‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 35 sur 115 · Dominique Navarelle, t. II, traité i, prolég.,p · texte numérisé non relu

Dominique Navarelle, t. II, traité i, prolég.,p

évêque en 1679, il se dépense encore avec plus d'ardeur jusqu'en 1687, époque de sa mort à Nankin. 11 est le premier et le seul Chinois, je crois, qui ait jamais été honoré de l'épiscopat.

Au milieu du xviii'' siècle, le vicaire apostolique du Fo-Kien était Pierre Sanz, Dominicain espagnol. L'empereur delà Chine avait renouvelé les édits de proscription contre la religion chrétienne, et le vice-roi du Fo-Kien était ennemi acharné des chrétiens, un persécuteur du type de Néron.

Par ses ordres, l'évêque fut saisi dans ledistrict deFo-gan avec quatre autres Dominicains, espagnols comme lui : François Serrano, évêque nommé, JoachimRoyo, Jean Alcober et François Diaz. Ils furent enchaînés et conduits au tribunal de Fo-gan, où on les maltraita de la façon la plus barbare. Après avoir vaillaramentconfesséleurfoidansunlonginlerrogatoirequ'ils subirent à genoux, ils furent laissés les fers aux pieds et aux mains sous la garde de satellites. Un peu avant la tombée de la nuit, le vénérable évêque se mit en oraison, remerciant Dieu de l'avoir jugédigne de confesser son nom.

Le Seigneur daigna en ce moment fortifier son âme par une belle vision. Au milieu de la cour du tribunal se trouvait un arbre touffu. Pierre Sanz le vit couvert d'une multitude d'étoiles ; plus bas étaient représentéesdeux grandes crosses épiscopales formées de ces étoiles, et au pied de l'arbre un magnifique tombeau. En racontant celte vision à ses frères, l'évêque leur dit que le tombeau signifiailleur martyre et les étoiles les fidèles que leur sang allait confirmer dans la foi et engendrer à Dieu, lesquels seraient

dans l'éternilé la gloire do leurs pasteurs représentés par les crosses épiscopales.

Le lendemain, 5 juillet 1746, entourés de satellites, ils s'acheminèrent à pied, chargés de chaînes, vers la capitale de la province, où ils n'ai'rivèrent que le 10 au soir.

Bien que sutFoqués par la chaleur et presque morts de fatigue, les missionnaires furent immédiatement cités au tribunal du vice-roi, qui leur fit subir un interminable interrogatoire. Puis ils furent séparés et conduits en diverses prisons où ils demeurèrent au milieu des malfaiteurs et de la vermine, l'évêque pendant dix mois et les quatre autres mart3rrs pendant vingt-sept mois. Pour se faire une idée de ce qu'ils eurent à soulîrir, il faut savoir que les prisons chinoises sont un véritable enfer.

Le vénérable évèque avait soixante-six ans et souffrait de plusieurs graves infirmités ; mais ses bourreaux ne le traitèrent pas pour cela avec plus d'humanité. Dans les nombreux interrogatoires auxquels il fut soumis, tantôt seul, tantôt avec les autres martyrs, le vice-roi lui fit donner quatre-vingt-dix soufflets avec un instrument composé de plusieurs semelles de cuir. Il en perdit l'ouïe à peu près et sa figure était tellement enflée qu'on ne voyait plus ses yeux. Cependant, on ne l'entendit jamais se plaindre et il était si calme que le vice-roi lui demanda s'il ne sentait pas la douleur.

— « Assurément je la sens, dit-il.

— CI Pourquoi donc n'en montrez-vous rien?

— (' Parce que je pense à ce qu'a soutïert mon Sauveur Jésus-Christ. »

Le martyr Serrano, son historien, nous dit que l'évêque avait un air si vénérable et si majestueux qu'il en imposait à ses juges.

