda, je puis m'asseoir à l'entrée de ma hutte, respirer avec délices l'air embaumé. Mon cœur déborde de reconnaissance, et, jetant les yeux autour de moi, je remercie Dieu qui a fait la nature si belle.

Le spectacle qui s'étend devant moi justifie mon admiration.

Au loin, on aperçoit des collines couvertes de hautes herbes; de grands arbres, d'épaisses broussailles, refuge de l'antilope et de l'éléphant , en couronnent les sommets et descendent le long des ravins jusque dans le vallon, où des troupeaux de magnifique bétail errent en liberté. A droite, une montagne élève sa cime escarpée à cinqmille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer; des fragments de rochers, des blocs de granit, lui donnent un aspect pittoresque et sauvage. A ses pieds repose un lac paisible, celui que Grant a nommé Windermere, et dont la forme ovale se cache à demi au milieu des arbres qui se mirent dans ses eaux transparentes. Des îles boisées parsèment sa surface, une épaisse frange de papyrus borne sa rive méridionale.

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