‹ Deux ans dans l'Afrique orientaleChapitre 4 sur 28 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La Nubie. — Les cataractes du Nil. — Moyen économique de se procurer des vivres. — Le désert. — Les colonnes de sable. — Le simoun. — Mésaventure de notre drogman et de son chameau. — L'Atbara pendant la sécheresse. — H ne faut pas juger du fruit par l'écorce. — Une chasse improvisée. — Un repas arabe. — Crue soudaine de l'Atbara.

18 Mai 4867. — Grâce à la vapeur, j'ai rapidement franchi l'espace qui sépare Marseille d'Alexandrie. J'ai laissé derrière moi l'Egypte avec ses splendeurs mortes, dont la grandeur écrase la petitesse du présent. Je suis en Nubie, sur les bords du Nil, que je vais bientôt quitter pour m'enfoncer dans le désert.

Mon expédition est des mieux organisées. Un caïque équipé à mes frais me porte doucement sur le fleuve. Une escorte nombreuse assure ma sécurité. Ma bourse est bien garnie de piastres ; j'ai les meilleures carabines Devisme et Lefaucheux , des fusils Chassepot, un approvisionnement complet de poudre et de balles , saris parler des cargaisons d'étoffes , de bracelets de cuivre et de verroteries que j'ai expédiées par avance et qui seront mises à ma disposition dans le Sennaar. Ces objets forment la seule monnaie que connaissent les sauvages peuplades nègres disséminées dans l'intérieur de l'Afrique; mais il eût été peu commode de les traîner avec moi dans les pays où

For et l'argent gardent leur toute-puissance. Je les trouverai à Khartoum, au confluent des deux Nils.

Le chef de mon escorte se nomme Achmet; c'est un Égyptien de taille moyenne, à la physionomie grave et intelligente. Avide comme le sont tous les Turcs , il ne consent à m'accompagner qu'au prix d'un bon salaire; mais il a sur ses compatriotes l'avantage fort rare d'être incapable de tromper.

Son frère Hakim me sert de drogman ou interprète; il me sera fort utile, car il possède à merveille tous les dialectes des pays que je vais parcourir. Par malheur, c'est un modèle achevé de poltronnerie; ses compagnons racontent qu'à sa naissance un mauvais génie lui a donné un cœur de lièvre; ce n'est pas dire assez, car au moins le lièvre sait, le pauvret, vivre de peu et s'accommoder de tous les gites, tandis que maître Hakim frémit d'avance des privations auxquelles il va se trouver exposé. L'avarice cependant, plus forte que la peur, lui a fait quitter ses trois ou quatre femmes et sa maisonnette de Dongola; mais il ne cesse d'accuser sa mauvaise étoile qui l'a jeté sur le chemin d'un voyageur aussi aventureux.

Les autres hommes sont tout simplement des mercenaires turcs, ni meilleurs ni pires que les gens de leur espèce.

Je dois remonter le fleuve jusqu'à Korosko. Déjà, autour de moi, la nature prend un aspect sauvage; la bande de culture qui s'étend le long du Nil se resserre. Au delà on aperçoit d'immenses plaines de sables, pareilles à des champs de feu, sur lesquels se détachent les maigres bouquets de palmiers dont les majestueux fuseaux abritent , ou plutôt laissent griller les villages nubiens. Les indigènes, pauvres barbares demi-nus, me regardent passer avec surprise; quelques jeunes filles, dont le costume est fort élémentaire, car il ne se compose que d'un pagne tombant à peine jusqu'aux genoux, battent des mains et poussent des cris bruyants; des femmes, courbées par le travail, s'occupent à cultiver la terre; des hommes à mine sombre façonnent des boucliers de peau d'hippopotame devant l'entrée de leurs huttes. Cette fabrication se fait au dehors, et par une raison excellente, c'est que les cabanes en forme de cloche qui servent de demeure aux Arabes de ces régions n'ont, comme les ruches, dont elles semblent avoir emprunté le modèle , d'autre ouverture que la porte. Une semblable architecture donne assez

de jour pour les yeux des abeilles ; mais ceux de l'homme demandent plus de lumière.

Une bonne brise gonfle les voiles de mon calque; les bateliers chantent d'un ton monotone; la chaleur, qui est étouffante,

Huilée nubiennes.

invite au repos. Je m'étends sur des nattes dans ma cabine, non sans penser avec un peu de frayeur qu'il me faudra bientôt quitter cet abri pour m'engager dans les sables brûlants du désert nubien.