Dans les interrogatoires, les questions les plus perfides, les plus absurdes et parfois les plus niaises lui étaient posées. Quand il pouvait répondre, il le faisait brièvement et avec dignité, ne manquant pas une occasion non seulement de défendre su foi, mais de la prêcher à ses juges.

Le 23 novembre, le vice-roi lui demanda :

— (( Puisque, d'après vous, il est nécessaire d'embrasser la foi chrétienne pour aller au ciel et échapper à l'enfer, que dites-vous donc de moi et des autres Chinois qui ne la suivons pas? »

L'évêque répondit :

— " Si vous n'abjurez pas vos erreurs, il est certain que vous n'échapperez pas aux supplices éternels. "Vous méjugez maintenant; mais un jour viendra où, avec mon Dieu, je vous jugerai à mon tour. »

Celte réponse mit le vice-roi dans une terrible colère; se levant, il donna un grand coup de poing sur la table et s'écria :

— « Vous l'avez entendu : il vient de dire que je dois aller en enfer et qu'il me jugera. Eh bien! moi, je commence par le faire souffleter et je le condamne à avoir la tête tranchée. »

Confirmation de ce jugement fut demandée à Pékin. Pendant que le bienheureux évoque l'attendait en prison, la main de Dieu s'appesantissait sur le vice-roi. Ses con-

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eussions cl ses crimes ayant élé découverls, il toiiilui dans la disgrâce de l'empereur, (|ui confisqua ses biens et le fil jeter en prison, où il se pendit de désespoir.

Son successeur n'était pas moins impie que lui. Le 2'i mai 17 i7, la confirmation de la sentence de mort portée contre l'évêque étant arrivée de Pékin, il ordonnait son exécution. Le 20 au soir, dix satellites envahirent la prison du martyr en poussant des cris sauvages. Ils le trouvèrent agenouillé dans un coin et récitant son Rosaire. En entendant le tumulte des soldats, Pierre Sanz dit au P. Serrano qui était près de lui :

— <i C'est pour moi qu'ils viennent; donnez-moi une dernière absolution. »

En effet, ils lui enlevèrent ses fers et l'emmenèrent brutalement. Les Pères et les chrétiens en prison avec lui pleuraient, baisaient ses mains et se recommandaient à lui. Les païens eux-mêmes étaient émus et disaient:

— " Ce vieillard, dont on va verser le sang, n'est pas un criminel; c'est un saint. »

Lui-même était radieux. Il promit à ses fils spirituels de se souvenir d'eux devant le Seigneur.

Delà prison de Hen-Kuan-Hien jusqu'à trente pas au delà de la porte occidentale où il devait consommer son sacrifice, le trajet fut un véritable supplice. L'évêque pouvait à peine marcher, les satellites le poussaient, le boiis-

culaient et n'avançaient que lentement à travers une foule énorme de curieux.

Après avoir passé un petit pont, les satellites lui dirent de se mettre à genoux.

« Donnez-moi le temps de recommander mon âme à Dieu », demanda-t-il.

Son épée nue à la main, le bourreau attendit. Après une courte et fervente prière, le bienheureux lui dit:

— H Voici que je vais au ciel.

— « Moi aussi, je veux aller au ciel, dit l'exécuteur.

— <i Si vous voulez sauver votre ;nne, suivez la loi de Dieu. »

Ayant dit ces paroles, Pierre Sanz inclina sa tète vénérable, qui fut séparée du tronc, pendant que son âme prenait son essor vers le ciel.

J'ai suivi les rues de Fou-Tchéou qui virent il y a un siècle et demi le saint évêque aller à la mort, avec l'émotion ressentie dans les rues de Rome sur la voie x\ppienne et en d'autres lieux sanctifiés parles pas des martyrs.

