‹ Deux ans dans l'Afrique orientaleChapitre 5 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le printemps nubien. — Une rencontre imprévue. — Une aventure tragique. — Les Begos. — Deux fiancés aux prises avec un mudir.

21 Juin. — Le lendemain matin, l'aube éclaire une scène splendide. A la place où la veille s'étendaient des sables brûlants, coule une majestueuse rivière, large de cinq cents mètres, au milieu de laquelle s'ébattent joyeusement les monstres aquatiques naguère emprisonnés dans l'étroit marécage. La chaleur diminuée, la nature reprend l'exubérance de vie qui est un des caractères particuliers de la végétation tropicale. Alors la sève circule rapide dans les plantes; ep deux jours, les arbres, desséchés par le simoun, se couvrent de bourgeons et de feuilles; les mimosas commencent à donner de l'ombre aux tremblantes gazelles, les oiseaux construisent leurs nids, l'air devient tiède et chargé de vapeurs. Le printemps, avec toutes ses promesses, succède brusquement à la saison stérile, que, malgré l'ardeur du soleil, on peut appeler l'hiver de l'Egypte; car elle dépouille la terre autant qu'un froid rigoureux.

Nous nous remettons en marche , admirant ce spectacle du renouveau, qui toujours et partout semble rajeunir notre cœur, retremper nos nerfs et nos muscles. Hakim lui-même ressent cette influence bienfaisante; il a interrompu ses jérémiades, et quelque chose qui ressemble à un sourire se dessine sur ses lèvres ; mais les muscles de son visage sont si peu habitués à ce genre d'exercice , que la tentative aboutit seulement à une grimace des plus comiques.

«Voici les collines de Gozeradjup ! nous dit- il d'un ton de triomphe en nous montrant à l'horizon un nuage bleuâtre.

— Qu'ont de particulier les collines de Gozeradjup pour vous causer une telle joie, seigneur Hakim?

— Comment, ce qu'elles ont? Elles marquent le point où finit cet infernal désert. Maintenant du moins nous allons traverser un pays habité ; nous approchons de Cassala , où Ton sait ce que c'est que de vivre. J'y ai passé deux ans en compagnie d'un Européen. Par Allah! quelle bonne cuisine nous avions ! quelle joyeuse existence! Le tabac surtout était délicieux; je n'ai jamais fumé avec plus de plaisir.

— Enfin Cassala est un vrai paradis de Mahomet ?

— Il est certain que je ne demanderais rien de mieux dans l'autre monde, » répond Hakim avec une modestie touchante.

Les collines de Gozeradjup sont formées d'énormes blocs de granit entassés les uns sur les autres; quelques-uns se tiennent debout, semblables à des guerriers gigantesques qui gravissent les flancs abrupts de la montagne; d'autres sont couchés et affectent une forme fantastique. Les plaines qui s'étendent au sud renferment d'excellents pâturages; aussi les Arabes y viennent-ils de toutes parts, conduisant de nombreux troupeaux de chèvres, de moutons, de chameaux et de bœufs. Ces tribus toutefois ne sont pas uniquement pastorales, comme les Bischarins ; elles joignent à l'art paisible d'élever le bétail des qualités guerrières qui les rendent redoutables aux Égyptiens eux-mêmes. Les Hadendoas, c'est le nom de ces indigènes, ont une démarche fière, des traits remarquablement beaux; l'intelligence et la résolution sont empreintes sur leur visage. Drapés dans une pièce d'étoffe dont ils relèvent un des pans à la façon d'un plaid écossais, ils regagnent en groupes nombreux les hautes terres avec leurs troupeaux.

25 Juin. — Nous avons quitté les bords du fleuve pour nous acheminer à l'est vers la ville de Cassala. Le pays, plat et dépourvu d'arbres, deviendrait d'une fertilité admirable et pourrait être un des plus riches districts cotonniers de l'Afrique, si l'on avait soin de distribuer les eaux d'une manière convenable. Faute d'une irrigation intelligente, ce n'est qu'une immense plaine couverte de mimosas et de jungles impénétrables.