22 Mai. — Korosko est un point assez important. Comme le Nil décrit ici un grand détour vers l'ouest, les voyageurs qui se rendent dans la haute Nubie s'éloignent de ses rives, et abrègent leur route en traversant le désert. A en juger par la situation

de la ville, on pourrait la croire riche et commerçante; mais celui qui aurait une semblable illusion connaîtrait bien /mal l'administration égyptienne. On voudrait inventer un moyen efficace et expéditif de ruiner un pays qu'on ne s'y prendrait pas d'autre façon. Les impôts sont écrasants, des entraves de toutes sortes paralysent l'industrie; aussi Korosko se compose d'un petit nombre de huttes misérables , disséminées au hasard sous des palmiers poudreux. Les provisions y sont maigres-etrares. Malheur à l'Européen trop prudent qui a cru assurer Sa marche en se munissant d'un firman du vice-roi ! Cette haute protection suffit pour mettre l'infortuné en butte à la malveillance générale. Le pacha ordonne-t-il de lui fournir des. bêtes de somme, des vivres, des bestiaux, vite tout disparaît/ totjt est emporté à l'intérieur des terres. ..'■■•

Les officiers turcs justifient du reste cette précaution, Point ne leur est besoin d'avoir la bourse bien garnie pour' nager dans l'abondance au milieu d'un pays désolé. Ils ont à .leur service une baguette magique avec laquelle ils se procurent tout ce qui leur est nécessaire : c'est le courbatch, espèce de fouet fait avec des lanières d'hippopotame. Quelques coups appliqués sur les épaules du propriétaire récalcitrant, qui re^ fuse de laisser prendre son bétail , lèvent à l'instant toutes les difficultés. Payer serait aux yeux des Turcs un acte d'insigne folie. Un voyageur anglais, ayant voulu donner aux indigènes le prix de plusieurs chameaux qu'on lui avait fournis , fut couvert de ridicule par les Égyptiens. « Il faut être insensé, disaient ces hommes, pour jeter son argent à pareille vermine. »

Pour moi, qui n'ai pas la moindre recommandation du pacha, qui suis tout simplement un étranger, un infidèle, je trouve chez les Arabes de la haute Nubie les traditions hospitalières de leur race. Les pauvres gens ont peu de chose à donner; mais ce qu'ils ont, ils le donnent de bon cœur. On m'apporte du lait de chèvre, des galettes de farine grossière, et, monté sur un chameau, je quitte les bords du Nil pour m'engager dans la vaste solitude de sable.

A peine ai -je marché une heure, qu'un indéfinissable sentiment me saisit : je me sens enveloppé par l'immensité, mon âme se pénètre d'une sorte de terreur religieuse. Aussi loin que

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l'œil peut s'étendre , il n'aperçoit qu'une vaste mer rougeâtre gonflée par le simoun , qui soulève ses vagues brûlantes. Çà et là des montagnes de granit rompent la monotonie du paysage; leurs sommets , qui s'élèvent en forme de pyramide , ont sans doute donné aux anciens Égyptiens l'idée de ces massives constructions; mais c'est en vain qu'on y chercherait un brin de mousse ou de lichen; la vie en est complètement absente. Les vents et le soleil n'apportent ici que la mort.

Un spectacle étrange et magnifique vient tout à coup frapper nos regards. A l'ouest et au nord s'élèvent, du sein du désert, un grand nombre de colonnes de sable d'une hauteur si prodigieuse, qu'elles semblent se perdre dans l'azur du ciel. Les unes s'avancent en tournoyant sur elles-mêmes avec rapidité, les autres traversent lentement l'immense solitude; on dirait de fantastiques monuments que transporte un invisible bras.

A cette vue, Achmet et une partie de mes hommes se prosternent dans la poussière; les noms d'Allah et de Mahomet, les versets du Coran se pressent sur leurs lèvres. Quant au malheureux Hakim, incapable de prier, il se tord les mains avec désespoir, s'arrache les cheveux et pousse des cris perçants.

Les colonnes, en effet, marchent droit sur nous; elles sont si nombreuses , que le ciel en est obscurci. Plusieurs se brisent avec un fracas semblable à celui du canon , et dispersent dans les airs des nuages de sable. Fuir serait inutile; le cheval le plus rapide n'égale point leur vitesse.