Dieu glorifia le pontife qui lui avait donné le témoignage de son sang. Un riche païen, qui se trouvait près de lui lorsqu'il eut la tête tranchée, fut subitement touché et éclairé d'une lumière surnaturelle. La nuit venue, il fit recueillir le corps et le remit aux chrétiens, qui lui donnèrent une sépulture honorable sur une colline où est encore le cimetière catholique de Fou-Tchéou. A la faveur des ténèbres, il vint aussi enlever la pierre teinte de sang sur laquelle le martyr était agenouillé quand il eut la tête ranchée. Il la cacha dans sa maison et la donna plus tard

au successeur ilii Bienheureux Saiiz qui en tit la pierre sacrée de son autel.

Huit mois plus tard, un capitaine de vaisseau espagnol ayant offert au vice-roi une somme d'argent pour racheter la tête de l'évèque, celui-ci, dont la haine égalait celle de son prédécesseur, fit déterrer le martyr et ordonna de le brûler. Le saint corps fui reconnu par les trois mandarins chargés de cette exécution. Quel ne fut pas leur étonnement en constatant qu'il n'avait aucune trace de corruption ! Les membres était souples et il s'en échappait un parfum exquis. Cependant ils le brûlèrent ; mais à prix d'argent les chrétiens purent racheter les cendres et quelques restes d'ossements.

Le vice-roi, plus sanguinaire encore et plus inique que son prédécesseur, eut aussi son châtiment. Cité à la cour de Pékin pour répondre aux charges accumulées contre lui, il ne put se disculper. Le tribunal suprême le dégrada, le dépouilla de ses biens, titres et dignités, et il fui réduit à la plus humiliante condition. Telle fut la vengeance des hommes ; celle de Dieu fut encore plus terrible. Il avait fait couper le cou d'un innocent ; son propre cou fut atteint d'un mal mystérieux autiuel on ne trouva aucun remède. La chair pourrie exhalait une odeur infecte et sa tête, ne pouvant plus se tenir droite, retombait sur ses épaules.

Après plusieurs mois d'horribles souffrances, il expira dans le désespoir.

Le mandarin militaire de Fo-gan qui avait arrêté et torturé les missionnaires perdit, lui aussi, sa place et ses honneurs. H fui frappé de paralysie. Abandonné dans une

pagode en ruine, mourant de faim et bourrelé de remords^ il s'y pendit.

Le magistrat de Foning qui avait écrit au vice-roi un mémoire plein de fausseté et de calomnies devint hydropique, impotent, et mourut dans la misère.

Un jour que l'évêque Sanz était devant ses juges et qu'on avait étalé tous ses ornements épiscopaux, un des satellites s'en revêtit et se promenant, la mitre on tète, la chape sur les épaules, le bâton épiscopal à la main, il singeait les cérémonies catholiques à l'immense joie desmandarins. Le malheureux avait à peine achevé sa comédie sacrilège et quitté ces ornements que des douleurs frénétiques s'emparèrent de tous ses membres et lui fîreni pousser des hurlements de damné. Le sixième jour, il mourut dans un accès de rage.

On a conservé le souvenir d'un serviteur du tribunal qui, s'étant saisi d'un calice, s'en était servi pour boire du vin en e moquant des cérémonies de la messe. Sa main droite enfla tellement qu'on fut obligé de la lui couper.

Plus terrible fut lechàlim.Mil d'un'bourreau qui, après avoir frappé de la manière la plus terrible le martyr Diaz, voyant qu'il ne répondait pas, lui donna un coup de pied sur ses chaînes. Peu de jours après, il contracta une maladie horrible et mourut bientôt dans des soulfrances atroces.

Coai.Tij j(3 l'ai dit, les quatre a, itroi mirtyrs (jul avaient été pris avec l'évêque d 3m jurèrent vingt-sept mois dans-

les infectes prisons de Fou-Tchéou. Le vice-roi voulait absolument les faire exécuter. Trois fois il changea les membres du tribunal ([ui étaient chargés de les juger, comme manijuant de complaisance. Finalement il dut les condamner lui-même à mort et écrivit à Pékin pour demander confirmation de la sentence. Comme elle tardait à

LES ClNg MARTYRS DE rOU-ÏCUKOU

venir, il prit sur lui de les faire étrangler dans leur prison dans la nuit du 28 octobre ITiS.