Les Hadendoas sont contraints d'abandonner au plus vite les campements qu'ils ont occupés pendant la saison sèche, parce que des inondations soudaines rendent inhabitable à cette

époque de Tannée une grande partie de la région . comprise entre l'Atbara et Cassala. Cependant les pluies ont à peine commencé, le fleuve n'est point sorti de son lit, rien n'explique en apparence l'invasion des eaux. Achmet me donne le mot de l'énigme.

« Près d'ici, me dit-il, une puissante rivière, appelée le Gach, se perd dans le sol , où elle dépose un limon qui le rend fertile. Si nous étions passés plus tôt, vous auriez trouvé ces plaines bien différentes : ce qui n'est en ce moment qu'un marais était une belle campagne couverte des tentes des Arabes. »

Le Gach prend sa source au milieu des montagnes d'Abyssinie, et il viendrait se jeter dans l'Atbara si sa marche n'était arrêtée par le défaut de pente du terrain. Il s'éparpille alors en une foule de ruisseaux qui sont absorbés par les sables, et forment les marécages qui m'ont étonné.

J'apprends de la bouche d'un vieil arabe que, dans les années de pluies exceptionnelles , le Gach poursuit son cours jusqu'à l'Atbara. A la vérité, ce phénomène est fort rare; il ne s'est pas produit depuis plus de vingt ans; mais l'Hadendoa m'assure qu'il connaît le lieu du confluent des deux fleuves , et il offre de me le montrer si je veux revenir de quelques lieues en arrière. A cette proposition , Hakim pousse des cris de désespoir. On a juré, dit-il, de le faire mourir dans ce maudit pays. Si nous retardons encore notre arrivée à Gassala, nous n'y apporterons certainement que son cadavre.

Afin de ne pas charger ma conscience d'un tel forfait, je refuse la proposition du bon Arabe. Contre notre attente , plus nous approchons de la ville que le drogman nous a dépeinte comme un lieu de délices , plus le pays prend un aspect morne et dévasté : des plaines incultes , des maisons en ruines , des bourgardes désertes, voilà ce qui s'offre partout à nos regards. « La peste a donc passé sur ces villages ! on ne voit âme qui vive. »

Achmet hausse les épaules.

« C'est un tour de ces chiens d'Arabes ; plutôt que de payer l'impôt, ils aiment mieux s'enfuir et mourir de faim dans le désert.

— Diable ! cela n'a pourtant rien d'agréable ; il faut que vos

collecteurs de taxe soient bien rudes pour qu'on leur préfère une pareille perspective. »

Avant qu'il ait pu répondre, nous voyons sortir des ruines , comme une ombre du milieu des tombeaux, un enfant d'une douzaine d'années, maigre et couvert de haillons. Son visage, plus bronzé que celui des Arabes, est altéré par la souffrance. Nous faisions halte sous un bouquet d'arbres. Il s'avance d'un air craintif, et, posant un genou en terre :

« Bon étranger, ayez pitié de moi ! j'ai faim ! » Son attitude, son regard, sa voix, ont quelque chose de si suppliant, que je fne sens ému de compassion.

c^D'où viens-tu, pauvre enfant? Comment es-tu seul dans ce village abandonné?

— Les soldats égyptiens ont tué mon père, parce qu'il a voulu défendre notre maison, au lieu de se sauver dans le désert comme les autres. »

L'orphelin semble pouvoir à peine se soutenir; ce n'est pas le moment de l'interroger davantage. Je le fais manger, je lui adresse des paroles encourageantes. Quand il est plus calme, je cherche à tirer de lui quelques explications.

« Pourquoi donc les soldats égyptiens voulaient -ils prendre la maison de tes parents ?

— Ils disaient que mon père n'avait pas payé la taxe. Ce n'est pas vrai. Ils avaient enlevé déjà nos plus belles chèvres et la moitié de notre provision de doura. Cela ne les a pas empêchés de revenir la semaine dernière avec leurs sabres et leurs fusils. Ibrahim nous en avait avertis la veille au soir...