« Nous sommes perdus ! s'écrie Hakim. L'Esprit du désert a juré notre ruine.

— Allons , dis-je avec impatience, ce n'est pas le moment des larmes et des contes d'enfant. Que faut- il faire pour échapper au péril? »

Achmet observe attentivement le ciel.

« Rien, dit-il d'un air calme. Allah est grand ! Voyez là-bas ce tourbillon de sable qui court vers le sud; la direction du vent vient de changer. Dans un instant ces colonnes s'éloigneront.

— Oui, répond Hakim; mais auparavant l'Esprit qui les pousse aura exterminé toute la caravane. Ces piliers de sable soutiennent, on le sait bien, le palais qu'il habite. Malheur à nous ! »

Il n'a pas achevé ces paroles que les colonnes, faisant soudainement volte-face, se mettent à fuir comme une armée en déroute. Elles se trouvent maintenant entre nous et le soleil, de sorte que ses rayons, les pénétrant, leur donnent l'apparence de véritables colonnes de feu. Cette transformation féerique provoque chez Hakim un nouvel accès de terreur.

« Malheur à nous! répète-t-il en pâlissant. L'Esprit est furieux ; il brûle son palais , il mettra bientôt en flammes le désert entier.

— Il évoque l'enfer pour nous engloutir, » répond un de nos hommes, gagné par les frayeurs d'Hakim.

Achmet hausse les épaules; mais son front est devenu soucieux.

« Ces lueurs rouges me font craindre le simoun, » me dit -il à voix basse.

La journée se passe néanmoins sans encombre ; le lendemain, le soleil se lève, comme de coutume, au milieu d'un ciel sans nuages. Mais bientôt le vent du sud se met à souffler, lourd et chaud, par violentes rafales; l'air devient si accablant, qu'il paraît manquer à nos poitrines oppressées. Achmet, courbé sur son chameau, la tête dans son burnous, marche en avant, comme pour se soustraire aux questions. L'horizon s'obscurcit : un souffle de feu , pareil à celui qui sortirait de la gueule d'un four gigantesque, commence à nous envelopper.

« Jetez-vous à terre; » nous crie Achmet.

Nous avons à peine le temps de suivre ce conseil , que nos chameaux, poussant un cri lugubre, s'affaissent sur leurs genoux, étendent leurs longs cous sur le sol et cherchent à cacher leurs têtes dans le sable. Nous nous abritons derrière eux comme derrière un mur. Au même instant un nuage pourpre accourt sur nous avec la vitesse de l'éclair. Une chaleur semblable à celle d'un fer rouge nous saisit de ses brûlantes étreintes. Quelques minutes, qui nous semblent des siècles, se passent ainsi. La bouche collée sur le sable, nous sommes à demi suffoqués. Enfin Achmet nous avertit que nous pouvons quitter cette position incommode. Le météore embrasé a disparu, nous laissant tous fort émus de son passage.

Nos bêtes de somme , épuisées par la soif et la fatigue , semblent avoir souffert encore plus que nous du simoun. Fort heu-

reusement, à la moitié du chemin qui doit nous faire rejoindra le Nil, se trouve un puits appelé Mourahd. Cet endroit n'est pas, hélas! une de ces fraîches oasis où voyageurs et montures se retrempent également. Nous ne pourrons y remplir nos outres, déjà presque vides. L'eau en est si amère, qu'il nous serait impossible de la boire ; mais nos chameaux sont moins difficiles , et les pauvres bêtes, qui marchent depuis plusieurs jours, ont grand besoin de se désaltérer.

Nous nous dirigeons donc vers les rochers abrupts qui de tous côtés entourent Mourahd. Quand on les a franchis, on entre dans une gorge, large d'environ deux cents mètres, qu'on pourrait appeler la vallée des Ossements , tant les squelettes des chameaux y sont accumulés. Ces animaux meurent en grand nombre avant d'avoir atteint le puits; d'autres y arrivent si épuisés, qu'ils succombent bientôt, malgré ce tardif secours. Les corps abandonnés gisent sur le sol; car il n'y a ici ni mouches ni insectes qui se chargent de les faire disparaître; les corbeaux dévorent la chair, et la sécheresse du climat convertit la peau en une sorte de cercueil, dur comme du bois. Ces momies laissent voir les formes du squelette, l'attitude prise par l'animal au moment d'expirer.

