‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 55 sur 115 · Missions catholiques, 1896, p · texte numérisé non relu

Missions catholiques, 1896, p

plus grand nombre se livre aux différents métiers utiles à la communauté. J'ai vu des cordonniers, des charpentiers, des jardiniers, etc. A certains moments, ils se réunissent pour réciter des prières dont ils ne comprennent pas le sens. Ce sont des formules dont peu d'initiés, paraît-il, ont le secret. Voici une des principales : Xan-mo poi/é tota-hia toyé Omitto tiye ta Oniilito iJohican. etc. Un missionnaire du Japon écrivait récemmentqu'un de ses catéchistes, bonze autrefois, avait quitté sa première vocation lorsqu'on lui dévoila la signiticalion secrète de ces paroles. Le sens en est, paraît-il, horrible, impie, impur, diabolique.

Un certain nombre de bonzes sont détachés pour un temps de la communauté principale, et assignés aux chapelles, hôtelleries et pagodes des environs pour percevoir les aumônes, en y exerçant leur ministère.

Il y en a Irois dans la pagode de la déesse Ma-tsou, située près de ma résidence. J'allai les voir une fois, ils en parurent enchantés, me monlrèrenl tous leurs dieux et demi-dieux. J'avais mon diurnal à la main. L'un d'eux me demanda à le voir. Il l'admirait beaucoup en le tenant à rebours. Une image de Notre-Dame du Rosaire surtout le charmait. Je la lui laissai à son grand contentement, en priant la Bonne Mère de le convertir.

On les fait venir à l'occasion des funérailles. Les Chinois pensent (ju'ils ont le pouvoir d'aider l'àme du défunt à se diriger dans l'autre vie vers le lieu du bonlieui-, et môme à la tirer de l'enfer, si elle y a été condamnée pour ses méfaits. Ce sont eux qui choisissent l'endroit favorable el

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le jour propice pour enterrer le corps. Ils vendent des recettes pour devenir riche, pour avoir des enfants mâles, pour arriver à la vieillesse, pour être heureux, etc.

Quelle est bien la doctrine de ces bonzes? Ce sont des boudhistes; ils sont, par conséquent, athées, matérialistes et nihilistes. C'est porter une grave accusation contre eux; cependant cela ressort de toute leur vie, de leur culte, de leurs observances.

Ah! le boLidhisme qui courbe sous son joug honteux le tiers au moins de la famille humaine! quelle humiliation et quelle misère! Quel mystère aussi que Dieu laisse à des erreurs aussi monstrueuses le temps et les moyens de se propager chez des générations innombrables.

Boudha n'était cependant pas le premier venu. Le jeune Sakya-Mouni, fils de rois, élevé au milieu du luxe d'une cour voluptueuse de l'Inde antique, voyant la vanité et le néant de tout ce que le monde admire, abandonne, à l'âge de vingt-neuf ans, la cour de son père et quitte une épouse aimée, pour chercher dans la solitude l'unique science qui lui paraisse digne d'occuper l'esprit de l'homme, la science de l'âme: c'est là, il me semble, un type de grandeur morale peu vulgaire.

Des libres penseurs ont eu l'outrecuidance de comparer son œuvre à celle de Jésus-Christ. Un Allemand blasphémateur, Hœppen, n'a pas rougi de l'appeler supérieure. Mais, avec tant d'admirables qualités morales et de si

grands dons naturels. Boudha n'a manifestement produit qu'une œuvre de mort et de néant, pour les sociétés comme pour les individus.

En dégageant la doctrine boudhique du fatras de métaphores et d'exagérations dont l'esprit oriental l'a enveloppée, on est d'abord surpris de voir qu'elle laisse de côté la notion de la cause première et de l'origine des êtres. Dans les Soutras (livres sacrés), non seulement on n'en dit rien de positif ; mais on nous dissuade de nous occuper de ces questions, sous prétexte qu'il est impossible d'arriver jamais aies connaître. Nulle part dans les Soutins n'apparaît l'idée d'un Dieu personnel, cause première. Boudha règle le monde sans lui et ne lui rend aucun culte. Aussi vous chercherez en vain dans certaines langues orientales un mol qui exprime le nom de Dieu. Il n'y en a pas. En Chine, Dieu, c'est le ciel, Thien, et, en prononçant ce mot, les flls du Céleste-Empire n'entendent pas un Dieu personnel; ils ont l'idée panthéistique de l'ensemble des forces de l'univers. Quand le christianisme fut apporté en Chine, on dut chercher une périphrase pour exprimer le nom de Dieu. Pour les catholiques, Dieu, c'est Thieii tslïo (le Seigneur du Ciel). Quand Rome jugea définitivement la fameuse question des rites chinois, elle défendit aux chrétiens de désigner Dieu simplement par le mol Thien.

Non seulement le boudhisme est athée ; mais il est maté-

rialîste. Par une aberration inconcevable, après avoir examiné avec une surprenante sublilité toutes les opérations de l'intelligence humaine et avoir élevé sa mj'slique jusqu'à la contemplation et à une sorte d'extase, il confond misérablement l'intelligence avec la matière, faisant procéder tous les phénomènesou opérationsintellectuelles d'un sixième sens, qu'il dit être le cœur, dont il déclare les opérations purement organiques et matérielles.