— Ibrahim, qui cela?

— Un Arabe de Cassala. Dès qu'il eut annoncé la mauvaise nouvelle, tous nos voisins se préparèrent à s'enfuir dans le désert. Mon père tâchait de les retenir; il disait que c'était une honte de quitter ainsi le village , qu'il fallait se défendre. On ne l'écoutapas, et il resta seul avec quelques amis. Ma mère et moi nous pleurions, tout en aidant à préparer les armes. Nous suppliions mon père de partir.

« — N'ayez pas peur, répondait -il, Ibrahim a dit que ces odieux soldats ne seraient pas plus de quinze ; nous en viendrons bien à bout. — Oui, répondait ma mère; mais la semaine

prochaine nous en aurons cinquante sur les bras. — D'ici là j'irai me plaindre au mudir, et je me ferai rendre justice. »

« Ma mère ne paraissait pas rassurée; moi je ne tremblais plus, puisque mon père n'avait pas peuç. Le lendemain matin, un grand bruit de chevaux annonça l'arrivée des soldats. Ibrahim s'était trompé : au lieu de quinze, il y en avait plus de soixante... Mon père me fit rentrer, et il s'avança au-devant des hommes. Je voulais aller avec lui; je criais, je me débattais. Tout à coup je vis à ma mère une figure si bouleversée, que je me tins tranquille. On entendait dans le village des coups de feu; mais nous ne pouvions rien voir. Saisis de crainte, nous nous étions réfugiés dans le coin le plus sombre de la cabane, quand une balle traversa le mur ; la porte fut enfoncée à coups de crosse de fusil. Mon père, le visage et les habits couverts de sang, défendait l'entrée contre huit ou dix soldats. Un pistolet touchait déjà son front; ma mère courut pour arracher l'arme; mais un de ces méchants hommes lui enfonça son sabre dans la poitrine. L'instant d'après, mon père tombait à côté d'elle. Ils étaient tous les deux sanglants, et leur visage faisait peur à voir. Je les embrassais ; ils ne me répondaient pas. Leurs yeux fixes avaient l'air de ne pas me regarder. »

L'enfant s'arrêta, suffoqué par ces lugubres souvenirs. Il ne pleurait pas; mais une douleur morne, profonde, se peignait sur ses traits amaigris.

« Et toi, comment es-tu parvenu à t' échapper?*

— J'avais trop de chagrin pour songer à m'enfuir. Je ne voulais pas quitter mes parents; un des soldats m'arracha d'auprès d'eux, me lia sur son cheval et m'emmena, sans doute pour me vendre ; mais la nuit suivante, pendant qu'il dormait , je tirai doucement son sabre, puis je coupai les cordes qui me garrottaient les jambes. Une fois libre, je me mis à courir. Avant le jour, j'étais revenu à notre village. Presque toutes les maisons avaient été brûlées ; je me cachai au milieu des ruines.

— Mais tu n'avais rien à manger?

— J'avais trouvé un peu de doura que les Égyptiens avaient sans doute oublié de prendre. Depuis hier il n'en restait plus, et j'allais mourir de faim lorsque je vous ai rencontrés. Maintenant je n'ai plus rien à craindre; vous ne m'abandonnerez pas.

— Qu'est-ce qui te donne cette confiance"? Tu ne sais pas qui je suis; si j'allais te livrer aux soldats égyptiens ? »

L'enfant eut un mouvement de frayeur; mais il se remit bien vite.

« Oh! que non! dit-il en fixant sur moi ses grands yeux pleins de douceur et de finesse. Vous êtes un Européen, comme Yabouna Stella, dont ma mère parlait toujours.

— L'abouna Stella, le missionnaire du pays des Bogos?

— Justement. Mon père et ma mère étaient de Keren.

— Alors tu es peut-être chrétien?

— Oui.

— Gomment t'appelles-tu?