31 Mai. — Après sept jours de cette marche pénible, presque funèbre, — car les ossements des chameaux ne sont pas les seuls que nous rencontrions sur notre route , et Hakim ne se . fait pas faute de nous régaler de lugubres histoires , — nous arrivons enfin au petit village d'Abou-Hammed, où nous retrouvons le Nil avec son ruban de verdure. Bien entendu, le mot verdure doit être pris ici dans un sens relatif; il faut de la complaisance pour appeler ainsi des buissons desséchés, des palmiers poudreux. Cependant nous nous reposons avec délices sous leur ombre; le grondement du fleuve contre les rochers, qui forment dans son lit une succession de rapides, charme nos oreilles. Nous n'avons plus à redouter la soif; car nous ne quitterons les rives du Nil que pour suivre celles de l'Atbara.

La seule ville qui se trouve sur notre route jusqu'au confluent des deux fleuves est Berber, amas de chétives maisons en briques crues, qui ne mériterait aucune mention spéciale s'il

n'était situé au milieu d'une oasis admirablement fertile. Grâce à une irrigation intelligente , la vie et l'abondance régnent dans ce petit coin de terre. Les Égyptiens semblent avoir voulu, en le cultivant, étaler à tous les yeux la richesse du sol, et montrer que si , presque partout ailleurs , le pays est pauvre , c'est à leur incurie qu'il faut l'attribuer.

Cette végétation luxuriante, à laquelle nos chameaux sont :ip peu habitués, nous ménage , au sortir de Berber, une scène passablement comique. Bien reposé et bien réconforté, Hakim marche fièrement à la tête de notre petite troupe. Par malheur, les mimosas et les buissons , qui forment sur les bords du fleuve des jungles impénétrables, gardent en cet endroit une apparence de fraîcheur fort appétissante pour nos montures. Le chameau du drogman, alléché par la vue des feuilles vertes, cherche sans cesse à s'écarter de sa route pour en saisir quelques bouchées. Il en résulte entre lui et son maître une contestation des plus vives : les coups de pied pleuvent comme grêle sur l'indocile animal, qui répond par des rugissements de révolte. Hakim a d'autant plus d'intérêt à refréner cet accès de gourmandise, que les mimosas sont armés d'épines menaçantes, crochues comme des hameçons, et assez fortes pour mettre en pièces , sans se briser elles-mêmes , les vêtements les plus solides. Les branches des buissons que nous avons devant nous s'entrelacent, à trois à quatre pieds de hauteur, en un fouillis inextricable. Le chameau peut à la rigueur passer par-dessous ; mais il n'en est pas , de même du cavalier. Hakim s'en est aperçu; aussi est- il déterminé à ne pas laisser sa monture se détourner du chemin; l'animal, de son côté, n'est pas moins déterminé à suivre sa fantaisie : c'est lui qui l'emporte. Il fond de toute sa vitesse sur l'objet de sa convoitise. Hakim n'a que le temps de cacher sa tête sous ses deux bras. L'instant d'après il est lancé contre les épines, qui le retiennent un instant suspendu , comme un fruit à la branche ; puis ses vêtements se déchirent, et il tombe lourdement sur le sol, en poussant des cris lamentables. Son chameau, renversé par la violence du choc, gît à côté de lui; tous deux font la plus piteuse figure que l'on puisse imaginer.

9 Juin. — L'Atbara, qui se jette dans le Nil à quelques

lieues au-dessous de Berber, est , pendant la saison des pluies, une rivière magnifique dont le lit peut à peine contenir les eaux impétueuses; mais à l'époque où nous arrivons sur ses bords, il est complètement à sec. Le sable brillant et fin du lit de la rivière réfléchit avec tant d'éclat les rayons du soleil, que nos yeux en sont éblouis. Partout s'étendent des plaines arides; une lumière ardente embrase la terre, et permet d'apercevoir^ jusqu'aux bornes extrêmes de l'horizon, un paysage qui emprunte à sa monotomie même quelque chose de magique. Le long du rivage croissent un grand nombre de doums, sortes de palmiers dont la tige, au lieu de s'élancer svelte et nue vers le ciel comme celle du dattier, se ramifie en branchages touffus qui donnent une ombre rafraîchissante. Nous faisons halte sous un bouquet de ces beaux arbres ; nous laissons nos chameaux paître en liberté, et, mollement étendus sur le sable, enveloppés de bien-être, nous goûtons les charmes de l'admirable nature africaine.

