CHAPITRE VI
Visile à la lionzei'ic de Coii-shan. — Un Slylile lioiidhislo. — Emprunts faits à l'Eglise pai' le Uoudliisiiic. — Hecriiti'mciil des honzes. — Un
^ lionzr d'imc fainiili' ini|)i'iialf, a l'ou-tou. — Leur occupallon. — Leur doclrine. — lioudha et le Loudliisine. — Dogtno et morale. — Ueux conversions de lionzes. — Aiitocrénialion. — • AliÎMie-et-l'iulundeur ».
— (I Intelligencc-I-ucidc ■■. - - Moyen de se procurer le nerf de la guerre.
— • .\bimc-et-Médilalion ". — Ordination lioiidhisle. — Deux dents de lioudJKi. — La bonzerie des Litchis. — L'idole To nio. — Encore le lioudhismc. — Saints du boudtiisme. — La peste. — Masques. — Bateaux-di'agons. — Processions. — Suicide. -^ Deux essais ratés de pendaison.
J'ai visité la bonzerie de Gou-shan, qui se truuve clans un pli des montagnes de Fou-Tchéou. L'endroit est magnifique. Plus de 400 bonzes y résident; aussi les bâtiments sont considérables, mais ils sont éparpillés sans aucun ordre ni symétrie. N'y cherchez pas un plan général et préconçu ; il semble que tout a été fait au hasard.
Cette bonzerie est entourée de grands bois, de jardins et de champs bien cultivés. On y accède de la vallée du Min par un monumental escalier de 1.800 marches : il est en zigzag en certains endroits, et partout en penle douce. De distance en distance, on a bâti de petites maisons, où les pèlerins peuvent s'abriter et se reposer. Un bonze leur offre du thé et les invile à faire leur révérence à Boudha
OU aux génies, en grand nombre, placés dans des sortes de guérites.
Arrivé au sommet de l'escalier, après avoir franchi une ■énorme porte, on se trouve dans un vaste appartement. La première chose qui vous choque, c'est la vue de cinq statues de 3 mètres de hauteur : d'abord, en face de la porte, un Boudha grimaçant et un dragon en métal, devant lesquels se consument lentement de petits bâtonnets odoriférants dans un brûle-parfums de bronze. A côté, sont quatre statues, représentant, selon les uns, les quatre grands dieux qui gouvernent l'Empire du Milieu et récompensent les dévots serviteurs de Boudha : l'un tient une épée dont il tàte le fil avec le pouce, le deuxième a un parasol sx la main, le troisième une guitare, le quatrième un serpent. D'autres voient en eux les quatre génies de la guerre, de la paix, des arts et de l'agriculture. Choisissez.
Le bonze qui nous servait de cicérone nous fit visiter toute la bonzerie : des cloîtres et des galeries sans fin, s'enchevêlrant de manière bizarre et portant des inscriptions; des chapelles pleines de dieux, de déesses, de génies, de peintures, etc.. Dans chaque coin, une niche avec sa statue représentant un être humain ou un animal, et, pardevant, un brùle-parfums. Aucun couvent catholique n'a autant de statues. Mais quelle différence ! On dirait qu'ici l'ouvrier s'est appliqué à les rendre hideuses et repoussantes. Les unes ont des panses énormes, d'autres des têtes d'animaux sur des corps d'hommes ; d'autres, plusieurs douzaines de bras, ou des jambes très courtes, disproportion-
nées avec lo reste du corps. La pose est souvent ridicule et parfois indécente.
A voir cette communauté de plusieurs centaines de
DEl'X l.RANnS IKilS l^ARDAM LA POKTE I)K LA IIO.NZEIIIK DE Kl-SIIAN OU DES LITCHIS, l'HÈS DE FOU-TCIIÉOU
bonzes, on est frappé de la ressemblance qu'elle otlre avec une communauté de moines.
Les bonzes oui la tête rasée, la démarche grave et un air ascétique ; ils portent un ample vêtement blanc. Leurs nombreuses inclinations, leurs prosternations, leurs prières
récitées sur uii ton monolone el dolent, les grains de corail ou de bois passés à un fil en guise de chapelet qu'ils tiennent à la main, le son de leurs cloches et quantité d'autres analogies font penser à des religieux catholiques. Celui qui préside les cérémonies est revêtu d'une chape riche et ample; il est coitFé d'une mitre et tient un long bâton à la main : la caricature d'un évêque. Us ont une espèce d'eau bénite, un encensoir qui ressemble au nôtre; ils font des processions. Ils gardent le célibat ; au Thibet, dit-on, ils baptisent les enfants en les plongeant trois fois dans l'eau ; ils ont une espèce d'ordination et la pratique de la pénitence est en grand honneur. Je vis un bonze accroupi dans une niche élevée et paraissant absorbé dansune profonde contemplation : on nous dit qu'il était voué à un silence perpétuel. On m'a raconté que sur un rocher à pic vit un bonze perché là-haut comme un autre Stylite.Une corde descend de son nid d'aigle; il la retire une fois par jour el monte ainsi sa nourriture.
Ces nombreuses analogies m'ont toujours fort intrigué. Les ministres protestants de Chine les ont remarquées et, le boudhisme datant du vi"" siècle avant notre ère, ils ont été heureux d'en conclure que la sainte Église avait emprunté toutes ses cérémonies au paganisme.