— Ouelda Yesous. »

Vivement intéressé , je fais raconter à l'enfant le reste de son histoire, ou plutôt celle de ses parents. Son père, nommé Terso, appartenait à la tribu des Bogos, peuple abyssinien d'origine, qui habite les frontières de la haute Nubie ou Taka, et qui, en souvenir de ses ancêtres , continue à se dire chrétien , quoique sa foi ait subi de singulières altérations. Ces prétendus disciples de l'Évangile n'avaient ni prêtres ni églises, lorsqu'un hasard providentiel conduisit chez eux, vers 1853, un jeune missionnaire piémontais, le père Giovanni Stella. A force de charité, de patience, de dévouement, l'apôtre zélé acquit de l'influence sur les populations à demi barbares qu'il était venu convertir. Terso fut un de ses premiers néophytes; il aimait alors et devait bientôt épouser une jeune fille qui était sa parente éloignée. Lemlem avait la beauté fine, délicate, des jeunes Abyssines; ses traits étaient purs et doux. Rien n'égalait l'éclat de ses grands yeux noirs , adouci par le ton de bronze florentin de sa peau. Le mariage allait être célébré dans peu de jours, les familles faisaient les préparatifs de la fête ; mais la joie ne tarda pas à être changée en deuil.

Le pays des Bogos tentait la cupidité des beys égyptiens. En 1864, Khosrew, mudir ou gouverneur de Gassala , fondit sur la paisible tribu avec une armée qu'il avait grossie de tous les pillards des environs. Les Bogos, cernés, furent pris comme dans un filet; leurs plus braves combattants périrent les armes à la main. La ville de Keren fut livrée aux flammes; quatre cents captifs, femmes et enfants pour la plupart, furent emmenés

par les bandits. Terso , laissé pour mort sur le champ de bataille, ne dut son salut qu'à une sorte de miracle. Quant à Lemlem, elle avait été enlevée par les sauvages vainqueurs.

Rien ne saurait peindre le désespoir du jeune homme à la nouvelle du malheur de sa fiancée. Sans écouter les représentations du père Stella, qui lui promettait d'obtenir justice, il partit dès que ses blessures lui permirent de se tenir debout. Des renseignements recueillis parmi les Bogos qui avaient échappé au désastre lui avaient fait connaître le nom du ravisseur de Lemlem. C'était Khosrew lui-même. Terso se rendit à Cassala, réussit à s'introduire la nuit dans le palais du mudir, et délivra sa fiancée. Il y avait alors dans la ville un marchand grec, le mallem i Georgis, qui, grâce à son immense fortune et à ses vastes relations commerciales, jouissait d'une influence presque égale à celle du gouverneur. Tous les voyageurs qui ont visité Cassala ont connu ce bon vieillard , et conservent le souvenir du noble emploi qu'il faisait de ses richesses. Ce fut chez lui que les deux fugitifs allèrent solliciter du secours. Pendant plusieurs mois, ils demeurèrent cachés dans la maison du mallem, où le père Stella les maria secrètement.

Le missionnaire était venu demander à Khosrew réparation du dommage causé aux malheureux Bogos. Le mudir refusa; il déclara que tous les chrétiens du pays étaient des rebelles, et qu'ils avaient mérité un châtiment exemplaire. Le père Stella ne se laissa point décourager par cet échec ; il s'adressa au consul anglais, qui, ne pouvant rien obtenir de Khosrew, se rendit à Alexandrie. Secondé par les efforts énergiques du consul général de France, il parvint à émouvoir le gouvernement égyptien. On destitua l'odieux mudir de Cassala; ordre fut envoyé de rendre les captifs; et trois cent quatre-vingts d'entre eux furent immédiatement mis en liberté. Terso et Lemlem n'avaient plus rien à craindre; ils restèrent dans le pays sous la protection du bon mallem, et créèrent une petite plantation de coton qui réussit à merveille, mais qui éveilla, comme nous l'avons vu, la convoitise des collecteurs de taxes.

1 Titre honorifique.

DANS L'AFRIQUE ORIENTALE 3t

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