Cédant à l'influence de l'ombre et du repos, je me suis mis à rêver; l'appétit, qui aiguillonne mon estomac, vient me tirer de cette somnolence. Je fais allumer du feu ; le café ne tarde pas à bouillir; deux pintades tuées le matin grillent devant la flamme. Pour compléter ce festin de prince, il faudrait du dessert; les doums qui nous entourent semblent inviter à cueillir leurs grappes d'une riche couleur brune. Mais, ô déception! ces fruits, si engageants à l'œil, sont tellement durs, qu'ils résistent à la dent la plus affamée; mieux vaudrait broyer un morceau de bois. Achmet, qui me regarde faire, rit sous cape de ma déconvenue.

« Ah çàl mais ce maudit pays ne produit donc rien?

— Vous voyez que les doums ne manquent pas.

— Belle avance, vraiment! Je plains les habitants de PAtbara, s'ils n'ont pas d'autre ressource.

— Allah est grand ! Les fruits que vous voyez sont la bénédiction du désert pendant la sécheresse. Nous les broyons entre deux pierres, et, lorsqu'ils sont réduits .en poudre, nous les faisons bouillir avec du lait. La table du pacha n'a rien de meilleur. Le doum nous fournit aussi de la nourriture pour nos bestiaux. Le noyau de son fruit renferme une amande qui,

séchée au feu, 'puis écrasée, supplée à l'insuffisance des fourrages.

— Respect au doum alors ! Je n'en ai mal parlé que par ignorance. *

Au fond du cœur cependant, je doute un peu des paroles d'Achmet. Il me se mble difficile qu'un fruit aussi coriace devienne jamais un aliment savoureux. L'occasion se présente bientôt d'éclaircir le fait. Les étangs disséminés dans le lit du fleuve sont les seuls endroits où puissent boire les oiseaux et le gibier ; quelques coups de fusil pourvoient à nos repas , et la chasse nous fournit encore les moyens de faire des échanges avec les Arabes que nous rencontrons. Nous nous procurons ainsi du lait de chèvre et de la farine de doum toute préparée. A ma grande surprise, ces deux ingrédients, bouillis ensemble, forment un excellent potage. J'ai donc maintenant un menu très confortable.

Mon voyage à travers l'Afrique débute comme une excursion de touriste. Je serais tenté de croire que les explorateurs ont calomnié ces régions lointaines, si les lamentations continuelles d'Hakim ne m'empêchaient de me livrer à ces agréables illusions. Vingt fois déjà le digne homme a prédit que nous serions dévorés par des bêtes féroces, tués ou condamnés à un dur esclavage par les tribus nègres , que nous succomberions à la faim, à la soif, à la fièvre, à la fatigue. En vain je lui représente qu'il est impossible de mourir de toutes ces morts à la fois ; il entre dans des accès d'humeur noire et même de colère plus fréquents à mesure que nous nous éloignons des pays civilisés. Je prends le parti de rire de ses frayeurs : il se retire furieux en s'arrachant les cheveux à pleines poignées.

20 Juin. — Si, grâce à nos fusils, l'abondance règne dans notre petite troupe , il n'en est pas de même chez les indigènes. Le lieu où nous nous trouvons, appelé Collodabad, sert de rendez-vous aux Arabes Bischarins pendant la sécheresse. La, détresse est grande dans le campement : les bestiaux donnent peu de lait; le sol dépouillé n'offre ni fruits ni racines, et ces tribus pastorales ne savent point suppléer par la chasse aux produits de leurs troupeaux. Bêtes et gens souffrent des privations extrêmes. Pour comble de malheur, un crocodile vient de dévorer

un enfant. Les femmes courent çà et là en poussant [des cris; les hommes contemplent d'un œil morne cette scène de désolation.

Touché de leur misère, je leur fais remettre par Hakim le gibier que j'ai tué pendant le jour, c'est-à-dire deux paires d'oies sauvages; mais qu'est-ce que cela pour tant de bouches affamées? J'ai des armes : si j'essayais de leur procurer des vivres?