La haine des persécuteurs poursuivit les saints martyrs jusqu'après leur mort. Contrairement aux usages chinois, leursdépouilles mortelles furent consumées parle feu, afin que les chrétiens ne pussent les honorer. Mais, comme presque tout s'achète et se vend en Chine, les chrétiens obtinrent à prix d'or les cendres et quelques ossements.

Benoît XIV, sous le pontifical duquel ils souffrirent, fit d'eux le plus magnifitiue éloge; Pie VI les déclara Vénérables en 1777, et Léon XIII les béatifia le 14 mai 1893.

Depuis le martyre de ces glorieux athlètes, la province dominicaine des Philippines, à laquelle ils appartiennent, n'a cessé d'envoyer des missionnaires zélés au Fo-Kien pour continuer et étendre l'œuvre de ces vaillants champions de la foi. Ceux quisuccédèrent au bienheureux Pierre Sanz et ceux qui les ont remplacés jusqu'à nos jours ont été dignes de leurs devanciers. S'ils n'ont pas eu le coup de sabre qui fait les martyrs, ils ont eu en abondance les persécutions et les vexations dé toutes sortes et leurs mérites ne sont pas moins grands, semble-t-il, que s'ils avaient versé leur sang.

Cette province des Philippines, connue dans l'Ordre sous le nom glorieux de « Mère des martyrs », a de nos jours plus de cent de ses enfants dans les Missions de Chine, de Formoseet du Tonkin, consumant leur vie dans un labeur héroïque. Gela n'a pas empêché, ces années passées, les francs-maçons d'Espagne et du monde entier avec les protestants des États-Unis de lui prodiguer les injures et de l'accabler d'invectives.

Depuis plus de trois siècles les Dominicains établis aux Philippines, tout en envoyant des missionnaires au Japon, en Chine et au Tonkin, ont, de concert avec les autres Ordres, évangélisé et civilisé les indigènes de l'archipel, dont viennent de s'emparer les Étals-Unis d'une manière bien peu honorable et que l'histoire des missionnaires appréciera. Sous leur gouvernement paternel et débonnaire.

les Philippins se sont muUipliés et ont mené une existence heureuse. Beaucoup s'en sont montrés fort ingrats, mais cela ne prouve rien. Pour ce travail de trois siècles, il semble que le monde leur devait do la reconnaissance, les Etats-Unis au moins, qui vont profiter de leur labeur. De ce côté les hérauts de rKvangile n'ont récolté non plus que de l'ingratitude.

On se sent indigné en lisant les attaques perfides, mensong>''res et calomnieuses d'une nuée d'écrivassiers américains auxquels ont fait écho les publications maçonniques et protestantes du reste du monde. Voici trois ans que cette presse maudite a fait peser sur les moines des Philippines les accusations les plus outrageantes et les plus indignes. Après tout, bienheureux sont-ils; car leur Maître divin pour le service duquel ils se sont dévoués et sont morts n'a pas été traité autrement qu'eux, et c'e^t de Lui seul qu'ils attendent leur récompense.

Que le monde sache au moins qu'il y a dans l'archipel des Philippines probablement autant de catholiques qu'on en peut trouver dans tout l'immense continent asiatique, et c'est l'œuvre de ces moines tant décriés ; sans compter, je le répète encore, qu'ils ont contribué en même temps à l'évangélisation de la Chine, du Japon, du Tonkin et d'ailleurs. Beatiestis, ciim maledixerint vobis et liersecuti vos fuerint et dixerint otnne malum adversum vos, mentientes, fy^npterme. Gaudeie et exultate quoniam merces vestra copiosa est in cœlis. (Matth. v. 11-12.)

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