Ignorant donc la différence fondamentale entre le corps et l'âme, le boudhisme méconnaît complètement la nature humaine et nie la personnalité, confondant ainsi, comme les modernes darwinisles, l'être humain et celui des animaux. Aussi écoutez ce proverbe chinois : « Le tigre mort, il ne reste que sa peau ; l'homme mort;, il ne reste que sa renommée. »

Pour cette école, il n'existe aucune distinction essentielle entre les êtres. Avant d'arriver à la condition humaine, l'être a dû passer par d'innombrables transformations antérieures, et il continuera ainsi, jusqu'à complète purification de son être qui alors ira s'abîmer dans le nirvana, le néant. Les brahmanes de l'Inde, ennemis jurés des bonzes, leur infligent l'épithète de nastihcis (hommes du néant, nihilistes] ; et les bonzes, loin de la repousser comme ignominieuse, s'en glorifient.

Après le dogme, un mot de la morale. Celle de Boudha repooc sur ce qu'il appelle les quatre sublimes vérités :

l"rexis'.eiu'.e do la douleui-; 2" les causes de la douleur; li" les moyens d'éviter la douleur, c'est-à-dire le nirvana; 4" les moyens d'atteindre le nirvana. La douleur, considérée ccmme loi universelle de tout être, semble donc avoir été le phénomène qui frapi^a le grand réformateur de l'Inde; mais il n'en connut ni la vraie cause, ni le sens; et le remède qu'il prétend y apporter nous apparaît absurde et désespérant

En voyant les bonzes de Cou-slian, j'étais frappé de leur tristesse et de leur mélancolie; ce n'est que la conséquence de leur doctrine désolante. Sans Dieu, sans espoir d'une félicité éternelle qu'ils ne soupçonnent même pas, ils vivent dans un aballement irrémédiable. Rien de plus triste que la mort d'un bon^e. Dès qu'un malade est désespéré, on l'abandonne sur son grabat à son malheureux sort. Personne n'est là pour consoler ses derniers instants. Il meurt comme un chien.

Dès qu'il a rendu le dernier soupir, il est porté au bûcher et réduit en cendres. Ses restes sont mis dans un pot de terre étranges sur les étagères branlantes d'un misérable hangar.

Il est certain que parfois des bonzes fanatiques demandent à être brûlés vivants. On les enferme alors dans une hutte de bois construite exprès, et, lorsque le malheureux entre en agonie, on y met le feu.

Les bonzes se conver!issen!-ils quelquefois? Il y en a

bien peu d'exemples ; cependant la grâce de Dieu est toutepuissante et j'en trouve un exemple intéressant dans la lettre d'un missionnaire dominicain du Fo-Kien, datée de 1895.

Le P. Jimeno écrivait à cette époque : » Il est difficile de se faire une idée de l'empire qu'exerce la volonté des parents sur les Chinois. En voici un exemple : on vint un jour me prévenir qu'un bonze voulait se faire baptiser, qu'il était très malade et que, si je ne me hâtais, il serait mort avant mon arrivée. Je partis à l'instant pour aller à son village, distant de 3 lieues. J'examinai ses intentions; et qu'est-ce que je découvris? que son aïeule, en mourant, toute païenne qu'elle était, lui avait ordonné de se faire chrétien.

>' Après l'avoir instruit pendant quatre jours, je le baptisai et, le lendemain, il mourait. Gomme les jugements de Dieu sont insondables ! »

J'ai entendu parler de la conversion de quelques autres bonzes; mais ces faits sont peu nombreux. Les principaux obstacles sont l'ignorance de la religion chrétienne, les préjugés contre elle, allant souvent jusqu'à la haine, soigneusement entretenus dans leur esprit par les supérieurs et le diable lui-même avec lequel beaucoup d'entre eux sont, semble-t-il, en communication fréquente. C'est enfin l'immoralité elfroyable qui règne parmi eux d'après bien des témoignages qu'on voudrait pouvoir révoquer en doute, mais qu'il semble difficile de ne pas admettre.

Le P. Bizeul, dans son ouvrage : Chinois et Missionnaires, raconte un autre cas de conversion d'un bonze;

mais, comme on va le voir, s'il persévéra, ce ne fn( pas sans avoir cliopé en route.

Dans la province de Ngan-hœi, lors d'une terrible persécution, un malheureux catéchiste avait apostasie. Avant sa conversion, il avait été tao-che (prêtre des idoles); après son apostasie, il retourna à son métier diabolique.

Vn jour, il vint dans une famille qu'il connaissait, la famille Siao, apostate aussi. Il lui prit fantaisie d'etidiahler la petite fille, seulement àyée de neuf ans. Sou but était de savoir, par son entremise, certaines choses que le démon, souvent, se plaît à révéler, plus ou moins soucieux de la vérité, selon l'occurrence. Mais l'enfant ne put répondz-e que sur trois choses : « Le P. Hoang, dit-elle, et le catéchiste Yang, mis à mort pendant la persécution, sont au ciel ; ils prient les chrétiens et catéchumènes de Kien-ping de se convertir et de rester fidèles à adorer Dieu ; sinon. Dieu les châtiera. Le P. Hoang s'est jeté à genoux devant Dieu, le suppliant de pardonner à ces pauvres gens. Toi-même, dit-elle au tao-che, ne fais plus ce métier, autrement Dieu le reprendra ton fils âgé de cinq ans. »

Le malheureux tao-che ne tint pas compte de la menace, et Dieu ne tarda pas à le punir. Son fils mourut et, quatre jours après, cet homme, profondément désolé, allait trouver le P. Royer et lui racontait exactement toute cette curieuse histoire. Il lui disait : » Le bon Dieu m'avait averti, je n'ai pas obéi, mon fils est mort ; je veux me convertir sérieusement. » Il lit en elTet sa mission et se remit au service du Père '.

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