Bien des catholiques se sont posé à ce sujet les mêmesquestions. Leur étonnement a été grand en voyant au sein du paganisme oriental une institution, si répandue en
Chine, clans l'Inde, au Thibet et ailleurs, offrir tant de ressemblances avec le monacliisme chrétien. Au Thibet, par exemple, il y a des lamaseries de cinq, dix et jusqu'à vingt mille membres. Quelle est leur véritable origine? Gomment expliquer leur étonnante multiplication?
Si la littérature de l'Inde et de la Chine était plus connue, peut-être pourrait-on résoudre ces problèmes d'une façon satisfaisante; mais je ne sache pas qu'on l'ait fait jusqu'ici. On a dit que cette institution est de beaucoup moins ancienne que la date assignée par les Chinois et que les similitudes constatées ont été empruntées aux disciples de saint Thomas dans l'Inde et aux moines nestoriens qui évangélisèrent la Chine au vu" siècle. Il est vraisemblable qu'il en a été ainsi ; mais j'aimerais bien quelques preuves positives.
L'Orient, berceau du genre humain, a dû conserver plus d'éléments de la révélation primitive ; on ne doit donc pas s'étonner de trouver gravée chez la plupart des peuples qui l'habitent l'idée de satisfaction, de prière, de sacrifice, de pénitence, etc. Sous toutes les latitudes, spécialement en Orient, l'âme humaine est naturellement religieuse. Rien ne peut faire taire cette grande voix qui sans cesse réclame en dépit des ombres épaisses du boudhisme :
.\dmonet, et magnâ testatur voce per umbras.
Qu'aux temps apostoliques et plus tard, lorsqu'ils furent en contact avec les chrétiens, les bonzes, ayant une docrine si incohérente et si creuse, aient adopté les belles cérémonies qu'ils voyaient au tour d'eux chez les chrétiens, cela
semble lout aaliirel et acquiert même une espèce de certitude lorsque l'on considère ce qui se passe de nos jours. De même que les Romains adoptaient dans leur Panthéon tous les dieux des nations vaincues, les bonzes, encore aujourd'iiui, sont heureux de placer dans leur ciel boudhique les saints de l'Église catholique. Dans leur bonzerie de Coushan, ils ont mis à une place d'honneur un tableau représentant la fuite en Egypte. Un missionnaire m'a assuré avoir vu dans une autre bonzerie les quatorze tableaux du Chemin de la Croix ; un autre, une statue de saint François-Xavier, l'image de sainte Marie-Madeleine, etc. Ce n'est donc pas l'Eglise catholique qui a emprunté au boudhisme, mais celui-ci qui singe et pille la sainte Eglise.
Mais comment se recrutent ces bonzes innombrables au milieu d'un peuple qui ne paraît pas avoir d'autre religion que celle de l'argent et du culte des ancêtres ?
M'' Masot, qui les a étudiés à fond, m'a donné l'explication de cette difficulté, et la voici brièvement résumée :
1° Les bonzes achètent, en aussi grand nombre que possible, des enfants en bas âge, qu'ils font élever, et il n'y a pour ces pupilles aucune possibilité, le voulussent-ils, d'échapper à la vocation qu'on leur impose; 2° les parents font quelquefois le vœu de consacrer un de leurs rejetons à Boudha ; on montre même l'endroit où ces enfants sont reçus et où on leur sert à manger, quand ils sont présentés pour" la première fois à la bonzerie par leurs parents, vers l'âge de trois ans ; .3" un nombre considérable de criminels se réfugient dans ces asiles pour échapper à la justice; 4" d'autres adeptes se reconnaissent la vocation, afin
d'avoir leur riz assuré pour le reste de leurs jours sans travailler beaucoup ; ~f enfin, d'autres se l'ont affilier de bonne foi, afin de satisfaire les aspirations d'une âme naturellement religieuse, faire pénitence pour leurs péchés, plaire à Dieu et se préparer à un bonheur futur.
Voici par ailleurs ce que M" Raynaud raconte d'un fameux bonze de la troisième catégorie :
'< Un de leurs grands chefs, Houa-wen, descendant d'une ancienne famille impériale, occupait comme fonctionnaire d'Etat une hautesituation, lorsqu'il se lit bonze pour échapper à un grave chàliment mérité par ses fautes. Riche, intrigant, audacieux, il est l'àme de Pou-tou ' et notre principal adversaire... Sans l'estimer, le Taotai a des ménagements pour lui, et voilà pourquoi il a fait tant d'efforts pour le soustraire au Gode pénal, qui le réclamait comme un grand coupable-. »
Quelle est l'occupation de tous ces bonzes? D'abord ils sont peu instruits; à peine quelques-uns savent lire. Le
1. Pou-tou est une des iles de l'archipel de Tchéou-zan, silure en face de la province du Tché-Kiang. « Poutou, dit Ms" Raynaud, attire, chaque année, des milliers de païens qui viennent de loin en pèlerinage aux temples de ses idoles. Pou-tou est l'île sacrée, la Mecque des Chinois, le centre et le rendez-vous de toutes les superstitions, la citadelle où le paganisme prodigue chaque jour, aux pieds du démon, l'encens et les hommages d'un culte oflicii'l. On y compte au moins 300 pagodes, dont quelques-unes sont vraiment somptueuses... Environ 2.000 bonzes les desservent, vendant aux pauvres pèlerins du démon les prétendus mérites de leurs prières et de leurs prosternations. »