« Ces chiens de Bischarins ne valent guère la peine que vous voulez prendre pour eux, réplique Achmet. Il est vrai que les hippopotames sont nombreux ici , et qu'il ne serait pas bien difficile d'en tuer un ; mais , par Allah ! nous ferions mieux de le garder. »

S'attaquer à un hippopotame, quand de sa vie on n'a tiré que sur des perdrix ou des lièvres, c'est une grosse affaire. Un moment d'hésitation suit les paroles d' Achmet. Cependant rien dans ce pays ne serait si maladroit, voir même si dangereux, que de montrer de la faiblesse. Le sentiment de la supériorité des Européens tient en respect les hommes ayec lesquels je me trouve; l'ascendant moral est la meilleure garantie de ma sécurité. Faisant donc bonne contenance , je me prépare à cette partie de chasse inattendue.

Nous approchons sans bruit du lit de la rivière ; les buissons nous cachent aux hippopotames, dont nous entendons à peu de distances les mugissements sonores; mais bientôt cet abri nous manque. Les lourds amphibies, qui étalaient paresseusement sur le sable leurs masses difformes, nous aperçoivent et plongent aussitôt. Ils reparaissent un peu plus loin; leurs grognements semblent menacer les importuns qui viennent troubler leur retraite. Deux coups de feu retentissent à la fois; car Achmet s'est aussi armé d'une carabine. Il se fait alors dans l'étang un sauve qui peut général; la précipitation des fuyards agite les eaux comme au plus fort de la tempête. Un hippopotame a été blessé. Fou de rage et de douleur, il bondit convulsivement, soulève autour de lui des flots d'écume, ouvre sa gueule énorme. Nous tirons sur lui de nouveau ; la surface du petit lac se teint de son sang, et le monstre s'affaisse sous les eaux. Selon toute apparence, il est blessé à mort ; mais comment le tirer de là?

Les Arabes ont observé de la rive toutes les péripéties du

combat ; ils poussent de sauvages cris de joie quand ils voient notre victoire; puis ils s'avancent dans l'étang, où ils entrent jusqu'à la ceinture, au risque de se faire dévorer par les crocodiles. L'hippopotame n'est pas loin du bord; on le hisse à terre

avec des cordes, et bientôt commence une scène hideuse.

Trois cents Bischarins se pressent autour de l'animal avec l'avidité de chiens à la curée. Armés de longs couteaux, ils dépècent les membres, enlèvent la chair; le sang ruisselle sur leurs mains, leurs bras et leurs vêtements. Des disputes s'élèvent; car chacun veut avoir la plus grosse' part : quelquesuns fouillent dans les entrailles fumantes pour en arracher la graisse ; d'autres s'efforcejnt de dérober à l'heureux possesseur d'un morceau friand une partie de son butin. Les femmes et les enfants, accourus en foule, ajoutent au tumulte; enfin l'hippopotame , coupé en mille pièces , est chargé sur des chameaux et ramené au camp avec des chants de triomphe.

Laissant les Arabes à leur ivresse sanglante, je me suis retiré sous un bouquet d'arbres. Le chef ne tarde pas à venir, avec de grandes démonstrations de reconnaissance, me demander de prendre part au festin qui va réunir ses parents et ses amis. L'offre est trop engageante pour la refuser. Je me rends sur la petite place autour de laquelle ont été groupées les tentes des Bischarins. Une grande animation y règne , les préparatifs culinaires étant chose assez importante pour exiger le concours de tous. « Trop de cuisiniers, dit le proverbe, gâtent le bouillon. » Ici les mets sont tellement simples qu'ils ne peuvent être gâtés : toute la science des Vatels du désert se borne à placer au-dessus d'un grand feu un immense chaudron rempli d'eau, que main de ménagère n'a jamais lavé. Quand le liquide est chaud, on y jette les membres de l'animal, qu'on laisse bouillir dans l'écume et la graisse.

Comme on le pense bien, ces soins exigent un certain temps. D'énormes quartiers de viande ne sont pas facilement amenés à un degré de cuisson à peu près passable. Pour tromper mon ennui, j'adresse au* chef différentes questions :

« Votre tribu paraît considérable. S'étend- elle loin sur les rives de l'Atbara?

— Tout le pays nous appartenait autrefois; nous pouvions marcher bien des jours sans quitter notre territoire. Quant à

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notre nombre , quel homme serait assez savant pour le compter? »

Mon ami le Bischarin ne paraissant pas très fort sur la statistique , je passe à un autre sujet.

« Y a-t-il souvent des mariages entre vous et les Égyptiens, depuis qu'ils occupent la Nubie?

— Allah soit loué ! avez- vous jamais vu l'hyène et la gazelle faire ménage ensemble?

— Cependant vous avez adopté la religion de ces Turcs que vous traitez si mal.

— C'était écrit.

— Vous reconnaissez le gouvernement égyptien , vous lui payez le tribut?

— Jamais. Ses soldats pillent souvent nos tentes , lorsque la sécheresse nous obligea nous approcher du fleuve; mais, une fois que nous avons regagné le désert, ils peuvent courir longtemps sans nous atteindre. Et vous, étrangers, payez-vous la taxe au pacha? »

Je me mets à rire.

« Ni à lui ni à personne.

— Quoi! pas même au padischak de Constantinople? Les imans prétendent que toute la terre lui est soumise.

— N'en déplaise à vos imans , le padischah de Constantinople ne reste sur le trône que grâce à notre aide.

— Votre pays est donc bien puissant? Combien faut-il de journées pour aller d'un bout à l'autre?

— Journées de chameau, soixante; mais nous avons des machines de feu avec lesquelles nous faisons ce chemin en un jour et demi.

— Est-il possible ? »

En ce moment une agitation générale annonce que le repas est prêt. Les morceaux d'hippopotame ont été jetés sans le moindre assaisonnement dans un grand vase de bois fort sale.

Je m'approche sur l'invitation du chef, non toutefois sans une certaine répugnance; aussi suis-je devancé par la foule des convives. Tous se tiennent en silence autour du plat savoureux, attendant le signal qui leur permettra de satisfaire leur voracité. Achmet et Hakim, qui se sont placés au premier rang, pèchent dans le vase un quartier de viande presque crue; mais, comme

on a négligé de leur donner une fourchette et un couteau , les Bischarins ne faisant pas usage de ces superfluités , force leur est de prendre le morceau avec leurs doigts et de le déchirer à belles dents. Une trentaine de [mains plongent aussitôt dans l'énorme jatte; chacun s'escrime sur la chair encore saignante. En moins de cinq minutes, il ne reste plus que des os.

€ Comment! vous n'avez rien pris, cher hôte, » me dit le chef, qui s'aperçoit un peu tard que je me suis tenu en arrière sans toucher à son abominable cuisine.

Du reste, j'aurais mauvaise grâce à me plaindre, puisque les Bischarins m'ont offert ce qu'ils avaient de meilleur.

Je me dispose enfin à me livrer au repos. Tout à coup un bruit semblable à celui du tonnerre qui gronde dans le lointain vient frapper mes oreilles. Les roulements continuent sans interruption , sourds et solennels. Ce n'est pas le fracas intermittent de la foudre. Quelle cause peut produire ces sons étranges ? En ce moment un grand tumulte se fait parmi les Arabes, des voix nombreuses retentissent, et les Bischarins se précipitent vers ma tente, en s'écriant : EÏbahr! el bahr! (Le fleuve! le fleuve!)

Le bruit que j'avais pris pour le tonnerre est le mugissement des eaux qui approchent. La crue de l'Atbara n'est pas lente comme celle de nos rivières; elle survient à l'improviste sans que rien puisse l'annoncer. Depuis le commencement de mon voyage, il n'est pas tombé une goutte d'eau ; le ciel, ce jour-là encore, a été parfaitement pur; mais les pluies ont commencé sur le plateau éthiopien. Une multitude de torrents et de ruisseaux, se précipitant du haut des montagnes, sont venus se jeter dans le fleuve, près des frontières de l'Abyssinie.

Cependant un grand nombre de Bischarins campaient dans le lit même de l'Atbara, pour avoir un peu plus de fraîcheur. On juge de leur panique : hommes, femmes, enfants, s'empressent de gagner un lieu sûr. L'obscurité ajoute au désordre; chacun parle sans attendre de réponse , et la grande voix du fleuve, dominant les cris de la multitude, annonce l'arrivée imminente des flots. Par bonheur on n'a dans cette mêlée à déplorer que la perte d'une ou deux bêtes de somme.

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